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Full text of "La Bretagne et le duc d'Aiguillon, 1753-1770"

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LI8RARY 

UNIVERSITY  OF  CALIFORNIA 

RIVERSÎDE 


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University  of  Ottawa 


http://www.archive.org/details/bretagneetleducOOmari 


Il 


LA  BRETAGNE 


ET 


LE  DUC  D'AIGUILLON 


1753-1770 


Marcel   MARION 

PROFESSEUR    A    LA    FACULTÉ    DES    LETTRES    DE    l'u.MVERSITÉ    DE    BORDEAUX 


PARIS 
LIBRAIRIE    FONTÉMOING 

4    —    RUE    LE    GOFF    —    4 

1898 


-DCi3S 


liNTRODUCTIOX 


M.  le  duc  de  Broglie  a  remarqué,  avec  beaucoup  de  raison,  que 
de  toute  notre  liisloire  c'est  celle  du  xviiie  siècle,  telle  qu'elle  était 
traditionnellement  présentée,  qui  a  le  plus  mal  résisté  à  l'enquête 
sérieuse,  approfondie,  faite  sur  pièces,  à  laquelle  s'est  livrée  la 
critique  contemporaine.  Est-ce  parce  que  la  violence  des  passions 
déchaînées  par  les  événements  qui  ont  précédé  la  chute  de  l'an- 
cien régime  avait  troublé  la  sérénité  des  regards,  et  que  cette  his- 
toire avait  été,  plus  que  toute  autre,  écrite  sous  la  dictée  de  l'es- 
prit de  parti  ?  Est-ce  tout  simplement  parce  que  ral)ondance  même 
des  documents  subsistant  d'une  époque  si  rapprochée  de  nous 
rendait  la  tâche  plus  facile,  et  de  semblables  rectifications  ne 
s'imposeraient-elles  pas  aussi  pour  d'autres  périodes  de  notre  his- 
toire, si  nous  avions  les  mêmes  moyens  d'y  porter  la  lumière  ?  Si 
intéressante  qu'elle  soit,  ce  n'est  pas  ici  le  moment  de  discuter 
cette  question.  Toujours  est-il  certain  qu'on  a  commis  de  graves 
erreurs  en  jugeant  un  grand  nombre  des  hommes  et  des  choses 
du  xviii^  siècle  par  ce  que  les  contemporains  en  ont  dit,  et  cette 
remarque  devient  encore  plus  spécialement  vraie  si  on  l'applique 
aux  dernières  années  du  règne  de  Louis  XV,  marquées  par  des 
événements  graves,  qui  ont  surexcité  les  passions,  créé  des  res- 
sentiments implacables,  et  amené  une  éclosion  si  abondante  de 
libelles  et  de  pamphlets  que  les  clameurs  du  parti  momentané- 
ment vaincu  se  font,  pour  ainsi  dire,  encore  entendre,  et  qu'il  a 
réussi  à  imprimer  sur  la  mémoire  de  ses  adversaires  comme  une 
sorte  de  note  d'infamie. 

Très  sévère  est  donc  le  jugement  porté  d'ordinaire  sur  le  fameux 
triumvirat  qui  a  recueilli  le  pouvoir  en  1770,  dans  des  circons- 
tances tellement  critiques,  à  l'intérieur  et  à  l'extérieur,  que  ses 
adversaires,  s'ils  eussent  été  justes,  auraient  dû  plutôt,  semble- 
t-il,  lui  savoir  gré  de  les  avoir  débarrassés  d'un  fardeau  si  redouta- 
ble et  d'avoir  assumé  la  responsabilité  apparente  des  conséquen- 
ces funestes  que  leurs  fautes  étaient  alors  sur  le  point  de  produire. 
De  ces  trois  odieux  personnages,  Terray,  qui  fut  le  plus  brutal, 
Maupeou,  qui  fut  le  plus  énergique,  n'ont  peut-être  pas  été,  si 
durement  traités  qu'ils  aient  été  d'ailleurs,  ceux  contre  lesquels  on 


II  INTRODUCTION 

s'est  (Iccliaiiic  iivcc  le  |»liis  de  violence.  Ce  peu  enviable!  privilège 
appartiendrait  iieul-rlrc  an  du(;  (rAiguillon,  bien  qu'il  ait  été  le 
plus  modéré.  El  la  raison  en  est  simple  :  d'Aiguillon  a  été  plus 
tôt,  et  par  conséquent  plus  longtemps  que  ses  futurs  collègues,  en 
butte  aux  attaques  l'iiricuscîs  d'un  parti  particulièrement  redou- 
table par  la  persistance  et  l'acharnement  de  ses  haines.  Terray 
n'était  i)as  encore  en  vue,  et  Maupeou,  dont  la  défection  prochaine 
n'était  pas  soupçonnée,  était  encore  l'idole  des  Parlements,  que 
déjà  d'Aiguillon  était  signalé  par  eux  à  l'exécration  publique 
comme  le  tyran  de  la  Bretagne,  le  despote  éhonté  qui  avait  prisa 
tâche  de  mettre  à  néant  ses  libertés  traditionnelles,  et  le  persécu- 
teur impitoyable  du  plus  glorieux  et  du  plus  vénéré  de  ses  en- 
fants. 

Telle  est  encore  aujourd'hui  l'idée  que  l'on  se  fait  le  plus  géné- 
ralement de  son  fameux  commandement  en  Bretagne,  et  l'on  n'a 
que  l'embarras  du  choix  pour  noter  sous  la  plume  des  historiens 
l'écho  de  ces  accusations  formidables.  Pour  la  plupart  d'entre  eux, 
d'Aiguillon  fut  le  destructeur  de  son  Parlement  et  le  tyran  de  ses 
Etats,  l'ennemi  vindicatif  et  haineux  de  son  procureur  général, 
l'instrument  contre  lui  des  vengeances  jésuitiques.  Adversaire 
d'ailleurs  implacable  de  la  Bretagne  tout  entière,  de  ses  lois,  de  ses 
privilèges,  de  sa  noblesse,  oppresseur  de  ses  populations,  il  l'aurait 
traitée  en  pays  conquis,  n'aurait  rien  épargné  pour  y  étouffer  la 
vie  politique  qui  tendait  à  s'y  rallumer  et  pour  courber  la  libre 
Bretagne  sous  le  régime  néfaste  des  pays  d'élection;  il  aurait  été 
par  excellence  le  champion  du  despotisme  dans  sa  lutte  contre 
l'indépendance  provinciale,  d'autant  plus  odieux  qu'il  aurait  ap- 
porté dans  cette  guerre  des  procédés  mielleux  et  de  petites  habi- 
letés sournoises,  employant  l'espionnage,  s'efforçant  de  semer  la 
division  dans  les  corps,  dans  les  ordres,  dans  les  familles,  pour 
arriver  plus  facilement  à  ses  fins.  Avec  cela,  doué  de  peu  de  ta- 
lent et  d'un  petit  esprit,  médiocre  comme  général,  lâche  devant 
l'ennemi.  On  aurait,  au  contraire,  vite  épuisé  la  liste  des  histo- 
riens qui  se  sont  hasardés  à  porter  de  ses  actes  et  de  sa  capacité 
un  jugement  plus  favorable  (^),  et  il  semble  même  parfois  que 
ceux  qui  le  défendent  n'osent  pas  aller  jusqu'au  bout  de  leur  opi- 
nion. Tel  M.  Cruppi,  qui  dans  son  beau  livre  sur  Linguet,  amené 
à  discuter  les  charges  produites  contre  d'Aiguillon  lors  du  fameux 
procès  de  1770,  en  proclame  hautement  l'inanité,  et  conclut  ce- 
pendant que  d'Aiguillon  est  un  personnage  trop  suspect,  trop  ju.s- 
tement  décrié  pour  qu'on  songe  à  signer  sa  réhabilitation,  quoi- 

(')  M.  Vatel,  dans  son  Histoire  de  M'^s  du  Barry,  est  le  plus  remarquable  à  cet 
égard. 


INTRODUCTION  III 

qu'il  faille  pourtant  reconnaître  «  que  la  preuve  de  ses  méfaits 
n'était  point  dans  la  procédure  »  (*).  Nous  osons  en  appeler  de 
M.  Cruppî,  historien,  à  M.  Cruppi,  magistrat,  de  ce  que  cette 
appréciation  a  d'insuffisant.  S'il  avait  à  juger  un  homme  pour- 
suivi par  la  haine  la  plus  furieuse,  dont  les  actes,  dont  les  pen- 
sées mêmes,  pendant  une  quinzaine  d'années,  aient  été  scrutés, 
fouillés,  soumis  à  la  critique  la  plus  minutieuse  et  à  l'examen  le 
plus  impitoyable,  et  qu'on  ne  trouvât  à  produire  contre  cet  honmie 
que  des  accusations  invraisemblables  et  des  racontars  ridicules, 
il  conclurait  sans  hésiter  à  un  arrêt  d'acquittement  solennel. 

La  question  est  uniquement  de  savoir  si,  en  efTet,  les  accusa- 
teurs de  d'Aiguillon  ont  fourni  des  preuves  de  leurs  allégations, 
s'ils  ont  vu  juste,  et  il  nous  a  semblé  qu'il  y  avait  là  un  problème 
historique  des  plus  intéressants,  moins  à  cause  de  la  personnalité 
même  de  ce  ministre,  qu'à  cause  du  rôle  prépondérant  qu'a  joué 
«  l'afTaire  de  Bretagne  »  à  cette  époque  de  notre  histoire,  et  des 
conséquences  politiques  considérables  qu'elle  a  produites.  Amené 
par  des  travaux  antérieurs  à  constater  combien  cette  accusation 
de  despotisme,  si  aisément  prodiguée  alors  contre  les  représen- 
tants de  l'autorité  centrale  dans  les  provinces,  était  en  général 
exagérée  et  dénuée  de  fondement  :  combien  était  grand  au  con- 
traire leur  désir  d'éviter  avec  les  pouvoirs  locaux,  et  notamment 
avec  les  Etats  et  les  Parlements,  des  conflits  très  redoutés  et  en 
effet  très  redoutables  :  combien  la  loi  perdait  en  passant  par 
leurs  mains  de  son  inflexibilité  et  la  fiscalité  de  sa  rudesse  ;  ayant 
vu  nombre  d'exemples  de  la  faiblesse  du  pouvoir  central,  de  la 
timidité  de  ses  agents,  et  de  la  résistance  victorieuse  opposée  par 
les  privilèges  locaux  aux  moindres  tentatives  d'innovation,  nous 
devions  naturellement  nous  demander  si  l'opinion  la  plus  géné- 
ralement accréditée  sur  les  agissements  de  d'Aiguillon  en  Breta- 
gne répondait  bien  à  la  réalité  des  faits.  L'importante  publication 
de  M.  Carré  (*)  venait  encore  accroître  l'intérêt  de  ce  problème, 
en  modifiant  quelques-unes  des  idées  reçues,  et  en  démontrant 
l'indispensable  nécessité  de  diminuer  la  hauteur  du  piédestal  sur 
lequel  avait  placé  M.  de  la  Chalotais  et  ses  amis  l'admiration 
intempérante  d'un  grand  nombre  de  panégyristes  trop  zélés.  Un 
séjour  de  plusieurs  mois  que  nous  eûmes  alors  à  faire  en  Breta- 
gne nous  permit  de  commencer  des  recherches,  poursuivies  de- 
puis dans  un  grand  nombre  de  dépôts  publics,  ainsi  que  dans  les 
dépôts  particuhers  dont  l'accès  nous  a  été  possible.  C'est  le  résul- 
tat de  ce  travail  que  nous  apportons  aujourd'hui. 

(•)  Cruppi,  Lmguef,  1893,  p.  216,  227. 

(*)  La  Chalotais  et  le  duc  d'Aiguillon.  Correspondance  du  chevalier  de  Fon- 
tette.  Carré,  Paris,  1893. 


IV  INTRODUCTION 

Nous  avons  clicrclic  des  preuves  des  vexations  et  des  crimes  du 
duc  d'Aiguillon,  et  nous  n'en  avons  trouvé  aucune.  Loin  d'avoir 
déclaré  la  guerre  aux  i)rivilèges  de  la  Bretagne,  il  n'a  pas  hésité  au 
contraire  à  les  défendi'e  contre  les  atteintes  que  le  pouvoir  central 
était  fort  tenté  de  Icui-  [)orter.  11  a  plaidé,  parfois  avec  une  grande 
et  nn^nie  une  excessive  énergie,  la  cause  de  ses  Etats,  de  ses  libertés, 
voire  même  de  ses  préjugés.  Il  a  eu  en  mains  les  moyens  de  se  dé- 
barrasser de  l'opposition  gênante  qu'il  rencontrait  dans  ces  assem- 
blées, et  il  a  évité  d'en  faire  usage.  11  a  sincèrement  cherché,  tout  en 
restant  l'homme  du  roi,  à  être  aussi  le  protecteur  de  la  province, 
et  il  y  a  joui  pendant  longtemps  d'une  réelle  popularité.  Il  l'aurait 
conservée,  même  après  le  procès  des  jésuites,  au  sort  desquels  il 
fut  plutôt  inditTérent,  sans  la  mauvaise  querelle  que  lui  suscitèrent 
quelques  magistrats  turbulents  et  décidés  à  se  défaire  d'un  com- 
mandant trop  actif  et  trop  clairvoyant  à  leur  gré,  querelle  dont 
les  privilèges  de  la  province  furent  beaucoup  moins  la  cause  que 
le  prétexte.  Fort  habilement,  l'opposition  bretonne  transporta  la 
lutte  sur  le  terrain  qu'elle  savait  être  le  plus  défavorable  au  duc 
d'Aiguillon  et  accrédita  la  fable  d'une  alliance  étroite  entre  ce 
commandant  et  les  jésuites,  d'une  participation  active  de  cette 
société  aux  troubles  de  la  province,  alors  qu'elle  ne  pouvait  pas 
ignorer  que  c'était  un  janséniste  avéré,  M.  de  Laverdy,  qui  avait 
voulu  les  mesures  contre  lesquelles  elle  protestait  le  plus  vigou- 
reusement. Cette  tactique  lui  valut,  outre  l'appui  de  la  province, 
toujours  facile  à  obtenir  dès  qu'on  mettait  en  avant  les  grands 
mots  de  franchise  et  de  liberté,  celui  du  parti  philosophique  et  de 
l'opinion  publique  dans  le  royaume,  et  elle  réussit  à  accabler  sous 
le  poids  d'une  impopularité  inouïe  l'homme  dont  elle  avait  juré 
la  perte.  Elle  ne  l'obtint  pas  cependant  sans  peine,  car  elle  trouva 
en  d'Aiguillon  un  homme  capable  de  lui  résister  et  n'entendant 
pas  abandonner  aux  parlementaires  une  victoire  aussi  facile  que 
beaucoup  d'autres  commandants  de  province.  De  là  une  lutte 
acharnée,  marquée,  conune  toujours,  par  des  excès  et  des  vio- 
lence de  part  et  d'autre,  où  l'opposition  eut  pour  elle  l'ardeur  de 
ses  haines,  la  violence  de  ses  pamphlets  et  la  complicité  d'une 
partie  du  ministère,  et  où  le  commandant  eut  contre  lui  l'incohé- 
rence  des  actes  de  l'autre  partie.  Tour  h  tour  violente  ou  faible, 
la  politique  sans  suite  du  pouvoir  contribua  singulièrement  à 
aggraver  et  à  prolonger  la  crise  :  et,  quand  sa  persévérance  eut  été 
lassée  par  la  ténacité  de  la  faction  hostile,  il  n'hésita  pas  à  aban- 
bonner  le  duc  d'Aiguillon  et  les  hommes  qui  avaient  consenti  à 
le  servir.  Si  les  chefs  principaux  de  l'agitation  parlementaire  eu- 
rent à  subir  une  longue  détention  (moins  dure  toutefois  qu'ils  ne 
l'ont  prétendu)  et  plusieurs  instructions  judiciaires,  d'une  régu- 


INTRODUCTION  V 

larité  fort  contestable,  pour  des  crimes  qui  n'ont  pas  été  juridi- 
quement démontrés,  quoique  la  réalité  en  reste  d'ailleurs  fort 
probable,  tous  finirent  tût  ou  tard  par  triompher,  se  montrèrent 
implacables  dans  leurs  vengeances,  et  inventèrent  d'odieuses 
accusations  contre  l'ancien  commandant,  dont  le  seul  crime  se 
trouve  être,  en  définitive,  d'avoir  encouru  de  leur  part  une  haine 
qui  n'eut  peut-être  jamais  d'égale. 

Autant  il  est  contraire  à  la  vérité  historique  de  représenter 
d'Aiguillon  sous  des  couleurs  atroces,  autant  il  serait  faux  d'ail- 
leurs de  prétendre  en  faire  un  politique  impeccable  et  un  héros 
exempt  des  faiblesses  ordinaires  de  l'humanité.  Ses  justes  ressen- 
timents contre  M.  de  laChalotais  l'ont  entraîné  parfois  à  d'injustes 
appréciations,  à  des  déterminations  regrettables.  Il  lui  a  rendu 
haine  pour  haine,  et  ceci,  vrai  de  d'Aiguillon,  l'est  plus  encore 
des  personnes  de  son  entourage  habituel.  Placé  dans  des  circons- 
tances extrêmement  difficiles,  où  il  était  presque  impossible  de 
ne  pas  commettre  de  fautes,  il  s'est  parfois  singulièrement 
trompé.  On  relèvera  de  sa  part  des  contradictions,  des  erreurs. 
Mais  souvent  elles  ont  elles-mêmes  prouvé  en  faveur  de  sa  modé- 
ration et  fait  voir  qu'il  n'y  avait  pas  en  lui  l'étofTe  d'un  despote 
orgueilleux  et  intraitable.  Il  a  rendu  en  somme  à  la  Bretagne,  dans 
la  guerre  et  dans  la  paix,  de  précieux  services,  que  la  partialité 
la  plus  outrée  a  pu  seule  méconnaître  :  et  il  a  toujours  manifesté 
ses  préférences  pour  une  politique  de  conciliation  et  de  ménage- 
ment. Et,  à  ne  considérer  même  que  ses  intérêts,  il  n'en  pouvait 
être  autrement.  Se  connaissant  à  Versailles  un  grand  nombre 
d'ennemis  désireux  d'entraver  son  avenir  et  de  lui  imputer  la  res- 
ponsabilité de  tout  ce  qui  pourrait  se  produire  de  fâcheux  en 
Bretagne,  il  devait  naturellement  pencher  pour  une  politique  pru- 
dente, voire  même  timorée.  Avec  un  roi  soucieux  avant  tout  de  sa 
tranquillité,  un  ministère  où  il  comptait  des  ennemis  déclarés  et 
des  amis  peu  sûrs,  il  avait  tout  à  perdre  à  ce  qu'il  se  produisît 
des  troubles  dans  sa  province,  et  l'événement,  d'ailleurs,  l'a  bien 
prouvé. 

Tels  sont  les  principaux  points  qui  seront  traités,  et  nous  l'es- 
pérons, démontrés  dans  le  cours  de  cette  étude. 

C'est  pour  nous  un  plaisir  d'exprimer  ici  notre  gratitude  aux 
nombreuses  personnes  qui  ont  bien  voulu  faciliter  nos  recher- 
ches :  M.  Parfouru,  archiviste  d'Ille-et-Vilaine  ;  M.  Vétault,  biblio- 
tliécaire  de  la  ville  de  Rennes;  M.  Girault-Mangin,  de  la  biblio- 
thèque de  Nantes.  Nous  devons  surtout  beaucoup  aux  personnes 
qui  ont  bien  voulu  nous  ouvrir  l'accès  de  leurs  archives  particu- 
lières; communication  d'autant  plus  précieuse  que  c'est  dans  ces 
documents  d'ordre  confidentiel  qu'on  a  le  plus  de  chance  de  trou- 


VI  INTRODUCTIOIN 

ver  la  vérité  sur  les  événenieiits  et  sur  les  honinies  de  cette  épo- 
que troublée,  et  (jue  beaucoup  de  ces  correspondances  particu- 
culières  restent  encore  entre  les  mains  de  leurs  détenteurs,  inac- 
cessibles à  la  curiosité  des  historiens,  comme  nous  avons  pu  nous 
en  convaincre  personnellement.  M.  le  comte  de  Chabrillan  nous  a 
communiqué  le  Journal  du  comviandement  du  duc  d'Aiguillon 
rédigé  sous  les  yeux  du  duc,  à  une  date  probablement  postérieure 
à  1780,  par  son  secrétaire  et  ami,  M.  d'Abrieu  :  inédit,  sauf  quel- 
ques pages  qu'en  avait  citées  M.  de  Carné,  ce  journal  est  précieux 
en  ce  qu'il  donne  l'appréciation  personnelle  du  duc  d'Aiguillon  : 
il  ajoute  d'ailleurs  peu  de  chose  aux  faits  déjà  connus,  et  ne  parle 
guère  que  des  tenues  d'Etats.  Enfin,  grâce  à  l'obligeante  entre- 
mise de  M.  Saulnier,  conseiller  à  la  cour  de  Rennes,  à  la  complai- 
sance et  à  l'érudition  duquel  nous  avons  largement  et  fréquem- 
ment recouru,  nous  avons  obtenu  de  M.  Pelage  de  Coniac,  de 
Rennes,  communication  de  documents  fort  importants,  les  lettres 
adressées  par  M.  de  Robien,  procureur  général  syndic  des  Etats 
de  Bretagne,  à  son  frère,  M.  de  Coniac  (*)  pendant  les  années 
1763-1770.  M.  de  Robien,  résidant  souvent  à  Paris  où  il  représen- 
tait les  Etats,  était  au  courant  de  beaucoup  de  choses,  et  ses 
lettres  fournissent  souvent  des  détails  curieux,  bien  que  la  peur 
de  se  compromettre  l'empêche  quelquefois  de  dire  tout  ce  qu'il 
sait  :  peur  assez  naturelle,  car  en  ce  temps-là  «  les  chevaux  de 
poste  savaient  lire  les  lettres  »  (^).  Ce  n'est  même  pas  le  moindre 
intérêt  de  sa  correspondance  que  de  faire  voir  à  quel  point  la  vie 
était  devenue  difficile,  au  milieu  de  ces  passions  furieuses,  pour 
quiconque  ne  voulait  s'inféoder  à  aucun  parti.  M.  de  Robien  était 
dans  ce  cas  :  il  aimait  d'Aiguillon,  moins  les  gens  de  son  entou- 
rage, et  ne  détestait  pas  M.  de  la  Chalotais,  dont  il  fait  parfois 
l'éloge.  C'est  précisément  ce  qui  donne  à  son  témoignage  un  très 
grand  prix. 

La  rédaction  de  cet  ouvrage  offrait  des  difficultés  toutes  parti- 
culières. Le  récit  de  neuf  tenues  d'Etats  successives,  oîi  se  rencon- 
trent presque  toujours  les  mêmes  questions  et  les  mêmes  procédés 
<l'obstruction,  présente  naturellement  une  certaine  monotonie. 
Les  Etats  de  Bretagne  mettaient  à  dure  épreuve  la  patience  de 
ceux  qui  avaient  mission  de  les  tenir  :  nous  nous  sommes  efforcé 
de  ne  pas  soumettre  à  la  même  épreuve  la  patience  de  ceux  qui 
lisent  leur  histoire,  en  élaguant  tout  ce  qui  n'était  pas  indispensable. 

(')  Marie-Anne-Geneviève  de  Briliiac,  successivement  mariée  à  M.  de  Robien, 
seigneur  de  Coetsal  et  à  M.  de  Coniac,  conseiller  au  parlement  de  Rennes,  avait 
eu  de  ces  deux  mariages,  entre  autres  enfants,  M.  de  Robien,  procureur  général 
syndic  des  Etats,  et  M.  de  Coniac,  sénéchal  de  Rennes. 

(-)  Everat,  La  sénéchaussée  d'Auvergne,  p.  144, 


LA  BRETAGNE 


LE  DUC  D'AIGUILLON 


CHAPITRE  PREMIER 

LE    DUC    d'aiguillon    :    SES    DÉBUTS    EN    BRETAGNE 

Emmanuel-Armand  Vignerot  du  Plessis  de  Richelieu,  duc 
d'Aiguillon,  était  le  troisième  héritier  de  Marie-Madeleine 
Vignerot,  dame  de  Gombalet,  nièce  du  cardinal  de  Richelieu, 
en  faveur  de  laquelle  la  terre  d'Aiguillon,  qui  comprenait  de 
notables  parties  de  l'Agenais  et  du  Condomois,  avait  été  érigée 
en  duché  en  1642.  Il  naquit  le  31  juillet  1720,  de  Armand- 
Louis,  comte  d'Agenais  puis  duc  d'Aiguillon,  qui  avait  fait 
reconnaître  son  droit  au  titre  de  pair  de  France  par  arrêt  du 
Parlement  de  Paris  du  10  mai  1731,  et  de  Anne-Charlotte  de 
Crussol  d'Uzès  (*).  Dès  l'âge  de  17  ans,  il  entra  au  service,  où 
la  guerre  de  succession  d'Autriche  lui  fournit  bientôt  l'occa- 
sion de  se  distinguer;  en  1742,  il  fait  partie  de  l'armée  envoyée 
en  Bavière,  à  la  tête  du  régiment  de  Brie,  dont  il  est  colonel 
depuis  1739;  en  1744,  il  passe  en  Italie  et  reçoit  une  grave 

(')  Mi^e  d'Aiguillon  mère,  la  grosse  duchesse,  ou  la  bonne  duchesse,  a  tenu  une 
grande  place  dans  la  société  du  temps.  Très  répandue  dans  le  monde  des  philogo- 
phes  et  des  gens  de  lettres,  elle  a  été  l'amie  de  Montesquieu,  de  M™"  du  Deffand. 
Elle  fit  vigoureusement  campagne  pour  d'Alembert  lors  de  l'élection  de  celui-ci  à 
l'Académie,  en  1754.  Lors  du  procès  de  La  Chalotais,  puis  du  procès  de  d'Aiguillon, 
elle  a  résolu  ce  problème  de  continuer  à  professer  pour  son  fils  des  sentiments 
vraiment  maternels,  et  d'être  en  même  temps  bien  vue  dans  le  salon  de  M"^  du 
Deffand,  qui  rend  plus  d'une  fois  hommage  à  sa  modération.  On  la  savait  peu  amie 
des  jésuites.  Elle  est  morte  le  15  juin  1772.  Elle  a  laissé  quelques  traductions 
d'ouvrages  anglais. 

d'Aiguillon.  1 


2  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLOiN 

blessure  à  la  tôte,  à  l'attaque  de  Château-Dauphin  (19  juillet)  ; 
il  est  de  nouveau  blessé  dans  la  même  campagne,  à  la  journée 
de  Coni  (30  septembre)  ;  ce  qui  ne  l'empêche  pas  de  prendre 
part  à  la  plupart  des  actions  de  la  campagne  de  1715.  Fait 
prisonnier  dans  Asti  (4  mars  1746)  avec  toute  la  garnison 
française,  il  est  échangé  en  juin  1747,  court  rejoindre  l'armée, 
et  assiste  aux  derniers  combats  de  cette  guerre  livrés  autour  de 
Gênes  pour  délivrer  cette  ville  des  Autrichiens  vainqueurs  ('). 
Il  avait  été  fuit  brigadier  le  2  mai  1744,  maréchal  de  camp 
le  l*""  janvier  1748.  En  somme,  d'honorables  états  de 
service  :  lorsque  plus  tard  on  l'accusera  d'avoir  manqué  de 
bravoure  au  combat  de  Saint-Gast,  on  calomniera  doublement 
et  de  la  manière  la  plus  inique,  et  son  rôle  dans  cette  jour- 
née fameuse,  et  toute  sa  conduite  passée. 

Un  des  innombrables  pamphlets  qui  furent  lancés  contre 
lui  associe  le  souvenir  de  ses  exploits  guerriers  à  celui 
d'exploits  d'une  autre  nature  : 

C'est  en  servant  î\Iars  et  l'Amour 
Que  d'Aiguillon  devint  ministre  : 
Ue  son  oncle  il  eut  tour  à  tour 
L'humeur,  l'esprit  et  l'art  sinistre. 

Le  pamphlet  dit  vrai,  du  moins  en  partie.  Ses  bonnes  for- 
tunes, qui  durent,  selon  toute  apparence,  être  nombreuses, 
furent  en  tout  cas  éclatantes,  puisqu'il  ne  fut  rien  moins  que 
le  rival,  et  quelque  temps,  le  rival  préféré,  du  roi  lui-même. 
Vers  l'Age  de  vingt  ans,  beau,  spirituel,  très  recherché  à  la 
cour,  il  était,  parait-il,  assez  séduisant  pour  avoir  inspiré  un 
tendre  attachement  à  M'""  de  la  Tournelle  ;  et  par  un  bizarre 
contraste,  sa  fortune  politique,  qui  devait  arriver  à  son  apo- 
gée par  la  faveur  déclarée  de  M™*  du  Barry,  risqua  peut-être 
d'être  entravée  au  début  par  celle  de  la  future  duchesse  de 
Ghâteauroux.  Tous  les  nouvellistes  du  temps  ont  connu  et 
noté  la  passion  de  M'"^  de  la  Tournelle  pour  le  jeune  comte 
d'Agenais,  passion  poussée  au  point  de  l'avoir  fait  hésiter 
d'abord  à  accueillir  les  avances  royales  (^).  Louis  XV,  si  peu 

(')  Le  litre  de  noble  génois,  qui  figura  depuis  dans  la  longue  série  de  ses  titres 
et  qualités,  rappelle  cet  épisode,  et  la  reconnaissance  de  cette  république  qui  l'ins- 
crivit sur  son  livre  d'or. 

(*)  D'.\rgenson,  nov.  1740,  nov.  1742;  Luynes,  nov.  1742.  Quand  M™a  de  la  Tour- 
nelle se  fut  laissé  séduire  par  la  grandeur  de  la  place  que  le  roi  lui  offrait,  sans 


FAMILLE    DU    DUC    D  AIGUILLON  3 

jaloux  qu'il  fût  de  son  naturel  (et  il  n'en  a  donné  que  trop  de 
preuves),  paraît  cependant  n'avoir  pas  vu  sans  un  certain 
dépit  ce  rival  dont  il  n'aurait  pas  triomphé,  si  la  lutte  avait 
été  égale.  Tel  fut  peut-être  le  premier  principe  de  cette 
espèce  de  froideur  et  de  défiance  qu'il  marqua  dans  différen- 
tes circonstances  à  d'Aiguillon,  alors  même  qu'il  déployait 
toute  la  puissance  royale  pour  le  défendre,  et  qui  en  1771 
retarda  de  six  mois  son  arrivée  au  ministère.  Toujours  est-il 
que  le  roi  aimait  assez,  dans  les  railleries  qu'il  ne  se  privait 
pas  quelquefois  de  lancer  contre  le  duc,  à  évoquer  le  souve- 
nir «  du  bon  tour  qu'il  lui  avait  joué  »  ('). 

D'Aiguillon  tenait  d'ailleurs  à  trop  de  personnages  de  la 
cour,  et  à  des  personnages  trop  importants,  pour  que  cette 
nuance  de  mauvaise  humeur,  si  vraiment  mauvaise  humeur 
il  y  eut,  ait  pu  avoir  pour  lui  des  suites  fâcheuses.  Il  était 
naturellement  prédestiné  par  ses  parentés  et  ses  alliances 
à  jouer  un  rôle  des  plus  importants.  Arrière  petit-neveu  du 
cardinal  de  Richelieu,  neveu  du  maréchal  de  Richelieu, 
apparenté  à  M.  de  Maurepas,  il  était  devenu,  par  son  ma- 
riage (4  févr.  1740)  avec  Louise-Félicité  de  Rréhan,  fille 
unique  du  comte  de  Plélo,  ce  fameux  ambassadeur  en  Dane- 
mark qui  s'était  fait  tuer  si  héroïquement  sous  les  murs  de 
Dantzick,  le  neveu  du  secrétaire  d'Etat  de  la  maison  du  roi, 
le  comte  de  Saint-Florentin  (*),  En  outre.  M''"  de  Plélo  avait 
la  protection  déclarée  de  la  reine  Marie  Leczinska,  qui, 
reconnaissante  envers  un  défenseur  aussi  énergique  de  la 
cause  paternelle  en  Pologne,  lui  avait  fait  avoir  une  pension 
de  10,000  1.  et  l'avait  attachée  à  sa  personne  comme  dame 
du  Palais  en  1748.  M.  de  Grussol  d'Uzès,  neveu  de  M™^  d'Ai- 
guillon mère,  très  bien  vu  de  l'infant  don  Philippe,  duc  de 

avoir  aucun  goût  pour  lui  personnellement  (Luynes,  V,  96),  elle  ne  lui  fit  pas 
mystère  de  l'attachement  qu'elle  avait  pour  M.  d'Agenais  ;  et  d'autre  part  la  passion 
de  celui-ci  était  toujours  des  plus  vives  (Luynes,  V,  300,  janvier  1744).  Lorsque 
le  comte  d'Agenais  fut  blessé  au  siège  de  Château-Dauphin,  on  disait  que  la  duchesse 
se  sentit  blessée  du  même  coup  :  elle  se  serait  même,  parait-il,  évanouie  en  appre- 
nant cette  nouvelle.  Aussi  le  roi  n'était-il  nullement  exempt  de  querelles  dans  son 
faux  ménage  :  «  On  prétend,  lit-on  dans  le  Journal  de  police  publié  à  la  suite  du 
t.  VIII  du  Journal  de  Barbier,  qu'il  y  a  eu  quelques  difficultés  entre  le  roi  et 
M™«  de  la  Tournelle,  à  l'occasion  d'une  lettre  du  duc  d'Agenais  »  (5  janvier  1743). 

(i)  Lettre  de  LouisXV  àChoiseul,  vers  la  fin  de  1770(iîeî;ue  de  Paris,  IV,  1829). 

(*)  Le  comte  de  Plélo  avait  épousé  en  1722  Louise  Phélypeaux  de  la  Vrillière, 
sœur  du  comte  de  Saint-Florentin. 


4  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    D  AIGUILLON 

Parme,  fut  ministre  plénipotentiaire  à  cette  cour,  et  une  de 
ses  filles  eut  pour  parrain  et  marraine  l'infant  et  l'infante  en 
1753.  Toutes  ces  parentés  et  alliances  devaient  faire  du  comte 
d'Agenais  un  des  personnages  les  plus  en  vue  de  cette  fac- 
tion qui  gaidait  envers  M""'  de  Pompadour  une  attitude 
hostile  ou  tout  au  moins  malveillante,  cultivait  l'amitié  de  la 
famille  royale  et  à  la  tête  de  laquelle  furent  tour  à  tour 
M.  de  Maurepas,  le  maréchal  de  Richelieu,  le  comte  d'Ar- 
genson  :  faction  que  l'on  ne  saurait  appeler  royaliste,  le  mot 
étant  dépourvu  de  sens  pour  cette  époque  où  personne  n'avait 
encore  ni  le  désir  d'une  révolution,  ni  même  l'idée  qu'elle 
fût  possible  :  mais  qui  regrettait  les  défaillances  du  pouvoir, 
l'abandon  des  traditions  gouvernementales  de  Richelieu  et 
de  Louis  XIV,  déplorait  les  concessions  faites  à  l'esprit  par- 
lementaire et  au  jansénisme,  se  défiait  des  idées  nouvelles, 
goûtait  peu  les  philosophes,  et  notait  avec  inquiétude  des 
symptômes  menaçants  de  dissolution  dans  l'Etat.  C'est  à  ce 
groupe  qu'appartenait  d'Aiguillon,  que  son  caractère  essen- 
tiellement autoritaire  et  hostile  aux  gens  brouillons  et  tra- 
cassiers,  pour  employer  des  expressions  qui  reviennent  sou- 
vent sous  sa  plume,  aurait  d'ailleurs  rangé  naturellement 
dans  le  camp  opposé  aux  frondeurs  et  aux  mécontents.  Tou- 
tefois, esprit  éclairé  et  exempt  de  préjugés,  en  même  temps 
que  courtisan  habile  et  délié,  il  ne  s'asservit  jamais  aux  pas- 
sions et  aux  rancunes  d'un  parti  :  son  antipathie  pour  les 
Parlements  ne  le  rangea  point  parmi  les  défenseurs  obstinés 
des  prétentions  du  clergé,  son  peu  de  goût  pour  les  jansé- 
nistes ne  fit  nullement  de  lui  un  ami  bien  chaud  des  jésui- 
tes, pas  plus  que  sa  parenté  avec  Maurepas  et  Richelieu  et 
son  amitié  avec  le  Dauphin  ne  l'empêchèrent  de  rechercher, 
d'obtenir  et  de  conserver  longtemps  la  faveur  déclarée  de 
]yjme  çjg  Pompadour  et  même,  pendant  quelque  temps,  de 
Choiseul. 

Devenu  duc  d'Aiguillon  et  pair  de  France  par  la  mort  de 
son  père,  le  31  janvier  1750,  il  dut  encore  attendre  quelques 
années  avant  d'occuper  un  de  ces  postes  importants  auxquels 
il  semblait  destiné.  Des  voyages  à  Parme,  où  il  jouissait  d'un 
grand  crédit  auprès  de  l'infant  et  de  l'infante,  et  de  son  cou- 
sin le  ministre  de  France  :  une  longue  querelle  avec  les 
corps  de  ville  d'Agen  et  de  Condom,  ainsi  qu'avec  les  prési- 


ÉTAT    DE    LA    BRETAGNE    EN    1753  5 

diaiix  et  sénéchaussées  de  ces  deux  villes  «  qui,  voulant  se 
donner  des  airs  de  capitale  et  se  distinger  par  de  mauvaises 
façons  »  ('),  refusaient  de  lui  rendre,  lors  de  sa  première 
entrée  dans  son  fief,  les  mêmes  honneurs  qui  avaient  été  ren- 
dus en  1642  au  fondé  de  pouvoir  de  M'"^  d'Aiguillon,  et  qui 
ne  cédèrent  que  tardivement  et  de  mauvaise  grâce,  remplis- 
sent assez  obscurément  les  années  1751  et  1752.  C'est  avec 
l'année  suivante,  celle  où  d'Aiguillon  reçut  le  commande- 
ment de  la  Bretagne,  que  commence  véritablement  son  his- 
toire. 

Le  poste  était  beau,  mais  dangereux.  Aucune  province  du 
royaume  n'avait  conservé  autant  d'autonomie  que  ce  petit 
pays,  passionnément  attaché  à  ses  privilèges,  dont  le  plus 
important  était  de  ne  payer  que  les  subsides  consentis  par  ses 
Etats  et  enregistrés  par  son  Parlement;  aucun  n'offrait  donc 
autant  de  difficultés  aux  hommes  chargés  de  l'ingrate  mission 
d'y  faire  prévaloir  les  volontés  du  gouvernement  central, 
c'est-à-dire,  en  fait,  d'y  lever  les  impôts  nouveaux  dont  le 
Trésor  obéré  avait  un  besoin  de  plus  en  plus  pressant.  La 
Bretagne  fut  vraiment  au  xvin"  siècle  le  purgatoire  des  inten- 
dants et  des  commandants.  Tous  les  deux  ans  il  leur  fallait 
faire  entendre  raison  à  des  Etats  extrêmement  turbulents,  où, 
malgré  la  règle  du  vote  par  ordre,  une  cohue  démesurément 
nombreuse  de  gentilshommes  savait  le  plus  souvent  imposer 
sa  volonté  aux  quarante  évêques  ou  abbés  qui  composaient 


(•)  Tourny,' intendant  de  Guyenne,  à  M"o  d'Aiguillon,  24  avril  1751,  Arch. 
Gironde,  G.  2287.  —  D"Aiguillon  tenait  peu  à  ces  honneurs  pour  eux-mêmes,  et 
se  déclarait  prêt  à  se  contenter  du  cérémonial  que  M.  de  Tourny  fixerait,  mais  il 
jugeait  essentiel  «  de  faire  sentir  à  ces  esprits  indépendants  qu'ils  ne  le  sont  pas 
autant  qu'ils  veulent  le  faire  croire  »,  et  telle  était  aussi  la  manière  de  voir  de 
M.  de  Tourny,  ainsi  que  du  subdélégué  de  Condom,  Goyon,  dont  les  lettres  fort 
curieuses  et  spirituellement  écrites  donnent  une  idée  peu  favorable  du  naturel 
turbulent,  tracassier  et  lâche  de  ses  administrés.  Il  jugeait  l'occasion  excel- 
lente «  pour  contenir  les  républicains  de  ce  pays-ci  ».  «  Les  gens  de  ce  pays-ci, 
écrivait-il  à  M.  de  Tourny,  sont  arrogans  avec  ce  que  l'on  appelle  les  bonnes 
gens  :  les  prendre  par  douceur  et  par  bonté  dans  certaines  occasions  serait  de 
l'eau  claire;  les  mener  avec  fermeté  est  l'unique  parti  qui  puisse  les  mettre  à  la 
raison.  Quand  on  leur  parle  du  bon  ton,  ils  deviennent  plus  souples  et  plus  ram- 
pants que  des  vers  ».  On  suivit  ces  sages  conseils  et  le  duc  put  être  content  de 
la  réception  qui  lui  fut  faite  par  les  communautés  et  les  corps  constitués  de  son 
fief,  à  l'exception  du  présidial  de  Condom,  du  sénéchal  et  du  chapitre  d'Agen  (Cf. 
Lauzun,  Docinnenls  inédits  relatifs  à  l'entrée  du  duc  d'Aiguillon  à  Agen  et  à 
Condom  en  1751 .  Agen,  1885). 


6  LA    BRETAGxNE    ET    LE    DUC    D  AIGUILLON 

l'ordre  du  clergé  et  aux  quarante- six  maires,  officiers  muni- 
cipaux, ou  officiers  de  justice,  qui  formaient  la  pseudo-repré- 
sentation du  Tiers-Etat.  Ignorante,  passionnée,  professant 
pour  toute  idée  politique  un  culte  quasi-superstitieux  pour  le 
pacte  célèbre  de  1532  et  une  insurmontable  défiance  contre 
tout  ce  qui  venait  de  Versailles,  imbue  de  l'idée  qu'elle  ne 
devait  pas  être  soumise  aux  mêmes  charges  que  le  reste  du 
royaume  dont  elle  se  distinguait  avec  soin,  très  pauvre  en 
outre  et  d'autant  plus  âpre  à  défendre  sa  bourse,  cette 
noblesse  n'accordait  jamais  les  impôts  qu'avec  une  sorte  de 
serrement  de  cœur;  et,  en  les  accordant,  elle  réussissait  le 
plus  souvent  à  les  abonner  et  à  en  conserver  l'administration. 
Dans  l'intervalle  des  sessions,  le  même  esprit  de  défiance 
revivait  dans  la  commission  intermédiaire ,  cet  abrégé  des 
États,  chargé  de  gérer  les  affaires  de  la  province,  d'en  exclure 
avec  soin  les  représentants  de  l'autorité  royale,  de  faire  bonne 
garde  autour  des  privilèges,  et  de  pousser  le  cri  d'alarme  à 
la  première  infraction  qui  pourrait  leur  être  faite.  Un  Parle- 
ment de  composition  exclusivement  nobiliaire,  tenant  à  la 
noblesse  provinciale  par  les  mille  liens  du  sang,  des  relations 
et  de  l'amitié,  complétait  cette  constitution  ultra-aristocrati- 
que, à  laquelle  certaines  apparences  libérales  ont  valu  de  la 
part  de  plusieurs  historiens  des  appréciations  trop  élogieuses. 
Elle  était  très  propre  à  maintenir  à  peu  près  immuables  les 
idées,  les  mœurs  et  les  institutions,  et  à  faire  de  la  province 
un  centre  de  résistance  :  elle  avait  réussi  à  écarter  de  la  Bre- 
tagne les  atteintes  les  plus  rudes  de  la  fiscalité  royale,  et  ce 
pays  fut  et  resta  jusqu'à  la  Révolution  de  beaucoup  le  moins 
imposé  qu'il  y  eût  en  France;  mais  le  bénéfice  de  cette 
immunité  relative  était  pour  la  noblesse,  non  pour  la  masse 
de  la  population,  aussi  durement  traitée  et  aussi  accablée 
que  nulle  part  ailleurs  dans  le  royaume.  Plus  populaire 
d'ailleurs  qu'elle  ne  le  méritait,  cette  constitution  ne  man- 
quait jamais  d'être  vigoureusement  défendue  lorsqu'elle  était 
ou  paraissait  être  menacée,  et  tel  était  précisément  le  cas  au 
moment  où  commence  ce  récit. 

Le  gouvernement  venait  en  elFet  de  tenter  un  effort  décisif 
pour  ruiner  cette  indépendance  fiscale  qui  le  gênait  et  dont 
les  nécessités  de  l'unité  nationale  ne  permettaient  plus  de 
s'accommoder,    en  introduisant  en  Bretagne,  de  même  que 


ÉTAT    DE    LA    BRETAGNE    EN    1753  7 

dans  les  autres  provinces  privilégiées,  un  impôt  déjà  vieux, 
mais  organisé  d'une  façon  toute  nouvelle.  Le  vingtième,  créé 
par  édit  de  mai  1749,  devait  être  levé  partout  sans  abonne- 
ment, par  les  propres  agents  du  pouvoir,  sur  les  déclarations 
des  contribuables,  vérifiées  par  ses  contrôleurs;  et  les  forces 
contributives  réelles  des  différentes  parties  du  royaume 
devaient  être  par  là  mises  enfin  au  grand  jour.  Une  telle 
entreprise  avait  suscité  dans  les  Etats  de  1750,  plus  encore 
dans  ceux  de  1752,  une  résistance  acharnée,  prolongée  dans 
cette  dernière  session  au-delà  de  tout  ce  qu'on  avait  vu  jus- 
qu'alors. Toutes  les  concessions,  tous  les  adoucissements  pos- 
sibles avait  été  proposés  en  pure  perte  ;  et  le  dernier  mot  de  la 
noblesse  à  la  veille  de  la  séparation  des  Etats  avait  été,  outre 
un  refus  du  système  de  régie  qui  venait  de  lui  être  offert,  un 
refus  catégorique  de  rimposition  du  vingtième.  On  n'avait 
pas  cru  pouvoir  laisser  impunies  les  scènes  de  désordre  qui 
avaient  signalé  cette  tenue,  et  des  lettres  de  cachet  avaient 
exilé  dans  les  différents  points  du  royaume  dix-sept  des  plus  tur- 
bulents parmi  les  membres  des  Etats,  presque  tous  de  l'ordre 
de  la  noblesse  :  MM.  de  la  Bédoyère  de  la  Besneraye,  de 
Bégasson,  de  Kerguézec,  de  Kératry,  de  Saint-Pern  du  Lattay, 
de  Pire,  de  Langourla,  de  Beschard,  etc.,  avaient  été  ainsi 
frappés.  Mais  ce  n'était  pas  sans  crainte  qu'on  avait  pris  ces 
mesures  de  rigueur;  on  redoutait  de  la  part  de  cette  noblesse 
irritée  quelque  explosion  semblable  à  celle  de  1719,  ce  qui, 
dans  la  situation  critique  où  se  trouvait  alors  le  royaume, 
pouvait  avoir  de  graves  conséquences;  et  en  même  temps 
qu'on  frappait  ainsi  les  chefs  de  l'opposition  et  qu'on  conti- 
nuait le  plus  activement  possible  la  levée  du  vingtième,  on 
jugeait  indispensable  de  faire  à  la  province  quelques  conces- 
sions. Le  duc  de  Chaulnes,  commandant,  et  l'intendant,  de 
Pontcarré  de  Viarme,  s'étaient  usés  en  s'y  faisant  les  instru- 
ments d'une  politique  détestée;  tous  deux  d'ailleurs,  et  sur- 
tout le  premier,  fatigués  des  luttes  opiniâtres  qu'ils  avaient 
dû 'soutenir,  ne  désiraient  plus  que  quitter  des  fonctions  aussi 
pénibles;  enfin  il  s'était  élevé  entre  ces  deux  représentants 
de  l'autorité  royale  quelques  dissentiments  fâcheux  qui  ren- 
daient impossible  leur  maintien  en  Bretagne.  Les  remplacer 
par  des  hommes  agréables  à  la  province  était  une  tactique 
tout  indiquée.  Dès  le  mois  de  février  1753,  de  Yiarme  était 


8  LA   BRETAGNE   ET    LE    DUC    d'aiGUILLON 

rappelé  et  remplacé  par  Le  Bret  ;  moins  de  deux  mois  après, 
le  duc  de  Chauines  vendait  au  duc  d'Aiguillon  sa  charge  de 
lieutenant  général  du  comté  nantais  (')  (10  avril  1753),  à 
laquelle  le  commandement  en  chef  dans  la  province  de  Bre- 
tagne était  joint  dix  jours  plus  tard. 

«  Jamais  commandant,  disaient  les  Etats  de  Bretagne  en 
1770  dans  leur  réponse  au  grand  mémoire  de  Linguet,  ne  fit 
son  entrée  sous  des  auspices  plus  favorables;  allié  à  la  noblesse, 
neveu  du  ministre  ayant  le  département  de  cette  province, 
doué  de  talents,  s'il  eût  pu  modérer  son  amour-propre,  il 
avait  des  moyens  faciles  pour  concerter  avec  la  nation  (bre- 
tonne) des  projets  utiles,  et  pour  les  faire  approuver  par  le 
ministre  ».  D'Aiguillon  était  en  effet,  par  sa  femme,  possesseur 
de  biens  considérables  en  Bretagne,  notamment  des  terres 
de  Pordic  et  de  Plélo,  et  apparenté  à  de  nombreuses  familles 
dans  la  noblesse  et  dans  le  Parlement;  il  était  engagé  de  plus 
dans  le  parti  opposé  au  garde  des  sceaux  et  à  M'"*  de  Pom- 
padour,  auxquels  le  duc  de  Chauines  était  étroitement  lié, 
et  les  colères  étaient  alors  très  vives  en  Bretagne  contre 
Machault  et  contre  le  vingtième  (*)  ;  il  était  bien  vu  d'ailleurs 
d'un  des  hommes  les  plus  influents  de  la  province,  M.  de  La 
Ghalotais,  procureur  général  au  Parlement  de  Bennes,  qui 
était  depuis  1742  en  relations  d'amitié  avec  la  famille  d'Ai- 
guillon (^)  ;  c'étaient  donc  des  chances  sérieuses  de  réussite, 
et  il  est  fort  naturel  que  le  gouvernement,  pour  calmer 
l'effervescence,  eût  jeté  les  yeux  sur  un  homme  qui  réunissait 
ces  divers  avantages.  De  son  €Ôté  d'Aiguillon,  désireux  de 
jouer  un  grand  rôle,  accepta  volontiers  cette  mission  redou- 


(')  Il  y  avait  en  Bretagne  un  gouverneur  (le  duc  de  Penthièvre)  toujours,  sauf 
de  rares  exceptions,  absent  de  son  gouvernement;  un  commandant  en  chef,  un 
lieutenant  général  pour  la  haute  et  la  basse  Bretagne,  et  un  lieutenant  général 
pour  le  comté  nantais.  Le  commandement,  seule  fonction  vraiment  importante, 
n'était  pas  une  charge,  mais  une  commission  ;  depuis  longtemps  le  lieutenant 
général  du  comté  nantais  était  en  même  temps  commandant  de  la  province  ;  le 
maréchal  de  la  Fare,  le  duc  de  Chauines,  avaient  réuni  ces  deux  attributions, 
comme  d'Aiguillon.  —  11  y  avait  enfin  au-dessous  des  deux  lieutenants  généraux 
trois  lieutenants  de  Roi,  pour  la  haute  Bretagne,  la  basse  Bretagne,  et  le  comté 
nantais,  dont  le  rôle  était  des  plus  effacés. 

(2)  S'il  faut  en  croire  d'Argenson  (Vtll,  2),  ce  fut  le  maréchal  de  Richelieu  qui, 
sans  M""»  de  Pompadonr  et  même  malgré  elle,  obtint  pour  son  parent  l'agrément 
de  la  lieutenance  générale  de  Bretagne. 

3)  Premier  Mémoire  de  M.  de  la  Ghalotais. 


ÉTAT   DE    LA    BRETAGNE    EN    1753  9 

table,  où  le  duc  de  Chaulnes  venait  d'échouer  d'une  façon  si 
éclatante,  mais  où  tout  au  contraire  semblait  lui  promettre  le 
succès.  Il  prit  vivement  à  cœur  de  gagner  l'afifection  et  la 
confiance  de  cette  province  ombrageuse  et  la  perspective  du 
bien  qu'il  pouvait  y  faire,  des  suffrages  qu'il  espérait  y  con- 
quérir, contribua  pour  beaucoup  à  sa  détermination.  Les 
difficultés  mêmes  que  la  Bretagne  passait  pour  présenter 
devenaient  à  ce  point  de  vue  un  avantage.  Dompter  cette 
province  rétive,  pacifier  ces  naturels  turbulents,  c'était  rendre 
un  de  ces  services  que  les  rois  ne  peuvent  guère  oublier,  sur- 
tout lorsqu'ils  sont  aussi  avides  de  tranquillité  que  l'était 
Louis  XV,  et  c'était  donner  de  son  habileté  une  preuve  indis- 
cutable. 

Aussi  bien  ne  s'expliquerait-on  guère  autrement  les  motifs 
de  cette  acceptation,  car  les  bénéfices  attachés  à  cette  charge 
étaient  des  plus  médiocres,  et  les  obligations  fort  lourdes. 
D'Aiguillon  paya  600,000  1.  la  lieutenance  générale  qu'il 
acheta  au  duc  de  Chaulnes  ;  les  appointements  qui  y  étaient 
joints,  25  à  26,000  1.,  étaient  donc  absorbés  et  au  delà  par  la 
rente  qu'il  devait  servir  pour  le  prix  de  son  acquisition.  Res- 
tait une  gratification  ordinaire  de  20,000  1.  du  Trésor  royal, 
des  «  fourrages  »  payés  par  la  province  à  raison  de  15  à 
16,000  1.  par  an,  et  les  présents  et  gratifications  alloués  par 
le  roi  et  la  province,  à  chaque  session  d'Etats,  au  premier 
commissaire  de  Sa  Majesté  :  le  total,  à  première  vue,  en 
parait  imposant  :  c'était,  de  la  part  de  la  province,  un  pré- 
sent de  15,000  1.  (de  30,000  la  première  fois),  et  pareille 
somme  à  M"*'  la  duchesse;  de  la  part  du  roi,  une  gratification 
de  60,000  1.  presque  toujours  fort  augmentée  en  raison  de  la 
longueur  des  sessions  :  d'Aiguillon  reçut  ainsi  une  somme 
totale  de  160,000  1.  en  1754,  de  266,000  en  1756,  de  253,000 
en  1758,  de  281,000  en  1760,  etc.  (').  Mais  la  recette,  si  con- 
sidérable qu'elle  fût,  était  loin  de  couvrir  la  dépense.  L'obli- 
gation ruineuse  où  l'habitude  mettait  le  commandant  de  la 

(')  En  1754,  gratification  ordinaire  20,000,  fourrages  16,000,  gratification  pour  tenue 
d'Etats  100,000,  présent  de  la  province  30,000;  en  1756,  les  gratifications  royales 
atteignent  210,000,  au  tant  en  1760,174,000  en  1758  ;  puis  quand  les  Etats  deviennent 
tout  à  faitorageuxetparconséquentse  prolongent  plus  longtemps  elles  se  montent  à 
des  chiffres  encore  plus  élevés  :  330,000  en  1764,  où  les  Etats  durèrent  six  mois; 
265,400  en  1766-1767  où  ils  en  durèrent  plus  de  cinq  (A.  N.,  H.  350,  H.  535). 


10  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

province  de  tenir  table  ouverte  pendant  les  sessions  d'Etats 
et  de  faire  faire  bonne  chère,  les  dépenses  de  représentation 
auxquelles  il  était  forcé,  sous  peine  de  méconlenter  grave- 
ment des  g-cns  à  qui  il  était  nécessaire  de  plaire  pour  le  suc- 
cès des  affaires,  empêchaient  ce  haut  fonctionnaire  de  se  sou- 
tenir dans  sa  place  sans  y  mettre  de  son  propre  revenu  et 
môme  sans  entamer  son  capital  (').  Encore  les  prédécesseurs 
de  d'Aiguillon  réduisaient-ils  ces  frais  à  leur  minimum,  en 
ne  faisant  en  Bretagne  que  de  courtes  apparitions,  au  mo- 
ment précis  où  se  tenaient  les  Etats  :  arrivant  le  jour  ou  la 
veille  de  l'ouverture,  ils  étaient  en  route  pour  revenir  une 
demi-heure  après  la  clôture  :  ainsi  avaient  fait  La  Pare  et  le 
duc  de  Chaulnes  :  leur  bourse  et  leur  agrément  y  trouvaient 
également  leur  compte,  car  le  séjour  en  Bretagne  était  un 
véritable  exil  pour  des  gens  habitués  à  l'atmosphère  de  la  cour. 
Mais  il  n'était  pas  dans  le  caractère  du  duc  d'Aiguillon  de 
traiter  ainsi  à  la  légère  les  fonctions  dont  il  se  chargeait,  et 
le  roi,  en  lui  confiant  le  commandement,  y  mit  d'ailleurs  pour 
condition  qu'il  passerait  tous  les  ans  environ  trois  mois  dans 
la  province,  car  on  attribuait  les  difiicultés  des  dernières  ses- 
sions à  ce  que  le  premier  commissaire  du  roi  ignorait  trop  le 
caractère  des  gens  avec  qui  il  avait  à  traiter,  les  vœux  et  les 
dispositions  de  chacun,  et  ne  pouvait  exercer  sur  eux  l'in- 


(')  «La  noblesse,  écrit  d'Aiguillon  (II.  347),  regarde  la  maison  du  commandant 
»  comme  une  honnôte  auberge  oîi  elle  ne  paye  point  :  elle  y  déjeune,  dîne,  soupe, 
»  demande  toute  la  journée  ce  dont  elle  a  besoin  ou  fantaisie  :  on  n'oserait  rien  lui 
»  refuser  dans  la  crainte  que  l'humeur  qu'elle  en  aurait  ne  rejaillit  sur  les  délibéra- 
»  lions  du  lendemain  :  il  est  donc  de  toute  impossibilité,  actuellement,  de  diminuer 
1)  la  dépense  monstrueuse  qu'un  commandant  est  obligé  de  faire  pendant  les  Etats, 
»  puisqu'elle  devient  nécessaire  pour  le  succès  des  affaires  qu'il  estchargé  detraiter, 
»  et  que  le  meilleur  moyen  de  plaire  aux  Bretons  est  de  leur  faire  bonne  chère  et  de 
»  les  divertir  ».  On  n'en  était  pas  même  quitte  lorsqu'on  était  à  cent  lieues  de  la  Bre- 
tagne. «  Tous  les  Bretons  qui  viennent  à  Paris,  pour  leurs  affaires,  ne  connaissent 
X  d'autre  asile  que  chez  lui,  et  trouveraient  très  mauvais  s'ils  n'y  étaient  pas  bien 
»  reçus »..\ussi, en  1754,011  d'.\iguillon  reçut  160,000  1.  (plus  15,000 à M™« la  duches- 
se), il  en  dépensa  environ  250,00")  et  il  en  fut  de  même  les  années  suivantes.  Au 
total,  pendant  son  commandement  en  Bretagne,  il  reçut  de  la  province  225,000  1.  et 
du  roi  1,429,400,  et  pendant  le  même  laps  de  temps  ses  emprunts  et  ses  ventes,  y 
compris  les  600,000  1.  qu'il  dut  verser  au  duc  de  Chaulnes,  atteignirent  le  total  de 
2,476,842  I.  (II.  535).  A  mainte  reprise  il  insiste  sur  les  embarras  d'argent  qui 
l'assiègent  et  sollicite  des  avances.  Il  était  toujours  débiteur  du  trésorier  général 
de  la  province,  et  quand  il  quitta  la  Bretagne,  en  1768,  il  était  en  retard  envers  lui 
pour  des  sommes  importantes,  que  le  roi  promit,  mais  que  sans  doute  il  ne  se 
pressa  pas  de  payer  (d'Aiguillon  à  Laverdy,  15  sept.  176S,  H.  535). 


PREMIÈRE    TOURNÉE    DE    d' AIGUILLON    EN    BRETAGNE  11 

fluence  nécessaire.  D'Aiguillon  accepta  sans  hésiter  cette  con- 
dition onéreuse,  qu'il  devait  constamment  remplir  et  même 
au  delà,  non  seulement  lorsque  la  guerre  de  sept  ans  rendit 
sa  présence  nécessaire  dans  la  province,  mais  encore  avant  la 
guerre  et  après  la  paix.  Cette  circonstance  seule  suffirait  à 
établir,  entre  son  administration  et  les  administrations  pré- 
cédentes, une  différence  essentielle,  différence  tout  à  son 
honneur,  et  qui  n'en  fut  pas  moins  une  des  principales  causes 
des  difficultés  qu'il  rencontra.  Actif,  énergique,  entreprenant, 
on  le  vit  sans  cesse  parcourir  dans  tous  les  sens  la  province 
déshabituée  de  voir  ses  commandants,  se  faisant  sur  toutes 
choses  et  sur  tout  le  monde  une  opinion  personnelle,  distri- 
buant le  blâme  et  l'éloge,  secouant  la  torpeur  des  adminis- 
trations municipales,  indiquant  les  améliorations  à  faire  et  les 
abus  à  corriger,  et  se  soumettant  de  bonne  grâce  aux  plus 
tristes  corvées,  comme  d'écouter  des  discours  de  maires  et  de 
présider  des  distributions  de  prix  (*).  Bien  des  gens,  en  Bre- 
tagne, eussent  préféré  un  commandant  moins  actif  et  plus 
rarement  présent.  Son  intervention  fréquente  gênait  leurs 
habitudes  d'isolement  et  d'indépendance,  et  le  zèle  qui  l'ani- 
mait pour  le  bien  public  fut  taxé  par  eux  de  despotisme 
tracassier. 

Ce  fut  au  mois  de  septembre  1753,  un  peu  plus  tôt  que  ne 
le  comportaient  les  engagements  pris  au  mois  d'avril  précé- 
dent, que  le  nouveau  commandant  fit  sa  première  entrée 
dans  la  province.  Quoique  ses  fonctions  essentielles  fussent 
d'une  part  le  commandement  en  chef  des  troupes,  de  l'autre 
la  tenue  des  Etats,  encore  éloignée  d'un  an,  il  n'avait  pas  moins 
comme  représentant  effectif  de  l'autorité  royale  à  exercer 
une  sorte  d'inspection  de  l'administration  tout  entière,  à 
aplanir  les  difficultés  qui  pouvaient  s'élever,  à  veiller  en 
général  au  maintien  du  bon  ordre.  Or  il  y  avait  en  ce  moment, 
outre  la  question  brûlante  du  vingtième,  d'autres  sujets  de 
souci  pour  le  gouvernement;  une  vive  opposition  s'était  for- 
mée contre  les  droits  de  contrôle  (notre  enregistrement  actuel) 
dont  les  fermiers  étaient  accusés  par  la  province  de  toutes 
sortes  d'abus  et  de  malversations,  et  le  Parlement  de  Rennes 
allait  envoyer  à  ce  propos  des  remontrances  le  11  janv.  1754; 

(')  Dictionnaire  d'Expilly,  art.  Nantes. 


12  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

chose  plus  grave,  la  querelle  des  refus  de  sacrements  s'était 
étendue  jusqu'en  Bretagne  et  menaçait  d'y  faire  naître  des 
troubles  extrêmement  redoutés  (').  Enfm  d'Aiguillon  était 
impatient  de  faire  une  première  reconnaissance  du  terrain 
difficile  sur  lequel  il  allait  être  appelé  à  manœuvrer  et  de  se 
rendre  compte  sur  place  du  caractère  des  habitants  et  du 
fonctionnement  des  institutions  de  la  province. 

Les  historiens  qui  l'ont  accusé  d'y  avoir  apporté,  dès  le 
premier  jour,  des  idées,  des  habitudes  d'esprit,  inconciliables 
avec  le  génie  de  ses  habitants  (^)  ;  ceux  qui  l'ont  regardé 
comme  un  fauteur  du  despotisme,  incapable  de  comprendre 
et  indigne  d'apprécier  les  libres  institutions  de  la  Bretagne, 
se  sont  mépris  sur  les  dispositions  qui  l'animaient.  Ses  pre- 
mières impressions  furent  loin  d'être  désavantageuses  et  les 
conseils  qu'il  donna  aux  ministres  furent  toujours  dans  le 
sens  de  la  modération  et  de  la  patience.  La  levée  du  vingtième 
était  le  point  délicat  entre  tous  :  d'Aiguillon,  qui  s'est  tou- 
jours fait,  et  souvent  plus  que  de  raison,  l'avocat  des  popula- 
tions contre  le  fisc,  recommandait  d'attendre,  de  ne  pas  encore 
procéder  aux  vérifications  des  déclarations,  d'après  lesquelles 
les  rôles  de  1753  étaient  faits  littéralement  (').  «  Chacun,  écri- 
»  vait-il  à  Machault,  le  29  décembre  (*),  paye  sa  contribution 

(')  D'Aiguillon  n'intervint  dans  cette  affaire  que  dans  l'intérêt  de  la  paix  et  de  la 
conciliation,  et  non  en  moliniste  fanatique  et  dévoué  aux  jésuites.  Il  tournait  assez 
volontiers  en  ridicule,  comme  on  le  voit  par  une  lettre  qu'il  écrivait  à  Saint-Flo- 
rentin le  18  fév.  1757  (H.  636),  l'extrême  susceptibilité  des  évêques  en  matière  de 
jansénisme.  Lors  de  la  mort  du  curé  janséniste  de  Garnac  pour  lequel  l'évêque  de 
Vannes  interdit  de  faire  un  service,  d'où  un  procès  porté  au  Parlement,  d'Aiguillon 
s'employa  pour  fléchir  l'évoque  de  Vannes,  et  il  finit  par  y  réussir  (Lettre  du  tré- 
sorier général  La  Boissière  au  contrôleur  général,  8  nov.  1754,  H.  331). 

(-)  .\insi  M.  de  Carné  dans  son  ouvrage  sur  les  Etats  de  Bretagne,  II,  100  :  «  Le 
duc  d'Aiguillon  trouvait  dans  les  traditions  de  sa  famille  le  despotisme  sous  toutes 
ses  formes,  depuis  l'écliafaud  jusqu'à  la  Bastille.  Rien  dans  l'énervante  atmosphère 
de  Choisy  ne  l'avait  préparé  à  cette  fière  revendication  de  droits  antérieurs  à  ceux 
du  monarque,  à  cette  fidélité  bourrue  qui  donnait  son  sang  en  refusant  ses  subsi- 
des... Il  étudia  les  institutions  du  pays,  mais  sans  parvenir  à  en  comprendre  le 
génie,  tant  le  milieu  où  il  allait  vivre  était  différent  de  celui  qu'il  venait  de  quitter». 
Nous  verrons  au  contraire,  à  mainte  reprise,  les  institutions  de  la  Bretagne  défen- 
dues par  d'Aiguillon  contre  les  atteintes  que  le  ministère  était  fort  tenté  d'y  porter. 

('}  L'impossibilité  d'arracher  aux  Bretons  des  déclarations  avait  forcé  l'administra- 
tion à  reproduire  en  1750, 1751  et  1752,  ou  à  peu  près,  les  rôles  du  dixième  de  1749. 
L'arrêt  du  conseil  du  2  nov.  1752  venait  de  promettre  que  les  rôles  de  1753  seraient 
faits  uniquement  d'après  les  déclarations  et  auraient  effet  rétroactif  pour  les  années 
1750  à  1752. 

(♦)  A.  N.,  II.  .333. 


PREMIÈRE    TOURNÉE    DE    DAIGUILLON    EN    BRETAGxNE  13 

»  assez  exactement  :  comme  elle  n'est  pas  portée  à  ce  qu'elle 
))  devrait  être,  parce  que  les  déclarations  ne  sont  pas  justes, 
»  on  sent  une  joie  secrète  d'avoir  trompé  et  cette  petite  satis- 
»  faction  fait  prendre  en  patience  l'augmentation  de  charge. 
»  On  imagine  que  le  roi  perd  à  la  régie  et  qu'il  sera  trop  heu- 
»  reux  que  la  province  veuille  bien  prendre  l'abonnement, 
»  comme  elle  l'avait  proposé.  Si  on  jetait  un  coup  d'œil  sur 
»  le  produit  actuel  de  la  régie,  on  serait  bien  détrompé,  mais 
»  il  faut  les  laisser  jouir  de  cette  chimérique  espérance.  Je 
»  crois  qu'il  n'est  pas  temps  encore  de  travailler  aux  vérifi- 
»  cations,  il  faut  laisser  accoutumer  à  ce  monstre  de  ving- 
»  tième...  On  soulèverait  toute  la  province  en  entamant  cette 
»  opération  actuellement  et  il  y  aurait  du  bruit  aux  Etats  pro- 
»  chains,  mais  en  la  différant  d'une  année,  en  la  faisant  dou- 
»  cément  et  avec  tous  les  ménagements  convenables  je  suis 
»  persuadé  que  dans  quatre  ans  l'imposition  du  vingtième  sera 
»  totalement  faite  telle  que  vous  la  désirez,  qu'on  la  paiera 
))  exactement  et  qu'il  n'y  aura  nulles  représentations  à  son 
»  sujet  ».  En  ce  qui  concernait  les  exilés  et  les  détenus,  son 
langage  n'était  pas  moins  dicté  par  le  désir  de  se  concilier  les 
cœurs;  il  annonçait  dans  la  même  lettre  qu'il  serait  nécessaire 
de  les  renvoyer  chez  eux  avant  les  Etats,  sous  peine  de 
s'exposer  aux  scènes  les  plus  violentes.  «  Ils  s'étaient  flattés 
»  qu'en  arrivant  dans  la  province  j'apporterais  la  grâce  de 
»  tous  les  exilés  :  il  y  a  eu  quelques  instants  d'humeur  quant 
»  ils  ont  vu  que  leur  espérance  était  vaine...  Je  n'ai  point  osé 
»  insister  avant  mon  départ  de  Paris  lorsque  j'eus  l'honneur 
»  de  vous  en  parler,  parce  que  vous  auriez  peut-être  cru  que 
»  mon  intérêt  personnel  et  le  désir  que  je  pouvais  avoir  de 
»  plaire  à  la  province  entraient  pour  beaucoup  dans  mes 
»  représentations,  mais  comme  elles  sont  fort  désintéressées 
»  actuellement,  je  prends  la  liberté  de  vous  les  faire  avec 
»  plus  de  hardiesse  et  de  vous  supplier  d'y  avoir  égard  ». 

Ce  langage  fut  entendu  :  dès  le  9  janvier  1754  (')  Saint- 
Florentin  annonçait  à  son  neveu  que  les  exils  de  la  plupart 
des  victimes  de  1752  étaient  adoucis  et  que  quelques-uns 
d'entre  eux  étaient  autorisés  à  faire  des  séjours  temporaires 
en  Bretagne.  Plus  tard,  une  grâce  complète  devait  leur  être 

(>)  A.  N.,  0.  449. 


li  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

accordée  et  d'Aiguillon  n'y  fut  rien  moins  qu'étranger.  «  Je 
suis  persuadé,  lui  écrivait  Saint-Florentin  le  8  septembre  1754 
en  lui  envoyant  les  lettres  de  rappel,  qu'après  avoir  aussi  vive- 
ment sollicité  pour  eux,  vous  serez  fort  aise  de  les  faire  jouir 
incessamment  de  la  grâce  que  Sa  Majesté  a  la  bonté  de  leur 
faire  »  ('). 

Cette  politique  de  ménagement  fut  également  suivie  pour 
le  vingtième.  Les  rôles  de  1753  furent  faits  uniquement  sur 
les  déclarations  non  vérifiées,  et  cette  fidélité  aux  engage- 
ments pris  était  d'autant  plus  méritoire  que  la  province  avait 
beaucoup  moins  bien  tenu  les  siens.  Elle  s'était  décidée,  au 
moins  en  majorité,  à  remettre  enfin  ses  déclarations  (plus  de 
300,000  étaient  déposées  en  mars  1754  sur  environ  400,000 
contribuables  que  l'on  comptait  en  Bretagne)  (*),  mais  fort 
peu  de  ces  déclarations  étaient  dans  la  forme  requise,  et 
150,000  environ  étaient  absolument  défectueuses.  Les  rôles 
n'en  montèrent  pas  moins  à  une  somme  presque  égale  à  l'an- 
cien dixième  ('),  et  cette  somme  elle-même  n'était  rien  en 
comparaison  de  ce  qu'aurait  dû  produire  un  vingtième  strict, 
tellement  les  réticences  et  les  dissimulations  étaient  nom- 
breuses dans  les  déclarations.  Laurent,  directeur  du  ving- 
tième en  Bretagne,  pensait  que  l'imposition  pourrait  y  être 
facilement  portée  à  2  millions  3  ou  400,000  1.  sans  soulever 
aucune  plainte  fondée,  même  en  soulageant  beaucoup  de 
contribuables  accablés  jusque-là  par  l'arbitraire  delà  répar- 
tition des  seigneurs  et  des  officiers  municipaux;  et  bien  des 


(')  Voici  en  quels  termes  M.  de  Kersauson,  un  des  exilés,  exprimait  au  duc  sa 
reconnaissance,  le  16  sept.  1754. 

«  Personne  n'ignorait  tous  les  mouvements  que  vous  vous  êtes  donnés  pour 
obtenir  le  rappel  des  exilés;  je  suis  charmé  d'apprendre  que  c'est  à  vous  enfin, 
Monsieur,  que  nous  en  avons  toute  l'obligation.  Je  profilerai  avec  plaisir  du  fruit 
de  vos  instances  auprès  du  roi  pour  vous  faire  ma  cour  à  Rennes  et  y  joindre  mes 
remerciements  à  ceux  de  toute  la  province  de  l'intérêt  que  vous  voulez  bien  pren- 
dre à  ce  qui  la  regarde...  Il  y  a  longtemps  que  nous  avions  besoin  d'un  comman- 
dant comme  vous,  qui  pût  et  qui  voulût  appuyer  un  peu  nos  bonnes  raisons  ». 
(H.  640.) 

(*)  Des  pièces  remises  par  les  bureaux  du  vingtième  aux  commissaires  des  Etats 
en  mars  1757  (Arch.  d'Ille-et-Vil.,  G.  3813),  il  résulte  que  330,000  déclarations 
furent  remises  à  temps  pour  servir  aux  rôles  de  1753  et  16,000  postérieurement. 

(')  Le  dixième  avait  été  abonné  1,800,000  1.  Les  rôles  du  vingtième  de  1753  se 
montèrent  définitivement  à  1,460,000  (H.  639;  .\rch.  d'Ille-et-Vil.,  G.  2156),  dont 
environ  1,340,000  pour  les  biens  fonds,  37,918  pour  l'industrie,  18,269  pour  les 
offices  et  droits,  etc. 


FRAUDES    SUR    LE    VINGTIÈME  15 

gens,  certes,  se  seraient  trouvés  fort  déçus  si  quelque  arrêt 
du  conseil  avait  décidé,  comme  il  le  proposait  en  plaisantant, 
que  les  fermiers,  locataires,  régisseurs,  etc.  ne  pourraient  être 
contraints  par  les  propriétaires  que  jusqu'à  concurrence  des 
sommes  indiquées  par  ces  derniers  dans  leurs  déclarations  ('). 
Le  rôle  du  vingtième  d'industrie,  notamment,  était  d'une  fai- 
blesse excessive  et  il  aurait  pu  facilement  être  doublé  ou  tri- 
plé sans  accabler  le  commerce  (^).  Cependant  ce  furent  encore 
ces  rôles  si  modestes  qui  servirent  pour  1754,  comme  d'Ai- 
guillon le  conseillait,  et  on  évita  d'y  faire  usage  des  vérifica- 
tions faites  dans  75  paroisses  par  les  contrôleurs,  tant  parce 
que  leur  travail  ne  semblait  pas  présenter  toutes  les  garan- 
ties désirables  d'exactitude,  que  pour  éviter  toute  sensation 
aux  Etats  prochains  (^).  On  se  borna  k  faire  état  d'un  petit 
nombre  de  suppléments  parmi  ceux  qui  parurent  le  plus  à 
l'abri  de  la  critique. 

Quant  aux  déclarations  totalement  défectueuses,  l'adminis- 
tration, toujours  timorée,  évita  avec  le  plus  grand  soin  d'ap- 
pliquer à  leurs  auteurs  toute  la  rigueur  de  la  loi  qui  voulait 
qu'ils  fussent  considérés  comme  non  déclarants,  c'est-à-dire 
taxés  au  double.  Le  cas  était  particulièrement  fréquent  chez 
les  détenteurs  de  domaines  congéables  de  l'évôché  de  Van- 
nes qui,  à  rinstig'ation  de  quelques  meneurs,  dont  l'évêque 
de  Vannes  lui-même,  s'étaient  donné  le  mot  pour  remettre 
des  déclarations  si  confuses  et  si  entortillées  qu'au  dire  de 
Laurent  il  aurait  été  aussi  facile  de  commenter  les  visions  de 
l'Alcoran  que  de  saisir  la  véritable  idée  de  ces  contribua- 
bles (*).  La  seule  chose  qui  y  apparût  nettement,  c'était  que 
leurs  charges,  à  tous,  étaient  très  supérieures  à  leurs  revenus. 


(')  Lettre  de  Laurent  à  l'intendant,  16  décembre  1753,  Arch.  d"Ille-et-Vil.,  C. 
2156. 

(*)  Laurent  à  Courteille,  20  mars  1754,  ibid.,  C.  2150.  La  Bretagne  ne  payait  que 
38,000  1.  environ  de  vingtième  d'industrie,  alors  que  le  Languedoc  en  payait 
300,000,  la  Lorraine  150,000,  l'Artois  55,000,  etc.  (H.  639).  En  1755  encore  celte 
partie  de  l'imposition  ne  subit  aucune  modification.  Ajoutons  que  dès  1753  la  ville 
de  Nantes,  dont  le  duc  d'Aiguillon  tenait  particulièrement  à  ménager  le  commer- 
ce, avait  obtenu  décharge  entière  de  son  vingtième  d'industrie  (10,685  1.)  qui  for- 
mait près  du  tiers  de  celui  de  toute  la  province. 

(^)  Laurent  à  Courteille,  20  mars  1754.  Les  rôles  de  1754  se  montèrent  à 
1,520,000 1,  Presque  toute  l'augmentation  provenait  du  vingtième  foncier  (1,395,000 
au  lieu  de  1,340,000)  (H.  639). 

(*)  8  janv.  1756  (Arch.  d'Ille-et-Vil.,  C.  2150). 


16  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC   d'aIGUILLON 

Cette  comédie  irritait  vivement  le  directeur  du  vingtième, 
moins  d'ailleurs  contre  les  contribuables  eux-mêmes,  dont 
beaucoup,  ne  sachant  ni  lire  ni  écrire,  étaient  étrangers  aux 
déclarations  fournies  en  leur  nom,  que  contre  les  gens  qui 
leur  avaient  monté  la  tête  et  les  praticiens  qui  leur  avaient 
prêté,  leur  plume.  Aussi  inclinait-il,  pour  toute  sanction,  à 
leur  renvoyer  leurs  déclarations,  avec  injonction  d'en  fournir 
de  nouvelles  en  bonne  forme  dans  le  délai  d'un  mois.  Ce 
parti  sembla  encore  trop  hardi  au  gouvernement  qui  redou- 
tait extrêmement  d'être  obligé  d'en  venir  enfin  aux  mesures 
de  rigueur  :  «  Car  il  est  à  craindre,  remarquait  Le  Bret  ('), 
que,  par  ignorance  ou  mauvaise  volonté,  les  contribuables 
ne  profitent  pas  du  délai  qui  leur  serait  accordé  :  on  ne  pour- 
rait plus  alors  se  dispenser  de  leur  faire  supporter  la  peine 
de  leur  opiniâtreté  et  de  la  fausseté  de  leur  déclaration,  et 
ce  serait  cette  extrémité  qu'il  serait  bien  à  désirer  que  l'on 
pût  éviter».  On  préféra  donc  faire  soi-même  le  travail  auquel 
les  contribuables  se  refusaient  et  on  envoya  dans  l'évêché  de 
Vannes  un  grand  nombre  de  contrôleurs,  qui  rencontrèrent 
des  difficultés  inouïes  et  ne  parvinrent  à  se  faire  remettre  que 
des  titres  vieux  et  informes,  pour  tâcher  d'obtenir  des  rôles 
un  peu  plus  satisfaisants.  Il  était  difficile  de  pousser  plus  loin 
la  condescendance,  et  l'administration  qui  agissait  ainsi  ne 
mérite  certainement  pas  le  reproche  de  violence  et  de  dureté. 
Linguet,  dans  son  Mémoire,  attribue  â  d'Aiguillon  le  mé- 
rite d'avoir  calmé  les  plaintes  et  apaisé  les  murmures  que 
suscitait  la  levée  du  vingtième.  11  y  a  là  quelque  exagération 
dans  les  termes  :  rien  ne  pouvait,  et  on  en  eut  bientôt  la 
preuve,  réconcilier  la  province  avec  un  impôt  dont  on  lui 
refusait  l'administration  et  dont  ses  Etats  n'avaient  pas  con- 
senti régulièrement  l'établissement.  Mais  il  est  certain  que 
les  ménagements  extrêmes  apportés  dans  la  levée  du  ving- 
tième diminuèrent  l'irritation  et  firent  cesser  les  résistances, 
ou  passives  ou  violentes,  qui  en  avaient  jusqu'alors  entravé 
la  perception  :  et  tel  fut  le  principal  résultat  de  cette  première 
tournée  de  d'Aiguillon  dans  la  province  (sept.  1753  à  mars 
1754). 

{•)  Lettre  de  Le  Bret,  18  janv.  1755  (Arch.  d'Ille-et-Vil.),  C.  2150. 


CHAPITRE  JI 

TRAVAUX  PUBLICS  A  NANTES  ET  AUTRES  VILLES  DE  BRETAGNE. 
ÉTATS  DE   1754 

Presque  aussitôt  après  son  retour  de  Bretagne,  d'Aiguillon 
se  mit  en  route  pour  Parme  où  il  avait  laissé  de  vives  ami- 
tiés, et  où  ses  conseils  étaient  aussi  écoutés  que  le  permettait 
la  légèreté  de  l'infant  don  Philippe.  Notre  ministre,  de  Crus- 
sol  d'Uzès,  était  tombé  dans  un  état  de  santé  si  déplorable 
que  son  rappel  était  devenu  une  nécessité.  Or  on  tenait,  avec 
raison,  à  avoir  toujours  auprès  de  l'infant  quelqu'un  pour  le 
surveiller  et  réfréner  ses  caprices.  D'Aiguillon  arriva  à  Parme 
le  29  avril  1754,  recommanda  pour  la  place  de  secrétaire 
d'Etat  du  Tillot,  qu'il  considérait  comme  le  seul  homme 
capable  de  réformer  les  abus  et  le  désordre  de  ce  gouverne- 
ment ('),  donna  des  conseils  d'économie  et  de  sagesse  malheu- 
reusement trop  peu  suivis,  s'appliqua  à  entourer  l'infant 
d'hommes  de  confiance,  et  fit  choix  pour  lui  d'un  médecin, 
Bercher,  et  d'un  grand  veneur,  le  chevalier  de  Pontual,  gen- 
tilhomme breton  dont  la  famille  ne  devait  pas  toujours  con- 
server le  souvenir  de  cette  faveur  (^).  Son  séjour  eut  en 
somme  d'heureux  résultats.  «  Le  voyage  de  M.  d'Agenais  n'a 
pas  été  inutile,  écrivait  l'infante  au  maréchal  de  Noailles  : 
non  seulement  il  pense  bien  et  parle  bien  h  l'infant,  mais  j'ai 
vu  avec  plaisir  le  crédit  qu'il  a  sur  lui,  il  l'amuse  ;  et  il  a  trop 
d'esprit,  et  lui  aussi,  pour  oser  déraisonner  vis-à-vis  de  quel- 

(•)  Lettre  du  12  juillet  1754,  Arch.  aff.  étr.  Parme,  correspondance,  t.  XIX. 

(2)  Toussaint-Marie  de  Pontual  (1725-1788),  fils  d'un  conseiller  au  parlement  de 
Bretagne,  était  neveu  à  la  mode  de  Bretagne  de  l'abbé  Louis-Marie  de  Pontual  et 
de  Nicolas  de  Pontual,  qui  devaient  jouer  un  rôle  marquant  aux  Etats  de  1764  et 
1766  comme  adversaires  du  duc  d'Aiguillon  (Note  communiquée  par  ^L  Saulnier). 
—  Un  autre  Breton,  M.  de  Kéralio  (1731-1793),  fut  gouverneur  du  jeune  prince  don 
Ferdinand,  avec  Gondillac  qui  en  était  le  précepteur. 

d'Aiguillon.  '' 


18  LA   BRETAGNE   ET   LE   DUC    d'aiGUILLON 

qu'un  d'aussi  sensé  ;  je  suis  assurément  fâchée  du  sujet  de 
son  voyage,  mais  il  nous  fera  du  l)ien.  »  (') 

L'approche  de  la  tenue  des  Etats,  qui  devaient  se  réunir  à 
l'automne  de  1754,  rappela  d'Aiguillon  en  Bretagne  dans  le 
courant  de  septembre.  Selon  son  habitude  presque  invariable, 
venant  de  sa  terre  de  Véretz  en  Touraine,  il  entra  dans  la 
province  par  Nantes,  et  c'est  au  séjour  qu'il  fit  alors  dans 
cette  cité  que  remontent  ces  grands  projets  de  transforma- 
tion et  d'embellissement  qui  ont  été  une  des  parties  les  plus 
importantes  et  les  plus  critiquées  de  son  administration. 
Aussi  importe-t-il  de  s'y  arrêter  quelques  instants. 

De  toutes  les  villes  de  Bretagne,  Nantes  fut  certainement 
celle  qui  ressentit  les  plus  heureux  effets  de  la  fièvre  d'amé- 
lioration qui  animait  d'Aiguillon  et  qu'il  communiquait  autour 
de  lui  le  plus  possible  :  aussi  bien  était-elle  une  de  celles  qui 
avaient  le  plus  besoin  d'être  haussmannisées.  Des  rues  tortueu- 
ses, étroites,  en  entonnoir,  bordées  de  maisons  entassées  sans 
ordre;  une  population  resserrée  à  l'excès  dans  une  étendue 
médiocre,  limitée  par  de  vieil  les  fortifications  ;  point  de  places 
publiques,  point  de  promenades,  point  de  fontaines  :  point  de 
marchés,  ce  qui  forçait  les  marchands  à  encombrer  les  rues, 
au  point  qu'elles  devenaient  impraticables  :  point  de  quais  : 
des  accidents  continuels,  de  fréquents  incendies  ;  tel  était 
l'aspect  qu'offrait  Nantes  au  milieu  du  xviii"  siècle  (').  Elle 
était  située  sur  deux  rivières,  et  ces  deux  rivières  lui  étaient 

(•)  Lettre  du  12  mai  1754,  Aljf.  étr.  Parme,  t.  XVIII.  — Parmi  les  documents  rela- 
tifs au  séjour  de  d'Aiguillon  à  Parme,  en  1754,  il  en  est  un  qui  mérite  d'attirer 
l'attention,  parce  qu'il  prouve  que  d'Aiguillon  ne  professait  nullement  ces  idées  de 
cléricalisme  exagéré  et  de  dévouement  servile  aux  jésuites  dont  il  a  passé,  sur 
la  foi  de  M.  de  la  Chalotais,  pour  avoir  été  imbu.  C'est  le  mémoire,  rédigé  par  lui 
ou  sous  son  inspiration,  pour  être  remis  à  notre  représentant  à  Parme,  le  comte 
de  Rochechouart,  lors  du  départ  de  celui-ci  en  novembre  1754.  Parmi  les  mauxde 
ce  gouvernement,  ce  mémoire  signale  l'abus  des  privilèges  ecclésiastiques,  l'auto- 
rité tout  entière  aux  mains  du  pape  et  des  prélats  qui  gouvernent  l'infant,  si  bien  que 
cet  Etat  appartient  plus  à  l'Eglise  qu'à  son  souverain.  L'excès  de  l'intluence  espa- 
gnole était  aussi  fort  regrettable,  d'autant  plus  que  ce  pays  retombait  alors  sous  le 
joug  du  parti  hostile  aux  réformes.  Dans  une  lettre  du  1er  septembre  1754  à  don 
Philippe  [Annales  de  l'Est,  juillet  1894),  d'Aiguillon  exprime  de  vifs  regrets  de  la 
chute  de  la  Ensenada,  ce  ministre  qui  avait  déjà  voulu  préluder  à  l'œuvre  de 
d'Aranda  en  combattant  l'excès  des  privilèges  ecclésiastiques. 

(^)  Mémoire  du  sieur  de  Vigny  sur  les  embellissements  de  Nantes,  Arch. 
municip.  de  Nantes,  DU.,  247  :  Mémoire  de  Joubert  du  Collet,  maire  de  Nantes, 
sur  les  travaux  de  cette  ville  (1764)  ibid.,  DD.,  248  et  A.  N.,  H.  559  :  notice  sur 
Ceineraypar  M.  Henoul,  Annuaire  de  la  Société  académique  de  Nantes,  1861, 


TRAVAUX   PUBLICS   A   NANTES  19 

à  peu  près  inaccessibles.  Leur  accès  eût-il  été  facile,  que  le 
commerce  nantais  n'en  eût  pas  tiré  grand  avantage;  la  naviga- 
tion de  la  Loire  était  devenue  presque  impraticable  par  l'en- 
sablement progressif  du  lit  du  fleuve.  Dès  1740,  le  mal  s'était 
révélé  si  grave  que  les  Etats  avaient  voté  un  fonds  de  40,000  fr. 
pour  les  travaux  nécessaires  ;  mais  les  ouvrages  projetés 
n'avaient  point  été  exécutés,  les  sommes  accordées  étaient 
restées  sans  emploi,  et  le  commerce  nantais  continuait  à  être 
menacé  dans  son  existence  même  par  les  difficultés  croissan- 
tes de  la  navigation  (*). 

D'Aiguillon,  en  arrivant  dans  la  province,  fut  vivement 
frappé  des  avantages  de  la  position  de  Nantes,  et  de  la  néces- 
sité de  faire  en  sorte  que  ces  avantages  ne  restassent  pas  inu- 
tiles. Il  soumit  sans  tarder  à  Saint-Florentin,  qui  l'en  félicita 
fort,  ses  vues  pour  le  rétablissement  de  la  navigation  de  la 
Loire  et  pour  de  grands  travaux  à  exécuter  dans  la  ville.  Les 
circonstances  étaient  favorables  ;  par  une  heureuse  exception 
à  une  règle  très  générale  au  xviii''  siècle  et  de  tout  temps, 
les  finances  municipales  étaient  alors  dans  une  situation  pros- 
père, qui  autorisait  les  grandes  pensées  et  les  vastes  projets. 
Nantes  avait  en  caisse  une  réserve  de  100,000  fr.,  avait 
affermé  ses  octrois  pour  188,000  fr.  à  des  fermiers  dont  le 
bail  avait  encore  près  de  cinq  ans  à  courir,  et  ses  charges 
ordinaires  ne  dépassaient  guère  120,000  fr.  (-).  On  pouvait 
donc  aller  de  l'avant,  et  la  seule  difficulté  était  de  vaincre 
l'inertie,  la  routine  et  les  préjugés.  D'Aiguillon  fit  appel  pour 
les  travaux  hydrauliques  aux  ingénieurs  Magin  et  Blaveau, 
dont  la  compétence  venait  d'être  prouvée  par  le  succès  de 
travaux  analogues  entrepris  sur  le  cours  de  la  Garonne. 
Quant  à  la  ville,  le  sieur  de  Vigny,  architecte  du  roi,  dressa 
tout  un  projet  de  grands  travaux  devant  totalement  en  modi- 
fier l'aspect,  projet  qui  comportait  notamment  la  destruction 
des  murs  d'enceinte,  tours  et  autres  fortifications,  le  perce- 
ment de  plusieurs  voies  nouvelles,  la  construction  de  quais, 
de  places  publiques,  d'une  halle  au  blé,  d'une  salle  de  con- 
cert, d'un  théâtre,  etc.  Il  fut  approuvé  par  un  arrêt  du  con- 
seil du  22  avril  1755  qui  en  confiait  l'exécution  directement  au 


(')  Requête  des  maire  et  échevins  de  Nantes  au  Conseil,  1755,  H.  602. 
(2)  IVlémoire  de  Joubert  du  Collet,  H,  559. 


20  LA    BRETAGNE    ET    LE   DUC   d'aIGUILLON 

commandant  et  à  l'intendant  de  la  province  «  ces  dispositions 
devant  être  de  longue  durée,  et  le  changement  continuel  des 
officiers  dans  le  bureau  de  la  communauté  de  Nantes  empê- 
chant de  compter  sur  leur  exécution  »  (').  Grâce  à  cette  heu- 
reuse précaution,  les  travaux  commencèrent  sans  délai  par 
la  démolition  de  notables  parties  de  l'enceinte  et  des  tours. 
Différentes  inexactitudes  ayant  été  bientôt  relevées  dans  les 
plans  dressés  par  de  Vigny,  un  nouveau  plan  de  la  ville  fut 
fait  en  1757  par  le  sieur  Gacault,  et  ce  fut  sur  ce  plan  qu'un 
architecte  célèbre,  Geineray,  l'homme  à  qui  la  ville  de  Nan- 
tes fut  le  plus  redevable  de  son  heureuse  transformation  (*), 
fit  de  nouveaux  projets  de  travaux,  définitivement  adoptés  par 
un  arrêt  du  conseil  du  19  mars  1766.  On  n'avait  pas  attendu 
cet  arrêt  du  conseil  pour  faire  construire  un  marché  couvert 
pour  les  grains  sur  la  place  Brancas  :  le  pont  de  la  Poissonne- 
rie, bientôt  et  aujourd'hui  encore  appelé  pont  d'Aiguillon, 
dont  le  commandant  posa  la  première  pierre  en  1758  avec  la 
marquise  de  Becdelièvre  :  les  promenades  de  la  Motte  Saint- 
Pierre  et  de  la  Motte  Saint-André,  ou  cours  des  Etats  :  le  nou- 
veau palais  de  la  chambre  des  comptes,  aujourd'hui  la  pré- 
fecture, dont  la  première  pierre  fut  également  posée  par 
d'Aiguillon  et  par  M™^  de  Becdelièvre,  le  6  septembre  1763  : 
lé  quai  auquel  est  resté  attaché  le  nom  de  d'Aiguillon,  dont 
le  plan  fut  levé  en  1761  et  l'alignement  donné  par  Geineray 
en  1762,  et  autres  travaux,  dont  l'auteur  de  l'article  Nantes 


(')  La  précaution  n'était  pas  inutile  ;  ce  n'étaient  ni  les  plans  ni  les  arrêts  du  con- 
seil qui  manquaient  depuis  le  commencement  du  siècle  pour  l'embellissement  de 
Nantes  (les  ingénieurs  Portail,  Joubert  et  Touros  en  avaient  dressé  plusieurs,  que 
visaient  des  arrêts  du  2  juin  1723,  du  6  décembre  1740,  du  23  août  1741,  du 
22  septembre  1750),  mais  l'esprit  de  suite  et  la  volonté  d'aboutir  ;  la  municipalité 
nantaise  hésitait,  reculait  devant  les  nombreuses  expropriations  et  démolitions 
qui  étaient  la  conséquence  nécessaire  de  ces  travaux,  et  cherchait  des  objections 
contre  le  projet  de  de  Vigny  (délibération  du  31  janvier  1755  et  lettre  de  la  com- 
munauté à  d'Aiguillon,  11  février,  Archiv.  municip.  de  Nantes,  BB.  94). 

(*)  Geineray  (1722-1811),  nommé  architecte  voyer  de  Nantes  en  1757,  fonctions 
qu'il  conserva  jusqu'en  1780,  a  présidé  à  tous  les  grands  travaux  qui  renouvelè- 
rent la  ville  de  Nantes  à  cette  époque.  Son  zèle  pour  le  bien  public,  son  intelli- 
gence, lui  valurent  l'appui  chaleureux  et  l'afTection  du  duc  d'.\iguilIon.  «  Flatté 
»  de  trouver  dans  Geineray  les  mêmes  idées  et  surtout  le  talent  nécessaire  pour 
»  les  mettre  en  pratique,  l'homme  puissant  s'attacha  l'homme  de  génie,  et  tous  deux 
»  réussirent,  malgré  l'opposition  des  pères,  à  produire  de  grandes  choses  dans  l'in- 
»  térèt  des  enfants»  (Notice  de  M.  Renoul  sur  Geineray,  Annuaire  de  la  Société 
académique  de  Nantes,  1861). 


FINANCES    DE   LA    VILLE   DE   NANTES  21 

dans  le  dictionnaire  d'Expilly  (*)  disait  en  1768,  avec  une  cer- 
taine exagération  de  patriotisme  local,  car  les  améliorations 
urbaines  étaient  à  peu  près  universelles  alors,  mais  aussi 
avec  une  certaine  part  de  vérité,  qu'ils  étaient  uniques  en 
leur  genre  et  qu'il  n'y  avait  point  de  ville  en  Europe  qui  en 
eût  de  pareils. 

Les  ennemis  de  d'Aiguillon,  ne  pouvant  nier  l'utilité  de 
ces  travaux,  ont  prétendu  que  les  avantages  en  avaient  été 
payés  trop  chèrement  par  la  ruine  des  finances  municipales, 
et  par  les  infortunes  d'un  grand  nombre  de  particuliers, 
expropriés  ou  expulsés  sans  indemnité  de  leurs  domiciles. 
Sans  doute,  pendant  cette  période  de  grandes  entreprises,  la 
situation  financière  de  la  ville  empira  bientôt  :  mais  les 
rédacteurs  des  remontrances  de  1764  ont  évité  avec  soin 
d'indiquer  les  véritables  causes  de  cette  fâcheuse  décadence. 
Ils  les  auraient  trouvées  en  effet  dans  la  guerre,  qui  porta 
naturellement  un  coup  funeste  à  la  prospérité  de  cette  ville 
essentiellement  commerçante,  et  qui  servit  tout  d'abord  de 
prétexte  au  fermier  de  ses  octrois  pour  se  soustraire  aux 
conditions  de  son  bail.  Bien  que  le  cas  de  guerre  avec 
l'Angleterre  eût  été  prévu,  et  dût  seulement  entraîner  une 
diminution  de  1/8"  dans  le  prix  du  bail,  l'adjudicataire  et  ses 
cautions  firent  jouer  tant  de  ressorts  qu'ils  obtinrent  des 
arrêts  du  conseil  leur  permettant  de  diminuer  de  1/6",  puis 
de  compter  de  clerc  à  maître.  En  vain  la  ville  avait  multiplié 
ses  démarches,  utilisé  l'influence  du  duc  d'Aiguillon,  qui 
s'employa  avec  ardeur  pour  lui  faire  obtenir  justice,  celle  de 
la  duchesse,  celle  du  Dauphin,  pour  faire  débouter  les  fer- 
miers de  leurs  prétentions  :  ceux-ci  l'avaient  longtemps  em- 
porté et  ce  fut  seulement  le  21  décembre  1762  qu'ils  succom- 
bèrent. D'où  une  première  cause  de  déficit.  De  plus,  la  ville 
ayant  cru  bon  à  l'expiration  de  son  bail  de  faire  régir  elle 
même  ses  octrois  afin  de  ne  plus  retomber  dans  de  pareils 
embarras,  elle  en  vit  le  produit  diminuer  de  plus  de  moitié 
et  tomber  en  1761  et  1762  h  73,000  et  77,000  (*).  La  gène 
devint  alors  de  la  détresse  :  lorsque  les  Etats  de  1760,  tou- 
chés de  la  misère  qui  régnait  à  Nantes  et  désireux  de  pro- 

(')  Greslan,  échevin,  puis  procureur  syndic  de  Nantes  :  cet  article  est  peut-être 
le  meilleur  de  l'ouvrage. 
(■']  H.  513. 


22  LA  bri:tagne  et  le  duc  d'aIGUILLOiN 

curer  les  moyens  d'achever  l'œuvre  commencée,  votèrent 
32,000  1.  pour  continuer  les  travaux  du  cours  qui  porta  leur 
nom,  des  expropriations  furent  nécessaires,  et  le  montant 
n'en  put  être  payé  comptant.  Mais  en  pareil  cas  les  arrérages 
étaient  servis  aux  propriétaires  jusqu'au  versement  du  capital, 
ou  bien  encore  la  ville  fournissait  aux  gens  privés  de  leur 
domicile  des  installations  identiques  sur  les  terrains  qui  lui 
appartenaient  (').  Loin  d'être  un  sujet  d'épouvante  pour  la 
population,  les  travaux  publics  au  contraire  étaient  vus  par 
elle  avec  faveur,  et  il  y  eut  mainte  circonstance  où  le  corps 
de  ville,  désireux  de  les  arrêter,  eut  la  main  forcée  pour  les 
continuer  par  les  vives  instances  des  personnes  les  plus  con- 
sidérables, comme  par  celles  des  ouvriers  sans  travail  (^). 
C'est  ainsi  qu'en  1759  des  capitalistes  avancèrent  sans  intérêt 
23,000  1.  pour  continuer  les  travaux  de  la  jMotte  Saint- 
Pierre,  qu'en  1763  les  principaux  négociants  prêtèrent  égale- 
ment sans  intérêt  36,000  1.  pour  achever  le  cours  des  Etats, 
et  que  le  pont  d'Aiguillon  fut  achevé  aussi  par  une  souscrip- 
tion particulière.  La  paix,  d'ailleurs,  améliora  la  situation  de 
la  ville  :  dès  1764,  le  produit  de  ses  octrois  remonta  à 
200,000  1.,  et  elle  put  faire  couvrir  facilement  un  gros  em- 
prunt de  300,000  1.,  qui  lui  permit  de  payer  ses  dettes.  En 
1766  ses  recettes,  217,000  1.,  et  ses  dépenses,  216,000,  s'équi- 
libraient presque  exactement.  L'œuvre  de  d'Aiguillon  à  Nan- 
tes a  été,  en  somme,  la  même  que  celle  de  M.  de  Tourny  à 
Bordeaux,  et  c'est  à  lui  que  le  grand  port  breton  a  dû  de  pou- 
voir rivaliser  pour  la  splendeur  et  l'agrément,  comme  pour 


(')  Les  plaintes  auxquelles  a  donné  lieu  celle  question  des  expropriations  sous 
l'administration  du  duc  d'Aiguillon  sont  d'autant  plus  injustes  que  l'on  avait  agi  h 
cet  égard  avec  infiniment  plus  de  sans-gêne  dans  la  période  précédente,  sans  que 
personne  pensât  à  s'indigner.  Un  arrôt  du  22  sept.  1750  n'accordait  d'indemnité 
que  lorsque  la  moitié  au  moins  de  la  superficie  d'une  maison  était  retranchée  pour 
cause  d'alignement.  De  même  pour  les  routes  :  un  arrêt  de  juin  1706  n'en  accor- 
dait qu'aux  propriétaires  de  terrains  oîi  se  trouvaient  des  carrières  ou  des  mines. 
(Lettre  de  Le  Bret,  21  sept.  1753,  H.  603).  On  fut  beaucoup  plus  juste  et  beau- 
coup plus  humain,  à  Nantes  en  particulier,  sous  l'administration  de  d'.\iguillon. 
Les  moindres  portions  retranchées  d'un  immeuble  étaient  payées  et  en  vingt  ans 
il  en  coûta  à  cette  ville  plus  de  500,000  I.  d'indemnité.  On  ne  se  plaignait  pas,  et  le 
vœu  le  plus  vif  de  beaucoup  de  propriétaires  nantais  était  d'être  expropriés. 
(Observations  de  l'intendant  sur  les  remontrances  du  Parlement  de  Bretagne  du 
13  août  1779,  H.  511). 

(»)  Mémoire  déjà  cité  de  1764,  IL  559. 


TRAVAUX   PUBLICS  23 

le  développement  de  son  commerce,  avec  la  capitale  de  la 
Guyenne  ('). 

C'est  à  Nantes  que  la  passion  de  d'Aiguillon  pour  les  amélio- 
rations urbaines  trouva  le  plus  à  se  satisfaire;  mais  il  n'est  peut- 
être  pas  une  seule  des  villes  de  la  province  qui  n'en  ait  ressenti 
également  d'heureux  effets.  A  Redon  furent  construits  une 
promenade  et  un  quai  d'Aiguillon  :  à  IMoërmel,  une  place  d'Ai- 
guillon :  à  Lorient,  une  promenade  et  un  quai  d'Aiguillon  :  à 
Concarneau,  un  quai  d'Aiguillon  :  à  Landerneau,unerue  et  une 
place  d'Aiguillon,  dont  la  communauté  de  cette  ville,  recon- 
naissante envers  ce  commandant,  refusa  de  changer  le  nom 
lorsqu'on  1769  tout  ce  qui  rappelait  son  souvenir  était  proscrit 
dans  la  province  (*).  Vannes  décida  en  1754  des  travaux  pour 
92,000  1.  :  Quimper  réédifîa  ses  quais  et  répara  ses  banlieues, 
détruisit  ses  murs  et  ses  vieilles  tours,  et  d'Aiguillon,  dans  un 
de  ses  passages  dans  cette  ville,  en  janvier  1764,  fit  faire  par 
l'ingénieur  André  un  plan  général  d'embellissement  qui  fut 
approuvé  par  arrêt  du  conseil  du  3  décembre  1766  :  Brest 
acheta  un  hôtel-de-ville,  construisit  un  théâtre,  agrandit  son 
hôpital,  fit  paver  ses  rues  (')  :  Saint-Brieuc  construisit  en  1758 
le  quai  du  Légué,  dont  d'Aiguillon  et  l'évêque  de  Saint-Brieuc 
posèrent  la  première  pierre,  commença  en  1760  le  pavage  de 
ses  rues,  d'Aiguillon  inaugurant  également  cette  amélio- 
ration si  nécessaire,  et  fit  entreprendre  en  1753  et  1754  un 
nouveau  grand  chemin  dans  le  faubourg  Saint-Pierre  (*). 
Saint-Malo  se  fit  construire  un  hôtel-de-ville.  Josselin,  Auray, 


(')  Guépin,  Histoire  de  Najiles.  Verger,  Archives  curieuses  de  la  ville  de  Nan- 
tes :  article  Nantes  dans  le  Dictionnaire  d'Expilly.  Annuaire  de  la  Société  aca- 
démique de  Nantes;  correspondance  de  d'Aiguillon,  H.  637,  639  :  Archives  muni- 
cipales de  Nantes.  —  La  reconnaissance  publique  attribua  à  d'Aiguillon  le  surnom 
de  second  fondateur  de  Nantes  :  urbis  Nannetensis  aller  conditor,  disait  l'inscrip- 
tion placée  sur  le  pont  d'Aiguillon. 

(2)  La  communauté  ne  céda  que  sur  l'injonction  formelle  du  duc  de  Duras  qui 
intervint  en  personne  pour  faire  rétracter  la  délibération  prise  pour  maintenir  le 
nom  de  duc  d'Aiguillon  (fév.  1769).  On  voit  que  l'indépendance  des  corps  munici- 
paux n'était  rien  moins  que  respectée  par  le  successeur  du  duc  d'Aiguillon.  Avoir 
violenté  leurs  décisions  n'en  sera  pas  moins  un  des  principaux  griefs  allégués  à  la 
charge  de  ce  dernier, 

(')  Levot,  Histoire  de  Brest,  III,  p.  108  et  suiv. 

(*)  Lamare,  Histoire  de  la  ville  de  Saint-Brieuc,  dans  les  Mémoires  de  la  So- 
ciété d'émulation  des  Côtes-du-Nord,  1886  :  Journal  de  M.  de  la  Belle-Issue,  procu- 
reur du  roi  de  l'amirauté  de  Saint-Brieuc,  dans  les  Mémoires  de  la  Société  archéo- 
logique des  Côtes-du-Nord,  1885-86  :  Ruffelet,  Annales  briochines,  1771. 


24  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

Dinan,  Moncontour,  Morlaix,  Guingamp,  etc.,  etc.,  (')  dépen- 
sèrent des  sommes  plus  ou  moins  fortes  pour  promenades 
publiques,  pavages  de  rues,  constructions  de  quais,  de  ponts, 
d'hôtels  de  ville,  etc.  Partout  c'est  d'Aiguillon  qui  les  lance 
en  avant,  qui  gourmande  les  communautés  récalcitrantes  et 
presse  les  retardataires,  qui  surveille  l'exécution  des  travaux 
et  sévit  au  besoin  dès  qu'il  aperçoit  quelque  résistance  injus- 
tifiable ou  quelque  manœuvre  suspecte  (^).  Il  s'occupe  acti- 
vement de  la  réparation  des  banlieues  dont  l'état  pitoyable 
empêchait  de  tirer  profit  de  Fœuvre  entreprise  pour  l'amélio- 
ration des  grands  chemins  :  de  la  destruction  des  auvents  et 
porches,  qui  obstruaient  les  rues  et  empêchaient  la  circula- 
tion de  l'air  et  de  la  lumière  :  il  leur  déclare  une  véritable 
guerre,  parfois  heureuse  (^)  :  il  veut  de  nouvelles  rues,  de 
nouvelles  places  publiques,  de  nouvelles  fontaines  :  rien  de 
ce  qui  concerne  l'embellissement  et  l'assainissement  des 
villes  ne  lui  est  indifférent,  et  il  n'est  détail  dans  lequel  il 
dédaigne  d'entrer.  A  quel  point  pareille  œuvre  était  néces- 
saire, et  combien  on  risquait  peu  alors  de  dépasser  la  me- 
sure, c'est  ce  dont  on  peut  se  convaincre  en  lisant  les  pages 
que  M.  Dupuy  a  consacrées  à  l'état  lamentable  des  villes  bre- 
tonnes à  ce  moment  du  xviii"  siècle  {*).  C'était  chose  indis- 
pensable de  les  percer,  de  les  nettoyer,  de  les  aérer,  de  les 
transformer,  ne  fût-ce  que  pour  atténuer  les  terribles  ravages 
que  les  épidémies  y  faisaient  trop  fréquemment. 

Aussi   bien  a-t-il  fallu  le  violent  déchaînement  de  pas- 


(')  Cette  dernière  ville  ne  fut  pas  ingrate.  En  1768,  lorsque  dWiguillon  quitta  la 
province,  elle  chargea  son  maire  «  de  se  donner  l'honneur  de  lui  écrire  pour  lui 
»  renouveler  les  remerciements  de  cette  communauté  pour  tous  les  avantages  et  les 
»  embellissements  qu'il  avait  procurés  à  la  ville,  lui  témoigner  ses  regrets  de  sa  re- 
»  traite,  solliciter  la  continuation  de  sa  protection  et  de  ses  bontés,  et  lui  faire  des 
»  protestations  de  sa  respectueuse  et  plus  sincère  reconnaissance  ». 

(')  Rozy,  maire  de  Redon,  est  emprisonné  en  1762  pour  agissements  suspects 
dans  les  adjudications  des  travaux  publics  de  sa  ville  :  Le  Guen,échevin  de  Brest, 
en  1766,  pour  avoir  rétabli  ses  auvents  après  l'ordre  donné  de  les  abattre.  La  muni- 
cipalité de  Saint-Malo  est  rigoureusement  réprimandée  en  1755  pour  avoir  pris 
une  délibération  contraire  au  projet  de  construction  d'un  hùtel  de-ville,  après 
avoir  auparavant  décidé  cette  construction. 

(3)  Lettre  de  .lehannès,  procureur  fiscal  de  Lamballe,  à  d'Aiguillon,  août  1762, 
(H.  624);  de  Bergevin,  procureur  du  roi  à  Brest,  8  oct.  1766,  ibid.  On  peut  y  voir 
combien  les  améliorations  les  plus  simples  rencontraient  d'obstacles  dans  la  rou- 
tine des  populations. 

(*)  Dupuy,  L'administration  municipale  en  Bretagne  au  xviiie  siècle,  1891. 


ÉTATS    DE    1754  25 

sions  qui  se  produisit  plus  tard,  pour  qu'on  songeât  à  faire 
un  crime  au  duc  d'Aiguillon  d'une  œuvre  aussi  indispensa- 
ble. En  1754,  on  était  encore  fort  éloigné  du  jour  où  ses 
plus  éniinents  services  devaient  être  si  mal  récompensés. 
Sa  popularité  était  intacte,  et  les  Etats  de  cette  année 
allaient  être  faciles,  bien  que  dès  cette  première  session,  à 
peu  près  la  seule  où  aucun  sujet  un  peu  grave  de  conflit 
avec  la  noblesse  bretonne  ne  se  soit  présenté,  d'Aiguillon  ait 
pu  se  rendre  compte  de  la  patience  dont  il  aurait  besoin  le 
jour  où  ses  fonctions  l'obligeraient  à  heurter  ses  préjugés  ou 
ses  intérêts. 

Ce  n'était  pas  cependant  que  les  instructions  qu'il  apportait 
avec  lui  fussent  de  tout  point  agréables  à  la  noblesse.  Malgré 
le  récent  changement  du  contrôleur  général  des  finances 
(Machault  venait  d'être  remplacé  par  Séchelles),  le  gouver- 
nement persistait  à  exiger  le  vingtième  comme  par  le  passé 
et  se  refusait  à  tout  abonnement.  D'Aiguillon  lui-même  avait 
été  de  cet  avis,  estimant  sans  doute  qu'une  concession  après 
d'aussi  vives  résistances  serait  fatale  au  prestige  de  l'autorité. 
Il  avait  donc  reçu  l'ordre  de  considérer  la  question  du  ving- 
tième comme  terminée,  de  n'en  point  parler  aux  Etats,  et  de 
répondre  par  un  refus  catégorique  aux  instances  qui  pour- 
raient lui  être  faites  pour  obtenir  une  suppression  ou  un 
abonnement.  La  noblesse,  au  contraire,  soutenant  que  son 
vote  négatif  à  la  fin  des  Etats  de  1752  rendait  cette  percep- 
tion illégale,  que  la  levée  de  l'impôt  était  d'ailleurs  accom- 
pagnée de  toutes  sortes  de  violences  et  de  vexations,  entendait 
en  finir  cette  fois  avec  cette  imposition  détestée. 

Dès  avant  l'ouverture,  son  humeur  inquiète  et  défiante  se 
manifestait  à  propos  d'un  incident  futile.  D'ordinaire,  la 
garde  du  commandant  pendant  les  Etats  se  composait  d'inva- 
lides tirés  des  compagnies  en  garnison  à  Saint-Malo;  pour  leur 
épargner  cette  fatigue,  d'Aiguillon  avait  pensé  à  les  rempla- 
cer par  quatre  compagnies  de  dragons  de  Dinan.  Il  soumit  cette 
idée,  quelques  jours  auparavant,  à  M.  de  Goyon  et  fut  fort  étonné 
d'apprendre  de  lui  que  les  Etats  s'offenseraient  sûrement  de 
voir  des  troupes  dans  le  lieu  de  leur  assemblée.  Y  renonçant 
aussitôt,  d'Aiguillon  se  rabattit  sur  un  simple  détachement 
de  trente  dragons;  cet  effectif  parut  encore  trop  menaçant,  et 
quelques  murmures  se  firent  entendre.  D'Aiguillon  renonça 


26  LA    BRETAGNE    ET   LE    DUC    d'aIGUILLOX 

alors  complètement  à  son  projet  et  fit  venir  des  invalides, 
qu'il  eut  même  soin  de  traiter  officiellement  non  comme  des 
gardes,  mais  comme  des  domestiques.  Le  14  octobre,  jour 
fixé  pour  l'ouverture,  deux  bataillons  du  régiment  de  Lyonnais, 
sortant  de  la  province,  devaient  passer  par  Rennes;  beau- 
coup de  gentilshommes  déclarèrent  qu'ils  ne  délibéreraient 
pas,  tant  que  des  troupes  seraient  dans  la  ville.  D'Aiguillon 
fit  régler  leur  marche  de  manière  qu'elles  n'arrivassent  à 
Rennes  qu'après  la  levée  de  la  séance,  et  qu'elles  partissent 
le  lendemain  matin  pour  Vitré  ('). 

Les  Etats  s'ouvrirent  le  li  octobre  sous  la  présidence  de 
Raillon,  maire  et  sénéchal  de  Rennes,  pour  le  tiers  ;  du  duc  de 
Rohan,  pour  la  noblesse  ;  de  Vauréal,  évêque  de  Rennes,  d'ac- 
cord celte  fois  avec  le  commandant,  et  que  celui-ci  avait  justifié 
auprès  de  la  cour  ('),  pour  le  clergé.  Comme  toujours,  même 
dans  les  sessions  les  plus  orageuses,  le  don  gratuit  fut  voté 
facilement  et  par  acclamation,  les  délibérations  ordinaires 
des  jours  suivants  furent  prises  sans  difficulté  et  aucune  voix 
n'interrompit  l'évêque  de  Vannes  quand  il  fit  lecture  de  la 
réponse  royale  aux  doléances  des  précédents  Etats,  réponse 
où  il  était  dit,  en  termes  impératifs,  que  Sa  Majesté  n'écou- 
terait aucune  représentation  ou  demande  pour  la  suppression 
ou  pour  l'abonnement  du  vingtième.  Les  Etats  nommèrent 
seulement  une  commission  «  pour  examiner  les  griefs  sur 
l'administration  actuelle  du  vingtième  »  et  firent  entrer  dans 
cette  commission  deux  des  bastionnaires  les  plus  fougueux 
aux  Etats  de  1754,  MM.  de  Kerguézec  et  de  Kersauson,  que 
l'exil  était  loin  d'avoir  calmés.  C'était  de  fâcheux  augure. 
Cependant  la  tranquillité  ne  subissait  aucune  atteinte  et  l'évê- 
que de  Rennes,  qui  depuis  vingt-deux  ans  n'avait  pas  vu 
d'Etats  aussi  paisibles,  exprimait  l'espérance  qu'elle  ne  serait 
pas  altérée  (^).  De  fait,  d'Aiguillon  faisait  tout  pour  qu'elle 
ne  le  fût  pas.  Il  avait  à  communiquer  de  la  part  du  roi  une 
réponse  négative  à  certaines  suppliques  des  Etats  précé- 
dents (*);  il  prit  sur  lui  de  modifier  les  termes  un  peu  durs 

(')  D'Aiguillon  au  contrôleur  général,  il,  12  et  13  octobre  1754,  H.  330. 

(*)  Journal  du  commandement,  I,  131.  En  1752,  Tévêque  de  Rennes  avait  été 
fortement  soupçonné  de  seconder  l'opposition. 

(')  Lettre  du  27  octobre  au  contrôleur  général,  II.  331. 

(*)  Pour  le  retrait  de  deux  arrêts  du  conseil  cassant  diverses  délibérations  des 
Etats  précédents  et  enregistrés  d'autorité. 


ÉTATS  DE   1754  27 

de  cette  réponse  et  d'en  présenter  une  où  les  susceptibililés 
des  Etats  étaient  infiniment  plus  ménagées. 

Malheureusement  il  n'était  pas  en  son  pouvoir  d'adoucir 
de  la  même  façon  la  réponse  qu'il  avait  à  faire  sur  le  vingtième, 
et  lorsque  la  commission  lui  apporta  le  28  octobre  son  mé- 
moire, dont  la  conclusion  était,  comme  de  juste,  de  deman- 
der ou  suppression  ou  abonnement,  d'Aiguillon  fut  bien 
obligé  de  lui  déclarer  péremptoirement  qu'il  n'y  aurait  ni 
abonnement  ni  suppression.  Il  s'offrit  d'ailleurs  à  transmet- 
tre au  roi  les  représentations  qu'ils  pourraient  avoir  à  faire 
sur  des  cas  non  prévus  par  l'édit  de  mai  1749,  ou  sur  les 
abus  qui  pourraient  s'être  glissés  dans  l'exécution  des  arrêts 
et  ordonnances  rendus  en  conséquence.  C'était  donc  aller  au 
devant  d'un  inéinoire  des  (jriefs,  concession  déjà  faite,  et  bien 
inutilement,  en  1750  et  en  1752,  mais  d'autant  plus  nécessaire 
qu'ayant  déjà  été  faite  deux  fois,  il  n'y  avait  guère  de  raison 
plausible  pour  ne  pas  s'y  prêter  une  troisième  ;  il  était  même 
essentiel  de  ne  pas  surexciter  les  esprits  et  de  ne  pas  ame- 
ner les  plus  mécontents  à  quelque  grave  démarche,  comme 
l'eût  été  une  opposition  des  Etats  devant  le  Parlement  à  la 
levée  du  vingtième  (').  D'Aiguillon  n'était  pas  sans  inquiétude 
sur  la  manière  dont  serait  reçue  sa  réponse.  Elle  provoqua 
en  effet  une  certaine  effervescence,  mais  passagère,  et  l'as- 
semblée se  résigna. 

Tandis  que  la  commission  travaillait  à  son  mémoire  des 
griefs,  toutes  les  demandes  du  roi  passèrent,  tous  les  fonds 
furent  accordés  avec  facilité,  même  la  capitation  dont  d'Ai- 
guillon, comme  tous  ses  prédécesseurs,  trouvait  le  chiffre 
(1,800,000  1.)  trop  élevé  pour  la  province.  Toujours  désireux 
de  se  ménager  le  bon  vouloir  de  l'assemblée,  il  obtenait  pour 
les  Etats  la  permission,  vivement  sollicitée,  de  nommer  un 
second  substitut  des  procureurs  généraux  syndics  :  la  nou- 
velle en  fut  reçue  avec  des  cris  de  joie.  On  ne  lui  sut  pas 
moins  de  gré  d'une  concession  qu'il  fit,  contre  le  texte  de  ses 
instructions,  sur  le  casernement  :  cette  imposition,  destinée 
à  payer  l'ustensile  et  le  logement  des  troupes  envoyées  dans 
la  province,  avait  été  abandonnée  aux  Etats  en  1732  et  fixée 


(1)  Linguet  fait  un  mérite  à  d"Aiguillon  d'avoir  évité  pareille  extrémité.  Un 
avait  donc  craint  cette  démarche. 


28  LA   BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aiGUILLON 

à  350,000  1.  par  an,  avec  la  condition  que  le  déficit,  s'il  y  en 
avait,  fût  réimposé  Tannée  suivante;  or  l'excédent  des  dé- 
penses pendant  les  deux  dernières  années  était  de  54.3,779  1.; 
d'Aiguillon  permit,  à  la  satisfaction  générale,  que  cette 
somme  ne  fût  pas  réimposée,  mais  prise  sur  l'excédent  de  l'état 
de  fonds,  c'est-à-dire  sur  les  disponibilités  du  budget  provin- 
cial. Le  10  novembre,  une  cérémonie  imposante  acheva  d'en- 
thousiasmer tous  les  cœurs  :  la  dédicace  de  la  statue  que  les 
Etats  avaient  décidé  d'élever  au  roi  en  souvenir  de  sa  guéri- 
son,  en  1744.  L'Assemblée  tout  entière,  précédée  des  com- 
missaires du  roi,  se  rendit  au  bruit  du  canon  sur  la  place 
publique  de  Rennes  où  s'élevait  la  statue  ;  le  héraut  d'armes 
parut  au  milieu  de  la  place  et  s'écria  à  haute  voix  en  regar- 
dant le  peuple  :  «  C'est  aujourd'hui  que  les  Etats  font  dédicace 
du  monument  qu'ils  ont  fait  ériger  comme  un  gage  de  leur 
amour  pour  leur  roi  ».  Il  répéta  par  trois  fois  le  cri  de  «  Vive 
le  roi  !  »  et  le  voile  qui  couvrait  la  statue,  œuvre  du  sculpteur 
Lemoine,  fut  abaissé  aux  acclamations  de  la  foule.  Ce  fut  une 
des  dernières  manifestations  de  foi  monarchique  qui  se  soient 
produites  en  Bretagne.  Une  abondante  distribution  de  faveurs 
faite  à  cette  occasion,  deux  abbayes  accordées  à  des  membres 
du  clergé,  deux  lettres  de  noblesse  dans  le  tiers,  deux  com- 
pagnies de  cavalerie  et  deux  brevets  de  garde-marine  distri- 
bués dans  la  noblesse  transportèrent  les  Etats  de  reconnais- 
sance. Comme  il  fallait  toujours  cependant  que  quelque  nuage 
obscurcit  l'éclat  des  plus  beaux  jours,  on  eut  le  regret  de  voir 
plusieurs  gentilshommes  faire  difficulté  de  voter  à  Lemoine 
une  gratification  de  50,000  1.,  parce  que  cet  artiste,  disaient- 
ils,  avait  injurié  la  province  en  la  représentant  à  genoux  aux 
pieds  du  roi  et  que  le  tiers  seul  avait  coutume  de  prendre  une 
pareille  posture  :  «  Tant  cet  ordre,  dit  d'Aiguillon  (*)  de  la 
noblesse,  avait  de  penchant  à  se  refuser  aux  choses  les  plus 
justes  et  à  mettre  une  sorte  d'aigreur  aux  sentiments  les  plus 
doux,  tels  que  ceux  dont  il  se  montrait  alors  animé  ». 

Ce  fut  quelques  jours  après  cette  cérémonie  que  la  commis- 
sion du  vingtième  apporta  son  mémoire  des  griefs.  Les  prin- 
paux  points  où  elle  signalait  des  abus  et  demandait  des  réfor- 
mes étaient  les  suivants  :  nécessité  d'admettre  déduction  du 

(')  Journal  du  commandement,  I,  201. 


ÉTATS    DE    1754  29 

iiers  sur  le  revenu  net  pour  la  réparation  des  édifices,  con- 
formément à  la  coutume  de  Bretagne,  et  non  pas  du  quart, 
comme  le  portaient  les  ordonnances;  d'exonérer  entièrement 
les  domaines  congéables;  de  diminuer  le  vingtième  d'indus- 
trie et  d'en  confier  la  répartition  aux  ofiiciers  de  justice  et  aux 
officiers  municipaux  des  villes  ;  de  faire  cesser  l'habitude  des 
commis  de  j)rendre  pour  base  d'appréciation  du  revenu  des 
biens,  à  défaut  de  baux,  les  actes  d'acquisition  et  de  partage, 
parce  que  des  considérations  d'aft'ection,  de  convenance,  in- 
fluaient sur  les  achats  et  les  arrangements  de  famille;  en  tout, 
une  dizaine  d'articles  que  d'Aiguillon,  redoutant  extrêmement 
les  conséquences  d'un  refus,  suppliait  instamment  le  contrô- 
leur général  de  régler  à  la  satisfaction  des  Etats,  le  sort  de 
l'assemblée  devant  dépendre  de  sa  réponse.  Mais  M.  de  Sé- 
chelles  n'accorda  qu'une  seule  concession,  à  savoir  que  la 
déduction  sur  le  revenu  des  moulins  serait  désormais  portée 
au  tiers  au  lieu  du  quart,  et,  comme  d'Aiguillon  le  craignait, 
cette  réponse  peu  satisfaisante  provoqua,  le  19  novembre,  une 
violente  agitation.  Tiers  et  clergé  se  seraient  contentés  de 
charger  les  députés  en  cour  d'un  nouveau  mémoire  sur  les 
articles  refusés,  et  tel  fut  l'avis  qu'ils  émirent  ;  mais  la  noblesse 
s'obstina  à  ne  vouloir  prendre  d'autre  avis  qu'un  refus  formel 
du  vingtième  et  vota  le  21  novembre  que  «  les  Etats  ayant 
tenté  toutes  les  voies  imaginables  de  concilier  l'intérêt  du 
roi  avec  celui  de  son  peuple  sans  avoir  pu  y  réussir,  l'ordre 
de  la  noblesse  s'est  porté  à  ordonner  qu'il  serait  fait  de  très 
humbles  remontrances  tant  sur  le  fond  que  sur  la  forme  de 
cette  imposition,  ensemble  pour  justifier  les  motifs  qu'il  a 
de  n'y  pouvoir  acquiescer  ».  On  se  trouvait  ainsi  en  face  de 
la  grave  question  qui  se  posait  pour  ainsi  dire  à  chaque  ses- 
sion, car  chaque  impôt  nouveau  la  ramenait:  celle  de  la  vali- 
dité des  votes  émis  en  matière  d'impôt  par  deux  ordres  contre 
l'avis  difierent  ou  contre  l'abstention  du  troisième;  le  règle- 
ment de  1687  exigeait  l'unanimité  en  matière  de  don  ou  de 
gratification,  et  la  noblesse,  soutenant  qu'en  Bretagne  tout 
impôt  était  un  don,  prétendait  étendre  jusqu'aux  demandes 
du  roi  les  stipulations  restrictives  du  règlement  de  1687  :  en 
fait  elle  l'emportait  presque  toujours  à  force  de  cris  et  de 
menaces.  Lorsque  pareille  difficulté  se  présentait,  le  théâtre 
—  on  appelait  ainsi  le  local  où  se  tenait  l'assemblée  —  rap- 


30  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

pelait  généralement,  pour  employer  une  expression  du  tréso- 
rier général  de  la  Boissière,  cet  état  efl'rayant  où  est  la  mer 
pendant  une  violente  tempête  (').  Il  n'y  avait  sorte  de  violence 
(]ue  le  bastion  n'employât  pour  intimider   les  deux  autres 
ordres,  pour  fermer  la  bouche  à  leurs  orateurs,  pour  empê- 
cher le  président  du   clergé   d'énoncer   la   délibération  et  le 
greffier  de  l'inscrire  :  lui  arracher  le  registre  des  mains,  le 
chasser  avec  menaces,  empêcher  les  présidents  de  sortir,  était 
pratique  courante  en  pareil  cas.  Les  lettres  des  commissaires 
du  roi,  des  présidents  des  ordres,  du  trésorier  général  sont 
remplies  de  détails  sur  les  scènes  d'effroyable  tumulte  dont  ils 
étaient  les  témoins  attristés  et  impuissants,  et  encore  ne  pou- 
vaient-ils tout  dire,  tant  la  matière  était  riche;  les  conversa- 
tions qu'ils  avaient  ensuite  avec  les   ministres  devaient  être 
plus  pittoresques  encore  :  d'Aiguillon  nous  le  laisse  entendre 
en  déclarant,  dans  une  lettre  du  22  novembre,  que  ne  pou- 
vant écrire  la  dixième  partie  de  ce  qu'il  a  vu  ou  entendu,  il 
se  réserve  d'en  rendre  un  compte  plus  détaillé  à  son  retour  (*). 
Tel  était  le  spectacle  auquel  d'Aiguillon,  qui  plus  tard  de- 
vait en  voir  de  si  fréquentes  répétitions,  assista  alors  pour  la 
première  fois.  Trois  jours  se  passèrent  au  milieu  de  violents 
orages  sans  qu'on  fit  un  seul  pas  vers  la  solution  de  la  ques- 
tion. Il  en  était  indigné   sans  être  d'ailleurs  ni  intimidé  ni 
aigri  :  l'entêtement  et  la  fureur  de  la  noblesse  le  révoltaient 
sans  épuiser  sa  patience  ni  le  désir  qu'il  avait  de  plaire  à  cet 
ordre  turbulent.  «  Il  est  impossible,  écrit-il  le  22  novembre, 
»  de  pousser  plus  loin  l'ingratitude,  l'inconséquence,  l'opiniâ- 
»  treté  et  l'extravagance...  Ce  qui  vient  de  se  passer  depuis 
»  trois  jours  est  d'une  indécence  qu'on  ne  peut  imaginer.... 
»  Les  exilés  se  croient  obligés  par  honneur  de  faire  du  bruit, 
»  la  multitude  les  écoute  et  suit  leur  avis.  Il  est  dur  de  traiter 
»  avec  des  gens  aussi  déraisonnables  que  ceux  avec  qui  j'ai 
»  all'aire.  Je  tâche  de  me  le  dissimuler  à  moi-même  pour  ne 
H  pas  prendre   en   aversion  des  gens  que  je  dois  ménager 
»  pour  le  bien  du   service  du  roi,  mais  je  vous  avoue  qu'il 
»  m'en  coûte  beaucoup   de  ne  pas  leur  dire  tout  ce  que  je 
»  pense.  Si  la  noblesse  persiste  dans  son  opiniâtreté,  il  fau- 


(•)  Lettre  à  Macliault  du  4  octobre  1752,  H.  327. 
(*)  D'Aiguillon  à  Séchelles,  22  novembre,  II.  331. 


ÉTATS    DE    1754  31 

»  dra  bien  recourir  aux  voies  d'autorité  pour  la  contenir.  Je 
»  résiste  autant  qu'il  est  possible  à  employer  ces  derniers 
»  moyens,  parce  que  je  sens  bien  qu'il  en  résultera  le  feu  le 
»  plus  vif,  mais  ils  sont  indispensablement  nécessaires  actuel- 
»  lement  ».  11  n'était  plus  possible,  en  effet,  de  laisser  le  dé- 
sordre se  prolonger  davantage  et  interrompre  plus  longtemps 
l'activité  des  Etats  :  il  allait  falloir  se  décider  à  faire  enre- 
gistrer d'autorité  la  délibération  prise  par  le  clergé  et  le  tiers, 
en  vertu  de  l'ordre  du  24  octobre  1752,  qui  stipulait  la  vali- 
dité des  avis  pris  par  deux  ordres  contre  l'avis  différent  ou 
contre  l'abstention  du  troisième.  Le  23  au  matin,  d'Ai- 
guillon était  résolu  à  prendre  ce  dernier  parti.  Mais  ce 
prétendu  tyran,  cet  ennemi  implacable  de  la  noblesse  bre- 
tonne, cet  homme  auquel  on  fera  un  crime  d'avoir  voulu  dé- 
truire le  droit  national  en  abrogeant  la  règle  de  l'unanimité, 
recula  au  dernier  moment  devant  les  conséquences  possibles 
d'un  pareil  enregistrement  :  il  craignit  de  forcer  le  gouver- 
nement à  casser  les  Etats,  d'amener  par  là  un  surcroît  de  fer- 
mentation parmi  les  parlements,  le  clergé,  les  Etats  de  Lan- 
guedoc alors  réunis  :  «  Je  tâcherai,  disait-il  (*),  de  ne  pas 
»  laisser  avilir  la  portion  de  l'autorité  royale  qu'on  a  bien 
»  voulu  me  confier,  mais  je  crois  que  le  seul  moyen  d'y  réus- 
»  sir  est  de  ne  pas  la  commettre  et  que  peut-être  je  ne  serais 
»  pas  soutenu  si  je  voulais  la  faire  respecter  avec  la  vigueur 
»  et  la  fermeté  qui  devraient  en  être  inséparables  ».  Aussi 
préféra-t-il  faire  faire  au  tiers-état,  qui  se  prêtait  volontiers 
à  ces  complaisances,  quelques  changements  de  mots  dans  son 
avis  du  21,  de  telle  façon  que  les  avis  des  trois  ordres  se  trou- 
vant différents,  il  n'y  eût  pas  de  délibération.  Ainsi  fut  fait 
le  23  :  «  Vous  trouverez  peut-être  ma  conduite  trop  faible, 
»  écrivait-il  le  lendemain  au  contrôleur  général,  mais  j'ai  cru 
»  nécessaire  d'accommoder  au  temps  :  si  j'aimai  fait,  je  serai 
»  plus  ferme  à  l'avenir,  et  ce  parti  sera  bien  plus  conforme  à 
»  ma  façon  de  penser  et  à  mon  caractère.  » 

C'était  tout  ce  que  souhaitait  la  noblesse  :  grâce  à  cette  so- 
lution, la  session  allait  se  terminer  comme  les  deux  précé- 
dentes sans  que  le  registre  contint  aucune  trace  d'une  adhé- 
sion quelconque  au  vingtième,  et  l'on  conservait  par  consé- 

(')  Lettre  du  24  nov.  à  Séchelles,  H.  331. 


32  LA    BUETAGMi:    ET    Li:    DUC    d'aIGUILLON 

quent  la  faculté  de  contester  toujours  la  légalité  de  cette 
imposition.  La  levée  du  vingtième  sans  acceptation  des  p]tats 
sera  plus  tard  un  des  crimes  reprochés  à  d'Aiguillon  :  il  n'est 
pas  inutile  de  remarquer  qu'il  n'aurait  tenu  qu'à  lui  d'obte- 
nir un  enregistrement  par  deux  ordres  contre  un,  enregistre- 
ment parfaitement  régulier  d'après  l'ordre  de  1752,  que  ce 
fut  par  ménagement  qu'il  s'en  abstint,  et  que  la  noblesse 
préférait  de  beaucoup  cette  levée  prétendue  illégale  à  la  mise 
en  vigueur  d'un  ordre  qui  la  blessait  au  point  le  plus  sen- 
sible. 

Cette  condescendance  ne  contribua  pas  peu  au  calme  du 
reste  de  la  session  :  les  Etats  accordèrent  sans  difficulté  tous 
les  fonds  qui  leur  restaient  à  voter,  notamment  600,000  1. 
pour  les  grands  chemins,  250,000  pour  réparation  et  améliora- 
tion des  ports,  etc.,  etc.  De  son  côté  d'Aiguillon  continua  jus- 
qu'au bout  sa  politique  de  concessions  et  de  complaisances  : 
il  promit  d'appuyer  en  cour  une  demande  de  diminution  de 
la  capitation,  insista  auprès  du  contrôleur  général  pour  qu'il 
approuvât  des  gratifications  extraordinaires  que  les  États 
venaient  de  voter  aux  présidents  des  ordres,  ainsi  qu'une 
gratification  de  400  1.  à  chacun  des  députés  du  tiers,  et  aurait 
vivement  souhaité  pouvoir  procurer  dès  cette  année  à  la 
Bretagne  l'abonnement  des  droits  de  franc  fief  et  de  contrôle, 
sujet,  comme  on  l'a  vu,  de  vives  récriminations.  Les  Etats 
se  séparèrent  le  2  décembre  très  satisfaits  du  nouveau  com- 
mandant et  l'écho  de  cette  impression  favorable  se  retrouve 
dans  les  Mémoires  du  duc  de  Luynes  et  du  marquis  d'Argen- 
son  ('),  unanimes  à  constater  que  le  duc  et  la  duchesse 
d'Aiguillon  ont  pleinement  réussi  dans  leur  difficile  mission, 
qu'ils  se  sont  fait  aimer,  et  qu'on  donne  en  particulier  au  duc 
toutes  les  louanges  que  méritent  son  esprit,  sa  politesse  et 
son  application  aux  alîaires. 

D'Aiguillon  était  moins  satisfait.  Il  remarque  dans  son 
Journal,  à  la  fin  du  récit  de  la  session  de  175i,  que  cette  résis- 
tance opiniâtre  de  la  noblesse,  que  son  asservissement  à  cinq 
ou  six  chefs  accrédités  qui  la  conduisaient  despotiquement,  ne 
laissaient  rien  présager  de  bon  pour  l'avenir  ;  qu'elle  n'avait 
jamais  cessé  de  lui  témoigner,  ainsi  qu'à  l'intendant,  la  con- 

(')  Luynes,  7  déc.  1754;  dArgenson,  27  ocl.,  14  nov.  1754. 


ÉTATS    DE    1754  33 

fiance  la  plus  étendue  et  la  déférence  la  plus  entière,  et  que 
cependant  elle  s'était  abandonnée  à  l'opposition  la  plus  fou- 
gueuse ;  qu'on  pouvait  donc  concevoir  des  craintes  pour  le 
jour  où  elle  aurait  pris  de  l'humeur  contre  l'intendant  et  le 
commandant  et  où  on  n'aurait  plus  les  mêmes  occasions  de 
lui  distribuer  des  grâces.  Aussi  était-il  amené  à  cette  conclu- 
sion, comme  tous  ses  prédécesseurs,  qu'une  réforme  dans 
la  composition  du  second  ordre  des  Etats  s'imposait.  Ces 
fâcheux  pronostics  ne  faisaient  d'ailleurs  que  l'exciter  davan- 
tage à  désarmer  le  mauvais  vouloir  qu'il  redoutait,  et  désireux 
par  dessus  tout  de  gagner  l'attection  et  la  confiance,  on  le 
voit,  après  les  Etats  de  1754,  envoyer  en  cour,  avec  son  cha- 
leureux appui,  une  longue  liste  de  gentilshommes  sollicitant 
diverses  faveurs,  pensions,  emplois,  admission  de  jeunes 
filles  à  Saint-Cyr,  etc.  ('). 

(')  H.  635. 


d'Aiguillon. 


CHAPITRE    III 

administration  de  la  bretagne  depuis  les  états  de  1754 
jusqu'à  ceux  de  1756 

Le  meilleur  moyen  de  maintenir  la  noblesse  dans  les 
bonnes  dispositions  où  elle  était  à  la  lin  des  Etats  était  de 
donner  h.  l'administration,  et  principalement  à  la  levée  du 
vingtième,  un  caractère  de  modération  et  de  douceur  tel 
qu'aucune  plainte  vraiment  fondée  ne  pût  s'élever  contre 
elle. 

En  l'absence  de  d'Aiguillon,  qui  revint  à  Versailles  trois 
semaines  après  la  clôture,  cette  tache  incombait  à  un  homme 
qui  y  était  éminemment  disposé.  L'intendant  Le  Bret  appa- 
raît dans  sa  correspondance  comme  un  agent  rempli  de 
bonnes  intentions,  mais  timoré,  de  naturel  pessimiste  et 
craignant  à  l'excès  de  se  faire  des  afï'aires  avec  ses  adminis- 
trés; disposition  d'ailleurs  la  plus  fréquente  parmi  ces  fonc- 
tionnaires, auxquels  a  été  faite  une  réputation  de  despotisme 
absolument  contredite,  en  général,  par  l'examen  attentif  des 
faits  et  des  documents.  Le  Bret  ne  cessait  dans  ses  lettres 
d'intercéder  pour  obtenir  des  décisions  favorables  aux  récla- 
mations des  Etats  sur  le  vingtième,  demandait  toujours  pour 
eux  de  nouvelles  grâces,  laissait  le  recouvrement  traîner  et 
les  arriérés  s'accumuler  jusqu'au  point  de  s'attirer  des  obser- 
vations sévères  de  la  part  du  contrôleur  général,  et  critiquait 
amèrement,  comme  entachées  de  trop  de  rigueur,  les  opéra- 
tions des  contrôleurs  du  vingtième  et  de  l'administration  qui 
avait  précédé  la  sienne.  A  peine  les  Etats  de  1754  étaient-ils 
séparés,  qu'il  commençait  déjà  ù  s'inquiéter  de  ceux  de  1756, 
et  qu'il  insistait  sur  la  nécessité  de  faire  le  plus  possible  de 
concessions  sur  l'article  du  vingtième  :  «  Je  ne  puis  vous  dis- 
»  simuler,  écrivait-il  au  contrôleur  général  le  8  décembre  1754, 
»  que  le  vingtième  formera  toujours  une  grande  difficulté  dans 


L  INTENDANT   LE   BRET 


35 


»  ce  pays-ci,  et  qu'elle  se  renouvellera  à  chaque  tenue;  j'envi- 
»  sage  même  celle  de  1756  comme  devant  être  une  des  plus 
»  vives  et  des  plus  tumultueuses,  à  moins  que  par  les  ordres 
»  que  vous  aurez  la  bonté  de  me  donner  vous  n'apportiez  quel- 
»  que  tempérament  à  la  rigueur  extrême  des  opérations  des 
»  contrôleurs,  l'examen  que  j'ai  fait  avec  soin  depuis  un  mois 
»  des  procès-verbaux  de  ces  employés  ne  me  donnant  pas 
»  grande  opinion  de  leur  travail  ».  En  conséquence,  il  inclinait 
à  donner  la  plus  grande  extension  possible  aux  décisions 
favorables  que  le  ministre  des  finances  avait  rendues  le  15  no- 
vembre, et  même  à  accorder  sous  main  quelque  satisfaction 
relativement  aux  demandes  que  Séchelles  avait  écarlées.  Ses 
instances  obtinrent  quelques  nouvelles  concessions,  notam- 
ment sur  les  domaines  cong-éables  (*).  Jusque-là  le  domanier 
devait  régulièrement  payer  le  vingtième  sur  le  revenu  entier 
de  son  domaine,  et  à  son  tour  retenir  un  vingtième  à  son  sei- 
gneur sur  les  rentes  et  redevances  qu'il  lui  servait;  ce  sys- 
tème était  de  beaucoup  le  plus  simple,  le  plus  juste  et  le 
plus  avantageux  au  roi;  mais  il  déplaisait  à  la  noblesse,  qui 
s'indignait  d'être  par  là  soumise  en  quelque  sorte  à  ses 
colons,  et  surtout  qui  se  sentait  beaucoup  plus  atteinte  dans 
ses  intérêts  par  le  système  de  la  retenue  que  par  le  système 
des  déclarations.  Elle  eut  satisfaction,  et  l'ordonnance  de  l'in- 
tendant du  11  janvier  1755  (')  stipula  que  les  seigneurs 
seraient  imposés  directement  pour  les  rentes  foncières  aifec- 
tées  sur  les  domaines  congéables,  et  que  les  colons  le  seraient 
à  part  pour  surplus  du  revenu  desdits  domaines,  charges 
déduites.  S'il  n'avait  tenu  qu'à  lui,  la  même  ordonnance 
aurait  accordé  l'exemption  du  vingtième  aux  terres  nouvel- 
lement défrichées,  alors  que,  comme  le  faisait  justement 
remarquer  le  contrôleur  général,  les  Etats  si  prompts  à 
demander  des  encouragements  au  moyen  d'exonérations  sur 
les  impositions  royales  ne  pensaient  aucunement  à  en  accor- 
der sur  les  impositions  qu'ils  levaient  pour  leur  propre 
compte;  et  elle  aurait  exclu  absolument   pour  l'estimation 

(>)  Les  domaines  congéables,  très  répandus  dans  une  partie  de  la  province, 
étaient  un  mode  de  lenure  d'après  lequel  le  seigneur  avait  la  propriété  du  sol,  le 
colon  celle  des  édifices  et  superfices,  le  seigneur  ayant  d'ailleurs  le  droit  de  le  con- 
gédier, mais  contre  indemnité. 

(2)  Arch.  d'Ille-et-Vil.,  C.  2151. 


3G  LA   BRETAGNE    ET   LE   DUC   d'aIGUILLON 

du  revenu  des  biens  non  affermés  les  états  de  rendement 
moyen  dressés  par  les  contrôleurs  du  vingtième,  dont  les 
travaux  excitaient  dans  la  province  les  plus  vives  réclama- 
tions, a  On  ne  peut  pas,  déclarait-il  le  28  juillet  1755  ('),  agir 
»  littéralement  en  Bretagne,  et  il  faut  absolument  se  prêter  à 
»  quelques  tempéraments  ou  à  des  ménagements  pour  faire 
»  prendre,  dans  un  pays  aussi  décidé  pour  ses  usages,  les  nou- 
»  velles  formes  qu'on  y  veut  établir  ». 

Confié  à  de  pareilles  mains,  il  n'était  pas  à  craindre  que  le 
vingtième  fût  une  cause  de  ruine  pour  les  contribuables.  Plus 
d'une  fois  ceux  qui  en  souffrirent  le  plus  ne  furent  pas  ceux 
qui  avaient  à  le  payer,  mais  bien  ceux  qui  avaient  à  le  lever, 
et  pour  lesquels  Séchelles  recommandait  à  Le  Bret,  très  sage- 
ment, mais   bien  inutilement,  de   prendre  des  mesures  pour 
qu'ils  trouvassent  auprès  des  officiers  municipaux,  syndics  et 
marguilliers  les  secours  et  les  facilités  dont  ils  avaient  besoin, 
et  qui  ne  leur  étaient  que  trop  communément  refusés.  Ainsi 
un  sieur  Richemont,  contrôleur  du  vingtième,  arrivant  àBour- 
briac  le  17  décembre   1754  pour  procéder  aux  vérifications, 
est  renvoyé  de  maison  en  maison  sans  que  nul  aubergiste,  nul 
habitant,  consente  à  le  loger,  la  noblesse  des  environs  ayant 
excité  la  population  contre  lui  :  àgrand'peine  la  charité  d'un 
particulier  lui  procure  enfin  un  gîte  pour  la  nuit.  A  Fougères, 
en  1755,  des  querelles   s'élèvent  entre  les   habitants  et  les 
contrôleurs  Trumeau  et  de  la  P'errière,  qui  sont  accusés  de 
violences,  d'essais  d'intimidation,  d'excès  depouvoir,  attaqués 
auprès  de  l'intendant  qui  envoie  sur  eux  un  rapport  défavo- 
rable, auprès  de  d'Aiguillon  qui  sollicite  leur  révocation;  il 
faut  que  le  contrôleur  général  prenne  leur  défense,  atteste 
leur  probité,  signale  les  irrégularités  de  l'information  faite 
contre  eux,  et  avertisse  l'intendant  à  cette  occasion  de  soute- 
nir plus  que  précédemment  les  contrôleurs,  et  de  les  honorer 
plus  facilement  de  sa  confiance.  A  Auray,  le  contrôleur  Del- 
pierre  est  insulté  par  un  bourgeois  de  la  ville  qui  lui  donne 
un  coup  de  sabre  sur  les  doigts  et  le  met  dans  l'impossibilité 
d'écrire.  Un  autre,  à  Hédé,  voit  la  pièce  où  il  travaille  envahie 
par  deux  particuliers,  dont  un  notaire,  ses  rôles  de  déclara- 
tions dispersés,  détruits,  et  il  est  obligé  de  quitter  la  place  (^). 

(')  Arch.  d'Ille-et-Vil.,  G.  2151. 
(«)  Arch.  d'IlIe-et-Vil.,  G.  2152. 


LEVÉE    DU    VINGTIÈME  37 

C'était  une  terrible  chose  que  de  mettre  à  la  raison  ces  natu- 
rels fiers  et  indomptal)les,  imbus  de  l'idée  qu'ils  ne  devaient 
pas  être  soumis  aux  mêmes  charges  que  le  reste  du  royaume; 
ce  pouvait  être  quelquefois,  le  vin  aidant,  un  véritable  dan- 
ger. 

La  timidité  de  l'administration,  les  résistances  des  contri- 
buables, la  difficulté  des  vérifications,  étaient  autant  de  rai- 
sons pour  que  la  levée  du  vingtième  se  lit  avec  une  extrême 
lenteur.  Au  22  novembre  1755,  sans  parler  de  l'arriéré  des 
années  antérieures,  il  restait  à  recouvrer  sur  le  vingtième  de 
1754  856,773  1.,  et  18,643  seulement  avaient  été  reçues  sur 
celuide  1755  (').  Quand  il  s'agira  en  1756  de  fixer  le  chiffre  de 
l'abonnement  on  constatera  que  sur  la  somme  de  11,632,495  1. 
montant  du  total  des  rôles  des  sept  années  de  vingtième, 
réduite  par  les  décharges  et  modérations  à  11,188,182, 
8,112,000  seulement  auront  été  recouvrées  :  l'arriéré  dépassera 
3  millions  (^).  Cependant  les  rôles  ne  suivirent  pas,  tant  s'en 
faut,  la  progression  qu'ils  auraient  dû  suivre,  si  les  contrô- 
leurs avaient  procédé  d'une  façon  constante,  régulière,  à  leur 
travail  de  vérification,  et  s'il  avait  été  tenu  compte  de  leurs 
découvertes.  A  la  fin  de  1756  il  restait  encore  environ  100,000 
déclarations  à  recevoir,  et  300,000  à  vérifier.  De  1,460,000  1. 
en  1753,  les  rôles  n'étaient  passés  en  1756  qu'à  1,617,000, 
grâce  à  la  vérification  de  109  paroisses,  et  l'on  sait  que  le 
directeur  du  vingtième  tenait  pour  certain  qu'ils  pouvaient 
être  augmentés  des  deux  tiers  sans  dépasser  la  mesure  et 
sans  pouvoir  soulever  de  protestation  fondée.  De  tout  temps 
les  contribuables  se  sont  plaints  et  se  plaindront  :  c'est  leur 
rôle  et  bien  souvent  c'est  leur  droit  :  mais  parfois  aussi  c'est 
leur  tort.  Souhaitons  aux  Français  de  la  fin  du  xix'  siècle  de 
n'avoir  jamais  plus  de  raison  de  le  faire  que  n'en  avaient  les 
Bretons  du  milieu  du  siècle  dernier. 

Dans  toute  l'aifaire  du  vingtième,  d'Aiguillon  n'avait  cessé 
de  plaider  la  cause  de  la  province,  et  parfois  plus  que  la  jus- 


(•)  Séchelles  à  Le  Bret,  22  nov.  1755,  C.  2152. 

(2)  Lettre  de  Laurent,  directeur  du  vingtième,  5  oct.  1756  (IL  459);  état  envoyé 
par  lui  (C.  2156),  Les  Etatsinvoquaient  ce  chiffre  peu  élevé  des  recettes  réellement 
faites  pour  obtenir  une  diminution  sur  le  chiffre  de  l'abonnement.  Ils  négligeaient 
ce  que  le  roi  devait  recevoir,  et  ne  voulaient  compter  que  ce  qu'il  avait  réelle- 
ment reçu. 


38  LA    BRETAGiNE    ET    Li:    DUC    d'aKUILLON 

tice  ne  l'eût  voulu.  Ses  l)ons  offices  étaient  également  acquis, 
à  chaque  occasion  qui  se  présentait,  aux  vœux  de  ses  admi- 
nistrés. On  le  voit,  après  les  Etats  de  1754,  s'employer  avec 
ardeur  pour  faire  obtenir  à  la  Bretagne  une  permission 
d'exporter  les  grains  h  l'étranger,  une  diminution  dans  l'effec- 
tif des  troupes  envoyées  dans  la  province,  la  dépense  du 
casernement  devenant  ruineuse,  la  suppression  d'une  augmen- 
tation projetée  de  15,000  1,  à  l'imposition  des  garnisons  ('), 
la  suppression  des  droits  sur  l'exportation  du  sel  hors  de  la 
province,  l'abonnement  des  droits  de  franc  fief  et  contrôle, 
pour  lequel  il  obtint  du  contrôleur  général  des  conditions 
extrêmement  favorables,  que  la  commission  intermédiaire  eut 
le  tort  de  ne  pas  accepter  immédiatement  et  finalement  de 
laisser  échapper.  Quand  elle  se  décida,  le  20  juin  1755,  après 
force  difficultés  et  marchandages,  à  les  accepter,  l'occasion 
favorable  était  perdue  et  le  contrôleur  général,  occupé  d'une 
foule  d'autres  affaires,  fatigué  de  l'esprit  intraitable  de  la  com- 
mission, n'était  plus  disposé  aux  mêmes  concessions  :  en  vain 
d'Aiguillon  différa  de  quelques  jours  son  départ  et  tenta  un 
dernier  effort  pour  faire  aboutir  cet  arrangement,  dont  il 
souhaitait  extrêmement  le  succès  :  il  fallut  renoncer  pour  cette 
fois  à  l'abonnement  des  droits  de  contrôle  (-). 

Retardée  un  peu  par  cet  incident,  la  tournée  de  d'Aiguillon 
en  1755  commença  dans  les  premiers  jours  de  juillet.  Arrivé 
à  Nantes  le  7  juillet,  il  s'y  arrêta  quelques  jours  pour  assister 

(*)  Lettres  de  remerciement  de  la  commission  intermédiaire  à  d'Aiguillon,  février, 
mai  1755  (Arch.d'Ille-et-Vil.,C.  3812).— L'imposition  des  garnisons  était  de  100.000  i. 
par  an,  et  se  levait  depuis  un  temps  immémorial  sans  aucun  consentement  des  Etats: 
leur  procureur  général  syndic  faisait  régulièrement  opposition  à  cette  levée  devant 
le  Parlement,  qui  n'en  tenait  aucun  compte,  et  ils  en  faisaient  un  article  de  leur 
cahier  de  remontrances,  auquel  le  roi  n'avait  pas  davantage  égard.  La  chose  était 
passée  en  habitude  et  personne  ne  faisait  attention  à  cette  violation  flagrante  des 
privilèges  de  la  province  :  cette  sereine  indifférence  fait  avec  l'extrême  suscepti- 
bilité que  les  Etats  et  le  Parlement  montrèrent  en  1764  pour  une  somme  bien  moin- 
dre, et  pour  une  question  au  moins  douteuse,  un  contraste  trop  piquant  pour  qu'il  ne 
faille  pas  le  relever.  Le  Parlement,  qui  s'est  prétendu,  en  1764,  obligé  en  conscience 
d'accueillir  l'opposition  des  Etats  contre  les  sols  pour  livre  des  droits  des  fermes  du 
roi,  n'a  jamais  expliqué  pourquoi  cette  obligation  n'existait  point  pour  l'impôt  des 
garnisons.  Il  lui  eût  fallu  reconnaître  que  ce  no7i  possumus  absolu  n'était  invoqué 
que  quand  il  s'agissait  de  mettre  un  ministre  dans  l'embarras.  Il  est  fâcheux  qu'il 
ne  se  soit  jamais  inquiété  de  donner  l'explication  de  cette  contradiction  dans  sa 
conduite  :  car  son  argumentation  aurait  été  bien  curieuse  à  suivre. 

(*j  Lettres  de  la  commission,  de  d'Aiguillon,  de  l'évêque  de  Rennes,  etc.  (ibid., 
G.  3812). 


COMMENCEMENTS    DE    LA    GUERRE    DE    SEPT    ANS  39 

aux  premières  des  opérations  qui  avaient  été  décidées  pour 
l'amélioration  de  la  navigation  de  la  Loire,  s'occuper  des  tra- 
vaux résolus  par  l'arrêt  du  conseil  du  22  avril,  et  examiner 
les  moyens  de  ranimer  le  commerce  nantais  ('].  Puis  il  des- 
cendit la  Loire  et  suivit  les  côtes  jusqu'à  Port-Louis,  exami- 
nant l'emploi  des  fonds  votés  pour  l'amélioration  des  ports, 
et  s'occupant  déjà  des  mesures  à  prendre  pour  la  défense  du 
littoral,  caria  tension  de  nos  rapports  avec  l'Angleterre  ren- 
dait bien  douteux  le  maintien  de  la  paix.  Ces  différents  soins 
l'obligèrent  à  prolonger  son  séjour,  qu'il  avait  d'abord  eu 
l'intention  de  borner  à  trois  mois,  et  il  ne  quitta  la  Bretagne 
qu'en  décembre. 

La  gravité  toujours  croissante  de  la  situation  extérieure  lui 
fit  donner  l'ordre  d'y  revenir  dès  le  P"  mars  1756.  11  s'agis- 
sait de  mettre  les  côtes  en  état  de  défense  et  de  surveiller 
l'exécution  des  ouvrages  dont  il  avait  lui-même  indiqué  la 
place  l'année  précédente  :  lâche  difficile,  car  tout  manquait 
en  fait  d'armes  et  de  munitions,  et  la  bonne  volonté  peut-être 
encore  plus  que  tout  le  reste  (') .  En  conséquence,  de  mars  à 

(')  Une  lettre  qu'il  adressait  au  contrôleur  général  le  24  août  1755  (H.  636)  mon- 
tre à  quoi  point  il  était  préoccupé  de  cet  ordre  d'idées,  à  la  différence  de  tant  de 
grands  seigneurs  du  temps  qui  ignoraient  ou  méprisaient  des  intérêts  de  cette 
sorte  :  «  Le  découragement  oîi  j'ai  trouvé  les  négociants  m'a  touché  sensiblement 
»  parce  que  je  crois  que  le  bien  de  l'Etat  dépend  d'eux  et  qu'eux  seuls  peuvent 
»  procurer  les  vraies  ricliesses  d'un  royaume.  Le  danger  où  ils  sont  d'être  pris  au 
»  dépourvu  k  la  première  brouilierie  qui  s'élève  entre  la  France  et  l'Angleterre  et 
»  de  perdre  en  un  instant  le  fruit  de  leurs  travaux,  les  dégoûts  auxquels  leur  pro- 
»  fession  est  exposée,  le  peu  d'agrément  qu'elle  leur  procure,  les  obstacles  conti- 
»  nucis  qu'ils  essuient  dans  leur  commerce,  font  qu'ils  ne  se  sont  occupés  que  des 
»  moyens  de  faire  promptement  une  fortune  médiocre  pour  se  retirer  ensuite  et 
»  entrer  dans  la  classe  des  rentiers,  gens  aussi  inutiles  qu'à  charge  à  l'Etat.  C'est 
»  le  parti  qu'ont  pris  la  plupart  des  fameux  négociants  de  Nantes,  et  le  reste  suivra 
»  bientôt  ce  mauvais  exemple  s"i!s  ne  sont  soutenus,  encouragés  et  protégés  effi- 
»  cacement.  Le  commerce  de  Nantes  qui  pourrait  être  le  plus  florissant  de  l'Eu- 
»  rope  et  faire  entrer  des  richesses  immenses  dans  le  royaume  se  trouvera  avant 
»  peu  entre  les  mains  de  petits  négociants  qui  n'ont  ni  les  talents  ni  les  fonds 
>)  nécessaires  pour  être  utiles  à  l'Etat....  J'ai  fait  tout  ce  qui  m'a  été  possible  pour 

»  ranimer  cette  chambre  de   commerce,  pour  l'assurer  de  votre  protection 

»  Quelques-uns,  parmi  lesquels  je  dois  vous  nommer  le  sieur  Montaudoin,  m'ont 
»  promis  de  continuer  à  travailler  et  m'ont  communiqué  en  même  temps  plusieurs 
»  idées  sur  les  moyens  de  rendre  leurs  travaux  plus  faciles  et  plus  avantageux  à 
»  l'Etat.  J'aurai  l'honneur  de  vous  en  rendre  compte....  » 

(*)  Lettre  de  i\L  d'Aiguillon  à  Belle-Isle  (24  mars  1756,  Arch.  marine,  B*  74, 
fol.  55).  D'Aiguillon  s'y  plaint  vivement  du  mauvais  vouloir  de  l'intendant  de  la 
marine  à  Brest,  et  recommande  que  les  ordres  à  lui  envoyés  pour  fournir  armes 
et  munitions  soient  si  précis  qu'il  lui   soit  impossible  d'en  éluder  l'exécution.  Il 


40  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    D  AIGUILLON 

juin  1756,  il  parcourut  les  côtes  depuis  la  Loire  jusqu'au  Mont 
Saint-Michel,  fit  armer  et  approvisionner  193  batteries  com- 
prenant 996  canons  et  35  mortiers,  puis  il  eut  à  s'occuper  de 
l'établissement  près  de  Saint-Malo  d'un  camp  de  plus  de 
12,000  hommes,  réduit  ensuite  à  environ  7,000  sur  les  vives 
instances  de  la  commission  intermédiaire,  qui  avait  été  décidé 
en  vue  d'opérations  offensives  à  tenter  contre  les  iles  anglo- 
normandes  et  peut-être  même  contre  l'Angleterre,  auxquelles 
du  reste  on  renonça.  Après  avoir  commandé  ce  camp  pen- 
dant deux  mois,  il  entreprit  une  seconde  tournée  générale, 
où  il  acheva  d'assurer  la  défense  du  littoral.  Au  début  de 
l'année  d'Aiguillon  considérait  comme  impossible  que  les 
Anglais  fussent  repoussés,  s'ils  faisaient  quelque  tentative  en 
Bretagne  :  à  la  fin  d'octobre  tout  était  en  état,  et  il  regardait 
la  sécurité  de  la  province  comme  assurée  (').  Ce  fut  seulement 
après  tous  ces  voyages,  d'autant  plus  fatigants  et  onéreux 
qu'il  emmenait  à  sa  suite  une  quarantaine  de  personnes, 
ingénieurs  et  officiers,  et  lorsqu'il  eut  reçu  un  congé  régulier, 
qu'il  revint  à  Versailles  recevoir  les  instructions  du  ministère 
pour  la  prochaine  tenue  des  Etats. 

Parmi  les  mesures  qui  datent  de  cette  époque,  une  des  plus 
importantes  fut  certainement  la  réforme  de  la  milice  garde- 
côtes.  Jusqu'alors,  en  vertu  de  l'ordonnance  d'août  1681  et 
d'un  règlement  du  28  janvier  1716,  dans  les  paroisses  situées 
à  moins  de  deux  lieues  des  côtes,  tous  les  hommes  de  16  à 
60  ans  faisaient  partie  de  la  milice  garde-côtes,  et,  à  ce  titre, 
étaient  astreints  à  se  fournir  d'armes  et  de  munitions.  Aucun 
service  n'était  exigé  d'eux  ;  aussi  cette  milice  ne  pouvait-elle 
fournir  que  des  ressources  militaires  de  valeur  nulle,  ou  tout 
au  moins  fort  médiocre,  comme  on  ne  l'avait  que  trop  vu  lors 
de  la  tentative  des  Anglais  sur  Lorient  en  1746.  D'Aiguillon 
jugea  utile  de  modifier  ce  système,  de  manière  à  rendre 
moins  lourdes  les  obligations  des  habitants  et  à  en  tirer 
meilleur  service.  Il  fit  rendre  pour  la  Bretagne  l'ordonnance 

demande  en  même  temps  l'établissement,  sur  diverses  parties  de  la  cùte,  de  croi- 
sières, dont  les  ofTIcicrs  de  marine  se  souciaient  peu.  «  Ils  aiment  mieux,  écrit-il 
amèrement,  rester  tranquilles  dans  une  rade  que  d'être  en  mer  exposés  au  mauvais 
temps,  d'autant  qu'ils  ne  seront  ni  mieux  ni  plus  mal  récompensés,  de  quelque 
façon  qu'ils  se  conduisent.  •> 

(•)  Lettre  du  24  mars  1756,  déjà  citée,  et  lettre  du  23  octobre  (Arch.  guerre, 
3421),  où  d'Aiguillon  se  montre  beaucoup  plus  optimiste. 


RÉFORME    DE    LA    MILICE    GARDE-CÔTES  41 

du  25  février  1756,  qui  restreignait  à  10,000  le  nombre  des 
hommes  assujettis  au  service  de  la  garde-côtes,  pendant  cinq 
ans,  ordonnait  qu'ils  fussent  rassemblés  sfx  jours  par  an  pour 
s'exercer,  leur  attribuait  pendant  ce  temps  une  solde  dont 
une  imposition  levée  sur  les  habitants  exempts  devait  faire 
les  frais,  et  donnait  aux  milices  une  organisation  vraiment 
militaire  par  la  constitution  de  cadres  réguliers  :  des  officiers 
devaient  être  nommés  par  le  roi  et  pourvus  d'appointemenls 
fixes.  La  Bretagne  fut  divisée  en  20  capitaineries  généra- 
les, dont  chacune  devait  fournir  un  bataillon  de  dix  com- 
pagnies, chaque  compagnie  comprenant  50  hommes,  25  fusi- 
liers et  25  canonniers.  Un  inspecteur  général  ayant  rang  de 
colonel  (')  et  3,600  1.  d'appointements  était  mis  k  la  tête  de 
toute  la  garde-côtes  et  avait  sous  ses  ordres  les  20  capitaines 
généraux,  les  majors  et  aide-majors.  On  eut  ainsi  une  troupe 
organisée,  au  lieu  d'une  cohue;  les  60  ou  65.000  1.  nécessai- 
res pour  le  paiement  des  états-majors  et  des  soldats  coûtaient 
moins  cher  aux  paroisses  que  l'obligation  où  elles  étaient 
jusque-là  de  se  fournir  d'armes  et  de  munitions;  et  les  inté- 
rêts de  l'agriculture  étaient  mieux  sauvegardés  par  l'appel,  à 
de  lointains  intervalles,  de  10,000  hommes,  que  lorsque 
90  ou  100,000  pouvaient  être  sous  le  coup  d'une  mobilisation. 
Mais  toute  innovation  était  contraire  au  génie  breton,  et  celle- 
là  surtout,  qui  soumettait  à  une  autorité  régulière  et  à  une 
règle  fixe  une  organisation  abandonnée  jusqu'alors  à  l'arbi- 
traire des  gentilhommes  dans  les  paroisses,  et  qui  astreignait 
les  officiers  de  la  garde-côtes  à  un  service  régulier.  Aussi  des 
plaintes  s'élevèrent-elles  contre  le  nouveau  système,  et  comme 
les  véritables  raisons  pour  lesquelles  on  était  mécontent  ne 


(')  Ce  fut,  pendant  le  commandement  de  d'Aiguillon,  le  comte  de  La  Noue,  qui 
devait  se  montrer  un  ardent  partisan  du  duc  et  épouser  sa  cause,  parfois  avec  un 
excès  de  vivacité.  Le  caractère  de  cet  officier  et  le  dépit  de  la  noblesse  bretonne 
de  voir  cette  fonction  occupée  par  un  ami  du  commandant  furent  certainement 
pour  beaucoup  dans  l'impopularité  de  la  nouvelle  institution. 

Les  autres  grades  devaient  être  exclusivement  réservés  à  des  Bretons,  et  quand 
par  hasard  un  ministre  songea  à  porter  atteinte  à  cet  engagement,  d'Aiguillon  ne 
manqua  jamais  de  l'en  dissuader  avec  la  plus  grande  énergie.  Une  lettre  qu'il  a 
écrite  au  maréchal  de  Belle  Isie,  dans  une  occasion  semblable,  le  8  août  1759,  est 
conçue  en  termes  si  curieux  et  montre  si  bien  combien  d'Aiguillon  était  loin  d'être 
pour  la  Bretagne  le  tyran  intraitable  que  la  légende  a  représenté,  qu'il  nous  a 
paru  utile  de  transcrire  en  entier  cet  important  document  historique,  —  Cf.  Ap- 
pendice I, 


42  LA    BRETAGNE    ET    I,E    DUC    d'aIGUILLON 

pouvaient  être  dites,  on  en  allégua  de  miséral)les.  On  parlait 
de  la  terreur  jetée  dans  l'esprit  des  habitants  par  le  tirage  au 
sort,  et  cela  quand  il  n'y  avait  pas  encore  eu  de  tirage,  d'Ai- 
guillon ayant  consenti  en  1757,  sur  la  demande  des  Etats, 
à  ce  que  les  hommes  astreints  au  service  fussent  désignés 
pour  la  première  fois  non  par  le  sort  mais  par  les  chefs  des 
compagnies  :  on  prévoyait  la  prochaine  dépopulation  des 
450  paroisses  assujetties  à  fournir  les  miliciens,  et  on  blftmait 
d'autre  part  (fait  d'ailleurs  inexact)  que  les  miliciens  fussent 
forcés  pendant  cinq  ans  de  rester  dans  leur  paroisse  sans 
pouvoir  la  quitter  :  on  prophétisait  que  les  miliciens  auraient 
des  occasions  de  dissipation  fréquentes,  incompatibles  avec 
le  travail  et  la  stabilité  qu'exige  l'agriculture,  que  personne 
n'en  voudrait  plus  pour  métayers  ou  pour  domestiques,  qu'ils 
déserteraient  le  travail  des  champs  pour  devenir  faux  sauniers 
et  contrebandiers  :  à  quoi  d'Aiguillon  répliquait  que  les  obli- 
gations auxquelles  les  miliciens  seraient  soumis  étaient  au 
contraire  de  nature  à  prévenir  le  libertinage  des  jeunes  gens 
et  que  l'ancien  système,  obligeant  chaque  habitant  à  avoir 
fusil,  baïonnette  et  cinq  coups  de  poudre  et  de  plomb,  ris- 
quait au  contraire  d'amener  des  fraudes  et  des  meurtres 
beaucoup  plus  que  le  nouveau.  Ces  arguments  étaient  déci- 
sifs :  mais  rien  ne  put  réconcilier  la  noblesse  bretonne  avec 
cette  innovation  et  elle  continua  à  s'en  plaindre  et  à  exciter 
contre  elle  l'opinion  dans  les  campagnes  en  répandant  le 
bruit  mensonger  que  les  nouveaux  miliciens  étaient  destinés 
à  être  envoyés  en  Bohême  ou  au  Canada  ('). 

(')  Mémoire  contre  la  garde-côtes,  fourni  à  la  connmission  intermédiaire  par  Le 
Chapelier,  substitut  des  procureurs  généraux  syndics,  et  réponse  au  mémoire  de  la 
commission  intermédiaire.  (Arch.  d'Ille-et-Vil.,  C.  1144). 


CHAPITRE    IV 
ÉTATS    DE     1756-1757 

Le  grand  malheur  de  d'Aiguillon  dans  ce  fameux  comman- 
dement était  cjue  toute  victoire  remportée  sur  l'esprit  d'op- 
position était  essentiellement  précaire;  les  besoins  de  l'État 
croissant  sans  cesse,  des  impôts  nouveaux  surgissaient  tous 
les  jours,  et  chaque  bataille  gagnée  ne  faisait  qu'en  préparer 
une  autre.  A  peine  venait-on  d'obtenir  des  Etats  de  1754  une 
résignation  telle  quelle  au  vingtième  qu'il  allait  s'agir  d'in- 
troduire en  Bretagne  le  doublement  de  cette  imposition, 
déjà  si  impopulaire  sous  sa  première  forme. 

Tel  fut  en  effet  le  premier  résultat,  au  point  de  vue  fiscal, 
de  la  funeste  guerre  de  Sept  Ans.  La  déclaration  du  7  juillet 
1756  établit  un  second  vingtième,  dont  la  levée  devait  finir 
trois  mois  après  la  publication  de  la  paix.  C'est  alors  qu'ap- 
parut d'une  manière  évidente  le  grand  changement  qui 
s'était  déjà  fait  dans  les  esprits.  En  1749  les  Parlements 
n'avaient  opposé  au  premier  vingtième  que  de  timides  remon- 
trances, rapidement  suivies  d'un  enregistrement.  En  1756, 
forts  de  leur  union  et  plus  encore  de  la  faiblesse  et  du  dis- 
crédit du  gouvernement,  ils  allaient  faire  au  second  ving- 
tième une  résistance  opiniâtre,  dont  les  lits  de  justice  et  les 
enregistrements  militaires  eurent  péniblement  raison.  Paris, 
Rouen,  Toulouse,  se  distinguèrent  par  la  véhémence  de  leurs 
remontrances.  Déjà  se  dessinait  ce  cercle  vicieux  dans  lequel 
devait  succomber  l'ancien  régime  :  nécessité  de  nouveaux 
impôts  et  surtout  d'impôts  mieux  assis  et  mieux  répartis, 
impossibilité  de  les  établir  par  suite  de  la  résistance  des 
cours. 

La  déclaration  fut  envoyée  au  Parlement  de  Rennes  dès  le 
moment  de  la  rentrée  (nov.  1756)  ;  il  n'y  répondit  qu'en  déci- 
dant des  remontrances  où  la  misère,  la  dépopulation  de  la 


44  LA   BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

province,  la  ruine  du  commerce  et  de  l'agriculture,  les  vexa-  . 
tions  des  régisseurs  du  vingtième  et  celles  des  fermiers  du 
contrôle  étaient  invoquées  pour  démontrer  l'impossibilité 
absolue  de  la  levée  d'un  second  vingtième  en  Bretagne.  La 
démarche  avait  donc  été  inutile  et  même  dangereuse,  puis- 
qu'elle pouvait  mener  à  un  conflit  avec  ce  Parlement.  Aussi 
d'Aiguillon  aurait-il  souhaité  qu'on  suivit  une  marche  diffé- 
rente. Selon  lui,  ce  n'était  pas  au  Parlement,  mais  aux  Etats, 
vrais  représentants  de  la  nation  bretonne,  qu'un  édit  liscal 
devait  d'abord  être  soumis.  Lorsqu'ils  l'auraient  accepté,  le 
Parlement  n'aurait  plus  qu'à  sanctionner,  ou  plutôt  à  promul- 
guer la  volonté  de  l'assemblée  nationale,  son  consentement 
étant  une  suite  quasi  nécessaire  du  consentement  des  Etats  ('). 
Et  certes  cette  manière  de  voir  pouvait  se  défendre  par  des 
raisons  fort  plausibles.  Si  la  constitution  vicieuse  des  Etats  de 
Bretagne,  où  ni  la  population  des  villes,  ni  celle  des  campa- 
gnes, n'était  véritablement  représentée,  où  ni  le  clergé  ni  la 
noblesse  eux-mêmes  n'avaient  de  mandataires  librement 
choisis,  ne  permettait  guère  de  les  considérer  comme  les 
représentants  réels  de  la  province,  toujours  est-il  qu'ils 
avaient  cependant  plus  de  droit  à  s'arroger  ce  titre  qu'une 
cour  de  justice  comme  le  Parlement,  où  pouvait  entrer  qui- 

(')  Il  ne  manquait  pas  de  gens  pour  donner  au  contrôleur  général  des  conseils 
fort  différents.  Une  lettre  anonyme  qui  lui  fut  écrite  le  27  novembre  1756  (A. 
N.,  H.  459),  par  un  chaud  parlementaire,  dont  d'Aiguillon  a  connu,  mais  dont  il 
n'a  pas  indiqué  le  nom  (serait-ce  M.  de  la  Clialotais  ?),  soutenait  que  les  commis- 
saires du  roi  devaient  garder  le  silence  aux  Etats  sur  le  second  vingtième,  et 
répondre  tout  au  plus,  s'ils  étaient  interrogés  à  cet  égard,  qu'ils  avaient  ordre  de 
n'en  point  parler  jusqu'à  ce  que  la  déclaration  eût  été  enregistrée  par  le  Parlement. 
On  lèverait  l'impôt  sur  le  seul  enregistrement  du  Parlement  :  «  Le  consentement 
des  Etals,  disait  l'anonyme,  n'a  pas  paru  jusqu'ici  une  formalité  essentielle  pour 
l'exécution  des  ordres  de  Sa  Majesté,  puisque  malgré  les  oppositions  formelles  que 
les  Etats  ont  faites  contre  la  levée  du  vingtième  aux  tenues  de  1752  et  de  1754  l'im- 
position n'en  a  pas  moins  eu  son  effet  ».  Entre  autres  avantages  de  cette  méthode, 
l'auteur  indiquait  que  ce  pourrait  cire  un  moyen  de  mettre  la  division  entre  le 
Parlement  et  les  Etats.  —  L'observation  ne  manque  pas  d'un  certain  piquant, 
venant  de  ce  parti  qui  devaît  faire  tant  de  bruit,  en  1764,  pour  la  levée  de  taxes 
non  consenties  par  les  Estais,  et  qui  a  tant  reproché  à  d'Aiguillon  d'avoir  voulu 
désunir  les  Etats  et  le  Parlement.  Voir  les  partis  faire  eux-mêmes  ce  qu'ils  blâ- 
ment le  plus  énergiquement  chez  leurs  adversaires  est  un  spectacle  bien  vieux 
mais  toujours  curieux.  —  .\u  reste,  d'Aiguillon  pensait  que  les  intentions  de  l'ano- 
nyme en  question  étaient  perfides.  <■  La  connaissance  que  j'ai  de  son  caractère, 
écrit-il  le  11  décembre,  suffirait  pour  m'engager  à  me  méfier  de  ses  conseils,  quand 
même  je  n'en  connaîtrais  pas  d'ailleurs  tout  le  danger  ». 


LE    SECOND    VINGTIÈME  45 

conque  était  assez  riche  pour  acheter  une  charge,  assez  noble 
et  assez  agréable  à  la  compagnie  pour  être  admis.  Fondée  en 
droit,  la  théorie  de  d'Aiguillon  l'était  aussi  au  point  de  vue 
historique  :  l'établissement  du  Parlement  était  postérieur  de 
vingt  et  un  ans  à  la  réunion  de  la  Bretagne  à  la  France;  les 
Etats  de  la  province  étaient  déjà  en  droit  de  consentir  les  im- 
positions longtemps  avant  que  ce  Parlement  existât,  et  en 
conséquence  il  était  assez  naturel  que  leur  consentement  pré- 
cédât celui  des  magistrats.  Les  infractions  qui  avaient  été  faites 
à  cette  règle,  notamment  en  1749,  où  Machault  avait  fait 
enregistrer  l'édit  du  vingtième  au  Parlement  avant  de  le  faire 
accepter  par  les  Etats  extraordinaires,  prouvaient  seulement 
que  le  droit  des  Etats  n'avait  pas  toujours  été  respecté,  mais 
non  pas  qu'il  dût,  à  l'avçnir,  cesser  de  l'être.  D'Aiguillon  y 
tenait  d'autant  plus  qu'il  croyait  et  qu'il  crut  d'ailleurs  cons- 
tamment, malgré  tout,  l'assemblée  des  Etats  plus  maniable 
et  plus  docile  que  le  Parlement,  où  il  sentait  dès  cette  épo- 
que, et  bien  qu'aucun  éclat  ne  se  fût  encore  produit,  fermenter 
sourdement  des  passions  hostiles,  et  où  l'exemple  des  autres 
cours  souveraines  du  royaume,  notamment  de  Paris,  de  Rouen 
et  de  Bordeaux,  produisait  de  jour  en  jour  plus  d'impression. 
Quant  au  gouvernement,  il  semblait  véritablement  n'avoir 
aucune  idée  de  la  gravité  des  circonstances,  et  croire  qu'il 
n'avait  qu'à  ordonner  pour  être  obéi.  C'est  un  sujet  de  stupé- 
faction, pour  quiconque  étudie  notre  histoire  administrative 
du  siècle  dernier,  de  voir  à  quel  point  le  pouvoir  central 
ignorait  les  rouages  des  administrations  locales  :  et  la  Breta- 
gne étant  de  toutes  les  provinces  la  plus  autonome,  la  plus 
obstinée  dans  ses  traditions,  la  plus  ditférente  du  reste  du 
royaume,  c'était  surtout  en  Bretagne  que  le  ministère  man- 
quait des  lumières  nécessaires  pour  agir  à  propos  et  qu'il 
commettait  à  chaque  instant  des  erreurs  grossières  sur  le  mé- 
canisme des  institutions  ou  sur  l'état  des  esprits.  L'instabilité 
ministérielle  en  était  la  principale  cause  :  sans  avoir  atteint 
au  siècle  dernier  des  proportions  aussi  désastreuses  que  de 
nos  jours  (bien  qu'elle  fut  déjà  très  grande,  notamment  dans 
le  ministère  principal,  celui  des  linances,  et  que  Louis  XV  eût 
usé  quinze  contrôleurs  généraux  en  cinquante-neuf  ans  de 
règne,  Louis  XVI  onze  dans  les  quinze  premières  années  du 
sien),  elle   avait  des   conséquences  plus  graves,  tout  nouvel 


46  LA    BRETAGNE    ET    LE   DUC    d'aIGUILLON 

arrivant  n'étant  pas  tenu,  comme   maintenant,  à  un  appren- 
tissage  unique,  grâce    à  notre  unité  administrative,  mais  à 
l'aire  autant  d'écoles,  souvent  à  ses  dépens,  qu'il  y  avait  de 
provinces  jouissant  en  France  d'une  vie  propre.  En  17o0,  de- 
puis trois  ans  qu'il  était  entré  dans  l'exercice  de  ses  fonctions, 
d'Aiguillon  en  était  déjà  à  son  troisième  contrôleur  général  : 
il  avait  vu  à  Séchelles  succéder  à  Machault  en  1754,  etMoras 
en  1756  Séchelles  devenu  fou.  M.  de  Moras,  qni  n'avait  cer- 
tainement qu'une   connaissance  fort  insuffisante   des  luttes 
soutenues  pour  le  vingtième   en  1750,  1752  et  1754,  avait 
simplement,  sans  plus  se  soucier  des  Etats  que  du  Parlement, 
invité   l'intendant  à  ajouter  sur  les  rôles  la  somme  d'impôt 
afférente  au  dernier  trimestre  de  1756  et  à  en  préparer  pour 
1757  où  le  second  vingtième  figurât  à  côté  du  premier.  L'illu- 
sion était  étrange,  de  croire  qu'une  telle  opération  fût  possi- 
ble. Dès  la  réception  de  cette  lettre  tnalencontreuse.  Le  Bret, 
cet  intendant  qu'on  a  voulu   représenter   comme  «  dévoué 
corps  et  Ame  <i  ses  chefs  du  parti  de  la  cour,  bien  décidé  à 
imposer  à  la  Bretagne,  par  tous  les  moyens,  les  ordres  qu'il 
recevait  du  ministère  »,  se  mit  en  route  pour  Versailles  afin 
de  rappeler  le  contrôleur  général  au  sentiment  des  réalités  ('). 
11  fallut  se  rendre  à  l'évidence,  comprendre  qu'on  n'arrive- 
rait jamais  à  lever  deux  vingtièmes  dans  une  province  où  il 
était  déjà  si  difficile  d'en  obtenir  un,  et  se  résigner  à  voir  que 
la  seule  manière  de  faire  accepter  la  déclaration  du  7  juillet 
était  d'accorder  aux  Etats  cet  abonnement  qu'ils   n'avaient, 
depuis  sept  ans,  jamais  cessé  de  réclamer.  Aussi  bien  cette 
concession  devait-elle,  en  ce  moment  même,  être  faite  à  tous 
les  corps,  à  toutes  les  provinces  auxquelles  la  politique  éga- 
litaire  de  Machault  avait  précédemment  retiré  cette  faveur. 
Très  au  courant  de  ce  qui  se  passait  au  contrôle  général,  la 
commission  intermédiaire  n'avait  pas  perdu  un  instant  pour 
enjoindre  aux  députés  des  Etats  en  cour  de  faire  valoir,  pour 
obtenir   le   plus   possible   de    concessions   sur  le   chitfre   de 
l'abonnement,  que  les  opérations  des  contrôleurs  n'avaient 
été  rien  moins  que  régulières,  que  les  rôles  étaient  pleins  de 
surtaxes  arbitraires,  de  doubles  emplois,  de  doublements  et 
triplements  imposés  à   de   prétendus  non-déclarants.  D'Ai- 

(«)  Répunse  de  Le  Bret,  24  septembre  1756,  Arch.  d'Ille-et-Vil.,  C.  2152. 


LE    SECOND    VliNGTlÈME  47 

guillon  avait  promis  ses  bons  offices  et  demandé  un  mémoire 
bien  fourni  de  faits  et  de  preuves,  afin  d'en  faire  usage  dans 
ses  conférences  avec  le  ministre  avant  la  prochaine  session  ('). 
Tel  était  l'état  des  choses,  lorsque  d'Aiguillon  vint  à  Ver- 
sailles déterminer  avec  M.  de  Moras  la  conduite  à  tenir  aux 
prochains  Etats.  La  concession  de  l'abonnement  était  décidée  : 
il  ne  restait  plus  qu'à  en  déterminer  le  chiffre.  Le  ministère 
aurait  vouki  au  moins  1,400,000  livres  par  vingtième;  les 
Etats,  à  n'en  pas  douter,  persistant  à  considérer  leur  abonne- 
nement  précédent  du  dixième  pour  1,800,000  livres  comme 
la  véritable  expression  des  forces  contributives  de  la  pro- 
vince, n'en  offriraient  que  900,000;  à  d'Aiguillon  il  appar- 
tiendrait d'obtenir  des  conditions  plus  favorables  s'il  était 
possible.  Il  repartit,  ne  se  dissimulant  pas  que  le  succès  était 
difficile,  car  la  meilleure  arme  dont  il  pût  se  servir,  à  savoir 
la  menace  de  faire  procéder  à  la  levée  des  vingtièmes  par 
les  agents  du  pouvoir  et  avec  vérification  des  déclarations, 
était  singulièrement  émoussée.  Ce  qu'il  redoutait  par-dessus 
tout,  c'était  que  l'entente  vint  à  s'établir  entre  les  deux  corps 
investis,  ou  prétendant  l'être,  de  la  garde  des  privilèges  de  la 
province,  les  Etats  et  le  Parlement,  dont  les  deux  résistances, 
se  soutenant  et  s'excitant  mutuellement,  seraient  très  diffi- 
ciles à  vaincre.  Aussi  ne  souhaitait-il  rien  tant  qu'une  cer- 
taine rivalité  entre  ces  deux  assemblées,  sentiment  tout  natu- 
rel de  la  part  d'un  homme  dont  la  mission  difficile  consistait 
à  faire  réussir  des  demandes  fort  impopulaires,  et  le  sys- 
tème qu'il  préconisait  de  s'adresser  d'abord  aux  Etats  sans 
s'inquiéter  du  Parlement  avait  à  ses  yeux,  outre  l'avantage  de 
la  logique  et  de  la  justice,  celui  de  pouvoir,  en  flattant  l'une 
et  en  froissant  l'autre,  les  brouiller  pour  longtemps.  «  J'es- 
»  père,  écrit-il  le  5  décembre,  que  je  m'en  servirai  utilement 
»  pour  désunir  les  Etats  et  le  Parlement,  dont  l'association 
»  serait  bien  dangereuse...  »  Et  le  11  décembre  :  «  Je  com- 
«  menée  à  croire  que  cette  opinion  prend  faveur  malgré  les 
»  brigues  des  parlementaires,  qui,  prévoyant  combien  elle 
»  nuira  à  leur  considération,  font  tout  ce  qu'ils  peuvent  pour 
»  la  détruire  ». 


(•)  Lellre  de  la  commission  à  ses  eo-députés  des  diocèses,  3  octobre  1756,  Arch. 
d'Iile-et-Vil.,  C.  3812. 


48  La    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

Revenu  à  Rennes,  d'Aiguillon  y  ouvrit  les  Etals  le  6  décem- 
hrc  1756,  sous  la  présidence  de  l'évêque  de  Rennes  pour  le 
clergé,  du  duc  de  Rolmn  pour  la  noblesse,  de  Silguy,  séné- 
chal de  Quiinpcr,  pour  le  tiers.  Au  bout  de  quelques  jours 
de  session,  qui  ne  furent  signalés  par  aucun  incident  nota- 
ble, car  ce  n'en  était  pas  un  que  le  vote  du  don  gratuit,  fùt-il 
nicme  porté  à  trois  millions,  à  cause  de  la  guerre,  au  lieu  de 
l'èlre  comme  d'ordinaire  à  deux  millions,  d'Aiguillon  se 
trouva  assez  au  fait  des  dispositions  régnant  dans  l'assemblée 
pour  prévenir  positivement  le  contrôleur  général  qu'il  devait 
renoncera  obtenir  1,400,000  livres  par  vingtième.  En  vain 
représenterait-on  aux  Etats  que  les  rôles  dépassaient  déjà 
1,600,000  et  qu'il  restait  encore  100,000  déclarations  à  rece- 
voir et  plus  des  deux  tiers  de  la  province  ù  vérifier:  ils  objec- 
teraient (et  d'Aiguillon  partageait  cette  manière  de  voir)  que 
ces  rôles  étaient  remplis  de  doubles  emplois,  de  surcharges 
abusives,  de  doublements  non  justifiés,  que  les  vérifications 
des  contrôleurs  avaient  été  faites  sans  principes,  sans  con- 
naissances, sans  examen,  que  d'ailleurs  le  produit  net  de 
l'impôt  était  bien  loin  d'égaler  le  montant  des  rôles.  Le 
plus  qu'on  pourrait  obtenir  serait  1,200,000  livres  (').  Encore 
d'Aiguillon  n'était-il  nullement  certain  du  succès  et  ce  qui  se 
passait  alors  aux  Etats  n'était  guère  propre,  en  effet,  à  auto- 
riser beaucoup  de  confiance. 

Pour  mettre  en  train  l'affaire  du  vingtième,  d'Aiguillon,  dès 
le  10  décembre,  fit  mettre  en  avant  par  quelques  affidés  qu'il 
comptait  dans  la  noblesse  les  deux  propositions  traditionnelles 
de  suppression  et  d'abonnement  à  900,000  1.  Le  refus  qu'il 
opposa,  comme  de  juste,  à  semblables  demandes  lui  four- 
nit l'occasion  de  communiquer  officiellement  à  l'Assemblée 
(15  décembre)  l'intention  du  roi  de  faire  lever  un  second 
vingtième,  et  de  l'assurer  en  même  temps  que  si  elle  avait 
quelque  proposition  à  faire  pour  rendre  ces  levées  moins  oné- 
reuses à  la  province,  il  était  prêt  à  les  écouter.  C'était  déclarer, 
de  la  fa(,on  la  plus  claire,  que  le  gouvernement  renonçait  k 
la  régie  et  que  les  Etats  n'avaient  qu'à  demander  l'abonne- 

(')  Lettre  du  15  décembre  1756,  A.  N.,  II.  336.  —  M.  de  la  Gasclierie  a  donc 
gravement  altéré  la  vérité,  quand  il  a  dit  dans  son  Mémoire  justificatif  (jue  le 
coup  d'autorité  frappé  contre  lui  l'avait  été  «  pour  amener  l'ahonnement  au 
»  terme  fixé  par  les  instruclions,  dont  M.  d'Aiyuillon  avait  garanti  le  succès.  » 


ÉTATS  DE  1756-57  49 

ment  à  des  conditions  raisonnables  pour  l'obtenir.  Mais  ils 
ne  semblaient  nullement  disposés  à  faire  cette  demande.  Les 
uns  voulaient  traîner  les  choses  en  longueur,  pour  obtenir 
des  conditions  plus  favorables  :  les  autres,  et  notamment 
beaucoup  de  petits  gentilshommes  des  évêchés  de  Rennes,  de 
Vannes  et  de  Saint-Malo,  venus  aux  Etats  en  grand  nombre, 
et  qui  étaient  dans  la  dépendance  étroite  du  Parlement,  vou- 
laient attendre  qu'il  eût  enregistré  pour  traiter  de  l'abonne- 
ment. Leurs  chefs  étaient  bien  obligés  de  convenir  que  cet 
enregistrement  du  Parlement  n'était  nullement  une  préface 
nécessaire  du  leur,  et  que  rien  n'empêchait  les  Etats  de  pren- 
dre en  attendant  telles  mesures  et  engagements  qu'ils  vou- 
draient. Mais  ils  persistaient  quand  même  dans  l'inaction 
absolue  que  le  Parlement  leur  demandait  avec  instance,  décidé 
lui-même  à  ne  rien  faire  tant  que  durerait  la  querelle  de  la 
cour  et  du  Parlement  de  Paris,  poussée  alors  au  dernier  degré 
d'exaspération;  car  c'était  le  moment  où  le  garde  des  sceaux 
édictait  la  fameuse  déclaration  de  discipline  du  13  décembre 
1756,  dont  l'observation  rigoureuse  aurait  anéanti  le  pouvoir 
législatif  de  la  magistrature,  et  dont  l'enregistrement  en  lit 
de  justice  amena  la  démission  de  la  presque  totalité  des  mem- 
bres du  Parlement  de  la  capitale.  Plusieurs  jours  furent  ainsi 
perdus  en  députalions  inutiles  et  en  parlementages  fastidieux, 
l'idée  fixe  des  meneurs  étant  de  faire  traîner  les  choses  jus- 
qu'au 10  janvier,  date  à  laquelle  le  Parlement,  sur  la  motion 
de  MM.  de  la  Marche  et  du  Pargo,  venait  de  fixer  une  assem- 
blée générale  de  tous  ses  membres,  avec  convocation  spéciale 
des  absents,  pour  aviser  aux  mesures  à  prendre  afin  de  se 
rendre  utile  au  Parlement  parisien. 

Les  lettres  de  d'Aiguillon  nous  donnent  une  description  fort 
vivante  de  la  physionomie  de  l'Assemblée  et  de  l'empire  que 
les  tuteurs  s'étaient  arrogé  sur  elle,  ainsi  que  sur  le  Parle- 
ment : 

«  Il  y  a  en  Bretagne,  plus  qu'ailleurs,  de  bons  serviteurs 
»  du  roi,  mais  ils  sont  faibles,  tranquilles,  peu  accoutumés  à 
»  parler  en  public,  ennemis  de  l'intrigue  et  ne  sachant  point 
»  s'unir  entre  eux  pour  former  un  parti.  Les  frondeurs  sont 
»  au  contraire  hardis,  insolents,  vifs,  ils  ont  des  voix  de  ton- 
»  nerre,  connaissent  les  règles  des  Etats,  cabalent  jour  et  nuit 
»  et  le  plus  souvent  chez  moi  pour  gagner  des  sufirages,  pro- 

d'Aiguillon.  ^ 


.*50  LA    BRETAGNE    ET   LE    DUC    d'aIGUILLON 

))  mettent  des  récompenses  aux  pauvres  gentilshommes,  me- 
»  nacent  les  autres  et  couvrent  toutes  leurs  indignes  menées 
»  du  prétexte  spécieux  du  bien  de  la  patrie  et  du  maintien  de 
»  ses  privilèges.  C'est  par  ces  moyens  qu'ils  gouvernent  des- 
»  potiquement  l'assemblée,  quoique  en  petit  nombre,  sans 
»  esprit,  ni  considération  que  celle  que  donne  dans  le  malheu- 
»  reux  siècle  où  nous  sommes  l'opposition  constante  aux 
M  volontés  du  ministère.  C'est  toujours  lui  qu'ils  attaquent  et 
»  d'ailleurs  ils  affichent  la  plus  grande  soumission  pour  le 
»  roi,  mais  ils  disent  qu'il  est  trompé  et  qu'il  faut,  par  une 
»  résistance  longue  et  marquée,  lui  faire  ouvrir  les  yeux.  Ce 
»  système  est  celui  de  tous  les  Parlements,  et  du  nôtre,  quoi- 
»  que  moins  séditieux  que  les  autres,  parce  que  les  gens  qui 
»  le  composent  ne  se  rassemblent  presque  jamais  et  aiment 
»  mieux  rester  dans  leurs  terres  tranquillement  à  jouir  de  la 
»  considération  que  leur  donne  leur  charge  dans  leur  petit 
»  canton  et  à  se  divertir,  que  de  venir  s'ennuyer  à  Rennes  et 
»  y  dépenser  de  l'argent  pour  faire  des  remontrances.  Mais 
»  au  milieu  de  ces  gens  sages,  il  y  a  des  brouillons  comme 
»  ailleurs,  qui  ne  s'occupent  qu'à  cabaler  et  ne  se  plaisent 
»  que  dans  le  désordre...  »  ('). 

Aussi  bien  le  Parlement,  d'ordinaire  déserté  pendant  les 
Etats,  se  remplissait-il  peu  à  peu,  au  grand  regret  de  d'Ai- 
guillon, témoin  désolé  des  progrès  quotidiens  que  faisait  son 
parti  dans  l'assemblée  provinciale  et  de  l'inaction  persistante 
dans  laquelle  celle-ci  se  confinait.  La  seule  décision  qu'elle 
prit  sur  l'afi'aire  du  vingtième  fut  d'apporter  au  duc  le  25  dé- 
cembre, pour  les  transmettre  au  roi,  de  longues  remontran- 
ces, tissu  de  déclamations  sur  les  misères  de  la  province,  la 
violation  de  ses  privilèges  et  les  abus  de  la  régie  où  d'Aiguil- 
lon ne  trouvait  qu'une  seule  phrase  digne  d'attention,  celle 
qui  décelait  le  projet  de  nouer  entre  les  Etats  et  le  Parlement 
une  association  des  plus  dangereuses  pour  l'autorité  royale  : 
«  Nous  ne  répéterons  point,  y  disaient  les  Etats,  tout  ce  que 
»  les  ordres  du  royaume  ont  dit  de  ces  lois  inconnues  dans 
»  les  temps  les  plus  orageux  de  la  monarchie  :  ils  en  ont  prévu 
»  et  annoncé  les  eil'ets  malheureux  :  fasse  le  ciel  que  leurs 
))  voix  soient  parvenues  jusqu'au  trône;  si  Votre  Majesté  a  pu 

(')  D'Aiguillon,  14  janvier  1757,  H.  336. 


UNION  DU  PARLEMENT  ET  DES  ETATS  51 

»  les  entendre,  nous  la  verrons  bientôt  revenir  à  ces  conseils 
»  publics  qui,  exempts  de  passion,  dictés  par  l'honneur  et  la 
»  vérité,  n'ont  jamais  eu  d'autres  vues  que  l'intérêt  de  sa 
»  gloire,  le  bien  de  l'Etat  et  le  salut  des  peuples.  »  Quand 
d'Aiguillon  eut  communiqué  à  la  députation  chargée  de  ces 
remontrances  l'art.  4  de  ses  instructions,  qui  lui  interdisait 
de  recevoir,  d'envoyer,  ou  de  souffrir  qu'il  fût  envoyé  aucun 
mémoire  relatif  au  vingtième  et  où  il  était  dit  que  rien  ne 
saurait  à  cet  égard  modifier  la  volonté  du  roi,  l'agitation  fut 
grande  sur  le  théâtre  et  il  put  avoir  un  avant-goùt  des  orages 
violents  auxquels  il  allait  être  appelé  à  tenir  tête.  «  Aujour- 
»  d'hui,  écrit  l'évêque  de  Rennes  au  contrôleur  général  (•),  les 
»  Etats  ont  repris  leur  forme  naturelle  :  la  déraison  poussée 
»  jusqu'à  l'absurdité  et  soutenue  avec  violence,  l'oubli  des 
»  égards  et  de  l'honnêteté,  la  fausseté,  l'ingratitude,  l'extra- 
»  vagance,  la  brutalité,  tout  est  en  campagne  ».  11  fut  obligé 
de  lever  la  séance.  D'Aiguillon  partageait  entièrement  ses 
impressions  pessimistes  et  jugeait  inévitable  de  sévir  contre 
ceux  des  membres  du  Parlement  qui  excitaient  leur  compa- 
gnie et  encourageaient  la  résistance  des  Etats,  leur  promet- 
tant de  ne  jamais  enregistrer  le  second  vingtième,  quoi  qu'on 
fît  pour  les  y  contraindre,  si  l'Assemblée  ne  voulait  pas  y 
acquiescer,  et  de  traiter  en  concussionnaires  et  perturbateurs 
du  repos  public  ceux  qui  tenteraient  de  procéder  à  cette  levée 
avant  l'enregistrement.  «  La  province  est  perdue,  écrivait-il 
»  le  31  décembre,  et  l'autorité  du  roi  anéantie  si  nous  faiblis- 
»  sons,  mais  le  mal  serait  encore  plus  grand,  s'il  est  possible, 
»  si,  après  avoir  pris  quelque  parti  ferme  et  vigoureux,  on  ne 
»  le  soutenait  pas...  M"*"  de  Pompadour  me  mandait  il  y  a 
»  quelque  temps  que  le  roi  était  très  déterminé  à  faire  dorôna- 
))  vant  exécuter  ses  volontés  et  respecter  son  autorité.  Le  mo- 
»  ment  est  venu  où  il  faut  agir  en  conséquence  de  cette  bonne 
»  et  sage  résolution  ».  Et  il  signalait  aux  sévérités  gouverne- 
mentales quatre  conseillers  auxquels  il  imputait  la  principale 
responsabilité  dans  les  menées  parlementaires,  notamment 
MM.  de  la  (iascherie  et  du  Pargo  (^).  Toujours  plus  favorable 

(>)  28  décembre  1756,  11.336. 

(2)  Louis  Gharelte  dp  la  Gascherie  (1712-1787),  fils  aîné  de  Louis  Charelte  de 
la  Gascherie,  sénéchal  de  Nantes,  avait  une  charge  de.conseiller  au  Parlement  de 
Bretagne  depuis  le  9  août  1737.  Ennemi  implacable  du  duc  d'Aiguillon  depuis  les 


02  1,A    BRKTAGNE    ET    LE    DUC    D  AIGUILLON 

aux  Etats  qu'au  Parlement,  il  conseillait  de  remettre  à  plus 
tard  la  punition  de  deux  ou  trois  membres  de  l'assemblée 
particulièrement  turbulents,  «  parce  que  le  temps  des  Etats 
»  est  un  temps  de  liberté  et  que  toute  la  province  se  plaindrait 
»  si  on  enlevait  quelques-uns  de  ses  membres,  quoique  dans  le 
»  fond  on  fût  bien  aise  d'en  être  délivré  »  ('). 

événements  de  1757,  il  fut  toujours  à  la  tête  de  l'opposition  parlementaire  contre 
le  commandant.  M.  du  Pargo  en  voulait  à  d'Aiguillon  parce  qu'il  l'avait  signalé  à 
M.  de  Saint-Florentin  comme  impropre  à  remplir  la  place  de  sénéchal  de  Hennés. 
Les  deux  autres,  MM.  de  Guerry,  appartenaient  à  une  ancienne  famille  parlemen- 
taire, d'autant  plus  influente  qu'elle  avait  à  la  cour  la  chaude  protection  de  la 
duchesse  de  Saint-.\ignan,  leur  parente.  (Lettre  d'Ogier,  janvier  1768,  H.  371). 
Fort  ménagés  par  le  duc  en  1757,  ils  lui  en  surent  gré  pendant  quelque  temps  et 
une  lettre  que  M.  de  Guerry  père  adressait  au  commandant  en  1760  est  assez 
curieuse  à  cet  égard.  «  .Je  ne  saurais  assez  vous  remercier  de  tout  ce  que  vous  me 
faites  l'honneur  de  me  dire  d'avantageux  pour  ma  famille  et  pour  moi  ;  je  vous 
supplie  de  ne  pas  m'oublier  dans  les  apostilles  que  vous  mettrez,  je  ne  dis  pas  sur 
la  liste,  mais  sur  la  litanie  que  vous  enverrez  :  car,  suivant  les  propos  du  public, 
il  y  en  a  de  plus  courtes  à  l'église  :  je  me  suis  déjà  bien  trouvé  de  celle  que  vous 
(fîtes?)  sur  mon  compte,  et  je  n'oublierai  jamais  les  obligations  que  je  vous  ai  de 
la  façon  dont  vous  en  usâtes  à  mon  égard  :  je  vous  supplie  d'en  user  de  môme 
dans  l'occasion  qui  se  présente,  et  je  suis  siir  de  réussir.  »  Cela  ne  les  empêcha 
point  de  compter  en  1764  et  1766  parmi  ses  adversaires  les  plus  acharnés.  D'Aiguil- 
lon ne  les  nommait  pas  dans  sa  lettre  du  31  décembre  et  quand  Saint-Florentin  lui 
envoya  en  réponse,  le  3  janvier,  quatre  lettres  de  cachet  pour  en  faire  usage  selon 
les  circonstances,  deux  de  ces  lettres  étaient  en  blanc,  celles  qui  devaient  concer- 
ner les  deux  Guerry  :  elles  ne  furent  pas  utilisées. 

(•)  De  ce  nombre  était  certainement  un  des  représentants  les  plus  curieux  de 
l'esprit  de  résistance  obstinée  qui  animait  la  noblesse  bretonne,  Auguste  du  Groes- 
quer,  qui  était  alors  en  train  de  manifester  les  derniers  restes  d'une  ardeur  près 
de  s'éteindre.  Il  avait  environ  soixante-dix  ans  et  était  aveugle,  mais  toujours  vert 
d'esprit  et  de  corps,  et  il  venait  de  le  prouver  en  épousant  quelques  mois  aupara- 
vant une  jeune  demoiselle  de  quinze  ans  de  la  maison  de  Goyon  (lettre  de  la  Bois- 
sière,  26  décembre  1756,  H.  336).  Il  y  avait  plus  d'un  demi-siècle  qu'il  faisait  aux 
Etats  un  bruit  terrible,  interrompu  seulement  par  de  fréquents  exils,  qui  l'avaient 
mené  jusqu'à  Berlin  et  jusqu'en  Pologne.  Il  avait  été  un  des  gentilshommes  exé- 
cutés en  effigie  en  1720  et  désignés  en  1726  pour  être  exclus  des  Etats.  Les  lettres 
de  cachet  qu'il  avait  reçues  pendant  son  orageuse  carrière  ne  se  comptaient  pas  : 
c'était  de  celles-là  qu'il  disait  plaisamment  que  le  roi  lui  avait  fait  l'honneur  de 
lui  écrire  plusieurs  lettres  auxquelles  il  avait  eu  la  prudence  de  ne  pas  répondre. 
Doyen  de  la  noblesse  aux  Ftats  de  1756,  il  en  avait  été  élu  président  par  intérim 
le  23  décembre,  pendant  une  de  ces  indispositions  qui  affectaient  régulièrement  à 
chaque  session  les  présidents  titulaires,  afin  de  fournir  à  quelque  membre  de  l'or- 
dre l'occasion  d'attraper  la  gratification  de  9,999  1.  19  s.  11  d.  que  les  Etals  accor- 
daient toujours  à  leurs  présidents  intérimaires,  au  grand  scandale  de  d'Aiguillon, 
qui  blâmait  ce  gaspillage,  mais  qui  d'ailleurs  n'osait  pas  s'y  opposer,  tant  il  avait  à 
cœur  de  ménager  les  Etats  (d'Aiguillon  à  Clautrier,  jjrcmier  commis  du  contrôle 
général,  28  juillet  1757,  H.  459).  Dans  celte  présidence  il  se  montra,  au  dire  de 
d'Aiguillon,  «  plus  violent  et  plus  déraisonnable  qu'il  n'était  il  y  a  cinquante  ans.  » 
Ce  fut  le  digne  couronnement  de  cette  existence  turbulente  :  M.  du  Groesquer 


DÉSORDRE  DANS  LKS  ÉTATS  53 

En  attendant,  et  pour  tirer  l'assemblée  d'une  inaction 
toujours  dangereuse,  le  duc  hasarda,  le  31  décembre,  la 
demande,  délicate  aussi,  de  la  capitation.  La  réponse  fut 
qu'il  y  avait  une  affaire  entamée,  celle  du  vingtième,  et  que 
les  Etats  ne  pouvaient  traiter  de  deux  choses  à  la  fois.  L'évê- 
que  de  Rennes  s'empressa  de  saisir  l'occasion  que  l'opposi- 
tion lui  fournissait  bien  involontairement  et  déclara,  en  clô- 
turant la  séance,  que  les  Etats  étaient  remis  au  lendemain 
pour  délibérer  sur  le  vingtième.  Mais  on  lui  répliqua  avec 
fureur  que  ce  n'était  pas  sur  le  vingtième  qu'il  s'agissait  de 
délibérer,  mais  sur  la  réponse  du  commandant  aux  remon- 
trances, et  en  effet,  le  1"  janvier,  le  bastion  se  cantonna 
obstinément  dans  cette  position  pendant  toute  la  journée,  qui 
fut  «  terrible.  »  Celle  du  2  ne  le  fut  pas  moins  :  «  La 
»  noblesse,  écrit  d'Aiguillon  (*),  refusa  obstinément  de  don- 
»  ner  un  avis  jusqu'à  neuf  heures  du  soir.  La  plus  grande 
»  partie  de  ses  membres,  qui  étaient  successivement  sortis 
»  pendant  l'après-midi  pour  diner,  revinrent  le  soir,  la  tête 
»  fort  échauffée  :  les  conseillers  du  Parlement  qui  condui- 
»  saient  la  cabale  se  glissèrent  dans  l'Assemblée  à  la  faveur 
»  de  l'obscurité  de  la  salle,  et  y  amenèrent  avec  eux  des 
»  avocats  et  des  procureurs  qui  leur  sont  dévoués,  de  sorte 
»  qu'à  dix  heures  le  théâtre  était  plus  rempli  qu'il  ne  lavait 
»  été  depuis  l'ouverture  des  Etats,  plus  déraisonnable  et  plus 
))  emporté  que  jamais.  Après  plusieurs  contestations,  aussi 
»  absurdes  qu'indécentes,  on  commença  à  s'ennuyer  :  les 
»  uns  voulaient  aller  au  bal,  les  autres  se  coucher;  il  ne  fut 
))  plus  question  que  de  trouver  un  moyen  honnête  de  se 
»  retirer.  »  On  le  cherchait  encore  lorsque  vers  une  heure  du 
matin  l'évêque  de  Rennes,  effrayé  d'une  pernoctation  et  de 
ses  suites,  prit  sur  lui  de  sortir  de  la  salle,  par  une  fenêtre, 
parait-il,  et  fut  suivi  de  tout  son  ordre;  ce  qui  fit  dire  le  len- 
demain à  M.  de  Régasson,  que  le  premier  ordre  de  la  pro- 
vince, après  avoir  bu  et  mangé  toute  la  journée,  s'était  retiré 

mourut  le  16  janvier  1757.  Celait,  selon  l'évêque  de  Rennes  «  le  plus  grand  fou 
qu'il  y  eût  dans  ce  pays,  où  ils  sont  assez  communs.  »  D'Aiguillon  lui  reconnais- 
sait de  l'esprit  et  de  la  capacité  dans  les  affaires,  mais  déplorait  que  porté  à  la  fac- 
tion, et  ne  trouvant  de  repos  que  dans  le  désordre,  <-  il  eût  en  tout  temps  préféré 
le  triste  plaisir  d'exciler  des  troubles  à  celui  d'être  utile  à  la  province  par  ses 
lumières.  » 
(')  5  janvier,  II.  336.  —  Journal  du  Commandement,  I,  333. 


o4  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    D  AIGUILLON 

furtivement  de  sa  cliaml)rc  pour  regagner  son  gite.  Quand 
on  s'apei'cut  de  leur  retraite,  la  noljlesse  et  le  tiers  ne  virent 
rien  de  mieux  à  faire  que  de  se  retirer  aussi,  et  remirent  la 
délibération  au  lendemain,  chambres  tenantes. 

11  fallut  encore  perdre  les  journées  des  îi  et  -4  Janvier  pour 
arracher  entin  aux  Etats  une  délibération  sur  le  second  ving- 
tième, à  savoir  l'otl're  d'abonner  les  deux  vingtièmes  pour 
900,000  livres  chacun,  pour  deux  ans,  sauf  dans  le  cas  où  la 
paix  viendrait  à  être  conclue  avant  ce  délai,  et  à  condition  que 
la  province  fût  autorisée  à  emprunter,  et  à  ne  pas  lever  par 
imposition,  la  somme  de  cet  abonnement.  Cette  délibération 
était  inacceptable,  à  cause  de  la  modicité  du  chiffre  et  des 
restrictions  apportées,  et  d'Aiguillon  dut  la  repousser  aJjso- 
lument.  Néanmoins  iJ  considéra  comme  un  grand  succès 
d'avoir  enfin  mis  l'affaire  en  train,  et  prompt  à  l'espérance 
comme  il  l'avait  été  quelques  jours  auparavant  au  découra- 
gement, il  jugea  inutile  de  faire  usage,  au  moins  pour  le 
moment,  des  lettres  de  cachet  qu'il  avait  demandées  et  qu'il 
venait  de  recevoir.  «  Je  vous  promets,  mande-t-il  à  Saint-Flo- 
»  rentin  le  5  janvier,  que  sans  abuser  de  la  petite  portion 
»  que  le  roi  a  bien  voulu  me  confier  de  son  autorité  dans 
»  cette  province,  sans  la  porter  au-delà  de  ses  justes  bornes, 
»  je  saurai  la  faire  respecter.  La  cabale  parlementaire  a  reçu 
»  un  furieux  échec  dans  les  deux  dernières  séances...  Dans 
»  cette  position,  je  crois  inutile  de  faire  un  éclat  aussi  grand 
»  que  celui  de  faire  enlever  les  quatre  chefs  de  la  faction 
»  parlementaire,  mais  il  faudra  bien  s'y  déterminer  si  elle 
»  reprend  le  dessus.  Leurs  intrigues,  leurs  menées,  leurs 
»  propos  séditieux  ne  font  qu'augmenter,  mais  je  pense  qu'ils 
»  en  seront  encore  plus  punis  si  leurs  compatriotes  ne  les 
»  écoutent  pas  et  rentrent  dans  leur  devoir,  que  si  on  em- 
»  ployait  la  force  pour  les  réduire.  »  On  voit  que  ce  despote 
intraitable  ne  souhaitait  rien  de  plus  que  de  ne  pas  être  obligé 
de  sévir,  et  qu'il  voulait  quand  même  espérer  que  cette  dure 
extrémité  lui  serait  épargnée.  Malheureusement  il  se  trom- 
pait :  les  5  janvier  et  jours  suivants,  au  lieu  d'entamer  de 
nouvelles  propositions  pour  l'abonnement,  les  Etats  se  refu- 
sèrent à  toute  autre  chose  qu'à  faire  faire  un  nouveau 
mémoire  des  griefs,  et  ne  voulurent  pas  davantage  entendre 
parler  d'aucune  autre  affaire  tant  que  celle  du  vingtième  ne 


DÉSORDRE  DANS  LES  ÉTATS  55 

serait  pas  terminée;  ce  qui  remettait  la  solution  à  un  avenir 
impossible  à  prévoir,  et  paralysait  toute  l'activité  de  l'as- 
semblée. 

Cette  solution  vint  du  côté  d'où  elle  était  le  moins  attendue. 
Le  7  janvier,  à  sept  heures  du  soir,  arrivait  à  Rennes  le  cour- 
rier spécial  qui  apportait  la  nouvelle  de  l'attentat  de  Damiens. 
Expédié  presque  immédiatement  après  le  crime,  alors  qu'on 
ignorait  encore  quelles  suites  il  pouvait  avoir,  les  événements 
inouïs  qu'il  annonçait  ne  pouvaient  que  plonger  les  esprits 
dans  la  stupeur  et  dans  la  plus  angoissante  incertitude  sur 
le  lendemain.  L'effroyable  nouvelle  fit  en  un  instant  le  tour 
de  la  ville.  D'Aiguillon  venait  d'avoir  avec  la  commission  du 
vingtième  une  fatigante  conférence  de  trois  heures,  pendant 
laquelle  il  avait  dû  tenir  tête  à  18  commissaires  plus  obstinés, 
plus  sophistiques  et  plus  déraisonnables  les  uns  que  les 
autres,  écrit-il  ('),  à  l'exception  de  l'évêque  de  Saint-Brieuc, 
de  M.  de  la  Biliais  dans  la  noblesse  et  de  plusieurs  membres 
du  tiers.  Les  dispositions  de  la  commission  changèrent  brus- 
quement à  l'annonce  de  la  catastrophe  :  ils  assurèrent  le  duc 
qu'ils  ne  voulaient  plus  disputer  ni  sur  le  fond  ni  sur  la 
forme  de  l'imposition,  qu'ils  accepteraient  tout  ce  qui  leur 
serait  prescrit  de  la  part  de  Sa  Majesté,  que  le  soin  d'une 
santé  si  chère  les  préoccupait  exclusivement,  et  que  leurs  inté- 
rêts privés  ne  les  touchaient  plus.  Dès  dix  heures  du  soir,  les 
Etats  se  rassemblèrent  et  députèrent  à  Versailles  un  membre 
de  chaque  ordre  pour  témoigner  au  roi  les  sentiments  de 
douleur  et  de  fidélité  de  sa  province  de  Bretagne,  et  trans- 
mettre aux  Etats  des  nouvelles  impatiemment  attendues.  Le  8, 
une  messe  solennelle  pour  le  rétablissement  du  roi  fut  dite 
aux  Gordeliers,  et  les  prières  de  Quarante-Heures  ordonnées 
par  l'évêque  de  Rennes.  En  présence  de  ces  témoignages 
d'affection  et  de  douleur,  dont  il  était  très  loin  de  suspecter 
la  sincérité,  d'Aiguillon  jugea  inutile  de  faire  usage  d'une 
lettre  de  cachet  pour  la  suspension  de  l'Assemblée  que  Saint- 
Florentin  lui  avait  envoyée,  à  tout  hasard,  par  le  courrier 
qui  portait  la  nouvelle  de  l'assassinat  du  roi.  Il  pensa  même 
pouvoir,  à  la  faveur  de  l'émotion  et  de  l'indignation  géné- 
rales, faire  passer  quelques-unes  des  demandes  qui  rencon- 
traient le  plus  de  contradiction. 

(')  Lettre  du  9  janvier,  U.  336. 


56  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

S'il  avait  pu  faire  délibérer  les  Etats  sous  le  coup  même 
de  cette  étonnante  nouvelle,  tout  porte  h  croire  que  ses  pré- 
visions auraient  été  justifiées.    Mais  cette   Assemblée  était 
étrang-ement  mobile  et  sujette  à  de  brusques  revirements.  Il 
ne  faUut  même  pas  un  délai  de  quarante-huit  heures  pour 
que  leur  douleur,  sincère  le  7  au  soir,  ne  fût  plus  pour  eux, 
le  9,  qu'un  prétexte  à  inaction.  Telle  fut,  en  ell'et.  leur  tacti- 
que :  se  prétendre  trop  accablés   de   chagrin   pour  pouvoir 
penser  à  quoi  que  ce  fût.    L'évêque  de   Rennes  ayant  voulu 
prendre  la  parole  pour  exhorter  l'Assemblée  à  délibérer  sur 
le  vingtième,  fut  interrompu  h  chaque  phrase  :  «  Point  de 
travail;  nous  sommes  trop  affligés!  A  demain  les  Etats!  » 
Plusieurs  de  ses  collègues,  un  gentilhomme,  M.  du  Dresnay, 
qui  eut  le  courage  de  braver  les  fureurs  de  son  ordre,  eurent 
le  même  sort.  Sur  le  soir,  d'Aiguillon  leur  envoya   Tordre 
positif  de  délibérer  sur  le  vingtième  dans  les  vingt-quatre 
heures,  et  leur  représenta  que  c'était  par  une  soumission  entière 
aux  volontés  du  roi,  et  non  par  une  résistance  aussi  obstinée, 
qu'ils   pouvaient   prouver   leur  douleur  et  leur  inquiétude. 
Peine  perdue,  car  à  la  séance  du  10   le   désordre   prit  des 
proportions  tout  à  fait  alarmantes.    Le  clergé  et  le  tiers  y 
résolurent  de  demander  communication  des  rôles  du  ving- 
tième, pour  qu'on  put  mieux   se   rendre   compte  du  chiflre 
auquel  pourrait  être  porté  l'abonnement  :  la  noblesse,  aux 
crh  de  point  de  raies,  point  d'abon?iement.'  réclama  impé- 
rieusement le  retrait  de  l'ordre   signifié   la    veille,   puis  se 
décida  à  prendre,  par  126  voix  contre  97,  un  avis  contenant  un 
refus  catégorique  de  l'abonnement.  Quand  l'évêque  de  Ren- 
nes voulut  prononcer  la  délibération  formée  par  les  avis  du 
clergé  et  du  tiers,  cette  prétention  donna  lieu  à  une  des  scè- 
nes les  plus  tumulteuses   qu'on  eût  vues.  «  Quoiqu'il  ait  la 
»  voix  forte,  le  ton  ferme,  et  qu'il  soit  accoutumé  au  bruit,  il 
»  eut  toutes  les  peines  du  monde  à  se  faire  entendre,  les  126 
»  opposants  jetant  les  hauts  cris  et  menaçant  le  greffier  avec 
»  la  plus  grande  violence  s'il  osait  enregistrer  une  pareille 
»  délibération.  Les  présidents  firent  de  leur  mieux  pour  faire 
»  cesser  ce  tumulte,  mais  il  n'y  eut  pas  moyen,  et  ils  furent 
»  obligés  de  lever  la  séance  pour  éviter  les  suites  tragiques 
»  qui  en  auraient  résulté  infailliblement  »  (').  L'évêque  de 

(')  Lettre  de  d'Aiguillon,  12  janvier,  H.  336. 


DÉSORDRE  DANS  LES  ÉTATS  57 

Rennes  avait  tenu  cependant  à  aller  jusqu'au  bout,  et  avait 
énoncé  la  délibération,  interrompu  à  chaque  mot  qu'il  pro- 
nonçait par  une  bordée  de  cris  et  d'injures.  D'Aiguillon 
déclare  dans  une  autre  lettre  que  ce  qui  s'était  passé  dans 
cette  séance  faisait  honte  à  l'humanité,  et  qu'il  n'y  pouvait 
penser  sans  en  concevoir  la  plus  vive  indignation. 

Les  choses  n'étaient  pas  en  meilleur  état  au  Parlement.  Le 
premier  président,  La  Briffe  d'Amilly  (' ),  avait  obtenu  de  sa 
compagnie,  à  la  nouvelle  môme  de  la  catastrophe,  qu'on  sus- 
pendit l'examen  de  l'affaire  qui  avait  occasionné  la  convoca- 
tion de  l'Assemblée  des  Chambres  pour  le  10,  et  qu'il  n'y  fût 
pas  question  des  affaires  publiques.  Mais  bientôt  M.  de  Kcr- 
salatin  proposa  qu'en  ce  cas  on  les  examinât  dans  l'instant 
même,  celle  du  vingtième  avant  toutes  les  autres,  et  qu'on 
rendit  un  arrêt  enjoignant  de  lever  cette  imposition  sur  le 
pied  de  900,000  l.,  en  conséquence  des  offres  des  Etats. 
Cette  motion  audacieuse  fut  bien  accueillie,  et  elle  aurait 
peut-être  été  votée  sans  l'agitation  générale,  et  sans  une  di- 
version du  premier  président,  qui  s'empressa  de  lever  la 
séance  sous  prétexte  d'une  messe  à  laquelle  on  devait  assis- 
ter pour  le  rétablissement  du  roi.  ]Mais  l'incident  en  faisait 
prévoir  de  plus  graves  pour  le  jour  oîi  le  Parlement  tout 

(')  La  Briffe  d'Amilly,  né  en  1699,  premier  président  du  Parlement  de  Rennes 
depuis  1734.  continua  à  exercer  ces  hautes  fonctions  dans  le  baillicige  d'Aigtûllon, 
puis  après  la  rentrée  de  Tuniversalilé,  puis  encore  dans  le  bailliage  Maupeou,  et 
enfin  dans  le  Parlement  réiabli  à  l'avènement  de  Louis  XVI,  jusqu'à  sa  mort  en 
1777.  Les  hommes,  les  choses  passèrent  :  seule  sa  pren)ière  présidence  ne  passa 
point.  Une  perpétuité  aussi  extraordinaire  peut  donner  une  idée  de  l'extrême  sou- 
plesse politique  de  ce  personnage;  notre  siècle  lui-même,  si  fécond  en  révolutions, 
n'en  fournirait  peut-être  pas  un  exemple  aussi  éclatant.  Ennemi  déclaré  de  la  Cha- 
lotais,  mais  non  pas  au  point  de  se  brouiller  avec  les  tuteurs  du  Parlement,  pen- 
chant plutôt  vers  la  cour,  mais  jamais  au  point  de  se  livrer  complètement,  en  réa- 
lité servant  et  trahissant  tout  le  monde,  un  pied  dans  Genève  et  l'autre  dans  Rome, 
bien  vu  du  gouvernement  et  donnant  des  gages  à  l'opposition,  la  Briffe  d'Amilly 
joua  un  rôle  ondoyant  et  divers  qui  explique  la  diversité  des  jugements  portés  sur 
son  compte.  D'Aiguillon  le  ménage  en  général  et  parait  plutôt  porté  en  sa  faveur, 
peut-être  à  cause  de  sa  brouille  avec  le  procureur  général.  Mais  cette  règle  souffre 
de  nombreuses  exceptions.  On  voit  par  exemple,  dans  une  lettre  de  lui  du  5  janvier 
1757,  un  portrait  peu  flatteur  de  ce  chef  du  Sénat  breton  :  «  Le  chef  de  la  compagnie 
est  faible  et  timide  au  dernier  degré,  méchant  par  tempérament,  aimant  le  trouble 
et  le  bruit  par  malice  et  sans  projet  d'en  profiter,  décrié  et  ha'i  dans  sa  compagnie, 
et  de  plus  extrêmement  indiscret.  .Je  ne  puis  ni  me  fier  à  lui,  ni  même  savoir  par 
lui  ce  qui  se  passe  dans  un  corps  dont  il  ne  prend  pas  la  peine  d'éclairer  les  démar- 
ches; il  ne  les  apprend  que  par  moi  «.  La  Briffe  d'Amilly  a  cependant  donné  des 
avis  précieux  à  d'Aiguillon,  notamment  en  janvier  1757, 


58  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

entier  serait  réuni,  et  d'Aiguillon,  dont  la  correspondance 
montre  aux  approches  de  la  crise  une  inquiétude  extrême, 
d'Aiguillon,  d'autant  plus  effrayé  de  la  responsabilité  qu'il 
allait  avoir  à  encourir  qu'il  ignorait  ce  qui  se  passait  à  Ver- 
sailles, commençait  à  prévoir  qu'il  allait  être  forcé  de  faire 
usage  des  ordres  du  roi,  au  moins  contre  M.  de  la  Gascberie, 
que  ses  menées  évidentes  et  ses  relations  non  douteuses  avec 
les  fortes  têtes  de  Paris,  de  Bordeaux  et  de  Rouen  rendaient 
alors  le  véritable  chef  de  l'opposition  (').  Efî'cctivement,  le 
lundi  10,  en  présence  du  Parlement  tout  entier  réuni  ('), 
M.  de  la  Gascberie  parla  vivement  pour  faire  annuler  la  déli- 
bération qui  interdisait  de  s'occuper  des  affaires  publiques, 
et  l'effervescence  devint  assez  grande  pour  que  le  premier 
président  avertit  en  hUe  d'Aiguillon  de  l'imminence  de 
l'orage,  et  de  la  nécessité  de  faire  enlever,  dans  le  plus  bref 
délai,  les  deux  auteurs  du  trouble  (').  En  attendant,  d'Amilly 
et  quelques  autres  surent  gagner  assez  de  temps  pour  empê- 
cher les  démarches  trop  vives,  et  de  cette  séance  où  peut-être 
nombre  d'avis  violents  furent  proposés  rien  ne  fut  transcrit 
sur  le  registre,  sinon  un  arrêté  sans  importance,  décidant  que 
le  Parlement  assisterait  chaque  jour,  en  corps,  à  une  messe 
pour  le  rétablissement  du  roi  (*). 

(')  S'il  faut  en  croire  le  Journal  du  Commandement  (mais  les  lettres  écrites 
aussitôt  après  l'événement  n'en  parlent  pas,  et  il  faut  extrêmement  se  défier,  dans 
l'histoire  de  celte  période  troublée,  de  ce  que  l'ardeur  des  passions  a  pu  faire 
ajouter  après  coup),  ce  conseiller  aurait  dit,  en  parlant  de  l'assassinat  du  roi  : 
Cl  Tant  mieux,  il  n'en  mourra  pas,  et  cela  le  rendra  plus  sage  !  » 

(')  Il  compta  8  présidents  et  64  conseillers  :  c'était  une  afiluence  tout  à  fait  extra- 
ordinaire, vu  les  habitudes  d'absentéisme  très  développées  au  Parlement  de 
Rennes. 

(')  «  Quand  vous  me  confiâtes  vos  ordres  pour  faire  arrêter  quatre  de  nos  mes- 
sieurs, écrivit  d'Amilly  à  d'Aiguillon  (10  janvier,  Journal,  I,  366;,  je  ne  pus  dis- 
convenir que  ces  mesures  étaient  nécessaires  et  que  le  choix  était  fait  avec  discer- 
nement... Je  vous  demandai  du  temps  et  vous  voulûtes  bien  vous  rendre  à  mes 
représentations.  Je  n'ose  plus  prendre  sur  moi  de  vous  tranquilliser  sur  la  disposi- 
tion actuelle  des  esprits,  ni  arrêter  l'exécution  des  ordres  du  roi  et  m'en  rendre 
responsable.  Je  crois  pourtant  devoir  vous  représenter  encore  qu'au  cas  que  vous 
jugiez  par  vous-même  ne  pouvoir  différer  de  les  exécuter,  ils  pourraient  n'être  pas 
nécessaires  en  entier,  et  qu'il  suffirait  de  sévir  contre  ceux  dont  la  conduite  a  été 
le  plus  mal  interprétée.  » 

(*y  Ueg.  secrets  du  Parlement.  —  Bib.  nat,,  ms.  fr.  7571.  —  A.  N.,  H.  630. 

Nous  croyons  que  M.  Pocquet  s'est  mépris  lorsque  dans  son  récit  de  la  tenue  de 
1756-57  [L'Opposilion  aux  Etals  de  Bretaf/ne,  Revue  de  Bretagne,  de  'Vendée  et 
d'.Xnjou,  1890)  il  a  placé  dans  la  nuit  du  9  au  10  janvier,  et  non  du  10  au  11,  l'en- 
lèvement des  deux  conseillers,  et  prétendu  que  l'Assemblée  des  Chambres  du  10 


ARRESTATION    DE    MM.    DE    LA    GASCHERIE    ET    DU    PARGO  59 

«  Je  balançai  d'autant  moins,  écrit  d'Aiguillon,  à  adhérer 
»  à  son  sentiment  que  j'étais  informé  que  ces  deux  conseillers 
»  avaient  journellement  des  conférences  secrètes  avec  les  sédi- 
»  lieux  de  la  noblesse,  qu'ils  allaient  aux  Etats  lorsqu'il  s'y 
»  traitait  quelque  matière  intéressante,  qu'ils  y  soufflaient  le 
»  feu  et  qu'ils  entretenaient  correspondance  avec  les  Parlements 
»  de  Paris,  Rouen  et  Bordeaux  ».  Il  se  décida  seulement  à  bor- 
ner la  punition  aux  deux  chefs  les  plus  compromis,  et  à  lais- 
ser tranquilles  MM.  de  Guerry  père  et  fils,  moins  dangereux 
et  dignes  d'intérêt,  surtout  le  père,  alors  fort  âgé,  et  pour 
qui  un  voyage  par  le  froid  terrible  qui  régnait  alors  aurait 
pu  avoir  de  graves  conséquences. 

En  conséquence,  dans  la  nuit  du  lundi  10  au  mardi  11, 
MM.  de  la  Gascherie  et  du  Pargo  furent  arrêtés,  leurs  papiers 
mis  sous  scellés,  et  tous  deux  expédiés  de  bon  matin  hors  de 
Rennes  ;  M.  du  Pargo,  à  Bellesme,  où  l'exilait  sa  lettre  de 
cachet;  IM.  de  la  Gascherie  au  château  de  Saumur,  où  il  devait 
être  incarcéré.  L'opération  fut  conduite  avec  vigueur  et  promp- 

n'eut  pas  lieu.  Cette  erreur  a  sans  doute  pour  elle  Llnguet,  et  aussi  le  Mémoire 
justificatif  àe  M.  de  la  Gascherie,  qui  tous  deux  placent  l'arrestation  la  veille  du 
jour  fixé  pour  la  convocation  des  Chambres.  Mais  elle  est  formellement  démentie 
par  la  lettre  plus  haut  citée  de  d'.\milly  à  d'Aiguillon  qui  porte  la  date  du  10,  par 
une  lettre  de  Le  Bret  qui  indique  que  les  deux  conseillers  furent  arrêtés  dans  la 
nuit  du  lundi  au  mardi  (donc  du  10  au  11),  par  l'art.  3  des  remontrances  que  le 
Parlement  arrêta  le  17  janvier  (><  Le  Parlement  témoin  depuis  18  ans  du  zèle  et  de 
la  fidélité  des  sieurs  de  la  Gascherie  et  du  Pargo,  dont  ils  ont  donné  récemment 
dans  les  arrêtés  des  S  et  10  janvier,  les  témoignages  les  moins  suspects,  ignore 
ce  qui  peut  leur  avoir  attiré  une  telle  disgrâce»)  et  enfin  par  la  lettre  de  d'Aiguillon 
du  11  janvier  (H.  336]  qui  ne  peut  laisser  place  à  aucun  doute  : 

«  M.  d'Amilly,  y  écrit  d'Aiguillon,  vint  m'avertir  hier  que  M.  delà  Gascherie 
&\s.\i  parlé  le  matin  à  l'Assemblée  des  Chambres  avec  la  plus  grande  véhémence 
pour  faire  annuler  la  délibération  du  8,  par  laquelle  il  avait  été  arrêté  de  suspendre 
pendant  quelque  temps  l'examen  de  l'affaire  qui  avait  occasionné  la  convocation 
générale  ».  D'Aiguillon  raconte  ensuite  l'arrestation  des  deux  conseillers  pendant 
la  nuit  et  conclut  par  celte  phrase  :  «  Ils  sont  partis  ce  matin,  l'un  et  l'autre,  sans 
bruit  ». 

Ce  qui  est  vrai,  c'est  que  nous  avons  peu  de  renseignements  sur  la  séance  du  10, 
soit  qu'il  n'y  ait  été  pris  aucun  arrêté,  soit  qu'on  n'ait  pas  osé  inscrire  les  arrêtés 
qui  y  furent  pris. 

Si  l'erreur  mérite  d'être  relevée,  c'est  que  l'arrestation  des  deux  conseillers  appa- 
raît sous  un  jour  assez  différent,  étant  la  conséquence,  et  non  la  préface,  de  l'As- 
semblée des  Chambres.  D'Aiguillon  n'a  fait  usage  de  ses  lettres  de  cachet  que 
forcé  par  la  gravité  croissante  de  la  crise.  Ce  ne  furent  pas  de  sa  part  «  des  vio- 
lences aussi  injustifiables  qu'inopportunes  et  maladroites  »,  ni  des  actes  de  ven- 
geance ou  d'intimidation,  mais  des  précautions  nécessaires  dans  la  situation  trou- 
blée de  la  Bretagne  et  du  royaume,  et  dont  l'utilité  se  fit  sentir  immédiatement. 


60  LA    ItRKTAGNE    ET    LE    DUC    DAIGUILLON 

titiitle,  mais  sans  les  violences  inutiles  et  les  circonstances 
révoltantes  auxquelles  les  parlementaires  essayèrent  de  faire 
croire  pour  rendre  leur  cause  intéressante,  et  qu'eux-mêmes 
durent  peu  de  temps  après,  par  une  rétractation  fort  piteuse 
et  très  instructive,  car  elle  nous  prouve  d'une  manière  frap- 
pante la  suspicion  dans  laquelle  l'histoire  impartiale  doit  tenir 
leurs  doléances,  reconnaître  n'avoir  eu  d'existence  que  dans 
leur  imagination  ('). 

L'impression  produite  par  les  événements  de  la  nuit  fut 
profonde  et  salutaire.  Au  premier  moment  de  stupeur,  le  11 
au  matin,  quelques  cris  s'élevèrent  dans  le  Parlement  pour 
qu'on  cessât  le  service  jusqu'à  la  remise  en  liberté  de  MM.  de 
la  Gascherie  et  du  Pargo;  mais  la  majorité  fit  un  accueil  des 
plus  froids  à  ces  propositions  séditieuses  :  le  premier  prési- 
dent expliqua  qu'il  avait  connu  dès  le  mercredi  précédent 
les  ordres  du  roi  contre  MM.  de  la  Gascherie  et  du  Pargo, 
qu'il  avait  obtenu  du  duc  d'Aiguillon  qu'il  fût  sursis  à  leur 
exécution,  mais  que  ce  qui  s'était  passé  les  dimanche  et  lundi 
l'avait  forcé  à  y  donner  suite  :  puis  vint  l'heure  de  la  messe, 
à  laquelle  sa  prévoyance  avait  fait  arrêter  qu'on  assisterait 

(')  Voici  les  passages  les  plus  saillants  des  deux  lettres  écrites  par  le  Parlement 
au  roi  à  ce  sujet  :  la  première,  au  lendemain  même  de  l'arrestation  ;  la  seconde, 
trois  jours  après.  Rien  de  plus  édifiant  que  ce  rapprochement. 

Lettre  du  11  janvier  :  «  . . .  M.  de  la  Gascherie...  a  été  enlevé  avec  l'appareil  du 
criminel  d'Etat  le  plus  coupable  :  le  subdélégué  du  commissaire  départi,  à  la  tête 
de  quatre  cavaliers  de  la  maréchaussée,  lui  notifia  hier,  à  minuit,  une  lettre  de 
cachet...  Quatre  autres  avaient  été  consignés  à  la  porte  de  son  appartement  et 
pareil  nombre  dans  la  cour  de  son  hôtel  :  on  est  entré  précipitamment  dans  son 
cabinet,  on  s'est  saisi  de  ses  papiers,  sur  lesquels  on  a  apposé  le  scellé  ;  et,  sans 
donner  à  ce  magistrat  le  temps  de  respirer,  sans  égard  aux  larmes  et  aux  gémisse- 
ments de  sa  femme  épouvantée  par  ce  triste  spectacle,  on  l'oblige  de  monter  dans 
l'instant,  avec  un  exempt,  dans  une  chaise  de  poste  qui  l'attendait,  entourée  de 
ses  satellites...  Le  sieur  du  Pargo...  a  essuyé  à  peu  près  le  même  sort...  » 

Lettre  du  14  janvier  :  «  . . .  Il  n'était  pas  étonnant  que  notre  Parlement  n'eût  pas 
été  exactement  instruit  du  nombre  et  de  la  position  des  cavaliers  de  la  maréchaus- 
sée employés  à  celle  expédition...  n'ayant  pu  en  avoir  le  détail  que  par  une  femme 
alarmée  et  troublée  de  l'enlèvement  inopiné  de  son  mari;  mais  revenue  à  elle- 
même  et  plus  tranquille,  elle  reconnaît  qu'on  a  usé,  lorsqu'on  a  arrêté  son  inari, 
de  tous  les  ménarjernenls  convenables,  et  qu'il  en  avait  lui-même  témoigné  sa 
satisfaction  à  ceux  qui  étaient  chargés  de  l'e.réculion  des  ordres  <>.  (Arch.  dllle- 
ct-Vil.,  G.  1760). 

L'histoire  de  l'enlèvement  des  deux  conseillers,  considérablement  amplifiée  et 
munie  de  tous  les  enjolivements  nécessaires  pour  faire  frémir,  eut  bientôt  faille 
tour  de  laFrance,  et  d'Argenson  consigne  dans  son  journal  qu'ils  ont  été  «  liés  et 
garrottés.  «  (IX,  391.) 


ARRESTATION    DE    MM.    DE    LA    GASCHERIE    ET    DU    PARGO  61 

en  corps.  Il  avait  eu  soin,  de  plus,  de  ne  pas  faire  chauffer 
l'église.  Quand  après  cette  messe  solennelle,  qui  ne  dura  pas 
moins  d'une  heure  et  demie,  tous  revinrent  au  palais,  gelés 
et  transis,  et  désireux  surtout  de  regagner  leurs  domiciles, 
le  premier  président  n'eut  pas  de  peine  à  leur  faire  entendre 
qu'ils  avaient  eu,  en  général  et  en  particulier,  des  torts  envers 
le  roi,  qu'il  n'était  pas  extraordinaire  qu'il  eût  puni  ceux  qu'il 
en  croyait  les  auteurs,  qu'il  ne  désapprouverait  pas  sans 
doute  que  la  Compagnie  lui  fit  des  instances  respectueuses 
eu  faveur  de  ses  deux  membres,  mais  que  ce  serait  leur  ren- 
dre un  mauvais  service  que  d'interrompre  les  fonctions.  55  voix 
contre  19  décidèrent  qu'on  ne  ferait  que  des  remontrances. 
Le  Parlement  se  tint  désormais  pour  quitte  envers  ses  deux 
collègues  et  après  avoir,  pour  la  forme,  boudé  le  comman- 
dant pendant  quelques  jours,  messieurs,  et  surtout  mesdames 
leurs  femmes,  qui  ne  tenaient  pas  à  se  priver  longtemps  des 
banquets  et  des  danses,  reprirent  en  grand  nombre  le  che- 
min de  l'hôtel  de  Blossac,  comme  si  rien  ne  s'était  passé. 

Même  métamorphose  au  sein  des  Etats  où  aux  orages  ter- 
ribles du  10  succéda  le  11,  merveilleux  elfet  des  réflexions 
salutaires  qu'inspirait  le  sort  des  deux  conseillers!  le  calme 
le  plus  profond.  D'Aiguillon  s'attendait  à  être  obligé  de  venir 
sur  le  théâtre  pour  faire  enregistrer  d'autorité  la  délibération 
et  le  greffier  ne  la  lut,  au  début  de  la  séance,  qu'en  trem- 
blant :  mais  pas  une  voix  ne  s'éleva;  la  délibération  fut  signée 
par  les  présidents  sans  la  moindre  opposition,  et  la  noblesse, 
comme  les  autres  ordres,  nomma  quelques-uns  de  ses  mem- 
bres pour  la  députation  chargée  d'aller  demander  au  duc 
communication  des  rôles  du  vingtième,  communication  que 
celui-ci  était  trop  heureux  d'accorder.  Le  lendemain  les  Etats 
refusèrent  même  d'écrire  au  roi  en  faveur  de  MM.  de  la  Gas- 
cherie  et  du  l*argo,  comme  le  leur  demandait  un  des  affidés 
du  Parlement.  Cette  conduite  exemplaire  ne  se  démentit  pas 
un  seul  instant  les  jours  suivants. 

Quant  à  la  cour,  où  MM.  de  la  Gascherie  et  du  Pargo 
comptaient  des  parents,  des  amis,  et  avaient  pour  eux  tous 
ceux,  en  assez  grand  nombre,  qui  haïssaient  le  commandant, 
le  petit  coup  d'Etat  que  celui-ci  s'était  permis  n'y  eut  pas  un 
moins  heureux  succès;  et  c'était  là,  peut-être,  qu'il  était  le 
plus  difficile  de  le  faire  accepter.  Saint- Florentin  y  parla  avec 


0^2  La  bretagnk  i:t  lk  di;c  d'aUiCillon 

aillant  de  force  qu'il  en  était  capable  en  faveur  de  son  neveu, 
lit  voir  que  cet  exemple  était  nécessaire,  et  les  protecteurs  de 
MM.  de  la  Gascherie  et  du  Pargo  n'osèrent  rien  dire  ('), 
M""  de  Ponipadour,  qui  était  bien  revenue,  depuis  quelque 
temps,  de  son  ancienne  prédilection  pour  les  parlementaires 
et  à  qui  d'Aiguillon  écrivit  personnellement  pour  lui  expli- 
quer sa  conduite,  lui  répondit  dans  les  termes  les  plus  flat- 
teurs :  «  Le  roi,  disait-elle  (*),  est  très  content  de  votre  con- 
»  duite,  et  je  ne  puis  trop  louer  votre  prudence  et  votre  fer- 
»  meté.  Servez-vous  en  toujours  aussi  utilement.  Monsieur,  et 
»  soyez  persuadé  qu'avec  une  telle  conduite  pour  les  affaires  du 
»  roi,  vos  ennemis  ne  pourront  rien  auprès  de  moi  et  que  c'est 
»  la  meilleure  façon  pour  conquérir  mon  amitié  ». 

Cependant  la  commission  du  vingtième  pâlissait  sur  les 
documents  volumineux  que  d'Aiguillon  s'était  empressé  de 
lui  faire  communiquer.  Il  s'était  bien  douté,  en  lui  faisant 
porter  des  montagnes  de  cartons,  si  vastes  qu'elle  avait  dû 
louer  un  appartement  exprès  pour  les  placer,  qu'elle  en 
aurait  vite  assez  de  ce  travail  fastidieux,  et  que  l'instant  se- 
rait favorable  pour  obtenir  non  pas  1,400,000  1.,  car  il  per- 
sistait à  considérer  ce  chiffre  comme  irréalisable,  mais 
1,240,000  I.,  le  plus,  selon  lui,  que  pût  donner  la  régie 
et  qu'on  pût  demander  légitimement  aux  Etats.  En  effet, 
après  quelques  jours  de  labeur,  la  commission  n'eut  plus 
qu'une  pensée,  en  finir  à  tout  prix,  et  le  16  janvier  l'évêque 
de  Saint-Brieuc  vint  en  son  nom  déclarer  à  l'Assemblée  qu'il 
était  difficile,  pour  ne  pas  dire  impossible,  de  faire  usage  des 
documents  fournis  par  la  régie,  et  que  le  mieux  était  de  s'en 
remettre,  pour  le  chiffre  de  l'abonnement,  à  la  bonté  du  roi. 
A  peine  eut-il  prononcé  ces  mots  que  des  affidés,  qu'on  avait 
eu  soin  de  disperser  dans  les  différents  cotés  de  la  salle,  et 
parmi  lesquels  l'aJjbé  Desnos,  alors  grand-vicaire  de  Saint- 
Brieuc,  candidat  à  un  évéché,  et  quelque  temps  après  ré- 
compensé par  celui  de  Rennes  de  ses  services  dans  cette 
mémorable  journée,  se  fit  particulièrement  remarquer  par  la 
vigueur  de  ses  poumons,  firent  retentir  l'air  des  cris  répétés 
de  Vive  le  roi!  avec  tant  de  force,  d'ensemble  et  de  persis- 


(')  LeUre  paiiiculière  de  Saint-Floronlin  îi  (rAif;iiillon,  22  janv.  H.  630. 

[-)  Miiede  l^ompadour  à  d'Aiguillon,  22  janv.  (liil)l.  deNantes,  uis.67U,  pièce215). 


VOTE    DU    SKCOND    VINGTIEME  63 

tance,  qu'il  fut  impossible  aux  orateurs  habituels  de  l'oppo- 
sition de  placer  cette  fois  un  seul  mot.  Battus  ce  jour-là  par 
ces  mêmes  armes  dont  ils  avaient  tant  usé  et  abusé,  ils  durent 
voir  la  délibération  emportée  d'enthousiasme  sans  pouvoir 
faire  entendre  la  moindre  protestation.  Sans  perdre  un  ins- 
tant, l'évoque  de  Rennes  prononça  la  délibération  au  milieu 
du  tumulte  et  des  cris  de  Vive  le  roi!  les  présidents  la  signè- 
rent, et  une  députation  vint  annoncer  au  duc  que  les  Etats 
s'en  remettaient  à  la  bonté  de  Sa  Majesté.  D'Aiguillon  se 
montra  bon  prince  :  la  moindre  chose  pouvait  modifier  la 
disposition  des  esprits;  il  importait  de  maintenir  une  bonne 
volonté  aussi  rare;  il  proposa  1,200,000  1.,  avec  effet  rétroactif 
depuis  1750,  et  permission  de  pourvoir  par  emprunt  aux 
sommes  dues  pour  le  dernier  trimestre  de  1750  et  les  six 
premiers  mois  de  1757  :  ce  qui  fut  accepté  d'enthousiasme. 
C'était,  en  effet,  un  cadeau  de  plus  de  2  millions  qui  était  fait 
à  la  province.  Le  total  des  rôles,  de  1750  à  1756,  atteignant, 
comme  on  l'a  vu,  11,632,495  1.  pour  le  premier  vingtième, 
soit  environ  11  millions  en  tenant  compte  des  décharges 
et  modérations,  le  roi  se  contentait  de  recevoir  au  lieu  de 
cette  somme  8,400,000  1.,  au  plus  grand  profit  des  contri- 
buables retardataires  et  de  mauvaise  volonté  ('). 

Le  Parlement,  désormais,  n'avait  plus  qu'à  enregistrer  : 
c'est  à  quoi  il  se  résigna,  non  sans  de  longs  délais,  et  après 
une  lettre  de  jussion  du  roi  du  22  mars  1757.  Il  ne  le  fit  tou- 

(')  Ce  n'était  pas  la  seule  conséquence  fâcheuse  de  l'abonnement  du  vingtième  : 
l'impossibilité  désormais  de  toute  modification  dans  la  répartition  en  était  une  au- 
tre, désastreuse  pour  la  plupart  des  contribuables.  Certes,  les  opérations  des  con- 
trôleurs du  vingtième  n'étaient  point  parfaites,  mais  elles  valaient  encore  mieux 
que  la  routine,  la  partialité,  les  complaisances  des  Etats  et  de  la  commission  inter- 
médiaire. Ils  donnèrent  bientôt  la  mesure  de  ce  dont  ils  étaient  capables  dans  cet 
ordre  d'idées  en  votant,  à  la  majorité  des  deux  voix  de  la  noblesse  et  du  clergé, 
qu'on  prendrait  pour  base  de  la  répartition  entre  les  diocèses  les  rôles  du  dixième 
de  1749,  rôles  informes,  presque  littéralement  copiés  sur  ceux  de  1742,  de  1734  et 
môme  de  1710,  de  préférence  à  ceux  de  1753,  qui  rappelaient  à  la  noblesse 
d'odieux  souvenirs  et  alarmaient  ses  intérêts.  Il  fut  seulement  décidé  qu'on  dimi- 
nuerait un  peu  le  contingent  de  l'évêclié  de  Tréguier,  reconnu  surchargé.  La  ré- 
partition entre  les  contribuables  fut  entièrement  livrée  à  l'arbitraire  des  membres 
de  la  commission,  dont  chacun  (sauf  les  évêqnes)  fut  chargé  d'une  portion  du  ter- 
ritoire de  chaque  évêché.  L'évêque  de  Rennes  n'avait  que  trop  de  raisons  d'écrire 
(12  janvier  1757)  qu'il  aurait  mieux  valu  souffrir  encore  pendant  deux  ans  des  dif- 
ficultés et  des  lenteurs  de  la  régie,  parce  qu'après  ce  temps  on  aurait  été  en  état 
défaire  la  loi  en  parfaite  connaissance  de  cause  et  que  c'eût  été  le  seul  moyen 
d'établir  la  justice  dans  les  contributions  de  la  province. 


64  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aKIUILLON 

Icfois  (')  qu'en  introduisant  dans  son  arrêt  d'enregistrement 
('29  mars)  une  grave  modification  qui  dénaturait  complète- 
ment l'esprit  de  la  déclaration  du  7  juillet  1750  :  il  stipula 
(pic  les  deux  vingtièmes  —  et  non  pas  seulement  le  second  — 
cesseraient  trois  mois  après  la  fin  de  la  guerre.  C'était  pré- 
parer de  grosses  difficultés  pour  le  moment  oii  l'on  voudrait, 
conformément  à  la  déclaration  du  7  juillet,  continuer  pendant 
10  ans  encore  la  levée  du  premier  vingtième.  Le  ministère 
eut  le  tort  de  laisser  passer  impunément  cet  empiétement  du 
Parlement,  qui  ne  devait  pas  être  sans  influence  sur  les  évé- 
nements de  1764  (-).  D'Aiguillon,  prévoyant  quelque  entre- 
prise de  ce  genre,  aurait  voulu  éviter  qu'on  fit  enregistrer  la 
déclaration  au  Parlement  ('');  mais  le  procureur  général  et  le 
premier  président,  d'accord  cette  fois  pour  défendre  les  sus- 
ceptibilités et  les  intérêts  de  leur  compagnie,  en  sollicitèrent 
l'envoi  avec  tant  d'insistance,  qu'on  n'osa  le  leur  refuser. 
Ainsi  se  termina  l'affaire  du  vingtième,  par  une  victoire  com- 
plète aux  Etats,  et  par  un  avantage  plus  douteux  au  Parle- 
ment; mais  l'abonnement  était  acquis,  les  vœux  du  ministère 
comblés,  et  le  terrain  déblayé  enfin  de  cet  obstacle  qui,  depuis 
sept  ans,  avait  causé  tant  d'embarras. 

Rien,  désormais,  ne  pouvait  plus  donner  lieu  à  de  bien 
chaudes  discussions.  Les  Etats  votèrent  sans  difficulté  la  capi- 
tation,  les  fonds  pour  le  casernement,  dont  le  déficit  pour  les 
années  1755  et  1756,  de  plus  en  plus  considérable  (679, 7171.), 
put  encore   cette  fois  être  pris    sur  l'excédent   de   l'état   de 


(')  A.  N.,  n.  439. 

(*)  Saint-Fiorentin  se  borna  à  adresser  h  La  Ghalotais,  soupçonné  d'être  l'auteur 
de  cette  modincation,  une  lettre  de  reproches.  La  Ghalotais  était  alors  si  loin  de 
considérer  d'.\iguillon  comme  un  ennemi,  ni  comme  l'âme  damnée  de  Saint-Flo- 
rentin, qu'il  lui  porta  ses  plaintes,  à  lui-môme,  des  observations  du  ministre.  «  Je 
lui  mande  (à  Saint-Florentin),  écrivait-il  au  duc  le  17  avril  1757,  qu'il  n'y  a  que 
M.  D.  (d'Amilly,  brouillé  à  mort  avec  La  Ghalotais)  qui  ait  pu  lui  mander  un  fait 
aussi  faux...  Comme  il  me  marque  que  le  roi  l'a  chargé  de  me  recommander  plus 
d'exactitude  dans  l'exécution  de  ses  ordres,  je  vous  assure  que  je  suis  très  fâché,  et 
que  je  continuerai  de  demander  justice  jusqu'à  ce  que  je  l'aie  obtenue  sur  ce  fait... 
Si  je  ne  l'obtiens  pas,  j'insliguerai  M.  d'Amilly  devant  Saint-Florentin  sur  toute 
son  administration  ici,  et  je  n'en  ferai  pas  à  deux  fois...  Je  ne  veux  pas  avoir  tou- 
jours une  pareille  mouclie-guêpe  à  bourdonner  aux  oreilles,  et  j'en  aurai  justice 
en  le  f'.iisant  connaître  :  il  est  détesté  ici  et  ne  lait  que  nuire  aux  allaires  du  roi,  en 
les  présentant  mal  et  de  façon  â  rebuter.  .  Je  vous  demande  pardon  de  vous  entre- 
tenir de  ces  misères;  mais  vous  avez  de  la  bonté  pour  moi...  » 

(»)  UAiguillon  à  Mesnard,  19  juillet  17G3,  H.  630. 


FhN   DE  LA  SESSION   1756-57  6o 

fonds,  les  fonds  pour  les  étapes,  accrus  à  la  demande  du 
duc  de  60,000  1.  pour  indemniser  des  fournitures  de  harnais 
et  de  chevaux  qu'occasionnaient  les  passages  de  troupes 
de  plus  en  plus  nombreux,  un  emprunt  de  six  millions  pour 
le  compte  du  roi,  etc.  Seuls  les  fonds  demandés  pour  la 
garde-côtes  (200,000  1.  une  fois  payées  pour  l'armement  et 
l'équipement  de  ces  milices,  et  une  somme  annuelle  de 
61,500  1.  pour  la  solde  des  officiers  et  des  soldats)  souffri- 
rent plus  de  résistance,  comme  il  était  de  règle  pour  toute 
imposition  nouvelle,  à  plus  forte  raison  pour  une  imposition 
comme  celle-ci,  dont  l'objet  déplaisait  à  la  noblesse.  Il  fallut 
encore,  le  9  février,  faire  changer  quelques  mots  dans  l'avis 
du  clergé  pour  éviter  l'extrémité  toujours  dangereuse  défaire 
enregistrer  une  pareille  délibération  à  la  majorité  de  deux 
ordres  contre  un.  On  céda  enfin  sur  les  200,000,  mais  on  tint 
bon  sur  les  61,500  1.,  qui  furent  d'ailleurs  levées  d'office,  par 
ordonnance  de  l'intendant  du  13  avril  1757,  sans  que  la  com- 
mission intermédiaire  et  le  procureur  général  syndic  songeas- 
sent à  protester.  La  session  s'acheva  le  15  février,  paisible- 
ment et  heureusement  (•).  L'impression  sur  le  compte  de 
d'Aiguillon,  à  la  cour  et  dans  la  province,  restait  entièrement 
favorable  :  Saint-Florentin  transmit  à  son  neveu  les  félicita- 
tions du  roi  et  de  M.  de  Moras  sur  la  manière  dont  il  avait 
fait  réussir  les  demandes  royales,  et  le  duc  de  Luynes, 
fidèle  écho  de  l'opinion  de  Versailles,  constate  dans  son  jour- 
nal que  le  renom  de  d'Aiguillon  ne  fait  que  croître  et  que 
tout  le  monde  en  convient.  «  On  ne  peut  refuser,  dit-il,  à 
»  d'Aiguillon  et  à  M.  TEvêque  de  Rennes,  qui  agissent  fort  de 

»  concert,  qu'ils  ont  habilement  profité  des  circonstances 

»  M.  d'Aiguillon,  depuis  qu'il  est  en  Bretagne,  s'y  conduit 
))  avec  la  plus  grande  application  et  toute  l'intelligence  et  la 

(')  La  dernière  affaire  délicate  qui  se  présenta  fut  la  demande  faite  au  duc  d'Ai- 
guillon par  les  Etats  d'écrire  au  roi  en  faveur  de  MM.  de  la  Gasclierie  et  du  Pargo 
(8  février).  Un  refus  était  dangereux  :  une  acceptation  aurait  mis  d'Aiguillon,  prin- 
cipal auteur  de  leur  arrestation,  dans  une  singulière  posture.  Il  s'en  tira  en  décla- 
rant qu'ignorant  absolument  les  raisons  qui  avaient  occasionné  les  ordres  de  Sa 
Majesté,  il  lui  était  impossible  d'écrire  :  il  ajouta  que  s'il  les  apprenait  par  la  suite, 
et  qu'il  pût  faire  des  démarches  en  leur  faveur,  il  les  ferait  avec  plaisir.  Ces  petits 
subterfuges  étaient  bien  nécessaires  lorsqu'on  avait  affaire  à  des  caractères  aussi 
épineux.  D'Aiguillon  s'est  d'ailleurs  employé,  et  avec  succès,  en  faveur  des  deux 
prisonniers. 

d'Aiguil,lon.  5 


66  L.V    URETAfiNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

»  capacité  possibles...  sa  facilité  pour  le  travail,  le  temps  qu'il 
»  y  donne,  sa  politesse,  lui  ont  mérité  l'estime  et  l'amitié  de 
«toute  la  Bretagne...  »  On  n'aurait  guère  entendu  de  note 
dissidente  que  de  la  part  des  deux  exilés,  surtout  de  M.  de  la 
Gascheric,  qui  conserva  de  son  arrestation  un  ressentiment 
implacable.  Cependant  d'Aiguillon  ne  fut  pas  étranger  aux 
adoucissements  successifs  qui  rendirent  sa  captivité  assez  peu 
terrible.  Après  une  détention  de  quelques  semaines,  M.  de  la 
Gasclierie  obtint  la  permission  de  se  promener  dans  le  châ- 
teau de  Saumur,  puis  de  descendre  dans  la  ville,  puis  d'y  être 
prisonnier  sur  parole  :  à  la  rentrée  du  Parlement,  en  novem- 
bre 1757,  il  put  revenir  à  Rennes,  ainsi  que  M.  du  Pargo. 
Chacune  de  ces  autorisations  avait  été  sollicitée  et  obtenue 
par  d'Aiguillon  :  il  n'en  avait  pas  moins  désormais  un  ennemi 
mortel,  dont  la  haine  était  prête  à  prendre,  pour  se  satisfaire, 
la  première  occasion  qui  pourrait  se  rencontrer. 


CHAPITRE   V 
l'administration  des  grands  chemins  jusqu'en  1764 

De  toutes  les  afTaires  dont  les  Etats  de  1756-1757  eurent  à 
s'occuper  pendant  la  dernière  partie  de  leur  tenue,  la  plus 
importante  fut  sans  contredit  celle  des  grands  chemins.  Rien 
dans  toute  l'histoire  du  commandement  de  d'Aiguillon  en 
Bretagne  n'a  donné  lieu  à  des  attaques  plus  passionnées  que 
celte  administration  des  grands  chemins.  Au  dire  de  témoins 
bien  informés,  elle  seule  aurait  été  cause  de  tous  les  troubles 
de  la  province  (').  On  a  représenté  d'Aiguillon  comme  dévoré 
de  la  passion  de  faire  grand,  ne  connaissant  ni  obstacles  ni 
mesure,  insensible  aux  souffrances  des  malheureux  paysans 
accablés  de  corvées  vexatoires,  violant  sans  pudeur  les  prin- 
cipes et  les  règles  que  lui-même  avait  posés.  Les  Pharaons, 
les  souverains  de  Ninive  ou  de  Babylone  n'auraient  été  ni 
plus  orgueilleux  de  leurs  fastueux  monuments  ni  plus  prodi- 
gues des  peines  et  du  sang  de  leurs  peuples  :  et  la  rigueur 
excessive  des  corvées  qu'il  exigea  aurait  été  justement  punie 
par  une  effroyable  impopularité. 

Ce  tableau  est-il  exact  ?  Il  y  a  de  fortes  raisons  d'en  dou- 
ter :  et  tout  d'abord  ce  fait  essentiel,  que  le  réseau  de  routes 
dont  l'administration  des  intendants  dota  la  France  au  xviii" 
siècle,  et  qui  fut  certes  un  des  plus  grands  services  qu'elle 
ait  rendus  au  pays,  quelque  chèrement  qu'il  ait  fallu  le  payer 
d'ailleurs,  donna  lieu  presque  partout  aux  mêmes  murmures 
et  aux  mêmes  imprécations,  sans  que  nulle  part  les  critiques 
se  soient  trouvées  justifiées.  Qu'on  lise  les  remontrances  du 
Parlement  de  Toulouse  et  de  la  cour  des  aides  de  Montau- 
ban,  en  1756  et  1757,  contre  l'intendant  Lescalopier,  celles  du 

(')  Mémoire  de  l'intendant  Gaze  de  la  Bove,  en  1781  (H.  539).  "Les  soins,  dit-il, 
»  que  d'Aiguillon  s'est  donnés  pour  la  perfection  des  chemins  ont  été  la  cause  pre- 
»  mière  de  tous  les  troubles  qui  ont  régné  dans  la  province  et  de  tous  les  désagré- 
»  ments  qu'il  a  ess-uyés  ». 


08  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

Parlement  de  Besançon  contre  Bourgeois  de  Boynes  en  1758, 
qu'on  considère  les  innombrables  obstacles  suscités  à  Turgot 
dans  son  intendance  de  Limoges  pour  la  réforme  des  corvées, 
qu'on  suive  l'odieuse  campagne  menée  à  Bordeaux  en  1784 
contre  Dupré  de  Saint-Maur,  et  partout  on  trouvera  à  peu  de 
chose  près  les  mêmes  allégations,  dénuées  de  preuves,  que 
celles  des  parlementaires  bretons  contre  d'Aiguillon.  La  mau- 
vaise humeur  des  cours  contre  le  développement  tout  nouveau 
de  la  vicinalité,  qui  joignait  à  d'incontestables  abus  de  grands 
avantages,  mais  qui  dérangeait  leurs  habitudes,  froissait  leur 
antipathie  pour  les  innovations,  et  donnait  par  la  force  même 
des  choses  aux  agents  du  pouvoir  central  de  nouvelles  attri- 
butions, fut  universelle.  Elles  n'eurent  de  goût  pour  la  corvée 
que  lorsqu'un  ministre  éminent  entreprit  de  substituer  à  ce 
système  onéreux  quelque  chose  de  plus  antipathique  encore 
aux  privilégiés.  Mais  jusque-là  leur  attachement  obstiné  aux 
vieilles  coutumes  et  leur  jalousie  innée  envers  gouverneurs 
et  intendants  s'exhala,  contre  tous  les  administrateurs  sans 
exception  qui  s'appliquèrent  à  doter  enfin  leur  pays  de 
bonnes  routes,  en  récriminations  dictées  par  la  passion,  ou 
froidement  calculées  pour  conquérir,  en  flattant  les  préjugés 
et  les  répugnances  de  la  foule  ignorante,  une  popularité  de 
mauvais  aloi. 

Néanmoins,  quelque  suspectes  que  soient  par  elles-mêmes 
les  plaintes  formulées  contre  cette  partie  de  l'œuvre  de  d'Ai- 
guillon, il  importe  de  rechercher  si  elles  ont  pu  avoir  quel- 
que fondement,  et  de  voir  ce  que  fut  sous  lui  l'administration 
des  grands  chemins. 

On  a  voulu,  pour  enlever  à  d'Aiguillon  l'honneur  d'avoir 
développé  dans  des  proportions  jusqu'alors  inconnues  la 
vicinalité  en  Bretagne,  contester  que  tout  fût  à  faire  à  cet 
égard  lorsqu'il  arriva  dans  la  province  et  on  a  prétendu  que 
les  travaux  publics  y  avaient  déjà  reçu  une  forte  impulsion. 
On  a  allégué  le  témoignage  favorable  de  l'intendant  de  Noin- 
tel  qui,  dans  un  mémoire  de  1710,  attribuait  à  la  Bretagne 
l'avantage  d'avoir  les  plus  beaux  chemins  du  royaume,  à 
cause  du  soin  particulier  que  les  Ktats  prenaient  de  cette 
partie  de  l'administration.  Il  semble  bien,  cependant,  en  dé- 
pit de  ce  témoignage  isolé  et  contredit  par  beaucoup  d'autres, 
que  les  résultats  obtenus  fussent  plus  que   médiocres.   Les 


ÉTAT  DES  ROUTES  EN  BRETAGNE  AU  MILIEU  DU  XYIIl"  SIÈCLE         69 

routes  les  plus  nécessaires,  comme  celle  de  Rennes  à  Brest, 
étaient  inachevées;  même  dans  la  plus  belle  saison,  une  voi- 
ture n'y  pouvait  passer  sans  danger  (')  ;  on  ne  pouvait,  en 
1753,  aller  de  Vitré  à  Fougères  sans  risquer  de  périr  dans 
les  boues  (^)  :  M.  de  Montigny,  dans  un  voyage  fait  en  Breta- 
gne en  1752,  voyait  sur  la  plupart  des  routes  des  empierre- 
ments non  encaissés,  formés  de  grosses  couches  de  pierres 
non  cassées  et  se  présentant  par  la  pointe,  impraticables, 
couverts  d'herbes  et  d'épines,  les  accotements  des  deux  côtés 
ruinés,  et  constatait  que  toutes  les  dépenses  faites  par  les 
Etats  pour  les  grands  chemins  l'avaient  été  en  pure  perte  {^). 
Ce  n'était  pas  cependant  que  la  province  n'eût  à  supporter, 
pour  d'aussi  pauvres  résultats,  d'assez  lourds  sacrifices  :  elle 
consacrait  aux  travaux  publics  des  fonds  variant  depuis  1722 
de  100,000  à  300,000  1.  et  portés  en  1752  jusqu'à  000,000  ; 
mais  la  plus  grande  partie  de  cet  argent  était  gaspillée  inuti- 
lement au  profit  d'une  foule  d'ingénieurs,  d'inspecteurs,  de 
piqueurs,  etc.  ;  la  corvée  était  très  rigoureuse  :  le  règlement 
du  6  décembre  1734  y  astreignait  toute  paroisse  dont  une 
partie  quelconque  se  trouvait  à  moins  de  deux  lieues  d'une 
route  en  construction  :  elle  pouvait  être  requise  toute  l'année, 
sauf  les  mois  d'août  et  septembre,  et  chaque  corvéable  pou- 
vait être  appelé  deux  fois  par  mois;  mais  mal  dirigée,  mal 
surveillée,  souvent  éludée,  elle  n'était  qu'une  charge  sans 
utilité.  L'appareil  législatif  était  terrible  pour  les  proprié- 
taires riverains  des  chemins  de  traverse  :  un  arrêt  du  Far- 
inent de  Rennes  du  23  août  1735  leur  enjoignait  de  les 
réparer  et  rendre  praticables  dans  un  délai  de  quinze  jours, 
à  peine  de  50  1.  d'amende,  en  vertu  de  l'art.  49  de  la  cou- 
tume de  Bretagne,  et  cette  obligation  était  bien  autrement 
onéreuse  que  tout  ce  que  d'Aiguillon  a  jamais  pu  exiger  : 
mais  jamais  prescription  ne  fut  aussi  outrageusement  violée; 
quand,  en  1764,  un  des  amis  du  duc  déterra  triomphalement 
cet  arrêt,  bien  propre,  en  ell'et,  à  montrer  dans  quelle  con- 
tradiction le  parlement  se  mettait  avec  lui-même,  ce  fut 
comme  une  résurrection  véritable  d'un  texte  profondément 
oublié  et  auquel  personne  n'avait  jamais  songé  à  se  confor- 

(')  Journal  du  commandement,  I,  410  et  suiv. 

(-)  Dupuy,  L'adminislralion  municipale  en  Bretagne,  p.  257. 

^]  Vignon,  Etudes  sur  l'administration  des  voies  publiques,  II,  333. 


70  LA   BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aICUILLON 

mer.  La  longueur  des  routes  ouvertes  avait  passé  de  80  lieues 
eu  1743,  lors  de  l'arrivée  de  l'ingénieur  en  chef  Cliocat  de 
(irandmaison,  à  près  de  400  en  1753  ('),  sans  que  la  province 
fût  en  état  d'en  recueillir  un  réel  avantage;  car  ces  routes 
mal  construites,  plus  mal  entretenues,  interrompues  par  de 
fréquentes  lacunes,  étaient  à  peu  près  sans  utilité. 

Dès  qu'il  eut  pu  se  rendre  compte  des  côtés  défectueux  de 
l'administration  des  grands  chemins,  d'Aiguillon  chercha  à  y 
remédier,  et  rendit  à  cet  effet,  de  concert  avec  Le  Bret,  dès 
le  5  novembre  1754,  une  ordonnance  qui  s'attaquait  aux  abus 
les  plus  graves  et  apportait  au  régime  de  la  corvée  un  nota- 
ble adoucissement.  Elle  réglait,  dans  le  plus  grand  détail, 
tout  ce  qui  était  relatif  à  la  construction  et  à  l'ouverture  des 
routes,  aux  obligations  des  ingénieurs  et  des  inspecteurs,  des 
généraux  et  des  députés  des  paroisses  :  elle  limitait  à  sept  mois 
par  an,  du  1"'  mars  au  15  juillet  et  du  1"''  octobre  au  15  décem- 
bre, le  temps  pendant  lequel  pouvait  être  exigée  la  corvée  et 
stipulait  que  les  tâches  seraient  divisées  entre  les  paroisses 
et  subdivisées  entre  les  habitants  d'après  les  rôles  de  la  capi- 
tation.  Peu  après,  lorsque  les  Eltats  eurent  à  délil)érer  sur  le 
fonds  des  grands  chemins,  ils  obtinrent  sans  peine  du  com- 
mandant d'autres  adoucissements  encore,  à  savoir  que  la 
tâche  imposée  aux  paroisses  serait  calculée  en  tenant  compte 
de  leur  éloignement  du  lieu  du  travail,  que  les  jours  de  foires 
seraient  exempts  du  travail  de  la  corvée,  etc.,  etc.  :  et  pour 
réprimer  le  développement  abusif  de  fonctionnarisme  auquel 
les  grands  chemins  servaient  de  prétextes,  il  fut  convenu  que 
l'ingénieur  en  chef  remettrait  à  la  commission  intermédiaire 
un  état  exact  de  tous  les  employés,  qu'elle  donnerait  son 
avis  sur  le  nombre  et  sur  les  appointements  convenables  de 
ces  agents,  et  que  l'état  en  serait  arrêté  en  conséquence  de 
cet  avis. 

Ce  qui  valait  mieux  que  ces  dispositions  législatives,  car  le 
mal  venait  beaucoup  moins  des  lois  elles-mêmes  que  de  leur 
inapplication  ou  de  leur  mauvaise  application,  c'était  l'éner- 
gique impulsion  que  d'Aiguillon  s'etlbrça  de  donner  à  cette 
administration  défectueuse  et  arriérée.  Dans  ses  incessantes 
pérégrinations,  à  travers  la  province,  il  accorda  une  attention 

(>)  Mémoire  de  Chocat  deGrandmaison,22déc.  1758,Arch.d'ine-ct-Vil.,C.2272. 


ZÈLE  DU  DUC  d'aiguillon  POUR  LA  CONSTRUCTION  DES  ROUTES      71 

toute  particulière  à  ce  qui  concernait  les  grands  chemins  : 
stimulant  le  zèle  des  ingénieurs,  surveillant  de  près  leur 
conduite  assez  souvent  suspecte,  excitant  les  populations,  la 
commission  intermédiaire,  les  corvoyeurs,  malmenant  assez 
volontiers  les  gens  qui,  dans  des  vues  personnelles,  s'oppo- 
saient <à  des  travaux  véritablement  utiles  ('),  descendant  sur 
les  ateliers  et  se  rendant  compte  de  visu  de  l'inexécution  des 
travaux,  déléguant  aussi  à  des  gentilhommes  ou  notables 
habitants  des  différentes  localités  ces  fonctions  de  surveillance, 
d'Aiguillon  prit  véritablement  à  cœur  de  doter  la  Bretagne 
d'un  vaste  réseau  de  voies  de  communication,  et  il  n'est  pas 
étonnant  que  les  contemporains  aient  été  particulièrement 
frappés  de  cette  partie  de  l'administration  du  duc,  car  la  chose 
se  passait  sous  leurs  yeux  et  c'était  la  première  fois  que  l'on 
voyait  un  commandant  descendre  dans  tant  de  détails  et  se 
mêler  d'aussi  près  de  la  besogne  (^).  L'année  17o6  fut  particuliè- 
rement féconde  à  cet  égard.  La  longue  tournée  que  le  comman- 
dant avait  eu  à  faire  pour  la  défense  des  côtes  avait  pu  l'édi- 
fier sur  l'insuffisance  des  routes  et  il  avait  fait  entreprendre 
un  certain  nombre  de  chemins  pour  relier  les  batteries  éta- 
blies sur  la  côte  entre  elles  et  avec  les  villages  où  les  troupes 
stationnaient  ('').  De  plus,  toutes  les  routes  aboutissant  au 
camp  établi  près  de  Saint-Malo  furent  réparées.  Chocat  de 
Grandmaison  évaluait  à  450  lieues  la  longueur  des  chemins 
spécialement  militaires  qui  furent  faits  ou  réparés  de  1756  à 
1760  (*). 

C'était  quelque  chose,  mais  ce  n'était  pas  assez,  et  d'Aiguil- 
lon ne  tarda  pas  à  reconnaître  que  la  continuation  du  système 
en  vigueur  serait  toujours  insuffisante,  qu'il  ne  fallait  pas 
attendre  de  la  corvée  seule  l'achèvement  de  la  vicinalité,  et 
qu'il  était  indispensable  d'obtenir  des  Etats  une  augmentation 

(')  L'évêque  de  Vannes  s'opposait  à  une  réparation  des  banlieues  de  cette  vîlle, 
parce  qu'elle  devait  entraîner  la  démolition  d'un  couvent  de  Jacobins.  «  Je  me 
propose,  écrit  d'Aiguillon  (15  juin  1762,  Arch.  d'IIle-et-Yil.,  C.  696)  d'ordonner  à 
M.  de  Taille  (l'ingénieur)  d'aller  en  avant  malgré  l'opposition  de  M.  de  Vannes, 
et  je  manderai  à  ce  dernier  ce  que  je  pense  de  l'irrégularité  et  de  l'indécence  de 
son  procédé  ». 

(3)  Mémoire  de  Gaze  de  la  Bove,  1781,  H.  539;  Mémoire  de  M.  du  Closneuf  de 
Helloco  (de  Nantes),  oct.  1774,  H.  645. 

(3)  Circulaire  de  Chocat  de  Grandmaison,  15  avril  1756,  Arch.  Ille-et-Vil.,  C. 
2272. 

(*)  Lettre  de  Chocat  à  Terray,  6  janv.  1771,  H.  541. 


72  LA   BRETAGNE    ET    LE   DUC    d'aiGUILLON 

des  fonds  votés  par  eux  pour  ce  service,  et  votés  souvent 
avec  une  grande  répugnance.  Afin  de  les  y  porter,  il  n'hésita 
pas  à  leur  faire  le  sacrifice  d'une  partie  de  ses  attributions  et 
à  associer  la  commission  intermédiaire  d'une  manière  plus 
iutime  que  par  le  passé  à  tout  ce  qui  concernait  cette  admi- 
nistration, où  son  autorité  n'était  guère  que  nominale.  En  con- 
séquence il  inspira  à  la  commission  des  chemins  pendant  les 
Etats  de  1756-1757  la  plupart  des  articles  d'un  long  rapport 
qui  fut  lu  aux  Etats  le  21  janvier  1757,  approuvé  par  eux  le 
lendemain,  envoyé  en  cour  par  les  commissaires  du  roi  avec 
des  observations  presque  constamment  approbatives,  trans- 
formé en  ordonnance,  et  qui  fut  comme  la  charte  de  l'admi- 
nistration des  grands  chemins  en  Bretagne. 

Il  y  était  convenu  (]ue  les  travaux  seraient  limités  aux 
380  lieues  de  routes  environ  alors  ouvertes  dans  la  province 
et  qu'il  n'y  eu  aurait  jamais  une  plus  grande  longueur  à  la 
fois  en  cours  d'exécution  :  que  les  ponts  et  ouvrages  d'art  ne 
seraient  pas  faits  parla  corvée,  mais  par  adjudication,  sur  les 
sommes  votées  par  les  Etats  pour  les  grands  chemins;  que  les 
portions  de  routes  dépourvues  du  nombre  suffisant  de  corvo- 
yeurs,  soit  à  cause  du  peu  de  population,  soit  à  cause  du  trop 
grand  éloignement  des  paroisses,  seraient  faites  également  à 
prix  d'argent  (art.  16)  :  que  les  fonds  de  la  province  seraient 
employés,  après  les  objets  ci-dessus,  à  payer  l'extraction  et 
l'arrangement  des  pierres  pour  la  construction  des  chemins, 
les  corvoyeurs  étant  alors  dispensés  de  ces  deux  opérations,  et 
ne  demeurant  chargés  que  du  remuement  des  terres  et  du 
charroi  des  matériaux  (art.  12)  ;  que  les  corvoyeurs  de  har- 
nais recevraient  une  indemnité  représentant  la  nourriture  de 
leurs  bestiaux  pendant  leur  travail  (art.  15);  que  les  routes 
de  Rennes  à  Brest,  Rennes  à  Nantes,  Rennes  à  Saint-jNIalo  et 
Rennes  à  La  Gravelle  (La  Gravelle,  entre  Vitré  et  Laval,  sur  la 
frontière  de  la  Rretagne  et  du  Maine)  étant  presque  entière- 
ment faites,  seraient  incessamment  achevées,  de  préférence  à 
tout,  et  qu'il  serait  donné  aux  paroisses  qui  y  auraient  tra- 
vaillé, lors  de  la  marque  des  tâches  d'entretien,  des  assuran- 
ces publiques  et  par  écrit  qu'elles  seraient  à  jamais  déchar- 
gées de  toute  autre  corvée  que  de  l'entretien  des  dites  routes 
"(art.  17).  Les  articles  suivants  stipulaient  que  les  paroisses 
ne  pourraient  être  commandées  pour  la  corvée  à  plus  de  deux 


ORDONNANCE    DE    1757  73 

lieues  de  distance  de  leur  clocher  (')  :  que  la  tâche  de  chaque 
corvéable  serait  d'une  toise  par  livre  de  capitation;  que  la 
tâche  incombant  aux  charretiers  (corvoyeurs  de  harnais)  serait 
répartie  entre  les  autres  (corvoyeurs  de  bras)  ('),  que  les  habi- 
tants des  campagnes  se  retirant  dans  les  villes  resteraient 
encore  pendant  quatre  ans  assujettis  à  la  corvée,  et  que  les 
habitants  des  villes  possédant  biens  dans  les  paroisses  rura- 
les seraient  tenus  de  faire  une  toise  de  chemin  par  50  livres 
de  revenu.  Tous  les  piqueurs,  réviseurs,  inspecteurs,  devaient 
être  remerciés,  la  province  divisée  en  sept  départements 
(plus  tard  en  dix)  avec  un  ingénieur  et  un  ou  deux  sous-ingé- 
nieurs pour  chacun,  subordonnés  à  un  ingénieur  en  chef,  tous 
nommés  par  le  commandant  sur  la  proposition  de  la  com- 
mission intermédiaire  :  l'examen  des  projets  de  travaux, l'ad- 
judication des  entreprises,  l'inspection  des  ouvrages,  devaient 
appartenir  à  la  commission  intermédiaire,  sous  la  surveillance 
générale  et  l'autorité  supérieure  du  commandant  ou  de  l'in- 
tendant et  le  droit  exclusif  pour  eux  d'ordonner  les  travaux, 
d'approuver  les  marchés  et  de  valider  par  leurs  ordonnances 
les  avis  de  paiements  réglés  et  consentis  par  la  commission. 
Moyennant  ces  arrangements,  les  Etats  se  déclaraient  prêts 
à  porter  de  600,000  1.  à  1  million  le  fonds  pour  les  grands 
chemins,  à  condition  d'ailleurs  que  les  400,000  1.  de  surplus 
pussent  être  prises  sur  l'excédent  de  leur  budget,  ou  hors- 
fonds.  D'Aiguillon  conseillait  fortement   au  contrôleur  géné- 

(')  Par  ordonnance  du  31  août  1759  il  fut  décidé  qu'elles  pourraient  l'être  à 
deux  lieues  et  demie  ;  mais  dans  ce  cas,  leur  tâche  était  diminuée  d'un  cinquième. 

(^)  Il  résulte  donc  de  ces  dispositions  qu'il  pouvait  arriver  que  la  tâche  indivi- 
duelle d'un  corvéable  dépassât  la  proportion  réglementaire  d'une  toise  par  livre 
de  capitation,  et  c'est  ce  que  les  ennemis  du  duc  en  1764  se  refusaient  à  consi- 
dérer. De  même  pour  les  tâches  des  paroisses,  h  cause  de  la  distinction  à  élablir 
entre  la  tâche  de  construction  (Une  toise  par  livre)  et  celle  d'entretien,  indépen- 
dante du  taux  de  capitation.  C'est  ce  qu'indiquait  très  nettement  un  article  fort 
important,  l'art.  22.  Il  stipulait  que  les  parties  de  routes  construites  aux  frais  de 
la  province  resteraient,  après  achèvement,  à  la  charge  des  paroisses  quant  aux 
frais  d'entretien.  Or  on  entendait  par  lâche  de  construction  tout  ce  qui  changeait 
la  nature  du  sol,  comme  l'aplanissemonl,  l'empierrement,  etc.,  et  par  tâche  d'en- 
tretien, tout  le  reste.  Le  taux  de  capitation  ne  servait,  lors  de  la  fixation  de  la 
tâche  d'entretien,  qu'à  proportionner  le  travail  entre  les  paroisses,  de  façon  par 
exemple  que  celle  qui  payait  1500  livres  de  capitation  eût  une  lâche  de  deux  tiers 
plus  forte  que  celle  qui  n'en  payait  que  500.  Mais  il  n'était  nullement  impliqué 
qu'elle  n'eût  que  1500  toises  à  entretenir.  La  confusion  systématiquement  faite 
entre  la  construction  et  l'entretien  était  au  fond  de  presque  toutes  les  plaintes  en 
surtaxe  qui  furent  présentées  par  certaines  paroisses. 


74  LA   BRETAGiNE    ET    LE    DUC   d'aIGUILLON 

rai  racceptation  de  ces  offres  et  s'en  promettait  beaucoup  de 
succès  :  «  Je  gémissais,  écrit-il  le  12  février  1757,  de  voir 
»  qu'on  dépensait  tous  les  ans  près  de  120,000  1.  en  appoin- 
»  tements  de  piqueurs,  réviseurs,  inspecteurs...,  qui  vexaient 
»  et  pillaient  les  corvoyeurs  sans  être  d'aucune  utilité  à  l'ou- 
»  vrage;  comme  ils  étaient  presque  tous  protégés,  il  ne 
»  m'avait  pas  été  possible  d'obtenir  leur  suppression.  La 
»  demande  des  Etats  pouvait  seule  m'autoriser  h  l'ordonner, 
»  Les  soulagements  proposés  poitr  les  corvo>/eurs  sont  l'uni- 
))  que  inoyen  cïassurer  la  besogne.  La  corvée  est  bien  plus 
»  onéreuse  dans  celte  province  que  dans  les  autres,  tant  à 
»  cause  de  la  dépopulation,  de  la  dispersion  des  habitants, 
»  de  leur  éloignement  des  grandes  routes  et  de  la  façon  dont 
»  ils  se  nourrissent,  que  de  la  mauvaise  qualité  du  sol  et  des 
»  matériaux,  de  la  rareté  de  ces  derniers,  de  la  distance  des 
»  lieux  où  on  les  trouve  à  ceux  où  l'on  travaille,  de  l'intem- 
»  périe  du  climat,  et  surtout  du  nombre  prodigieux  de  voitu- 
»  res  énormes  qui  passent  continuellement  par  les  routes  de 
»  Brest,  Lorient,  Nantes  et  Saint-Malo,  pour  le  service  des 
»  armements.  Tous  ces  inconvénients  réunis  ne  permettent 
»  pas  d'espérer  qu'on  puisse  jamais  parvenir  à  rendre  les 
»  routes  de  Bretagne  praticables  avec  le  seul  secours  de  la 
»  corvée,  quelque  dureté  qu'on  ait  pour  les  corvoyeurs.  »  Il 
insistait  pour  que  la  permission  de  prendre  les  400,000  1.  sur 
les  hors-fonds  leur  fût  accordée.  «  Il  me  parait  d'autant  plus 
»  essentiel  de  ne  pas  la  leur  refuser  qu'outre  qu'il  en  résul- 
»  tera  un  très-grand  avantage  pour  le  service  du  public  et  le 
»  soulagement  des  habitants  de  la  campagne  qui  sont  écrasés 
»  de  toutes  les  façons,  il  est  nécessaire  de  profiter  des  bonnes 
»  dispositions  où  ils  sont  cette  année  pour  une  partie  contre 
»  laquelle  ils  ont  toujours  été  extrêmement  révoltés...  La 
»  seule  considération  qui  puisse  vous  arrêter  est  la  médio- 
»  crité  de  l'excédent  de  l'état  de  fonds,  qui  se  trouve  bien 
»  réduit  par  la  diminution  des  fermes  (').  Mais  la  cause  de 
»  cette  diminution  est  un  nouveau  motif  pour  vous  détermi- 


(')  La  ferme  des  devoirs,  qui  avait  été  adjugée  en  1754  pour  7,090,0<J0  I.  venait 
de  l'être  pour  6,590,000.  Une  des  principales  raisons  de  cette  diminution  était, 
avec  l'état  de  guerre,  que  l'impôt  et  billot,  droit  qui  se  levait  sur  les  boissons  con- 
jointement avec  les  devoirs,  mais  au  profit  du  roi  et  non  à  celui  des  Etats,  venait 
d'être  augmenté.  La  diminution  réelle  se  cbifTrait  par  environ  70,'XX)  1. 


INTERPRÉTATION    DU    RÈGLEMENT    DE    1757  75 

»  ner  à  ne  pas  refuser  la  demande  que  les  Etats  font  pour 
»  soulager  les  cultivateurs  et  accélérer  une  besogne  à  laquelle 
»  le  public  est  si  intéressé.  Ils  diront  certainement  que  si 
»  le  roi  n'avait  pas  augmenté  de  400,000  1.  la  ferme  de  l'im- 
»  pôt  et  billot  aux  dépens  de  celle  des  devoirs,  ils  auraient 
»  la  liberté  de  disposer  de  cette  somme  pour  un  emploi  aussi 
»  sage  qu'utile,  et  il  est  à  propos  d'étouffer  entièrement  la 
»  fermentation  qui  est  survenue  à  cette  occasion.  »  Le  contrô- 
leur général  ne  crut  pas  cependant,  vu  la  situation  de  l'état 
de  fonds,  pouvoir  autoriser  un  prélèvement  aussi  considéra- 
ble que  celui  qui  lui  était  demandé  et  n'accorda  que  200,000  1. 
En  conséquence  le  fonds  pour  les  grands  chemins  fut  porté 
<\  800,000  1.  :  ce  fut  le  chiffre  le  plus  élevé  qui  ait  été  atteint 
à  cette  époque  ;  car,  malgré  la  promulgation  de  l'ordonnance 
de  1757  conformément  au  programme  des  Etats,  l'identité 
de  vues  qui  s'était  manifestée  pendant  cette  session  entre  le 
commandant  et  la  commission  ne  tarda  pas  à  être  singulière- 
ment altérée. 

Très  différente  en  cfl'et  était  l'interprétation  qu'ils  faisaient 
des  articles  11  et  suivants  du  règlement  de  1757.  La  commis- 
sion croyait  ou  affectait  de  croire  que  les  fonds  votés  pour  le 
soulagement  de  la  corvée  devaient  nécessairement  être  afîectés 
à  cet  usage  et  que  la  règle  d'une  toise  par  livre  de  capitation 
devait  avoir  effet  rétroactif  :  d'Aiguillon  au  contraire  pensait 
qu'il  serait  funeste  à  tous  égards  et  contraire  à  toute  justice 
de  faire  bénéficier  les  corvéables  mutins  ou  retardataires  de 
leur  inaction  les  années  précédentes,  que  l'achèvement  des 
travaux  à  eux  précédemment  imposés  devait  être  la  con- 
dition préalable  de  leur  participation  aux  adoucisscmenls 
stipulés  par  le  règlement  de  1757,  et  qu'il  ne  pouvait  être 
question  pour  l'ensemble  des  corvéables  du  soulagement 
promis  par  les  art.  12  et  15  qu'autant  qu'il  resterait  des 
fonds  disponibles  après  l'exécution  des  travaux  nécessaires 
pour  l'achèvement  des  routes  urgentes  indiquées  à  l'art.  17. 
C'est  dans  cette  vue  qu'une  ordonnance  de  Le  Bret  du  18  mai 
1757  ('),  considérant  que  beaucoup  de  corvéables  n'avaient 
rien  ou  presque  rien  fait  pendant  les  deux  dernières  années 
qu'ils  avaient  été  convoqués,  tandis  que  d'autres  avaient  exé- 

(')  Arch.  IlIe-et-Vil.,  C.  3813. 


76  LA  uretagni::  et  le  duc  d'aiguillon 

cuté  avec  zèle  les  travaux  prescrits,  enjoignait  aux  retardataires 
de  se  mettre  en  règle  pour  le  15  mai  suivant  sous  peine  de  voir 
les  travaux  restant  en  soufTrance  mis  en  adjudication  à  leurs 
frais  et  d'être  déchus  de  toute  participation  aux  soulagements 
promis  aux  corvéables  :  et  en  même  temps  l'intendant  avisa 
la  commission  de  son  intention  de  faire  mettre  en  adjudica- 
tion sur  les  routes  les  plus  urgentes,  à  savoir  celles  de  Rennes 
h  la  Gravelle,  Rennes  à  FJrest,  Rennes  à  Nantes,  Rennes  à 
Saint-l\Ialo,  Rennes  à  Lorient  par  Ploërmel,  les  travaux  pré- 
vus par  l'art.  11,  travaux  qui  épuisaient  entièrement  les  fonds 
votés  et  ne  laissaient  donc  rien  pour  l'application  immédiate 
des  art.  12  et  15  (').  Telle  fut  l'origine  du  conflit.  La  commis- 
sion intermédiaire  protesta  vivement  contre  la  prétendue 
inexécution  des  conventions  passées  avec  les  Etats  ;  la  règle 
d'une  toise  par  livre  de  capitation  ne  serait  pas,  d'après  elle, 
respectée,  puisque  la  répartition  des  tâches  avait  été  faite 
précédemment  sans  aucun  égard  à  ce  principe  :  au  lieu  d'en- 
gager partout  les  travaux,  il  vaudrait  mieux  se  borner  aux 
plus  urgents  et  réserver  de  quoi  se  conformer  à  tous  les  arti- 
cles du  règlement  des  Etats  :  il  avait  été  convenu  qu'on  ne 
travaillerait  que  sur  les  380  lieues  de  routes  actuellement  ou- 
vertes, mais  il  n'avait  pas  été  dit  qu'on  y  travaillerait  partout 
à  la  fois  :  on  ne  pouvait  le  faire  qu'à  la  condition  qu'il  y  eût 
assez  de  fonds  pour  exécuter  tous  les  articles  du  règlement  : 
il  était  donc  nécessaire  de  se  borner,  de  telle  sorte  «  que  les 
»  habitantsdes  campagnes,  fatigués  depuis  si  longtemps  d'une 
))  corvée  accablante,  ne  furent  pas  déchus  d'un  adoucissement 
»  auquel  ils  avaient  tout  lieu  de  s'attendre,  et  dont  la  privation 
»  serait  capable  de  produire  parmi  eux  un  découragement  gé- 
»  néral  »  (*).  «  Si  d'un  côté,  écrivait-elle  à  d'Aiguillon  (^),  il  est 
»  utile  et  désirable  de  voir  promptement  les  chemins  à  leur 
»  perfection,  il  est  encore  plus  important  de  procurer  à  la 
»  portion  laplus  précieuse  des  citoyens  quelques  dédommage- 
»  ments  réels  d'une  corvée  qui  prend  sur  leurs  besoins  et  leur 
»  subsistance...  Nous  ne  saurions  penser  que  des  objets  qui 
»  ont  fixé  les  vœux  et  l'attention  d'une  province  assemblée  et 
»  qui    ont   été   les   motifs  déterminants   dans  la  destination 

(')  Le  Bret  à  la  commission,  14  juin  1757,  .\rch.  d'Ille-et-Vil.,  C.  3813. 
{«)  Avis  de  la  commission,  21  juin  1757,  .\rch.  dllle-et-Vil.,  C.  3813. 
(')  Lettre  du  26  juillet,  Ibid. 


INTERPRÉTATION    DU    RÈGLEMENT    DE    1757  77 

»  qu'elle  a  faite  des  fonds  nécessaires...  puissent  être  misa 
»  l'écart  et  regardés  comme  ne  devant  avoir  aucune  applica- 
»  tion...  Nous  ne  cesserons  de  réclamer  l'exécution  des  arli- 
»  clés  du  règlement  des  Etats  auxquels  MM.  les  Commissaires 
»  du  roi  ont  donné  leur  approbation  et  qui  avaient  été  déjà 
y>  annoncés  dans  tous  les  cantons  de  la  province  comme  le 
»  motif  le  plus  puissant  pour  ranimer  le  courage  abattu  des 
»  citoyens  ». 

Ces  objections,  contraires  à  l'esprit  et  à  la  lettre  du  règle- 
ment, qui  indiquait  expressément  l'achèvement  des  routes 
énoncées  à  l'art.  17  comme  devant  passer  avant  tout,  irri- 
taient singulièrement  Le  Bret  et  surtout  d'Aiguillon,  qui  les 
réfutait  avec  une  impatience  non  déguisée.  «  Si  nous  avions 
»  pu  croire,  répondait-il  à  la  commission,  que  les  Etats 
»  n'avaient  d'autre  but  que  de  faire  faire  à  prix  d'argent  les 
»  tâches  des  corvoyeurs  qui  par  leur  négligence  et  leur  mau- 
»  vaise  volonté  font  depuis  si  longtemps  un  tort  si  considéra- 
»  ble  au  commerce  intérieur  de  la  province,  je  me  serais 
»  bien  gardé  de  supplier  le  roi  d'approuver  le  fonds  qu'ils 
«voulaient  faire;  j'ai  toujours  cru  et  je  crois  fermement 
»  encore  que  les  Etats  ont  toujours  voulu  soulager  les  cor- 
»  voyeurs  avec  égalité,  avec  équité,  et  accélérer  les  travaux 
))  des  grands  chemins;  ces  vues  si  sages  ne  peuvent  être 
»  remplies  qu'en  mettant  tous  les  corvoyeurs  au  même  niveau 
»  et  en  obligeant  par  conséquent  ceux  qui  n'ont  pas  ter- 
»  miné  leur  tâche  de  l'achever  au  plus  tôt;  tel  est  le  but  de 
»  l'ordonnance  contre  laquelle  vous  réclamez...  Toutes  ses 
»  dispositions  sont  aussi  justes  que  sages^  et  si  elles  n'étaient 
»  pas  telles,  vous  n'y  verriez  ni  le  nom  de  Le  Bret  ni  le  mien. 
»  ...  Il  est  constant  que  l'intention  des  Etats  a  été  d'employer 
»  leurs  fonds,  premièrement  et  de  préférence,  à  faire  faire 
»  les  parties  de  routes  ouvertes  sur  lesquelles  le  nombre  suf- 
»  fisant  de  corvoyeurs  ne  se  trouve  pas,  et  ensuite  au  tirage 
»  de  la  pierre,  etc..  Lorsque  l'adjudication  sera  faite,  le 
»  restant  des  fonds,  s'il  y  en  a,  sera  appliqué  aux  soulage- 
»  ments  énoncés  dans  l'art.  12.  Sinon,  comme  l'intention  des 
»  Etats  n'a  jamais  été  de  suspendre  la  confection  des  grands 
))  chemins  qu'ils  ont  arrêté  de  mettre  en  chantier,  les  cor- 
»  voyeurs  rempliront  leur  tâche  comme  par  le  passé,  et  dans 
»  des  temps   plus   heureux  ils  obtiendront  de  plus  grands 


78  LA    liIIETA(;NK    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

»  soulagements  de  la  lilîéralité  fies  Etats...  »  Dans  sa  cor- 
respondance particulière  avec  Le  Bret,  d'Aiguillon  exprimait 
avec  moins  de  ménagement  ce  qu'il  pensait  des  mauvaises 
raisons  de  la  commission  :  «  Il  est  bien  prouvé  (')  que  leur 
»  intention  n'est  que  d'allonger  notre  besogne,  do  l'embrouil- 
»  1er,  afin  de  faire  en  sorte  qu'il  n'y  ait  jamais  ,de  chemins 
»  en  Bretagne  jusqu'à  ce  qu'ils  en  aient  l'administration, 
»  dans  l'espérance  que  les  obstacles  qu'ils  nous  présenteront 
»  à  chaque  instant,  les  plaintes  que  les  Etats  feront  à  chaque 
»  tenue  de  notre  mauvaise  administration,  les  murmures  des 
»  troupes  et  des  voyageurs,  nous  obligeront  à  la  fin  à  désirer 
»  nous-mêmes  d'en  être  débarrassés...  Si  je  croyais  que  le 
»  bien  public  y  gagnât,  je  ne  balancerais  pas  un  moment  à 
»  céder  la  part  que  j'ai  dans  cette  administration  et  je  suis 
»  persuadé  que  vous  feriez  de  même;  mais  je  suis  au  con- 
»  traire  très  convaincu  qu'il  faut  pour  le  bien  public  que 
n  nous  veillions  nous-mêmes  à  cette  besogne  et  que  la  com- 
»  mission  en  soit  totalement  exclue;  je  pense  donc...  qu'il 
»  faut  aller  en  avant  et  se  bien  garder  de  faiblir  sur  la  plus 
»  légère  circonstance,  sans  quoi  tout  sera  perdu...  Vous 
»  devez  donc  les  convoquer  (aux  adjudications),  mais  s'ils  n'y 
»  viennent  pas,  vous  devez  aller  en  avant  et  prendre  acte  de 
M  leur  refus.  Voilà  mon  avis,  et  le  parti  que  je  prendrais  si 
»  j'étais  à  votre  place.  J'y  ajouterais  encore  celui  de  laisser 
»  jaser  les  frondeurs  et  les  bavards.  Vous  voulez  le  bien,  vous 
»  agissez  en  conséquence.  Vos  intentions  sont  bien  connues, 
»  elles  dirigent  votre  conduite,  et  personne  certainement  n'y 
»  peut  trouver  à  dire.  Il  faut  prier  Dieu  de  faire  voir  clair 
))  aux  aveugles,  de  convertir  les  mal  intentionnés,  et  conti- 
)i  nuer  de  faire  le  bien  sans  s'embarrasser  des  clabaudages  de 
»  ceux  qui  ne  veulent  que  le  trouble  et  la  confusion  ». 

Ainsi  fut  fait,  et  l'adjudication  des  travaux  en  question  eut 
lieu  les  29  août  et  1"'  septembre  sans  que  la  commission  osAt 
risquer  l'abstention  systématique  que  Le  Bret  avait  extrême- 
ment redoutée  :  la  reprise  des  travaux  de  corvée  fut  fixée  au 
15  octobre,  et  un  règlement  du  30  oct.  (-),  appliquant  défi- 
nitivement les  principes  promulgués  en  1757,  stipula  pour 


(I)  Aroh.  d'Ille-et-Vil.,  C.  2267. 
(")  H.  540. 


FERMETÉ    Dr    DUC    d'aIGUILLON  79 

les  paroisses  affectées  aux  travaux  des  routes  ouvertes  réduc- 
tion de  leurs  taches  au  prorata  de  leur  capilation,  avec  cette 
clause  toutefois  que  les  corvoyeurs  mutins  ou  paresseux, 
dont  les  tâches  n'étaient  pas  en  état  à  la  fin  de  175G  et  ne  le 
seraient  pas  encore  au  l"''  mars  suivant,  seraient  déchus  de 
cette  faveur,  et  auraient  à  fournir  le  même  travail  que  si  leur 
paroisse  n'avait  obtenu  aucune  diminution.  Ce  n'était  pas 
sans  crainte  que  Le  Bret,  toujours  très  timoré,  agissait  avec 
cette  fermeté  :  mais  il  était  poussé  par  l'énergique  volonté  du 
duc  d'Aiguillon  qui  éludait  tous  les  prétextes  et  rappelait 
fort  sagement  que  le  plus  grand  inconvénient  de  tous  serait 
de  n'avoir  point  de  chemins.  «  Tout  le  monde,  dit-il  dans 
»  une  lettre  du  18  octobre  1757  ('),  en  soutire  et  s'en  plaint 
»  hautement.  Les  paysans  même  en  murmurent,  et  plusieurs 
»  m'ont  prié  de  les  faire  travailler  incessamment,  parce  que 
n  leurs  harnais  sont  crevés  quand  ils  ont  quelque  transport  à 
»  faire,  et  qu'ils  ne  peuvent  se  procurer  le  débit  de  leurs 
»  denrées  ». 

La  légende  des  380  lieues  de  routes  ouvertes  à  la  fois  et 
des  malheureux  corvéables  traînés  avec  inhumanité  à  des 
travaux  excessifs  et  sans  cesse  répétés  est  sortie  de  ces  évé- 
nements. On  voit  ce  qu'il  en  fut  réellement.  Le  règlement  de 
1757  fut  strictement  appliqué,  les  travaux  entrepris  à  la  fois 
furent  ceux  qui  restaient  à  faire  pour  mener  à  bonne  fin  des 
routes  déjà  presque  achevées  et  de  première  importance 
pour  les  communications  de  la  paroisse  et  ils  furent  loin  de 
porter  sur  380  lieues  de  routes,  tout  en  dépassant,  comme  il 
était  juste,  les  proportions  minimes,  50  à  60  lieues  au  plus, 
car  c'était  à  cette  conclusion  qu'aboutissait  l'interprétation 
de  la  commission  ('),  auxquelles  les  commissaires  auraient 
voulu  les  limiter  (^). 

(»)  H.  636. 

(2)  Mémoire  de  Ghocat  de  Grandmaison,  22  déc.  1758,  Arch.  d'IIle-et-Vil.,  G.  2272. 

(»)  Il  est  assez  piquant  de  constater  que  parfois  les  travaux  furent  étendus,  mal- 
gré le  commandant,  à  des  routes  que  celui-ci  eût  laissées  de  coté,  mais  auxquelles 
des  personnalités  puissantes  s'intéressaient.  C'est  ainsi  que  quelques-uns  des  adju- 
dicataires primitifs  ayant  eu  leurs  marchés  résiliés  pour  incapacité  ou  insolvabilité, 
et  de  nouvelles  adjudications  ayant  eu  lieu  en  février  1758,  on  remarque  parmi 
celles-ci  une  somme  de  37,000  I.  affectée  à  une  route  passant  par  Vern,  où  était 
une  terre  célèbre  de  M.  de  la  Chalotais.  D'Aiguillon,  alors  à  Paris,  exprima  à  Le 
Bret  ses  regrets  qu'on  eût  dépassé  les  fonds  votés  par  les  Etats  <.  étant  très  vrai- 
semblable qu'ils  n'auront  pas  le  moyen   d'en  accorder  de  nouveaux   à  la  tenue 


80  l.X    IlUETAGNK    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

La  mauvaise  humeur  que  les  Etats  conservèrent  de  ces  évé- 
nements se  traduisit  entre  autres  choses  par  la  diminution  pro- 
gressive des  fonds  qu'ils  accordèrent  pour  les  grands  chemins  : 
600,000  I.  en  1758,  300,000  en  1760,  300,000  encore  en  1762, 
en  attendant  qu'en  1764  la  noblesse  refusAt  absolument  de 
voter  aucune  somme.  En  vain  d'Aiguillon  leur  fit  encore  des 
concessions  nouvelles  :  en  vain  en  1762  abandonna-t-il  entiè- 
rement à  la  commission  intermédiaire  le  soin  de  passer  elle- 
même  les  adjudications,  et  sacrifîa-t-il  l'ingénieur  en  chef 
Chocat  de  Grandmaison,  devenu  l'objet  d'attaques  acharnées 
dans  la  province  (')  :  en  vain  la  rigueur  des  principes  fléchis- 
sait-elle de  telle  sorte  dans  la  pratique,  grâce  à  la  mauvaise 
volonté  générale  et  au  désordre  persistant,  que  la  reprise  des 
travaux  de  corvée,  fixée  par  d'Aiguillon  au  15  octobre  1757, 
eut  lieu  à  peine  à  la  fin  de  1758  (*)  :  rien  ne  put  réconcilier 
Etats,  commissaires  et  noblesse  avec  cette  administration 
qu'ils  ne  pouvaient  pas  se  résigner  à  voir  en  d'autres  mains 
que  les  leurs.  On  eut  plus  vite  raison  des  répugnances  des 
corvéables  que  de  la  mauvaise  humeur  de  ceux  qui  se  don- 
naient pour  leurs  défenseurs.  C'est  donc  au  milieu  de  dif- 
ficultés singulières  que  d'Aiguillon  travailla,  avec  une  per- 
sévérance et  une  activité  infatigables,  mais  sans  la  précipi- 
tation fiévreuse  qui  lui  fut  reprochée,  à  la  continuation  de 
l'œuvre  entreprise.  Si  nous  en  croyons  la  lettre  qu'il  écri- 
vait à  Saint-Florentin  en  février  1764,  au  moment  où  le  Par- 
lement partant  en  guerre  contre  lui  dénonçait  spécialement 
l'administration  des  grands  chemins  comme  la  principale  de 
ses  vexations,   il  y  avait  alors  800  lieues  de  routes  ouvertes 


prochaine  et  de  plus  qu'ils  n'en  auront  pas  la  volonté  ;  main  je  sens  que  vous 
n'avez  pas  voulu  donner  à  La  Chalotais  le  désagrément  de  laisser  sa  route  impar- 
faite. »  (Lettre  du  24  fév.  1758,  H.  636).  Il  s'en  consolait  d'ailleurs,  la  route  en 
question  étant  réellement  utile  à  la  ville  de  Rennes,  et  Le  Bret  y  voyait  encore 
cet  avantage  que  la  commission  y  ayant  donné  son  consentement  c'était  justifier 
de  plus  en  plus  <■  que  des  considérations  particulières  avaient  le  pouvoir  de  la 
déterminer  même  contre  ses  propres  avis  ou  pour  mieux  dire  contre  les  dilliculiés 
qu'elle  ne  prétend  opposer  qu'aux  commissaires  du  roi.  »  Le  Bret  à  d'.\iguillon, 
19  lév.  1758,  .\rch.  d'Ille-et-Vil.,  G.  2266). 

Cj  Sa  culpabilité  est  possible,  mais  non  pas  certaine.  Lorsque  Gaze  de  la  Bove 
fut  chargé  en  1775,  sur  les  réclamations  du  sieur  Ghocat,  de  tirer  cette  affaire  au 
clair,  sa  conclusion  (.\rch.  d'Illeet-Vil.,  G.  2272)  fut  que  Chocat  avait  plutôt  péché 
par  négligence  et  par  faiblesse  que  par  malhonnêteté. 

(*)  Mémoire  de  Ghocat  de  Grandmaison,  22  déc.  1758,  G.  2272. 


PROGRÈS   DE   LA.    VICINALITÉ    SOUS   d'aIGUILLON  81 

dans  la  province  :  c'était  donc,  en  une  durée  de  huit  ans,  un 
progrès  de  plus  de  moitié  (').  On  avait  été  vite  {-).  Les  popu- 
lations elles-mêmes  se  chargèrent  de  répondre,  quand  elles 
furent  interrogées,  qu'on  n'avait  pas  été  trop  vite  (^).  Lorsque 
les  passions  furent  un  peu  calmées,  tout  le  monde  fut  bien 
forcé  de  le  reconnaître;  vers  1780,  l'aveu  général  était  que  les 
Etats  n'auraient  peut-être  pas  fait  en  cent  ans  ce  qu'il  avait 
fait  en  dix,  et  ce  qu'il  avait  fait  sans  fouler  les  peuples,  per- 
suadés maintenant  de  l'avantage  de  la  facilité  des  communi- 
cations (*).  Maliieureusement  l'état  relativement  prospère 
auquel  il  avait  porté  la  vicinalité  en  Bretagne  au  moment  où 
commença  l'insurrectionmorale  dirigée  contre  lui  ne  se  main- 
tint pas  :  la  mpdicité  des  fonds  accordés  désormais  par  les 
Elats  amena  un  dépérissement  général  (^),  elles  services  ren- 
dus par  l'énergique  administration  de  d'Aiguillon  furent  moins 
grands  et  moins  durables  qu'il  ne  l'eût  souhaité. 

(')  Lellre  du  7  février.  A.  N.,  H.  630.  La  réponse  des  États  au  mémoire  de  Linguet 
adopte  le  môme  cliifîre.  Le  mémoire  déjà  cité  de  Caze  delà  Bove parle  de  950 lieues. 

(*;  "  L'opération  a  été  faite  avec  une  promptitude  étonnante,  dit  Gaze  de  la  Bove 
dans  ses  observatious  sur  l'affaire  Chocat:  elle  e.xigeait  une  grande  activité  de  la 
part  de  l'ingénieur  en  chef....  D'Aiguillon  cherchait  à  profiter  avec  empressement 
d'un  moment  qu'il  n'eût  peut-être  plus  retrouvé  pour  faire  ouvrir  et  perfectionner 
précipitamment,  malgré  toute  réclamation,  un  grand  nombre  de  routes  dont  on 
reconnaît  aujourd'hui  l'utilité  ». 

(3)  CL  chapitre  XL 

(*)  Mémoire  de  Caze  de  la  Bove,  1781  (IL  539). 

(S)  Mémoire  écrit  vers  1770,  H.  538. 


lj'.\lGL'ILLON. 


CHAPITRE  VI 

OPÉRATIONS   MILITAIRES  EN  1757-1758 

Pendant  ces  événements,  notre  rupture  avec  l'Angleterre 
étant  devenue  un  fait  accompli,  d'Aiguillon  allait  se  trouver 
appelé  à  prendre  à  la  guerre  une  part  active.  La  tâche  qui 
lui  incombait  était  difficile  :  il  s'agissait,  avec  des  forces  qui 
ne  dépassaient  pas  au  début  7  à  8,000  hommes,  de  défen- 
dre contre  toute  tentative  de  l'ennemi  des  ports  aussi  éloi- 
gnés que  Brest,  Lorient  et  Saint-Malo,  et  de  protéger  une 
immense  longueur  de  côtes,  sur  toute  l'étendue  de  laquelle  une 
descente  à  l'improviste  était  toujours  possible.  Les  fortifier, 
les  pourvoir  de  batteries  et  d'ouvrages  qui  pussent  sur  chaque 
point  permettre  quelque  résistance  et  donner  aux  renforts  le 
temps  d'arriver,  était  la  tactique  tout  indiquée  :  ce  fut  la  tâche 
à  laquelle  d'Aiguillon  consacra  de  persévérants  efforts.  Après 
avoir,  quelque  temps  après  la  clôture  des  Etats,  pris  quelques 
semaines  de  repos,  il  revint  dans  la  province  au  commence- 
ment de  mai  1757,  et  recommença  sur  les  côtes  la  tournée 
déjà  faite  en  1756.  Il  séjourna  à  Nantes  en  mai,  en  juin  à 
Vannes,  Belle-Ile,  Auray,  Concarneau,  Quimperlé,  en  juillet  à 
Brest,  à  Saint-Mathieu,  en  août  à  Saint-Brieuc,  Saint-Malo, 
Dinan  et  Bennes,  puis  retourna  à  Brest  où  il  passa  la  fin  de 
l'été  et  le  commencement  de  l'automne,  tout  entier  à  des 
projets  d'attaque  contre  les  ports  militaires  anglais  qu'il  avait 
vivement  conseillés  et  qu'il  souhaitait  extrêmement  de  voir 
aboutir.  Se  borner  à  une  défensive  pénible  lui  semblait  into- 
lérable :  il  jugeait  l'olfensive  plus  conforme  à  notre  génie 
national,  plus  exigée  par  les  longs  outrages  que  l'Angleterre 
nous  avait  infligés,  plus  capable  surtout  de  relever  le  moral 
du  pays  et  de  rehausser  notre  considération  en  Europe.  Le 
succès  ne  lui  en  paraissait  nullement  impossible  :  une  ten- 
tative sur  Portsmouth  ou  sur  Plymouth,  en  profitant  de  la 
supériorité  éphémère   (juc  l'escadre  de  M.  de   Gonflans,  qui 


OPÉRATIONS    MILITAIRES    EN    1757-1758  83 

s'armait  alors  h  Brest,  avait  sur  les  flottes  anglaises  de  la  Man- 
che, pouvait  réussir  et  rien  n'empêchait  de  s'y  maintenir  assez 
de  temps  pour  détruire  et  incendier  les  ports,  magasins  et 
arsenaux  :  mais  il  importait  de  profiter  du  moment  favorable, 
qui  sans  doute  ne  se  retrouverait  plus,  car  il  fallait  s'attendre 
à  ce  que  nos  ennemis  sortissent  rapidement  de  l'état  de  désor- 
ganisation et  de  stupeur  où  les  avait  trouvés  le  commence- 
ment de  la  guerre,  et  à  ce  que  la  France  au  contraire  perdit 
bientôt  l'apparence  de  supériorité  que  lui  avaient  value  quel- 
ques succès  imprévus.  Conquérir  la  paix  par  quelque  coup 
d'éclat  était  le  seul  moyen  d'éviter  que  l'épuisement  du 
royaume  ne  nous  contraignît  ensuite  à  la  subir.  «  Nous  nous 
»  ruinons  de  plus  en  plus,  écrivait  d'Aiguillon,  le  royaume 
»  s'épuise,  et  si  nous  n'en  imposons  pas  au  plus  tôt  à  l'Eu- 
»  rope  par  quelque  coup  de  vigueur  qui  oblige  les  Anglais 
»  à  demander  la  paix,  je  crains  bien  que  nous  ne  soyons 
»  nous-même  forcés  à  la  faire  faute  d'hommes,  de  mate- 
»  lots  et  d'argent.  11  faut  courir  les  provinces  pour  con- 
»  naître  l'excès  de  leur  misère  et  le  peu  de  ressources  qu'on 
»  en  peut  tirer  désormais.  Les  campagnes  sont  désertes,  le 
»  peuple  est  écrasé,  et  la  noblesse  est  fort  mécontente  du 
»  gouvernement,  surtout  depuis  la  guerre  d'Allemagne,  con- 
»  tre  laquelle  elle  a  des  préjugés  insurmontables  ».  Cette 
lettre,  qui  fait  honneur  à  la  justesse  de  son  coup  d'œil,  est 
du  17  octobre  1757  ('),  alors  que  nous  n'avions  encore  éprouvé 
aucun  revers  grave,  trois  semaines  avant  ce  désastre  de  Ros- 
bach  qui,  du  propre  aveu  de  Bernis,  commença  seulement  à 
lui  dessiller  les  yeux  et  à  lui  dévoiler  notre  irrémédiable  fai- 
blesse. D'Aiguillon  prophétisait  en  vain  :  ni  le  ministère,  ni 
la  marine  n'avaient  assez  d'énergie  pour  oser  tenter  semblable 
entreprise  et  l'ordre  arriva  en  octobre  de  cesser  les  arme- 
ments. 

Au  lieu  de  l'exécution  de  ces  vastes  projets,  c'était  de  misé- 
rables tracasseries  que  d'Aiguillon  était  obligé  de  s'occuper  : 
conflits  avec  les  bureaux  de  la  guerre  pour  la  subsistance  des 
troupes,  conflits  avec  la  commission  intermédiaire  pour  le 
casernement  et  pour  l'imposition  des  milices  (^),  conflits  de 

(')  Arch.  guerre,  vol.  3452. 

(2)  Les  États  avaient  abonné  cette  imposition,  en  1734,  pour  188,0501.;  ils  pré- 
tendaient ne  pouvoir  rien  imposer  au-delà  de  cette  somme,  mais  le  ministère  sou- 


Bi  L.V    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

préséance  avec  la  marine  pour  tles  questions  d'étiquette  ('), 
ou  pour  le  commandement  des  batteries  et  retranchements  de 
la  rade  de  IJrest,  que  les  deux  armées  de  terre  et  de  mer  se 
disputaient.  D'Aiguillon  en  fit  d'ailleurs  le  sacrifice,  au  moins 
momentanément  :  «  Je  céderai  d'autant  plus  aisément  à  M.  du 
»  Guay,  écrit-il  avec  une  amère  ironie  (-),  le  commandement 
»  qu'il  prétend  avoir,  que  les  batteries  et  les  retranchements 
»  dont  il  s'agit  sont  à  présent  dans  le  meilleur  état  de  défense 
»  et  couverts  par  les  postes  que  j'ai  mis  en  avant  :  mais  si  les 
»  Anglais  paraissaient  assez  en  force  pour  nous  y  faire  crain- 
»  dre  une  entreprise,  je  crois  que  vous  ne  désapprouveriez 
»  pas  que  je  revendiquasse  tous  mes  droits,  et  je  suis  per- 
»  suadé  que  pour  lors  on  ne  me  les  disputerait  pas  ». 

On  sait  que  le  cas  ne  se  présenta  point  et  que  les  Anglais 
ne  firent  cette  année-là  aucune  tentative  sur  les  côtes  de  Bre- 
tagne. En  novembre  1757,  après  en  avoir  reçu  la  permission 
du  roi,  d'Aiguillon  quitta  la  province  et  alla  passer  l'hiver 
dans  ses  terres,  laissant  les  côtes  bretonnes  sous  la  surveil- 
lance de  six  de  ses  lieutenants,  MM.  de  Grossolles,  de  Saint- 
Pern,  de  Balleroy,  de  Gronembourg,  de  Sainte-Croix  et  de 
Polignac.  11  revint  à  son  poste  dans  les  premiers  jours  de 
mai  1758,  au  moment  où  il  venait  d'être  élevé  au  grade  de 
lieutenant-général . 

Il  commença  comme  d'ordinaire  sa  tournée  par  les  côtes 
méridionales  de  la  Bretagne  et  se  trouvait  à  Port-Louis  lors- 
qu'il reçut  la  nouvelle  du  débarquement  à  Cancale  du  duc 
de  Marlborough  et  de  15  à  16,000  Anglais,  qui  ne  tardèrent 
pas  à  paraître  devant  Saint-ÎNIalo  et  à  se  rendre  maîtres  de 

tenait  que  la  concession  faite  aux  Etats  en  1734  n'avait  été  que  la  permission 
d'imposer  à  leur  gré  et  sous  leur  surveillance  la  somme  nécessaire  pour  les  besoins 
du  service,  à  (juelque  cliifTre  qu'elle  s'élevât.  Or,  en  1757,  la  guerre  amenant  une 
notable  élévation  de  frais,  l'arrêt  du  conseil  du  20  fév.  fixa  la  part  de  la  Bretagne  à 
416TO6  I.  5  s.  6  d.  La  commission  fit  une  vive  résistance  avant  d'imposer  celte  som- 
me, et  elle  ne  se  résigna  qu'à  grand'peine,  à  la  pluralité  des  voix  des  commissaires 
du  clergé  et  du  tiers  contre  ceux  de  la  noblesse,  et  après  qu'une  assemblée  générale 
des  commissaires  diocésains  eut  décidé  à  une  faible  majorité  de  faire  l'imposition 
de  la  somme  demandée.  <>  Voilà  la  commission  tout  à  fait  montée  sur  le  ton  des  Etats, 
et  par  conséquent  insupportable  »  remarquait  1  évêque  de  Rennes  (14  juin  1757,  H. 
550)  à  propos  de  ces  incidents. 

(•)  Dès  1756,  un  violent  conflit  s'était  élevé  entre  d'Aiguillon  et  les  autorités 
maritimes,  à  propos  de  visites.  La  marine  repoussait  la  prétention  du  commandant 
d'être  visité  le  premier  à  son  entrée  dans  la  ville  de  Brest. 

C-}  Lettre  au  marécbal  de  Belle-Islo,  10  juillet  1757.  A.  G.  vol.  34C7. 


DÉBARQUEMENT    DES    ANGLAIS  85 

Saint- Servan  (4  juin).  Le  commandant  accourut  en  toute  hâte 
à  Rennes,  où  il  arriva  le  7  juin,  puis  à  Dinard,  d'où  il  passa  à 
Saint-Malo,  précédant  de  sa  personne  les  troupes  qu'il  avait 
appelées  et  les  gentilshommes  qui  accouraient  en  foule  pour 
oflrir  leurs  services  ('),  car  il  importait  d'encourager  les  habi- 
tants, qui  saluèrent  son  arrivée  dans  leurs  murs  par  de  vives 
acclamations.  Après  avoir  pourvu  aux  besoins  les  plus  urgents 
de  la  défense,  il  revint  à  Dinard  hâter  l'arrivée  des  troupes 
et  il  se  préparait  à  les  mener  au  combat,  lorsque  l'ennemi, 
jugeant  l'occasion  perdue,  battit  en  retraite  le  10  juin,  suivi 
de  près  par  le  commandant  qui  ne  se  consola  pas  facilement 
de  voir  lui  échapper  une  proie  assurée  et  qui  appelait  de  tous 
ses  vœux  une  occasion  de  faire  enfin  aux  Anglais  plus  de  mal 
que  de  peur  (^).  A  part  quelques  bâtiments  qu'ils  incendièrent 
dans  la  rade  de  Saint-Servan  et  qu'un  peu  plus  de  hâte  de  la 
part  de  leurs  propriétaires  aurait  pu  mettre  à  l'abri,  ils  ne 
tirèrent  aucun  profit  de  cette  expédition.  Elle  aurait  pu  leur 
coûter  cher  si  M.  de  Redmond,  qui  était  à  Pontorson,  s'était 
porté  sur  Cancale  pour  leur  en  barrer  la  route  et  les  prendre 
entre  deux  feux  :  mais  cet  officier  resta  inactif  (■'). 

L'incertitude  où  l'on  était  sur  les  projets  de  l'ennemi  et 
l'opinion  la  plus  répandue  que  Brest  devait  être  particulière- 
ment menacé  rappela  bientôt  d'Aiguillon  dans  cette  ville 
(23  juin),  puis  à  Saint-Mathieu  où  il  passa  les  mois  de  juillet 
et  d'août,  tandis  que  les  Anglais,  renonçant  provisoirement  à 
tenter  la  fortune  en  Bretagne,  allaient  détruire  les  forts  et 
l'artillerie  de  Cherbourg  et  y  capturer  vingt-sept  bâtiments 
(août  1758).  C'est  à  Saint-Mathieu  que  d'Aiguillon  fut  averti, 
le  5  septembre  au  soir,  du  débarquement  à  Saint-Brieuc  de 
12  à  13,000  Anglais  sous  les  ordres  du  général  Bligh. 

Des  vingt  bataillons  de  troupes  réglées  dont  d'xViguillon 
disposait  à  ce  moment  solennel,  douze  étaient  à  Brest,  trois 
à  Lorient  et  Port-Louis,  un  au  Croisic,  un  à  Tréguier,  un  à 
Saint-Servan,  deux  à  Belle-Ile  (*).   Il  expédia  en  toute  hâte 

(')  Lettre  de  d'Aiguillon,  de  Dinard,  8  juin,  A.  G.  .3493. 

(2)  Lettre  de  d'Aiguillon,  13  juin,  A.  G.  3493. 

(•')  Relation  de  la  descente  des  Anglais  à  Cancale,  Arch.  marine,  B*  474.  D'Ai- 
guillon fut  considéré  généralement  comme  le  sauveur  de  Saint-Malo.  Dans  une 
lettre  du  24  juin  1758  (H.  637),  le  Malouin  Gournay  félicite  et  remercie  d'Aiguil- 
lon de  l'immense  service  rendu  à  ses  compatriotes. 

(*)  Emplacement  des  forces  en  Bretagne,  4  sept.  1758,  .\  G.  3496. 


86  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC   d'aIGUILLON 

(les  courriers  aux  clifTérents  corps  disponibles  ('),  leur  fixa 
pour  rendez-vous  Lamballe,et  se  dirigea  lui-même  vers  cette 
ville  sans  perdre  un  instant,  devançant  les  régiments  Royal- 
Vaisseaux,  Bourbon,  Brissac,  Quercy  e^  Bresse,  qui  étaient  à 
Brest  et  auxquels  il  avait  donné  ordre  de  se  mettre  en  route 
sur-le-champ.  Tout  dépendait,  en  cet  instant  décisif,  de  la 
promptitude  de  nos  opérations  et  c'est  à  elle  que  d'Aiguillon 
a  dû  sa  victoire  de  Saint-Cast,  Sa  marche  fut  extrêmement 
rapide:  parti  de  Brest  à  une  heure  du  matin, il  arriva  à  Lam- 
balle  dans  la  nuit  du  6  au  7;  et  celle  des  troupes  ne  le  fut 
guère  moins  :  elles  marchèrent,  écrit  le  subdélégué  Vedier, 
comme  si  elles  avaient  eu  des  ailes  aux  pieds.  (îràce  à  ces 
heureuses  dispositions,  d'Aiguillon  se  tenait  pour  assuré 
d'avoir  réunis  à  Lamballe,  dès  le  9,  douze  bataillons  de  trou- 
pes de  ligne,  cinq  de  milices  garde-côtes,  le  régiment  de  dra- 
gons de  Marbeuf  et  treize  pièces  de  canon,  soit  en  tout  envi- 
ron 10,000  hommes,  dont  2,500  garde-côtes,  avec  lesquels  il 
pourrait  offrir  la  bataille  à  l'ennemi.  A  voir  l'ardeur  et  la 
confiance  des  troupes,  il  ne  doutait  nullement  du  succès  et  il  se 
disposait  à  pousser  vigoureusement  l'attaque.  «  La  meilleure 
méthode,  à  ce  que  j'ai  ouï  dire,  écrivait-il  le  7  septembre,  est 
de  marcher  droit  et  vite  aux  ennemis  lorsqu'on  les  sait  quel- 
que part,  de  faire  de  bonnes  dispositions  et  de  se  fier  un  peu 
à  la  Providence  ».  Le  8,  il  se  porta  à  Plancoët,  sur  l' Argue- 
non. 

En  ce  moment  l'ennemi,  après  quelques  tentatives  pour 
s'établir  à  Dinard,  après  avoir  porté  une  dévastation  systé- 
matique dans  les  environs  de  Saint-Briac,  renonçant  à  l'atta- 
que qu'il  avait  sans  doute  méditée  à  l'origine  contre  Saint- 
Malo,  arriva  à  Saint-.lacut  et  au  Guildo,  et  campa  à  droite  de 
l'Arguenon.  Le  9,  il  franchit  ce  cours  d'eau  près  de  son  em- 
bouchure. Fort  heureusement  cette  opération  lui  coûta  beau- 
coup de  temps.  Des  gentilhommes  et  des  habitants  du  pays, 
MM.  de  la  Ville  es  Comtes,  de  Prémorvan  et  surtout  Rioust 
des  Villes  Audreins,  opposèrent  une  résistance  opiniâtre,  dont 
l'ennemi  ne  triompha  qu'après  vingt  six  heures  de  lutte  (^) .  Leur 

(')  Il  fallut  laisser  d'importantes  garnisons  à  Brest  et  à  Lorient  où  l'on  redoutait 
que  les  Anglais  ne  fissent  quelque  tentative  à  l'iniproviste,  en  l'absence  de  la  plus 
grande  partie  de  nos  forces.  On  ne  toucha  pas  non  plus  à  la  garnison  de  Belle-Ile. 

(*)  Lettre  de  Rioust  des  Villes  Audreins,  à  Perroud,  ingénieur  des  ponts  et 


SAINT-CAST  87 

héroïsme,  qui  devait  permettre  à  nos  troupes  d'arriver  à  temps 
pour  rejoindre  l'ennemi,  fut,  avec  la  rapidité  des  mouve- 
ments de  d'Aiguillon,  la  véritable  cause  de  la  brillante  vic- 
toire du  surlendemain. 

Ayant  enfin  franchi  cet  obstacle  vers  les  quatre  heures  du  soir, 
les  Anglais  allèrent  camper  le  10  à  Matignon  suivis  de  près 
par  d'Aiguillon,  dont  les  forces  étaient  maintenant  à  peu  près, 
mais  non  pas  encore  complètement  concentrées.  Jugeant  leur 
position  de  Matignon  assez  forte,  il  préféra  remettre  l'atta- 
que au  surlendemain,  lorsque  Royal-Vaisseaux  et  l'artillerie 
seraient  arrivés.  Il  comptait  alors  l'aborder  de  front,  tandis 
que  deux  colonnes  dirigées,  l'une  du  côté  de  la  baie  de  la 
Fresnaye,  l'autre  par  le  Guildo,  se  rejoindraient  derrière 
l'ennemi  et  lui  couperaient  toute  retraite.  Mais  Bligh  décampa 
pendant  la  nuit  et  se  dirigea  vers  l'anse  de  Saint-Cast,  où 
l'attendaient  ses  vaisseaux  (').  Fort  heureusement,  M.  de  Broc 
avait  été  chargé  par  d'Aiguillon  de  ne  pas  le  perdre  de  vue 
et  de  le  harceler  par  des  attaques  continuelles,  de  sorte  que 
les  Anglais  marchèrent  lentement.  Ils  ne  commencèrent  leur 
embarquement  le  11  qu'à  sept  heures  du  matin,  et  une  grande 
partie  de  leurs  troupes  était  encore  à  terre  lorsque  sur  les 
neuf  heures  d'Aiguillon  arriva  sur  les  hauteurs  de  Saint-Cast  à 
la  tête  du  régiment  de  Marbeuf  et  de  quelques  détachements 
de  grenadiers,  bientôt  suivi  de  toute  l'armée  française,  qui 
avait  marché  avec  une  incroyable  rapidité.  D'Aiguillon  décida 
l'attaque  sur-le-champ  pour  profiter  de  cet  instant  critique  où 
une  troupe  opérant  son  embarquement  est  affaiblie  par  l'ab- 
sence des  hommes  ayant  déjà  réussi  à  gagner  le  large  et 
gênée  dans  ses  moyens  de  défense,  et  le  feu  commença  immé- 
diatement (^).  A  mesure  que  les  troupes  arrivèrent,  d'Aiguil- 
lon les  partagea  en  quatre  colonnes  :  à  gauche,  les  régiments 

chaussées,  relatant  l'affaire  du  Guildo,  11  juillet  1778,  Arch.d'IUe-et-Vil.,  G.  2255. 
Relation  du  curé  de  Saint-Cast,  p.  p.  M.  Le  Court  de  la  Villethassetz,  Revue  de 
Bretagne,  1858. 

(')  D'après  plusieurs  récits,  ce  serait  par  la  désertion  d'un  dragon  du  régiment 
de  Marbeuf  que  le  général  anglais  aurait  été  prévenu  de  l'approche  de  d'Aiguillon, 
qu'il  ignorait,  et  de  l'arrivée  de  l'armée  française,  qu'il  croyait  impossible.  Le  rec- 
teur de  Saint-Cast  admet  l'histoire  du  dragon,  mais  pense  que  ce  fut  une  ruse  de 
d'Aiguillon  pour  faire  peur  à  l'ennemi  et  le  décider  à  se  rembarquer  (Relation  éma- 
nant de  d'Aiguillon  lui-même  (A.  M.,  B*  74). 

(')  Lettre  non  signée,  émanant  d'un  garde-côte  et  écrite  de  Plancoot,  le  11  sep- 
tembre (A.  G.  3496). 


88  LA   BRETAGNE    ET    LE   UUC    d'aIGUILLON 

de  Boulonnais,  de  Brie,  les  bataillons  de  milice  de  Marniande 
et  de  Fontenay-lc-Comte,  et  le  premier  bataillon  de  volon- 
taires étrangers,  sous  le  commandement  de  M.  d'Aubigny, 
assisté  du  chevalier  de  Bedmont  ;  cette  aile  avait  ordre 
d'attendre  pour  engager  l'action  que  la  colonne  de  droite,  à 
la  tète  de  laquelle  d'Aiguillon  allait  se  mettre  lui-même,  eût 
commencé  l'attaque  ;  au  centre,  M.  de  Broc,  avec  les  dra- 
gons de  JNIarbeuf,  auxquels  on  avait  fait  mettre  pied  à  terre, 
et  quelques  détachements  d'infanterie  ;  en  arrière  et  en  réserve, 
le  chevalier  de  Saint-Pern  avec  le  régiment  de  Penthièvre  et 
le  3™°  bataillon  des  volontaires  étrangers  ;  enfin,  à  droite,  la 
principale  colonne,  sous  ]\I.  de  Balleroy,  composée  des  régi- 
ments Royal- Vaisseaux,  de  Bourbon,  de  Bresse,  de  Brissac 
et  de  Quercy.  C'est  à  celle-ci  que  d'Aiguillon  réservait  le  rôle 
d'engager  le  combat;  mais  elle  perdit  du  temps  à  chercher 
un  chemin  pour  descendre  sur  la  plage,  et  l'impatience  de 
d'Aubigny  ne  lui  permettant  pas  d'attendre,  il  commença 
l'attaque  avant  que  la  colonne  de  droite  eût  paru.  Vigoureu- 
sement abordés,  malgré  le  feu  terrible  de  leurs  vaisseaux, 
qui  fit  parmi  les  régiments  de  Bourbonnais  et  de  Brie,  les 
plus  éprouvés  dans  cette  journée,  d'assez  nombreuses  victi- 
mes, les  Anglais  furent  bientôt  enfoncés  ;  l'apparition  des 
colonnes  de  la  droite  et  du  centre  acheva  de  mettre  la  dé- 
route parmi  eux;  ils  furent  jetés  à  la  mer  ou  forcés  de  se 
rendre,  et  notre  artillerie  coula  trois  de  leurs  bateaux  qui 
fuyaient  vers  leur  flotte,  chargés  de  soldats  (').  Aussi  est-il 
difficile  de  supputer  exactement  les  pertes  de  l'ennemi,  qui 
laissa  sur  la  plage  environ  1100  morts  et  732  prisonniers, 
dont  une  dizaine  d'officiers  supérieurs  et  des  premières  mai- 
sons d'Angleterre  (*),  mais  qui  perdit  encore  pas  mal  de 
monde  noyé.  La  nôtre  fut  de  4  à  500  hommes  tués  ou  blessés; 
'elle  porta  principalement  sur  les  régiments  de  Brie  et  de 
Boulonnais  qui  avaient  eu  à  traverser  un  vaste  terrain  décou- 

(')  Relation  de  l'ingénieur  INIagin,  p.  p.  M.  de  La  Borderie,  dans  les  Mémoires 
de  la  société  archéologique  des  Côtes-du-Nord,  1885-1886.  Cette  relation  écrite  dès 
le  22  septembre  1758  se  distingue  par  un  ton  de  véracité  qui  inspire  confiance.  — Le 
récit  exact  et  circonstancié  de  Rioust  des  Villes  Audreins  (Recueil  des  pièces  sur 
Sainl-Cast,  p.  p.  la  Société  archéologique  des  Côtes-du-Nord,  1858),  n'attribue  pas 
moins  formellement  au  commandant  en  chef  l'ordre  de  l'attaque  et  les  disposi- 
tions qui  procurèrent  la  victoire. 

{-)  Entre  autres,  lord  Frederick  Cavendish,  frère  du  duc  de  Devonshire. 


SAINT- CASÏ  89 

vert  sous  le  feu  des  vaisseaux  anglais  pour  aller  aborder 
l'ennemi,  et  elle  fut  proportionnellement  plus  forte  en  officiers 
qu'en  soldats.  Mais  il  ne  faudrait  pas  en  conclure,  comme  on 
a  cherché  souvent  à  le  faire  accroire,  que  les  autres  parties 
de  l'armée  française  n'aient  rien  fait,  ni  que  d'Aiguillon  n'ait 
été  que  simple  spectateur  de  l'action  :  il  y  prit  une  part  ac- 
tive, et  resta  pendant  les  quatre  heures  environ  que  dura  le 
combat  sous  le  feu  de  l'artillerie  anglaise,  soit  sur  la  plage, 
soit  près  des  moulins  d'Anne  et  du  Chesne,  ses  deux  points 
d'observation  (M. 


(')  Sur  ce  point,  les  relations  contemporaines  de  l'événement  sont  unanimes  : 
«  Notre  général,  écrit  un  des  combattants  de  Saint-Cast  à  un  de  ses  amis  de  Paris 
(Bib.  de  l'Arsenal,  ms.  6607,  i°  144)  s'est  distingué  de  toutes  les  façons,  s'est  mon- 
tré partout,  et  a  fait  voir  le  sang-froid  et  la  sagacité  d'un  homme  consommé  dans 
le  métier  ».  —  «  De  l'aveu  de  tout  le  monde,  dit  une  autre  lettre,  écrite  le 
12  septembre  du  château  de  la  Villethéart,  dWiguiilon  s'est  comporté  avec  une 
habileté  et  une  bravoure  peu  communes.  »  On  lit,  dans  le  récit  de  Rioust  de 
Villes  Audreins  :  «  Notre  général  en  chef  fut  toujours  très  exposé,  courant  sans 
cesse  du  moulin  d'Ayineau  moulin  du  Chesne,  ses  deux  points  d'observation  ;  le 
duc  pensa  être  emporté  par  un  boulet,  au  pied  de  ce  dernier  moulin,  el  plusieurs 
bombes  arrivèrent  tout  près  de  lui  .>  (Recueil  de  pièces  sur  Saint-Cast,  p.  p.  la 
Société  archéologique  des  Côtes-du-Nord,  Saint-Brieuc,  1858).  —  Un  ofticier  de 
Boulonnais,  dans  une  lettre  écrite  dès  le  11  au  roi,  s'exprime  en  ces  termes  : 
<■  On  ne  saurait  donner  trop  d'éloges  du  duc  d'Aiguillon  :  semblable  au  dieu  de  la 
guerre,  il  inspirait  aux  troupes  l'ardeur  et  la  confiance  dont  lui-même  était  péné- 
tré ».  —  Cf.  les  différentes  relations  de  la  bataille,  celles  de  Magin.  de  dom  .larnin, 
prieur  de  l'abbaye  de  Saint-Benoît  à  Saint-Malo  (Bib.  nat.  ms.  19829),  celle 
du  recteur  de  Saint-Cast,  celle  que  d'Aiguillon  lui-même  a  laissée  écrite  de  sa 
main  (A.  M.  B*  74,  î°  291).  Il  faut  ajouter  à  ces  témoignages  le  récit  du  duc 
de  Luynes  (XVII,  669),  celui  de  Voltaire  dans  son  l'ircis  du  siècle  de  Louis  XV 
(Beuchot,  XV,  370)  et  la  poésie  populaire  bretonne,  qui  a  insisté  avec  complaisance 
sur  cette  victoire  glorieuse  et  qui  est,  comme  on  l'a  justement  remarqué,  cons- 
tamment favorable  au  duc  d'Aiguillon.  Elle  rapprocha  Saint-Cast  de  la  prise  de 

Minorque  : 

Je  chante  d'Aiguillon 
Qui  de  la  France  est  l'appui  : 
Il  ressemble  à  son  oncle 
On  dirait  que  c'est  lui. 

Tous  deux  également. 
Des  .Vnglais  la  terreur 
Par  les  plus  grands  exploits, 
Signalent  leur  valeur. 

Richelieu  de  Mahon, 
Déloge  les  Anglais 
Et  l'autre  à  Saint-Malo 
Rend  vainqueurs  les  Français. 

Le  nom  de  d'Aiguillon  donna  lieu  à  quantité  de  plaisanteries  d'un  goût  douteux  ; 


90  LA    BRETACiiNE    ET    LE    DUC    d'aIGLILLON 

Tel  fut  ce  combat  de  Saint  Cast,  une  des  journées  si  rares 
dans  notre  histoire  où  nous  eûmes  la  chance  de  vaincre  les 
Anglais  en  bataille  rangée.  Il  serait  exagéré  sans  doute  de 
vouloir  le  présenter  comme  une  grande  victoire;  ni  le  nom- 
bre des  troupes  engagées,  ni  les  conditions  dans  lesquelles 
eut  lieu  la  rencontre  ne  la  permettaient,  mais  il  n'en  était  pas 
moins  un  avantage  réel  et  important  par  ses  conséquences, 
honorable  pour  le  soldat,  qui  avait  vaillamment  fait  son 
devoir,  pour  le  général,  qui  avait  habilement  pris  les  disposi- 
tions nécessaires,  pour  les  nobles  Bretons  qui  avaient  pris 
comme  volontaires  une  part  importante  à  la  délivrance  de 
leur  patrie  (').  Il  y  eut  ce  jour  là  de  la  gloire  pour  tout  le 
monde  ;  aussi  ne  saurait-on  trop  déplorer  que  l'esprit  de  parti 
se  soit  appliqué  plus  tard  à  obscurcir  ce  qui  était  si  clair  au 
premier  moment,  à  attribuer  tout  le  mérite  aux  uns  pour  le 
retirer  aux  autres,  et  à  défigurer  le  rôle  du  général  en  chef, 
dont  les  témoins  oculaires  sont  unanimes  à  louer  le  courage 

Dans  leurs  fanatiques  transports 
Les  Anglais  ravagèrent  nos  ports. 
Mais  à  la  fin  ils  ont  reçu 
Des  coups  d'Aiguillon  dans  le  eu. 

Quand  on  étrillait  ces  vauriens, 
Quoiqu'ils  ne  soient  pas  bons  chrétiens 
Ils  criaient  en  regagnant  l'eau 
Sed  libéra  }ios  a  malo. 

On  ne  peut  guère  citer,  comme  document  contemporain  défavorable  au  duc,  que 
la  relation  du  recteur  de  Saint-Denoual  qui  lui  reproche  trop  de  lenteur. 

Toutes  les  villes  de  Bretagne  célébrèrent  la  victoire  par  des  réjouissances  su- 
perbes, et  firent  à  d'Aiguillon,  lorsqu'il  entra  dans  leurs  murs,  des  réceptions 
enthousiastes.  Les  Elats  de  1758  firent  frapper,  en  commémoration  de  Saint-Cast, 
une  médaille  où  le  nom  de  d'Aiguillon  ne  manqua  point  d'être  mentionné  : 

Ludovico  XV  Fr.  et  Nav.  Régi 
Virtus  nobilitatis  et  populi  armorici. 
Anglis  ab  Aiguillonio  dure  profligatis. 
Ad  Sanctum  Castum  anno  MDCGLVIIl. 

(')  A  citer  particulièrement  les  noms  du  marquis  de  Cucé  (blessé),  de  MM.  de 
Saint-Pern,  de  Galan,  de  Robien  (blessés),  de  Kcrguézec  (blessé),  de  Montmuran. 
de  Pontual,  de  Sceaulx,  de  Pontphily  (grièvement  blessé),  etc.,  etc.  DAiguillon 
n'a  nullement  passé  sous  silence  la  part  glorieuse  que  ces  gentilshommes  prirent 
au  combat  :  «  J'espère,  répondait-il  le  27  septembre  aune  lettre  de  félicitalion  de 
la  commission  intermédiaire,  que  nos  ennemis  craindront  à  l'avenir  d'attaquer  une 
province  dont  les  membres  les  plus  distingués  deviennent  grenadiers  dès  qu'elle 
est  menacée  et  donnent  à  leurs  nouveaux  compagnons  l'exemple  de  la  valeur  et  de 
l'intrépidité » 


SAINT-CAST  91 

et  l'habileté.  Certes,  les  combattants  de  Saint-Cast  auraient 
été  vivement  surpris  si  on  leur  avait  annoncé,  au  lendemain 
de  la  victoire,  qu'un  temps  viendrait  où  l'honneur  de  la  jour- 
née serait  refusé  au  duc  d'Aiguillon,  ou  môme  ce  brillant  fait 
d'armes  servirait  de  prétexte  à  d'infâmes  accusations  contre 
lui.  Aussi  n'est-ce  pas  au  moment  du  triomphe,  mais  quelques 
années  plus  tard,  lorsque  les  faits  étaient  moins  présents  à 
l'esprit  de  tous,  lorsque  l'opinion  publique  travaillée  à  ou- 
trance par  un  parti  sans  scrupules  semblait  prête  à  accepter 
aveuglément  tout  ce  qui  pouvait  rendre  d'Aiguillon  haïssable 
ou  ridicule,  que  commencèrent  à  circuler  les  accusations  dont 
les  libelles  se  sont  faits  complaisamment  l'écho,  et  le  célèbre 
jeu  de  mots  attribué  (très  probablement  à  tort)  à  ^1.  de  la 
Chalotais,  qui  n'aurait  pas  eu  en  tout  cas  le  mérite  de  l'in- 
vention, car  la  première  application  en  avait  été  faite,  et 
semble-t-il,  à  plus  juste  titre,  au  vainqueur  de  Molhvitz  ('). 
Tantôt  on  chercha  à  diminuer  singulièrement  l'importance 
de  la  victoire,  comme  l'auteur  de  la  Lettre  d'un  patriote,  qui 
parle  «  du  faible  avantage  que  deux  régiments  remportèrent 
dans  l'anse  de  Saint-Cast,  »  insuffisante  compensation  des 
dommages  causés  à  Saint-Malo  par  la  descente  des  Anglais; 
tantôt,  comme  Duclos,on  en  retira  l'honneur  au  duc  d'Aiguil- 
lon pour  l'attribuer  exclusivement  à  d'Aubigny  {^)  ;  tantôt 
même  on  alla  jusqu'à  des  attaques  bassement  et  sottement 

(')  Il  faut  donc  résolument  reléguer  au  rang  des  fables  la  tradition  qui  veut  que 
d'Aiguillon,  ulcéré  dans  son  orgueil  par  la  mordante  plaisanterie  de  La  Chalotais 
sur  la  farine  dont  il  s'était  couvert,  ait  voulu  tout  sacrifier  à  sa  vengeance.  Le  mot, 
s'il  a  vraiment  été  dit  par  La  Chalotais,  et  rien  n'est  plus  douteux,  car  aucune 
allusion  n'y  a  été  faite  lors  du  procès  du  procureur  général,  n'a  dû  l'être  que  fort 
tard  :  Bachaumont  ne  le  mentionne  qu'à  la  date  du  15  octobre  1764.  Il  n'aurait 
donc  pas  été  la  cause,  mais  au  contraire  la  conséquence  de  la  rupture  survenue 
entre  La  Chalotais  et  d'Aiguillon. 

Nous  ne  savons  quel  rimeur  a  mis  la  chose  en  vers  : 

Couvert  de  farine  et  de  gloire. 
De  Saint-Cast  héros  trop  fameux. 
Sois  plus  modeste  en  ta  victoire  : 
On  peut,  d'un  souffle  dangereux 
Te  les  enlever  toutes  deux. 

(2)  C'est  la  version  qu'ont  adoptée  les  Etats  de  Bretagne  dans  leur  réponse  h 
Linguet.  Henri  Martin  a  suivi  cette  tradition  :  «  Le  duc  d'Aiguillon,  dit  il,  (XV, 
541)  montrait  une  hésitation  peu  honorable.  Un  brave  officier,  d'Aubigny,  attaqua 
sans  ordre  :  tout  le  monde  suivit.  ■.  —  U  y  a  là,  comme  on  voit,  une  part,  mais 
une  petite  part,  de  vérité. 


92  LA    HRKTA(iNK    ET    LE    DUC    d'aI(;1"ILL0>" 

injiirieusos,  dont  Tévidcnte  aljsurditc  aurait  dû  rebuter  la 
crédulité  du  public.  On  lit  par  exemple  dans  un  libelle  inti- 
tulé V Essai  sur  la  situation  de  la  Bretagne  (*)  que  d'Aiguillon 
resta  pendant  le  combat  près  d'un  moulin,  inactif  et  comme 
pétrilié  ;  seule  la  vue  de  la  meunière  le  rappela  à  la  vie,  car 
c'est  l'homme  unique  auprès  du  sexe  :  dans  cette  carrière 
seule  il  a  affronté  les  plus  grands  périls  et  remporté  des  vic- 
toires, souvent  suivies  de  cuisants  souvenirs.  Tandis  donc  que 
ses  soldats  attaquaient  les  Angbiis,  lui-même  attaquait  la  meu- 
nière, et  il  allait  triompher  de  sa  résistance  lorsqu'une  bombe 
survenant  détermina  sa  fuite.  —  Il  est  triste  de  penser  que  de 
pai'eils  récits  aient  pu  rencontrer  quelque  créance  (^),  et  que 
parfois  même  leur  influence  ait  pu  s'exercer  sur  le  jugement 
de  l'histoire.  Telle  est  toujours,  dit  très  bien  M.  Baude('),  la 
justice  des  partis,  et  quelquefois  celle  de  la  postérité;  les 
témoignages  de  ceux  qui  combattaient  à  coté  du  duc  restent 
ensevelis  dans  la  poussière  des  archives,  et  l'on  ne  se  sou- 
vient plus  que  du  propos  (tenu  lui-même,  si  réellement  il  a  été 
tenu,  cinq  à  six  ans  après  l'événement)  d'un  docteur  en  droit 
qui  était  à  25  lieues  du  combat. 

Quant  à  la  cour,  elle  se  montra  reconnaissante.  M'""  de  Pom- 
padour  adressa  à  d'Aiguillon  une  lettre  où  elle  le  félicitait 
chaudement,  et  se  félicitait  encore  plus  elle-même  d'avoir 
combattu  son  projet  de  quitter  la  Bretagne  (^).  Le  roi,  la  reine, 
trouvèrent  des  paroles  flatteuses  quand  il  revint  à  Versailles. 
]Mais  par  un  eftet  de  lanialechance  qui  poursuivit  d'Aiguillon 
en  bien  des  moments  de  sa  carrière,  ce  grand  succès  venait 
précisément  au  lendemain  même  d'une  promotion  au  grade 
de  lieutenant-général,  ce  qui  rendait  difficile  l'accord  immédiat 
d'un  nouvel  avancement.  (Test  pour  cela  que  cette  année 
1758,    qui  vit  l'élévation  au  maréchalat  d'hommes   comme 


(')  Communication  de  M.  de  la  Borderic,  dans  le  Bullelin  de  la  Société  des 
bibliophiles  bretons,  1886-87. 

(2)  On  peutconsulter,  pour  voir  jusqu'où  peut  aller  la  fantaisie  en  matière  histo- 
rique, un  article  de  la  Revue  de  Bretagne  de  1833,  où  l'histoire  de  la  meunière  est 
reproduite  et  considérablement  enjolivée.  On  y  lit  notamment  avec  une  stupéfac- 
tion bien  naturelle  le  dialogue  in  extenso  de  la  meunière  et  du  duc.  L'auteur  des 
l.eltres  du  (jenlilhotinne  breton  à  un  noble  espagnol  avait  cependant  reculé  lui- 
même  devant  cette  plate  invention. 

(')  Dans  un  article  sur  les  côtes  de  Bretagne,  Revue  des  Deux-Mondes,  1851, 

(*)  Cf.  Appendice,  II, 


SAINT-CAST  93 

MM.  de  Gontades,  de  Conflans,  de  Soubise,  ne  vit  pas  celle 
de  d'Aig-uillon.  On  lui  promit  un  gouvernement  de  province  : 
il  ne  l'eut  (celui  de  l'Alsace)  qu'en  1762,  et  fît  parfois  quel- 
ques réflexions  amèressur  la  manière  plus  rapide  et  plus  bril- 
lante dont  d'autres  services  étaient  récompensés.  Plus  heu- 
reux que  lui,  ceux  de  ses  officiers  qu'il  signala  comme  s'étant 
particulièrement  bien  conduits  reçurent  des  grâces  nombreu- 
ses, et  les  reçurent  immédiatement. 

Sans  consacrer  trop  de  temps  aux  fêtes  du  triomphe,  car 
tout  péril  ne  semblait  pas  encore  conjuré,  et  un  débarque- 
ment des  Anglais  sur  un  autre  point  du  littoral  restait  tou- 
jours à  craindre,  d'Aiguillon  renvoya  rapidement  vers  Brest 
et  Lorient  ses  troupes  victorieuses,  revint  lui-même  s'établir 
à  Brest,  puis  à  Port-Louis,  et  ne  quitta  la  Bretagne  que  lorsque 
l'approche  de  l'hiver  eut  rendu  fort  improbable  toute  nouvelle 
agression  de  l'ennemi.  Il  partit  le  17  novembre  pour  Ver- 
sailles, où  il  avait  ù  traiter  avec  le  contrôleur  général  des 
affaires  relatives  h  la  prochaine  tenue  des  Etats,  et  revint  à 
Saint-Brieuc  en  décembre  pour  cette  session. 

Quels  qu'aient  été  les  efibrts  des  ennemis  de  d'Aiguillon 
pour  diminuer  l'importance  de  Saint-Cast,  ce  combat  eut 
incontestablement  un  résultat  considérable  :  il  dégoûta  les 
Anglais  de  rien  tenter  désormais  sur  les  côtes  de  Bretagne, 
et  pendant  tout  le  reste  de  la  guerre  ils  n'osèrent  plus  s'atta- 
quer qu'aux  iles,  hors  de  la  portée  des  coups  du  comman- 
dant. Aussi,  à  partir  de  la  fin  de  1758,  les  opérations  mili- 
taires en  Bretagne  entrent-elles  dans  une  nouvelle  phase;  de 
défensives  qu'elles  ont  été  jusqu'alors,  elles  vont  devenir 
ofTensives,  à  la  grande  satisfaction  de  d'Aiguillon,  qui,  on  le 
sait,  avait  déjà  souhaité  de  leur  donner  ce  caractère.  L'arri- 
vée aux  affaires  de  Ghoiseul,  ministre  dont  il  y  a  lieu  souvent 
de  blâmer  les  fautes  et  les  intrigues,  mais  auquel  on  ne  sau- 
rait refuser  le  mérite  d'avoir  eu  un  vif  sentiment  de  l'honneur 
national  et  un  désir  ardent  de  relever  notre  prestige  obscurci, 
n'allait  pas  peu  contribuer  à  faire  prévaloir  dans  nos  conseils 
les  résolutions  hardies  et  quelque  peu  aventureuses  qui  plai- 
saient naturellement  à  son  caractère  fier  et  entreprenant.  Ces 
deux  hommes,  destinés  plus  tard  à  suivre  des  voies  si  diffé- 
rentes et  une  politique  si  opposée,  se  trouvèrent  alors  abso- 
lument d'accord  pour  penser  qu'un  effort  énergique  contre 


0-4  LV    BRKTAGNE    ET    LK    DUC    d'aIGI  ILLON 

l'Angleterre  elle-même  était  encore  possible,  et  que  la  situa- 
tion militaire,  financière  et  morale  de  la  France  lui  faisait  un 
devoir  de  le  tenter. 

Dès  l'hiver  de   1759,   pendant  les   États  de    Saint-Drieuc, 
d'Aiguillon  reprenant  un  projet  déjà  formé  deux  ans  plus  tôt 
conseillait  vivement  un  coup  de  main  sur  les  iles  anglo-nor- 
mandes et  se  déclarait  prêt  à  l'entreprendre,  quelque  pau- 
vre opinion  qu'il  eût  de  la  situation  et  de  la  bonne  volonté  de 
la  marine,  parce  que  l'inaction  était  encore  à  ses  yeux  le  plus 
fâcheux  de  tous  les  partis.   Sa   grande  crainte  était  que  la 
marine  ne  s'arrangeât  de  façon  à  empêcher  l'expédition.  «  Je 
»  vous  avoue,  écrivait-il  à  Belle-lsle  ('),  que  si  je  n'étais  pas 
»  aussi  bon  et  aussi  zélé  serviteur  du  roi  que  je  le  suis,  si  je 
»  n'étais  pas  convaincu  de  tous  les  avantages  qui  résulteront 
»  du  succès  de  l'expédition  projetée,  si  je  ne  savais  pas  que 
»  M™"  de  Pompadour  la  désire,  je  vous  prierais   de  ne  pas 
»  m'en  charger,  parce  que  je  vois  tant  d'obstacles  dans  les 
»  préparatifs,  si  peu  d'aide,  de  secours,  de  ressources  et  de 
»  concert,  que  je  crains  que  toutes  les  peines  du  monde  ne 
»  soient  en  pure  perte,  et  qu'il  n'y  ait,  malgré  mes  soins  et 
»  mon  activité,  du  retardement  dans  quelque  partie  qui  fera 
»  échouer  le   tout  au  dernier  moment.   »   Il  ne  se  trompait 
pas  ;  Berryer  éleva  de  nombreuses  difficultés  pour  prêter  les 
quatre  frégates  indispensables,  et  fît  entendre  à  d'Aiguillon  que 
dans  tous  les  cas  la  marine  ne  pourrait  pas  lui  reconnaître 
le  commandement  suprême  sur  les  bâtiments  qu'elle  met- 
trait à  sa  disposition-.  C'était  lui  sig-nifier,  en  réalité,  qu'il 
eût  à  renoncer  à  l'expédition  projetée,  et  aussi  bien  Belle- 
lsle  le  lui  déclara  sans  détour.  Grand  fut  le  chagrin  du  duc 
d'Aiguillon,  qui,  dans  une  lettre  du  4  février,  flétrit  en  termes 
sévères   et  malheureusement  trop  justes  la  désorganisation 
générale  de  notre  gouvernement,  l'absence  totale  de  dévoue- 
ment au  bien  public,  l'indiscipline,   la  mollesse  et  l'égoïsme 
universel.  «  Je  n'ai   aucun  regret  des  peines  que  j'ai  prises 
»  pour  conduire  la  besogne  au  point  où  elle  est  aujourd'hui, 
»  j'en  ai  encore  moins  au  peu  de  gloire  que  j'aurais  pu  acqué- 
»   rir  dans  cette  expédition  plus  utile  à  l'Etat  que  brillante 
»  pour  celui  qui  en  serait  chargé,  mais  je  vous  avoue  que  je 

(•)  A.  G.  3532. 


tROJET    d'expédition    CONTRE    LES    ILES    ANGLO-NORMANDES        95 

»  suis  extrêmement  affligé  de  la  voir  échouer,  parce  que  je 
»  crois  que  les  suites  en  auraient  été  très  avantageuses,  et 
»  très  fâché  d'avoir  dépensé  inutilement  de  l'argent  au  Roi. 
»  Si  je  puis  espérer  d'armer  deux  corsaires  de  24  canons  dans 
»  le  peu  de  temps  qui  me  reste,  je  vous  prierai  de  me  per- 
»  mettre  de  risquer  l'excursion  avec  cette  seule  escorte  et  j'es- 
»  père  encore  qu'elle  réussira,  tant  est  grande  la  léthargie  de 
))  ces  insulaires,  la  mauvaise  opinion  que  la  nation  anglaise 
»  a  de  la  vigueur  et  du  nerf  de  la  nôtre,  et  son  mépris  pour 
»  ses  forces  maritimes.  Elle  n'a  malheureusement  que  trop 
»  de  raison  sur  tous  les  points.  »  Cependant  il  était  manifes- 
tement à  bout  d'énergie  et  terminait  en  demandant  de  nou- 
veau à  être  déchargé  d'un  commandement  où  il  avait  de  lour- 
des responsabilités,  en  tout  ordre  d'idées,  à  supporter,  sans 
disposer  de  l'autorité  et  de  Tinfluence  nécessaires.  «  Il  n'y  a 
»  certainement,  disait-il,  aucun  officier  général  assez  fou  pour 
M  se  charger  d'une  expédition  maritime,  quelle  qu'elle  soit, 
»  à  moins  qu'il  n'en  ait  le  commandemant  supérieur  et  géné- 
»  rai,  non  pour  la  manœuvre  des  vaisseaux,  mais  pour  la  dispo- 
»  sition  de  l'embarquement  et  du  débarquement,  dont  le  suc- 
»  ces  roule  totalement  sur  lui....  Il  n'en  fallait  pas  tant  pour 
»  me  confirmer  dans  l'idée  où  je  suis  depuis  longtemps  que 
»  toute  besogne  compliquée  où  le  concours  des  deux  puis- 
»  sauces  est  nécessaire  est  non  seulement  dangereuse,  mais 
»  même  impraticable  dans  le  siècle  présent,  et  c'est  ce  qui 
»  me  fait  désirer  bien  vivement  que  vous  veuilliez  bien  conlier 
»  la  défense  des  côtes  de  Bretagne  à  quelque  officier  général 
»  plus  habile  que  moi  dans  l'art  de  concilier  des  choses  que 
»  je  crois  inconciliables,  et  m'employerdans  une  besogne  qui 
»  dépende  uniquement  et  absolument  de  vous  (').  Peine,  tra- 
»  vail,  fatigues,  obstacles  ne  m'effraient  ni  ne  me  rebutent, 
»  mais  je  ne  vous  dissimulerai  pas  que  tous  les  désagréments 
»  que  j'éprouve  depuis  six  ans  que  j'ai  le  malheur  d'être 
»  attaché  à  la  Bretagne,  dont  le  principe  est  la  multiplicité  et 
»  l'instabilité  des  puissances  dont  je  dépends,  me  dégoûtent 
»  au  dernier  degré;  j'en  suis  au  cinquième  secrétaire  d'Etat 
»  de  la  marine,  au  quatrième  contrôleur  général  ;  chacun 
»  d'eux  a  eu  ses  idées  et  ses  préjugés  :  aucun  n'a  eu  de  sys- 

(,»)  D'Aiguillon  était  uni  à  Belle-Isle  par  les  liens  d'une  élroile  amitié. 


96  LA    KRKTAGNt:    ET    LE    DTC    d'aIGIILLON 

»  tèiiic  fixe  et  (létôrnùné  et  n'a  connu  la  province,  dont  le 
))  génie  et  l'administration  méritent  une  attention  toute  parti- 
»  culière.  J'ai  fait  aux  uns  et  aux  autres  toutes  mes  représen- 
»  tations,  je  leur  ai  donné  les  mémoires  les  plus  amples  sur 
»  tous  ces  objets.  On  a  peu  écouté  les  premières,  pas  lu  les 
»  derniers,  et  j'ai  été  obligé  de  me  soumettre  à  des  décisions 
»  données  par  les  bureaux  qui  n'agissent  que  par  routine.  Il 
))  en  est  résulté  beaucoup  de  peines,  d'embarras,  de  dégoût, 
»  de  travail  pour  moi,  un  mécontentement  général  dans  tous 
»  les  esprits,  un  embrouillement  total  dans  le  service,  et  sans 
>i  une  suite  continuelle  de  bonheurs  de  toute  espèce,  ou  pour 
»  parler  plus  juste  de  miracles,  nous  aurions  éprouvé  des 
»  malheurs  réels  et  irréparables  tant  à  l'intérieur  qu'à  l'exté- 
»  rieur....  »  Belle-Isle,  M'"*"  de  Pompadour,  lui  prodiguèrent 
les  encouragements  et  le  déterminèrent  à  ne  pas  quitter  son 
commandement,  d'autant  plus  que  l'expédition  à  laquelle  on 
renonçait  allait  être  remplacée  par  une  autre  entreprise  sin- 
gulièrement plus  vaste  et  plus  périlleuse.  Ce  n'était  en  effet 
à  rien  moins  (ju'à  une  descente  dans  la  Grande-Bretagne  que 
pensait  notre  gouvernement,  Choiseul  y  tenait,  convaincu  que 
c'était  le  seul  moyen  de  conquérir  une  paix  que  chaque  jour 
rendait  plus  nécessaire,  et  de  sauver  nos  colonies  comme 
notre  prestige  politique  en  Europe. 

Il  en  coûte  de  condamner  des  sentiments  aussi  généreux; 
mais  l'historien  est  astreint  à  des  obligations  rigoureuses  qui 
ne  lui  permettent  pas  de  tempérer,  comme  il  le  voudrait  par- 
fois, la  sévérité  de  ses  jugements.  Cette  idée  d'une  descente 
en  Angleterre,  à  laquelle  Choiseul  et  d'Aiguillon  s'arrêtèrent 
avec  une  égale  obstination,  était,  il  est  presque  superilu  au- 
jourd'hui de  le  faire  remarquer,  une  conception  essentielle- 
ment chimérique.  Ce  n'était  pas  dans  la  déplorable  situation 
où  se  trouvait  alors  la  France,  dans  l'état  de  désorganisation 
matérielle  et  morale  qui  se  trahissait  par  tant  de  signes  évi- 
dents, qu'il  convenait  de  songer  à  une  tentative  que  Louis  XIV 
n'avait  pas  pu  et  que  Napoléon  ne  pourra  pas  accomplir  :  et 
c'est  sans  doute  un  bonheur  que  les  circonstances  n'aient  pas 
permis  ù  nos  gouvernants  d'alors  de  pousser  jusqu'au  bout 
cette  aventure  insensée,  qui  nous  aurait  menés  vraisemblable- 
ment à  quelque  désastre  pire  encore  (juc  ceux  que  nous  eûmes 
à  essuyer.  Toutefois,   il   est  juste  de  le  remarquer,  ce  ne  fut 


PROJET    DE    DESCENTE    DANS    LA.    GRANDE-BRETAGNE  97 

pas  par  un  optimisme  naïf  et  aveugle,  mais  bien  au  contraire 
par  un  sentiment  très  raisonné  et  très  juste  de  l'affaiblisse- 
ment général  de  la  France  que  d'Aiguillon  et  Ghoiseul  vou- 
lurent se  lancer  dans  cette  périlleuse  entreprise.  Ils  crurent 
nécessaire  de  risquer  le  tout  pour  le  tout,  ils  comprirent  à 
merveille  que  la  prolongation  de  la  lutte  ne  pouvait  qu'ame- 
ner notre  écrasement  définitif  :  et  ils  n'avaient  pas  encore 
sous  les  yeux  l'exemple  concluant  de  l'échec  de  tous  les  efforts 
qu'ont  faits  la  Révolution  et  l'Empire  pour  transporter  la 
guerre  sur  le  sol  même  des  Iles  Britanniques.  Au  contraire, 
la  maison  de  Hanovre  pouvait  encore  paraître  alors  insuffi- 
samment consolidée  sur  le  trône  d'Angleterre,  le  parti  jaco- 
bite  vivait  toujours  et  l'avait,  pendant  le  cours  du  siècle,  plu- 
sieurs fois  prouvé  :  quelques  puissances  étrangères  semblaient 
promettre  leurs  concours  :  et  l'Angleterre  s'était  montrée  si 
inférieure  à  elle-même  dans  les  débuts  de  la  guerre  de  Sept 
Ans  qu'il  pouvait  être  encore  permis,  en  1759,  de  se  faire  de 
sa  puissance  une  idée  insuffisante.  Ces  considérations  atté- 
nuent la  gravité  de  la  faute  commise  et  il  importe  de  les  avoir 
présentes  à  l'esprit  pour  apprécier  équitablement  les  événe- 
ments malheureux  dont  nous  avons  maintenant  à  aborder  le 
récit. 

Lorsque  d'Aiguillon  revint  en  Bretagne  en  avril  1759,  le 
parti  était  déjà  pris  de  tenter  la  descente  et  les  détails  seuls 
de  l'expédition  étaient  encore  à  régler.  Bientôt  il  fut  averti 
des  vues  que  le  gouvernement  avait  sur  lui  :  on  le  destinait 
à  passer  en  Ecosse  au  mois  d'août  avec  un  corps  de  8,000 
hommes,  en  partant  de  Bordeaux.  Ce  plan  ne  soutenait  pas 
l'examen.  La  faiblesse  de  cet  effectif,  la  longueur  du  trajet, 
rimpossibilité  de  garder  le  secret  lorsqu'on  verrait  le  com- 
mandant de  Bretagne  appelé  hors  de  sa  province,  fournis- 
saient contre  lui  des  objections  qui  n'étaient  que  trop  fon- 
dées. D'Aiguillon  les  exposa  à  Belle-Isle  dans  une  lettre  du 
9  mai  1759  (^)  qui  mérite,  à  plusieurs  égards,  d'attirer  l'at- 
tention. Il  y  démontrait  l'impossibilité  du  succès  en  suivant 
le  plan  primitif,  mais  pensait  qu'il  en  serait  autrement  si  le 
départ  avait  lieu  de  Brest  avec  un  effectif  plus  considérable  et 
sous  l'escorte   de  quatre  ou  cinq  vaisseaux  de  guerre,  u  Les 


(«)  A.  G.  3533. 

d'Aiguillon. 


98  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

»  vaisseaux  de  guerre, disait-il,  y  seront  tous  armés,  les  hâti- 
»  ments  de  transport  peuvent  être  rassemblés  sans  faire  la 
))  plus  légère  impression,  les  troupes  seront  portées  à  l'avance 
»  dans  les  environs  sans  qu'on  puisse  en  soupçonner  la  desti- 
»  nation, on  y  trouvera  aitillerie,  munitions, vivres, etc.;  l'em- 
»  barquement  peut  être  fait  en  deux  jours,  et  en  une  nuit  on 
»  peut  être  bors  de  tout  danger  de  la  part  des  escadres  an- 
))  glaises  ».  Il  existe,  à  propos  du  rôle  de  d'Aiguillon  dans 
cette  campagne  de  1759,  une  légende  fort  ancienne,  puisque 
dès  les  troubles  de  Bretagne  plusieurs  libelles  l'ont  créée 
ou  accueillie,  fort  répandue,  puisque  beaucoup  d'bistoriens 
l'ont  acceptée  sans  contrôle,  fort  persistante,  puisque  tout 
récemment  encore  elle  trouvait  place  dans  un  travail  des 
plus  sérieux  (')  :  c'est  à  savoir  que  la  défaite  de  notre  flotte 
aurait  été  duc,  avant  tout,  au  petit  orgueil  du  duc  d'Aiguil- 
lon qui  pour  éviter  de  se  trouver  à  Brest  en  contact  immédiat 
avec  son  supérieur  biérarcbique,  le  maréchal  de  Contlans, 
aurait  tout  fait  pour  faire  choisir  le  Morbihan  au  lieu  de  la 
rade  de  Brest  comme  lieu  de  rassemblement  des  bàtiuients  de 
transport,  et  par  là  même  aurait  obligé  notre  tlotte  de  guerre 
à  faire  le  mouvement  dangereux  dans  lequel  elle  trouva  sa 
destruction.  L'accusation  était  habilement  lancée  :  les  démê- 
lés de  d'Aiguillon  et  de  Gonflans  venaient  d'avoir  un  éclat 
scandaleux  :  on  connaissait  le  mépris  du  commandant  pour 
notre  marine  et  la  haine  qu'elle  lui  rendait  :  et  rien  ne  pou- 
vait paraître  plus  vraisemblable  que  le  désir  de  d'Aiguil- 
lon d'éviter  à  tout  prix  un  voisinage  importun  et  humiliant 
pour  son  amour-propre.  Par  malheur,  rien  n'est  aussi  plus 
contraire  à  la  vérité.  On  vient  de  voir  (|ue  loin  de  déconseil- 
ler le  choix  du  port  de  Brest,  d'Aiguillon,  au  contraire,  aurait 
souhaité  que  la  flotte  y  fût  rassemblée.  Ce  fut  par  la  volonté 
du  ministère,  volonté  fondée  d'ailleurs  sur  des  motifs  d'une 
réelle  valeur  (*),  que  le  Morbihan  fut  désigné  :  et  lorsque 

(•)  Article  de  M.  Chabaud-Arnaud  dans  La  Revue  maritime  et  coloniale,  1892. 

(-)  On  craignait  que  l'accumulation  des  troupes  à  Brest  n'amenât  beaucoup  d'em- 
barras et  d'inconvénients.  Cette  ville  avait  été  récemment  désolée  par  une  épidé- 
mie dont  on  pouvait  craindre  le  retour;  enfin,  et  surtout,  le  transport  par  terre 
justiii'à  Brest  de  l'énorme  quantité  de  vivres  et  de  matériel  nécessaire  pour  les 
20,0<XJ  hommes  environ  que  devait  compter  le  corps  expéditionnaire  eût  présenté 
d'énormes  ditlicultés  et  le  transport  par  mer  de  grands  périls.Une  grande  partie  de 
ces  iiiipeditnenta  devait  venir  de  Bordeau.x,  de  Boclierorl,  d'Orléans,  d'où  elle 


PROJET    DE    DESCENTE    DANS    LA    GRANDE-BRETAGNE  99 

d'Aiguillon  eut  renoncé,  sur  les  observations  qui  lui  furent 
faites,  au  plan  qu'il  avait  d'abord  préconisé,  il  persista  encore 
à  conseiller  la  division  entre  plusieurs  ports  des  préparatifs 
de  l'expédition,  Brest  devant  rester,  dans  sa  pensée,  un  de 
ces  centres  d'organisation  (*).  Comme  on  le  verra  tout  à  l'heure, 
d'Aiguillon  n'est  pas  davantage  responsable  du  mouvement 
qui  amena  vers  le  Morbihan  la  flotte  de  M.  de  Gonflans,  car 
il  l'avait  vivement  désapprouvé,  avait  tout  fait  pour  être 
exempt  de  la  dangereuse  protection  du  maréchal,  et  ne  s'était 
rallié  à  cette  funeste  détermination  que  faule  de  mieux  et 
lorsqu'il  fut  mis  dans  l'obligation  stricte  de  choisir  entre 
l'inaction  totale  et  ce  nouveau  plan  d'opérations.  11  était  réservé 
à  d'Aiguillon  d'endosser  la  responsabilité  de  fautes  dont  il 
n'était  pas  l'auteur,  qu'il  avait  même  énergiquement  travaillé 
à  empêcher,  et  de  voir  passer  à  d'autres  l'honneur  de  succès 
qui,  au  contraire,  étaient  siens. 

Au  reçu  de  cette  lettre  du  9  mai,  Belle-lsle  fit  mander  d'Ai- 
guillon à  Versailles,  dans  le  plus  grand  secret,  pour  conférer 
avec  les  ministres,  et  le  plan  qui  fut  alors  adopté  fut  à  peu 
près  conforme  aux  idées  qu'il  développa.  Une  double  attaque 
devait  avoir  lieu  contre  la  Grande-Bretagne;  l'une,  la  princi- 
pale, devait  se  préparer  en  Flandre  et  en  Artois  où  34  régi- 
ments d'infanterie,  26  de  cavalerie,  12  de  milices,  étaient  déjà 
rassemblés  sous  le  commandement  du  vaincu  de  Rosbach  ;  l'au- 
tre, sous  le  commandement  du  vainqueur  de  Saint-Cast,  devait 
partir  des  côtes  de  Bretagne  sous  l'escorte  de  quatre  ou  cinq 
vaisseaux  de  guerre,  porter  environ  16  à  17,000  hommes,  dou- 
bler l'Irlande,  débarquer  au  golfe  de  la  Clyde  ou  sur  tel  autre 
point  des  côtes  occidentales  d'Ecosse  qui  serait  jugé  favora- 
bles et  faire  ainsi  une  diversion  qui,  attirant  au  nord  l'atten- 
tion des  Anglais,  faciliterait  le  passage  de  l'armée  de  Soubise, 
On  comptait  sur  le  concours  en  Ecosse  de  12,000  Suédois.  Tel 

était  amenée  par  la  Loire  à  Paimbœuf  (Barbier  signale  en  juillet  1759  l'importan- 
ce de  ces  envois).  Il  était  plus  facile  et  moins  dangereux  de  concentrer  le  convoi 
sur  quelque  point  des  côtes  méridionales  de  la  péninsule,  et  le  fait  que  presque 
aucun  des  bâtiments  de  transport  ne  fut  capturé  par  les  Anglais  justifia  à  ce  point 
de  vue  le  choix  du  Morbihan.  Rien  que  pour  le  matériel  d'artillerie  amené  par  la 
Loire  à  Paimbœuf,  les  chevaux  manquaient  pour  le  transport  à  Vannes  et  on  dut 
lui  faire  prendre  la  voie  de  mer. 

(')  Lettres  de  juin  et  de  juillet  1759  au  ministre  Berryer,  à  Lebrun,  commissaire 
général  de  la  marine,  etc. 


100  L\    BnKTAONE    KT    LE    DI'C    d'aIGUILLON 

fut  le  programme  définitif,  longuement  développé  dans  les 
instructions  que  d'Aiguillon  reçut  en  septembre,  peu  de  temps 
avant  le  moment  fixé  pour  le  départ  ('). 

INIallieureusemenl,  entre  autres  difficultés  que  présentait 
le  succès  d'un  pareil  plan,  il  nécessitait  une  entente  étroite 
entre  la  g^uerre  et  la  marine,  un  accord  complet  entre  le 
commandant  de  la  flotte  et  le  chef  des  troupes  de  débarque- 
ment, et  notamment,  de  la  part  du  premier,  assez  de  modestie 
pour  se  résigner  à  ne  jouer  qu'un  rôle  effacé,  pour  se  borner 
à  manœuvrer  devant  la  flotte  ang^laise,  à  l'attirer  au  large  et 
rester  ainsi  personnellement  étranger  à  une  entreprise  dont 
d'autres  recueilleraient  l'honneur.  Or  l'homme  qui  par  un 
choix  à  jamais  déplorable  était  alors  mis  à  la  tête  des  der- 
nière débris  de  notre  marine  était  précisément  le  moins  capa- 
ble de  se  prêter  à  ces  exigences.  Hubert  de  Brienne,  maréchal 
de  Conflans,  avait  pu  montrer  un  réel  courage  dans  quelques 
combats  de  la  guerre  précédente,  mais  il  était  vieux,  fatigué, 
à  la  fois  présomptueux  et  timide,  et  tout  gonflé  d'orgueil  de 
la  supériorité  que  lui  donnait  son  litre  de  maréchal;  égale- 
ment incapable  et  de  savoir  et  de  vouloir  jouer  le  rôle  sans 
éclat,  mais  non  sans  utilité,  qu'on  lui  destinait,  il  ne  voyait 
dans  ces  projets  de  campagne  qu'une  chose  dont  il  ne  voulait 
à  aucun  prix  :  la  marine  laissée  de  côté,  et  la  conduite  de 
l'expédition  réservée  h  un  lieutenant  général,  au  détriment 
de  la  supériorité  de  son  grade.  Eût-il  même  eu,  par  impossi- 
ble, assez  d'abnégation  personnelle  pour  accepter  cette  situa- 
tion effacée,  que  la  faiblesse  de  son  caractère  l'en  eût  empê- 
ché ;  elle  le  mettait  entièrement  sous  la  dépendance  de  ses 
officiers,  et  il  régnait  dans  ce  corps  de  la  marine  un  esprit 
difficultueux,  arrogant,  présomptueux,  se  traduisant  par  des 
propos  plus  que  vifs  sur  le  compte  de  l'armée  de  terre  et 
de  son  commandant,  qui  rendait  toute  entente  impossible. 
M.  de  Blénac  surtout,  que  d'Aiguillon  ne  se  consolait  pas 
d'avoir  contribué  à  faire  nommer  commandant  du  port  de 
Brest  (^),  menait  entièrement  M.  de  Gontlans,  et  ce  n'était 
certes  pas  dans  le  sens  de  la  conciliation.  Cet  officier  venait 
de  faire  surgir  en  1758  un  conflit  violent  entre  la  marine  et 


(')  10  septembre  1759,  A.  M.  B»  1,  8G. 

(«)  D'Aiguillon  à  Berryer,  22  juillet  1759,  A.  M.  B<  86. 


d'aiguillon    et    31.    DE    CONFLANS  lOl 

l'armée  de  terre,  toujours  à  propos  du  commandement  des 
batteries  de  la  rade  de  Brest  (')  et  les  décisions  ambiguës 
qu'avait  données  le  ministère  (-)  n'avaient, servi  qu'à  prolonger 
la  lutte,  portée  encore  en  1759  à  un  deg-ré  de  vivacité  qui  ne 
se  comprendrait  pas,  si  l'on  ne  se  rappelait  que  les  amours- 
propres  n'étaient  pas  seuls  en  question  mais  aussi  des  intérêts 
matériels  peu  avouables  (^j.On  n'ignorait  pas  dans  la  marine 
l'opinion  très  peu  flatteuse  que  d'Aiguillon  avait  de  ce  corps, 
et  l'on  ne  voulait  voir  dans  le  plan  d'opérations  qui  venait 
d'être  convenu  que  la  volonté  bien  arrêtée  de  l'abaisser. 

La  vérité  était  que  d'Aiguillon  n'avait  eu  en  vue  que  le 
succès  de  l'expédition.  Convaincu  du  peu  de  secours  qu'on 
avait   à  attendre  de   la   marine,   à  cause   de   sa  désorgani- 

(')  «  Si  je  ne  poussais  pas  la  patience  au  dernier  degré,  écrivait  d'Aiguillon  à 
»  Belle-Isie  (13  août  1758,  A.  G.  3495),  il  serait  déjà  survenu  plus  d'un  éclat  fâcheux 
»  entre  les  deux  corps.  La  tête  de  la  marine  et  tous  les  ofliciers  sages  et  éclairés 
»  blâment  hautement  leur  commandant,  mais  les  jeunes  gens  qui  cherchent  à  lui 
»  plaire  pour  être  employés  et  avoir  des  commandements  de  corvettes  applaudissent 
»  à  ses  prétentions,  et  tiennent  des  propos  dont  tous  nos  fantassins  sont  indignés  ». 

(')  Le  ministre  Massiac  avait  tranché  ainsi  la  question  en  1758  :  «  Les  officiers 
»  de  marine  qui  sont  de  service  dans  les  ports  et  sur  les  batteries  des  rades  et  des 
»  côlcs  n'ont  d'ordres  à  recevoir  que  du  commandant  de  la  marine  de  leur  dépar- 
»  tement  et  à  moins  de  cas  particuliers,  de  la  défense  du  pays  en  présence  de  l'en- 
»  nemi,  ils  ne  doivent  remplir  les  demandes  qui  peuvent  leur  être  faites  par  lecom- 
»  mandant  sur  terre  qu'après  en  avoir  rendu  compte  à  leurs  supérieurs  directs  ». 
D'.\iguil'lon  ne  réussit  à  faire  modifier  celle  formule  dérisoire  que  de  la  façon 
suivante  :  «  Ordonné  à  MM.  les  officiers  de  marine  employés  sur  les  batteries  de  la 
»  côle  de  faire  exécuter  les  ordres  qui  leur  seront  donnés  pour  le  service  par  M.  le 
»  duc  d'Aiguillon,  et,  comme  leur  commandant  supérieur  et  direct,  MM.  les  offi- 
»  ciers  de  marine  m'instruiront  desdits  ordres  le  plus  tôt  possible  ». 

(')  D'.\iguillon  expliquait  cette  circonstance  dans  une  lettre  à  Belle -Isle 
(2  août  1759,  A.  G.  3535)  qui,  si  elle  a  jamais  été  connue  d'eux,  a  dû  lui  susciter 
parmi  les  officiers  de  marine  des  haines  implacables  :  «  Comme  ces  batteries 
»  étaient  à  portée  de  Brest,  elles  étaient  farcies  d'officiers  qui  avaient  demandé  à  y 
»  être  employés  parce  qu'ils  étaient  payés  doublement,  sans  quitter  leur  domicile, 

»  plusieurs  n'y  ayant  pas  même  élé  une  seule  fois »  Une  de  ces  batteries,  tout 

près  de  Brest,  avait  six  officiers  dont  un  capitaine  de  vaisseau  et  288  ouvriers  du 
port  :  «  Ces  ouvriers  qui  sont  payés  dans  les  arsenaux  du  port  à  raison  de  40  et  50 
»  sols  par  jour  conservaient  leur  solde,  étaient  en  outre  nourris  avec  de  la  viande, 
»  du  vin,  etc.,  comme  les  matelots  à  la  mer,  et  leurs  officiers  leur  permettaient 
»  d'aller  travailler  en  ville  chez  leurs  amis,  qui  payaient  leurs  journées  moins  cher, 
»  au  moyen  de  la  permission  qu'ils  obtenaient.  »  D'.\iguillon  déplorait  ce  gaspillage 
inouï  et  se  faisait  fort  de  suffire  à  l'entretien  et  au  service  de  ces  batteries  en  y 
dépensant  par  an  la  moitié  des  15,000  fr.  que  la  marine  y  dépensait  par  jour  (Lettre 
à  Belle-Isie,  20  juillet  1759,  A.  G.  3533}.  Beaucoup  de  ces  officiers  de  marine,  si 
sévèrement  appréciés  par  d'.\iguillon,  appartenaient  à  la  noblesse  bretonne  par  la 
naissance  ou  par  les  alliances  et  les  relations.  Leurs  ressentiments  n'ont  pas  peu 
contribué  sans  doute  à  lui  créer  dans  celte  noblesse  de  terribles  inimitiés. 


102  LA  bhetagm:  et  le  duc  daiglillon 

sation  matérielle  et  morale,  du  découragement  des  hommes, 
de  l'incapacité  et  de  la  mauvaise  volonté  des  chefs,  parfois 
même  de  leur  lAcheté,  il  ne  croyait  la  réussite  possible  qu'à 
la  condition  d'éviter  une  bataille  navale  et  de  ne  se  servir  de 
la  flotte  que  pour  détourner  l'attention  de  l'ennemi,  tandis 
que  le  convoi  prendrait  le  large  et  voguerait  vers  le  nord  de 
l'Irlande  sous  une  simple  escorte  de  cinq  ou  six  vaisseaux, 
deux  frégates  et  deux  corvettes,  que  commanderait  M.  Birot 
de  Morogues,  capitaine  de  vaisseau.  A  la  compromettante 
protection  de  M.  de  Conflans,il  ne  se  privait  pas  de  dire  qu'il 
préférait  de  beaucoup  la  protection  d'un  bon  coup  de  vent. 
Attendre  d'ailleurs  pour  partir  que  M.  de  Conflans  voulût 
bien  se  mettre  en  route,  c'était  s'exposer  à  ne  partir  jamais. 
«  La  marine,  écrit  d'Aiguillon  le  13  août,  pourrait  faire 
»  échouer  l'entreprise  en  alléguant  la  contrariété  des  vents, 
))  dont  elle  se  sert  toujours  avec  succès, lorsqu'elle  ne  veut  pas 
»  exécuter  ce  qui  lui  est  ordonné  ».  En  tout  cas,  il  était  bien 
dangereux  de  compter  sur  la  flotte  pour  s'ouvrir  la  route  de 
vive  force.  «  Les  Anglais,  disait-il  encore  ('),  n'ont  que  deux 
»  ou  trois  vaisseaux  de  plus  que  nous.  Mais  ils  sont  mieux 
»  armés,  plus  aguerris,  meilleurs  manœuvriers,  et  ont  plus 
»  d'audace  et  de  confiance  que  nos  marins,  qui  sont  dans  un 
»  abattement  et  un  découragement  incroyables.  D'ailleurs,  il 
»  ne  faut  qu'un  vaisseau  pour  disperser  tout  le  convoi  pendant 
»  le  combat  et  s'il  l'est  une  fois,  l'opération  est  totalement 
»  manquée.  » 

Plus  approcha  le  moment  de  l'expédition,  plus  les  rap- 
ports se  tendirent  entre  la  guerre  et  la  marine.  M.  de  Con- 
flans tenait  à  porter  le  pavillon  amiral,  qu'on  ne  pouvait  por- 
ter qu'avec  vingt-un  vaisseaux  rassemblés,  se  refusait  donc  à 
en  détacher  aucun  pour  escorter  l'expédition,  élevait  à  tout 
propos  de  nouvelles  difficultés  et  trouvait  d'innombrables 
objections.  Ses  officiers  lui  représentaient  que  la  commission 
de  croiser  avec  quinze  vaisseaux  dans  des  parages  où  il  en 
pouvait  rencontrer  trente  ennemis  était  indécente  pour  lui, 
qu'il  hasarderait  sa  réputation  et  celle  du  corps  à  la  tête 
duquel  il  était  placé,  que  M.  de  Morogues  (dont  il  était 
jaloux)  recueillerait  seul  tout  le  fruit  de  ses   manœuvres  et 

(»)  Lettre  du  8  août,  A.  M.  B*,  86. 


d'aiguillon  et  m.  de  conflans  103 

des  dangers  qu'il  courrait.  Il  tenait  et  laissait  tenir  autour 
de  lui  les  propos  les  plus  révoltants  :  que  M.  de  Belle-Isle 
n'avait  imaginé  tout  ce  projet  que  pour  anéantir  la  marine, 
qu'il  détestait,  que  Pitt  lui  avait  promis  l'ordre  de  la  Jarre- 
tière, que  M.  Berrycr  n'était  que  son  très  humble  commis, 
etc.  ;  et  on  concluait  qu'il  fallait  tout  mettre  en  usage  pour 
faire  manquer  le  projet,  puisqu'il  entraînerait  la  ruine  de  la 
marine  et  par  conséquent  celle  de  l'Etat  (').  On  parlait  tout 
haut  de  désarmer  (').  D'Aiguillon  étant  venu  à  Brest  vers  la 
fin  d'août  eut  à  supporter  personnellement  les  effets  de  la 
mauvaise  humeur  du  maréchal,  qui  lui  fit  la  veille  de  son 
départ  une  scène  affreuse  :  «  J'en  fus  d'autant  plus  étonné, 
»  écrivait-il  à  Belle-Isle  quelques  jours  après,  qu'une  heure 
»  auparavant  il  m'avait  fait  les  protestations  les  plus  tendres, 
»  se  louant  de  ma  déférence,  de  mes  attentions  et  de  mes 
»  égards  pour  lui.  Vingt  officiers  de  la  marine  ont  été  témoins 
»  des  injures  qu'il  m'a  dites  et  de  mon  silence.  M.  deMorogues 
»  et  le  major  de  la  marine  furent  traités  de  même;  il  les  me- 
»  naça  de  les  faire  casser,  et  moi  de  me  faire  ôter  le  petit  com- 
»  mandement  dont  je  me  glorifiais  si  fort,  en  me  proposant  le 
»  cartel  à  chaque  phrase.  Il  est  impossible  de  pousser  plus  loin 
»  l'emportement,  la  déraison,  et  je  puis  dire  la  grossièreté  ». 
D'x\iguillon  quitta  Brest  convaincu  que  jamais  le  maréchal 
ne  se  déciderait  à  se  mettre  en  route  ;  trop  de  gens  aux 
lumières  1res  courtes  et  à  l'humeur  très  forte  avaient  à  se  mê- 
ler de  cette  besogne  pour  qu'on  pût  en  espérer  le  succès  (^). 
Cependant  la  coopération  de  la  marine  devenait  tous  les 
jours  plus  nécessaire,  car  l'attention  des  Anglais  n'avait  pas 
tardé  à  être  attirée  par  les  armements  qui  se  faisaient  à  Van- 
nes, et  ils  avaient  installé  en  face  du  Morbihan  un  blocus  fort 


(')  D'Aiguillon  à  Belle-Isle,  11  août,  A.  G.  3535  ;  Balleroy  à  d'Aiguillon,  6  août, 
A.  M.  B*86. 

('^)  Balleroy  à  d'Aiguillon,  4 octobre.  —  M.  de  Balleroy,  qui  commandait  les  trou- 
pes de  Brest,  et  qui  était  tout  dévoué  à  dWiguillon,  s'efforçait  en  vain  de  redonner 
un  peu  de  nerf  et  de  vigueur  à  ce  corps  démoralisé.  Ses  lettressontun  témoignage 
attristant  de  la  profonde  décadence  dans  laquelle  notre  marine  était  tombée.  Il  n'y 
voyait  que  »  faiblesse,  irrésolution,  chipotage  »,  et  s'en  remettait  à  de  plus  habiles 
que  lui  pour  donner  de  l'àme  et  des  moyens  à  ces  gens-là.  (Lettre  du  12  juillet, 
A.  M.  B*  86).  Chacun  y  désirait  que  l'expédition  n'eût  pas  lieu,  et  agissait  en  con- 
séquence. 

(')  C'étaient  les  termes  dont  se  servait  d'Aiguillon  dans  une  lettre  du  8  octobre. 
A.  G.,  3536. 


1(14  L\    liRETAdNt;    ET    LE    DIX    d'aIGIII^LON 

étroit.  Dans  ces  circonstances,  une  modification  aux  projets 
primitifs  s'imposait  si  l'on  persistait  à  vouloir  tenter  l'expé- 
dition, et  sur  ce  point  ni  d'Aiguillon  ni  Clioiscul  n'admet- 
taient la  possibilité  d'un  doute.  Force  était  de  se  prêter  aux 
vues  de  M.  de  Conflans,  puisque  M.  de  Gonflans  ne  voulait 
pas  se  prêter  à  celles  de  d'Aiguillon,  et  que  le  ministère 
n'avait  pas  assez  de  fermeté  pour  l'y  contraindre;  et  accep- 
tant, peut-être  avec  trop  de  facilité,  celte  nécessité,  d'Aiguil- 
lon eut  bientôt  pris  son  parti  de  laisser  le  maréchal  agir  à 
peu  près  à  sa  guise  :  «  Le  seul  moyen  d'en  tirer  parti,  écri- 
»  vait-il  le  4  octobre  à  son  ami  le  comte  de  Oalleroy,  alors  à 
»  Brest,  est  d'avoir  l'air  de  lui  donner  carte  blanclie  pour  la 
»  manière  d'exécuter  la  besogne,  en  lui  prescrivant  expressé- 
»  ment  de  l'exécuter  à  quelque  prix  que  ce  soit...  Le  maréchal 
»  sera  content  s'il  est  chargé  de  toute  la  besogne,  et  il  ira  alors 
»  de  cul  et  de  tête...  D'ailleurs,  il  n'est  point  assez  manœuvrier 
»  pour  pouvoir  espérerde  son  habileté  une  campagne  savante 
»  qui  pût  contenir  les  ennemis,  et  je  regarde  un  combat  comme 
»  presque  inévitable;  alors  il  vaut  mieux  qu'il  se  donne  avant 
»  que  notre  convoi  soit  au  large;  s'il  nous  est  avantageux,  nous 
»  passerons  facilement;  s'il  est  douteux,  il  peut  encore  faciliter 
»  le  passage;  si  l'escadre  est  écrasée,  les  troupes  de  terre  ne 
»  seront  pas  perdues  »..  11  s'agissait  donc  désormais,  contrai- 
rement au  projet  primitif,  de  charger  la  flotte  de  débloquer  le 
Morbihan  et  d'escorter  le  convoi,  dût-on  livrer  bataille.  D'Ai- 
guillon fit  agréer  du  ministère  ce  pis-aller,  fâcheux  mais 
nécessaire,  et  dont  après  tout  il  ne  jugeait  pas  le  succès 
absolument  impossible;  quant  à  ^I.  de  Conflans,  il  suffisait 
de  lui  laisser  croire  et  dire  qu'il  en  était  lui-même  l'auteur, 
et  d'Aiguillon  n'eut  pas  de  peine  à  lui  inculquer  cette  idée  : 
((  Je  me  déterminai  il  y  a  huit  jours,  écrivait-il  à  Belle-lsle 
»  le  8  octobre  ('),  à  envoyer  à  Brest  M.  le  prince  de  Beauveau, 
»  MM.  Warren  et  O'Dunnc...  pour  suggérer  à  M.  de  Conflans 
»  un  nouveau  projet  de  sortie  que  je  regarde  comme  le  seul 
»  qui  puisse  désormais  s'exécuter  et  assurer  la  navigation  du 
»  convoi,  vu  l'obstination,  la  timidité,  la  mauvaise  volonté  et 
»  l'ignorance  de  notre  marine.  Je  crois  qu'il  est  impossible 
»  aujourd'hui  d'en  tirer  parti,  à  moins  de  réunir  en  une  seule 

(')  A.  G.  3537. 


MODIFICATION    AUX    PLANS    PRIMITIFS  105 

»  escadre  toutes  les  forces  qu'elle  peut  avoir  et  de  la  faire 
»  marcher  droit  à  l'ennemi,  pour  le  combattre  eu  quelque 
))  nombre  et  position  qu'il  soit.  Toute  autre  manœuvre  ne 
»  réussirait  point  actuellement,  parce  que  son  succès  dépcn- 
»  drait  de  plusieurs  chefs  découragés,  ignorants,  et  intéressés 
))  par  des  motifs  particuliers  qui  font  honte  à  Thumanité  h 
»  la  faire  échouer.  Celle  du  combat  roulera  presque  entière- 
»  ment  sur  Contlans,  il  est  brave,  ardent,  a  grande  envie  de 
»  se  signaler,  les  officiers  qui  sont  sur  son  vaisseau  et  qui 
»  influeront  beaucoup  sur  les  ordres  qu'il  donnera  sont  intel- 
»  ligents,  remplis  de  zèle  et  de  bonne  volonté,  et  il  aura  en 
»  eux  la  confiance  la  plus  entière  dès  qu'il  sera  à  son  bord... 
»  Je  crois...  qu'il  serait  actuellement  absolument  inutile  de 
»  tenter  de  lui  faire  agréer  et  exécuter  un  autre  projet.  11  ne 
»  s'y  prêterait  point,  en  parlerait  avec  son  indiscrétion  et  sa 
»  vivacité  ordinaires,  et  achèverait  d'indisposer  et  de  décou- 
»  rager  la  marine,  dont  le  ton  et  l'esprit  sont  bien  mauvais 
»  sur  tous  les  points.  C'est  une  dernière  ressource  qu'il  ne 
»  faut  pas  manquer,  et  qui  réussira,  j'espère.  »  A  l'appui  de 
ces  heureux  pronostics,  il  faisait  remarquer  que  les  vingt- 
huit  vaisseaux  des  Anglais  étaient  assez  éloignés  les  uns  des 
autres,  leurs  équipages  affaiblis  et  fatigués,  tenant  la  mer 
depuis  six  mois,  qu'ils  pourraient  d'ailleurs  avoir  un  excès  de 
confiance  dans  leur  supériorité,  et  que  M.  de  Conflans,  étant 
désormais  personnellement  intéressé  au  succès,  ferait  tous 
ses  efforts  pour  vaincre.  Ces  raisons  étaient  évidemment 
plausibles;  aussi  M.  de  Conflans,  qui  dès  le  3  octobre  offrit 
à  Berryer  (*)  de  sortir  de  Brest,  d'aller  livrer  bataille  et  d'es- 
corter la  flotte  du  jMorbihan,  reçut-il  l'autorisation  formelle 
du  roi  d'exécuter  ce  programme  (^).  11  lui  était  seulement 
recommandé  de  ne  pas  perdre  de  vue  que  le  but  principal 
de  ses  opérations  était  la  plus  grande  sûreté  possible  de  l'es- 
cadre du  Morbihan. 

Notre  marine  était  pleine  de  jactance  quand  elle  était  loin 
de  l'ennemi,  mais  cette  présomption  faisait  place,  quand  il 
s'agissait  de  marcher  au  feu,  à  une  circonspection  excessive, 
dont  d'Aiguillon  et  ses  amis   avaient  déjà   noté,    dans  cette 


(')  A.  M.,  B'  86. 

(*)  Lettre  du  l'oi  à  Conflans,  14  octobre. 


106  LA    BIIKTAG.NE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

campagne,  certains  traits  qui  seraient  plaisants,  s'ils  n'étaient 
pas  plutôt  lamentables  (').  Elle  en  donna  une  nouvelle 
preuve  en  laissant  passer  un  mois  encore  sans  que  Gonflans 
osât  sortir,  encore  que  pendant  ce  temps  l'amiral  anglais 
Ilawke  ait  été  forcé  par  une  tempête  de  ramener  un  instant 
son  escadre  à  Torhay.  Fixé  d'abord  au  l'Miovembre,  son 
départ  fut  reculé  de  jour  en  jour,  soit  parce  que  les  capitaines 
de  vaisseaux,  peu  désireux  de  sortir  (ces  messieurs  sont  net- 
tement accusés,  dans  un  rapport  du  temps,  de  n'aimer  que  les 
campagnes  d'Amérique,  parce  qu'elles  sont  lucratives,  peu 
dangereuses,  et  qu'on  a  rarement  à  s'y  battre)  (^),  faisaient 
chaque  jour  de  nouvelles  demandes  auxquelles  le  maréchal 
ne  pensait  point  pouvoir  se  refuser,  soit  parce  qu'on  voulait 
attendre  Id  retour  des  escadres  des  Antilles  et  des  Indes 
orientales  pour  renforcer  nos  équipages,  trop  peu  nombreux. 
Enfin,  le  14  novembre,  il  se  décida  à  quitter  Brest  avec  ses 
vingt-un  vaisseaux,  trois  frégates  et  deux  corvettes.  Il  se  pro- 
posait d'être  dès  le  lendemain  en  vue  du  Morbihan,  et  l'an- 
nonçait à  d'Aiguillon  dans  une  lettre  qui  constitue  contre  lui 
un  terrible  chef  d'accusation  (^),  puisqu'elle  prouve  que,  de 
son  propre  aveu,  rien  n'était  plus  facile  que  de  cingler  droit 
du  côté  de  Vannes.  11  est  certain  qu'il  aurait  suffi  d'un  peu 
d'activité  et  de  décision  de  sa  part  pour  aller  surprendre 
et  anéantir  l'escadre  du  commodore  Dutf,  qui  bloquait  le 
Morbihan  avec  huit  vaisseaux  de  lignes,  quelques  frégates  et 
quelques  corvettes,  et  qui  n'a  été  averti  de  la  sortie  de  la 
flotte  française  que  le  18  :  et  un  pareil  succès,  que  d'Aiguillon 
regardait  comme  absolument  assuré  (*),  quelque  pauvre  opi- 


(')  «  M.  Berryer  a  ordonné  dix  fois  à  M.  de  Gonflans  d'envoyer  allernativement 
deux  vaisseaux  de  son  escadre  dans  la  rade  de  Gamaret  pour  exercer  les  équipages. 
A  la  fin  il  a  obéi  :  mais  les  deux  vaisseaux  qu'il  y  avait  envoyés  sont  rentrés  au 
bout  de  deux  jours,  disant  avoir  sur  eux  toute  l'escadre  anglaise,  que  personne  n'a 
vue,  et  sans  examiner  ce  qu'il  en  était,  il  a  juré  ses  grands  dieux  qu'il  n'en  enver- 
rait plus.  »  (Lettre  de  d'Aiguillon  à  Choiseul  sans  date,  .\.  M.  B'  86).  —  Un  jour 
où  le  bruit  se  répandit  que  les  Anglais  méditaient  une  descente  aux  Grands 
Sablons,  l'alarme  fut  extrême  dans  les  équipages  :  de  Balleroy,  ayant  au  contraire 
témoigné  que  cet  événement  le  réjouissait,  essuya  des  propos  fort  durs  et  s'enten- 
dit accuser  de  méditer  la  ruine  de  la  flotte  (Balleroy  à  d'Aiguillon,  6  août,  A.  M. 
B*86. 

(»)  A.  M.  B*  87. 

(3)  14nov.,  A.  M.  B*87. 

(*)  Lettre  du  15  nov.  à  Belle-Isle,  A.  G.,  3538. 


BATAILLE    DE    M.    DE    CONFLANS  107 

nion  qu'il  eût  des  talents  du  maréchal,  eût  singulièrement 
relevé  notre  moral  et  en  eût  rendu  d'autres  possibles.  Mais 
le  maréchal  marcha  si  lentement,  faute  de  savoir  manœu- 
vrer, qu'il  laissa  à  DufT  le  temps  de  se  mettre  sur  ses  gardes 
et  à  Hawke  celui  de  le  rejoindre.  Au  lieu  de  passer  par  le 
Raz,  comme  il  était  convenu,  il  se  laissa  entraîner  au  large, 
puis  revint  sur  Belle-Ile,  et  ce  fut  seulement  le  20  au  matin 
qu'il  arriva  en  vue  de  l'escadre  de  DufT,  qu'il  se  mit  en  devoir 
de  poursuivre,  A  peine  avait-il  commencé  la  chasse  qu'appa- 
rut à  l'arrière  toute  la  flotte  de  Hawke,  composée  d'une  tren- 
taine de  bâtiments  (*),  et  que  notre  arrière-garde  fut  attaquée. 
Signal  de  lever  chasse  fut  aussitôt  donné.  Il  était  alors  tout 
indiqué  de  ramener  la  tête  de  ligne  française  vers  la  queue 
et  d'opposer  à  l'attaque  de  l'ennemi  le  plus  grand  nombre 
possible  de  bâtiments  :  le  tort  inexcusable  de  M.  de  Conflans 
fut  de  ne  pas  le  faire,  ou  de  ne  le  faire  que  partiellement  et 
tardivement,  et  au  lieu  d'accepter  franchement  la  bataille,  de 
maintenir  l'ordre  en  file  et  de  se  jeter  vers  les  passages 
étroits  et  dangereux  des  Cardinaux,  rochers  situés  à  l'est  de 
l'ile  d'Hœdic,  où  il  était  impossible  de  se  concentrer  et  de 
manœuvrer.  Aussi  fut-ce  moins  une  bataille  qu'une  espèce 
de  débandade  où  chacun  agit  pour  son  compte  et  où  nos 
vaisseaux  eurent  pour  la  plupart  moins  à  souil'rir  de  l'ennemi 
que  d'eux-mêmes,  s'entrechoquant  les  uns  les  autres  dans 
un  espace  trop  resserré.  Cinq  seulement,  à  [)roprement  par- 
ler, soutinrent  le  combat,  et  le  soutinrent  d'ailleurs  héroïque- 
ment, sauvant  ainsi  l'honneur  de  la  marine  française,  si  grave- 
ment compromis  d'autre  part  par  de  lamentables  défaillances  : 
\e Magnifique  et  V Intrépide ,  qui  purent  se  sauver  à  RocheforI, 
le  Héros,  qui  fut  brûlé,  le  Juste,  qui  tout  désemparé  sombra 
le  lendemain  du  combat,  et  surtout  le  Formidable  (capitaine 


(')  Vingt-sepl  vaisseaux  et  six  frégates.  Les  évaluations  des  forces  anglaises  ont 
beaucoup  varié,  parce  que  des  différents  auteurs  qui  ont  donné  des  relations  de 
la  bataille, les  uns  ont  compté  et  les  autres  non,  l'escadre  de  Duff  (environ  seize 
bcàtimenls)  qui  ne  prit  aucune  part  à  l'action,  mais  qui  eût  certainement  rallié  la 
flotte  de  Hawke  si  la  bataille  s'était  prolongée.  En  somme,  il  y  eut  donc  à  la 
bataille  du  20  novembre  vingt-sept  vaisseaux  de  ligne  anglais  contre  vingt-un 
français,  ces  vingt-sept  vaisseaux  pouvant  être  portés  à  trente-un  ou  môme  à 
trente-cinq  par  un  renfort  assuré  de  quatre  ou  de  huit  autres.  Les  Anglais  pou- 
vaient réunir  en  outre  une  vingtaine  de  frégates  ou  de  corvettes.  (Chaband- 
Armand,  Revue  marilime  et  coloniale,  1892.) 


108  i.A  itui:TA(iNt;  lt  le  duc  d  aiglillon 

Duvci'gcr)  pour  qui  fut  le  grand  honneur  de  la  journée,  et 
qui  ne  fut  pris  par  rcnnemi  qu'après  une  superbe  résis- 
tance (').  Le  Th/'Sf'i'  (capitaine  de  Kersaint)  et  le  Superbe 
(capitaine  de  Montalais)  coulèrent  bas  au  moment  même  de 
l'action,  en  virant  de  bord,  par  la  faute  de  leurs  officiers. 
(Juant  au  Soleil  Royal,  que  montait  M.  de  Conflans  et  qui  se 
trouvait  en  tète  de  la  ligne  française,  il  revint  prendre  part 
au  combat,  mais  si  maladroitement  qu'il  essuya  trois  abor- 
dages et  que  séparé  de  l'ennemi  par  Vlntrépide  il  ne  put 
faire  que  peu  d'usage  de  sa  formidable  artillerie.  Chose  triste 
à  dire,  du  propre  aveu  de  ]\I.  de  Conflans,  il  ne  subit  aucune 
perte.  Ce  vaisseau  était  donc  encore  en  excellent  état  lorsque 
à  la  nuit  tombante  M.  de  Conflans,  séparé  du  reste  de  sa 
flotte  et  ignorant  son  sort,  alla  se  réfugier  dans  la  rade  du 
Croisic,  où  il  le  fit  livrer  aux  flammes  le  surlendemain 
pour  l'empêcher  de  tomber  au  pouvoir  de  l'ennemi.  Des 
quinze  vaisseaux  qui  survécurent  au  combat,  huit  gagnè- 
rent Rochefort,  sous  MM.  de  Beaufremont  et  de  Guébriant,  et 
sept  sous  M.  de  la  Drosse  se  sauvèrent  dans  la  Vilaine,  dont 
ils  purent  remonter  l'embouchure,  sous  la  conduite  de  pilotes 
que  le  duc  d'Aiguillon  venait  précisément  de  réunir  au  petit 
village  de  Billiers  pour  leur  faire  sonder  les  passages  en  vue 
de  fournir,  en  cas  de  nécessité,  une  retraite  à  un  convoi 
qu'on  attendaitde  Rochefort.  Les  Anglais  n'avaient  subi  que 
des  pertes  sans  gravité  (20  nov.  1759)  ('•'). 

Celle  désastreuse  défaite,  succédant  à  bref  délai  à  celle  que 
la  flotte  de  Toulon  venait  de  subir,  réduisait  à  l'inaction  pour 
tout  le  reste  de  la  guerre  les   malheureux  débris  de  notre 


(*)  Voici  en  quels  termes  emphatiques,  mais  expressifs,  une  relation  du  temps 
(une  lettre  d'un  lieutenant  des  grenadiers  royaux  d'Ailly,  écrite  de  Rochefort  le 
22  déc.  1759)  raconte  le  comhat  du  Formidable  :  «  Ce  vaisseau  paraissait  couvert 
d'une  gloire  éclatante,  que  formait  un  feu  foudroyant  et  plus  vif  que  les  éclairs. 
lOtivironné  de  dix-sept  vaisseaux  anglais,  il  semblait  les  soumettre  l'un  après 
l'autre  et  tous  ensemble.  Pendant  deux  heures  qu'il  combattit,  il  n'y  eut  pas 
d'intervalle.  Enfin  les  deux  capitaines  tués  et  presque  tous  les  officiers  ayant 
éprouvé  le  môme  sort,  ce  vaisseau  s'est  rendu  par  la  seule  raison  qu'il  ne  res- 
tait plus  assez  de  monde  pour  en  faire  la  manœuvre  et  le  combat  finit  faute  de 
combattants   » 

(2)  De  la  Nicollière-Teijeiro,  Le  combat  de  Belle-Ile  ou  des  CardinaiLv,  Revue 
de  Bretagne,  de  Vendée  et  d'Anjou,  1878  :  Chabaud  Arnaud,  La  marine  française 
pendant  la  guerre  de  Sept  A}is,  Revue  maritime  et  coloniale,  1892;  Guérin, 
Histoire  maritime  de  la  France  ;  Cliassériau,  Histoire  de  la  marine  française,  etc. 


BATAILLE   DE    M.    DE    CONFLANS  109 

marine  et  anéantissait  tout  espoir  de  débarquement  en  Angle- 
terre. Si  par  là  du  moins  elle  nous  épargna  peut-être  un  autre 
désastre  et  nous  conserva  la  petite  armée  que  d'Aiguillon,  en 
la  menant  dans  la  Grande-Bretagne,  aurait  sans  doute  menée 
à  sa  perte,  les  contemporains  n'en  jugèrent  pas  ainsi.  Ceux 
d'entre  eux  qu'animait  vraiment  le  sentiment  de  l'honneur 
national  ressentirent  douloureusement  celte  défaite,  moins 
grave  encore  par  elle-même  que  par  la  profonde  décadence 
qu'elle  révélait  :  et  nul  n'en  fut  plus  affligé  que  d'Aiguillon 
qui,  depuis  six  mois  qu'il  préparait  l'expédition  au  milieu  de 
difficultés  de  toutes  sortes,  avait  fini  par  en  escompter  le  suc- 
cès et  qui  voyait  ses  espérances  patriotiques  et  ses  rêves  de 
gloire  anéantis  d'un  seul  coup.«  Il  attendrirait  un  rocher  par 
»  sa  douleur,  écrit  son  ami  le  comte  de  La  Noue  le  22  no- 
»  vembre  (').  Son  esprit  supérieur  sent  le  coup  dont  nous 
»  sommes  frappés  et  tout  ce  qu'il  entraine.  » 

S'il  avait  été  capable,  au  milieu  de  ce  grand  deuil  patrioti- 
que, d'un  sentiment  aussi  bas,  il  aurait  pu,  semble-t-il,  se 
réjouir  de  voir  la  sévérité  de  ses  jugements  sur  la  marine  et 
sur  son  chef  confirmés  par  l'événement  d'une  manière  aussi 
éclatante.  Rien  n'avait  été  plus  pitoyable  que  la  conduite  de 
M.  de  Gonflans  pendant  la  bataille,  rien  ne  fut  plus  ridicule 
après.  Les  lettres  et  les  rapports  qu'il  écrivit  après  l'événe- 
ment achèvent  de  montrer  sous  sa  véritable  physionomie  le 
chef  étrange  qui  avait  été  donné  à  notre  dernière  flotte  et 
prouvent  que  d'Aiguillon  l'avait  bien  jugé.  Le  lendemain  du 
combat,  il  ne  se  doute  pas  encore  qu'il  vient  de  subir  une  des 
plus  humiliantes  défaites  de  notre  histoire  :  «  J'ignore  tota- 
»  lement,  écrit-il  à  d'Aiguillon  (^)  après  un  récit  de  l'engage- 
))  ment  de  la  veille,  le  résidlat  de  ce  combat  qui  a  été  très  vif, 
«jusqu'à  ce  que  je  sache  des  nouvelles  de  ce  que  sont  devenus 
))  nos  vaisseaux.  Voilà  une  perte  qui  doit  anéantir  le  projet  de 
»  la  tlotte  du  Morbihan  ;  mais  l'inégalité  des  forces  en  est  cause 
»  etje  crois  sur  cela  avoir  sauvé  mon  honneur  eiexéculé  ce  que 
»  la  cour  désirait  avec  la  prudence  convenable;  mais  il  ne  faut 
»  pas  se  mettre  dans  l'esprit  de  faire  quelque  chose  d'avanta- 
»  geux  avec  une  infériorité  si  marquée  :  cela  devrait  bien  cor- 


(')  Lettre  au  comte  d'Argenson,  Bib.  de  TArsenal,  ms.  57 
(•^)  Lettre  du  21  novembre,  A.  M.  B*  86. 


1  1 0  L\    BRKTAGNK    ET    LE    DUC    u'aIGLILLOX 

»  riger  des  entreprises  qu'on  n'a  pas  assez  combinées  » .  Quatre 
jours  plus  tard,  il  est  encore  dans  la  même  illusion  :  «  M.  le 
»  chevalier  des  Hoches,  écrit-il  à  d'Aiguillon  le  25  novembre, 
»  m'a  promis  de  vous  donner  la  relation  que  j'ai  envoyée  au 
»  ministre  :  j'espère  que  vous  en  serez  content  et  je  me  flatte 
»  d'avoir  rempli  les  ordres  du  roi  et  ce  que  l'on  m' a  prescrit,  » 
Lorsque  la  vérité  se  fit  jour  enfin  dans  son  esprit  et  qu'il  com- 
mença à  se  rendre  compte  de  la  gravité  de  la  défaite,  il  eut 
le  tort  impardonnable  de  vouloir  en  imputer  la  responsabilité 
aux  ministres,  à  d'Aiguillon,  à  ses  propres  lieutenants,  ù  tout 
lo  monde,  excepté  à  lui-même;  il  accusa  le  plan  qu'on  l'avait 
forcé  de  suivre;  il  dit  et  écrivit  que  tout  le  mal  était  dû  à 
l'insubordination  générale,  s'en  prit  aux  capitaines  qui  avaient 
fui,  selon  leur  caprice,  à  Rochefort  ou  dans  la  Vilaine,  et 
n'épargna  même  pas  dans  ses  propos  l'héroïque  commandant 
de  V Intrépide  (M.  de  Chàteloger)  qui,  pendant  l'action,  avait 
couvert  le  Soleil  Royal  et  reçu  les  coups  destinés  à  ce  der- 
nier (').  M.  de  Gonflans  oubliait  qu'il  avait  lui-même,  aupara- 
vant, rendu  pleine  justice  à  la  conduite  de  cet  officier  et  à  celle 
de  ses  équipages  en  général  (*).  Pareille  contradiction  en  dit 

{')  M.  de  Gonflans  avait,  dans  la  province  et  dans  le  royaume,  de  chauds  paiti- 
sans  qui  ne  voulurent  jamais  attribuer  à  notre  désastre  d'autres  causes  que  l'insu- 
bordination qui  régnait  dans  l'escadre  française  et  l'imprudence  des  ordres  donnés 
pour  opérer  la  descente  dans  la  Grande-Bretagne.  Le  bruit  fut  répandu  que  pen- 
dant la  journée  du  20  novembre  le  maréchal  avait  donné  à  un  officier  (il  s'agit  de 
M  de  Chàteloger I  un  ordre  que  celui-ci  n'exécuta  point;  que,  loin  de  là,  il  serait 
venu  interposer  son  vaisseau  entre  le  Soleil  Royal  et  les  Anglais,  <>  de  manière  à 
faire  douter  au  maréchal  s'il  ne  continuerait  pas  son  feu  sur  un  impudent  qui  dé- 
sobéissait en  se  rendant  aussi  suspect  d'intelligence  et  de  trahison.  »  On  ajoutait 
que  le  maréchal  avait  fait  appeler  ce  commandant,  avait  eu  avec  lui  une  chaude 
explication  et  lui  avait  dit  :  <■  Monsieur,  dans  un  meilleur  temps,  je  vous  ferais 
pendre  à  l'instant  au  haut  de  ce  mât  »,  en  lui  montrant  le  plus  haut  de  son  vais- 
seau. Mais  aurait-il  trouvé  des  bras  pour  lui  obéir?  Relation  de  deux  touristes  pa- 
risiens présents  au  Croisic  peu  de  temps  après  la  bataille  et  à  qui  M.  de  la  Grée 
Fériquet,  dans  la  maison  duquel  d'Aiguillon  et  Gonflans  s'étaient  rencontrés, 
raconta  plusieurs  anecdotes  intéressantes,  A.  M.  B*  88). 

(*)  Dans  une  lettre  au  ministère  du  24  novembre,  M.  de  Gonflans  s'exprime  ainsi 
sur  le  comple  de  M.  de  Ghùteloger  :  «  Au  moment  où  je  faisais  arriver  le  Soleil 
»  Royal  vent  arrière,  l'amiral  anglais  se  mit  en  devoir  de  m'envoyer  une  bordée  par 
»  la  poupe  ;  mais  Ylnlrépide,  en  présentant  son  cùlé  à  l'ennemi  avec  une  audace  et 
»  une  contenance  que  je  ne  saurais  assez  exalter,  attira  tout  le  feu  sur  lui,  y  répon- 
»  dit  avec  une  vivacité  incroyable  et  me  lira  de  l'embarras  où  cette  position  désa- 
>>  vantageuse  me  mettait  ».  Il  ne  pensait  pas  alors  à  imputer  à  ses  subordonnés  la 
responsabilité  du  désastre  :  i-  Je  vous  assure,  ajoutait  il,  avec  toute  la  vérité  que 
»  rien  ne  m'oblige  de  dissimuler,  que  lotis  les  officiers  généraux,  lous  les  capitai- 


BATAILLE    DE    M      DE    CONFLANS  1  1 1 

long-  sur  l'étourderie  du  maréchal  et  prouve  malheureusement 
que  chez  lui  le  cœur  était  aussi  médiocre  que  l'esprit. 

Ce  n'est  pas  à  dire  toutefois  que  le  chef  ait  seul  été  coupa- 
ble. Avec  rimpéritie  de  M.  de  Conflans,  les  vérilables  auteurs 
du  désastre  furent  les  capitaines  qui  s'empressèrent,  avec 
une  honteuse  précipitalion,  de  fuir,  qui  dans  la  Vilaine,  qui 
à  Rochefort  et  dont  plusieurs  ne  parurent  pas  se  douter  plus 
que  leur  chef  de  l'écrasante  responsabilité  qui  pesait  sur 
eux  (').  Les  sept  capitaines  des  vaisseaux  qui  s'étaient  réfugiés 
dans  la  Vilaine  ayant  reçu  de  Berryer  des  reproches  trop 
justifiés  lui  firent  une  réponse  empreinte  de  la  plus  grande 
hauteur  (-),  et  ils  conservèrent  à  l'égard  de  d'Aiguillon  le  ton 
d'insolence  auquel  la  marine  s'était  habituée  (^).  Elle  en  avait 

»  nés,  tous  les  subalternes,  tous  les  êqiripages  employés  dans  cette  armée  auraient 
»  servi  aussi  utilement  que  glorieusement,  s'ils  avaient  pu  mesurer  leur  force  et 
n  leur  valeur  contre  un  ennemi  qui  aurait  eu  une  supériorité  moins  décidée  et  si 
»  Vespaceeût  été  proportionné  au  nombre  de  vaisseaur  qui  y  ontcomballu  ».  D'Ai- 
guillon pensait  absolument  de  même  sur  la  valeur  des  équipages.  Il  écrivait,  le 
le''  décembre,  à  Belle-Isle  (A.  G.  3538)  que  nos  marins  s'étaient  magnifiquement 
battus,  que  les  Anglais  cbantaient  leurs  louanges  et  que  le  rdi  devrait  les  récom- 
penser :  «  La  marine  aurait  grand  tort  de  se-i^laindre  de  ses  équipages  après  un 
"pareil  combat,  aussi n'ose-t-elle pas  les  accuser,  mais  elle  se  rejette  sur  lasupério- 
»  rite  prétendue  des  ennemis  et  sur  le  mauvais  temps.  La  première  e.xcuse  n'est  pas 
»  admissible,  la  seconde  ne  l'est  pas  davantage,  puisque  les  ennemis  avaientlemème 
»  temps  qu'eux.  C'est  un  corps  à  refondre  totalement  si  l'on  veut  s'en  servir  :  il  y  a 
»  delà  volonté,  de  la  bravoure  et  même  du  talentparmi  les  jeunes  gens,  mais  ils  ne 
»  connaissent  ni  subordination  ni  règle  et  il  leur  faut  un  chef  absolument.  Il  n'est 
»  pas  nécessaire  qu'il  soit  un  excellent  marin,  mais  il  faut  qu'il  sache  faire  obéir  et 
))  servir,  ce  qu'ils  ignorent  totalement.  >■ 

(*)  Le  sentiment  populaire  ne  s'y  trompa  point,  et  de  même  qu'il  s'était  montré 
très  favorable  à  d'Aiguillon  après  Saint-Cast,  il  n'épargna  point  les  plus  mordantes 
plaisanteries  aux  réfugiés  de  la  Vilaine.  Dans  une  pièce  de  vers  alors  fort  répandue, 
Thétis  dit  en  parlant  de  la  flotte  de  M.  de  Conflans  : 

Moi-même  je  les  pris  pour  Théphis  et  Jason 
Partant  pour  conquérir  l'héroïque  toison. 
Ils  brûlaient,  disaient-ils,  d'entrer  dans  la  carrière  : 
Mais  leurs  cœurs  en  secret  regrettaient  la  barrière. 
Tant  qu'ils  ont  été  seuls  leur  insolence  accrut. 
Mais  le  masque  tomba  dès  que  Hawke  parut. 

On  se  répétait  le  mot  attribué  à  une  dame  dont  les  propriétés  sur  les  bords  de  la 
"Vilaine  étaient  dévastées  par  les  ofTiciers  de  marine,  profitant  de  leurs  loisirs  forcés 
pour  se  livrer  à  la  chasse,  et  dont  les  colombiers  même  n'étaient  pas  épargnés, 
«  Messieurs,  aurait-elle  dit,  je  connais  bien  un  moyen  de  vous  forcera  vous  en  éloi- 
gner. —  Lequel?  —  J'y  ferai  mettre  pavillon  anglais.  » 

(')  D'Aiguillon  étant  allé  visiter  les  vaisseaux  de  la  Vilaine  »  eut  une  espèce  de 
scène  après  souper  avec  un  lieutenant  de  vaisseau  qui  vint  lui  dire,  d'un  ton  qu'il 
n'eût  pas  pris  avec  le  secrétaire  d'un  intendant  quelconque,  qu'il  ne  pouvait  rece- 


112  I.A    IIIIKTACNK    KT    LE    DIT    d'aIGUILLON 

craiiliint  moins  le  droit.  (|iie  c'est  à  lui  précisément  qu'elle  dut 
en  celle  circonstunce  son  salut.  Les  sept  capitaines  réfugiés 
dans  laVilaine  déclarèrent,  réunis  en  conseil  deguerre('),  qu'il 
était  impossible  de  franchir  les  passes  et  de  leprendre  la  mer. 
D'Aiguillon,  au  conti-aire,  se  refusa  à  admettre  qu'on  ne  pût 
[)as  sortir  d'un  endroit  où  l'on  avait  bien  pu  entrer.  Après 
avoir  pris  pour  la  défense  de  cette  partie  de  la  côte  les  plus 
minutieuses  précautions,  il  étudia  les  moyens  de  faire  repren- 
dre la  mer  à  nos  bâtiments  bloqués  et  s'en  entretint  avec  un 
lieutenant  de  vaisseau  qu'il  tenait  en  haute  estime,  le  chevalier 
de  ïernay  (-).  Celui-ci  reconnut  la  possibilité  de  la  sortie,  fît 
approuver  ses  projets  du  ministère,  et  réussit,  après  de  longs 
retards,  à  les  exécuter  de  point  en  point,  à  son  honneur  et  à 
la  grande  confusion  de  l'état- major  dont  .les  assertions  rece- 
vaient un  si  éclatant  démenti.  Le  G  janvier  17G1  le  chevalier 
de  Ternay  et  le  comte  d'Hector  emmenèrent  le  Dragon  et  le 
Brillant  et  la  frégate  la  Calijpso,  et  le  10  tous  parvinrent  sains 
et  saufs  dans  la  rade  de  Brest.  Les  autres  vaisseaux  furent 
emmenés  ensuite,  et  l'on  dut  ainsi  à  d'Aiguillon  d'avoir  atténué 
dans  la  mesure  du  possible  les  désastreux  résultats  de  la 
défaite  de  M.  de  Conflans,  On  s'explique  facilement  que  la 
marine  ne  le  lui  ait  point  pardonné. 

Bien  qu'une  partie  de  notre  flotte  fût  ainsi  redevenue  dis- 


voir les  routes  qu'il  lui  avait  données  pour  conduire  les  soldats  de  la  marine  à  Brest, 
que  c'était  vouloir  les  écraser,  qu'il  ne  partirait  point,  etc.  D'Aiguillon  lui  répondit 
sans  s'émouvoir  que  c'étaient  les  routes  ou  marches  que  les  troupes  du  roi  avaient 
accoutumé  de  faire  dans  la  province,  et  après  bien  des  discussions  il  lui  dit  que 
puisque  les  routes  ne  lui  convenaient  pas,  il  n'y  avait  qu'à  les  jeter  au  feu  et  à  en 
faire  venir  d'autres  de  la  cour.  L'ofïicier  n'en  voulut  rien  faire  et  sortit  en  murmu- 
rant. »  (Lettre  du  chevalier  de  Redmont  à  Belle-Isle,  21  janvier  1760,  A.  G.  3568). 
M.  de  la  Brosse  disait  tout  haut,  et  môme  en  présence  d'hommes  comme  M.  de  la 
Noue,  les  choses  les  plus  révoltantes  sur  le  compté  de  d'Aiguillon,  l'accusait  d'avoir 
voulu  la  destruction  de  la  marine  du  roi  et  en  citait  comme  preuve  la  précaution 
qu'il  avait  prise  de  faire  sonder  la  Vilaine. 

(«)  n  déc.  1759. 

(')  De  la  Nicollière  Teijeiro,  art.  cité;  Merland,  Le  Cùinle  d'Hector,  Revue  de 
Brelagne,  de  Vendée  ot  d'Anjou,  1879.  L'idée  première  et  la  direction  principale 
des  opérations  appartinrent  à  d'Aiguillon,  le  détail  des  voies  et  moyens  au  comte 
de  Ternay.  Berryer  écrivait  le  9  janvier  17C()à  Lebrun,  commissaire  général  de  la 
marine  :  »  Le  roi  s'en  rapporte  entièrement  à  d'.Mguiliun  sur  les  dispositions  et  les 
mesures  à  prendre  pour  parvenir  ;\  ce  but.  Ainsi,  il  est  nécessaire  que  ce  soit  d'.\i- 
guillon  qui  détermine  les  différentes  opérations  que  vous  aurez  à  faire  i-emplir  dans 
la  partie  qui  vous  regarde  particulièrement  et  dans  celle  des  olliciers  de  port  sans 
néanmoins  qu'ils  en  soient  inslruils...  ". 


BATAILLE  DE  M.  DE  CONFLANS  113 

ponible,  notre  marine  n'en  était  pas  moins  réduite  à  l'inaction 
pour  toute  la  durée  de  cette  guerre.  On  ne  pouvait  plus  désor- 
mais songer  sérieusement  à  une  descente  en  Angleterre,  et 
quoiqu'en  1761  et  1762  l'on  voie  encore  discuter  certains  pro- 
jets d'expédition,  avec  une  obstination  faite  pour  surprendre  ('), 
ces  projets  n'auront  même  pas  un  commencement  d'exécution. 
Les  opérations  militaires  en  Bretagne  étaient  donc  désormais 
à  peu  près  terminées.  D'Aiguillon  les  avait  conduites  un 
moment  avec  gloire,  toujours  avec  une  énergie  et  une  vigueur 
trop  rares  à  cette  époque  de  relâchement  général,  et  il  y  avait 
déployé,  sinon  les  qualités  d'un  homme  de  guerre  de  premier 
ordre,  du  moins  celles  d'un  général  habile  et  pénétré  au  plus 
haut  degré  du  sentiment  de  ses  devoirs  envers  l'Etat. 

(»)  A.  M.,  B*  100. 


i)"AiauiLi.0N. 


CHAPITRE  VII 

LES  ÉTATS  DE  1758  ET  DE  1760 


Tenue  au  lendemain  de  Saint-Cast,  alors  que  les  préoccu- 
pations de  tous  étaient  surtout  portées  vers  la  guerre,  et,  chose 
essentielle,  sans  qu'il  y  eût  à  demander  aux  Etats  aucun  nou- 
vel impôt,  la  session  de  1758-17o9  avait  eu  lieu  pendant  ces 
événements  sans  attirer  beaucoup  Tattenlion  et  sans  causer  au 
commandant  trop  de  soucis.  La  précaution  qu'il  avait  eue  de 
les  faire  tenir  à  Saint-Brieuc,  dans  le  double  but  d'être  loin 
du  Parlement  et  d'avoir  un  président  du  clergé  sur  lequel  il 
pût  compter  (M.  de  Vauréal  venait  de  donner  sa  démission 
de  l'éveché  de  Rennes)  ('),  contribua  aussi  au  calme,  d'ailleurs 
tout  relatif,  de  cette  session. 

Ce  n'était  pas  cependant  que  la  situation  financière  ne  fût 
terrible.  BouUongne,  contrôleur  général  depuis  août  1757, 
après  avoir  usé  et  abusé  des  emprunts,  venait  d'être  obligé 
de  recourir  aussi  à  l'impôt  :  il  avait  créé  par  édit  d'août  1758 
un  don  gratuit  extraordinaire,  bizarre  euphémisme  pour  dési- 
gner un  impôt  qui  n'avait  rien  d'un  don  ni  rien  de  gratuit, 
payable  par  les  diverses  villes  du  royaume  à  partir  du  1"  jan- 
vier 1759  :  mais  diverses  raisons  avaient  empêché  qu'il  en 
fût  jusque-là  question  en  Bretagne,  et  il  n'en  fut  point  non 
plus  parlé  cette  année  aux  Etats.  La  grande  ambition  du 
gouvernement,  pendant  cette  session,  fut  différente  :  elle  con- 
sista à  tirer  de  la  province  un  certain  nombre  de  millions 
comptant,  par  une  vaste  aliénation  de  capital. 

On  se  rappelle  combien  avaient  été  vives  les  plaintes  de  la 
province  contre  la  perception  des  droits  de  contrôle,  insinua- 
tion, franc-fief,  etc.,  et  que,  d'Aiguillon  aidant,  l'abonnement 

(')  Son  successeur  fut  l'abbé  de  Beaumont  des  Junies,  vicaire  général  de  Tours, 
dont  le  rôle  fut  assez  effacé  et  dont  l'épiscopat  dura  peu  de  temps.  L'éveché  de 
Hennés  passa  ensuite  à  l'abbé  Desnos,  dont  on  a  vu  la  conduite  aux  Etats  de  1756. 


ÉTATS    DE    1758  115 

de  ces  droits  avait  failli  être  accordé  à  la  Bretagne  dès  1755. 
Agitée  de  nouveau  aux  Etats  de  1756,  mais  sans  résultat, 
c'était  la  même  idée  qui  reparaissait  encore,  avec  cette  diffé- 
rence qu'il  ne  s'agissait  plus  d'un  abonnement,  mais  d'un 
rachat.  Dès  le  20  novembre  1758  un  des  combattants  de 
Saint-Cast,  alors  au  mieux  avec  le  duc  d'Aiguillon,  le  baron 
de  Pontual  ('),  membre  influent  de  la  noblesse,  en  avait  fait 
au  duc  la  proposition,  tant  en  son  nom  qu'en  celui  de  MM.  de 
Kerguézec  et  de  La  Bourdonnaye.  Ces  trois  gentilshommes 
offraient  défaire  acquérir  par  les  Etats,  au  denier  vingt,  tous  les 
droits  compris  dans  la  ferme  des  domaines  de  Bretagne,  et 
représentaient  que  cet  arrangement  serait  à  la  fois  profitable 
à  la  province  qui  serait  ainsi  soustraite  aux  vexations  delà  per- 
ception, et  à  l'Etat  qui  se  procurerait  par  là  une  somme  nette 
de  vingt-cinq  millions.  La  proposition,  chaudement  appuyée 
par  d'Aiguillon  qui  y  voyait  en  effet  combinés  les  deux  inté- 
rêts qu'il  avait  mission  et  désir  de  défendre,  fut  transmise  au 
contrôleur  général,  qui  s'y  déclara  favorable,  quoique  sans 
manifester  pour  elle  l'enthousiasme  qu'il  était  naturel  d'atten- 
dre d'un  ministre  dans  l'embarras  :  d'Aiguillon,  dans  son 
journal,  explique  cette  tiédeur  singulière  par  ce  fait  que  Boul- 
longne,  livré  aux  financiers,  tout  entier  sous  l'influence  de 
Paris  de  Montmartel,  était  prévenu  par  la  ferme  générale  à 
qui  un  arrangement  de  cette  sorte  devait  faire  perdre  les 
bénéfices  que  la  province  en  retirerait.  Mais  M.  de  Ghoiseul, 
qui  agitait  alors  ses  plans  gigantesques  de  descente  en  Angle- 
terre et  qui  sentait  le  besoin  de  ressources  abondantes  et 
immédiates.  M™*  de  Pompadour,  qui  le  soutenait,  se  pronon- 
cèrent avec  force  pour  l'aliénation,  et  firent  entendre  au  con- 
trôleur général  que  s'il  tenait  à  sa  place  il  devait  montrer 
plus  de  zèle  pour  le  succès  de  la  négociation. 


(')  D'Aiguillon,  qui  faisait  de  lui  un  éloge  enthousiaste,  fut  autorisé  à  lui  pro- 
mettre l'engagement  des  droits  appartenant  au  domaine  du  roi  sur  les  halles  et 
boucheries  de  Rennes.  «  C'est,  écrit  d'Aiguillon  le  13  janvier  1759  (H.  571),  un 
»  citoyen  sage  et  éclairé  qui  ne  fait  usage  de  ses  lumières  et  du  crédit  qu'il  a  dans 
»  l'assemblée  que  pour  le  bien  de  la  patrie,  et  pour  rompre  les  menées  de  cette 
»  cabale,  qu'on  ne  peut  détruire.  C'est  le  seul  hommede  cette  provincequi  ne  doive 
»  point  la  considération  dont  il  jouit  à  l'intrigue,  à  l'opposition  aux  volontés  du 
»  ministère  et  à  l'indécence  dans  les  propos.  C'est  le  seul  dont  je  puisse  me  servir 
»  et  dont  je  me  serve  effectivement  pour  faire  passer  les  demandes  du  roi,  malgré 
»  les  clameurs  de  la  cabale  qui  le  craint  et  qui  le  respecte  ». 


1  1()  I.V   nilETAGNl':   ET   LE   DFi:    i>'ai(;l'iixon 

Ouverte  le  18  décembre  ('),  la  session  n'avait  encore  pré- 
senté que  les  incidents  ordinaires  (si  ce  n'est  toutefois  que  les 
députés  en  cour  s'aperçurent  au  moment  de  lire  leur  rapport 
qu'ils  avaient  oublié  avant  leur  départ  de  Paris  de  prendre  la 
réponse  du  roi  au  cahier  des  remontrances  :  cet  oubli  du 
principal  et  pour  ainsi  dire  du  seul  objet  de  leur  députation, 
prouvant  trop  clairement  que  le  soin  des  intérêts  de  la  pro- 
vince n'avait  pas  été  leur  préoccupation  dominante  pendant 
leur  séjour  dans  la  capitale,  fit  beaucoup  rire  k  leurs  dépens) 
lorsque  le  31  décembre  la  grosse  question  se  trouva  posée 
par  le  rapport  de  la  commission  des  franc-fief  et  contrôle 
sur  les  conditions  à  proposer  pour  le  rachat.  Allant  plus  loin 
que  M.  de  Pontual,  la  commission  ne  parlait  pas  seulement 
du  rachat  des  droits  domaniaux,  mais  encore  de  celui  de  l'im- 
pôt et  billot  et  du  papier  timbré,  ce  qui  faisait,  en  calculant  en 
denier  vingt,  uncapital  d'environ  iO  millions.  D'Aiguillon  s'em- 
pressa de  transmettre  son  rapport  en  l'accompagnant  de  ses 
instances  personnelles  pour  qu'on  profitât  de  l'oifre  faite  par 
les  Etats  :  «  Un  capital  de  40  millions,  écrit-il  au  contrôleur 
»  général  le  2  janvier  1759  (-),  peut  être  utile  et  avantageux 
»  dans  les  circonstances  présentes  aux  finances  du  roi,  et  doit 
»  donner  à  l'Europe  entière  une  haute  idée  des  ressources  que 
»  Sa  Majesté  peut  trouver  dans  ses  peuples,  puisqu'une  seule 
»  de  ses  provinces,  et  la  plus  écrasée  de  toutes  par  la  guerre,  lui 
»  offre  volontairement  des  secours  aussi  étendus.  »  Quinze  jours 
après,  il  en  faisait  passer  un  autre  où  les  mêmes  offres  étaient 
reprises  sous  une  forme  plus  explicite  :  les  Etats  se  décla- 
raient prêts  à  se  rendre  acquéreurs  desdits  droits  d'après  le 
revenu  net  que  le  Trésor  en  tirait,  à  verser  la  somme  immé- 
diatement au  moyen  d'un  emprunt,  et  s'engag-eaient  à  les 
percevoir  pour  leur  compte  sur  les  mêmes  bases. 

Tandis  que  ces  décisions  étaient  prises  dans  les  Etats,  l'as- 
semblée, comme  fatiguée  du  calme  qu'elle  avait  observé  au 
début,  commençait  à  devenir  houleuse  et  agitée.  Elle  avait 
voté  sans  difficulté  le  don  gratuit,  sans  débats  bien  graves 
l'abonnement  des  vingtièmes,  mais  d'Aiguillon  eut  plus  de 
peine  à  obtenir  la  capitation,  portée  d'ailleurs,  selon  lui,  ;\ 

(M  Présidents  des  ordres  :  l'évêque  de  Saint-Brieuc,  le  duc  de  Rohan  et  M.  de 
Coniac,  sénéchal  de  Hennés. 
(•î)  A.  N.  H.  341. 


ABONNEMEIN'T    DE    LA    CAPITATION  117 

un  chiffre  trop  élevé.  «  Nous  traitons  actuellement  de  la  capi- 
»  talion,  écrit-il  le  4=  janvier  au  contrôleur  général,  celle  de 
))  toutes  les  demandes  que  vous  m'avez  chargé  de  faire  aux 
»  Etats  qui  m'a  coûté  le  plus  à  leur  proposer,  et  dont  la  discus- 
»  sion  m'afflige  davantage,  parce  que  l'imposition  me  paraît 
»  beaucoup  trop  forte,  surtoutdansles  circonstances  présentes. 
»  On  l'a  reçue  sans  humeur,  on  l'examine  avec  tranquillité  jus- 
»  qu'à  présent,  mais  on  est  consterné  du  fardeau  :  et  plus  la 
»  conduite  des  Etats  est  sage  et  décente,  plus  je  dois,  à  ce  qu'il 
»  me  semble,  appuyer  auprès  de  vous  leurs  représentations, 
»  lorsqu'elles  sont  justes  et  bien  fondées.  »  Et  il  sollicitait 
avec  instance  une  diminution  d'au  moins  100,000  1.,  sinon  de 
300,000  1.  comme  les  Etats  le  demandaient  :  «  J'espère  que 
»  vous  voudrez  bien  avoir  la  bonté  de  me  mettre  en  état  de 
»  donner  une  réponse  satisfaisante  aux  Etats  à  cet  égard,  afin 
))  de  leur  faire  sentir  qu'ils  obtiendront  plus  aisément  leurs 
»  demandes  justes  et  légitimes  lorsqu'ils  les  feront  avec  la 
»  décence  et  la  soumission  qu'ils  doivent  avoir,  que  lorsqu'ils 
»  voudront  résister  aux  volontés  du  roi.  »  Lorsqu'arriva  la 
réponse  du  contrôleur  général,  absolument  négative  quant  à 
la  diminution  de  300,000  1.,  la  noblesse  vota  par  73  voix  con- 
tre 69  le  refus  de  l'imposition,  tandis  que  les  deux  autres  or- 
dres acceptaient  l'abonnement  pour  1,700,000  1.  Pour  éviter  de 
faire  enregistrer  de  force  la  délibération  ainsi  formée,  d'Ai- 
guillon fit  changer  quelques  mots  dans  l'avis  du  clergé  et  l'on 
s'en  remit  au  temps  et  aux  circonstances  pour  améliorer  les 
dispositions  de  la  noblesse.  Le  lendemain,  en  effet,  «  le  parti 
des  gens  sensés  s'étant  trouvé  renforcé  de  40  à  50  militaires, 
à  la  tète  desquels  se  mit  le  marquis  de  Bréhan,  qui  parla  avec 
force  et  courage  »,  la  noblesse  revint  par  123  voix  contre  50 
à  l'avis  d'accepter  l'abonnement.  L'opposition  prit  sa  revan- 
che quand  il  fut  question  des  4  sols  pour  1.  de  la  capitation, 
continués  par  arrêt  de  1757,  et  dont  il  s'agissait  de  faire  ac- 
cepter aux  Etats  le  rachat,  comme  ils  l'avaient  déjà  fait  pour 
dix  ans  en  1748.  Cette  fois,  comme  toujours,  clergé  et  tiers 
s'étant  trouvés  d'avis  d'accepter  et  la  noblesse  de  refuser,  et 
le  clergé,  pour  éviter  un  éclat,  ayant  changé  quelques  mots 
à  son  avis,  le  hasard,  ou  plutôt  quelque  intrigue,  ou  encore 
quelque  maladroit  excès  de  zèle,  fit  que  le  tiers  introduisit 
dans  le  sien  précisément  les  mêmes  modifications;  et  les  trois 


1  18  l.A    IIIŒTAUNE    KT    I.K    blîC    [j'AlfiriLLON 

avis  furent  inscrits  sur  le  registre  sans  que  la  délibération 
réellement  formée  par  les  avis  conformes  du  clergé  et  du 
tiers  fût  explicitement  énoncée.  D'Aiguillon  aperçut  tout  de 
suite  la  gravité  de  cet  incident  qui  pouvait  fournir  un  précé- 
dent à  la  théorie,  chère  à  la  noblesse, de  la  nécessité  du  con- 
cours des  trois  ordres  pour  constituer  délibération.  Le  soir,  à 
la  conférence,  il  fit  en  conséquence  la  leçon  aux  présidents, 
et  le  tluc  de  Uohan  promit  de  faire  revenir  son  ordre  à  l'avis 
du  clergé  et  du  tiers.  11  y  parvint  en  effet  (15  janvier),  mais 
au  prix  de  scènes  jusque-là  sans  exemple,  dont  nous  ne  sau- 
rions mieux  faire  que  d'emprunter  le  récit  à  une  lettre  du 
commandant  écrite  le  lendemain,  et  que  confirme  entière- 
ment la  correspondance  de  Le  Bret  :  «  La  cabale  de  la  no- 
»  blesse  jeta  les  hauts  cris  lorstju'on  enregistra  cette  délibé- 
»  ration,  qui  ne  laissait  aucune  trace  de  l'opposition  qu'elle 
»  s'était  prétendu  en  droit  de  faire  à  l'avis  des  deux  autres 
»  ordres.  Le  sieur  de  Vé,  gentilhomme  nantais,  poussa 
»  l'extravagance  et  la  furie  jusqu'à  se  jeter  sur  M.  l'Evoque  de 
»  Saint-Brieuc  au  moment  qu'il  signait  la  délibération  pour 
»  lui  arracher  la  plume  et  le  registre  des  mains  (');  plusieurs 
»  autres,  tels  que  les  sieurs  de  Rauléon,  de  Saulx,  mirent  le 
»  poing  sous  le  nez  à  M.  le  duc  de  Rohan  pour  l'empêcher  de 
»  signer.  Les  présidents  tinrent  ferme,  signèrent  la  délibéra- 
»  tion  et  la  firent  lire  malgré  les  clameurs  horribles  de  la 
»  cabale.  Ils  proposèrent  ensuite  à  l'assemblée,  à  plusieurs 
»  reprises,  de  travailler,  mais  on  ne  leur  répondait  que  par 
»  des  cris  terribles  auxquels  succédait  le  silence  le  plus  pro- 
»  fond.  Au  milieu  de  cette  scène  incroyable,  le  président  du 
»  tiers  ayant  appris  que  je  venais  d'être  saigné  proposa  fort 
»  adroitement,  pour  changer  d'objet,  d'envoyer  savoir  de 
»  mes  nouvelles.  On  l'écouta,  on  nomma  une  députation  à  cet 
))  eflet,  et  chacun  se  crut  obligé  de  venir  chez  moi  successi- 
»  vement  ;  on  prit  l'air,  les  têtes  se  calmèrent,  on  oublia, 
»  chemin  faisant,  le  sujet  important  qui  avait  causé  tant  de 
))  bruit  :  il  n'en  fut  plus  question  à  midi  :  jamais  l'assemblée 


Cj  Voici  comment  la  réponse  des  Etats  au  grand  mémoire  de  Lingjuet  présente 
cette  affaire  :  «  An  moment  de  la  signature  du  registre,  un  membre  de  la  noblesse 
»  crut  que  la  rédaction  n'était  pas  conforme  à  l'énoncé  de  la  veille  :dans  cette  per- 
»  suasion  il  lit  instance  au  président  de  l'Kglise  pour  suspendre  sa  signature  :  la  dif- 
»  ficulté  s'éclaircit  bientôt  et  le  registre  fut  signé  sans  obstacle.  » 


RACHAT    Di:S    DOMAINE    ET    CONTBÔLK  119 

»  n'a  été  si  tranquille.  L'insolence  du  sieur  de  Vé  m'a  paru 
»  si  intolérable  que  je  l'envoyai  chercher  hier  par  un  officier 
»  de  mes  gardes  et  que  je  lui  dis  que  si  M.  de  Saint-Brieuc 
»  n'était  pas  venu  me  demander  grAce  pour  lui,  je  l'aurais 
»  envoyé  dans  un  château  où  le  roi  l'aurait  fait  détenir  long-- 
»  temps;  qu'il  eût  à  faire  des  excuses  à  ce  prélat  sur-le- 
»  champ,  et  à  avoir  une  conduite  plus  circonspecte  et  plus 
»  respectueuse  à  l'avenir;  qu'autrement  je  le  prévenais  qu'il 
»  serait  puni  avec  la* plus  grande  sévérité.  Il  obéit  et  il  me 
»  parait  qu'on  le  blâme  généralement...  Tout  l'ordre  de 
»  l'Eglise,  M.  de  Vannes  à  la  tête,  se  jeta  entre  M.  de  Saint- 
»  Brieuc  et  M.  de  Vc,  et  la  scène  aurait  été  ensanglantée  si  le 
»  président  n'en  avait  imposé.  » 

Les  Etats  opposèrent  également  une  forte  résistance  pour 
l'imposition  de  la  milice  garde-côtes  (61,500  1.),  imposition 
levée  depuis  deux  ans  sans  leur  consentement  et  à  laquelle 
ils  ne  se  résignèrent  que  le  dernier  jour  de  la  tenue  (19  fé- 
vrier), pour  le  casernement,  dont  le  déficit,  de  plus  en  plus 
considérable  (799,524  1.  10  s.  11  d.),  put  encore  être  pris  sur 
leurs  hors-fonds,  pour  les  milices,  pour  le  fonds  des  grands 
chemins,  qu'ils  ne  portèrent  qu'à  600,000  1.  et  qu'ils  ne  vo- 
tèrent qu'après  maintes  difficultés.  Chaque  jour  qui  se  pas- 
sait les  rendait  plus  difficiles  à  conduire.  Aussi  d'Aiguil- 
lon, qui  se  lamentait  de  voir  le  peu  d'empressement  du  con- 
trôleur général  à  s'occuper  du  bail  des  devoirs  et  du  rachat 
des  domaine  et  contrôle,  éprouva-t-ilun  véritable  soulagement 
quand  il  vit  enfin  arriver  à  Saint-Brieuc,  le  1"'  février,  un 
financier  nommé  Dumesnil,  chargé  par  le  contrôleur  général 
de  tout  ce  qui  concernait  l'aliénation  proposée  par  les  Etats. 
Il  était  plus  que  temps,  car  l'assemblée,  comme  l'écrivait 
d'Aiguillon,  très  ardente  pour  ce  marché  et  le  désirant  vive- 
ment trois  semaines  plus  tôt,  s'était  refroidie  à  cet  égard, 
incapable  qu'elle  était  de  garder  longtemps  les  mêmes  senti- 
ments, et  rien  n'était  plus  difficile  que  de  lui  inspirer  de  nou- 
veau ceux  sur  lesquels  elle  s'était  blasée. 

Dumesnil  évaluait  le  produit  de  l'impôt  et  billot  et  du 
papier  timbré  à  900,000  1.,  celui  des  domaine  et  contrôle  à 
1,120,000  l.,  et  par  conséquent  le  capital  total,  sur  le  pied  du 
denier  vingt,  à  40,400,000  ;  la  commission  des  domaines  et 
contrôle  n'en  voulait  offrir  que  39,  ses  calculs  lui  donnant 


120  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGLILLON 

800,000  I.  pour  la  preniièro  espèce  de  droits  et  1,092,000  pour 
la  seconde.  Ce  qu'il  y  avait  de  grave  dans  ce  désaccord  sur 
les  chiffres,  c'est  qu'il  pouvait  servir  de  prétexte  aux  Etats 
pour  rompre  un  marché  dont  ils  ne  paraissaient  plus  se  sou- 
cier. «  La  [)lupai"t  des  membres  de  la  noblesse,  écrit  Le  Bret 
»  le  13  février,  sont  bien  dégoûtés  de  cette  acquisition,  les 
»  uns  par  une  prévention  et  une  méfiance  naturelles  dans  ce 
»  pays-ci  pour  tout  ce  qui  vient  de  la  cour,  les  autres  par  une 
»  conviction  intime  qu'ils  ne  peuvent  régir  des  droils  de  cette 
»  espèce,  et  que  le  défaut  d'une  bonne  administration  leur 
))  fera  perdre  tout  l'avantage  qu'ils  pourraient  retirer  de  cette 
»  acquisition.  Elle  est  cependant  si  avantageuse  pour  la  pro- 
»  vince,  pour  peu  qu'ils  veuillent  se  bien  conduire,  que  je  ne 
»  désespère  pas  encore  de  les  voir  terminer  cette  affaire  ; 
»  mais  dans  ce  moment-ci  elle  n'est  pas  dans  une  situation  à 
))  promettre  une  fin  ag-réable.  »  En  effet,  pendant  huit  jours, 
la  négociation  se  traîna  péniblement,  sans  avancer,  au  mi- 
lieu de  marchandages  et  de  difficultés  de  toutes  sortes.  Le 
14  février,  cependant,  on  finit  par  tomber  d'accord  sur  le 
chiffre  de  40  millions,  le  marché  fut  aussitôt  conclu,  des 
remerciements  décernés  au  duc,  une  bourse  de  jetons  votée 
au  sieur  Dumesnil,  et  une  commission  nommée  pour  la  ges- 
tion des  droits  acquis  (').  L'affaire  terminée,  d'Aiguillon  ne 
se  refusa  pas  la  satisfaction  d'une  petite  vengeance  bien  légi- 
time aux  dépens  de  ceux  qui  avaient  le  plus  travaillé  à  com- 
promettre le  succès  de  ce  marché,  les  mêmes  précisément 
que  ceux  qui  y  avaient  le  plus  éncrgiquement  poussé  au 
début.  Il  fit  lire  par  les  présidents  des  ordres  les  lettres  et 
mémoires  qu'il  avait  reçus  précédemment  de  plusieurs  mem- 


(•)  Voici  quels  étaient  les  droits  cédés  à  la  province  : 

Etaient  aliénés  à  perpétuité  les  droits  de  contrôle  des  actes,  d'insinuation  laïque, 
de  100e  denier,  de  petit  scel,  de  contrôle  des  exploits,  les  droits  réservés  par  i'édit 
d'août  1716,  ceux  d'impôt  et  billot  fqui  devaient  demeurer  joints  à  la  ferme  des 
devoirs  pour  être  adjugés  en  un  seul  et  même  prix,  sur  lequel  la  somme  fixe  de 
900,000  I.  devait  toujours  être  déduite  pour  l'impôt  et  billot),  de  timbre  sur  les 
papiers  et  parchemins,  et  les  2  sols  et  4  sols  des  dits  droils.  Etaient  cédés  à  titre 
d'engagement  sous  faculté  de  rachat  perpétuel,  conformément  à  l'ordonnance  de 
Moulins,  les  domaines  et  droits  domaniaux,  casuels  et  fixes  (loyers,  fermages, 
lods  et  ventes,  déshérence,  bâtardise,  cens,  rentes,  etc.),  les  confiscations,  amendes, 
droils  et  émoluments  des  greffes,  etc.  Enfin  les  Etats  étaient  subrogés  au  roi,  sous 
faculté  de  rachat,  pour  la  jouissance  et  perception  des  droits  d'amortissement, 
franc-fief,  usage,  nouveaux  acquêts,  aubaine,  etc. 


RACHAT    DES    DOMAINE    ET    CONTRÔLE  121 

l)res  de  la  noblesse  et  où  il  était  inslamment  prié  de  procurer 
à  la  province  le  rachat  des  droits,  même  à  un  prix  plus  élevé 
que  celui  qui  venait  d'être  fixé.  Cette  lecture  excita  une  vive 
surprise  et  un  certain  mécontentement  contre  MM.  de  Pon- 
tual  et  de  Kerguézec  qui,  dans  leur  lettre  du  20  novembre, 
admettaient  un  rendement  de  1,202,700  1.  comme  base  du 
rachat  des  domaine  et  contrcMe,  alors  qu'il  venait  d'être  con- 
clu sur  le  pied  de  1,100,000;  surtout  contre  ]M.  de  Kerguézec 
qui  avait  été  dans  les  derniers  temps  un  des  plus  ardents  à 
combattre  le  rachat.  Mais  Kerguézec,  sans  s'émouvoir,  dé- 
clara simplement  qu'il  avait  pensé  et  qu'il  pensait  encore 
que  le  rachat  pouvait  être  utile  à  la  province,  mais  qu'il 
avait  voulu  le  lui  procurer  à  un  denier  plus  avantageux.  Cette 
inconséquence  et  la  facilité  avec  laquelle  l'assemblée  s'en 
contenta  justifient  d'une  manière  frappante  les  appréciations 
que  d'Aiguillon  portait  sur  elle  (')  :  «  Elle  est  gouvernée  des- 
»  potiquement  par  trois  ou  quatre  personnes  qui  n'ont  ni 
»  esprit,  ni  lumière,  ni  zèle  pour  le  bien  public,  dont  les 
»  seuls  talents  consistent  dans  une  bonne  poitrine,  une  très 
»  grande  audace,  une  mauvaise  foi  poussée  au  dernier  degré, 
»  et  une  connaissance  parfaite  de  la  faiblesse,  de  l'ignorance 
»  et  de  la  légèreté  des  hommes  qu'ils  ont  à  conduire,  et  qui 
»  n'ont  d'autre  vue  que  celle  d'acquérir  de  la  considération 
»  parmi  leurs  compatriotes  par  leur  opposition  continuelle 
»  aux  volontés  du  ministère  et  l'embarras  qu'ils  causent  au 
»  premier  commissaire  du  roi  par  leur  entêtement,  leurs  vio- 
M  lences  et  leurs  subtilités,  qu'ils  couvrent  du  masque  impo- 
»  saut  de  zèle  pour  le  soulagement  du  peuple,  d'exactitude 
»  dans  leurs  usages  et  leurs  règlements,  et  d'amour  pour 
n  leurs  droits,  franchises  et  privilèges.  » 

M.  de  Kerguézec  dut  certainement  conserver  rancune  à 
d'Aiguillon  d'avoir  ainsi  dévoilé  les  contradictions  de  sa 
conduite.  M.  de  Fontette,  dans  une  lettre  à  La  Noue  du 
17  mars  1767  (^),  fait  dater  de  cet  incident  sa  résolution  de 
perdre  un  commandant  décidément  trop  ferme  et  trop  clair- 
voyant pour  qu'on  pût  tout  se  permettre  avec  lui,  résolution 
qu'il  aurait  fait  partager  dès  lors  à  ses  amis,  MM.  de  la  Cha- 


(»)  1er  février  1759,  H.  341. 

(*)  Carré,  La  Chalotais  çt  le  duc  d'Aifjuillon,  p.  381. 


oo 


J.A    ItllKTAONK    KT    Li:    DlC    1)  AKil'lLLOÎS 


Jetais  et  de  la  Gascherie.  Celte  opinion  est  d'autant  plus 
plausible  que  c'est  précisément  à  partir  des  Etats  de  1758-59 
que,  sans  qu'il  fût  cependant  encore  question  d'aucune  hos- 
tilité personnelle  entre  le  procureur  général  et  le  comman- 
dant, le  Pai'lement  sembla  accentuer  son  opposition  et  cher- 
cher des  occasions  d'être  désagréable  à  ce  dernier.  Déjà, 
pendant  les  Etats,  quatre  vers  injurieux  pour  le  roi  ayant  été 
insci'ils  sur  sa  statue  à  Uennes,  et  les  recherches  d'Au- 
douard  ('),  major  général  de  la  milice  bourgeoise,  l'ayant 
conduit  jusqu'aux  sieurs  Bobigny,  orfèvre,  et  Jouon,  avocat 
au  Parlement,  fortement  soupçonnés  d'en  être  les  auteurs  ou 
tout  au  moins  les  distributeurs,  ces  deux  particuliers  furent 
incarcérés  par  ordre  du  commandant;  quoique  approuvée 
par  le  premier  président  et  le  procureur  général,  alors  com- 
missaires du  roi  à  Saint-Brieuc,  cette  conduite  blessa  les  sus- 
ceptibilités du  Parlement  qui  y  vit  un  empiétement  sur  ces 
attributions,  décréta  Bobigny  et  Jouon  de  prise  de  corps, 
comme  si  leur  arrestation  déjà  faite  était  nulle  légalement, 
et  Audouard  d'assigné  pour  être  ouï,  ainsi  ({ue  l'assesseur  de 
la  maréchaussée,  Duval,  qui  avait  procédé  à  l'interrogatoire 
de  Bobigny.  D'Aiguillon,  désapprouvé  par  la  cour  ('),  dut 
laisser  faire.  Enorgueilli  de  cet  avantage,  le  Parlement  réso- 
lut de  prouver  qu'on  avait  compté  sans  lui  en  concluant  sans 
qu'il  fût  consulté  la  grande  affaire  du  rachat  des  domaine 
et  contrôle.  Il  avait  à  enregistrer  le  contrat  passé  à  cet  effet 
le  18  février  entre  les  Etats  et  les  commissaires  du  roi.  11  y 
procéda  le  9  avril,  mais  avec  des  modifications  telles  que 
l'esprit  en  était  entièrement  changé,  et  tout,  ou  peu  s'en  fal- 
lait, remis  en  question.  Il  avait  été  convenu  par  l'art.  11  que 
le  Parlement  et  les  juges  royaux  continueraient  d'avoir  par 
rapport  aux  domaines  la  même  juridiction  que  par  le  passé, 
que  celle  qui  appartenait  jusque-là  à  l'intendant  passerait 
désormais  à  la  commission  nommée  par  les  Etats,  que  tous 
les  anciens  tarifs  et  règlements  continueraient  à  êlre  en 
vigueur,  jusqu'à  ce  qu'il  fût  fait  de  nouveaux  plans  de  régie 


(')  Sur  Auduuard,  cf.  cliap.  XI. 

(';  Saiiit-Florenlin  écrivait  le  3  janvier  à  son  neveu  (0.  455)  qu'il  fallait  laisser 
au  Parlement  de  Rennes  le  soin  de  piocéder  contre  Bobigny  et  Jouon,  et  le  16  jan- 
vier :  «  On  estime  que  vous  auriez  mieux  fait  de  ne  pas  vous  mêler  de  celte  affaire, 
qui  est  évidemment  de  pure  police  ». 


INTERVENTION    DU    PARLEMENT    DANS    l'aFFAIRE    DU    RACHAT      123 

et  de  nouveaux  tarifs  approuvés  par  le  roi.  A  ces  conventions 
le  Parlement  substitua  que  les  juges  royaux  de  la  province, 
et  lui-même  en  appel,  auraient  seuls  connaissance  des  litiges 
qui  pourraient  survenir  à  l'occasion  de  la  perception  desdits 
droits,  que  ladite  perception  ne  pourrait  se  faire  qu'en  vertu 
des  édits,  déclarations,  tarifs,  dûment  enregistrés  en  la  cour, 
sans  aucun  égard  aux  arrêts  et  décisions  du  conseil  non  enre- 
gistrés que  les  précédents  fermiers  pourraient  avoir  obtenus. 
C'était  supprimer  du  coup  une  forte  partie  du  rendement 
des  droits  et  risquer  de  rendre  très  mauvais  pour  la  pro- 
vince le  marché  qu'elleavait  conclu  ;  il  avait  été  rendu,  en  eflet, 
au  fur  et  à  mesure  des  circonstances,  une  foule  de  décisions, 
d'arrêts  du  conseil,  nécessaires  pour  la  rentrée  des  droits  du 
roi,  et  que  le  Parlement  n'avait  jamais  enregistrés.  Aussi 
l'émoi  fut-il  grand  dans  la  commission  du  contrôle,  lors- 
qu'elle eut  connaissance  de  ce  malencontreux  arrêt.  Elle 
s'empressa  d'écrire  à  d'Aiguillon  (10  avril),  qui  sentant  la 
nécessité  d'être  prudent  et  voyant  parfaitement  que  le  but  de 
la  commission  était  de  lui  faire  prendre  une  responsabilité 
dont  elle  ne  voulait  pas  se  charger  elle-même,  se  borna  à 
répondre  qu'étant  très  occupé  de  la  défense  des  côtes,  il  avait 
perdu  de  vue  les  affaires  du  contrôle  et  que  le  mieux  serait 
de  charger  les  députés  en  cour  des  représentations  qu'elle 
croirait  avoir  à  faire;  puis  au  contrôleur"  général  (c'était 
depuis  le  4  mars  M.  de  Silhouette)  auquel  elle  exposait  que 
toutes  les  clauses  du  contrat  passé  avec  les  Etats  étaient 
indivisibles,  et  qu'une  seule  étant  supprimée,  tout  le  contrat 
devenait  caduc;  évitant  de  porter  contre  le  Parlement  des 
plaintes  directes,  elle  se  montrait  plutôt  disposée  à  rompre 
le  marché  qu'à  incriminer  ceux  qui  l'entravaient.  D'Aiguil- 
lon fît  remarquer  au  contrôleur  général  cette  tactique  signi- 
ficative et  le  mit  au  courant  de  l'état  des  esprits  dans  les 
Etats  et  dans  le  Parlement.  «  Il  y  a  eu  de  tout  temps,  écrit-il 
»  le  14:  avril,  entre  le  Parlement  et  les  Etats,  une  jalousie 
»  invincible,  qui  augmente  à  mesure  que  l'administration 
»  qui  est  confiée  aux  commissaires  des  Etats  reçoit  une  nou- 
»  velle  extension.  Les  parlementaires,  accoutumés  à  être 
»  sollicités  et  par  conséquent  craints  et  respectés  des  gentils- 
»  hommes,  des  juges  subalternes  et  des  maires,  se  voient  avec 
»  douleur  obUgés  de  s'abaisser  devant  eux  pour  obtenir  des  mo- 


124  LA    BRKTAGNK    KT    LIi    DlC    DAUiUILI.ON 

»  dcrations  sur  leurs  impositions,  et  ceux-ci  leur  rendent  au 
»  centuple  dans  cette  occasion  les  rebuffades  qu'ils  en  essuient 
»  lorsqu'ils  ont  des   procès.    Cette  mésintelligence  entre  ces 
»  deux  corps  a   souvent   été   utile  au   service   du  roi...  Mais 
»  depuis  que   le  système  des  classes  parlementaires  a  pris 
»  faveur,  qu'on  a  toléré  qu'elles  se  soient  attribué  le  droit  de 
»  se  défendre  mutuellement  et  de  représenter  les  Etats  géné- 
»  raux  du  royaume,    les    l^tats,   gouvernés  actuellement  par 
»  cinq  ou  six  brouillons   dont  l'insolence  et  la  tyrannie  aug- 
»  menicnt  à  chaque  tenue,  ont  cru  trouver  un  appui  d'autant 
»  plus  ferme  dans   le   Parlement  qu'il   est  lié  avec  tous  ceux 
»  du  royaume,  et  s'en  sont  extrêmement  rapprochés...  D'ail- 
»  leurs  comme   les   brouillons  et   les  factieux  sont  toujours 
»  unis   pour  cabaler,    quelque  différence  qu'il  y  ait  dans  leur 
»  façon  de  penser,    et  que   ce   sont  eux  qui  depuis  quelque 
»  temps  gouvernent  la  multitude  trop  faible  et  trop  peu  sou- 
»  tenue  pour  résister  à  leur  violence,   ceux  des  Etats  et  du 
»  Parlement  agissent  de  concert  dans  toutes  les  circonstan- 
»  ces,  et  rien  ne  se  fait  que  de  leur  agrément  unanime  dans 
»  l'un   et  l'autre  corps...    Lorsque   l'excès   du   mal  a  obligé 
»  quelquefois  d'y  apporter  des  remèdes  violents,  on  a  si  peu 
»  soutenu  les  coups  d'autorité  et  de  rigueur  qu'on  a  frappés 
»  qu'ils  ont  été   plus  nuisibles   qu'utiles,   et   n'ont  servi  qu'à 
»  donner  de  l'humeur  contre  celui  qui  ne  devait  être  regardé 
»  que  comme  l'exécuteur  et  qui  en  était  démontré  l'auteur, 
»  Les  Etats,  autrefois,  ou  leurs  commissaires,  auraient  pris  feu 
»  sur  l'enregistrement  du  Parlement,  y  auraient  formé  oppo- 
»  sition  par  le  ministère  de  leur  procureur-syndic,  et  auraient 
»  demandé  hautement  au   roi  qu'il  fût  cassé  et  réformé.  Ils 
»  se  bornent  aujourd'hui  à  vous  en  rendre  compte,  à  vous 
»  exposer  leur  embarras,  et  vous  préviennent  en  même  temps 
»  qu'ils  ne  sont  parties  plaignantes  ni  requérantes  contre  les 
»  prétentions  du  Parlement...  »  11  ne  fallait  donc  pas  atten- 
dre de  la  commission  aucune  démarche  directe  contre  l'arrêt 
du  Parlement;  c'était  au   roi  de   le   casser  de  son  autorité. 
D'Aiguillon  eut  peu  de   peine,  le  besoin  aidant,  à  en  dé- 
montrer au  contrôleur  général  la  nécessité;  el  après  d'assez 
longs  délais,  dus  aux  recherches  qu'il  fallut  faire  dans  les 
bureaux  du  contnMe  général  et  à  la  masse  d'atl'aires  dont  ce 
ministère  était  alors  accablé,   fut  rendu  le  22  mai  un  arrêt 


CASSATION    DE    l'aRRÈT    BU    PARLEMENT  125 

du  conseil  qui  cassait  l'arrôt  du  Parlement  de  Rennes  en  tout 
ce  qui  était  contraire  au  contrat  du  18  février  «  Sa  Majesté 
»  ayant  jugé  d'autant  plus  nécessaire  de  maintenir  dans  son 
»  intégrité  l'exécution  du  contrat  passé  entre  ses  commissai- 
»  res  et  ceux  des  Etats  de  Bretagne,  qu'il  en  résulte  pour 
»  l'Etat  un  secours  de  40  millions  nécessaire  dans  les  cir- 
))  constances  d'une  guerre  dont  l'objet  le  plus  intéressant  est 
»  de  réprimer  la  cupidité  sans  bornes  et  la  licence  effrénée 
»  d'une  nation  ennemie  qui  voudrait  s'arroger  l'empire  de 
»  l'Amérique  et  des  mers;  en  sorte  qu'elle  est  persuadée 
»  que  le  Parlement  même  de  Bretagne  ne  pourra  s'empêcher 
»  de  sentir  combien  ses  démarches  ont  été  précipitées  et 
))  irrégulières,  et  contraires  au  bien  de  l'Etat  et  aux  vœux  de 
»  la  province  de  Bretagne  dont  il  n'est  ni  le  représentant  ni 
»  l'organe.  »  Et  l'étude  approfondie  à  laquelle  on  s'était  livré 
dans  les  bureaux  du  ministère  ayant  fait  apercevoir  dans  le 
contrat  du  18  février  une  omission  grave,  celle  de  la  juri- 
diction criminelle  relativement  aux  droits  cédés,  comme  en 
cas  de  divertissement  de  deniers,  faux,  concussions,  exac- 
tions, etc.,  juridiction  dont  la  commission  des  Etats  ne 
pouvait  évidemment  être  saisie,  dont  elle  se  reconnaissait 
elle-même  incapable,  un  autre  arrêt  du  conseil  du  22  mai 
maintint  à  l'intendant  cette  partie  de  ses  anciennes  attribu- 
tions. 

La  commission  ne  fit  contre  ces  arrêts  que  des  représenta- 
tions pour  la  forme.  Quant  au  Parlement,  où  il  ne  manquait 
pas  de  membres  disposés  à  pousser  les  choses  à  l'extrême, 
il  ne  déguisa  pas  son  mécontentement.  Le  28  mai  M.  de  la 
Ghalotais  adressa  au  contrôleur  général  une  longue  lettre 
où,  tout  en  reconnaissant  que  le  Parlement  avait  outrepassé 
ses  pouvoirs  dans  son  arrêt  d'enregistrement  du  9  avril,  il 
trouvait  que  les  torts  avaient  été  partagés  et  critiquait  sévè- 
rement la  conduite  du  gouvernement.  «  Je  pense,  disait-il  (*), 
»  que  de  tout  côté  il  y  a  eu  du  malentendu;  on  eût  prévenu 
»  les  contradictions  réciproques  s'il  eût  régné  plus  de  concert 
»  entre  les  parties  intéressées.  Avant  la  signature  du  contrat, 
»  il  me  semble  que  les  commissaires  des  Etats  auraient  dû 
»  conférer  sur  ce  qui  concerne  la  juridiction  avec  ceux  de 

(»)  H.  343. 


126  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGL'ILLON 

»  MM.  (lu  Parlement  qui  sont  commissaires  du  roi  (').  Le 
»  I*ai'lement  blessé,  quoique  mal  à  propos,  de  ce  défaut  de 
»  confiance  a  pris  le  mauvais  parti  de  contredire  le  contrat. 
»  Je  crois  qu'ayant  été  fait  au  nom  du  roi  et  de  la  nation,  il 
»  n'était  pas  susceptible  de  contradiction,  à  moins  qu'il  ne 
»  renfermât  quelque  clause  contraire  aux  lois  et,  dans  ce  cas 
»  même  c'eût  été  un  objet  de  remontrances,  ce  qui  est  si 
»  fort  difl'érent  de  modifications.  11  a  cru  que  le  contrat  bles- 
»  sait  l'ordre  public  et  ne  voulant  pas,  avec  quelque  raison, 
»  que  son  enregistrement  parût  une  approbation  d'un  appel 
»  au  conseil  dont  il  n'a  jamais  reconnu  la  régularité,  il  a 
»  modifié  le  contrat  même  et  annulé  en  partie  ses  disposi- 
))  tions...  »  La  Chalolais  s'élevait  surtout  en  termes  sévères 
contre  le  second  arrêt  comme  contraire  aux  privilèges  de  la 
province,  aux  vœux  des  Etats,  et  devant  donner  lieu  à  des 
troubles  aussi  graves  peut-être  que  ceux  dont  le  Parlement 
de  Besançon  était  alors  le  théâtre.  «  Les  compagnies  souve- 
»  raines,  disait-il  en  terminant,  ne  doivent  pas  s'écarter  des 
»  principes  et  des  règles,  mais  ce  ne  sera  jamais  par  des 
»  voies  contraires  aux  lois  qu'on  les  y  ramènera.  »  Le  5  juin, 
Silhouette  fit  à  cette  lettre  une  énergique  réponse  qui  combla 
de  joie  d'Aiguillon  et  que  peut-être,  dans  le  court  séjour  qu'il 

fit  alors  à  Versailles,  il  a  pu  inspirer  lui-même «  Vous 

»  conviendrez,  Monsieur,  que  ce  prétendu  défaut  de  confiance 
»  serait  un  prétexte  bien  frivole  et  bien  peu  propre  à  excu- 
»  ser  la  conduite  d'une  cour  qui  ne  doit  diriger  ses  démar- 
»  ches  que  par  des  motifs  supérieurs  et  des  vues  plus  impor- 
»  tantes;  mais  ce  prétexte  même,  en  supposant  qu'il  pût  être 
»  admis,  n'existerait  pas.  Vous  étiez  vous-même  un  de  ces 
))  membres  du  Parlement,  commissaires  du  roi.  Vous  avez 
»  vu...  que  tout  a  été  successivement  communiqué  aux  com- 
»  missaires  du  roi  et  que  ce  n'est  qu'après  des  peines  infinies 
»  et  un  travail  fort  long  que  l'on  est  parvenu  dans  les  der- 
»  nicrs  jours  à  convenir  des  articles  contenus  dans  le  con- 
»  trat.  Fallait-il  encore  lever  alors  des  questions  de  juridiction 
»  sur  lesquelles  le  Parlement  aurait  cherché  sans  doute  à 
»  étendre  la  sienne  comme  il  l'a  fait  par  ses  modifications? 

(')  Donc,  avec  .\L  de  la  Clialutais  lui-même,  qui  traiiit  dans  celle  phrase  son 
méfuiilenlemenl  de  n'avoir  pas  eu  la  haute  main  sur  loul  ce  qui  s'était  passé.  11 
avait  été  cependant  consulté. 


LETTRE    DE    M.    DE    SILHOUETTE    A    M.    DE    LA    CHALOTAIS         127 

»  D'ailleurs  ses  membres  assistant  aux  Etats  étaient-ils  auto- 
»  risés  à  traiter  de  cette  matière  et,  n'y  étant  que  commissai- 
»  res  du  roi,  auraient-ils  pu,  en  cette  qualité,  insister  sur  des 
»  objets  contraires  aux  intentions  de  Sa  Majesté  à  cet  égard? 
»  Toutes  ces  idées  se  contredisent  trop  pour  que  je  puisse 
»  croire  qu'elles  soient  entrées  pour  rien  dans  la  conduite  du 
»  Parlement,  surtout  quand  je  vois  que  l'on  s'est  soigneuse- 
»  ment  occupé  de  lui  conserver  exactement  sur  les  différents 
»  objets  cédés  toute  la  juridiction  qu'il  avait  avant  le  contrat 

»  de  cession (')  »  Quant  au  second  arrêt,  Silhouette  faisait 

remarquer  qu'il  ne  faisait  que  continuer  à  l'intendant  une 
attribution  qu'il  avait  déjà  ;  qu'il  y  avait  des  matières  dont 
les  principes  n'étaient  pas  encore  assez  établis  ni  la  juris- 
prudence assez  perfectionnée,  à  cause  de  la  multitude  pres- 
que infinie  de  cas  qu'il  avait  été  impossible  de  prévoir,  pour 
en  laisser  la  connaissance  aux  cours,  qui  ne  devaient  jamais 
agir  que  par  des  règles  certaines,  et  qu'il  était  de  la  bonté 
et  de  la  justice  du  roi  de  s'en  réserver  la  connaissance;  que 
la  perception  serait  impraticable  si  le  Parlement  avait  la 
juridiction  au  criminel,  car  depuis  l'établissement  des  con- 
trôle et  droits  y  joints,  il  avait  été  rendu  un  nombre  infini 
d'arrêts  et  décisions,  il  s'en  rendait  encore  tous  les  jours,  et 
tous  ces  arrêts  et  décisions  non  enregistrés  dans  les  cours 
formaient  cependant  jurisprudence  sur  cette  matière  et  étaient 
le  principal  fondement  de  la  perception  des  droits  dont  les 
Etats  avaient  traité...  «  Tout  redevable  d'un  droit  qui  lui  sera 
»  demandé  en  vertu  d'arrêts  ou  décisions  du  conseil  ne  man- 
»  quera  pas  de  se  pourvoir  contre  le  commis,  de  l'accuser 
»  de  concussion  ot  d'exaction  et  pourra  le  faire  avec  d'autant 
»  plus  d'assurance  qu'il  aura  la  certitude  que  sa  demande 
»  sera  accueillie  des  juges  inférieurs  et  du  Parlement  ».  C'était 
le  désir  de  parer  h  ces  inconvénients  qui  avait  fait  décider 
l'attribution  dont  le  Parlement  se  plaignait.  Quant  à  ses 
menaces  pour  le  cas  où  cette  attribution  serait  maintenue, 
«  j'ai  trop  bonne  opinion  de  cette  compagnie,  disait  le  minis- 
»  tre,  et  je  crois  les  magistrats  qui  la  composent  trop  bons 
»  citoyens  pour  penser  que  sans  intérêt  pour  sa  juridiction 
»  qui  reste  entière  telle  qu'elle  était  avant  le  traité  passé  entre 

(')  Arch.  d'Ille-et-Vil.,  G.  17G5.  —  Journal  du  commandement,  I,  702  et  suiv. 


128  L.\    IIIIKTACNK    KT    LK    ItVV.    n'AKillLLON 

»  le  roi  cl  les  Etats,  elle  voulût  s'occuper  de  traverser  Teilet 
»  d'uu  secours  ofl'ert  volontairement  par  la  province  et  néces- 
»  saire  à  l'Ktat  dans  les  conjonctures  présentes...  Si  les  magis- 
»  trats  s'oublient  au  point  de  manquer  à  leur  souverain  en 
»  lui  opposant  une  résistance  téméraire  et  déplacée,  je  crois 
»  <|u'il  ne  peut  se  dispenser  d'user,  suivant  sa  prudence,  des 
»  moyens  que  sa  puissance  lui  fournit  pour  les  rappeler  à 
»  leui's  devoirs,  maintenir  son  autorité,  faire  respecter  et 
))  exécuter  ses  ordres.  C'est  avec  raison  que  vous  pensez, 
»  Monsieur,  que  mon  intention  n'est  pas  d'en  faire  naître  les 
»  occasions;  vous  pouvez  même  être  persuadé  que  je  serai 
»  toujours  fort  occupé  de  les  prévenir  autant  qu'il  dépendra 
))  de  moi,  mais  je  suis  bien  éloigné  de  changer  de  sentiment, 
»  si  par  malheur  elles  se  présentaient.  » 

C'était  là  le  langage  qu'aimait  d'Aiguillon,  et  dans  une  let- 
tre particulière  des  plus  curieuses  (')  il  exprime  énergique- 
ment,  avec  son  opinion  peu  favorable  sur  M.  de  la  Chalotais, 
sa  satisfaction  de  la  leçon  donnée  :  «  Si  les  ministres  du  roi 
»  voulaient  bien  prendre  le  même  ton  et  le  maintenir,  les 
»  procureurs  généraux,  les  Parlements  et  les  Etats  change- 
»  raient  bientôt  celui  qu'ils  ont  pris  depuis  quelque  temps; 
»  je  crois  vous  avoir  dit  plus  d'une  fois  que  M.  de  la  Chalo- 
»  tais  était  le  plus  petit  et  le  plus  mauvais  esprit  que  je  con- 
»  naisse  :  il  n'a  aucune  espèce  de  crédit  dans  sa  compagnie 
»  ni  dans  la  province,  mais  il  veut  avoir  l'air  d'en  avoir,  et 
»  pour  cela  se  jette  à  corps  j)erdu  dans  toutes  les  cabales, 
»  rassemble  tous  les  frondeurs  chez  lui,  et  tient  les  propos 
»  les  plus  absurdes  et  les  plus  indécents.  Mais  il  n'est  brave 
»  que  jusqu'au  dégainer,  et  le  plus  aisé  à  embarrasser  et  à 
»  déconcerter  que  j'aie  encore  vu.  La  fermeté  avec  laquelle 
»  M.  de  Silhouette  lui  a  répondu  lui  fera  certainement  la 
»  plus  grande  impression,  et  il  n'osera  plus  se  montrer  main- 
»  tenant...  Avec  un  peu  de  patience  et  de  fermeté  tout  ren- 
»  trera  dans  l'ordre  accoutumé.  »  Conformément  à  ces  pré- 
visions la  fermeté  de  la  réponse  ministérielle  imposa  au  Par- 
lement :  les  troubles  dont  menaçait  M.  de  la  Chalotais  n'eu- 
rent pas  lieu  ;  l'assemblée  des  chambres  fut  retardée  jusqu'au 

(')  De  Lanniuii,  20  juin  1759,  citée  par  M.  Ed.  de  Hartliélemy,  dans  un  article 
de  la  lieviie  des  Deux-Mondes,  juillet  1872.  Le  destinataire  de  cette  lettre  ne  nous 
est  pas  connu. 


DON    GRATUIT    DES    VILLES  129 

25  juin,  et  tout  s'y  passa  tranquillement  (')  ;  on  y  écarta  l'avis 
d'ordonner  l'exécution  de  l'arrêt  du  9  avril,  de  l'envoyer  aux 
bailliages  et  sénéchaussées  avec  injonction  aux  juges  infé- 
rieurs de  tenir  la  main  à  son  exécution  ;  on  se  borna  à  décider 
des  remontrances,  et  ces  remontrances  elles-mêmes  ne  furent 
prêtes  que  deux  mois  plus  tard;  on  ne  pensa  pas,  ce  qui  était 
la  grande  terreur  de  Le  Bret  (-),  à  signifier  aux  commissai- 
res des  Etats  défense  d'exercer  leur  juridiction,  et  rien  ne 
les  empêcha  de  vaquer  à  l'exercice  de  leurs  fonctions,  assez 
tranquillement  et  avec  assez  de  succès  pour  que  dès  1759  le 
bénéfice  net  réalisé,  déduction  faite  des  sommes  nécessaires 
au  service  de  l'emprunt  de  40  millions  contracté  par  les  Etats, 
ait  été  de  219,633  I.,  de  137,130  1.  en  1760,  de  322,380  en 
1761  (^).  Cet  excédent  put  être  consacré  au  soulagement  des 
contribuables  aux  fouages  et  à  la  capitation.  Tels  étaient  les 
magnifiques  résultats  d'un  marché  dont,  par  une  singulière 
ironie  des  choses,  le  principal  auteur  devait  conserver  la 
réputation  d'avoir  été  le  tyran  de  la  Bretagne,  et  dont  le  prin- 
cipal adversaire  devait  attacher  à  son  nom  celle  de  défenseur 
et  de  martyr  des  libertés  provinciales.  Le  sénéchal  de  Ren- 
nes ne  disait  que  la  vérité,  lorsque  le  7  mars  1760,  annonçant 
au  duc  les  résultats  de  la  première  année  de  la  gestion  de  la 
commission,  il  remarquait  que  dans  cette  affaire  comme  dans 
bien  d'autres  d'Aiguillon  avait  fait  le  bien  des  Bretons  mal- 
gré eux. 

Une  politique  un  peu  ferme  et  suivie  pouvait  donc  imposer 
silence  aux  velléités  tracassières  du  Parlement  ;  par  malheur, 
cette  politique  était  ce  qui  faisait  le  plus  défaut  d'ordinaire, 
et,  en  ce  moment  même,  le  gouvernement  en  donnait  une 
nouvelle  preuve  dans  une  autre  aifaire,  celle  des  dons  gratuits 
des  villes  ordonnés  par  édit  d'août  1758.  Considérant  qu'il  ne 
s'agissait  pas  là  d'un  subside  à  lever  sur  la  province,  mais 
seulement  sur  un  certain  nombre  de  ses  villes,  le  gouverne- 
ment avait  évité  de  parler  de  cet  édit  aux  Etats  et  il  l'avait 
seulement,  le  31  janvier  1759,  adressé  au  Parlement  avec  un 
état  des  sommes  à  fournir  à  ce  titre  par  chacune  des  villes  de 

(')  Lettre  de  Le  Bret,  27  juin,  Arcli.  d'Ille-el-Vil.,  G.  1765. 
(-)  Lettre  du  10  juin,  ibid. 

(S)  H.  639.  —  Ducroquet,  Ime  aliénalion  de  droits  domaniaux  au  profit  de  la 
province  de  Bretagne,  Annales  de  Bretagne,  1887  et  1888. 

d'Aiuuili.u.n.  9 


1.*{0  LA    IIRETAGNE    ET    LR    DUC    d'aIGUILLON 

Ja  province  (').  Celui-ci  avait  imaginé  de  faire  communiquer 
l'édit  au  procureur  général  syndic  des  Etats  et  cet  officier 
reçut  mission  de  former  opposition  à  son  enregistrement. 
Par  cette  manœuvre,  la  cause  des  deux  corps  s'était  trouvée 
liée,  contre  l'intention  du  ministère,  les  Etats  avaient  été  saisis 
de  cet  édit,  ce  qu'on  avait  voulu  éviter,  et  l'obtention  de  ce 
subside  était  devenue  singulièrement  problématique.  C'était 
une  tactique  insolite,  car  jamais  le  Parlement  n'avait  donné 
communication  au  procureur  général  syndic  des  Etats  des 
édits  ou  déclarations  portant  établissement  d'impositions  qui 
avaient  pu  lui  être  déférés,  et  illégale,  car  la  déclaration  du 
24  février  1673  interdisait  au  Parlement  de  tenir  compte  de 
l'opposition  faite  au  nom  des  Etats;  si  jusqu'alors,  pour  l'im- 
position des  garnisons,  le  roi  avait  toléré  que  le  procureur 
général  syndic  y  formât  opposition  tous  les  ans,  c'était  parce 
que  le  Parlement  n'y  avait  jamais  eu  le  moindre  égard.  Mais  ce 
fut  en  vain  que  Le  Bret  signala  le  danger  de  laisser  s'établir  un 
pareil  précédent  et  que  d'Aiguillon  insista  pour  qu'on  envoyât 
au  Parlement  des  lettres  de  jussion  lui  enjoignant  de  procéder 
à  l'enregistrement  ('^)  ;  la  substitution  de  Silhouette  à  Boullon- 
gne,  qui  avait  lieu  précisément  en  ce  moment,  la  quantité 
d'affaires  plus  pressantes  dont  le  contrôle  général  était  préoc- 
cupé et  par-dessus  tout  la  faiblesse  ordinaire  de  l'adminis- 
tration tirent  qu'on  laissa  passer  sans  motdire  cette  innovation 
grosse  de  périls,  et  au  lieu  d'avoir  le  don  gratuit  on  eut  seu- 
lement de  doubles  remontrances,  les  unes  du  Parlement 
(30  mars),  les  autres  de  la  commission  intermédiaire  (8 mai)  ("). 
Les  unes  et  les  autres  roulaient  sur  les  privilèges  de  la  pro- 
vince, en  vertu  desquels  aucune  levée  de  deniers  n'y  pouvait 
être  faite  sans  le  consentement  des  Etats,  et  sur  l'excès  de  sa 
misère,  à  cause  de  la  ruine  de  son  commerce,  des  ravages  de 
l'ennemi,  des  maladies  épidémiques,  etc.  Les  choses  en  res- 
tèrent là  et  cette  imposition,  générale  alors  dans  tout  le  reste 
du  royaume,  ne  fut  connue  en  Bretagne  que  par  ouï-dire  : 
marque  de  faiblesse  qui,  comme  d'ordinaire,  au  lieu  d'inspi- 


(')  II.  641.  (Tétait  pour  cliaiiiie  ville  le  quart  de  ses  octrois.  Le  total  se  montait  à 
165,8!i0  1.  par  an,  soit,  pour  les  six  ans  que  cette  levée  devait  avoir  lieu,  994,980  1. 
Houllongne  l'aurait  laissé  racheter  par  les  Etats  pour  800,000  I. 

(-)  Lettre  de  Le  Bret  du  7  lévrier  1759,  Journal  du  commandement,  III,  406. 

(3)  H.  560;  C.  3318. 


REMONTRANCES   DE    1759    ET   DE    1760  131 

rer  de  la  reconnaissance,  ne  fit  qu'encourager  à  une  résistance 
ainsi  couronnée  de  succès. 

Cet  incident  passa  d'ailleurs  à  peu  près  inaperçu  au 
milieu  de  la  rapide  succession  des  événements  et  de  l'insta- 
bilité des  hommes.  La  subvention  générale  de  M.  de  Silhouette, 
essai  éminemment  louable  de  révolution  financière,  mais  d'un 
succès  impossible  dans  les  circonstances  critiques  où  la  France 
se  trouvait,  eut  à  peine  le  temps  d'être  connue  en  Bretagne 
que  déj;\  le  ministre  était  tombé,  et  les  remontrances  que  le 
Parlement  avait  décidé  de  faire  contre  cet  édit  se  seraient 
adressées  à  son  successeur,  si  celui-ci,  renonçant  aux  projets 
de  Silhouette,  n'y  avait  substitué  en  février  1760  d'autres 
impôts,  d'un  succès  presque  aussi  difficile.  Une  déclaration  du 
3  février  créa  un  cinquième  sol  pour  livre  sur  tous  les  droits 
des  fermes  et  autres  droits  perçus  dans  le  royaume,  et  un 
édit  du  même  mois  établit  un  troisième  vingtième,  sauf 
sur  l'industrie,  doubla  la  capitation  des  contribuables  non 
astreints  à  la  taille  et  tripla  celle  de  la  plupart  des  «  offi- 
ciers »,  ainsi  que  de  tous  ceux  ayant  maniement  de  deniers 
publics.  C'est  l'introduction  en  Bretagne  de  ces  innovations 
fiscales  qui  va  être  désormais  le  grand  sujet  de  lutte  entre 
la  cour  et  les  Etats.  Bertin,  le  nouveau  contrôleur  général, 
ne  se  doutait  certainement  pas  des  difficultés  de  cette  tâche 
lorsque,  à  l'exemple  de  Moras,  il  recommandait  à  Le  Bret  (*) 
de  faire  simplement  la  levée  du  troisième  vingtième  sur  le 
pied  de  1,271,430  1.  (1,200,000  l.,  moins ■:^ pour  l'industrie, 
exempte  de  la  nouvelle  taxe).  Cependant,  lorsqu'il  écrivait 
cette  lettre,  il  pouvait  déjà  savoir,  par  son  expérience  person- 
nelle, qu'il  n'était  pas  si  facile  de  faire  payer  à  cette  province 
des  impôts  dont  elle  ne  voulait  pas. 

Déjà,  en  effet,  il  avait  adressé  au  Parlement  l'édit  et  la 
déclaration,  soit  négligence,  soit  intention  arrêtée  d'agir  au- 
trement que  le  commandant  le  conseillait  :  et  en  même  temps 
il  lui  avait  fait  des  reproches  au  sujet  de  ses  remontrances  du 
30  mars  1759  et  de  son  refus  d'enregistrer  l'édit  sur  les  dons 
gratuits  des  villes  (^)  ;  il  soutenait  que  les  Etats  étaient  incom- 
pétents pour  en  prendre  connaissance,  ne  s'agissant  pas  d'une 


(M  Lettre  du  17  juin  1760,  H.  440. 
(2)  Lettre  du  9  avril,  H.  537. 


I3â  LA    BUETAGN'H    KT    LK    DUC    d'aIGL'ILLON 

imposition  générale  sur  la  province,  mais  de  simples  dons 
gratuits  à  fournir  par  (juelques  cités  et  assimilables  aux  oc- 
trois, pour  la  levée  desquels  le  consentement  des  Etats  n'était 
nullement  requis.  Mais  cet  appel  et  ces  arguments  avaient  été 
inutiles  et  d'Amilly  avait  averti  le  contrôleur  général  que  ni 
ledit,  ni  la  déclaration,  ni  ledit  des  dons  gratuits  ne  seraient 
enregistrés  :  «  Le  ton  négatif  est  celui  qui  est  à  la  mode,  écri- 
»  vait-il  à  d'Aiguillon  le  17  avril,  et  je  prévois  d'avance  toutes 
»  les  peines  et  tous  les  embarras  que  vous  aurez  k  essuyer  aux 
))  Etats  prochains  ».  En  effet,  le  contrôleur  général  n'obtint  que 
des  remontrances  (5  mai  1760),  pleines  de  récriminations  sur 
la  misère  de  la  province,  sa  dépopulation,  la  stagnation  de 
son  commerce,  les  impôts  de  toute  espèce  qu'elle  avait  à  sup- 
porter, et  prouvant  longuement  l'impossibilité  où  elle  était 
de  subir  un  surcroit  d'impositions  ('). 

Presque  en  même  temps  que  ces  remontrances  partaient 
de  Rennes,  partaient  de  Paris  des  lettres  dejussion  pour  l'en- 
registrement de  l'édit   d'août  1758.    Elles  ne  servirent  qu'à 
provoquer  de  nouvelles  remontrances,  arrêtées  le  9  mai  et 
envoyées  le  12  juin.  De  nouveaux  ordres  arrivèrent  sur  ces 
entrefaites  pour  l'enregistrement  de  l'édit  et  de  la  déclara- 
tion de  février  1760,  ce  qui  donna  lieu  à  de  troisièmes  remon- 
trances, le    18  juillet.  Ces  dernières   méritent  une  attention 
spéciale,  à  cause  de  la  théorie  sur  le  droit  public  de  la  pro- 
vince qui  y  était  développée.  Le  Parlement,  oubliant  complè- 
tement les  précédents  de  1711,  de  1741,  de  1749,  où  il  avait 
enregistré  les  créations  du  dixième  et  du  vingtième  avant 
que  les  Etats  en  eussent  été  saisis,  oubliant  même  ses  elforts 
en    1756    pour    empêcher    les    Etats    d'abonner    le    second 
vingtième  avant  son  enregistrement,  s'y  déclarait  sans  pou- 
voir pour  vérifier  aucun  édit  portant  imposition  avant  qu'il 
eût  été  accepté  par  les  Etats.  «  Ce  n'est  qu'alors,  disait-il,  que 
»  le  Parlement,  gui  peitl  seul  donner  laplénitude  à  la  loi,  les  exa- 
»  minera  de  nouveau  pour  y  donner,  après  les  avoir  compa- 
»  rés  et  combinés  avec  les  lois  anciennes  dont  il  est  déposi- 
»  taire  et  avec  les  véritables  intérêts  de  Sa  Majesté  et  de  la 
w  nation,  l'authenticité  nécessaire  par  un  enregistrement  libi  e, 
»  ou   pour   supplier  Sa  Majesté  d'en  dispenser  un   peuple 

(')  II.  641.  Sur  ces  remontrances,  cf.  chap.  X. 


REMOMRANCES    DE    1759    ET    DE    1760  133 

»  opprimé  ».  Le  Parlement  se  rencontrait  donc,  à  son  insu, 
avec  le  duc  d'Aiguillon,  mais  avec  cette  dillerence  que  celui- 
ci  avait  toujours  soutenu  que  le  consentement  des  Etats  une 
fois  acquis,  celui  du  Parlement  devait  en  être  une  consé- 
quence nécessaire  et  était  comme  virtuellement  contenu  dans 
le  premier,  tandis  que  Messieurs,  au  contraire,  prétendaient 
avoir  le  droit  et  parfois  même  le  devoir  de  réviser,  modifier, 
annuler  même  les  décisions  des  Etats;  et  c'était  précisément 
cette  sorte  de  supériorité  sur  les  Etats  et  sur  le  roi  lui-même 
qui  les  avait  décidés  à  se  ranger  à  cette  opinion,  non  d'ailleurs 
sans  quelque  hésitation,  et  grâce  à  de  nombreuses  intrigues. 
((  Nous  nous  sommes  trouvés  partagés  deux  jours  de  suite, 
»  écrit  le  premier  président  au  contrôleur  général  le 
»  18  juin  ('),  mais  le  troisième,  plusieurs  de  ceux  qui  s'étaient 
»  trouvés  aux  asseml)lées  précédentes  ne  s'étant  point  trou- 
»  vés  à  la  dernière,  la  proposition  fut  admise;  il  n'y  a  pas 
»  d'apparence,  surtout  dans  le  temps  présent,  qu'on  puisse 
>)  faire  changer  la  compagnie.  Ceux  qui  sont  d'avis  de  suivre 
»  les  anciens  usages  ne  sont  pas  actuellement  les  plus  nom- 
»  breux  et  ils  craignent  la  vivacité  de  ceux  qui  pensent  difFé- 
»  remment.  Vous  avez  remarqué  que  dans  ses  remontrances 
»  le  Parlement  s'est  réservé  le  droit  de  révision  sur  ce  que 

»  les  Etats  auraient  arrêté  avec  les  commissaires  du  Roi 

»  Depuis  que  le  Parlement  existe,  il  n'avait  pas  prétendu 
))  avoir  un  pareil  droit.  »  Telles  étaient  les  libertés  que  Mes- 
sieurs se  permettaient  de  prendre  avec  ces  fameuses  lois  fon- 
damentales de  la  monarchie  dont  ils  se  prétendaient  les  gar- 
diens et  que  dans  toutes  leurs  remontrances  ils  ne  manquaient 
jamais  de  rappeler  au  respect  religieux  du  souverain  et  des 
peuples.  Aussi  ne  faut-il  pas  s'étonner  que  ces  pontifes  solen- 
nels du  sanctuaire  législatif  donnassent  des  textes  sacro-saints, 
selon  l'occurrence,  les  interprétations  les  plus  diverses,  pour 
ne  pas  dire  les  plus  contradictoires.  Juste  au  moment  où  le 
Parlement  de  Rennes  voulait  que  les  édits  fussent  préalable- 
ment soumis  aux  Etats,  celui  de  Toulouse  rendait  des  arrêts 
pour  casser  un  abonnement  conclu  par  le  fisc  avec  les  Etats 
de  Languedoc  et  défendre  de  percevoir  l'impôt  avant  que  lui- 
même  eût  enregistré  l'édit  ;  celui  d'Aix  venait  de  signifier  que 

(M  H.  440. 


134  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

ce  serait  de  la  part  des  Etals  un  excès  d'aveug-lement  et  une 
entreprise  criminelle  que  de  vouloir  précéder  le  Parlemenl  ; 
et  celui  de  Dijon  était  engagé  dans  un  conflit  de  la  dernière 
violence  avec  les  élus  généraux  de  Bourgogne,  représentant 
les  Etats,  parce  (ju'ils  avaient  abonné  le  troisième  vingtième 
avant  que  lui-même  Teùt  enregistré. 

Au  lieu  de  couper  court  à  ces  empiétements  des  magistrats 
de  Uennes,  Berlin  se  contenta  de  faire  entendre  à  d'Amilly 
quelques  plaintes  timides  sur  l'irrégularité  de  leur  conduite 
et  le  préjudice  qu'en  souffrirait  la  province,  où  le  rachat  des 
dons  gratuits  des  villes  aurait  été  moins  lourd  que  l'applica- 
tion stricte  de  l'édit  qu'il  annon<,'ait  l'intention  d'exiger  ('). 
En  attendant,  le  seul  moyen  qu'il  imagina  pour  faire  obéir  le 
Parlement  fut  de  lui  envoyer  des  ordres  du  roi  pour  ne  pas 
se  séparer  avant  l'enregistremenl  des  édits.  C'eût  été  aggraver 
singulièrement  la  situation,  en  donnant  tout  loisir  aux  intri- 
gants de  souffler  le  feu  dans  la  compagnie  (^),  et  en  risquant 
d'avoir  affaire  h  la  fois  au  Parlement  et  aux  Etats,  convoqués 
pour  le  8  septembre.  D'Aiguillon  prit  sur  lui,  de  concert  avec 
le  Premier  Président  et  avec  La  Chalotais,  de  suspendre  la 
signification  de  ces  ordres  (*),  en  démontra  le  danger,  ajouta 
quelques  observations  assez  amères  sur  le  peu  de  soin  qu'on 
prenait  de  combiner  avec  lui  la  marche  à  suivre  en  Bretagne, 
fut  écouté,  et  on  laissa  le  Parlement  se  séparer  à  l'époque 
ordinaire  des  vacances,  sans  que  la  situation  en  ce  qui  tou- 
chait les  édits  ait  été  en  rien  modifiée. 

On  allait  donc  se  présenter  devant  les  Etats  dans  les  condi- 
tions les  plus  défavorables,  après  avoir  essayé  de  faire  enre- 
gistrer les  édits  préalablement  au  Parlement,  ce  qui  pouvait 
mécontenter  l'assemblée,  et  sans  y  avoir  réussi,  ce  qui  pouvait 
l'encourager  à  imiter  la  même  résistance.  Pour  surcroit  de 
peine,  parmi  les  impôts  qu'on  avait  à  y  faire  accepter,  il  en  était 
un  qui  mettait  radministration  en  assez  fAcheuse  posture  et  lui 
donnait  tout  au  moins  l'apparence  d'un  manquement  à  des 


(«)  Lettre  du  18  juillet,  H.  440. 

{')  Us  ne  le  faisaient  que  trop  déjà.  Une  lettre  anonyme  écrite  dans  ce  but  ayant 
été  communiquée  par  d'Amilly  à  Saint-Florentin,  celui-ci  lui  répond  le  14  août 
(0.  456)  :  «  C'est  un  véritable  tocsin  dont  il  serait  à  désirer  que  l'on  pût  découvrir 
l'auteur  ». 

(')  Journal  du  commandement,  II,  3. 


LA    QUESTION    DU    SOL    POUR    LIVRE  135 

engagements  récents  :  c'était  le  cinquième  sol  pour  livre  des 
droits  des  fermes,  imposition  qui  allait  pendant  plusieurs 
années  causer  au  gouvernement  et  surtout  au  commandant  des 
embarras  et  des  tracas  hors  de  proportion  avec  son  impor- 
tance. 

La  prétention  du  ministère  était  en  effet  d'appliquer  litté- 
ralement en  Bretagne  la  déclaration  du  3  février  1760,  c'est- 
à-dire  de  lever  le  cinquième  sol  pour  livre  sur  tous  les  droits  qui 
s'y  percevaient,  même  sur  ceux  qui  y  étaient  aliénés  aux  Etats 
ou  abonnés  par  eux,  comme  les  droits  de  courtiers,  jaugeurs, 
inspecteurs  aux  boucheries  et  aux  boissons,  abonnés  par  les 
Etats  depuis  1722,  ou  comme  les  droits  cédés  à  la  province 
par  !e  contrat  d'aliénation  de  1759.  En  effet,  pensait  le  mi- 
nistère, lever  le  cinquième  sol  par  livre  desdits  droits  ne  cons- 
tituait nullement  une  violation  des  conditions  conclues  avec 
les  Etats;  ce  n'était  pas  exiger  d'eux  un  supplément  de  finance, 
un  nouveau  versement  de  capital;  ils  restaient  propriétaires 
des  droits  qu'ils  avaient  acquis,  tels  qu'ils  étaient  au  moment 
de  l'acquisition,  pour  le  prix  qu'ils  avaient  versé;  mais  ils 
n'avaient  pas  acquis  en  même  temps  les  autres  droits  que  le 
roi,  en  vertu  de  sa  souveraineté  imprescriptible  et  inaliénable, 
pouvait  toujours  ultérieurement  exiger  non  pas  d'eux  mais  des 
contribuables,  et  qu'il  ne  serait  pas  juste  de  faire  payer  aux 
autres  provinces  du  royaume,  tandis  que  la  Bretagne  n'en 
paierait  rien  (').  Une  déclaration  du  29  août  1713  qui  disait 
que  les  Etats  ne  pourraient  être  obligés,  sous  quelque  pré- 
texte que  ce  fût,  à  prendre  des  augmentations  de  gages,  à 
payer  des  suppléments  de  finance  et  autres  taxes  pour  raison 
des  droits  acquis  et  réunis  par  eux  dont  ils  jouissent  et  pour- 
raient jouir  ci-après;  l'art.  10  du  contrat  du  18  février  1759, 
où  il  était  dit  «  que  les  Etats  seraient  affranchis  à  perpétuité 
»  de  tous  suppléments  de  finances  tant  pour  nouvelles  proro- 
»  gation,  si  aucunes  étaient  ordonnées,  des  quatre  sols  par  livre 
»  des  droits  acquis  par  eux  (ces  quatre  sols  par  livre  venaient 
»  d'être  prorogés  pour  douze  ans,  dont  six  étaient  déjà  expirés), 
»  que  pour  création  et  augmentation  de  droits,  de  quelque 
»  espèce  que  ce  fût,  sur  toutes  les  parties  à  eux  vendues,  alié- 
»  nées  et  engagées,  »  ne  paraissaient  nullement  au  contrôleur 

(')  Lettre  de  Bertin  à  d'Aiguillon,  3  novembre  1760,  H.  345. 


136  LA    lîRETAGNK    ET    LE    DIT,    d'aIGUILLON 

général  coniredii'c  cette  interprétation;  les  Etats  auraient  pu  op- 
poser ces  textes  aune  demande  de  supplément  de  finance  mais 
non  pas  à  un  nouveau  sol  pour  livre,  droit  additionnel  qui  ne 
changeait  en  rien  la  nature  des  droits  primitifs;  et  il  n'était  dit 
nulle  part,  il  était  contraire  au  bon  sens,  que  rac{|uisition  des 
quatre  sols  pour  livre  faite  par  la  province  la  rendît  aussi  pro- 
priétaire d'un  cinquième.  Cette  argumentation  était  juste  ('); 
mais  il  faut  reconnaître  que  les  expressions  très  étendues  de 
l'art.  10  du  contrat  de  1759  rendaient  la  question  en  apparence 
litigieuse,  à  plus  forte  raison  avec  des  hommes  aussi  ardents  à 
batailler,  aussi  indomptables  dans  la  défense  de  leurs  privi- 
lèges, que  les  Bretons.  D'Aiguillon  l'avait  parfaitement  com- 
pris, avait  prévu  dès  le  principe  toutes  les  peines  que  cette 
malheureuse  affaire  allait  lui  susciter,  et  avait  fait  les  derniers 
efforts  pour  être  dispensé  de  parler  aux  Etats  de  la  déclara- 
tion du  3  février  1760.  Mais  Berlin  se  plaçait,  comme  il  était 
naturel,  à  un  tout  autre  point  de  vue,  étant  chargé  de  pro- 
curer, coûte  que  coûte,  quelques  ressources  au  Trésor  public 
et  comprenant  d'ailleurs  qu'affranchir  la  Bretagne  de  droits 
se  percevant  dans  les  provinces  limitrophes  était  préparer 
la  ruine  de  celles-ci  et  donner  à  la  contrebande  le  plus  puis- 
sant des  encouragements.  On  se  trouvait  ainsi  dans  un  cercle 
vicieux,  et  la  faute  n'en  était  ni  au  commandant  ni  au  con- 
trôleur général,  mais  à  la  complaisance  qu'on  avait  eue  anté- 
rieurement d'abonner  les  droits,  ce  qui  mettait  maintenant 
dans  l'impossibilité  de  lever  le  cinquième  sol  pour  livre  autre- 
ment que  par  abonnement,  et,  en  dernière  analyse,  à  la  déplo- 
rable constitution  du  royaume,  à  l'incohérence  administrative, 

(')  Elle  l'était  d'autant  plus  que  le  cas  d'un  établissement  de  droits  ultérieurs 
avait  été  prévu  lors  des  pourparlers  pour  le  contrat  de  1759  et  que  la  commission 
des  Etats  avait  été  avertie  qu'on  n'entendait  pas  renoncer  à  la  faculté  d'en  établir. 
(>e  fait  curieux  et  qui  démontre  le  peu  de  bonne  foi  de  l'opposition  est  établi  par 
une  lettre  que  le  président  Le  PrestredeGhàleaugiron  adressait  dans  un  cas  sem- 
blable, le  7  novembre  1762,  au  mt'me  contrôleur  général  :  <«  Votre  lettre  du  31  oclo- 
»  bre  m'a  fait  une  impression  singulière,  car  j'étais  dans  le  sentiment  de  ceux  qui 
»  trouvent  contradiction  entre  les  clauses  du  contrat  d'acquisition  et  la  nouvelle 
»  demande  du  sol  pour  livre  sur  cet  objet;  j'ignorais  la  circonstance  que  vous  m'ap- 
')  prenez  que  ce  point  avait  été  discuté,  demandé  par  les  commissaires  de  la  pro- 
»  vince,  et  refusé  par  le  ministère;  et  j'admire  après  cela  la  mauvaise  foi  de  ceux 
»  qui  ayant  connaissance  de  ce  fait  soutiennent  le  contraire  ».  Mais  il  était  inutile 
en  Bretagncd'avoir  raison  quand  on  avait  contre  soi  la  mauvaise  volonté  des  Etats  : 
et  il  faut  reconnaître  que  rien  n'était  aussi  facile  aux  meneurs  que  de  déchainer 
une  violente  campagne  contre  le  sol  pour  livre. 


LA    QUESTION    DU    SOL    POUR    LIVRE  137 

à  l'extrême  confusion  des  impôts  et  plus  encore  enfin  à  la 
politique  cjui  avait  mis  l'Etat  dans  la  plus  terrible  situation 
financière  qu'il  fût  possible  de  concevoir. 

On  s'en  tira,  comme  d'ordinaire  en  pareil  cas,  d'une 
manière  qui  ne  pouvait  satisfaire  personne.  Bertin  finit,  avec 
beaucoup  de  regret,  par  renoncer  au  sol  pour  livre  :  mais  il 
persista  à  l'exiger  sur  les  droits  de  courtiers,  jaugeurs,  etc., 
comptant  que  les  Etats  s'y  résigneraient  assez  facilement 
pour  esquiver  le  reste,  et  que  ce  précédent  une  fois  établi 
il  serait  plus  aisé,  dans  une  assemblée  postérieure,  d'in- 
troduire la  totalité  du  sol  pour  livre;  calcul  qui  fait  peu 
d'honneur  à  la  franchise  et  à  la  dignité  du  ministère.  Les 
instructions  données  à  d'Aiguillon  en  août  1760,  quand  il 
revint  de  sa  tournée  annuelle  dans  la  province,  lui  enjoigni- 
rent donc  d'obtenir  le  troisième  vingtième  (qu'on  était  prêt 
d'ailleurs  à  abonner  à  des  conditions  favorables),  le  double- 
ment et  le  triplement  de  la  capitation,  et  le  sol  pour  livre  des 
droits  de  courtiers,  jaugeurs  :  grosse  et  difficile  besogne 
dont  d'Aiguillon  ne  se  chargea  qu'avec  une  extrême  répu- 
gnance. Prévoyant  une  résistance  insurmontable,  qu'il  jugeait, 
au  moins  en  partie,  légitime,  il  eût  volontiers  laissé  à  un  autre 
le  soin  de  faire  réussir  en  Bretagne  les  idées  fiscales  du  con- 
trôleur général,  et  les  allusions  à  son  désir  de  quitter  son 
commandement  deviennent  de  plus  en  plus  nombreuses  dans 
sa  correspondance  à  mesure  qu'approche  le  moment  de  la 
session.  Il  se  résigna  cependant,  en  partie  k  cause  des  ins- 
tances de  M'"''  de  Pompadour  ('),  et  partit. 

Tenant  par-dessus  tout  à  éviter  une  entente  entre  le  F*arle- 


(')  0  Vous  voulez  quitter  la  Bretague,  lui  écri\ait  la  favorite  ;  belle  folie  qui  vous 
»  passe  par  la  tète  :  je  ne  vous  la  passerai  pas  plus  que  la  première  que  vous  avez 
»  eue  sur  le  même  sujet.  Souvenez-vous  bien  que  si  vous  aviez  suivi  votre  premier 
»  mouvement  vous  ne  seriez  pas  Caveudish...  Je  rougis  pour  vous  de  vous  voir 
')  moins  de  courage  que  moi.  Vous  avez  les  désagréments  de  votre  petit  commaii- 
»  dément,  et  moi  ceux  de  toutes  les  administrations,  puisqu'il  n'est  point  de  minis- 
»  tre  qui  ne  vienne  me  confier  ses  chagrins.  Qu'il  ne  soit  plus  question  des  vôtres, 
»  je  veux  pouvoir  donner  mon  amitié  à  M.  Cavendish  sans  restriction  ».  Et  le 
28  juin  1760  :  «  Tout  ce  que  vous  me  dites  des  âmes  des  Bretons  n'est  rien  en 
»  comparaison  de  celles  de  ce  monstrueux  pays- ci,  et  je  pense  absolument  pour 
»  Ménars  comme  vous  pour  Vérez  ;  Dieu  veuille  que  mes  châteaux  à  cet  égard  ne 
»  soient  bientôt  plus  en  Espagne  :  et  quoique  je  ne  me  propose  pas  de  vivre  avec 
»  mon  voisinage,  vous  serez  excepté  de  la  loi  générale  »  (Poulet  Malassis,  Cor- 
respondance de  M^e  de  Pompadour ;. 


138  LA    lilŒTAGNE    ET    LE    DUC    D'AKiUILLON 

ment  et  les  Etats,  il  avait  obtenu  que  ceux-ci  fussent  convo- 
ques à  Nantes  :  mais  cette  précaution  même  allait  fournir  au 
Parlement  un  nouveau  grief  contre  lui.  Nantes  était  le  siège 
de  la  Chambre  des  comptes,  cour  souveraine  qui  était,  comme 
d'ordinaire,  en  assez  mauvais  rapports  avec  l'autre  cour  sou- 
veraine de  la  province.  D'Aiguillon  au  contraire,  bien  disposé 
pour  elle  et  très  lié  avec  son  premier  président,  IM.deBecde- 
lièvre,  crut  devoir,  en  entrant  à  Nantes  pour  tenir  les  Etats, 
observer  le  même  cérémonial  envers  la  Chambre  des  comptes 
que  les  commandants  de  la  province  observaient  envers  le 
Parlement  lorsqu'ils  entraient  à  Rennes;  visite  en  grande 
pompe  au  Premier  Président,  à  madame  sa  femme,  présen- 
tation par  elle  des  dames,  députation  par  la  cour  à  l'hôtel 
du  commandant  de  deux  présidents  à  mortier,  de  quatre  con- 
seillers et  du  procureur  général,  et  réception  de  cette  dépu- 
tation d'après  des  règles  strictement  déterminées.  «  La  dépu- 
»  tation  arrivée  au  pied  de  l'escalier,  le  procureur  général 
»  se  détache  et  vient  l'annoncer  au  commandant,  qui  va  au- 
»  devant  d'elle  avec  le  procureur  général  jusqu'au  bout  de 
»  l'escalier,  et  donnant  la  main  aux  deux  présidents  à  mor- 
»  tier,  ou,  s'il  n'y  en  a  qu'un,  à  celui  de  MM.  les  conseillers 
»  qui  représente  le  second,  il  les  conduit  jusque  dans  son 
»  cabinet,  entend  le  compliment  que  lui  fait  le  président  à. 
»  mortier  qui  est  à  la  tête  de  la  députation,  lequel  se  couvre 
»  après  avoir  dit  Monsieur,  et  le  commandant  en  chef  se 
»  couvre  en  même  temps,  et  toutes  les  fois  que  le  président 
»  à  mortier  se  découvre,  ce  qu'il  fait  autant  de  fois  qu'il 
»  prononce  le  mot  de  Monsieur,  le  commandant  en  chef  se 
»  découvre  aussi.  Le  compliment  fini,  le  commandant  en  chef 
»  y  répond  en  observant  la  même  formalité  de  se  découvrir 
»  en  prononçant  le  mot  de  Messieurs,  après  quoi  le  président 
»  à  mortier  lui  présente  tous  ses  co-députés,  et  après  les 
»  politesses  récipi-oques,  le  commandant  en  chef  reconduit  la 
»  députation  en  observant  le  même  cérémonial,  par  la  main, 
»  jusqu'au  même  endroit  où  il  l'a  été  recevoir  »  ('),  Tels  furent 
sans  doute  les  honneurs  rendus  à  la  Chambre  des  comptes,  le 
5  septembre,  et  cette  espèce  d'assimilation  établie  entre  elle  et 
le  Parlement  choqua  extrêmement  ce  dernier.  11  jugea  l'affaire 

(')  Dictionnaire  d'administration  de  la  province  de  Bretagne. 


ÉTATS  DE  1760  139 

assez  grave  pour,  dès  la  rentrée,  charger  son  procureur 
général,  qui  par  exception  n'assistait  pas  aux  Etats  en  qua- 
lité de  commissaire  du  roi,  de  s'informer  de  ce  qui  avait  été 
observé  lors  de  la  réception  de  MM.  les  Commandants  en  chef 
dans  la  ville  de  Nantes  quand  les  Etats  s'étaient  tenus  dans 
cette  ville.  La  Ghalotais  se  livra  à  une  enquête  dont  le  résul- 
tat fut  qu'il  n'y  avait  eu  jusque-là  aucun  cérémonial  observé 
entre  les  commandants  et  la  Chambre  des  comptes,  qu'il  n'y 
avait  pas  eu  de  présentation  de  dames  ni  de  visite  en  corps  ('). 
Le  Parlement  décida  le  19  décembre  d'écrire  au  roi  une  lettre 
de  plainte,  et  lorsque  plus  tard,  en  1764,  lecture  sera  faite 
aux  chambres  assemblées  de  tous  les  crimes  commis  par 
d'Aiguillon  depuis  son  arrivée  en  Bretagne  :  Secimda  causa 
irarum!  s'écriera  La  Gascherie  en  entendant  lecture  de  ce 
passage.  Le  premier  grief  était  sa  propre  arrestation  en  1757. 
L'aigreur  du  Parlement  avait  malheureusement  gagné  les 
Etats,  qui  s'ouvrirent  le  8  septembre  (^),  et  elle  se  montra 
dès  le  premier  jour  par  une  sorte  d'amendement  que  deux 
des  gentilshommes  signalés  par  d'Aiguillon  comme  les  me- 
neurs les  plus  redoutables,  MM.  de  Coëtanscourt  et  de  Begas- 
son,  osèrent  proposer  lors  du  vote  du  don  gratuit,  à  savoir 
que  ce  don  gratuit  tiendrait  lieu  de  tout  autre,  c'est-à-dire 
que  l'édit  d'août  1758  ne  pourrait  pas  être  exécuté  en  Breta- 
gne :  la  proposition  fut  repoùssée,  mais  il  était  déjà  grave 
qu'elle  eût  été  faite.  Les  débuts  de  la  session  furent  d'ailleurs 
paisibles  :  les  Etats  écoutèrent  avec  plaisir  le  rapport  de 
leur  commission  des  domaine  et  contrôle  qui  leur  apprit  les 
brillants  résultats  de  la  première  année  de  leur  gestion,  s'oc- 
cupèrent d'élaborer  un  nouveau  tarif  desdits  droits,  et  votè- 
rent sans  difficulté  (tellement  on  était  loin  alors  d'incrimi- 
ner les  travaux  d'améliorations  urbaines  multipliés  depuis 
l'arrivée  de  d'Aiguillon  dans  la  province),  dans  le  double  but 
d'achever  les  embellissements  de  Nantes  et  d'occuper  une 
foule  de  bras  que  la  guerre  réduisait  au  chômage,  une  somme 

(')  La  Ghalotais  au  Parlement  de  Nantes,  30  nov,  1760  (Arch.  d'Ille-et-Vil., 
B.  69). 

(2)  Présidents  des  ordres  :  l'évêque  de  Nantes,  Mauclerc  de  la  Musanchère,  le 
duc  de  Hohan,  et  Bellabre,  sénéchal  de  Nantes.  Les  commissaires  du  roi  étaient, 
outre  d'Aiguillon  et  Le  Bret,  les  deux  avocats  généraux  du  Parlement,  M.  de 
Trévénégat,  conseiller  en  cette  cour,  et  de  la  Tullaye,  procureur  général  à  la 
Chambre  des  comptes. 


1  40  LA    TIRETAGNK    ET    Li:    DUC    d'aIGUILLO.N 

do  15,000  1.  pour  les  travaux  de  la  promenade  des  Etats,  entre 
ri'j'dre  et  la  Loire,  ils  y  ajoutèrent  même  par  la  suite  17,000  1. 
pour  achever  cet  ouvrage  et  40,000  pour  la  reconstruction 
de  la  Chambre  des  comptes  ('). 

Le  vrai  labeur  ne  devait  commencer  qu'avec  la  demande 
des  vingtièmes  et  de  la  capitation,  demande  qui  fut  présentée 
le  27  septembre;  elle  amena  quatre  jours  d'inaction  et  de 
tumulte,  et  le  30  septembre  seulement  fut  prise  la  résolution, 
à  la  majorité  des  voix  du  clergé  et  du  tiers,  de  faire  des 
remontrances  aux  commissaires  du  roi,  tandis  que  la  noblesse 
ne  voulait  que  des  remontrances  au  roi  lui-même,  avec  sus- 
pension de  toute  délibération  jusqu'à  réception  de  sa  réponse. 
MM.  de  Coëtanscourt,  de  Kerguézec  et  de  Begasson  n'avaient 
rien  épargné  pour  mettre  le  feu  dans  la  noblesse  :  «  Eux  seuls, 
»  écrit  d'Aiguillon  le  30  septembre  (^),  ont  le  droit  de  parler, 
»  de  se  faire  écouter;  quelques  esprits  inquiets  et  turbulents, 
»  mais  en  petit  nombre,  appuient  leur  avis  par  des  cris  indé- 
»  cenls  :  tout  le  reste  gémit  de  cette  tyrannie,  on  en  est  affecté 
»  et  impatienté,  mais  on  ne  dit  mot,  et  môme  lorsque  M.  le 
»  duc  de  Rohan  interpelle  les  gens  sages  et  les  prie  de  Tai- 
»  der  à  dompter  celte  cabale,  ils  ne  lui  répondent  point,  et 
»  les  autres  les  font  taire;  si  l'autorité  du  roi  était  aussi  res- 
»  pectée  qu'elle  devrait  lêtre,  la  tranquillité  serait  bientôt 
»  rétablie  dans  cette  tumultueuse  assemblée,  à  la  satisfaction 
»  de  tout  le  monde  ;  mais  je  me  garderai  bien  de  proposer 
»  des  partis  violents  dans  la  circonstance  présente,  quelque 
»  persuadé  que  je  sois  qu'ils  auraient  le  succès  le  plus  com- 
»  plet,  si  on  les  soutenait  avec  la  fermeté  convenable.  »  Ber- 
lin le  pressa  inutilement  de  lui  communiquer  ses  idées  à  cet 
égard,  en  lui  promettant  le  plus  grand  secret:  d'Aiguillonné 
s'expliqua  pas  davantage,  n'ayant  qu'une  confiance  médiocre 
dans  les  intentions  ou  dans  la  fermeté  du  contrôleur  général 
et  pensant  que  c'était  au  gouvernement,  suffisamment  averti, 
de  prendre  les  responsabilités,  au  lieu  de  les  lui  laisser. 


(')  Ils  accordèrent  également  le  16  novembre  152,000  1.  pour  la  continuation  des 
ouvrages  commencés  depuis  quelques  années  pour  la  navigation  de  la  Loire  et 
l'amélioralion  de  plusieurs  ports  de  la  province,  ajoutant,  il  est  vrai,  que  cette  déli- 
l)ération  n'aurait  son  effet  qu'autant  que  la  commission  intermédiaire  aurait  la 
partie  ordonnative  de  l'emploi  de  ces  fonds. 

(«)  H.  347. 


ÉTATS    DE    17G0  141 

Pendant  la  discussion  avait  été  prononcé  un  mot  gros  de 
menaces  et  de  périls  :  la  noblesse,  à  un  certain  moment,  avait 
consenti  à  se  retirer  aux  chambres  à  condition  que  les  deux 
autres  ordres  s'engageassent  à  y  délibérer /^rtr  scrutin,  c'est- 
à-dire  au  scrutia  secret,  par  opposition  à  la  méthode  ordinaire 
de  délibération  à  haute  voix  et  par  acclamation,  qui  était  ou 
plutôt  qui  devait  être  suivie.  C'était  dévoiler  à  demi  le  plan 
assez  adroit  que  l'opposition,  ordinairement  plus  bruyante 
qu'avisée,  avait  cette  fois  conçu.  Il  acheva  de  l'être  dans  la 
séance  du  l"' octobre,  où  quelques  membres  du  second  ordre 
du  clergé,  les  abbés  Villeneuve,  Desfontaines  et  du  Laurent, 
dont  d'Aiguillon  trace  le  portrait  le  plus  défavoral)le  ('),  osè- 
rent proposer,  par  modification  au  règlement  de  1687,  que 
lorsque,  dans  une  délibération,  un  ordre  aurait  demandé  que 
les  voix  fussent  prises  par  scrutin,  les  deux  autres  ordres 
fussent  obligés  de  procéder  au  vote  de  cette  manière.  C'était 
frapper  au  cœur  intendant,  commandant,  commissaires  du 
roi,  présidents,  c'était  briser  entre  leurs  mains  l'arme  décisive 
grâce  à  laquelle  ils  étaient  toujours  assurés  de  vaincre,  lors  du 
vote,  la  noblesse  indocile  par  les  deux  voix  dociles  du  clergé 
et  du  tiers  :  car  il  était  trop  facile  de  prévoir  que  leurs  votes 
pourraient  bien  devenir  hostiles,  le  jour  où  ils  deviendraient 
secrets.  Déjà  les  jours  précédents,  fâcheux  symptômes  des  pro- 
grès menaçants  de  l'esprit  d'opposition,  les  applaudissements 
qui  accueillaient  d'ordinaire  les  paroles  de  M.  de  Coëtanscourt 
s'étaient  fait  entendre  jusque  sur  les  bancs  du  tiers  (^).  «  Les 
y>  membres  du  tiers  et  du  second  ordre  de  l'Eglise,  écrit  d'Ai- 
»  guillon  le  1"  octobre  (^),  ne  sont  pas  pour  la  plupart  mieux 


(•)  L'abbé  de  Villeneuve  aurait  été  un  personnage  turbulent  et  tracassier,  ne  fré- 
quentant que  des  procureurs  et  autres  gens  de  cette  classe  et  connu  seulement  par 
ses  démêlés  et  ses  procès  avec  les  religieux  de  son  abbaye;  l'abbé  Desfontaines, 
beaucoup  plus  redoutable  parce  qu'il  ne  manquait  pas  d'esprit  et  avait  la  préten- 
tion d'en  avoir  beaucoup,  était  ami  de  MM.de  la  Clialotais,deKerguézec,de(joëlans- 
court  :  il  avait  été  protégé  par  la  duchesse  de  Cbaulnes  enl7j2,  accueilli  par  elle  à 
Paris  et  elle  lui  avait  fait  avoir  l'abbaye  de  Geneston  :  il  voulait  acquérir  de  la  repu 
talion  en  jouant  dans  son  ordre  le  même  rôle  que  les  baslionnaires  dans  la  noblesse. 
L'abbé  du  Laurent  devint  quelques  années  plus  lard  évèque  de  Saint-Malo,  par 
la  protection  de  la  princesse  de  Tingry,  sa  nièce.  D'.\iguillon  le  considérait  comme 
peu  intelligent  et  par  conséquent  comme  bien  moins  h  craindre  que  les  deu.x 
autres  (Lettres  de  d'Aiguillon,  4  oct.,  H.  347). 

(*)  D'Aiguillon,  lettre  du  30  sept  ,  H.  347. 

(»)  H.  347. 


142  I.A    URETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

»>  intentionnés  que  lanoblesse,mais  les  premiers, qui  dépendent 
»  hcnucoup  du  commandant  et  de  l'intendant,  et  les  derniers, 
»  qui  ont  tout  à  craindre  et  à  espérer  de  leurs  évêques,  n'osent 
»  pas  manifester  hautementleur  mauvaise  volonté,  ni  être  dun 
»  avis  contraire  h  leur  président  lorsqu'il  faut  le  dire  publique- 
»  ment  » .  Aussi  les  présidents,  sûrs  d'être  avoués  par  leur  ordre, 
prononçaient-ils  généralement  sans  le  consulter  (').  Il  ne  faut 
donc  pas  s'étonner  que  le  parti  gouvernemental  ait  fait  des 
etforts  désespérés  pour  faire  repousser  l'odieuse  proposition  ; 
elle  eut  pour  elle,  comme  il  était  naturel,  la  noblesse;  elle  eut 
même  le  tiers,  qui  applaudit  et  cria  que  c'était  son  avis,  sans 
donner  à  son  président  le  temps  de  prendre  les  voix  :  quant 
au  clergé,  il  la  repoussa  par  19  voix  contre  11  et  la  fit  ainsi 
rejeter,  car  il  fallait  l'unanimité  des  ordres  pour  faire  une 
modification  au  règlement.  Mais  cette  maigre  victoire  n'avait 
rien  de  définitif,  d'autant  plus  que  soit  effet  du  trouble,  soit 
intentionnellement,  la  délibération  ne  fut  pas  prononcée,  et 
les  trois  avis  inscrits  purement  et  simplement  sur  le  registre. 
Le  soir  des  conférences  secrètes  eurent  lieu  entre  les  chefs 
de  l'opposition  dans  l'Eglise  et  dans  la  noblesse  :  tout  fut  pré- 
paré pour  faire  reprendre  le  lendemain   la  proposition  qui 
venait  d'échouer  :  et  celte  campagne  fut  conduite  avec  vigueur 
et  adresse.  Le  lendemain,  M.  des  Nétumières,  républicain  zélé 
comme  l'appelle  d'Aiguillon  f),  lit  à  ce  sujet  «  un  mémoire 
séditieux,  une  déclamation  ampoulée,  rappelant  le  souvenir  des 
tribuns  plaidant  à  Rome  la  cause  de  la  liberté  contre  les  entre- 
prises des  tyrans,  qui  est  accueillie  avec  transport;  »  l'abbé 
de  Villeneuve  se  jette  aux  pieds  de  l'évêque  de  Nantes,  et  le 
conjure  avec  larmes  de  ne  pas  gêner  plus  longtemps  la  liberté 
des  sulFrages  dans  les  Etats;  le  prélat  répond  faiblement  que 
son  ordre  persiste  dans  son  avis;  mais  il  en  a  presque  aussitôt 

(')  Lettre  du  4  oct.,H.  347.  C'était  traillenrsàses  yeux  le  meilleur  de  tous  les  sys- 
tèmes :  "  Il  ne  faut  pas  croire  que  celle  supériorité  des  présidents,  si  favorable  à 
"  l'adminislralion,  eût  rien  de  tyrannique,  ni  d'arbitraire.  La  preuve  qu'elle  n'était 
»  pas  de  nature  à  détruire  cette  sage  liberté  qui  peut  se  concilier  avec  l'obéissance 
»  due  au  souverain,  c'est  que  l'on  voit  par  l'hisloire  de  toutes  les  tenues  que  dans 
»  les  circonstances  où  les  présidenls  se  permettaient  de  prononcer  sans  consulter 
»  leurs  ordres,  ils  se  trouvaient  toujours  d'accord  avec  les  membres  les  plus  instruits 
»  et  dont  la  probité  était  la  plus  reconnue  »  (.Journal  du  commandement,  11,  5S). 

(-)  Journal  du  commandement,  II,  47.  Le  texle  ou  plutôt  le  résumé  du  discours 
assez  froid  de  M.  des  Nétumières  a  été  conservé  (H.  347)  :  il  ne  justille  pas  les  épi- 
tbètes  que  lui  donne  d'Aiguillon. 


ÉTATS  DE  1760  143 

le  démenti,  car  celle  fois  le  clergé  se  rallie  par  IG  voix  conlre 
15  à  la  motion  de  l'abbé  de  Villeneuve. 

Ce  vote  plongea  le  parti  gouvernemental  dans  un  véritable 
désarroi.  D'Aiguillon  écrivit  sans  retard  pour  demander  un 
arrêt  du  conseil  qui  cassât  la  délibération  du  2  octobre,  tout 
en  jugeant  qu'il  ne  serait  possible  d'en  faire  usage  qu'à  la 
veille  de  la  clôture  de  l'assemblée,  et  signala  aux  sévérités 
ministérielles  les  plus  compromis  dans  cette  affaire,  à  sa- 
voir les  trois  abbés  auteurs  de  la  proposition  et  deux  mem- 
bres du  tiers,  le  sieur  Géry,  sénéchal  de  Quintin,  «  sujet  taré 
sur  tous  les  points  et  qui  a  mérité  d'être  pendu  »  et  le  sieur 
Terrien,  échevin  de  Nantes,  «  l'homme  le  plus  violent  et  le 
plus  emporté  que  je  connaisse  »  (*).  «  Je  crains  bien  d'ail- 
»  leurs,  ajoutait-il,  que  vous  ne  soyez  obligé  d'en  ajouter  d'au- 
»  très,  les  esprits  me  paraissant  plus  échauffés  et  plus  déter- 
»  minés  à  la  résistance  que  je  ne  les  ai  encore  vus.  On  parle 
»  hautement  de  secouer  le  joug  et  de  se  remettre  en  liberté. 
»  Je  vous  avoue  que  je  commence  à  être  extrêmement  inquiet 
»  et  fort  embarrassé  de  la  conduite  que  je  dois  tenir.  »  Son 
altitude  en  face  des  Etats  restait  d'ailleurs  calme  et  correcte. 


(')  Les  renseignemeiils  nous  manquent  sur  Terrien  ;  quanta  Géry,  il  était  géné- 
ralement jugé  comme  d'Aiguillon  le  jugeait  lui-même.  Il  exerçait  les  fonctions 
de  maire  de  Quintin,  sur  la  désignation  du  duc  de  Lorges,  titulaire  des  offices  de 
maire  ancien  et  alternatif  de  cette  ville.  Il  s'y  était  fait  détester,  et  il  avait  eu  l'af- 
front, en  1757,  de  n'être  pas  réélu  membre  de  la  commission  intermédiaire  pour 
l'évêché  de  Saint-Brieuc  :  il  avait  été  le  seul  à  voter  pour  lui.  (D'Aiguillon  au  con- 
trôleur général,  16  février  1757,  H.  336).  De  Flesselles  écrivait  an  duc  de  Pen- 
thièvre,  le  13  mai  1767  (Arcli.  d'Ille-et-Vil.,  G.  538)  :  «  De  Géry  veut  diriger  à  lui 
»  seul  toutes  les  affaires  de  la  communauté,  a  toujours  cherché  à  se  rendre  maître 
»  de  l'administration,  assemble  la  communauté  sur  les  objets  qu'il  juge  à  propos 
»  de  mettre  en  délibération,  mais  jamais  ne  convoque  aucune  assemi)lée  quand  il 
»  est  question  de  choses  auxquelles  il  refuse  son  approbation  et  dans  le  cas  où  la 
))  délibération  n'est  pas  conforme  à  son  avis,  il  reste  dans  l'inaction  comme  si  tout 
»  ce  qui  est  contraire  à  son  sentiment  ne  méritait  aucune  attention...  Je  ne  mettrai 
»  pas  sous  les  yeux  de  V.  A.  S.  tout  ce  qui  m'a  été  dit  et  écrit  sur  le  compte  de  ce 
»  maire  par  substitution  :  on  lui  impute,  du  côté  de  la  probité,  des  faits  qui  exi- 
»  géraient  des  preuves  que  je  n'ai  pas.  »  En  1776,  l'intendant  Gaze  de  la  Bove 
pensait  exactement  de  même.  "  Il  a  donné  à  plusieurs  de  mes  prédécesseurs  et  à 
»  moi-même  différents  sujets  de  mécontentement,  et  s'il  restait  en  place,  je  serais 
»  obligé  de  rompre  toute  correspondance  avec  lui  et  d'adresser  directement  mes 
»  ordres  à  un  des  officiers  municipaux...  La  paix  et  le  bon  ordre  ne  peuvent 
»  régner  à  Quintin  qu'autant  que  le  sieur  Géry  ne  sera  plus  à  la  tête  de  l'adminis- 
"  tralion  municipale  ».  Ge  n'est  pas  la  seule  fois  que  nous  verrons  les  personna- 
ges signalés  par  d'Aiguillon  comme  indignes  justifier  en  effet  la  sévérité  de  ce 
jugement. 


144  L.V    llUETA(J.Nb;    KT    LE    DUC    d'aIGLILLON 

et  il  évitait  avec  le  plus  grand  soin  toute  occasion  de  mena- 
cer et  de  sévir,  all'ectant  môme  de  l'indifTérence  pour  les  mau- 
vais propos  que  l'opposition,  enhardie  par  son  triomphe, 
tenait  hautement  et  continuellement.  Un  soir,  dans  l'hôtel 
même  du  commandant,  en  sa  présence  et  devant  nombreuse 
compagnie,  un  gentilhomme  osa  dire  qu'il  était  bien  singu- 
lier que  les  Etals  ne  fissent  pas  élever  un  mausolée  aux  qua- 
tre héros  décapités  en  1720,  et  que  personne  ne  méritait  plus 
qu'eux  cette  distinction.  D'Aiguillon,  (jui  fut  pour  cela  blâmé 
par  le  contrôleur  général,  n'osa  que  le  prier  de  se  taire,  et 
laissa  impunie  cette  apologie  de  la  sédition  ('). 

Telles  étaient  les  circonstances  critiques  au  milieu  desquel- 
les s'engagea  le  débat  sur  le  troisième  vingtième  et  la  capitation. 
D'Aiguillon  répondit  aux  remontrances  des  Etats  sur  ces  im- 
pôts en  leur  faisant  part  des  concessions  très  étendues  que 
le  ministère  l'avait  autorisé  à  faire  :  abonnement  du  troisième 
vingtième  pour  850,000  1.,  permission  de  le  payer  par  un 
emprunt  remboursable  seulement  h  la  paix,  permission  de 
prélever  les  sommes  nécessaires  pour  le  doublement  et  le 
triplement  de  la  capitation  sur  les  bénéfices  procurés  à  la 
province  par  la  régie  des  droits  acquis  en  1759,  ce  qui  était, 
à  proprement  parler,  exempter  la  Bretagne  de  cet  impôt 
(8  oct.).  Quelque  avantageuses  que  fussent  ces  offres,  elles 
ne  furent  acceptées  qu'après  dix  jours  des  débats  les  plus 
tumultueux,  prolongés  h  plaisir  par  la  noblesse.  Ils  ne  cédè- 
rent même  que  lorsque  le  duc  eut  parlé  de  faire  lever  ces 
impositions  directement,  et  laissé  entrevoir  comme  possible 
le  retour  en  Bretagne  de  l'ancien  directeur  du  vingtième. 
Cette  perspective  seule  fit  faire  aux  Etats  quelques  rétlexions 
salutaires.  Le  17  octobre,  l'évêque  de  Nantes  prend  la  parole 
et  fait  un  tableau  pathétique  des  malheurs  de  la  province,  si 
la  levée  par  régie  a  lieu.  ^1.  de  Goëtanscourt,  qui  est  accou- 
tumé à  dominer  la  noblesse,  et  par  la  noblesse  les  Etats, 
qui  parle  toujours  sans  que  personne  ose  l'interrompre,  et 
dont  la  confiance  est  encore  accrue  par  le  serment  qu'ont 
prêté  la  veille  au  soir  plus  de  cinquante  gentilshommes  de 
persister  quand   même   dans   le   refus  des  nouvelles  imposi- 

(')  D'Aiguillon  à  Berlin,  7  octobre  :  Berlin  Ji  d'Aiguillon,  12  octobre.  Berlin  eût 
Toulu  charger  le  procni-eur  gén("!ral  de  porter  plainte  au  Parlement,  et  faire  arrê- 
ter l'auteur  de  ce  propos. 


LE    TROISIÈME    VINGTIEME    ET    LA    CAPITATION  145 

lions,  réplique  que  le  peuple  serait  certainement  écrasé  sous 
le  poids  de  ces  abonnements  dont  on  leur  vantait  si  fort  les 
avantages.  A  sa  grande  surprise,  ce  discours  est  accueilli 
cette  fois  par  des  murmures,  et  un  gentilhomme,  M.  de  Ber- 
thou  ('),  ose  lui  dire  hautement  :  «  C'est  votre  mauvaise  foi, 
»  Monsieur,  votre  opiniâtreté  et  celle  de  vos  adhérents  qui 
»  causent  sa  ruine  :  nous  ne  sommes  point  les  dupes  des 
»  sentiments  patriotiques  que  vous  étalez  avec  tant  d'em- 
»  phase,  et  nous  lisons  actuellement  jusqu'au  fond  de  votre 
»  cœur.  »  Des  applaudissements  nourris  accueillent  ses  pa- 
roles, et  le  bastion  s'aperçoit  avec  stupeur  que  ce  jour-là  la 
majorité  est  contre  lui.  L'évêque  de  Nantes  s'empresse  de 
profiter  de  cet  heureux  revirement  pour  mettre  aux  voix  les 
dernières  propositions  du  duc,  qui  a  porté  les  concessions 
encore  plus  loin  qu'au  début  et  qu'il  n'était  convenu  avec  le 
contrôleur  général  (à  savoir  abonner  les  nouvelles  imposi- 
tions, payer  par  emprunt  le  montant  de  cet  abonnement,  et 
pourvoir  au  remboursement  dans  les  trois  années  qui  sui- 
vraient la  conclusion  de  la  paix,  par  les  voies  les  moins 
onéreuses  à  la  province  qu'il  se  pourrait).  Le  clergé  et  le 
tiers  se  retirent  aussitôt  dans  leur  chambre,  et  le  duc  de 
Rohan  resté  avec  son  ordre  sur  le  théâtre  se  met  en  devoir 
de  prendre  les  voix;  mais  l'opposition  désespérée  de  sa  pro- 
chaine défaite  «  fit  un  bruit  si  affreux  qu'il  fut  de  toute  im- 
»  possibilité  d'entendre  les  noms  de  ceux  que  le  greffier  appe- 
»  lait;  il  y  eut  même  des  coups  sur  les  premiers  qui  voulurent 
»  donner  leurs  billets.  Cette  scène  aussi  indécente  que  ridicule 
»  dura  jusqu'à  cinq  heures  du  soir.  M.  le  duc  de  Rohan  voyant 
»  que  les  gens  sages,  quoique  en  plus  grand  nombre,  ne  pou- 
»  vaient  plus  tenir  tête  aux  séditieux  qui  ne  leur  répondaient 
»  que  par  des  invectives  et  des  hurlements  épouvantables,  et 
»  craignant  qu'à  l'approche  de  la  nuit  le  théâtre  ne  se  changeât 
»  en  champ  de  bataille,  envoya  prier  les  présidents  de  l'Eglise 
»  et  du  tiers  d'y  rentrer  afin  de  lever  la  séance,  ce  qui  fut  exé- 
»  cuté  »  (^).  Le  soir,  la  noblesse  presque  tout  entière  étant 
venue  chez  le  duc,  celui-ci  lui  parla  fortement  sur  l'indécence 
de  sa  conduite  et  la  nécessité  où  il  serait  d'y  mettre  ordre,  et 

(')  Le  même  sans  doute  qui  fut  un  des  83  et  comme  tel  chansonné  par  le  parti 
adverse  ((>.  Carré,  op.  cit.,  p.  573;. 
(2y  Lettre  du  18  cet.,  H.  347. 

d'Aiguillon.  10 


146  LA    BRETAdNK    ET    Ul    DIC    u'aIGUILLON 

annonça  de  nouveau  son  intention,  puisque  les  Etats  ne  vou- 
laient pas  d'abonnements,  d'exiger  la  remise  des  rôles.  Ces 
paroles  firent  impression,  et  le  lendemain,  après  des  va  et 
vient  sans  nombre,  après  une  foule  de  propositions  et  con- 
tre-propositions, après  un  marchandage  prolongé,  l'abonne- 
ment l'ut  enlin  accepté  de  l'avis  des  trois  ordres.  Ce  n'est  pas 
toutefois  que  le  bastion  se  soit  résigné  à  abandonner  tout 
le  terrain;  forcé  d'en  céder  la  plus  grande  partie,  il  réussit 
cependant  à  faire  glisser  dans  la  délibération  une  modifica- 
tion importante  aux  propositions  du  duc.  On  abonna,  comme 
il  était  convenu,  le  troisième  vingtième  pour  850,000  1.,  plus 
les  deux  sols  pour  livre  dudit  vingtième,  et  les  doublement  et 
triplement  de  capitation  «  pour  la  somme  à  laquelle  ces  taxes 
se  trouveraient  monter  »  ;  on  décida  que  le  montant  de  ces 
abonnements  serait  fourni  par  un  emprunt;  mais  au  lieu  de 
fixer  le  remboursement  de  cet  emprunt  à  trois  ans  après  la 
conclusion  de  la  paix,  il  fut  mis  dans  la  délibération  que  ce 
remboursement  aurait  lieu  dans  les  temps  les  plus  commodes. 
Le  Bret,  convaincu,  à  cause  des  allées  et  venues  multipliées 
dont  il  venait  d'être  le  témoin  fatigué  et  impatienté,  que  ce 
changement  avait  reçu  l'approbation  du  duc,  laissa  passer  la 
chose  sans  mot  dire.  Dès  qu'il  fut  averti  de  cet  incident,  d'Ai- 
guillon fit  déclarer  aux  Etats  que  ses  instructions  fixaient  le 
terme  de  deux  ou  trois  ans  après  la  paix  pour  le  rembourse- 
ment de  l'emprunt,  qu'il  ne  pouvait  se  contenter  d'une 
expression  aussi  vague  que  celle  qu'ils  avaient  adoptée,  qu'il 
voulait  bien  prendre  sur  lui  d'étendre  le  délai  à  quatre  ans, 
et  qu'il  les  priait  de  modifier  leur  délibération  en  consé- 
quence. Un  profita  pour  cela  d'un  moment  d'absence  de  plu- 
sieurs bastionnaires  qui  avaient  quitté  le  théâtre  dans  la  per- 
suasion qu'aucune  affaire  d'importance  ne  s'y  traiterait  plus, 
et  qui  à  leur  retour  se  répandirent  en  propos  indignés  contre 
les  ducs  de  Rolian  et  d'Aiguillon;  mais  le  vote  était  acquis. 
Leur  mauvaise  humeur  se  montra  le  lendemain  19  par  la 
proposition  d'un  bastionnaire,  M.  de  Noyant  ('),  de  suppri- 
mer toutes  les  bourses  de  jetons  accordées  à  certains  maires 
et  aux  membres  de  certaines  commissions  pour  en  appliquer 

(*)  Sans  doute  Louis  René  de  Ranconnet,  comte  de  Noyant,  neveu  de  M.  de  la 
Chalotais,  par  sa  mère,  soeur  du  procureur  général,  et  possesseur  de  la  terre  de 
la  Mancelllère,  près  de  Dol  (Ci".  Carré,  p.  523). 


DOUBLEMENT    ET    TRIPLEMENT    DE    LA    CAPITATION  147 

le  produit  à  la  diminution  des  dettes  de  la  province,  en  réa- 
lité pour  mortifier  le  tiers  état  qui  profitait  surtout  de  ces 
avantages  et  à  qui  la  noblesse  reprochait  son  trop  de  doci- 
lité. Le  tiers  ayant  immédiatement  répliqué  qu'il  adhérait 
volontiers  à  cette  suppression,  à  condition  qu'on  supprimât 
aussi  les  pensions  de  la  noblesse,  M.  de  Coëtanscourt  saisit 
cette  occasion  d'humilier  une  partie  de  son  ordre  à  laquelle 
il  n'en  voulait  guère  moins  qu'au  tiers,  en  s'écriant  qu'il  y 
acquiesçait  d'autant  plus  aisément  qu'elles  étaient  presque 
toutes  données  à  des  militaires  vendus  au  roi  et  traîtres  en- 
vers leur  patrie.  «  Cette  impertinence  fut  reçue  avec  de 
»  grands  battements  de  main  de  la  part  de  la  cabale  et  de 
»  grands  murmures  de  celle  des  officiers  présents,  mais  comme 
»  ceux-ci  ne  savent  ni  parler  ni  crier,  leurs  antagonistes  l'em- 
»  portèrent  à  force  de  poitrine  et  on  se  retira  aux  chambres 
»  pour  délibérer  sur  cette  double  suppression.  »  Elle  fut  vo- 
tée ('),  et  on  affecta  en  même  temps  d'élire  à  la  commission 
intermédiaire,  dont  M.  de  Pontual  fut  écarté,  deux  des  gen- 
tilshommes les  plus  redoutés  du  commandant,  MM.  de  Nétu- 
mières  et  de  Bégasson. 

L'opposition  d'ailleurs  n'était  nullement  au  bout  de  ses 
ressources,  et  l'acceptation  même  des  abonnements  allait  lui 
fournir  une  nouvelle  matière  à  procès.  La  rédaction  adoptée 
en  ce  qui  concernait  les  doublement  et  triplement  de  capita- 
tion  était  la  seule  qui  piit  l'être,  parce  que  chacune  des  deux 
parties  pouvait  l'interpréter  à  sa  guise  :  mais  là  était  préci- 
sément le  danger  :  quand  il  s'agit  de  sortir  du  vague  et  de 
fixer  des  chiffres,  on  put  s'apercevoir  qu'on  était  fort  éloigné 
de  s'entendre.  Le  contrôleur  général  pensait  que  ce  serait 
traiter  la  Bretagne  avec  faveur  que  d'abonner  les  doublement 
et  triplement  de  capitation  pour  500,000  1.  Il  calculait  que 
dans  les  autres  provinces  cet  accroissement  de  taxe  montait 
à  plus  du  quart  et  presque  au  tiers  du  principal.  Ne  comptât- 
on  que  le  quart,  la  capitation  étant  de  1,800,000  I.,  c'était  un 
objet  de  450,000  1.  et  de  540,000  en  y  joignant  les  4  sols 
par  livre  :  la  Bretagne  n'aurait  donc  qu'à  se  féliciter  si  on 
lui  concédait  l'abonnement  pour  500,000  1.  (').  Mais  à  Rennes 


(')  Celte  délibération  fut  d'ailleurs  rapportée  le  27  octobre. 
(^)  Mémoire  de  Berlin  sur  la  capitation  en  Bretagne,  H.  347. 


l48  l\   BRETAGNE    ET   LE   DUC   d'aiGUILLON 

on  pensait  très  différemment  et  Le  Bret,  tout  le  premier,  ne 
croyait  pas  que  cet  objet  pût  dépasser  390,000  1.  ('),  y  com- 
pris les  sols  pour  livre;  quant  à  d'Aiguillon,  il  cherchait  à 
préparer  le  contrôleur  général  à  se  contenter  de  300,000  1., 
et  la  commission  chargée  par  les  Etats  de  discuter  ce  point 
important  allait  encore  au-dessous.  L'édit  de  février  1760 
astreignait  au  doublement  de  la  capitation,  dans  les  provinces 
non  sujettes  à  la  taille  (on  sait  que  la  Bretagne  était  de  ce 
nombre),  les  contribuables  imposés  en  1759  sur  les  rôles  de 
la  capitation  à  24  livres  au  moins,  tant  pour  le  principal  que 
pour  les  4  sols  pour  livre  :  la  commission  prétendait  appli- 
quer ce  texte  à  la  lettre  :  d'Aiguillon  lui  objectait  avec  raison 
que  la  Bretagne  s'étant  rachetée  des  4  sols  pour  livre  de 
la  capitation,  c'était  à  partir  de  20  1.  que  les  cotes  devaient 
être  doublées.  Elle  voulait  aussi  faire  de  nombreuses  déduc- 
tions à  cause  des  cotes  cumulées  (ainsi  lorsque  la  capitation 
des  domestiques  se  trouvait  confondue  avec  celle  de  leurs 
maîtres,  comme  c'était  fréquent  en  Bretagne);  elle  interpré- 
tait d'une  façon  extrêmement  limitative  les  dispositions  de 
l'édit  relatives  aux  contribuables  sujets  au  triplement,  et  ne 
voulait  tripler  que  les  cotes  supérieures  à  20  1.;  elle  arrivait 
par  cette  méthode  aux  résultats  suivants  : 

Doublement  de  la  capitation  dans  les  villes  et  communautés  .  .  .  .  112,966 

Id.                   dans  les  campagnes 34,870 

Id.                   des  cotes  de  la  noblesse 56,275 

Id.                   de  MM.  du  Parlement 19,506 

Id.                   de  la  Chambre  des  comptes 31,835 

Id.                   des  employés  au  tabac 3,784 

Triplement  des  mêmes 557 

Id.                    des  receveurs  aux  fouages 1,372 

Id.                   des  banquiers,  miseurs,  receveurs  etc.  4,038 

Total.  .     265,203  (») 

Bertin  protesta  vigoureusement  contre  ces  calculs.  Par 
lettre  du  6  novembre  il  enjoignit  de  doubler  les  cotes  à  par- 
tir de  20  1.,  donna  des  parties  sujettes  au  triplement  une 
énumération  sensiblement  plus  étendue  que  celle  de  la  com- 
mission et  il  insista  de  nouveau  pour  avoir  l'abonnement  à 
500,000  1. 

(']  Mémoire  de  Le  Bret,  Arcli.  d'Ille-et-Vil.,  C.  1766. 
(»)  Le  Bret  à  Bertin,  10  novembre,  C.  1767. 


DOUBLEMENT    ET    TRIPLEMENT    DE    LA    CAPITATION  149 

Les  Etats  se  rendirent  en  ce  qui  concernait  le  doublement 
des  cotes  à  partir  de  20  1.  mais  élevèrent  les  plaintes  les  plus 
vives  contre  l'interprétation  donnée  par  le  ministre  au  triple- 
ment de  la  capitation,  notamment  contre  sa  prétention  d"y 
astreindre  les  anciens  officiers  de  finance,  et  les  employés  et 
commis  des  fermes  :  et  d'Aiguillon,  qui  leur  avait  fait  des 
promesses  un  peu  différentes  des  dernières  volontés  du  con- 
trôleur général,  prit  là-dessus  leur  défense  avec  la  dernière 
vivacité  :  «  J'aurais  compté  pour  rien,  écrit-il  le  13  novembre 
»  au  contrôleur  général,  le  désagrément  d'être  désavoué  vis- 
»  à-vis  de  toute  une  province  assemblée,  s'il  en  eût  résulté 
»  quelque  avantage  pour  les  finances  du  roi.  Je  suis  trop 
»  dévoué  à  son  service  pour  ne  pas  y  sacrifier  mon  amour- 
»  propre,  ma  gloire  et  ma  vie.  11  y  a  longtemps  que  j'ai  fait 
»  mes  preuves  à  cet  égard  :  elles  sont  connues  de  Sa  Majesté 
»  et  doivent  l'être  de  ses  ministres.  Mais  je  ne  puis  me  dis- 
»  penser  de  vous  représenter  que  l'interprétation  forcée  et 
»  l'extension  que  vous  voulez  donner  à  l'édit  de  février  der- 
»  nier  ne  seront  jamais  adoptées  par  les  Etats,  et  qu'ils  rom- 
»  pront  plutôt  tous  les  abonnements  et  les  rachats  auxquels 
»  j'ai  eu  tant  de  peine  à  les  faire  consentir,  et  que  je  crois 
»  très  avantageux  pour  le  roi,  que  d'y  acquiescer...  Vous  ne 
»  devez  point  vous  flatter  que  les  Etats  consentent  à  donner 
»  500,000  1.  et  si  vous  persistez  à  exiger  cette  somme  qui 
»  excède  de  beaucoup  la  véritable  valeur  de  cette  imposition 
»  aux  termes  de  l'édit,  il  faut  vous  attendre  à  voir  rompre 
»  tous  les  abonnements  convenus.  Je  ne  vous  répéterai  point 
»  ce  que  j'ai  déjà  eu  l'honneuf  de  vous  mander  sur  les  suites 
»  funestes  qu'aurait  cette  rupture,  bien  persuadé  que  vous 
»  en  sentez  comme  moi  le  danger...  Les  Etats  n'offriront 
«jamais  plus  de  330,000  1.  pour  le  doublement  et  le  triple- 
»  ment  de  la  capitation,  et  je  crois  que  vous  conviendrez 
»  qu'ils  ne  doivent  pas  en  donner  davantage  lorsque  vous 
»  aurez  lu  ce  que  M.  l'évêque  de  Vannes  et  M.  Le  Bret  vous 
»  mandent  à  ce  sujet.  Si  vous  m'autorisez  à  recevoir  cette 
»  somme  l'affaire  sera  promptement  consommée;  si  vous  pen- 
»  sez  qu'elle  doit  être  rejetée,  vous  pouvez  la  regarder  comme 
»  totalement  manquée.  Au  reste,  Monsieur,  je  vous  prie 
»  d'observer  qu'il  y  a  67  jours  que  l'assemblée  est  commencée 
))  et  qu'il  est  temps  de  la  finir  pour  la  tranquillité  de  la  pro- 


loO  LA  iinKTAfi.NE  i:t  lk  duc  d'au;uii,lon 

»  vincc  et  le  bien  même  du  service  du  roi.  Il  sera  inutile 
»  désormais  qu'il  y  envoie  des  commissaires  puisque  ses 
»  ministres  ont  aussi  peu  de  confiance  en  eux  »  ('). 

Ikrtin  subit  l'ascendant  de  ce  ferme  langage  et  laissa  à 
peu  près  carte  blanche  au  commandant  pour  terminer  cette 
afifaire  au  mieux  des  intérêts  du  roi;  aussi  bien  ne  pouvait-il 
pas  se  dissimuler  que  l'abonnement  était  nécessaire  et  qu'il 
ne  fallait  espérer  aucun  succès  d'une  régie,  impossible  d'ail- 
leurs à  tenter  sans  l'enregistrement  au  Parlement.  D'Aiguil- 
lon n'eut  donc  plus  à  débattre  l'affaire  qu'avec  les  Etats,  ce 
qui  était  déjà  un  soulagement  important.  Ceux-ci  étaient 
d'accord  avec  le  contrôleur  général  pour  évaluer  le  double- 
ment et  les  quatre  sols  pour  livre  d'icelui  à  302,191  1.,  mais 
ils  limitaient  leurs  offres  pour  le  triplement  à  17,011  1.  et  ré- 
clamaient 10,183  1.  de  diminution  en  faveur  des  paroisses 
ravagées  par  les  Anglais;  tandis  que  la  manière  de  compter 
du  contrôleur  général  portait  le  triplement  h  67,126.  Le  dé- 
liât restait  donc  ouvert  entre  le  chiffre  de  358,774  1.  voulu 
par  le  ministère  et  celui  de  309,019  offert  par  les  Etats  (^). 
Résolu  à  leur  faire  donner  quelque  chose  de  plus,  d'Aiguil- 
lon mit  adroitement  à  profit  ime  circonstance  fâcheuse,  une 
maladie  de  Le  Bref,  qui,  frappe  le  20  novembre  d'une  atta- 
que, dut  depuis  lors  rester  étranger  aux  débats  de  l'assem- 
blée. Tous  les  calculs  sur  la  capitation  avaient  été  faits  par 
lui;  d'Aiguillon  déclara  à  la  commission  qu'étant  peu  au  fait 
des  questions  de  finance,  il  y  avait  dans  les  opérations  de  Le 
Bret  des  choses  qu'il  ne  comprenait  pas  bien,  des  déductions 
dont  il  ne  se  rendait  pas  très  bien  compte,  et  qu'il  importait 
qu'elle  refit  son  travail  avec  plus  de  détail,  et  le  mit  sous  les 
yeux  avec  toutes  pièces  au  soutien.  La  perspective,  il  en 
avait  déjà  fait  l'expérience,  était  de  celles  qui  inspiraient  aux 
Etats  assez  d'épouvante  pour  les  disposer  à  en  passer  par  où 
l'on  voudrait;  cette  petite  ruse,  à  laquelle  d'Aiguillon  déclare 
n'avoir  eu  recours  qu'avec  une  extrême  répugnance  et  seule- 
ment à  cause  de  son  grand  désir  d'être  utile  au  service  du 
roi,  réussit  à  merveille.  La  commission  essaya  en  vain  de  le 
fléchir;  il  se  maintint  avec  opiniâtreté  dans  ce  retranchement, 


(»)  II.  348. 

(*)  Lettre  du  25  novembre,  IL  348. 


LE    SOL    POUR    LIVRE  151 

qu'étant  seul  chargé  de  la  besogne,  il  devait  approfondir  et 
éclaircir  la  matière  avec  toute  l'exactitude  et  l'attention  due 
aux  affaires  du  roi  :  qu'il  était  au  regret  de  leur  donner  tant 
de  peine  et  de  travail,  mais  qu'il  ne  pouvait,  en  conscience, 
agir  autrement.  Sur  ce,  le  tiers  ne  tarda  pas,  comme  son 
président  en  était  convenu  avec  le  duc,  à  émettre  l'avis  que 
les  ofïres  des  Etats  fussent  portées  à  330,000  1.  ;  le  clergé  y 
acquiesça;  la  noblesse  se  rendit  moins  vite,  mais  au  bout  de 
quelques  jours,  cédant  aux  instantes  prières  de  ses  commis- 
saires, elle  adhéra,  elle  aussi,  à  l'avis  du  clergé  et  du  tiers, 
et  le  chiffre  de  330,000  1.  dont  d'Aiguillon  avait  décidé  de  se 
contenter  fut  ainsi  voté  après  ces  pénibles  débats.  Le  à  dé- 
cembre fut  signé  le  contrat  pour  l'emprunt  d'une  somme  de 
2,380,000  1.  à  verser  au  Trésor  royal  pour  tenir  lieu  du  troi- 
sième vingtième  et  des  suppléments  à  la  capitation  pendant 
les  années  1760  et  1761 . 

Tandis  que  d'Aiguillon  menait  à  bonne  fin  ces  négociations 
délicates,  le  moment  était  enfin  venu  où  il  lui  avait  fallu,  bien 
malgré  lui,  entamer  la  matière  plus  délicate  encore  du  sol 
pour  livre.  Aussi  difficile  à  persuader  que  les  Etats  eux- 
mêmes,  Bertin  était  tout  disposé  à  revenir  sur  les  concessions 
qu'il  avait  faites  à  cet  égard  lors  de  la  remise  des  instructions, 
et  dans  une  lettre  du  3  novembre  il  avait  de  nouveau  insisté 
pour  qu'on  demandêit  le  sol  pour  livre  sur  la  totalité  des 
droits  perrus  en  Bretagne.  Tout  le  reste  du  royaume  s'étant 
soumis,  il  lui  paraissait  intolérable  que  la  Bretagne  seule  en 
fût  exempte.  Cette  exigence  révolta  d'Aiguillon,  qui  dans  une 
lettre  du  8  novembre,  envoya  au  ministre  un  avertissement 
suprême,  et  se  déclara  prêt  h  quitter  la  province  plutôt  que 
d'y  appliquer  une  politique  aussi  dangereuse  :  «  Je  persiste, 
»  écrivait-il  ('),  à  croire  que  les  Etats  n'y  acquiesceront  jamais, 
»  qu'en  faisant  cette  demande  on  mettra  gratuitement  le  feu 
»  dans  la  province,  et  qu'on  détruira  tout  ce  que  je  fais 
»  depuis  deux  mois  pour  y  maintenir  la  paix,  malgré  les 
»  menées  et  les  cabales  de  gens  qui  ne  cherchent  qu'à  la 
»  troubler.  J'ai  eu  le  bonheur  de  faire  consentir  les  Etats  à 
»  racheter  les  nouvelles  impositions  et  à  abonner  les  ancien- 
»  nés  au  prix  que  vous  avez  fixé  pour  les  unes  et  les  autres, 

(i)  H.  345. 


1,')2  L\    BRETAGNE    ET    LE    DEC    d'aIGUILLOiN 

^)  quoique  la  misère  de  la  province  et  la  mauvaise  volonté  de 
»  ceux  qui  la  gouvernent  soient  portées  au  dernier  degré.  Ce 
»  double  arrangement  me  parait  d'autant  plus   avantageux 
»  qu'en  vous  procurant  des  fonds   fixes  et   certains  il  vous 
))  otc  l'embarras  de  faire  faire  un  enregistrement  au  Parle- 
»  qui  a  été  refusé   l'an   dernier   et   qui  l'aurait  été  à  l'avenir 
»  avec  bien  plus  d'opiniAtreté  si  les  Etats  n'avaient  pas  sous- 
»  crit  à  ce  que  je  leur  ai  proposé  à  ce  sujet....  Si  vous  voulez 
»  exiger  des   secours    plus    étendus   et  dans   une  forme  qui 
»  aura  l'apparence  de  l'injustice  la  plus  criante,  vous  devez 
»  vous  attendre  au  refus  le  plus  décidé  de  la  part  de  l'assem- 
»  blée  et  aux  excès   les  plus   violents.    La  province    sera  en 
»  combustion,  et  pour  y  rétablir  le  calme,  vous  serez  obligé 
»  de  retirer  la  demande  qui  aura  produit  inutilement  tout  ce 
»  bouleversement,  et  vous  aurez  à  vous  reprocher  éternelle- 
»  ment  d'avoir  compromis  l'autorité  du  roi  dans  un  moment 
))  où  elle  n'est    que   trop    ébranlée...    Si   vous    y    persistez, 
»  j'obéirai  aux  ordres  du   roi  et  j'exécuterai  ceux  que  vous 
»  m'enverrez  avec  tout  le  zèle  et  le  dévouement  qu'il  me  con- 
»  naît  pour  son  service,  bien  persuadé  que  vous   aurez   la 
»  bonté   d'exposer   préalablement  à   Sa  Majesté  ce  que  j'ai 
»  l'honneur  de  vous  écrire  à  ce    sujet,   et   que   vous  ne   me 
»  rendrez  pas  responsable  de  l'événement...  Dans  cette   sup- 
»  position,  je  vous   prie  instamment  de  me  donner  les  ins- 
»  tructions  les  plus  claires,   les  plus  détaillées   et  les   plus 
»  positives  afin  que  je   puisse   me   conduire  en  conséquence 
»  et  que  je  n'aie  absolument  rien   à   prendre  sur  moi.  Je  ne 
»  puis  finir  cette  lettre.  Monsieur,  sans  vous  témoigner  à  quel 
»  point  je  suis  affecté  du  peu  de  confiance  que  vous  me  mar- 
»  quez.  11  me  semble  que  le  succès  qu'a  eu  la  conduite  que 
»  j'ai  tenue  depuis  le  commencement  des  Etats  devait  vous 
»  engager  à  en  avoir  davantage,  et  me  préserver  d'un  désa- 
»  grément  que  je   sens  dans   toute   son  étendue  et   qui   me 
»  détermine  à  prier  M"*'  de  Pompadour  d'obtenir  du  roi  la 
»  permission  de  remettre  ma  démission  le  jour  de  la  clôture 
»  de   l'assemblée.  »   Le   même  jour  Le  Bret  témoignait  des 
mêmes  répugnances  et  des  mêmes  alarmes...  «  Nous  comp- 
»  tions  que  le  silence  de  nos  instructions  nous  mettrait  à  cou- 
»  vert  de  cette  demande  qui  ne  pourra  qu'exciter  le  plus  grand 
»  feu  dans  l'assemblée  et  qui  vous  fera  peut-être  perdre  le  fruit 


LE    SOL    POUR    LIVRE  153 

»  de  tout  ce  qui  a,  pu  se  passer  jusqu'ici  de  bon  et  d'avanta- 
»  geux  pour  le  roi;  les  fermes  doivent  être  adjugées  mardi, 
»  les  conditions  en  sont  arrêtées,  il  ne  parait  pas  possible 
»  d'y  rien  ajouter  et  si  d'Aiguillon  prend  le  parti  de  la  pro- 
»  poser  aux  Etats,  ce  sera  sans  succès...  Je  ne  puis  vous 
»  dissimuler  qu'il  me  parait  impossible  dans  les  circonstances 
»  de  faire  réussir  cette  demande.  » 

11  n'était  pas  possible  de  résister  à  d'aussi  sages  avis,  et 
Berlin  se  résigna  définitivement  à  limiter  ses  exigences  au  sol 
pour  livre  des  droits  de  courtiers,  jaugeurs,  etc.,  dont  la  de- 
mande avait  été  faite  aux  Etals  dès  le  16  octobre,  h  raison  de 
16,250  1.  par  an,  soit  46,041  1.  13  s.  4  d.  pour  deux  ans  et  dix 
mois.  Dès  qu'ils  en  avaient  été  saisis,  les  Etats  avaient  chargé 
leur  commission  des  baux  de  développer  dans  un  mémoire 
tous  les  motifs  qu'ils  avaient  à  invoquer  pour  être  exempts 
de  cette  imposition  :  ils  avaient  racheté,  au  fur  et  à  mesure 
de  leur  création  pendant  la  guerre  de  succession  d'Espagne, 
tous  les  offices  de  courtiers,  gourmets,  jaugeurs,  inspecteurs 
aux  boucheries  et  aux  l)oissons,  et  déboursé  pour  cela 
2,748,412  1.;  ces  offices  avaient  été  supprimés  en  1716  sans 
qu'on  tint  aucun  compte  aux  Etats  des  sommes  par  eux  em- 
pruntées pour  les  acquérir;  lors  de  leur  rétablissement  en 
1722,  les  Etats  avaient  abonné  pour  325,000  1.  par  an  ces 
droits,  dont  en  bonne  justice  ils  étaient  propriétaires;  leur  en 
demander  le  sol  pour  livre,  alors  qu'à  chaque  contrat  il  leur 
était  promis  qu'ils  ne  pourraient  être  obligés  sous  aucun 
prétexte  de  payer  des  suppléments  de  finances  pour  raison 
desdits  droits,  était  une  seconde  injustice.  D'Aiguillon  et 
Le  Bref  s'accordaient  à  trouver  ces  raisons  irréfutables  ('). 
Bertin,  au  contraire,  n'y  voyait  (^)  que  de  mauvaises  chica- 
nes, et  il  enjoignit  aux  commissaires  du  roi  d'exécuter  «  ce 
qui  était  marqué  dans  leurs  instructions  particulières  en  cas 
de  refus  »,  c'est-à-dire  de  faire  procéder  à  la  levée  directe  de 
cette  imposition  que  l'on  refusait  d'abonner. 

Convaincu  des  funestes  résultats  qu'une  telle  tentative  en- 
traînerait infailliblement,  d'Aiguillon  résolut  de  faire  un 
effort  désespéré  pour  amener  les  Etats  à  consentir.  Il  sug^géra 


(  )  Lettre  du  30  oct.,  H.  348. 
(2)  Lettre  du  19  nov.,  H.  347. 


154  L\    DUETAGNE    ET    LE    DLC    u'aKU  ILLON 

au  tiers  de  faire  fonds  d'une  somme  de  46,011  I.  13  s.  4  d. 
non  pas  pour  acquitter  le  sol  pour  livre,  mais  pour  le  rem- 
placer; c'était  concilier  à  la  fois  l'intérêt  de  l'Etat  et  les 
répugnances  de  la  province.  Le  clergé  et  le  tiers  votèrent 
cette  proposition  le  2  décembre,  mais  avec  tant  d'hésitation 
et  si  h  contre-cœur  que  d'Aiguillon  n'osa  faire  enregistrer  la 
délibération  d'autorité;  il  craignit  que  son  entrée  ne  déter- 
minât un  de  ces  deux  ordres  à  faire  défection,  et  ne  servit 
qu'à  donner  plus  d'éclat  au  refus  de  l'imposition.  Il  jugea 
plus  prudent  de  faire  proposer  (4  déc.)  une  nouvelle  délibé- 
ration par  laquelle  le  môme  fonds  serait  accordé,  sans  qu'au- 
cune mention  fût  faite  du  sol  pour  livre.  Bien  lui  prit  de  cette 
précaution,  à  en  juger  par  les  tempêtes  que  cette  proposition 
si  mitigée  souleva  elle-même  dans  la  noblesse  :  «  L'Eglise  et 
»  le  tiers,  écrit  d'Aiguillon  (').  voulurent  délibérer  en  consé- 
»  quence,  la  noblesse  s'y  opposa;  il  était  quatre  heures;  plu- 
»  sieurs  gentilshommes  avaient  dnié  au  cabaret  et  en  étaient 
»  revenus  fort  échauffés;  les  présidents  levèrent  la  séance, 
»  malgré  les  cris  de  la  cabale  qui  voulait  pernocter.  M.  de 
»  Noyant  arrêta  le  duc  de  Rohan  au  milieu  du  théâtre  pour 
«  l'empêcher  de  sortir,  et  celui-ci  eut  beaucoup  de  peine  à 
»  s'en  débarrasser.  11  n'y  avait  point  encore  eu  autant  de  feu 
»  dans  la  noblesse  depuis  le  commencement  de  la  tenue.  Les 
»  gentilshommes  nantais  sur  lesquels  je  croyais  pouvoir 
»  compter  davantage  dans  cette  circonstance  parce  qu'ils 
»  sont  personnellement  intéressés  à  l'abonnement  des  droits 
»  qu'ils  paieraient  presque  en  entier  si  on  les  levait,  se  sont 
»  mal  à  propos  piqués  de  générosité  et  de  patriotisme  dans 
»  cette  occasion  et  sont  beaucoup  plus  vifs  que  tous  les  au- 
»  très.  »  Le  lendemain,  le  clergé  lui-même  se  prononça  con- 
tre la  proposition,  et  d'Aiguillon  n'eut  plus  d'autre  ressource 
que  de  faire  notifier  par  écrit  que  le  roi  ferait  lever  les  droits 
de  courtiers,  jaugeurs,  etc.,  comme  dans  le  reste  du  royau- 
me, (jue  l'abonnement  déjà  consenti  desdits  droits  serait  donc 
nul  et  non  avenu,  et  qu'en  conséquence  les  Etats  eussent  à 
chercher  d'autres  fonds  pour  faire  face  aux  dépenses  au 
payement  desquelles  ils  avaient  affecté  une  partie  de  cet 
abonnement.   Sa  seule   espérance  était  désormais  que  cette 

(')  Lettre  du  4  déc,  H.  348. 


LE    SOL    POUR   LIVRE  155 

menace,  qu'il  savait  complètement  irréalisable,  fit  assez 
d'impression  sur  les  Etats  pour  les  amener  à  résipiscence. 
Une  propagande  active  fut  faite  dans  l'assemblée  en  consé- 
quence. Le  8  décembre,  on  obtint  d'elle  que  «  pour  donner 
au  roi  de  nouvelles  preuves  de  son  zèle  et  accorder  un  se- 
cours que  Sa  Majesté  jugeait  nécessaire  dans  les  circonstan- 
ces, elle  offrit  la  somme  de  -46,000  1.  à  titre  de  don  seulement, 
à  prendre  sur  les  bors-fonds,  et  sans  que  ce  don  pût  être  tiré 
à  conséquence  pour  l'avenir.  »  Cette  délibération,  où  le  sol 
pour  livre  n'était  pas  nommé  et  où  rien  n'indiquait  que  la 
somme  offerte  en  tint  lieu,  ne  pouvait  satisfaire  le  ministère, 
qui  tenait  encore  moins  h  l'argent  qu'à  pouvoir  prouver  aux 
autres  pays  d'Etats  que  le  sol  pour  livre  était  levé  en  Breta- 
gne; d'Aiguillon  dut  donc  déclarer  qu'elle  ne  pouvait  suffire 
et  efi  proposa  une  autre,  d'après  laquelle  il  était  dit  que  les 
Etats  faisaient  fonds  de  696,041  1.  13  s.  4  d.,  au  lieu  des 
650,000  1.  votées  le  16  octobre.  Ce  compromis  écboua  encore 
devant  l'opposition  de  la  noblesse,  M.  de  Goëtanscourt  repré- 
sentant que  le  roi  ne  parviendrait  jamais  à  faire  la  levée  des 
droits,  que  la  province  pouvait  lui  accorder  des  secours,  mais 
à  litre  de  don  et  non  autrement,  et  qu'il  fallait  en  retrancher 
les  fractions  de  sols  et  de  deniers,  comme  indécentes  en  cette 
occasion. 

11  ne  restait  plus  d'espérance  de  leur  arracher  l'abonne- 
ment si  vivement  désiré,  d'autant  plus  que  la  session  était  à 
la  veille  de  sa  fin  :  depuis  plus  de  trois  mois  que  les  Etats 
étaient  réunis,  d'Aiguillon  était  à  bout  de  forces  et  il  avait 
résolu,  de  toute  façon,  de  procéder  à  la  clôture  le  13  au  plus 
tard.  11  eut  soin  toutefois  de  laisser  transpirer  cette  résolu- 
tion et,  pour  mieux  prouver  que  sa  résolution  à  cet  égard 
était  inébranlable,  il  fit  circuler  le  bruit  que  des  préparatifs 
des  Anglais  contre  les  côtes  de  Bretagne  le  forçaient  à  quit- 
ter Nantes  sans  délai.  Il  croyait  encore  possible  que  la  pers- 
pective de  la  levée  des  droits  par  l'intendant  fit  faire  aux 
Etats  amende  honorable.  11  parut,  en  effet,  que  l'approche 
du  moment  suprême  qui  allait  décider  si  la  province  serait 
définitivement  privée  de  l'abonnement  faisait  quelque  impres- 
sion sur  les  esprits.  Cette  impression  fut  encore  accrue  par 
les  préparatifs  ostensibles  que  l'on  eut  grand  soin  de  faire 
pour  la  levée.  Quand  le  11  décembre  un  des  procureurs  gêné- 


156  LA    UIIETAG.NE    K T    Lli    DlC    DAIGLILLON 

raux  syndics  entra  sur  le  théâtre  pour  y  lire  une  déclaration 
relative  îi  celte  levée,  on  l'empêcha  de  la  lire,  on  réclama  les 
chambres  pour  délibérer  de  nouveau  sur  un  projet  de  l'évê- 
que  de  Quimpcr  qui  avait  précédemment  échoué  (faire  fonds 
de  la  somme  de  46,041  1.  13^  â**  sans  rapport  ni  acquiescement 
à  aucune  demande)  ;  et  cette  fois  il  fut  voté  par  la  noblesse  par 
53  voix  contre  39,  et  accepté  par  conséquent  par  l'unanimité 
des  trois  ordres. 

Le  sol  pour  livre  triompha  donc  après  la  résistance  la  plus 
obstinée  qu'on  eût  vue  depuis  longtemps,  si  toutefois  c'était 
un  triomphe  que  d'avoir  obtenu  une  rédaction  dont  d'Aiguil- 
lon lui-même,  quelque  intérêt  qu'il  eût  à  faire  valoir  en  cour 
ses  succès,  reconnaissait  l'embrouillement  et  l'imperfection  : 
à  tel  point  qu'il  ne  voulut  pas  s'en  faire  montrer  le  texte, 
afin  qu'il  ne  pût  être  dit  qu'une  telle  délibération  avait  été 
agréée  par  les  commissaires  du  roi,  et  qu'il  se  fit  avertir  seu- 
lement que  le  fonds  de  46,041  1.  13^  4**  avait  été  accordé. 

La  clôture  suivit  de  près  ce  vote  et  cependant  d'Aiguillon 
n'était  pas  encore  au  bout  de  ses  peines.  Il  restait  à  signifier 
aux  Etats  l'arrêt  du  conseil  cassant  leur  délibération  relative 
au  scrutin,  arrêt  dont  il  avait  ajourné  la  communication  au 
moment  où  il  n'y  aurait  plus  aucune  demande  à  faire  à  l'as- 
semblée. 11  y  procéda  dans  la  séance  du  12  décembre  et  le 
mécontentement  que  causa  cette  annonce  prouva  combien 
il  avait  agi  prudemment  en  évitant  de  joindre  cette  cause 
d'agitation  à  toutes  celles  qui  avaient  déjà  troublé  les  Etats. 
On  s'écria  que  le  roi  n'avait  pas  la  police  de  l'assemblée, 
que  les  Etats  étaient  maîtres  de  leur  règlement,  qu'on  n'en- 
registrerait pas,  et  le  feu  fut  si  vif  que  les  présidents  jugè- 
rent opportun  de  lever  la  séance  à  trois  heures.  Le  soir,  à  la 
commission  de  l'état  de  fonds,  quand  il  s'agit  d'arrêter  cet 
état  qui  devait  être  voté  par  l'assemblée  le  jour  de  la  clôture, 
trois  des  commissaires  de  la  noblesse,  tous  distingués  par 
leur  violente  opposition  pendant  la  tenue,  MM.  du  Lattay, 
de  Kéryvon  et  de  Rauléon ,  prétendirent  qu'on  ne  leur 
avait  pas  fourni  tous  les  éclaircissements  nécessaires,  refusè- 
rent de  signer  et,  quelques  instances  que  fissent  tous  les  au- 
tres commissaires,  persistèrent  dans  leur  refus  (').  Le  parti 

(i)  Lettre  de  d'Aiguillon,  13  déc,  II.  348.  . 


CLÔTURE    DES    ÉTATS    DE    1T60  157 

pris  d'empôcher  la  clôture  d'avoir  lieu  le  lendemain  était  visi- 
ble. D'Aiguillon,  exaspéré,  déclara  aux  présidents,  à  la  con- 
férence, qu'il  était  résolu  à  clore  le  lendemain,  qu'il  entrerait 
à  cet  effet  aux  Etats  à  midi  et  qu'il  ferait  enregistrer  l'arrêt 
du  conseil  en  sa  présence,  s'il  ne  lavait  pas  été. 

Le  13  décembre,  à  11  heures,  l'assemblée  en  était  encore 
à  députer  au  duc  pour  lui  demander  le  retrait  de  l'arrêt  du 
conseil,  et  le  duc  à  avertir  qu'il  allait  être  forcé  d'entrer  aux 
Etats  pour  le  faire  enregistrer  d'autorité  si  ceux-ci  ne  réfor- 
maient pas  d'eux-mêmes  leur  délibération.  Rien  toutefois  ne 
l'effrayait  plus  que  la  perspective  de  ce  petit  coup  de  force; 
outre  que  par  là  la  fermentation  pouvait  prendre  des  propor- 
tions tout-à-fait  graves,  tout  ce  qui  ressemblait,  de  si  loin  que 
ce  fût,  à  une  séparation  forcée  de  l'assemblée,  ne  pouvait  que 
nuire  à  sa  réputation  d'administrateur,  au  succès  des  em- 
prunts votés  par  les  Etats,  à  la  tranquillité  de  la  province,  et 
il  était  résolu  à  faire  les  derniers  efforts  pour  éviter  toute 
apparence  de  violence.  Il  laissa  donc  passer  toute  la  journée, 
attendant  à  chaque  instant  une  communication  des  Etats  qui 
n'arrivait  point,  et  constatant  avec  angoisse  que  la  fermenta- 
tion était  toujours  aussi  grande.  Vers  les  cinq  heures  seule- 
mentM.  de  Kerguézec  arrive  auprès  delaBritïed'Amillyetlui 
annonce,  avec  prière  d'en  avertir  le  commandant,  que  les  Etats 
sont  prêts  à  supprimer  d'eux-mêmes  leur  délibération  sur  le 
scrutin  secret,  à  condition  qu'on  leur  laisse  mettre  sur  les 
registres  la  mention  suivante  :  «  Sur  quelques  représenta- 
»  tiens  faites  plus  d'une  fois,  les  trois  ordres,  sans  s'en  faire 
»  néanmoins  une  loi  par  forme  de  règlement,  sont  convenus 
»  de  ne  point  refuser  de  délibérer  aux  chambres  et  par  scru- 
»  tin,  dès  qu'un  des  ordres  le  désirera,  pour  la  liberté  des 
»  suffrages.  »  D'Aiguillon  serait  censé  ne  pas  avoir  eu  con- 
naissance de  cette  résolution,  que  le  roi  serait  d'ailleurs  tou- 
jours libre  de  casser  si  elle  lui  déplaisait.  —  Le  duc  saisit  avec 
empressement  le  moyen  qui  lui  était  offert  d'éviter  cette  sépa- 
ration violente  de  l'Assemblée  qu'il  redoutait  infiniment,- et 
malgré  les  dangers  évidents  qu'offrait  cet  expédient,  malgré 
les  conséquences  que  les  Etats  un  jour  ou  l'autre  seraient 
évidemment  tentés  d'en  tirer,  il  sacrifia  tout  au  désir  de  bien 
finir.  Les  raisons  qu'il  donna  au  contrôleur  général  pour  jus- 
tifier cette  petite  faiblesse  étaient  d'ailleurs  des  plus  plausibles. 


158  LA    BRETAGNK    ET    LE    OUC    o'aK.I  ILLON 

«  Toutes  les  nouvelles  qui  me  venaient  à  chaque  instant  du 
»  théâtre  ne  nie  permettaient  pas  d'espérer  de  faire  changer 
»  cette  résolution.  La  confusion  y  était  d'autant  plus  grande 
»  que  depuis  que  la  maréchaussée  avait  quitté  la  porte  pour 
»  nous  venir  chercher,  suivant  Tusage,  tout  le  monde  y  était 
»  entré;  la  plus  grande  partie  de  la  noblesse  avait  diné  au 
»  cabaret,  et  s'y  était  fort  échautlee  de  vin  et  de  propos.  Les 
»  présidents  étaient  abattus  et  ne  pouvaient  plus  parler.  Je 
»  sentis  en  même  temps  toutes  les  suites  d'une  clôture  qui 

»  ressemblait  si  fort  à  une  séparation Je  pouvais  ignorer 

»  la  résolution  qu'ils  allaient  prendre,  qui  d'ailleurs  n'était 
»  qu'une  simple  convention  entre  les  ordres,  qu'on  ne  peut 
»  empêcher,  et  qui  peut  être  cassée  encore  plus  aisément 
»  qu'un  règlement  »  (').  Il  adhéra  donc  au  procédé  imaginé 
par  M.  de  Kerguézec  et  se  déclara  prêt  à  renoncer  à  l'enregis- 
trement de  l'arrêt  du  Conseil,  à  condition  qu'on  lui  apportât 
le  registre  pour  qu'il  pût  en  détacher  lui-môme  le  feuillet  où 
la  délibération  du  2  octobre  était  inscrite;  on  le  lui  apporta 
une  heure  après  et  il  le  déchira  publiquement  en  présence  de 
la  députation  qui  venait  le  chercher  pour  la  clôture  (^).  M.  de 
Kerguézec  rentré  aussitôt  sur  le  théâtre  au  milieu  du  tumulte 
et  des  clameurs  n'avait  eu  qu'un  mot  à  dire  pour  faire  le 
silence  le  plus  complet.  «  Paix,  s'écrie-t-il,  tout  est  fini,  tout 
est  accommodé  :  M.  le  duc  va  clore  les. Etats,  il  n'y  a  qu'à 
envoyer  la  députation!  »  On  bat  des  mains,  on  applaudit 
avec  transport  sans  que  personne  songe  à  lui  demander  quels 
moyens  il  a  employés  pour  opérer  cette  heureuse  révolu- 
tion (').  La  députation  se  met  en  marche,  l'état  de  fonds  est 

(')  Letlre  du  16  déc,  H.  348. 

(=*)  M.  Pocquel  a  vu  aux  Archives  d"Ille-el-Vilaine  le  procès-verbal  du  greflier 
où  il  est  dit  que  le  feuillet  fut  raturé,  et  non  pas  déchiré.  Cependant  les  termes 
de  la  lettre  de  d'Aiguillon  du  16  décembre  ne  permettent  pas  de  douter  que  le 
feuillet  ail  été  réellement  déchiré  ;  et  le  registre  H.  344  des  Archives  nationales, 
où  se  trouve  le  procès-verbal  de  la  tenue  de  1760,  ne  contient  rien  à  la  date  du 
1er  et  2  octobre  qui  ait  rapport  au  scrutin. 

(3)  De  Carné,  Les  Etals  de  Bretagne.  -  M.  Pocquet  conteste  l'exactitude  de  ce 
récit  et  reproche  à  M.  de  Carné  d'avoir  dramatisé  la  scène  et  attribué  à  l'entrée 
solennelle  du  duc  de  trop  surprenants  et  de  trop  merveilleux  effets.  M.  Pocquet 
nous  paraît  avoir  perdu  de  vue  que  ce  n'est  pas  l'entrée  de  d'Aiguillon,  mais  les 
nouvelles  apportées  par  M.  de  Kerguézec,  qui  furent  cause  de  cette  brusque  méta- 
morphose :  la  radiation  ou  la  rupture  de  la  page  n'eut  pas  lieu  en  présence  des  Etats, 
puisque  le  duc  s'est  fait  apporter  le  registre,  mais  en  présence  d'une  députation.  — 
Sur  l'extrême  facilité  de  celte  capricieuse  assemblée  ;\  passer  sans  transition  de  la 


CLÔTIRE    DES    ÉTATS    DK    1760  159 

signé  sans  difliculté,  et  les  commissaires  du  roi  arrivant 
sur  le  théâtre  procèdent  selon  les  formes  ordinaires  à  la 
séparation  de  l'assemblée. 

C'était  finir  plus  ïieureusement  qn'on  ne  devait  le  prévoir, 
et  si  d'Aiguillon  n'avait  pas  réussi  à  donner  au  sol  pour  livre 
toute  l'extension  que  le  ministre  aurait  souhaitée,  s'il  n'avait 
même  rien  pu  tenter  quant  au  don  gratuit  des  villes,  les 
circonstances  ne  s'étant  jamais  montrées  favorables,  c'était 
néanmoins  un  grand  succès  que  d'avoir  arraché  à  cette  assem- 
blée récalcitrante,  excitée  à  la  résistance  par  les  exemples  et 
les  conseils  des  Parlements,  l'abonnement  du  troisième  ving- 
tième et  des  suppléments  à  la  capitation.  On  n'eut  pas  cepen- 
dant pour  d'Aiguillon  la  reconnaissance  que  méritait  un  tel 
service.  Moins  heureux  de  ce  qu'il  avait  obtenu  que  mécon- 
tent de  ce  qu'il  avait  manqué,  Bertin  resta  convaincu  que 
d'Aiguillon  lui-même  était  cause,  par  ses  répugnances  hau- 
tement avouées  et  par  les  propos  qu'il  avait  tenus  ou  tolérés 
autour  de  lui,  de  la  non-introduction  en  Bretagne  du  sol  pour 
livre  :  et,  par  une  singulière  fatalité  de  la  situation,  le  com- 
mandant vit  à  la  fois  grandir  l'opposition  contre  lui  en  Bre- 
tagne et  la  défiance  naitre  à  Versailles,  où  les  ennemis, 
comme  on  sait,  ne  lui  manquaient  pas. 

Jamais  cependant  intelligence  étroite  n'aurait  été  plus 
nécessaire  entre  le  commandant  et  le  ministère  :  l'entente  la 
plus  complète,  la  politique  la  plus  suivie,  n'aurait  pas  été 
de  trop  pour  arrêter  les  progrès  de  l'esprit  d'insubordination, 
qui  s'étaient  si  gravement  révélés  pendant  la  dernière  session. 
Or  on  était  bien  loin  d'agir  avec  cet  ensemble.  Pendant  les 
moments  les  plus  troublés  de  la  tenue,  d'Aiguillon  avait 
adressé  quelques  appels  à  la  rigueur,  signalé  l'intolérable 
composition  de  l'assemblée,  et  appelé  l'attention  du  ministre 
sur  le  dangereux  concours  que  certains  commissaires  du  roi 
eux-mêmes  apjjortaient  à  l'opposition  (').  Berlin  sembla  tout 

tempête  au  calme  plat,  ou  réciproquement,  il  ne  peut  y  avoir  de  doute  :  «  Les  vents 
»  qui  agitent  et  calment  la  mer,  écrit  La  Boissière  le  21  octobre  1760  (H.  347),  n'y 
•.  exercent  pas  leur  empire  avec  plus  de  caprice  que  les  chefs  qui  maîtrisent  notre 
'»  assemblée  :  ils  y  excitent  et  calment  à  leur  gré  les  orages  et  la  tempùte.  » 

(')  Lettres  du  16  déc,  H.  440;  du  18  oct.,  H.  437.  «  La  punition  sévère  des  cou- 
»  pables,  disait-il,  me  parait  indispensable  pour  le  service  du  roi,  qu'il  deviendra 
»  sans  cela  absolument  impraticable  de  réaliser,  et  c'est  même  une  satisfaction  que 
»  les  personnes  les  plus  distinguées,  les  plus  sages  et  les  mieux  intentionnées  de 


IGO  i.v  imt:T.v(jNfc:  et  le  dii;  d  aigi  illon 

d'abord  très  disposé  ù  suivre  ces  avis,  demanda  des  noms 
et  parut  vouloir  entrer  dans  cette  voie  plus  loin  que  d'Aiguil- 
lon lui-même  ne  l'eût  souhaite  :  «  Il  faut,  écrivait-il  le 
»  25  décembre,  des  exemples  capables  d'effacer  ceux  d'indé- 
»  pendance  et  de  sédition  que  quelques  membres  de  la  noblesse 
»  ont  donnés  durant  la  dernière  session  ».  11  annonçait  surtout 
l'intention  de  punir  ceux  des  commissaires  du  roi  qui  agis- 
saient d'une  façon  si  peu  digne  de  leur  état  et  de  la  conliance 
dont  le  roi  les  honorait.  Il  élabora  des  projets  de  modifica- 
tion dans  la  composition  de  l'assemblée,  d'exclusion  des 
gentilshommes  les  plus  turbulents,  comme  MM.  de  Goëtans- 
court,  de  Kerguézec,  de  Bégasson  la  Lardais,  des  Nétu- 
mières,  et  des  quelques  auxiliaires  qu'ils  avaient  trouvés  dans 
les  deux  autres  ordres,  comme  MM.  Géry  et  Terrien  et  les 
abbés  de  Villeneuve  et  Desfontaines.  Des  projets  d'arrêts 
du  conseil  furent  dressés  en  conséquence  :  l'un  d'eux  indi- 
que même  déjà  de  la  part  du  pouvoir  l'idée  de  se  lancer 
dans  l'aventure  d'un  procès  criminel,  comme  il  le  fera  en 
1765  (*).  Mais  tout  resta  à  l'état  de  projet  :  soit  oubli,  soit 
faiblesse,  soit  crainte  des  responsabilités  qu'il  eût  voulu  lais- 
ser au  commandant  et  dont  celui-ci  ne  voulait  pas  se  char- 
ger (^),  le  gouvernement  ne  s'inquiéta  pas  longtemps  des 
mesures  à  prendre  pour  épargner  à  son  représentant,  à  la 
session  suivante,  des  difficultés  aussi  graves.  L'inconséquence 
de  cette  politique  qui  ne  savait  remédier  à  rien  ni  rien  pré- 
voir montre  que  d'Aiguillon  n'eut  pas  tort  de  se  dérober  à 
la  désignation  directe  des  coupables  qu'on  lui  demandait  :  il 
n'avait  que  trop  de  motifs  de  se  défier  de  la  fermeté  du  mi- 
nistère et  savait  déjà  par  expérience  combien  l'on  était  dis- 
posé à  rejeter  sur  lui  l'odieux  des  mesures  de  rigueur  dont 

»  la  noblesse  sont  en  droit  d'attendre  de  la  justice  de  Sa  Majesté  pour  les  insulles 
»  et  les  indignes  traitements  qu'elles  ont  eu  à  essuyer  de  la  part  de  ces  gentils- 
i>  hommes  et  de  leurs  adhérents.  » 

(')  «  Se  réservant  au  surplus  Sa  Majesté,  y  est-il  dit,  de  faire  procéder  extraor- 
»  dinairement  s'il  y  a  lieu  contre  lesdits  quatre  gentilshommes  suivant  la  rigueur 
»  des  ordonnances  et  conformément  à  icelles,  pour  raison  des  discours  séditieux  in- 
»  décens  et  contraires  au  respect  dû  à  l'autorité  royale,  par  eux  tenus  publiquement 
1)  soit  en  l'assemblée  des  Etats,  soit  ailleurs  »  (11.  347j. 

I-)  S'il  faut  en  croire  le  Mémoire  justificatif  de  M.  de  la  Gascherie,  M.  de  Saint- 
Florentin,  interrogé  par  lui  en  1759  sur  les  causes  de  sa  détention  deux  ans  plus 
tùl,  lui  aurait  déclaré  «  fju'il  n'ij  (ivnil  aucune  pari.  » 


ENREGISTREMENT    DES    EMPRUNTS    AL"    PARLEMENT  ICl 

les  ministres  eux-mêmes  avaient  été  les  premiers  à  constater 
très  haut  la  nécessité  (*). 

Serait-ce  à  ces  symptômes  de  désunion  entre  le  comman- 
dant et  le  ministère,  que  des  yeux  perspicaces  dans  la  pro- 
vince ne  manquèrent  certainement  pas  de  discerner,  que 
serait  due  la  bonne  volonté  peu  ordinaire  que  le  Parlement 
montra  après  la  séparation  des  Etats,  en  laissant  faire  sans 
protester  les  emprunts  représentatifs  des  impôts  auxquels  il 
avait  refusé  son  consentement?  Toujours  est-il  que  cette 
bonne  fortune  inespérée  était  réservée  au  contrôleur  général, 
dont  certaines  personnes  jugèrent  sans  doute  à  propos  de 
gagner  la  confiance  à  mesure  qu'elle  s'éloignait  de  d'Aiguillon. 
Les  Etats  avaient  pris  les  25  novembre  et  5  décembre  des 
délibérations  expresses  pour  stipuler  qu'il  serait  donné  com- 
munication au  Parlement  de  toutes  leurs  délibérations  con- 
cernant le  troisième  vingtième  et  les  suppléments  à  la  capita- 
tion,  et  d'Aiguillon  était  extrêmement  inquiet  de  cette  nouvelle 
preuve  d'union  entre  les  deux  corps  «  qui,  si  elle  était 
cimentée  à  un  certain  point,  porterait  le  dernier  coup  à  l'au- 
torité du  roi  dans  la  province,  et  y  rendait  impossible  la  levée 
de  toute  imposition  »  (^).  Tout  pouvait  en  effet  être  par  là 
remis  en  question,  et  le  gouvernement,  craignant  Lm  refus, 
n'osa  pas  soumettre  au  Parlement  l'arrêt  du  conseil  qui  auto- 
risait l'emprunt  de  2,380,000  fr.  à  émettre  par  la  province 
pour  le  rachat  des  nouvelles  impositions.  Très  embarrassé,  le 
ministère  accueillit  avec  joie  l'expédient  proposé  par  Le  Chape- 
lier, substitut  des  procureurs  généraux  syndics,  k  savoir  ne 
faire  enregistrer,  au  lieu  de  l'arrêt  approbatif  de  l'emprunt, 
que  le  contrat  passé  entre  les  Etats  et  les  commissaires  du  roi 
où  ce  même  emprunt  était  mentionné;  par  ce  moyen  on  évi- 

(')  Cette  sorte  de  contradiction  se  remarqua  toujours  dans  la  politique  de  d'Ai- 
guillon :  il  demandait,  lorsque  la  nécessité  s'en  faisait  sentir,  des  mesures  de 
rigueur,  puis  reculait  au  dernier  moment  devant  l'exécution.  Si  elle  ne  fait  pas 
honneur  à  sa  décision,  elle  prouve  du  moins  en  faveur  de  sa  modération.  M.  de 
la  Noue  l'a  très  bien  fait  ressortir  dans  une  lettre  à  M.  de  Fontette  du  le""  sept. 
1766  :  «...  Les  coups  sont  rabattus  par  celui-mème  qui  devrait  leur  donner  de  la 
»  force.  La  crainte  du  qu'en  dira-t-on.  une  certaine  temporisation  mal  entendue,  le 
«doute  d'être  soutenu,  le  désir  d'être  aimé,  la  douleur  de  voir  finir  une  gestion  de 
»  seize  ans  par  des  coups  d'éclat,  la  peur  que  des  gens  puissants  ne  fassent  varier 
»  l'esprit  du  maître,  sont  les  motifs  secrets  qui  dérangent  l'effet  de  l'autorité.  » 
(Carré,  op.  cit.,  p.  213;. 

(*)  D'Aiguillon  à  Bertin,  25  déc.  1760,  H.  348. 

d'Aiguillon.  H 


lO'i  LA    BRKTAGNE    ET    LE    DUC    û'AKiriLLON 

tait  de  donner  l'éveil  au  Parlement,  et  l'emprunt  pouvant 
néanmoins  être  considéré  comme  enregistré,  le  succès  auprès 
des  capitalistes  n'en  serait  pas  compromis.  Le  subterfuge  était 
misérable,  mais  il  était,  comme  le  disait  fort  bien  La  Briffe 
d'Amilly,  rendu  nécessaire  par  tout  ce  qui  s'était  passé  de- 
puis quelque  temps.  Soit  inattention,  soit  complaisance,  le 
Parlement  enregistra  le  contrat  sans  difficulté.  Un  homme 
ordinairement  plus  difficultueux  s'était  prêté  de  bonne  grâce 
au  succès  de  cette  combinaison,  dont  il  entendait  bien  que  le 
bénéfice  ne  fût  pas  perdu  pour  lui,  comme  en  témoigne  la 
lettre  fort  curieuse  (')  qu'il  adressait  le  13  juin  1761  au  con- 
trôleur général  : 

«  Je  ne  reçus  que  lundi  dernier  de  M.  de  Saint-Florentin, 
»  mandait  M.  de  la  Chalotais,  le  contrat  des  Etats  et  les  lettres 
»  patentes  qui  le  ratifient.  Je  fis  incontinent  tout  ce  qui  était 
»  nécessaire  pour  parvenir  à  un  enregistrement;  il  a  été  fait, 
»  comme  je  l'avais  prévu,  sans  aucun  obstacle;  j'ai  cru  ensuite 
»  que  pour  retirer  le  fruit  que  nous  désirons,  il  convenait 
))  d'avoir  une  expédition  en  forme  de  cet  enregistrement  et  d'y 
»  référer  par  extrait  les  dispositions  du  contrat  relatives  aux 
»  objets  du  troisième  ving-tième  et  des  doublement  et  triple- 
»  ment  de  capitation  ;  je  n'ai  pas  perdu  un  moment  pour  accé- 
»  lérer  cette  expédition  que  j'ai  l'honneur  de  vous  envoyer  ; 
»  je  suis  désormais  persuadé  qu'en  faisant  imprimer  en  tête 
»  des  contrats  d'emprunt  la  relation  de  celui  des  Etats,  celle 
))  des  lettres  patentes  qui  les  confirment  et  celle  de  l'arrêt 
»  d'enregistrement,  M.  de  la  Boissière  trouvera  de  la  facilité  à 
»  acquitter  ses  emprunts  ;  s'il  fallait  cependant  des  lettres  pa- 
»  tentes  particulières  pour  les  autoriser,  il  est  certain  que  le 
»  Parlement  n'aurait  aucun  motif  de  refuser  de  les  enregis- 
»  trer,  après  avoir  enregistré  le  traité  fait  entre  le  roi  et  la 
»  nation  ;  l'approbation  de  ce  traité  avantageux  à  la  province 
»  entraine  nécessairement  l'approbation  des  moyens  sans 
»  lesquels  il  ne  peut  être  exécuté  efficacement,  et  d'ailleurs 
n  ces  moyens  âont  expressément  autorisés  par  le  contrat  qui 
»  vient  d'être  enregistré.  Je  désire  beaucoup  que  ce  faible 
»  témoignage  de  mon  zèle  serve  à  vous  rappeler  dans  les 
»  occasions  que  le  moment  le  plus  flatteur  de  ma  vie  serait 

(»)  H.  348. 


ENREGISTREMENT    DES    EMPRUNTS    AU    PARLEMENT  1G3 

»  celui  auquel  vous  me  jugeriez  digne  d'être  honoré  de  votre 
»  confiance  ». 

La  tactique  était  habile,  et  le  ministre  put  certainement  se 
dire,  en  recevant  cette  missive,  que  les  Bretons  étaient  autres 
et  plus  faciles  à  vivre  que  d'Aiguillon  ne  les  représentait.  Il 
est  difficile  de  dire  si  elle  réussit  ;  nous  ne  connaissons  pas 
le  texte  de  la  réponse  que  Bertin  adressa  le  23  juin  au  pro- 
cureur général,  et  par  conséquent  l'opinion  qu'il  avait  de  la 
bonne  volonté  de  M.  de  la  Chalotais  :  et  la  note  à  double  en- 
tente qu'il  écrivit  de  sa  propre  main  sur  sa  lettre  n'est  pas  de 
nature  à  dévoiler  ce  mystère  (').  Mais  il  est  piquant  de  voir 
avec  quelle  désinvolture  M.  de  la  Chalotais  traitait,  le  cas 
échéant,  les  prétentions  parlementaires,  lui  si  ardent  en  d'au- 
tres circonstances  à  partir  en  guerre  pour  les  défendre, 
comme  on  l'avait  vu  en  1759  et  comme  on  le  verra  bien  da- 
vantage en  1764-65. 

(')  «  Cela  est  adroit  de  sa  part,  disait  le  ministre,  il  faut  dans  la  réponse  lui  en 
marquer  satisfaction,  et  écrire  à  La  Boissière  en  conséquence  ». 


CHAPITRE  VIII 

DES  ETATS  DE  1760  A  CEUX  DE  1762 

Ayant  quitté  la  province  au  mois  de  janvier  1761,  pour 
aller  mettre  ordre  à  ses  affaires  à  Aiguillon  puis  à  Paris,  d'Ai- 
guillon allait  être  brusquement  rappelé  en  Bretagne  en  avril 
par  une  entreprise  des  Anglais,  qui,  quoi  qu'en  ait  dit  Duclos, 
avait  été  par  lui  prévue  et  à  laquelle  il  avait  paré  dans  la 
mesure  de  ses  forces. 

Depuis  longtemps,  en  etïet,  l'éventualité  d'une  attaque  de 
Belle-Ile  avait  été  envisagée.  Dès  le  mois  de  janvier  1760 
d'Aiguillon  s'occupait  d'y  faire  passer  des  secours  et  s'applau- 
dissait d'y  avoir  dans  le  chevalier  de  Sainte-Croix  un  officier 
du  plus  grand  uiérite,  et  tel  que  ce  poste  important  ne  pou- 
vait être  en  meilleures  mains  (').  En  décembre,  tout  en  ne 
pensant  pas  que  Belle-Ile  pût,  dans  la  mauvaise  saison,  être 
l'objectif  des  Anglais,  il  annon(;ait  devoir  prendre  autant  de 
précautions  que  s'il  avait  la  certitude  d'une  attaque;  il  se 
disposa  à  y  envoyer  des  vivres  et  d'importants  renforts,  con- 
sistant dans  le  régiment  de  Bigorre  (un  bataillon)  et  en  divers 
détachements  empruntés  aux  régiments  qui  étaient  le  plus  à 
portée.  La  citadelle  était'bien  pourvue,  mais  sa  chute  n'étant 
qu'une  question  de  temps  si  les  ennemis  parvenaient  à  dé- 
barquer dans  Belle-Ile,  —  c'était,  déclare  un  mémoire  de 
1754,  une  des  plus  mauvaises  qu'il  y  eût —  l'intérêt  essentiel 
pour  la  conservation  de  l'ile  était  de  les  empêcher  d'eftectuer 
ce  débarquement  ;  des  deux  points  où  pareille  opération  était 
possible,  l'un  à  l'est,  les  Grands-Sables,  était  inexpugnable; 
l'autre,  au  sud,  le  Port-Andro,  avait  été  pourvu  en  1759 
d'une  digue  qui  en  interdisait  l'accès,  mais  cette  digue  venait 
d'être  détruite  en  octobre  1760  par  un  violent  coup  de  vent 
du  sud-ouest;  d'Aiguillon  y  suppléa  dans  la  mesure  du  pos- 

(')  D'Aiguillon  au  maréchal  de  Belle-Isle,  9  janv.  1760,  A.  G.  3568. 


SIÈGE    DE    BELLE-ILE  165 

sible  en  envoyant  dans  l'ile  un  bataillon  de  plus  qu'il  ne  l'eût 
fait  si  cette  plage  avait  été  fermée  et  retranchée  comme  pré- 
cédemment, et  en  faisant  entreprendre  des  travaux  provisoires 
pour  lesquels  le  maréchal  de  Belle-lsle  lui  annonçait  le 
24  décembre  un  fonds  de  11,000  fr.  (*).  Sur  la  nouvelle  que 
les  Anglais  avaient  fait  rentrer  leurs  troupes  à  Portsmouth, 
d'Aiguillon  suspendit  le  départ  du  régiment  de  Bigorre,  mais 
peu  de  temps  après  contre-ordre  fut  donné  et  ce  bataillon  vint 
s'y  établir.  Lors  de  l'expédition  anglaise,  en  avril  1761,  la 
garnison  se  composait  (^)  de  deux  bataillons  du  régiment  de 
Nice,  un  régiment  du  bataillon  de  Bigorre,  300  hommes  environ 
de  divers  régiments  et  du  corps  royal  de  l'artillerie,  un  batail- 
lon de  milices  de  Dinan  et  un  bataillon  de  milices  garde-côtes, 
soit  environ  4,000  hommes.  Les  subsistances  étaient  assurées 
pour  jusqu'au  mois  de  novembre  (^),  et  les  munitions  de 
guerre  étaient  en  quantité  considérable. 

Telle  était  la  situation  lorsque  dans  le  commencement 
d'avril  1761  parut  sur  les  cotes  de  l'Ile  une  flotille  anglaise 
portant  environ  14,000  hommes.  Le  8  avril,  une  première 
tentative  de  leur  part  pour  débarquer  à  Port-Andro,  où  la 
nouvelle  digue  était  encore  peu  avancée,  fut  brillamment 
repoussée  par  le  régiment  de  Bigorre  et  trois  compagnies  de 
celui  de  Nice  ;   les  Anglais  perdirent  environ  600  hommes 


(')  Lettres  de  d'Aiguillon,  4  déc,  9  déc,  18  déc.  ;  de  Belle-Isie,  24  déc,  A.  G. 
3573. 

(^)  Emplacement  des  troupes  en  Bretagne  au  lerjanv.  1761,  A.  G.  3573.  —  Le  clie- 
valier  de  Grossolles,  dans  un  mémoire  de  1755,  évaluait  la  garnison  nécessaire  de 
l'île  à  quatre  bataillons  de  vieilles  troupes,  un  de  milice,  et  300  dragons.  Le  loge- 
ment manquait,  même  pour  des  forces  aussi  restreintes. 

(')  Lettre  de  d'Aiguillon  du3  janv..  A.  G.  3573.  Contrairement  aux  allégations 
de  la  réponse  des  États  au  grand  mémoire  de  Linguet,  il  est  certain  que  la  famine 
ne  fut  pour  rien  dans  la  reddition  de  Belle-Ile. 

Dans  une  lettre  du  28  avril  1761  à  Ghoiseul,  d'Aiguillon  expose  qu'il  a  visité 
Belle-Ile  tous  les  ans,  sauf  en  1760,  que  tout  y  était  en  état  de  défense,  sauf  le 
Port-.\ndro  où  les  travaux  n'avaient  pu  être  achevés,  qu'il  y  avait  des  approvision- 
nements de  tout  genre  pour  plus  de  trois  mois  et  des  grains  pour  un  an,  qu'il  avait 
proportionné  le  nombre  des  troupes  à  la  grandeur  de  la  citadelle,  dont  l'intérieur 
était  encombré  par  des  bâtiments  inutiles  et  dont  les  souterrains  étaient  peu  éten- 
dus. Enfin  l'esprit  était  excellent  :  tous  les  habitants  voulaient  concourir  à  la 
défense,  et  il  paraît  qu'on  était  obligé  de  mettre  des  sentinelles  devant  les  bouti- 
ques des  boulangers  pour  les  empêcher  de  prendre  les  armes  et  de  se  porter  sur 
la  côte  (Lettre  du  21  avril,  A.  G.  3598).  —  Ghoiseul,  tout  en  se  déclarant  inquiet, 
proclamait  bien  haut  que  s'il  arrivait  malheur,  il  n'y  aurait  nullement  de  la  faute 
de  d'Aiguillon  (Lettre  du  28  avril,  ibid.). 


166  LA    BRETAGNE   ET    LE    DUC   d'aiGUILLON 

hors  de  combat  ou  prisonniers,  et  notre  perte  ne  se  monta 
même  pas  à  une  centaine  d'hommes.  Malheureusement  le 
22  avril  une  nouvelle  attaque  sur  le  même  point  eut  un  suc- 
cès tout  différent  :  elle  força  le  chevalier  de  Sainte-Croix  et 
ses  troupes  à  se  cantonner  dans  Le  Palais  où  les  Anglais  péné- 
trèrent le  13  mai,  s'étant  emparés  de  redoutes  mal  défendues 
par  MM.  de  Baslé  et  Bompar,  capitaines  au  régiment  de 
Bigorre  (')  ;  et  il  ne  resta  plus  aux  Français  que  la  citadelle 
où  leurs  troupes,  plutôt  trop  nombreuses  pour  l'espace  dont 
elles  disposaient,  furent  étroitement  bloquées,  sans  que 
d'Aiguillon,  posté  à  Quiberon  d'où  il  observait  avec  anxiété 
les  signaux  des  assiégés,  pût  rien  faire  pour  leur  porter  se- 
cours, la  marine  se  refusant  à  risquer  la  traversée  et  à  met- 
tre à  sa  disposition  quelques  navires  de  Bochefort  qu'il 
demandait  avec  insistance  ('). 

Le  30  mai,  la  citadelle  était  déjà  assez  endommagée  pour 
que  les  chefs  de  corps  représentassent  à  M.  de  Sainte-Croix 
la  nécessité  de  songer  à  une  capitulation  dont  on  pouvait 
encore  dicter  les  conditions.  Huit  jours  plus  tard,  deux  brè- 
ches praticables  étant  ouvertes,  le  conseil  de  guerre  assem- 
blé conclut  à  l'unanimité  que  le  parti  de  la  capitulation  s'im- 
posait. Elle  fut  faite  le  lendemain,  à  des  conditions  honora- 
bles ;  la  garnison  devait  sortir  avec  les  honneurs  de  la  guerre, 
emportant  trois  canons  et  15  coups  à  tirer  par  homme  et  être 
ramenée  en  Bretagne  sur  vaisseaux  anglais  ;  la  place  était 
livrée  à  l'ennemi, avec  les  25,000  boulets,  les  2,000  grenades, 
les  20  milliers  de  poudre  et  les  50,000  cartouches  qu'elle 
contenait.  Cette  capitulation  était  nécessaire  et  d'Aiguillon 
lui-même,  qui  avait  pu  être  consulté,  avait  reconnu  qu'elle 
s'imposait  (').  Il  est  donc  profondément  regrettable  que  Lin- 

(')  Tous  deux  passèrent  par  la  suite  en  conseil  de  guerre. 

(*)  Des  officiers  de  la  compagnie  des  Indes  tentèrent  l'aventure  et  réussirent  à 
établir  quelques  relations  avec  les  assiégés. 

{•)  Il  écrivait  à  Ghoiseul  le  6  juin  en  lui  envoyant  un  journal  du  siège  et  des 
détails  sur  la  situation  des  assiégés,  qu'un  émissaire  avait  pu  lui  porter  :  «  M.  de 
»  Sainte-Croix  a  fait  tout  ce  qu'on  devait  attendre  de  sa  bravoure  et  de  sa  fermeté, 
»  il  ne  lui  est  plus  possible  de  défendre  la  place,  les  deux  enveloppes  en  étant 
»  entièrement   ouvertes,    et    l'intérieur    totalement   bouleversé  par   la   quantité 

»  immense  de  bombes  que  les  ennemis  y  jettent  depuis  plus  d'un  mois Comme 

»  on  ne  peut  plus  se  flatter  désormais  de  pouvoir  le  secourir  à  force  ouverte,  la 
»  marine  ne  pouvant  être  prêle  avant  le  mois  prochain,  je  mande  à  M.  de  Sainte- 
»  Croix  qu'il  peut  écouter  les  propositions  que  les  ennemis  pourront  lui  faire 


SIÈGE    DE    BELLE-ILE  167 

guet,  dans  son  grand  Mémoire,  se  soit  fait  contre  Sainte-Croix 
l'écho  d'accusations  que  rien  ne  justifie.  Il  ne  Test  pas  moins 
que  d'Aiguillon  ait  été  à  propos  du  siège  de  Belle-Ile  l'objet 
d'imputations  que  rien  ne  justifie  davantage  et  que  la  légende 
se  soit  accréditée  dès  l'origine  d'une  coupable  négligence  de 
sa  part  à  pourvoir  Belle-Ile  de  vivres  suffisants,  et  d'une 
répugnance  plus  coupable  encore  à  porter  secours  à  la  place. 
Sainte-Croix  fut  reçu  à  Paris  avec  des  acclamations  inusitées, 
pour  sa  vigoureuse  défense  de  Belle-Ile,  et  c'était  justice; 
mais  se  répandre  en  même  temps  en  invectives  contre  d'Ai- 
guillon, comme  Barbier  constate  qu'on  le  faisait  à  Paris  ('), 
attribuer  à  l'un  tout  l'honneur  de  la  résistance,  à  l'autre 
toute  la  honte  de  la  capitulation,  vanter  celui-ci  outre  mesure 
et  dénigrer  sans  ménagement  celui-là  ('),  était  un  tort  qui 
pour  être  de  tout  temps  très  commun  n'en  est  pas  moins 
toujours  profondément  triste.  D'Aiguillon  eut  l'Ame  ulcérée 
des  calomnies  qui  furent  prodiguées  contre  lui  à  cette  occa- 
sion et  ses  instances  pour  être  débarrassé  d'un  pareil  com- 
mandement devinrent  alors  plus  vives,  à  en  juger  par  cette 
lettre  que  M'"'  de  Pompadour  lui  écrivait  le  20  août  1761  : 
«  Le  zèle  et  les  talents  avec  lesquels  vous  avez  servi  le  roi  en 
»  Bretagne  m'ont  fait  prendre  à  vous  l'intérêt  le  plus  vérita- 

»  ble ce  même  intérêt  exige  de  moi  de  vous  gronder  for- 

»  tement  sur  la  lettre  que  vous  m'écrivez.  Qu'est  devenu  le 
»  zèle  dont  vous  avez  donné  des  marques  il  n'y  a  pas  encore 
»  trois  mois?  Comment  est-il  possible  qu'un  moment  de 
»  dégoût  vous  le  fasse  oublier?  C'est  aux  âmes  communes  à 
»  qui  il  convient  d'envoyer  leur  démission  pour  un  désagré- 
»  ment,  mais  celle  de  d'Aiguillon  doit  être  au-dessus  de 
))  pareilles  misères  et  n'avoir  pour  but  que  l'utilité  dont  il 
»  peut  être  à  son  maître Je  ne  sais  quand  je  vous  par- 


>>  La  situation  critique  oii  il  se  trouve  et  la  connaissance  que  j'ai  de  sa*i  caractère 
»  m'ont  déterminé  à  lui  donner  cet  ordre,  bien  convaincu  qu'il  ne  lui  servira  pas 
»  de  prétexte  pour  capituler  un  instant  plus  tôt  qu'il  ne  doit.  » 

(')  Journal  et  Mémoires,  juin  1761. 

(-)  Le  contraste  était  d'autant  plus  pénible  pour  d'Aiguillon  que  les  récompenses 
les  plus  brillantes  ne  furent  pas  ménagées  aux  défenseurs  de  la  place,  tandis 
qu'elles  l'avaient  été  singulièrement  pour  lui  après  Saint-Cast;  M.  de  Sainte-Croix 
fut  fait  maréchal  de  camp  avec  6,0OU  1.  de  pension  et  promesse  du  gouvernement 
de  Belle-Ile  si  on  y  rentrait.  MM.  de  la  Garrigue  et  Villars,  colonels  des  régiments 
de  Bigorre  et  de  Brie,  furent  faits  brigadiers. 


168  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    i/aIGCILLON 

»  donnerai;  vous  mériteriez  bien  que  je  ne  m'intéresse  plus  à 
»  vous.  » 

Le  meilleur  moyen  de  le  retenir  dans  sa  province  eût  été 
de  lui  fournir  de  quoi  réparer  cet  échec  en  reprenant  Belle- 
Ile  ou  en  tentant  un  coup  de  main  sur  Jersey  ou  Guernesey; 
le  projet  en  fut  formé,  mais  les  dangers  et  les  dépenses  alar- 
mèrent et  dégoûtèrent  le  ministère.  Le  rôle  de  d'Aiguillon 
devait  se  réduire  désormais  jusqu'à  la  fin  de  la  guerre  à  la 
mise  en  état  de  défense  des  côtes  de  Bretagne.  L'ennemi 
jugea  sans  doute  qu'il  s'en  était  suffisamment  acquitté,  puis- 
qu'il s'abstint  de  toute  attaque  de  ce  côté.  La  carrière  mili- 
taire de  d'Aiguillon  était  finie. 

Il  n'en  fut  pas  pour  cela  plus  tranquille,  car  d'autres  lut- 
tes allaient  bientôt  l'absorber. 

C'était  le  temps  où  la  France,  beaucoup  moins  attentive 
au  sort  de  ses  armes  qu'à  la  lutte  des  idées  et  aux  progrès 
de  la  philosophie,  se  passionnait  pour  ou  contre  la  Société 
célèbre  qui  semblait  incarner  en  elle  la  cause  du  despotisme 
politique  et  religieux.  Le  royaume  tout  entier  retentissait  des 
réquisitoires  de  Joly  de  Fleury,  de  l'abbé  Ghauvelin,  contre 
la  Compagnie  de  Jésus,  et  les  Parlements  de  province,  entrant 
à  leur  tour  dans  la  lice,  se  disposaient  à  courir  cette  glorieuse 
carrière  où  M.  de  la  Chalotais  a  conquis  sa  célébrité. 

Il  était  temps.  Né  le  6  mars  1701,  Louis-René  de  Caradeuc 
de  la  Chalotais,  avocat  général  au  Parlement  de  Rennes  en 
1730,  procureur  général  en  la  môme  cour  depuis  1752,  avait 
jusqu'alors  mené  assez  obscurément  cette  existence  paisible 
et  vénérable,  dénuée  de  faste  et  d'ambition,  toute  consacrée 
aux  joies  de  la  famille  et  aux  plaisirs  austères  de  l'étude, 
qui  d'après  certains  historiens  caractériserait  la  plupart  de 
nos  anciens  magistrats  (').  Il  y  aurait  peut-être,  pour  M.  de 
la  Chalotais  comme  pour  beaucoup  d'autres  d'entre  eux,  quel- 
ques ombres  à  jeter  sur  ce  tableau  séduisant.  Certes,  il  fut 
un  esprit  cultivé,  un  écrivain  de  talent,  et  posséda  à  un  haut 
degré  toutes  les  vertus  familiales  :  mais  on  ne  s'expliquerait 
guère  que  ce  fût  uniquement  en  menant  cette  vie  édifiante 
quil  eût  contracté  les  dettes  criardes  dont  il  était  accablé  et 


(')  De  Villers,  La  Chalotais  agriculleuv  (Mém.  de  la  Soc.  arch.  d'Ille-et-Vilaine, 
1894.)  —  Cf.  Lucas,  Revue  de  Bretagne,  1833. 


M.    DE    LA    CHALOTAIS  169 

dont  il  souffrait  peu  d'ailleurs,  se  prévalant  du  crédit  de  sa 
place  pour  imposer  silence  à  ses  créanciers,  et  sachant  bien 
qu'il  ne  se  trouverait  pas  dans  toute  la  province  d'huissier 
assez  téméraire  pour  oser  instrumenter  contre  un  procureur 
général  (').  Sa  droiture,  sa  haute  capacité  et  sa  sereine  im- 
partialité dans  l'exercice  des  fonctions  de  sa  charge  ont  été 
très  vantées,  notamment  par  lui-même;  il  ne  semble  pas, 
toutefois,  qu'il  ait  toujours  été  exempt  de  défaillances  à  cet 
égard  (').  Son  caractère  était  violent,  emporté,  vindicatif,  et 
c'est  une  question  de  savoir  si  l'influence  très  grande  qu'il 
possédait  en  Bretagne  n'était  pas  due  à  la  crainte  tout  autant 
qu'à  l'estime  ou  à  la  sympathie.  Bien  longtemps  avant  qu'il 
fût  question  des  jésuites,  il  s'était  fait  un  grand  nombre  d'en- 
nemis acharnés;  son  frère,  Caradeuc  de  Kéranroy,  le  premier 
président  La  Briffe  d'Amilly,  l'avocat  général  Le  Prestre  le 
haïssaient,  en  même  temps  qu'ils  le  craignaient,  car  rien 
n'était  plus  redoutable  que  son  hostilité.  On  le  savait  sans 
mesure  dans  ses  vengeances  et  capable  des  plus  grands  excès 
envers  les  hommes   qu'il   estimait  ses   ennemis  (*).  Tout  en 

(*)  L'existence  de  ces  dettes  a  été  démontrée  lors  du  procès  et  reconnue  par 
M.  de  la  Chalotais  lui-même.  On  a  de  lui  une  lettre  écrite  de  Saintes,  le  28  avril 
1772,  à  M.  Maillard,  un  de  ses  créanciers,  qui  prouve  de  grands  embarras  d'argent 
(Bii)l.  de  la  Rochelle,  ms.  637,  fol.  10).  —  En  1771,  quand  d'Aiguillon  fut  arrivé  au 
ministère,  un  de  ses  premiers  soins  fut  de  faire  rendre  à  M.  de  la  Chalotais  ses 
pensions  dont  le  paiement  avait  été  suspendu  depuis  les  événements  de  1765.  Ce 
noble  procédé,  qui  fait  grand  honneur  au  duc  d'Aiguillon,  était  un  des  plus  grands 
services  qu'on  pût  rendre  à  son  antagoniste,  et  il  est  regrettable  que  M.  de  la  Cha- 
lotais n'ait  pas  lui-même  hautement  publié  le  fait  (Lettre  de  Condorcet  à  Turgot 
du  27  juillet  1771.  —  Journal  historique  de  la  Révolution  opérée  par  M.  de  Mau- 
peou,  ler  août  1771). 

{-)  Tel  un  réquisitoire  qu'il  fit,  en  1732,  à  propos  de  violences  commises  sur  des 
commis  des  devoirs  par  un  sieur  de  l'Épronnière,  gentilhomme  nantais,  qui  pra- 
tiquait habituellement  la  fraude  en  nombreuse  compagnie.  Il  fit  condamner,  non 
pas  les  fraudeurs,  mais  les  fermiers,  à  des  dommages  et  intérêts,  et  celte  singulière 
façon  de  rendre  la  justice  provoqua  un  vif  étonnement  à  Paris.  —  Cf.  A.  N.,  C 
206,  où  se  trouve  une  longue  correspondance  entre  le  contrôleur  général  et  le  pre- 
mier président  de  Rennes  à  propos  de  cette  affaire.  Selon  Mm»  Lem,  M.  de  la  Cha- 
lotais «  victime  d'une  si  atroce  injuslice,  s'était  montré  lui-même  le  plus  injuste 
des  magistrats.  » 

C»)  Cf.  sa  lettre  du  17  avril  1757  au  duc  d'.\iguillon  (p.  64),  ou  encore  celle  de 
juin  1765  où  il  déclarait  au  contrôleur  général  que  si  Saint-Florentin  et  d'.Aiguil- 
lon  ne  le  laissaient  pas  en  repos,  il  se  justifierait  par  des  mémoires  si  amers  qu'ils 
voudraient  peut-être  un  jour,  l'un  et  l'autre,  les  avoir  rachetés  bien  chèrement. 
On  voit,  dans  une  lettre  de  La  Noue  à  Fontetle  (21  mars  1767,  Carré,  p.  388)  qu'il 
était  généralement  considéré,  dans  les  cercles  bien  informés,  »  comme  une  tête 
chaude,  sans  cesse  au-delà  du  but.  » 


170  L\   BRETAGNE    ET   LE   DUC    d'aIGUILLON 

nous  gardant  d'admettre  comme  vrais  les  traits  peu  honora- 
bles et  les  propos  de  très  mauvais  goût  que  d'Aiguillon  cite 
de  lui  dans  le  Journal  du  coinmandement  ('),  car  c'est  un 
ennemi  qui  parle  et  nous  n'avons  pas  le  moyen  de  contrôler 
SCS  affirmations,  il  semble  bien  établi,  par  des  témoignages 
impartiaux  et  dignes  de  foi,  qu'il  tombait  assez  facilement 
dans  la  trivialité,  dans  la  grossièreté,  et  oubliait  volontiers  le 
respect  qu'il  se  devait  à  lui-même  et  aux  hautes  fonctions 
dont  il  était  revêtu  ('').  Il  était  ambitieux  et  dévoré  du  désir 
de  devenir  dans  sa  province  une  puissance  avec  laquelle  il  fallût 
compter;  on  avait  dû  parfois  se  mettre  en  garde  contre  son 
esprit  d'intrigue  et  c'est  ainsi  qu'en  1736,  lorsqu'il  s'agissait 
d'exclure  des  Etats  les  gentilshommes  n'ayant  pas  25  ans 
d'âge  et  100  ans  de  noblesse  paternelle,  on  s'était  fort  bien 
trouvé  d'interdire  à  ]\I.  de  la  Chalotais  les  fonctions  de  com- 
missaire du  roi  :  son  absence  ne  contribua  pas  peu  au  succès 
de  ce  règlement  insuffisant,  mais  fort  utile,  qui  déplaisait  à  la 
noblesse  et  que  le  Parlement  de  Rennes  n'enregistra  qu'aux 
troisièmes  lettres  de  jussion  (-).  Mais  ce   qu'il   ambitionnait 

(•)  Ce  journal  fait  de  M.  de  la  Chalotais  un  portrait  fort  chargé  et  certainement 
fort  injuste,  mais  dans  lequel  il  doit  y  avoir  quelques  éléments  de  vérité  :  «  Men- 
»  teur,  impudent,  sa  fausseté  tenait  également  de  la  bassesse,  de  la  méchanceté  et 
»  de  la  perfidie.  Dans  le  même  jour,  par  le  même  courrier,  il  faisait  à  différentes 
»  personnes  les  plus  grands  éloges  et  la  satire  la  plus  amère  des  mêmes  personna- 
»  ges...  Redouté  du  peuple,  méprisé  des  grands,  il  était  recherché  seulement  par 
»  quelques  bourgeois  avec  qui  il  menait  une  vie  crapuleuse...  Inconsidéré  dans  ses 
»  propos,  partisan  de  ce  genre  de  philosophie  qui  annonce  le  libertinage  de  l'esprit 
»  et  celui  du  cœur,  il  n'avait  pas  même  pour  les  principes  reçus  le  respect  apparent 
»  que  sa  qualité  d'homme  public  devait  lui  prescrire.  «  .\  quoi  sert,  disait-il,  un  jour 
>■  dans  un  cercle  respectable,  d'apprendre  à  la  jeunesse  le  latin,  les  sciences,  les 
»  arts  et  la  religion?  —  Eh  !  que  voulez-vous  donc  qu'on  lui  apprenne?  répartit  une 
»  dame  de  la  plus  haute  distinction. —  A  faire  des  enfants.  Madame,  à  faire  des 
»  enfants  »  !  (Journal  du  commandement,  III,  25  et  suiv.). 

(2)  Sénac  de  Meilhan,  qui  a  dû  bien  le  connaître,  puisqu'il  fut  commissaire  en 
Bretagne,  et  dont  l'impartialité  ne  peut  être  suspecte,  car  il  se  montre  fort  défa- 
vorable au  duc  d'Aiguillon,  représente  M.  de  la  Chalotais,  dans  ses  Portraits  et 
caractères  du  xwm^  siècle,  comme  un  homme  d'une  figure  laide  et  ignoble,  parlant 
de  la  manière  la  plus  triviale,  s'enivrant  presque  tous  les  jours,  et  à  qui  les  fumées 
du  vin,  jointes  à  une  étourderie  naturelle,  faisaient  tenir  les  propos  les  plus  im- 
prudents. Il  n'est  pas  prouvé  d'ailleurs  que  M.  de  la  Chalotais  ait  été  réellement 
adonné  à  la  boisson. 

(3)  L'évêque  de  Renues,  Vauréal,  écrit  à  ce  propos,  le  12  déc.  1736  (A.  N.,  H. 
277)  :  «  Nous  avons  encore  ici  M.  de  la  Chalotais,  frère  du  Caradeuc  qui  est  à 
»  Nîmes;  c'est  avec  grande  prudence  qu'il  a  été  exclu  des  commissaires  du  roi  : 
»  ses  meilleurs  amis  avouent  que  la  tête  lui  a  tourné.  Il  n'y  a  sottises  qu'il  n'ait 
»  dites  en  tout  genre  ;  il  se  vante  depuis  huit  jours  d'une  lettre  de  Son  Éminence 


M.    DE    LA    CHALOTAIS  171 

par-dessus  tout,  c'étcait  la  gloire  littéraire  (')  et  il  ne  l'avait 
pas  encore  obtenue.  Ses  réquisitoires  prononcés  devant  le 
Parlement,  un  opuscule  pour  la  liberté  du  commerce  des 
grains,  un  mémoire  sur  les  dispenses  de  mariage,  produc- 
tions assurément  très  louables,  mais  insuffisantes  pour  don- 
ner à  leur  auteur  la  notoriété  désirée,  constituaient  jusqu'alors 
tout  son  bagage  d'écrivain.  Il  était  arrivé  à  60  ans  —  un  âge 
auquel  Pascal  était  déjà  mort  depuis  longtemps  —  sans  que 
rien  eût  encore  fait  soupçonner  l'existence  de  son  génie. 

L'affaire  des  jésuites  survint  tout-à-fait  à  point  pour  éclairer 
ce  front  sexagénaire  des  premiers  rayons  de  la  gloire.  Fut-ce 
la  haine  de  cet  ordre,  fut-ce  le  désir  d'arriver  bon  premier 
dans  cette  espèce  de  concours  ouvert  entre  les  différents  I^ar- 
lements  qui  inspira  l'éloquence  de  M.  de  la  Chalotais?  (*)  Tou- 
jours est-il  que  le  succès  des  comptes-rendus  de  Rennes  (déc. 
1761  et  mai  1762)  fut  éclatant,  prodigieux,  et  M.  de  la  Chalotais, 
ignoré  la  veille,  se  trouva  le  lendemain  classé  d'emblée  parmi 
les  grands  hommes.  Plus  de  12,000  exemplaires  en  furent  ven- 
dus en  moins  d'un  mois.  Cet  engouement  n'a  rien  qui  doive 
surprendre.  Les  passions  étaient  alors  déchaînées  à  tel  point 
contre   les  jésuites  que  l'adhésion  du   public  était  acquise 

»  (Fleury)  qui  le  comble  de  politesses.  Je  voudrais  que  sonÉminence  senlitdavan- 
'>  tage  le  prix  de  ses  bontés  et  l'abus  qu'en  peuvent  faire  ceux  qui  n'en  sont  pas 
»  dignes  ».  Peut-être  n'accordera-t-on  guère  de  valeur  à  ce  témoignage  émané 
d'un  évèque  ami  des  jésuites;  mais  un  vigoureux  antagoniste  de  l'ordre  de  l'Église 
aux  Etats,  Bâillon,  sénéchal  de  Rennes,  se  rencontrait  avec  lui  pour  ranger  M.  de 
la  Chalotais  parmi  les  brouillons  les  plus.incorrigibles  des  États,  à  la  même  place 
que  MM.  de  la  Bédoyère  et  du  Groesquer  (Lettre  du  3  mai  1748,  H.  .318;. 

(')  Une  certaine  M"«  Lcm,  qui  a  vécu  dans  son  intimité,  l'a  dépeint  à  Brissot 
«  comme  un  homme  de  peu  de  talent,  cherchant  tous  les  moyens  d'attirer  chez 
»  lui  des  gens  d'esprit,  se  ruinant  pour  se  faire  prôner  par  eux,  plein  de  vanité,  et 
»  dévoré  du  désir  de  se  faire  un  nom  ».  Elle  niait  absolument  l'authenticité  des  di- 
vers écrits  de  M.  de  la  Chalotais  —  (Brissot,  Mémoires,  p.  p.  son  fils,  1840,  I,  p.  158; 
cet  auteur  non  plus  ne  peut  guère  être  suspecté,  car  il  professait  une  antipathie 
extrême  pour  le  triumvirat  d'.\iguillon,  Terray,  Maupeou). 

i^]  Linguet  cite  dans  son  Mémoire  et  d'Aiguillon  dans  son  .Journal  une  lettre  très 
suggestive  que  la  Chalotais  aurait  écrite  au  commandant  en  lui  envoyant  ses  comp- 
tes-rendus, le  4  juillet  1762,  et  qui  indiquerait  de  la  part  de  M.  de  la  Chalotais  une 
assez  singulière  indifférence  sur  le  fond  même  de  la  question  :  «  Vous  ne  vous 
»  embarrassez  guère,  M.  le  Duc,  des  constitutions  des  jésuites,  7ii  moi  non  plus. 
»  Cependant  il  faut  bien  que  vous  sachiez  ce  qui  en  a  été  dit  bien  ou  mal  en  Breta- 
»  gne  ».  —  Nous  n'avons  pas  vu  l'original  de  cette  lettre.  Nous  inclinons  cependant 
à  croire  à  son  authenticité,  n'ayant  constaté  aucune  altération  ni  supposition  de 
texte  dans  les  citations  faites  par  Linguet  dans  son  grand  Mémoire,  ni  par  d'Aiguil- 
lon dans  son  Journal, 


172  LA  rri:ta(;>'i:  et  le  Dtc  d'aiguillon 

d'avance  h  tout  réquisitoire  prononcé  contre  eux.  Mais  au 
fond  ordinaire  de  toutes  les  attaques  dirigées  de  tout  temps 
contre  cet  ordre  célèbre,  M.  de  la  Chalotais  a  su  joindre  diver- 
ses qualités  qui  rendent  en  efTet  ses  comptes-rendus  fort  supé- 
rieurs à  ceux  qui  furent  débités  alors  devant  les  autres  Par- 
lements. Il  y  règne  une  modération  qui  est  une  force  de  plus; 
les  critiques  adressées  aux  méthodes  pédagogiques  et  à  l'esprit 
général  de  l'éducation  dans  la  société  sont  nombreuses  et  fon- 
dées, et  cet  ordre  d'idées  commençait  à  préoccuper  vivement 
les  esprits;  le  procès  y  est  fait  en  réalité  non  seulement  k 
l'ordre  des  jésuites  mais  à  tout  institut  monastique  en  général, 
et  cette  manière  d'envisager  la  question  devait  singulièrement 
plaire  au  parti  des  philosophes;  il  y  avait  assez  d'hosti- 
lité contre  les  jésuites  pour  gagner  le  sutï'rage  des  jansénis- 
tes (^),  pas  assez  de  piétisme  et  de  bigoterie  pour  rebuter  les 
adeptes  de  l'esprit  nouveau.  On  le  sait,  c'est  surtout  parmi 
ces  derniers  que  la  Chalotais  rencontra  ses  admirateurs  décla- 
rés. Voltaire  et  d'Alembert,  qui  avaient  plus  de  dégoût  encore 
pour  les  jansénistes  que  pour  les  jésuites,  et  qui,  s'ils  avaient 
été  obligés  de  choisir  entre  les  uns  et  les  autres,  auraient  pré- 
féré les  jésuites,  comme  moins  absurdes  et  infiniment  plus 
accommodants,  lui  surent  beaucoup  de  gré  d'avoir  envisagé 
l'afl'aire  en  philosophe  et  en  homme  d'Etat,  non  pas  en  sec- 
taire ("),  et  c'était  un  mérite  qu'ils  ne  trouvaient  guère  dans 
les  réquisitoires  des  autres  procureurs  généraux.  «  C'est,  écri- 
»  vait  d'Alembert  à  Voltaire  en  parlant  des  comptes-rendus  de 
»  Rennes,  le  seul  ouvrage  philosophique  qui  ait  été  fait  jusqu'ici 
»  contre  cette  canaille.  »  Et  Voltaire  s'empressait  de  renvoyer  le 
compliment  à  M.  de  la  Chalotais  :  «  La  vraie  éloquence  n'est 
))  plus  qu'en  province.  Les  comptes-rendus  de  Bretagne  et  de 
»  Provence  sont  des  chefs  d'œuvre.  Paris  n'a  rien  à  leur  opposer, 

(')  Les  Souvelles  ecclésiastiques  lui  ont  consacré  un  article  élogieux,  10  avril 
1762. 

(-)  Cf.  les  mémoires  de  Bacliaumont,  la  correspondance  de  Grimm,  celle  de  Vol- 
taire, l'opuscule  de  d'Alembert  sur  la  destruction  des  jésuites.  D'Alembert  félicite 
la  Chalotais  «  d'avoir  frappé  également  sur  la  société  dangereuse  dont  nous  sommes 
»  délivrés  et  ses  pitoyables  antagonistes,  et  de  n'avoir  pas  fait  plus  de  grâce  à  un 
»  genre  de  sottise  qu'à  l'aulrc.  La  guerre  qu'il  a  faite  avec  tant  de  succès  à  la  sociélé 
»  n'est  que  le  signal  de  l'examen  auijuel  il  parait  désirer  qu'on  soumette  les  consti- 
»  tutions  des  autres  ordres,  sauf  à  conserver  ceux  qui  par  cet  examen  seraient  jugés 
»  utiles.  11  est  même  certaines  communautés,  par  exemple  celle  des  Frères  ignoran- 
»  tins,  qu'il  indique  expressément  à  la  vigilance  des  magistrats.  » 


LES    COMPTES-RENDUS  l73 

il  s'en  faut  de  beaucoup  »  (').  Il  n'est  pas  jusqu'à  d'Aiguillon 
lui-même  qui  n'ait  mêlé  sa  voix  à  ce  concert  universel.  Il 
reconnaît  dans  son  Journal,  où  certes  rien  ne  l'obligeait  à  cette 
appréciation  du  mérite  littéraire  de  M.  de  la  Chalotais,  pour 
iequel  il  se  montre  en  d'autres  occasions  un  juge  infiniment 
plus  sévère  et  beaucoup  trop  rigoureux  ('),  que  les  comptes- 
rendus  de  Rennes  étaient  bien  faits  et  bien  écrits  (^). 

Cet  éclatant  triomphe  équivalait-il  pour  le  duc  d'Aiguillon 
à  un  désastre?  M.  de  la  Chalotais  l'a  dit  et  répété,  et  l'histoire 
l'a  cru  sur  parole.  Rien  de  plus  simple  que  l'explication  don- 
née par  lui,  et  docilement  acceptée  ensuite,  de  tous  les  troubles 
auxquels  la  Bretagne  allait  bientôt  se  trouver  en  proie.  La 
vindicative  Société,  furieuse  d'avoir  été  démasquée,  aurait  juré 
la  perte  de  l'homme  qui  avait  tant  fait  pour  sa  destruction  : 
elle  aurait  pris  pour  instrument  de  ses  desseins  un  comman- 
dant qui  lui  était  tout  dévoué  :  audacieuse  dans  ses  calomnies, 
implacable  dans  ses  vengeances,  elle  aurait  décidé  de  faire 
tomber  la  tête  de  l'auteur  des  comptes-rendus,  de  frapper  en 
même  temps  la  compagnie  coupable  d'avoir  rendu  arrêt  con- 
tre elle,  et  de  lui  substituer  un  fantôme  de  Parlement  qu'elle 
pût  faire  mouvoir  à  son  gré  pour  le  succès  de  ses  intrigues. 
La  trame,  reconnaissons-le,  était  habilement  ourdie.  11  ne  fut 
pas  difficile  de  faire  croire   au  public  que  des  ennemis  de 

(')  Lettre  du  11  juillet  1762,  OEuvres,  éd.  Beuchot,  X,  165. 

(-)  Ainsi  pour  l'Essai  d'éducation  nationale,  dont  d'Aiguillon  a  entièrement  mé- 
connu le  mérite. 

(3)  Journal,  III,  20.  Il  semble  résulter  de  celte  phrase  que  d'Aiguillon  admettait 
l'authenticité  de  l'œuvre  de  la  Chalotais,  se  distinguant  en  cela  de  ses  amis,  Fon- 
tette,  la  Noue,  etc.,  qui  s'obstinèrent  à  refuser  au  procureur  général  la  paternité 
des  comptes-rendus  prononcés  par  lui.  La  question  nous  paraît  inutile  à  discuter, 
d'abord  parce  qu'elle  n'a  qu'un  rapport  fort  indirect  avec  l'histoire  de  l'administra- 
tion du  duc  d'Aiguillon,  ensuite  parce  qu'elle  est  totalement  insoluble.  Si  M.  de  la 
Chalotais  a  eu,  comme  il  est  probable  et  comme  tous  les  magistrats  auteurs  de 
remontrances  en  avaient  à  cette  époque,  des  collaborateurs,  des  aides,  des  cher- 
cheurs (on  a  cité  spécialement  le  nom  d'Abeille,  ami  et  commensal  de  M.  de  la 
Chalotais),  il  reste  impossible  de  déterminer  quelle  a  pu  être  dans  l'œuvre  com- 
mune la  part  de  l'auteur  principal  et  celle  des  sous-ordres,  La  biographie  bretonne 
de  Levot  cite  un  passage  des  Mémoires  de  M.  de  la  Fruglaye,  où  celui-ci  affirme 
avoir  lu  feuille  par  feuille  les  comptes  rendus,  à  mesure  que  son  beau-père  les 
rédigeait.  Peut-être  :  mais  il  n'en  résulterait  nullement  que  M.  de  la  Chalotais  n'eût 
pas  les  éléments  de  son  travail  accumulés  et  préparés  à  l'avance.  La  brièveté  même 
du  temps  (3  mois)  que,  d'après  le  récit  de  M.  de  la  Fruglaye,  il  aurait  mis  h  les  écrire, 
semblerait  l'indiquer,  et  le  témoignage  très  précis  et  très  net  de  Brissot  ne  permet 
guère  de  douter  de  la  collaboration  d'Abeille.  Mais  encore  une  fols  il  Importe  assez 
peu  à  l'objet  de  notre  récit. 


174  i\  uiiF/rAGM':  kt  lk  on;  d*aigiilloN 

M.  de  la  Chalotais  ne  pouvaient  pas  ne  pas  être  des  suppôts 
des  jésuites,  et  que  quiconque  travaillait  contre  lui  travaillait 
pour  eux;  et  à  la  faveur  de  cette  croyance  populaire,  qui  garan- 
tissait à  toutes  ses  entreprises  une  quasi-impunité  ou  tout  au 
moins  rénergicjue  complicité  de  l'opinion,  le  procureur  géné- 
ral a  facilement  réussi  î^t  noter  d'infamie  ses  adversaires  et  à 
imprimer  sur  leur  front  l'ineffaçable  stigmate. 

(Cependant,  si  d'Aiguillon  a  été  pour  ces  moines  tour  à  tour 
ce  protecteur  passionné  et  ce  protégé  tout-puissant  que  M.  de 
la  Chalotais  a  dévoilé,  s'il  a  été  pour  eux  cet  ami  dévoué  qu'on 
a  voulu  dénoncer  à  la  haine  des  contemporains  et  à  la  sévérité 
de  l'histoire,  dévoué  jusqu'au  point  de  déchaîner  pour  les 
servir  cette  longue  crise  qu'on  appelle  l'afiaire  de  Bretagne, 
—  chose  qui  serait  bien  probablement  unique  dans  l'histoire 
des  fonctionnaires  —  comment  se  fait-il  qu'on  ne  puisse  relever 
jusque-là  aucune  trace  des  relations  quelconques  entre  le 
commandant  et  cet  ordre  intrigant,  qui  n'aurait  pas  manqué 
d'utiliser  son  pouvoir  et  de  le  faire  servira  ses  fins  ?  (').  Gom- 
ment expliquer  cet  échange  de  lettres  familières  et  quasi  inti- 
mes entre  d'Aiguillon  et  M"""  de  Pompadour,  qui  ne  passe  pas 
précisément  pour  avoir  été  leur  amie  ?  Comment  un  politique 
aussi  subtil  que  d'Aiguillon  aurait-il  attendu  qu'il  n'y  eût  plus 
de  jésuites  pour  se  déclarer  en  leur  faveur,  et  se  constituer 
leur  appui?  Gomment  eût-il  cessé  de  l'être,  quand  il  arriva 
lui-même  au  ministère  ?  Son  passé  ne  l'eiit-il  pas  enchaîné,  et 
lui  eût-il  été  permis  de  s'opposer,  comme  il  l'a  fait,  à  leur  réta- 
blissement? Etrange  destinée  en  vérité,  que  celle  de  cet 
homme,  soutenant  la  Société  lorsqu'il  y  a  danger  à  le  faire, 
et  la  combattant  dès  que  les  circonstances  lui  sont  redevenues 
favorables  !  Ainsi  d'Aiguillon  aurait  intrigué  en  1762  pour  le 
rappel  de  ces  moines,  déchaîné  la  persécution  contre  M.  de  la 
Chalotais  pour  leur  plaire,  détruit  le  parlement  de  Rennes 
pour  assouvir  leur  vengeance  :  et  il  aurait,  une  fois  parvenu 
au  pouvoir,  sans  que  les  amis  de  la  Société  relevassent  celte 
contradiction  de  sa  politique  et  punissent  cette  apostasie, 
maintenu  l'exécution  de  l'édit  de  176i  aussi  fermement  que 
si  Ghoiseul  était  resté  aux  affaires,  et  obtenu  même  de  la  cour 
de  Rome  le  bref  de  suppression  que  depuis  près  de  dix  ans 

(')  Linguet  a  bien  démontré  ce  point  dans  son  Mémoire,  p.  1G6. 


d'aiguillon  kt  les  jésuites  (75 

elle  refusait  !  Il  se  serait  allié  h  M"""  du  Barry,  dont  la  perte 
était  certaine  le  jour  où  le  parti  dévot  triompherait  auprès  de 
Louis  XV  :  il  aurait  été  enfin  à  ce  moment  de  l'histoire  l'es- 
poir du  parti  des  philosophes  contre  un  retour  offensif  et  une 
revanche  possible  des  jésuites  (')  :  il  aurait  joué  en  un  mot, 
en  1774,  presque  le  même  rôle  que  M.  de  la  Ghalotaisenl762! 
Ces  idées  sont  trop  contradictoires  pour  qu'on  puisse  ajouter 
foi  à  la  légende  de  d'Aiguillon  vengeant  sur  la  Chalotais  les 
malheurs  de  la  Société  de  Jésus  et  dirigeant  contre  lui  les 
entreprises  du  parti  dévot  (*).  Assez  indifférent  en  réalité  au 
sort  de  ces  moines,  qui  ne  méritaient  suivant  lui  ni  d'être 
tant  haïs,  ni  d'être  tant  aimés  (^),  d'Aiguillon  n'aurait  pas 
mis  fin  à  leur  existence,  mais  il  refusa  de  bouleverser  le 
royaume  pour  ménager  leur  résurrection  :  et  s'il  lia  sa  cause 
à  celle  du  Dauphin,  leur  protecteur,  en  attendant  qu'il  épou- 
sât celle  de  M"®  du  Barry,  dont  les  intérêts  étaient  différents, 
ce  fut  moins  par  dévouement  aux  jésuites  que  par  antipathie 
pour  leurs  adversaires  communs,  les  Parlements,  dont  la  vic- 
toire inattendue  devait  nécessairement  surexciter  l'orgueil  et 
augmenter  les  prétentions. 

C'était  en  effet  un  immense  avantage  pour  ces  compagnies 

(')  On  ne  récusera  pas,  sans  doute,  le  témoignage  de  d'Alembert.  Ses  lettres  à 
Voltaire  des  26  février  et  22  mars  1774  auraient  dû  depuis  longtemps  inspirer  des 
doutes  sur  la  prétendue  complicité  de  d'Aiguillon  et  des  jésuites  : 

«  Cette  canaille,  écrit  d'Alembert  le  26  février,  quoique  coupée  en  mille  mor- 
»  ceaux  par  les  souverains  et  par  le  pape,  cherche  à  se  réunir  et  ne  désespère  pas 
»  d'y  réussir.  11  y  a  actuellement  un  projet  de  les  rétablir  en  France  sous  un  autre 
»  nom..,  LesBroglie  intriguent  actuellementde  toutes  leurs  forces  pour  cet  objet  : 
»  mais  j'espère  qu'ils  trouveront  sur  leur  chemin  le  duc  d'Aiguillon  et  tous  les  hon- 
»  nêtes  gens  du  royaume  dont  le  cri  va  être  universel  ». 

Le  22  mars  :  «  Tout  ce  qu'ilsdésirent,c'estde  s'ouvrir  un  guichet  de  rentrée,  qui 
»  deviendra  bientôt  une  porte  cochère....  Ces  manants  mettraient  plus  que  jamais 
»  le  trouble  dans  l'Etat....  pour  le  roi,  àqui  il  ne  pardonneront  jamais  d'avoir  con- 
»  senti  à  leur  destruction....  pour  les  ministres  les  plus  attachés  au  roi,  comme  le 
')  duc  d'Aiguillon,  qu'ils  feront  repentir,  s'ils  le  peuvent,  d'avoir  consommé  cette 
»  destruction  sous  son  ministère  ». 

{-)  La  dévotion  devait  être  peu  en  honneur  dans  la  société  de  gentilshommes, 
de  militaires  et  de  financiers  dont  il  était  le  plus  souvent  entouré  :  elle  l'était 
moins  encore  dans  le  boudoir  de  M™"  du  Barry.  D'Aiguillon  n'affichait  nul  rigo- 
risme en  ces  matières.  Un  des  hommes  qui  l'ont  le  mieux  connu  personnellement, 
de  Belleval,  nous  raconte  dans  ses  Souveni?'s  d'un  chevau-légev  que  d'Aiguillon 
avait  une  peine  extrême  à  se  décider  à  lire  l'office  du  Saint-Esprit,  et  qu'il  le  citait 
volontiers  comme  type  de  chose  ennuyeuse.  Ce  sont  choses  que  les  dévots  pensent 
peut-être,  mais  qu'ils  se  gardent  bien  de  dire. 

(')  Journal  du  commandement,  111,  41. 


17G  LA    BHKTACNK    ET    LK    L)IC    d'aIGI  ILLON 

aiuhicicuses  que  d'avoir  abattu  uu  ennemi  séculaire  et,  la 
veille  encore,  en  apparence  si  redoutable  :  et  cela,  malgré 
le  trône,  dont  les  sympathies  pour  les  jésuites,  quoique  non 
avouées,  s'étaient  suffisamment  manifestées  pour  que  le 
désastre  de  l'ordre  fût  aussi  une  défaite  pour  Louis  XV. 
Uien  ne  sembla  plus  impossible  à  leur  hardiesse,  rien  ne  fut 
plus  trop  haut  pour  l'ambition  de  leurs  chefs.  M.  de  la  Cha- 
lotais  ne  devint  pas  seulement  par  ses  comptes-rendus  un 
objet  d'admiration  pour  tout  le  parti  philosophique  :  leur 
succès  fit  de  lui  un  personnage  politique,  un  chef  de  parti, 
en  relations  avec  les  cercles  de  la  capitale,  en  relations  avec 
le  plus  influent  des  ministres,  son  allié  dans  la  campagne 
entreprise,  son  appui,  en  attendant  qu'il  devînt  peut-être  un 
jour  son  collègue.  Sa  tôle  vaniteuse  fut  entièrement  grisée 
par  le  vin  capiteux  de  la  gloire  (').  M.  de  la  Chalotais  se 
persuada  facilement  que  tout  en  Bretagne,  intendant,  Etats, 
Parlement,  commandant,  devait  marcher  à  sa  guise.  Il  n'avait 
été  jusque-là  qu'embarrassant  :  les  événements  de  1762  le 
rendirent  redoutable.  11  devint  une  puissance,  et  comme  il  y 
avait  alors  en  Bretagne  un  commandant  très  actif,  très  entre- 
prenant, très  autoritaire,  très  décidé  à  ne  pas  tolérer  d'em- 
piétement sur  ses  droits  et  à  conserver  entre  ses  mains  la 
réalité  du  pouvoir  administratif,  il  devait  fatalement  arriver 
que  la  province  devint  rapidement  trop  petite  pour  contenir 
deux  hommes  comme  eux. 

Jusque-là,  aucun  choc  n'avait  encore  eu  lieu  entre  le  com- 
mandant et  le  procureur  général  ;  et  d'Aiguillon,  avec  une 
patience  et  un  empire  sur  lui-même  bien  difficiles  à  concilier 

(';  Sénac  deiNleilhan  a  bien  faitressoiUr  cette  brusque métamorpliose:  «  Gemagis- 
»  trat,  dit-ii,  vint  à  Paris  (il  s'agit  sans  doute  du  voyage  de  1763-17G4)  pour  jouir  de 
»  sa  renommée.  Il  y  fut  accueilli  avec  transport  par  les  gens  de  lettres,  le  parti 
11  encyclopédiste  et  celui  des  économistes.  Les  artistes  se  dùsputèrenl  à  qui  ferait 
»  son  buste,  son  portrait,  sa  gravure.  La  tête  de  M.  de  la  Chalotais,  qui  n'était  pas 
»  très  bonne,  tourna,  et  il  revint  dans  sa  province  ivre  d'amour-propre.  Il  ne  tint 
»  plus  aucune  mesure  dans  ses  propos.  »  —  L'orgueil  de  M.  de  la  Chalotais  s'étale 
naïvement  dans  plus  d'un  passage  de  ses  Mémoires.  «  J'avais  donné  dans  un 
11  réquisitoire  du  4  août  17G4  un  essai  sur  les  matières  de  finance  concernant  la 
»  libre  exportation  des  grains,  et  cet  essai  avait  déplu  à  de  cevlaines  ijens  pour 
<>  avoireu  le  funeste  avanluf/e  de  trop  plaire  au  public...  .l'espère  rendre  un  compte 
»  des  (Inauces  aussi  simple,  aussi  clair,  que  je  l'ai  rendu  des  constitutions  des 
i>  jésuites,  et  mettre  le  public  au  fait  d'une  matière  qu'on  a  cherché  depuis  long- 
•1  temps  à  embrouiller  et  à  obscurcir.  Je  me  flatte  de  mettre  tout  le  monde  en  état 
I)  de  juger  facilement  des  opérations  de  finances  ». 


RUPTURE    DE    d'aiguillon    ËT    DE    LA    CHALOTAIS  17? 

avec  le  tempérament  irritable  et  passionné  qu'on  lui  attribue 
le  plus  souvent  ('),  n'avait  confié  qu'à  quelques  lettres  parti- 
culières à  Saint-Florentin  ou  aux  contrôleurs  généraux  ses 
griefs  contre  les  intentions  douteuses  de  M.  de  la  Chalotais 
et  son  antipathie  contre  le  caractère  intrigant  du  procureur 
général.  Venu  en  Bretagne  pour  ainsi  dire  sous  ses  auspices, 
recommandé  spécialement  à  lui  par  sa  mère,  dont  les  ami- 
tiés étaient  surtout  du  côté  des  gens  de  lettres  et  des  philoso- 
phes, ayant  fait  sous  sa  direction  son  apprentissage  adminis- 
tratif (^),  il  s'en  était  affranchi  peu  à  peu  sans  éclat  fâcheux 
et  sans  aucune  de  ces  explications  orageuses  qui  laissent  de 
part  et  d'autre  des  ressentiments  ineffaçables.  Il  y  avait  déjà 
longtemps  que  d'Aiguillon  avait  conçu  pour  M.  de  la  Chalo- 
tais des  sentiments  de  défiance  et  de  répulsion  —  très  anté- 
rieurs, il  importe  de  le  remarquer,  à  l'affaire  des  jésuites  et 
sur  lesquels  le  sort  de  ces  moines  n'eut  aucune  influence  — 
sans  que  la  bonne  entente  entre  eux  semblât  encore  avoir 
subi  aucune  atteinte;  et  l'on  connaît  des  lettres  écrites  par 
M.  de  la  Chalotais  au  duc  d'Aiguillon  à  la  fin  de  1759,  dont 
les  termes  pleins  de  bienveillance  ne  s'expliqueraient  pas  si  un 
conflit  grave  s'était  produit  (^).  Mais  les  choses  devaient  natu- 
rellement changer  avec  l'importance  toute  nouvel  le  acquise  avec 
M.  de  la  Chalotais.  Il  ne  lui  fut  plus  possible  de  se  résigner 
à  n'être  plus  consulté,    et  il  conçut  naturellement  des  senti- 

(')  «  Si  son  orgueil  est  blessé  de  quelque  manière  que  ce  soit,  disait  de  lui  sa 
»  cousine,  la  comtesse  d'Egmont,  tout  est  perdu  sans  ressources...  L'ami  le  plus 
»  tendre  qui  par  intérêt  pour  sa  gloire  lui  représenterait  quelque  chose  contre  son 
X  opinion,  dès  cet  instant  lui  devient  suspect.  »  (Comtesse  d'Armaillé,  La  comtesse 
d'Egmont). 

(2)  La  Chalotais  dans  ses  Mémoires,  d'Aiguillon  dans  son  .lournal,  se  rencontrent 
pour  attester  le  lait,  qui  peut  donc  être  regardé  comme  tout  à  fait  avéré.  «  Le 
commandant,  jeune  encore,  voulait  l)ien  le  consulter  plutôt  par  prudence  que  par 
besoin.  »  (Journal,  III,  29), 

(3)  «  Mon  très  honoré  et  très  respectable  duc,  écrit  M.  de  la  Chalotais  le  19  nov. 
»  1759  (A.  N.,  H.  64(P),  je  suis  fort  aise  de  faire  ce  que  vous  désirez  pour  le  sieur  Col- 
»  lobert...  Vous  êtes  maintenant  occupé  de  grandes  affaires,  notre  escadre  de  Brest 
»  étant  allée  vous  joindre.  .  Nous  attendons  avec  impatience  des  nouvelles  d'une 
»  affaire  dont  dépend  le  sort  de  la  France.  Je  suis  avec  le  plus  parfait  attachement 
»  et  un  profond  respect,  mon  très  honoré  et  très  respectable  duc,  votre  très  humble 
»  et  très  obéissant  serviteur.  » 

M.  de  la  Chalotais  a  d'ailleurs  été  le  premier  à  proclamer  très  haut  —  et  il  avait 
intérêt  à  le  faire,  puisqu'il  voulait  établir  que  l'affaire  des  jésuites  avait  été  la  cause 
unique  de  la  rupture  —  que  jusqu'en  1762  il  n'avait  eu  pour  d'Aiguillon,  pour  sa 
femme  et  pour  sa  mère  qu'un  respectueux  attachement.  »  (Procès,  II,  54). 

d'Aiguillon.  1"^ 


178  LA.    IlRETAGNK    KT    LK    DUC    d'aIGUILLOiN 

mcnls  (le  haine  contre  l'homme  coupable  de  lui  faire  obstacle 
et  de  ne  pas  assez  s'eflacer  devant  lui;  de  son  côté  d'Aiguil- 
lon, assez  ombrageux,  déliant,  se  sachant  entouré  d'ennemis, 
porté  par  cai'aclère  h  redouter  leurs  intrigues  et  très  décidé 
à  ne  pas  leur  abandonner  le  terrain  sans  combat,  vit  certai- 
nement avec  inquiétude  les  relations  qui  s'établirent  alors 
entre  le  procureur  général  de  Rennes  et  un  homme  dans 
lequel  il  avait  deviné  le  plus  dangereux  de  ses  adversaires, 
le  duc  de  Choiseul.  Il  chercha  de  plus  en  plus  son  point 
d'appui  dans  le  parti  hostile  aux  parlements  et  aux  philoso- 
phes, s'allia  étroitement  au  Dauphin,  donna  sa  confiance  en 
Bretagne  aux  ennemis  de  La  Chalotais  ('),  à  Versailles  aux 
adversaires  du  premier  ministre,  et  tout  se  trouva  prêt  pour 
une  lutte  implacable. 

Quelle  fut  la  date  exacte,  quelle  fut  la  cause  immédiate  de 
la  rupture?  Faut-il  croire  que  les  remerciements  de  d'Aiguil- 
lon, lors  de  l'envoi  des  fameux  comptes-rendus,  aient  été 
jugés  insuffisants,  ce  qui  n'a  rien  que  de  très  vraisemblable? 
Faut-il  ajouter  foi  à  la  ridicule  histoire  racontée  par  Lin- 
guet  (^)  et  d'après  laquelle  une  puérile  question  d'étiquette 
aurait  été  cause  de  tout  le  mal?  Quelle  que  fût  l'importance  de 

(')  Notamment  au  premier  président,  La  Briffe  d'Amilly,  de  longue  date  brouillé 
avec  M.  de  la  Chalotais,  et  sur  le  compte  duquel  les  appréciations  du  comman- 
dant, très  diverses  jusque  là  (Cf.  p.  57,  note  1)  deviennent,  vers  le  moment  oii 
nous  sommes  arrivés,  beaucoup  plus  favorables  :  «  M.  d'Amilly,  dit  le  Journal  du 
»  commandement  (III,  33)  était  celui  qui  donnait  à  M.  de  la  Chalotais  le  plus  d'om- 
»  brage,  parce  qu'il  croyait  avoir  tout  à  craindre  du  caractère  franc  el  loyal  de  ce 
»  magistrat,  qui  avait  pour  d'Aiguillon  un  attachement  sincère,  fondé  sur  l'amour  du 
»  bien  public,  et  dégagé  des  motifs  personnels  qui  faisaient  agir  M.  de  la  Chalotais. 
»  Celui-ci  voulait  le  rendre  suspect;  mais  sa  haine  n'était  pas  si  bien  cachée  sons 
»  l'apparence  du  zèle  dont  il  cherchait  à  l'envelopper  que  le  commandant  ne  s'aper- 
»  çùt  qu'on  calomniait  le  premier  président,  dont  la  conduite  était  irrépréhensible. 
»  Le  procureur  général  dut  donc  devenir  lui-môme  l'objet  des  soupçonsqu'il  voulait 
»  faire  naître  contre  un  homme  intègre  comme  l'était  d'Amilly.  »  D'Aiguillon  se  fait 
ici  de  singulières  illusions  sur  le  compte  de  La  Briffe  d'Amilly,  et  il  put  par  la 
suite  s'apercevoir  à  ses  dépens  qu'il  fallait  moins  compter  sur  ce  magistrat.  Ce 
passage  nous  donne  d'ailleurs  une  idée  du  labyrinthe  d'intrigues  qu'était  le  parle- 
ment de  Bretagne  et  du  rôle  parfois  difficile  à  saisir,  mais  certain,  que  les  inimi- 
tiés personnelles  des  magistrats  ont  joué  dans  ces  événements. 

(2)  Annales,  XIII,  81.  Linguet  raconte  qu'eu  1762  La  Chalotais  se  présenta  un  jour 
aux  Elats  en  simarre  (espèce  de  soutane  que  les  magistrats  portaient  chez  eux  mais 
qu'ils  recouvraient  d'un  manteau  quand  ils  sortaient),  que  les  autres  commissaires 
du  roi,  scandalisés,  réclamèrent,  que  d'.\iguillon  s'efforça  en  vain  de  déterminer 
le  procureur  général  h  ne  rien  changer  aux  usages,  que  celui-ci  resia  inflexible,  et 
ne  pardonna  jamais  à  d'Aiguillon  celte  prétendue  insulte  et  ses  exhortations. 


RUPTURE    DK   d'àIGUILLON    ET    DE   LA    CHALOTAIS  l79 

l'étiquette  sous  l'ancien  régime,  ce  serait  vraiment  attribuer 
à  une  cause  minime  des  effets  par  trop  surprenants,  et  le 
Journal  du  commandement  ne  relate  même  pas  cette  anec- 
dote. Le  duc  d'Aiguillon  s'écarta- t-il  de  M^'e  de  Pompadour, 
ou  fut-il  abandonné  par  elle?  Ce  qui  reste  certain,  c'est  que 
vers  1762  les  amours-propres  se  trouvèrent  froissés  et  les 
intérêts  en  conflit;  c'est  que  Choiseul  ayant  lié  décidément 
sa  fortune  à  celle  des  Parlements  et  du  parti  philosophique, 
songea  à  perdre  dans  le  duc  d'Aiguillon  un  rival  tout  désigné 
et  un  successeur  probable  pour  le  jour  où  Louis  XV  viendrait 
à  mourir,  ou  à  se  fatiguer  de  lui  (')  ;  c'est  que  La  Ghalotais  se 
trouva  en  situation  et  en  disposition  de  servir  en  Bretagne 
les  intérêts  de  sa  politique;  c'est  enfin  que  d'Aiguillon,  sen- 
tant bien  le  danger  de  la  situation,  voyant  la  Bretagne  se  divi- 
ser en  factions  irréconciliables,  le  crédit  de  ses  ennemis  gran- 
dir à  la  cour,  les  embarras  de  son  commandement  s'accroître 
journellement,  renouvela  l'offre  de  sa  démission  et  demanda 
à  être  envoyé  à  l'armée  d'Allemagne  ;  mais  une  pareille  com- 
binaison ne  faisait  pas  le  compte  de  ceux  qui  avaient  le  désir 
secret  de  le  compromettre.  Il  lui  fut  répondu  qu'il  était  néces- 
saire en  Bretagne,  et  Choiseul,  qui  excellait  à  déguiser  sous 
des  apparences  de  confiance  et  de  cordialité  des  sentiments 
fort  diû'érents,  parla  de  se  démettre  du  ministère  de  la  guerre 
si  d'Aiguillon  quittait  une  province  qu'il  était  seul  capable  de 
défendre  :  «  Je  vous  avais  bien  prédit,  disait  à  ce  propos  à 
»  d'Aiguillon  une  autre  victime  des  intrigues  de  la  cour,  le 
»  maréchal  d'Estrées,  je  vous  avais  bien  prédit  qu'on  vous 
»  aimerait  mieux  en  Bretagne  qu'à  l'armée  »  (^).  Et  d'Aiguillon 
partit  cette  fois  encore  pour  tenir  cette  assemblée  où  il  était 


{*)  Montbarrey,  quoique  très  favorable  à  Choiseul,  en  convient  (Mémoires,  II, 
49). 

(^)  Journal,  III,  55.  Le  gouvernement  de  province,  promis  à  dWiguiilon  après 
Saint-Cast,  venait  de  lui  être  donné  au  commencement  de  1762  :  c'était  celui  de 
l'Alsace.  On  sait  que  le  gouvernement  n'entraînait  nullement  l'obligation  de  rési- 
dence et  la  conservation  du  commandement  de  la  Bretagne  fut  une  des  conditions 
jointes  à  l'octroi  de  cette  faveur.  «  Le  roi,  écrit  d'Aiguillon  le  7  avril  1762  en 
»  réponse  aux  félicitations  de  la  commission  intermédiaire,  en  me  faisant  la  grâce 
»  de  m'accorder  le  gouvernement  d'Alsace,  y  a  ajouté  celle  de  m'ordonner  expres- 
»  sèment  de  garderie  commandementde  la  province  de  Bretagne,  quoique  je  lui  aie 
»  fait  les  plus  vives  instances  pour  l'engager  à  le  remettre  entre  des  mains  plus 
»  habiles  et  moins  fatiguées  que  les  miennes »  (Arch.  Ille-et  Vil.,  C.  3818), 


180  LA    BRETAONE    ET    LE    DUC    D*AIGUlLLON 

facile  de  prévoir  que  le  moindre  incident  mettrait  aux  prises 
les  factions  furieuses,  et  où  les  prétextes  ne  manquaient  jamais 
pour  exciter  les  haines  contre  l'homme  condamné  par  la  fata- 
lité de  sa  place  à  faire  réussir  les  mesures  vexatoires  et  mala- 
droites que  l'imprudence  du  ministère  multipliait. 


CHAPITRE  IX 

LES     ÉTATS     DE     1762 

Tout  était  réuni  pour  rendre  cette  tenue  particulièrement 
difficile  :  le  procès  des  jésuites  avait  excité,  en  Bretagne 
comme  dans  toute  la  France,  les  passions  les  plus  violentes  : 
la  défiance  et  la  désunion  régnaient  dans  tous  les  cœurs  :  les 
peuples  étaient  épuisés  par  la  longue  durée  de  la  guerre  :  et 
les  exigences  du  gouvernement  allaient  être  particulièrement 
élevées.  Outre  les  impôts  déjà  précédemment  établis,  trois 
vingtièmes,  doublement  et  triplement  de  capitation,  que  d'Ai- 
guillon obtint  à  grand'peine  du  contrôleur  général  l'autori- 
sation de  continuer  à  faire  payer  par  emprunt  et  non  par 
imposition  —  la  méthode  était  déplorable,  mais  c'était  la 
seule  qui  permît  d'espérer  le  succès  de  ces  demandes  —  il 
allait  s'agir  d'obtenir  des  Etats  l'extension  du  sol  pour  livre 
à  tous  les  droits  levés  dans  la  province,  devoirs,  domaine, 
contrôle,  etc.  Le  contrôleur  général  Berlin,  toujours  con- 
vaincu que  les  Etats  auraient  accepté  le  sol  pour  livre  dès  la 
session  précédente  s'ils  avaient  été  menés  avec  plus  de  vigueur 
et  si  d'Aiguillon  n'avait  pas  trop  laissé  voir  son  opinion  per- 
sonnelle dans  la  question,  avait  imposé  au  commandant  cette 
mission  impérative  et  n'avait  pas  caché  son  peu  de  confiance 
dans  son  zèle  et  surtout  dans  sa  fermeté  (').  Les  choses  en 
étaient  venues  à  un  tel  point  que  d'Aiguillon  avait  cru  devoir 
éviter  de  traiter  directement  avec  lui  et  qu'il  avait  eu  recours 
à  l'intermédiaire  du  premier  commis  Mesnard  de  Corni- 
chard  (*).  Il  allait  aussi  falloir  tirer  des  Etats  les  fonds  néces- 
saires pour  la  construction  et  l'équipement  d'un  vaisseau, 
tous  les  corps  constitués   du  royaume  se  taxant  alors  d'en- 

(')  Le  Journal  du  commandement  accuse  Choiseul  d'avoir  perfidement  répété  ou 
inventé  des  propos  de  Bertin  sur  d'Aiguillon  ou  de  d'Aiguillon  sur  Berlin,  de  ma- 
nière à  les  brouiller. 

(*)  Relation  d'une  conversation  de  d'Aiguillon  et  de  Mesnard  (21  mars  1762),  H.  440. 


182  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

thousiasme  pour  la  reconstitution  de  notre  flotte  disparue,  et 
les  obtenir  de  bonne  grâce,  ne  fût-ce  que  pour  éviter  les 
mauvais  propos  que  les  ennemis  du  commandant  à  Versail- 
les se  préparaient  déjà  à  tenir,  annonçant  très  haut  qu'il 
échouerait  là  où  tous  les  autres  commandants  de  province 
réussissaient  facilement.  Enfin,  pour  comble  de  malheur,  d'Ai- 
guillon allait  être  seul  pour  affronter  les  orages  :  Le  Bref, 
malade,  avait  obtenu  la  permission  de  rester  aux  eaux  de 
Bourbon  l'Archambault  et  les  autres  commissaires  du  roi  ne 
comptaient  pas,  ou  bien,  comme  le  procureur  général,  étaient 
précisément  ceux  dont  on  devait  se  défier. 

L'horizon  était  si  sombre  que  le  duc  de  Rohan  avait 
refusé  de  venir  présider  la  noblesse  et  que  tous  les  autres 
barons  de  Bretagne  étant  empêchés  ou  s'abstenant  de  paraî- 
tre à  l'assemblée,  la  noblesse  allait  avoir  à  élire  elle-même 
son  président.  Cette  circonstance  était  fâcheuse  (')  ;  toutefois, 
d'Aiguillon  espérait  pouvoir  en  atténuer  les  plus  graves  incon- 
vénients :  il  avait  son  candidat  et  comptait  sur  son  succès. 
M.  de  Kerguézec  —  car  c'est  de  lui  qu'il  s'agit  —  avait  été, 
dans  les  sessions  précédentes,  un  des  chefs  les  plus  fougueux 
de  l'opposition  et  il  avait  trompé  le  commandant  dans  l'af- 
faire du  rachat  des  domaine  et  contrôle,  mais  d'Aiguillon 
appliquait  instinctivement  et  à  l'avance  la  maxime  qu'un 
jacobin  président  n'est  pas  nécessairement  un  président 
jacobin  :  et  il  avait  d'ailleurs  des  raisons  personnelles  de 
penser  que  M.  de  Kerguézec  ne  se  montrerait  pas  intraita- 
ble (*);  enfin  son  élection  pouvait  jeter  dans  le  bastion  des 

(')  D'Aiguillon  en  explique  les  raisons  dans  une  lettre  du  22  juillet  1762  (II.  350)  : 
«  Un  grand  seigneur  tel  qu'est  ordinairement  un  baron  de  Bretagne...  sera  plus 
»  considéré  et  plus  écoulé  qu'un  simple  gentilhomme  qui  n'aura  d'autre  litre  pour 
»  être  momentanément  au-dessus  de  ses  égaux...  que  leur  choix  qui  ne  sera  jamais 
»  unanime.  Si  ce  grand  seigneur  joint  à  ces  avantages...  celui  d'être  soutenu  par  la 
»  cour,  de  pouvoir  faire  obtenir  des  grâces  à  ceux  qui  lui  sont  dévoués  et  d'entendre 
»  un  peu  les  affaires  de  la  province,  je  suis  très  persuadé  qu'il  gouvernerait  totale- 
0  ment  son  ordreetqu'on  ne  verrait  plus  ce  derniers'abandonner  aux  excès  auxquels 
»  il  ne  se  livre  depuis  quelque  temps  que  parce  qu'il  n'a  ni  respect  ni  estime  pour  son 
»  chef  et  qu'il  n'en  espère  et  n'en  craint  rien  ».  Un  gentilhomme  élu,  au  contraire, 
ne  pouvait  guère  avoir  d'aulorité.  «  Je  pourrai  peut-être  l'empêcher  de  porter  son 
»  ordre  à  des  excès,  mais  je  ne  puis  pas  le  /lutter  de  le  détenninev  a  le  tromper, 
»  et  c'est  tout  ce  que  je  pourrais  lui  demander,  ne  pouvant  pas  exiger  qu'il  prenne 
»  une  autorité  qu'il  ne  peut  avoir  à  aucuns  égards.  » 

(*j  11  écrit  à  Mesnard  le  2  sept.  (H.  351)  :  «  Nous  nous  sommes  abouchés  avant 
»  l'élection  et  nous  avons  pris  ensemble  quelques  petits  arrangements  en  consé- 


ÉTATS    DE    1762  :  PRÉSIDENCE    DE    LA    NOBLESSE  183 

germes  utiles  de  division.  M.  de  Kerguézec  fut  élu  et  il  ne 
semble  pas  qu'il  ait  trompé  les  espérances  du  commandant. 

Les  débuts  furent  heureux,  comme  toujours  (').  Le  vais- 
seau de  cent  canons  fut  offert  au  roi  par  acclamation  dès  le 
premier  jour  (P'  sept.),  quoique  l'usage  fût  de  ne  prendre 
aucune  délibération  le  jour  de  l'ouverture.  Le  lendemain,  le 
don  gratuit  de  trois  millions,  chiffre  normal  en  temps  de 
guerre,  fut  voté  sans  difficulté,  (juoique  l'état  des  négocia- 
tions permit  d'espérer  la  prochaine  conclusion  de  la  paix. 
La  tenue  ne  devait  commencer  à  vrai  dire  que  le  jour  où  se- 
raient présentées  les  demandes  délicates,  vingtième,  capita- 
tion,  sol  pour  livre,  etc.  D'Aiguillon  crut  habile  de  les  faire 
toutes  en  bloc  et  le  13  septembre  il  présenta  ce  gros  morceau 
à  l'assemblée  abasourdie. 

La  communication  fut  reçue  avec  plus  de  stupeur  que  de 
colère.  On  ne  protesta  pas,  mais  on  se  cantonna  dans  une  ré- 
sistance passive  et  invincible.  Inquiet  de  cette  inaction  prolon- 
gée, d'Aiguillon  jugea  nécessaire  d'enjoindre,  le  22  septem- 
bre, au  nom  du  roi,  de  délibérer  dans  les  vingt-quatre  heures 
sur  les  demandes  qui  avaient  été  faites.  Le  calme  fit  place 
alors  à  une  explosion  si  bruyante  qu'au  dire  de  La  Boissière 
«  le  tonnerre  de  Dieu  ne  ne  se  serait  pas  fait  entendre  sur  le 
théâtre.  »  Quelques  jours  se  passèrent  de  la  sorte,  et  quelques 
nuits  aussi,  car  il  y  eut  pernoctation.  On  finit  cependant  par 
obtenir  des  Etats  qu'ils  nommassent  une  commission  pour 
examiner  les  demandes,  et  comme  le  commandant  eut  soin  de 
l'informer  que  dans  le  cas  d'accord  du  sol  pour  livre  le  troi- 
sième vingtième,  soit  850,000  livres,  les  doublement  et  triple- 
ment de  la  capitation,  soit  330,000  livres,  pourraient  être 
fournis  par  emprunt,  que  la  remise  ordinaire  de  100,000 
livres  sur  la  capitation  serait  portée  à  150,000,  la  perspective 
de  ces  concessions  disposa  favorablement  les  esprits.  En  moins 
de  rien,  l'aspect  du  théâtre  changea  du  tout  au  tout.  «  Je  ne 
»  sais,  écrit  La  Boissière  le  29  septembre,  si  aucune  tragédie 

»  quence  desquels  je  lui  ai  donné  beaucoup  de  voix  ».  Ces  mots,  rapprochés  d'un 
aulre  passage  où  d'Aiguillon  nous  apprend  que  M.  de  Kerguézec  n'avait  pas  de 
fortune,  pourraient  donner  beaucoup  k  penser.  Il  est  certain  que  M.  de  Kerguézec 
a  été  soupçonné  par  son  parti,  (Lettre  du  marquis  de  Poulpry  à  La  Clialotais,  Pro- 
cès, I,  235.) 

(•)  Présidents  des  ordres,  l'évèque  de  Rennes  (Desnos),  M.  de  Kerguézec  et 
M.  de  Coniac. 


184  LA    BRETAGNE    ET    LE    hVC    d'aKjLILLÛN 

»  du  grand  Corneille  fournit  un  dénouement  aussi  beau  et  aussi 
»  intéressant  que  celui  dont  M .  le  Duc  nous  donna  le  spectacle.  » 
La  résistance  redevint  vive  et  tumultueuse  lorsque  la  com- 
mission des  demandes  ayant  apporté  son  rapport,  qui  con- 
cluait au  rejet  du  sol  pour  livre,  la  noblesse  empêcha  par 
la  violence  le  prononcé  d'une  délibération  formée  par  les  voix 
du  clergé  et  du  tiers  qui,  contrairement  aux  conclusions  de  la 
commission  accordait  l'imposition  demandée.  Le  mémoire  de 
la  commission  fut  apporté  à  d'Aiguillon,  fort  embarrassé 
pour  y  répondre,  car  il  le  trouvait  jusle  et  impossible  à  réfuter. 
Les  besoins  urgents  de  l'Etat  lui  fournirent  ses  principaux 
arguments,  arguments,  hélas  !  trop  fondés,  mais  qui  touchaient 
peu  la  noblesse  ;  et  il  fut  bientôt  évident  que  son  opposition 
serait  irréductible,  et  que  rien  ne  la  déciderait  à  voter  le  sol 
pour  livre.  Le  seul  moyen  de  l'obtenir  était  donc  de  faire  enre- 
gistrer d'autorité  la  délibération  prise  par  le  clergé  et  le  tiers, 
en  vertu  de  l'ordre  du  24  octobre  1752,  qui  décrétait  la  vali- 
dité des  délibérations  formées  par  deux  ordres  contre  l'avis 
contraire  ou  contre  l'abstention  du  troisième.  Mais  cet  ordre 
formidable,  odieux  à  la  noblesse  dont  il  anéantissait  le  pro- 
cédé ordinaire  d'obstruction,  taxé  par  elle  d'illégal,  de  con- 
traire aux  privilèges  de  la  Bretagne  et  aux  lois  fondamentales 
de  ses  Etats,  était  une  de  ces  mesures  extrêmes  qu'on  n'em- 
ployait jamais  qu'à  contre-cœur.  On  pouvait  craindre  qu'il 
ne  poussât  la  noblesse,  réduite  au  désespoir,  à  quelque  déter- 
mination grave.  La  rédaction  en  outre  en  était  assez  ambi- 
guë pour  laisser  encore  ample  matière  à  chicane;  les  dons  et 
gratifications  y  étaient  exceptés  de  la  catégorie  des  délibéra- 
tions où  la  majorité  de  deux  ordres  contre  un  devait  faire  loi, 
et  la  noblesse  soutenait  que  tous  les  impôts  en  Bretagne 
étant  des  dons  librement  faits  au  souverain,  l'unanimité  des 
ordres  était  indispensable  pour  qu'ils  fussent  régulièrement 
accordés.  D'Aiguillon  lui-même  partageait  jusqu'à  un  certain 
point  cette  manière  de  voir  :  et,  redoutant  les  responsabilités, 
il  priait  avec  instance  le  ministère  de  lui  tracer  minutieuse- 
ment son  rôle  dans  les  diverses  circonstances,  afin  qu'il 
n'eût  rien  à  prendre  sur  lui(').  Aussi  jugea  t-on  nécessaire,  au 
contrôle  général,  de  donner  une  décision  si  précise  qu'il  ne 

(»)  Lettre  du  12  octobre,  H.  351. 


LE    SOL    rOlR    LIVRE  185 

fût  plus  possible  d'élever  aucune  difficulté,  et  on  rendit  le 
fameux  arrêt  du  12  octobre  1762,  cause  de  tant  de  colères  : 

«  Sa  Majesté  veut  et  entend  qu'aussitôt  qu'un  des  ordres 

»  des  dits  Etats  aura  donné  son  avis  sur  quelque  demande  ou 
»  afl'aire  concernant  soit  des  impositions  et  levées  de  deniers, 
»  soit  toute  autre  affaire  de  la  province,  les  deux  autres  ordres 
»  soient  tenus  de  donner  le  leur  dans  les  vingt-quatre  heures, 
»  et  que  dans  le  cas  où  l'un  des  dits  trois  ordres  aurait  été  en 
»  retard  de  donner  le  sien,  ou  l'aurait  donné  contraire  à  l'avis 
»  réuni  des  deux  autres,  la  délibération  soit  et  demeure  formée 
»  par  la  pluralité  de  deux  ordres  contre  un.  »  Il  n'y  avait  en 
somme  d'autre  changement  par  rapport  à  l'ordre  du  24  octo- 
bre 1752  qu'une  rédaction  plus  nette  et  plus  claire,  et  si 
l'ordre  de  1762  anéantissait,  comme  on  l'a  prétendu,  la  cons- 
titution des  Etats,  s'il  détruisait  les  droits  séculaires  de  la 
Bretagne,  on  ne  s'explique  pas  pourquoi  les  prétendus  défen- 
seurs des  privilèges  de  la  province,  ou  plutôt  des  préten- 
tions despotiques  de  la  noblesse,  aient  mené  une  campagne 
si  active  contre  l'arrêt  de  1762,  alors  qu'ils  ne  parlaient  point 
de  l'ordre  à  peu  près  identique  de  1752. 

On  s'explique  plus  mal  encore  que  leur  fureur  se  soit 
tournée  à  ce  propos  contre  d'Aiguillon,  car  s'il  est  vrai  que 
le  commandant,  chargé  malgré  lui  d'une  mission  particu- 
lièrement difficile,  a  représenté  au  contrôleur  général  l'im- 
possibilité de  faire  accepter  ses  impôts  sans  une  décision 
bien  formelle  en  faveur  du  principe  de  la  majorité  de  deux 
ordres  contre  un,  il  est  vrai  également  qu'il  a  cherché  tous 
les  moyens  humainement  possibles  de  rendre  cette  extrémité 
inutile,  et  que  cette  décision  serait  certainement  restée  lettre 
morte  si  les  Etats  avaient  voulu  se  prêter  aux  tempéraments 
qu'il  proposa  avec  une  patience  infatigable.  Au  moment 
même  où  l'ordre  était  rendu,  d'Aiguillon  suggérait  aux  Etats 
un  expédient  analogue  à  celui  qui  avait  été  employé  en 
1760,  à  savoir  le  vote  d'un  fonds  extraordinaire  à  peu  près 
égal  à  ce  qu'aurait  rapporté  le  sol  pour  livre,  mais  sans 
nulle  mention  de  ce  nom  odieux,  même  avec  prière  aux 
commissaires  du  roi  de  retirer  la  demande  du  sol  pour  livre. 
Le  clergé  et  le  tiers  y  adhérèrent,  la  noblesse  s'y  opposa, 
comme  toujours,  mais  elle  se  ravisa  le  lendemain,  et  il  passa 
dans  les  trois  ordres,   malgré  la   vigoureuse  opposition  dç 


186  LA    HRETAdlSE    KT    I.K    DlC    d'aIGUILLON 

M.  de  (î()(;tanscourt,  d'oliVir  un  secours  extraordinaire  de 
100,000  livres  pour  deux  ans,  h  condition  qu'il  ne  fût  plus 
question  du  sol  pour  livre.  Fidèle  c'i  sa  politique  ordinaire  de 
conciliation  et  de  ménag-ement,  d'Aiguillon  ne  demandait, 
pour  s'en  contenter,  qu'un  chiflVe  un  peu  plus  élevé  et  la  sim- 
ple mention  que  cette  otl're  était  faite  en  conséquence  de  la 
déclaration  du  3  février  1700,  atin  de  ne  pas  fournir  un  argu- 
ment aux  résistances  des  autres  pays  d'Etats  ;  il  voulait  aussi 
que  cette  somme  fvit  levée  par  imposition  et  non  par  em- 
prunt ou  par  prélèvement  sur  l'état  de  fonds  (•).  On  dis- 
cutait là-dessus  lorsqu'arriva  à  Rennes  l'ordre  du  12  octobre, 
dont  d'Aiguillon  se  garda  bien  de  faire  usage,  tant  qu'il  resta 
quelque  espoir  de  pouvoir  s'en  passer,  il  eut  soin  seulement 
de  faire  savoir  qu'il  venait  de  recevoir  des  ordres  sévères 
qu'il  ne  pourrait  se  dispenser  de  signifier  si  les  Etats  oppo- 
saient une  trop  longue  résistance  aux  volontés  du  roi.  Il 
réussit  à  obtenir  du  clergé  et  du  tiers,  le  18  octobre,  une 
délibération  portant  qu'il  serait  accordé  au  roi  un  secours 
extraordinaire  de  460,000  1.  par  une  augmentation  sur  les 
droits  appartenant  à  la  province  :  c'était  la  réalité  du  sol 
pour  livre  sans  le  mot  :  le  sol  masqiié,  disait  JM.  de  Coëtans- 
court.  Tout  fut  employé  pour  obtenir  de  la  noblesse  qu'elle 
laissât  son  président  revêtir  cette  délibération  de  sa  signa- 
ture :  de  fougueux  bastionnaires,  MJM.  de  Coëtanscourt,  de 
Bégasson,  étaient  eux-mêmes  d'avis  de  laisser  signer  : 
75  voix  néanmoins  contre  68  se  trouvèrent,  le  19  octobre, 
pour  interdire  à  M.  de  Kerguézec  de  signer  la  délibération 
sur  le  registre  :  la  violence  et  l'intimidation,  la  fraude  peut- 
être  ("^),  avaient  eu  raison  des  quelques  velléités  de  prudence 
qui  s'étaient  produites  un  instant  dans  le  second  ordre  des 
Etats.  D'Aiguillon,  qui  depuis  longtemps  était  sur  le  point 
d'entrer  sur  le  théâtre  et  qui  cherchait  des  prétextes  pour  ne 


(')  Encore  ces  exigences  étaient- elles  moins  les  siennes  que  celles  du  gouverne- 
ment, qui  ne  voulait  pas,  comme  l'écrit  Saint-Florentin  le  18  octobre  (0.  458) 
<i  que  les  Etats  des  autres  provinces  eussent  le  droit  de  représenter  que  leur 
»  oljéissance  prompte  et  entière  ne  leur  procure  pas  plus  d'avantage  que  ceux  de 
>.  Bretagne  n'en  obtiennent  par  leur  résistance  continuelle.  » 

(*)  «  A  ce  scrutin,  écrit  Coniac  (19oct.  H.  351),  il  s'est  passé  des  clioses  infâmes: 
»  des  membres  de  la  noblesse  au  bas  du  théâtre  arrachaient  les  billets  de  consen- 
»  tenient  aux  pauvres  gelililsliommes  peu  instruits  pour  leur  substituer  des  billets 
>)  de  refus.  » 


ORDRK    DIT    12    OCTOBRE    1762  187 

pas  le  faire,  vit  bien  celte  l'ois  qu'il  n'y  avait  plus  à  reculer  : 
il  signifia  l'ordre  royal  (19  oct.)  et  la  délibération  fut  enre- 
gistrée. Pour  la  première  fois  il  s'était  trouvé  impuissant, 
malgré  tous  ses  efforts,  à  obtenir  par  la  persuasion,  par  la 
lassitude,  la  résignation  de  la  noblesse  :  et  il  avait  été  forcé, 
bien  malgré  lui,  de  briser  cette  résistance  opiniâtre  qu'il 
n'avait  pas  pu  fléchir. 

Ce  fut  un  de  ses  principaux  crimes,  aux  yeux  de  la  noblesse 
bre'onne,  que  d'avoir  montré  trop  d'adresse,  pendant  son 
commandement,  pour  faire  réussir  les  demandes  du  roi;  c'en 
fut  un  plus  grave  encore  que  d'avoir  dû  recourir,  pendant 
celte  session  de  1762,  à  des  moyens  différents.  L'ordre  du 
12  octobre  sera  l'attentat  odieux,  l'acte  subversif  entre  tous, 
le  coup  d'Etat  perfidement  prémédité  pour  violer  le  droit 
fondamental  de  la  province,  qui  fournira  à  ses  détracteurs 
un  thème  longtemps  inépuisable.  On  ne  tarira  pas  en  décla- 
mations contre  cet  anéantissement  de  la  plus  indispensable 
de  ses  libertés;  on  criera  à  l'oppression,  à  la  tyrannie;  on 
prétendra  être  sous  le  joug,  du  moment  où  le  clergé  et  le  tiers 
cesseront  d'être  sous  celui  de  la  noblesse,  et  on  n'aura  pas 
d'expressions  assez  fortes  pour  stigmatiser  la  violence  dont 
les  Etats  de  Bretagne  étaient  victimes,  en  étant  replacés  dans 
les  conditions  normales  et  ordinaires  de  tout  corps  délibérant. 
Mais  on  en  jugeait  autrement  dans  le  moment  même  et  on 
appréciait  plus  justement  le  rôle  joué  par  d'Aiguillon  dans 
cette  afiFaire.  «  MM.  les  Commissaires  du  roi,  disaient  les 
»  Etats  dans  un  mémoire  de  protestation  contre  l'ordre  du 
»  12  octobre  rédigé  quelques  jours  après,  ont  été  aussi  touchés 
»  qu'aucun  membre  de  l'assemblée  de  l' obligation  de  faire  enre- 
»  gistrei'  l'ordre  du  roi...  Que  ne  doit-on  pas  attendre  de  leur 
»  bienfaisance  dès  qu'on  leur  aura  présenté  les  motifs  les  plus 
»  pressants  de  nous  accorder  le  retrait  d'un  ordre  qu'ils  nont 
»  fait  paraître  qu'avec  peine  et  à  regret?...  Ils  ne  cherchent 
»  leur  bonheur  et  leur  gloire  que  dans  les  avantages  qu'ils 
»  s'efTorcent  de  nous  procurer....  »  C'était  la  vérité  même  : 
quelque  légitime  qu'il  fût  à  ses  yeux,  l'ordre  du  12  octobre 
n'avait  été  employé  par  d'Aiguillon  qu'à  regret,  sous  la  pres- 
sion de  la  nécessité,  et  ce  n'est  pas  à  lui,  mais  au  ministère, 
qu'incombe  la  responsabilité  et  de  sa  rédaction  et  plus  en- 
core de  la  politique  qui  en  avait  rendu  l'emploi  indispensable. 


188  LA    imETAGNK    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

Les  autres  impositions,  étant  déjà  entrées  dans  les  habitu- 
des, furent  consenties  sans  tous  ces  débats.  On  usa  largement 
d'ailleurs  de  la  faculté  de  les  transformer  en  emprunts.  On 
en  décida,  dans  cette  tenue,  pour  une  somme  énorme,  plus 
de  6  millions  (M-  Or  en  ce  moment  même  la  ferme  des 
devoirs,  portée  dans  le  bail  précédent  à  8  millions,  faillit  ne 
trouver  preneur  qu'à  6,570,000  1.  et  si  elle  fut  enfin  adjugée 
pour  8  millions,  ce  fut  à  cause  de  la  nouvelle  fort  opportune 
de  la  signature  des  préliminaires  de  la  paix  et  plus  encore  à 
cause  de  la  perspective  d'une  indemnité  de  la  part  des  Etats 
et  du  contrôleur  général,  que  d'Aiguillon  fît  luire  aux  yeux  de 
Garville,  l'adjudicataire  du  bail  (^).  On  tenait  par-dessus  tout 
à  ce  que  les  fermes  parussent  adjugées  au  même  prix,  parce 
que  toute  diminution  aurait  amené  un  discrédit  sensible  et 
compromis  le  succès  des  emprunts.  En  réalité  cette  diminu- 
tion existait,  tant  à  cause  des  indemnités  presque  promises, 
qu'à  cause  de  l'augmentation  des  tarifs  des  devoirs  et  droits 
de  contrôle,  conséquence  du  vote  du  sol  pour  livre,  qui  devait 
donner  environ  230,000  I.  de  plus  par  an;  mais  elle  passait 
inaperçue  et  l'administration  bornait  là  son  ambition. 

Ce  fut  à  propos  de  cette  adjudication  que  se  trouva  posée 
devant  les  Etats  la  question  qui  passionnait  alors  tout  le 
royaume.  Proscrite  en  Bretagne  par  arrêt  du  Parlement  du 
27  mai  1762,  la  Société  des  Jésuites  n'en  conservait  pas 
moins  dans  cette  province  des  partisans  nombreux  et  ardents, 
plus  nombreux  au  dire  de  Duclos  lui-même,  que  n'étaient 
ses  adversaires  (').  La  plupart  des  évêques  de  la  province  leur 

(')            A  savoir,  pour  le  troisième  vingtième,  les  double- 
ment et  triplement  de  la  capilation  ....  Liv,  2,530,000 

Pour  la  construclion  du  vaisseau 1,000,0C0 

Frais  desdils  emprunts 71,300 

Pour  le  déficit  de  l'élal  de  londs  pour  1763-64  .  .  1,799,755 
Et  pour  l'excédent  de  la  dépense  du  casernement 

pendant  les  années  1761-62 634,2-45 

Total  .  ,  .  Liv.  6,035,300 
[^)  Garville  était  un  ami  et  un  admirateur  enthousiaste  du  duc  d'Aiguillon,  qui 
ne  se  montra  pas  ingrat  envers  lui.  Sa  cliaude  recommandation  lui  valut  la  pro- 
messe d'une  place  de  fermier  général,  liertin  n'eut  pas  le  temps  de  tenir  sa  parole 
et  ce  fut  seulement  Terray  qui  réalisa  celte  promesse.  Il  la  garda  jusqu'au  démem- 
brement de  la  ferme,  en  1780,  et  entra  alors  dans  la  régie  des  domaines.  Les  pa- 
piers de  M.  de  Coniac  contiennent  plusieurs  lettres  à  lui  adressées  par  Garville; 
quelques-unes  présentent  de  l'intérêt  pour  les  affaires  de  Bretagne. 
(^)  «  Cette  infortunée  province,  remarque  le  fameux  libelle  intitulé  ;  Lellre  d'un 


Les  états  de  1762  et  les  jésuites  189 

étaient  dévoués  ('),  et  entre  autres  le  frère  du  contrôleur 
général  Berlin,  Févêque  de  Vannes,  qui  ne  se  faisait  pas 
faute  de  dire  assez  haut  que  le  roi  et  ses  ministres  n'atten- 
daient qu'une  démarche  des  Etats  pour  annoncer  le  rétablis- 
sement des  jésuites,  conforme,  au  fond,  à  leur  désir  (-). 
Parmi  les  gentilhommes,  beaucoup  avaient  été  élevés  dans 
les  collèges  de  la  société,  en  avaient  conservé  bon  souvenir, 
et  ne  voulaient  pas  d'autre  éducation  pour  leurs  enfants. 
Quelques-uns  des  boute-feu  ordinaires  de  la  noblesse  étaient 
de  ce  nombre,  par  exemple  M.  de  Goëtanscourt  et  le  cheva- 
lier de  Pontual.  Profiter  de  la  tenue  des  Etats  pour  protester 
contre  les  arrêts  du  Parlement  et  provoquer  le  rappel  des 
jésuites  était  une  idée  fort  naturelle,  qui  se  présenta  à  l'es- 
prit de  bien  des  personnes  soit  dans  la  province,  soit  en 
dehors,  et  d'Aiguillon  reçut  à  ce  propos  diverses  confidences 
et  sollicitations,  dont  quelques-unes  venaient  de  très  haut.  La 
reine  en  écrivit  à  M'""  d'Aiguillon,  à  l'instigation  du  cheva- 
lier de  Pontual  :  et  le  14  octobre,  son  protecteur  attitré,  le 
Dauphin,  adressait  au  duc  la  lettre  suivante  (•^)  : 

"  Ayant  appris.  Monsieur,  que  les  Etats  comptaient  pren- 
»  dre  des  mesures  pour  s'opposer  à  la  ruine  des  collèges  des 
»  jésuites  et  de  leurs  maisons,  que  le  Parlement  vient  de  leur 
M  enlever,  j'espère  que  vous  ne  négligerez  pas  cette  occasion 
»  de  servir  si  utilement  la  religion  et  la  province,  et  que  votre 
»  sagesse  et  votre  expérience  vous  dicteront  toutes  les  démar- 
»  ches  convenables.  Le  vif  intérêt  que  j'y  prends,  fondé  sur 
»  l'utilité  et  l'avantage  de  l'une  et  de  l'autre,  m'engage  bien 
»  volontiers  à  m'adresser  à  vous  en  cette  occasion,  connais- 


»  gentilhomme  breton  à  un  noble  espagnol,  fut  peut-être  celle  qui  fut  la  plus  dé- 
»  vouée  à  la  Société.  Elle  lui  fournit  dans  tous  les  temps  un  très  grand  nombre  de 
»  sujets  de  tous  états  et  de  toutes  conditions;  il  était  peu  de  familles  dans  les  trois 
»  ordres  qui  ne  tinssent  à  ce  corps  par  les  liens  de  la  parenté,  et  ces  liens  resserrè- 
»  rent  ceux  de  l'estime  et  de  la  conliance.  »  La  remarque  est  juste,  et  les  auteurs  de 
libelles  auraient  dû  s'en  souvenir  quand  ils  reprochaient  h  d'Aiguillon  d'avoir  semé 
par  sa  politique  perfide  la  désunion  dans  tous  les  corps  et  dans  toutes  les  familles. 
Cette  désunion  naissait  d'elle-même  du  fait  du  procès  des  jésuites,  qui  donnait  lieu 
dans  chaque  famille  à  de  violents  conflits  d'opinion. 

(I)  Les  évoques  de  Saint-Malo,  de  Sainl-Pol  de  Léon  et  de  Rennes  firent  partie 
de  cette  commission  épiscopale  que  le  roi  réunit  en  décembre  1761  pour  la  con- 
sulter sur  le  compte  des  jésuites,  et  qui  se  prononça  en  leur  faveur. 

(-)  Goniac  au  contrôleur-général,  7  nov.  1762,  H.  352. 

(3)  Citée  dans  le  Journal  du  commandement,  II,  p.  468. 


IDO  LA   BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

»  sanl  toute  votre  prudence  et  combien  vous  méritez  tous  les 
»  sentiments  de  la  plus  parfaite  estime.  » 

La  situation  du  commandant  était  particulièrement  délicate. 
En  se  conformant  aux  désirs  du  Dauphin,  il  était  certain  de 
provoquer  dans  la  province  une  effervescence  extrême  et  pleine 
de  dangers, de  ces  dangers  devant  lesquels  un  gouvernement 
recule  toujours  et  qu'un  fonctionnaire  n'a  jamais  à  s'applaudir 
d'avoir  fait  naître.  A  ce  prix,  la  désunion  môme  des  Etats  et 
du  Parlement  aurait  été  trop  chèrement  achetée.  11  demanda 
des  instructions  à  Saint-Florentin,  et  en  reçut  dans  le  sens  de 
la  plus  exacte  neutralité.  «  Il  me  parait  à  propos,  disait  Saint- 
»  Florentin  dans  une  lettre  particulière  du  24  octobre  (•),  que 
»  vous  en  prétendiez  cause  d'ignorance  et  que  vous  ne  vous 
»  mêliez  de  celte  affaire  en  aucune  façon.  Si  les  Etats  pre- 
»  naient  quelque  délibération,  s'ils  vous  faisaient  quelque 
»  députation  ou  voulaient  vous  remettre  un  mémoire  à  ce 
»  sujet,  je  juge  que  vous  pourriez  vous  dispenser  de  vous 
»  expliquer  et  de  rien  prendre  sur  vous,  en  témoignant  que 
»  vous  ne  pouvez  excéder  les  termes  de  votre  commission... 
»  et  que  l'assemblée  peut  charger  ses  députés  en  cour  de 
»  faire  telles  représentations  qu'elle  avisera,  ou  de  solliciter 
»  l'approbation  des  résolutions  qu'elle  aurait  pu  prendre. 
»  Vous  jugerez  sans  doute  de  votre  prudence  de  laisser  igno- 
))  rer  que  vous  m'ayez  écrit  et  que  je  vous  aie  répondu  sur 
»  cet  article.  » 

D'Aiguillon  aimait  beaucoup  mieux  se  conformer  à  cette 
lettre  qu'ù  la  précédente.  Il  représenta  au  Dauphin  que  sa 
situation  lui  faisait  un  devoir  de  la  neutralité,  que  les  démar- 
ches qu'il  conseillait  seraient  vraisemblablement  inutiles  et 
très  certainement  dangereuses;  le  Dauphin  se  laissa  aisément 
convaincre  (^)  et  renonc^'a  aux  espérances  qu'il  avait  pu  con- 
cevoir de  ce  côté.  Quant  à  d'Aiguillon,  il  mit  toute  sa  politi- 
que à  prévenir  ou  tout  au  moins  à  retarder  le  plus  possible 
toute  motion  relative  aux  jésuites. 

Par  malheur,  les  amis  passionnés  de  la  Société,  sur  les- 
quels il  déclare  qu'il  n'avait  aucun  crédit,  qu'il  ne  voyait 
presque  jamais,  et  auxquels  il  ne    parlait  point,  n'avaient 

(•)  H.  G33. 

(2j  On  le  voil  par  une  lettre  que  le  maréchal  de  Richelieu  écrivait  le  29  oct.  à 
d'Aiguillon. 


LES    ÉTATS    DE    1762    ET    LES    JÉSUITES  191 

pas  les  mêmes  raisons  que  lui  de  redouter  les  tempêtes. 
D'aucuns  même  les  désiraient,  comme  ]\1.  de  Coëtanscourt, 
qui  avait  été  candidat  à  la  présidence  de  la  noblesse,  et  qui 
avait  un  grand  intérêt  personnel  à  ce  que  M.  de  Kerguézec 
ne  réussit  pas  dans  l'exercice  de  son  mandat.  L'adjudication 
du  bail  des  devoirs  allait  leur  fournir  l'occasion  toute  natu- 
relle de  soulever  la  question  des  jésuites. 

Depuis  longtemps,  en  effet,  l'habitude  était  que  l'adjudica- 
taire de  l'impôt  et  billot  de  Bretagne  fût  tenu  de  payer  une 
somme  de  10,000  1.  aux  jésuites  des  collèges  de  La  Flèche  et 
de  Rennes,  où  des  fils  de  gentilshommes  bretons  étaient  éle- 
vés gratuitement.  Cette  année,  les  jésuites  n'existant  plus,  il 
avait  été  mis  à  l'art.  89  des  conditions  du  bail  que  les 
10,000  1.  seraient  payées  <(  à  qui  il  appartiendrait.  »  D'Aiguil- 
lon se  borna  à  observer  que  les  Etats  s'étant  obligés  par  le 
contrat  de  1759  à  payer  cette  somme  à  la  décharge  de  Sa 
Majesté,  il  était  plus  juste  et  plus  naturel  qu'elle  le  fût  doré- 
navant à  qui  Sa  Majesté  ordonnerait,  et  que  s'il  était  vrai, 
comme  d'aucuns  l'affirmaient,  que  sur  ces  10,000  1.,  3,000 
appartinssent  au  collège  de  Rennes  dès  avant  1664,  date  à 
laquelle  les  jésuites  y  avaient  été  appelés,  ils  pouvaient  char- 
ger leurs  députés  en  cour  de  demander  que  ladite  somme  fût 
versée  dorénavant  à  l'économe  du  collège.  On  ne  fit  pas  de 
difficulté  de  modifier  la  rédaction  de  l'art.  89  en  conséquence, 
et  l'incident  allait  être  clos,  lorsque  M.  de  Coëtanscourt  prit 
la  parole  (26  oct.),  fit  un  chaud  éloge  des  jésuites,  une  satire 
amère  des  maîtres  qui  allaient  leur  succéder,  et  proposa 
d'adresser  des  instances  au  roi  pour  le  rétablissement  de  ces 
religieux.  Vivement  applaudi  par  plusieurs  gentilshommes, 
non  moins  vivement  désapprouvé  par  d'autres,  et  vigoureu- 
sement réfuté  par  M.  de  Kerguézec  qui  profita  d'un  moment 
de  silence  pour  faire  voir  l'irrégularité  et  l'indiscrétion  d'une 
proposition  aussi  étrangère  à  l'objet  de  la  convocation  des  Etats, 
ce  discours  jeta  dans  l'assemblée  ou  plutôt  dans  la  noblesse, 
car  le  clergé  et  le  tiers  se  bornèrent  à  rester  paisibles  spec- 
tateurs des  débats,  un  tel  désordre  qu'on  cessa  de  pouvoir 
s'entendre  sur  le  théâtre;  amis  et  ennemis  des  jésuites  s'ani- 
mèrent si  fort  les  uns  contre  les  autres  que  les  présidents 
alarmés  prirent  le  meilleur  parti,  celui  de  lever  la  séance 
brusquement.  Toutefois,  aucune  des  nombreuses  lettres  que 


J02  LA    BRKTAGNE    ET   LE    DUC    d'aiGUILLON 

le  ministère  se  faisait  adresser  pour  cire  mis  au  courant  des 
moindres  incidents  de  séance  ne  parle  d'épées  tirées  et  de 
théAtre  changé  en  champ  de  bataille  (*);  ces  exagérations  ne 
furent  liasardées  que  plus  tard,  lorsqu'il  fallut  à  tout  prix 
faire  croire  que  d'Aiguillon  n'avait  pas  reculé  même  devant 
la  guerre  civile  pour  satisfaire  ses  ressentiments,  et  La  Cha- 
lotais,  qui  les  a  insérées  dans  son  premier  mémoire  ainsi  que 
dans  sa  lettre  à  Saint-Florentin  du  18  juin  1766,  s'est  laissé, 
en  cela,  emporter  par  la  passion,  —  en  même  temps  qu'il  a 
infligé  le  démenti  le  plus  formel,  et  certes  le  plus  doulou- 
reux, venant  d'une  telle  plume,  aux  historiens  bretons  qui 
ont  voulu  représenter  les  anciens  Etals  de  leur  province 
comme  des  assemblées  bien  constituées  et  délibérant  avec 
calme  et  sans  confusion. 

M.  de  la  Ghalotais  a  reconnu  lui-même  dansun  deses inter- 
rogatoires, et  ce  témoignage  est  particulièrement  probant,  que 
d'Aiguillon  observa  ce  jour  là  une  exacte  neutralité  (^).  Telle 
fut  en  effet  son  attitude.  Défendre  de  délibérer  sur  la  propo- 
sition de  M.  Coëtanscourt  aurait  peut-être  été  le  meilleur 
moyen  d'aggraver  la  crise,  en  indisposant  l'assemblée.  Il 
jugea  plus  prudent  de  se  taire  et  de  ne  se  mêler  de  rien,  et 
laissa  au  temps  le  soin  de  calmer  les  passions  déchaînées.  Le 
succès  justifia  cette  politique.  Il  y  eut  encore  le  27  octobre  de 
chaudes  discussions  dans  la  noblesse,  mais  le  feu  s'éteignit 
de  lui-même  le  28,  et  le  calme  fut  rétabli  dans  l'assemblée. 

Cette  paix  n'était  cependant  qu'une  trêve  :  les  amis  de  la 
société  n'étaient  pas  d'humeur  à  laisser  la  session  se  termi- 
ner sans  tenter  un  nouvel  assaut  en  sa  faveur.  Le  19  novem- 
bre, en  effet,  comme  tous  les  fonds  étaient  accordés  et  les 
affaires  de  la  province  à  peu  près  terminées,  un  jeune  gentil- 
homme, M.  delà  Garlaye,  de  caractère  timide,  de  figure  juvé- 
nile, peu  habitué  à  la  parole  et  manifestement  mis  en  avant 
par  quelques  meneurs  (notamment  par  M.  de  Coëtanscourt), 
se  leva,  et  d'une  voix  tremblante  dit  que  les  Etats  paraissaient 
désireux  de  s'occuper   maintenant  d'une  affaire  importante 


(')  M.  de  Robieii,  procureur  général  syndic  des  Etals  de  Bretagne,  écrivait  à 
Coniac,  le  2S  juillet  17G0  (au  moment  où  les  mémoires  de  M.  de  la  Ghalotais 
venaient  d'être  publiés),  qu'il  y  avait  eu  des  huées  à  l'adresse  des  évêques  et  de 
quelques  gentilshommes,  mais  l'ieu  de  plus, 

[-)  l'focès,  II,  p.  55. 


LES    ÉTATS    DE    1762    ET    LES    JÉSUITES  193 

qui  avait  déjà  été  proposée,  mais  non  terminée.  A  peine  eut-il 
prononcé  le  mot  de  jésuites  que  sa  voix  fut  couverte  par  les 
clameurs  partant  des  bancs  de  la  noblesse  et  du  tiers,  des 
Non,  Non!  des  cris  de  Vive  le  roi!  et  de  Domine  salvion  fac 
regem  !  sans  parler  des  mauvais  plaisants  qui  demandaient 
qu'avant  de  délibérer  sur  le  rappel  des  jésuites  on  mit 
d'abord  aux  voix  le  rappel  des  templiers  (').  Au  milieu  du 
tumulte,  MM.  de  Coëtanscourt  et  de  Pontual  formulèrent  la 
proposition  de  charger  les  députés  en  cour  de  demander  à 
Sa  Majesté  qu'elle  remit  les  jésuites  en  possession  de  leurs 
collèges  dans  la  province,  et  l'évêque  de  Rennes  s'écria  que 
son  ordre  demandait  les  chambres  pour  délibérer  sur  cette 
motion.  Fut-il  entendu  au  milieu  du  tapage  ?  Lui-même  con- 
vint tout  le  premier  que  cela  était  presque  impossible.  Tou- 
jours est-il  qu'il  se  retira  dans  la  chambre  du  clergé,  suivi  de 
tout  son  ordre,  à  l'exception  de  MM.  de  Villeneuve  et  Des- 
fontaines, dociles,  comme  toujours,  à  l'inlluence  du  Parle- 
ment. 

Le  règlement  exigeait,  dès  lors,  que  le  tiers  se  retirât  aussi 
dans  sa  chambre  et  que  chaque  ordre  délibérât  à  part  sur  la 
proposition.  C'était  bien  ce  sur  quoi  avaient  compté  les  parti- 
sans de  la  société.  L'heure  était  matinale,  la  séance  avait  été 
ouverte  dès  dix  heures,  plus  tôt  que  d'habitude,  et  beaucoup 
de  gentilshommes  gagnés  au  Parlement  n'étaient  pas  encore 
arrivés.  Rien  n'était  à  attendre  du  côté  du  tiers,  où  dominait 
l'influence  d'officiers  de  justice  dépendant  du  Parlement;  mais 
on  pouvait  espérer,  à  la  condition  d'aller  vite,  trouver  une 
majorité  sur  les  bancs  de  la  noblesse  encore  peu  garnis,  et 
enlever  la  délibération  par  les  voix  des  deux  premiers  ordres 
contre  l'opposition  du  troisième.  Si  d'Aiguillon  avait  été  de 
connivence,  s'il  avait  réellement  voulu  surprendre  un  vote 
favorable  aux  jésuites,  la  tactique  la  plus  élémentaire  lui 
aurait  commandé  de  faire  délibérer  les  ordres  dans  le  plus 
bref  délai. 

Or  ce  n'est  pas  ce  qui  eut  lieu,  puisque  pendant  la  plus 
grande  partie  de  la  journée  d'Aiguillon,  quoique  prévenu 
de  l'incident  dès  onze  heures  (^),  s'abstint  entièrement  d'in- 


(')  Conlac  au  contrôleur  général,  10  nov.,  H.  352. 
{^)  Lettre  de  d'Aiguillon,  sans  date,  H.  633. 

d'Aïuuili.un.  '^^ 


194  LA    imi-.TAdNK    ET    LE    DlC    r)\M(U  ILLON 

tervenir.  Pendant  ce  temps,  le  tiers,  devinant  aisément  le 
piège  qui  lui  était  tendu,  se  refusa  obstinément  à  se  rendre 
dans  sa  chambre,  répondant  aux  sommations  que  le  clergé 
lui  faisait  de  quitter  le  théâtre,  tantôt  qu'il  n'avait  pas  entendu 
renonciation  de  l'évèque  de  Rennes,  tantôt  que  le  clergé 
n'avait  pas  le  droit  de  remettre  en  question  une  affaire  déjà 
discutée  et  hors  de  la  compétence  de  l'assemblée  :  invariable 
seulement  sur  un  point,  à  savoir  qu'il  ne  désemparerait  pas 
du  théâtre,  dût-il  y  pernocter.  Quant  à  la  noblesse,  elle  avait 
envoyé  chercher  en  toute  hâte  ceux  de  ses  membres  qui  étaient 
attachés  au  parti  parlementaire,  si  bien  que  la  majorité  dans 
cet  ordre,  à  supposer  qu'elle  eût  été  douteuse  au  début,  ne 
l'était  plus  dès  les  premières  heures  de  la  journée  et  que,  quel- 
ques défections  aidant,  sur  cent  quatre-vingts  gentilshommes 
il  ne  s'en  trouva  que  vingt  pour  être  d'avis  de  délibérer  sur 
la  proposition  de  l'évèque  de  Rennes.  Ce  fut  vers  ce  moment 
(et  il  était  alors  trois  heures)  que  d'Aiguillon,  qui  recevait  à 
tout  instant  des  plaintes  de  la  part  du  clergé  sur  le  refus  du 
tiers  de  se  rendre  dans  sa  chambre  et  des  plaintes  de  la  part 
du  tiers  sur  l'illégalité  de  la  retraite  du  clergé,  se  décida  à 
intervenir  non  dans  l'intérêt  des  jésuites  mais  dans  l'intérêt 
du  règlement  —  de  ce  règlement  dont  la  stricte  observation 
était  la  seule  chance,  pour  les  commissaires  du  roi,  de  faire 
réussir  les  demandes  dont  ils  étaient  chargés.  Il  fit  dire  à 
M.  de  Goniac,  président  du  tiers,  que  son  ordre  devait  se 
rendre  dans  sa  chambre  poury  prendre  telle  délibération  que 
bon  lui  semblerait,  aucune  même  s'il  voulait,  mais  que  le 
règlement  de  1687  à  cet  égard  était  formel.  M.  de  Coniac 
obéit,  mais  son  ordre,  retenu  sur  le  théâtre  par  la  crainte  du 
Parlement  et  de  la  noblesse,  refusa  de  l'y  suivre.  D'Aiguillon 
fit  appeler  deux  députés  du  tiers,  le  sénéchal  de  Lamballe 
et  le  maire  de  Nantes,  les  semonça  fortement,  et  les  chargea 
de  réitérer  à  leur  ordre  l'injonction  de  quitter  le  théâtre.  Cette 
fois  le  tiers  obéit;  entre  temps,  le  duc  faisait  les  instances  les 
plus  vives  auprès  du  clergé  pour  le  détourner  de  sa  tenta- 
tive, lui  montrant  que  l'échec  en  était  assuré,  que  le  succès 
même  en  serait  inutile,  qu'à  supposer,  par  impossible,  que 
les  Etats  prissent  une  délibération  favorable  aux  jésuites,  elle 
ne  servirait  qu'à  faire  naître  entre  les  Etats  et  le  Parlement 
une  guerre   d'un  nouveau  genre  et  dont  la  province  serait 


LES    ÉTATS    DE    1?62    ET   LES   JÉSUITES  195 

victime.  Ces  arguments  étaient  irréfutables  ;  le  clerg-é  con- 
vaincu rentra  sur  le  théâtre  sans  avoir  pris  aucune  délibéra- 
tion, le  tiers  l'y  suivit  sans  en  avoir  pris  davantage,  l'évêque 
de  Rennes  ajourna  les  Etats  au  lendemain,  et  il  fut  convenu 
que  rien  ne  serait  mis  sur  le  registre  de  ce  qui  s'était  passé 
dans  cette  journée,  une  des  plus  agitées  que  l'on  eût  vues 
depuis  longtemps  dans  cette  turbulente  assemblée. 

Tels  furent,  d'après  les  seuls  documents  qui  soient  dignes 
de  foi,  c'est-à-dire  d'après  les  lettres  écrites  à  Versailles  par 
les  divers  correspondants  du  ministère  aussitôt  après  l'évé- 
nement ('),  lettres  qui  se  complètent  et  se  contrôlent  mutuel- 
lement, les  incidents  de  cette  journée  célèbre,  dont  l'histoire 
travestie  et  défigurée  par  la  suite  contribua,  plus  que  toute 
autre  chose,  à  accréditer  la  légende  que  le  duc  aurait  tout  mis 
en  œuvre  pour  surprendre  aux  Etats  un  vote  en  faveur  de  la 
société,  et  que  ses  projets  perfides  n'auraient  échoué  que  par 
la  fermeté  de  la  noblesse  et  du  tiers.  La  vérité  est  qu'il  ob- 
serva, dans  la  circonstance,  la  neutralité  que  sa  situation  lui 
imposait  et  dont  les  recommandations  ministérielles  lui  fai- 
saient par  surcroit  un  devoir,  et  que  l'affaire  fut  suscitée  mal- 
gré lui  par  quelques  enfants  perdus  du  parti,  à  l'insu  ou  mal- 
gré le  désaveu  des  personnes  les  plus  autorisées  parmi  celles 
qui  tenaient  aux  jésuites  (-).  S'il  eût  été  de  connivence,  il  n'eût 
pas  laissé  perdre  le  19  novembre  un  temps  précieux  :  il  n'eût 
pas  laissé  se  produire  une  proposition  aussi  grave  que  celle 
de  M.  de  la  Garlaye  sans  avoir  bien  préparé  le  terrain  à 
l'avance  et  fait  agir  dans  le  tiers  les  influences  dont  il  pouvait 

(')  Notamment  la  lettre  de  La  Boissière,  21  nov.,  H.  351  ;  celle  de  M.  de  Gonlac, 
du  21  nov.,  H.  352.  A  en  croire  môme  La  Boissière,  les  partisans  des  jésuites 
n'auraient  jamais  disposé  dans  la  noblesse  que  d'une  très  faible  minorité,  11  oublie 
trop  peut-être  que  dans  une  pareille  question  il  importait  de  distinguer  entre  les 
opinions  et  la  manifestation  desdites  opinions,  et  que  la  peur  de  déplaire  au  Parle- 
ment entraînait  h.  vociférer  contre  les  jésuites  bien  des  gens  qui,  dans  un  scrutin 
secret,  étaient  prêts  à  leur  donner  leurs  voix.  Nous  avons  consulté  également,  en 
les  contrôlant  de  près,  le  récit  que  d'Aiguillon  a  donné  de  ces  incidents,  à  une 
date  non  indiquée  (H.  633),  et  ce  qu'en  disent  Linguet  et  le  Journal  du  comman- 
dement. Linguet  défiait  les  ennemis  les  plus  acharnés  du  duc  de  démentir  un  seul 
mot  de  ce  qu'il  a  avancé  à  cet  égard,  et  il  est  très  digne  de  remarque  que  les  au- 
teurs de  la  réponse  des  Etats  au  grand  Mémoire  n'ont  pas  osé  relever  le  défi  :  les 
quelques  lignes  qu'ils  consacrent  à  l'affaire  des  jésuites  aux  Etats  de  1762  sont 
d'une  grande  insignifiance  et  ne  contredisent  pas,  en  effet,  un  seul  mot  des  allé- 
gations de  Linguet. 

(-)  Lettre  de  Coniac,  21  nov.,  H.  352. 


196  I.A    BRETAGNE    ET    LE    t)UC    d'aIGUILLON 

disposer;  il  n'eût  pas  surtout,  au  début  de  la  session,  favorisé 
la  candidature  d'un  homme  connu  par  ses  attaches  parlemen- 
taires, comme  M.  de  Kerguézec. 

Le  seul  résultat  de  cette  tentative  inopportune  fut  de  four- 
nir aux  passions  des  ennemis  des  jésuites  un  nouveau  pré- 
texte ou  un  nouvel  aliment.  M.  de  la  Ghalotais  surtout  fit 
grand  bruit  de  cette  affaire.  Il  affecta  de  ces  menées  une  ter- 
reur qu'elles  ne  méritaient  pas,  et,  conformément  à  la  tacti- 
que invariable  en  pareil  cas,  il  accusa  ceux  qui  ne  les  parta- 
geaient point  d'être  eux-mêmes  gagnés  aux  jésuites;  il  en 
écrivit  au  duc  de  Choiseul  (*),  et  cette  lettre,  qui  ne  pouvait 
être  évidemment  qu'un  réquisitoire  contre  d'Aiguillon,  était 
une  démarche  singulièrement  grave,  car  elle  pouvait  fournir 
au  ministre  des  armes  contre  le  commandant,  et  c'est  bien 
ainsi  que  d'Aiguillon  en  jugea.  Il  prononça  au  Parlement  un 
réquisitoire  fulminant  contre  les  jésuites  et  leurs  amis  : 
u  Toute  la  province,  dit-il,  est  témoin  des  cabales  que  des 
»  personnes  mal  intentionnées  ou  séduites,  sous  ombre  de  dé- 
»  votion,  ont  formées  dans  cette  ville  afin  d'engager  les  Etats 
»  de  cette  province  àdemander  le  rappel  des  jésuites....  Pro- 
»  messes,  menaces,  abus  de  la  religion  et  des  noms  les  plus 
))  respectables,  billets  semés,  listes  et  catalogues  de  voix  men- 
»  diés,  fausses  nouvelles  répandues,  assemblées  de  jour  et  de 
»  nuit,  calomnies  contre  les  nouveaux  maîtres  des  collèges, 
»  tout  a  été  employé  par  le  fanatisme  pour  séduire  et  pour 
»  corrompre...  Il  y  a,  dit-on,  plus  de  cinquante  de  ces  clercs 


(•)  Les  termes  dont  M.  de  la  Ghalotais  se  sert  dans  son  premier  mémoire  pour 
raconter  cette  affaire  méritent  d'être  pesés  avec  soin  :  «  M.  d'Aiguillon  favorisa 
»  d'abord  par  dessous  main,  puis  très  hautement,  la  faction  du  président  de  l'E- 

»  glise J'eus  peur,  je  l'avoue,  d'une  surprise  et  de  la  guerre  civile  qu'une 

»  pareille  démarche  pouvait  attirer  dans  le  royaume  même...  J'avais  fait  de  temps 
»  eti  temps  quelques  représentations  à  ce  sujet  à  M.  d'Ai(/uillon  qui,  suivant  sa 
»  méthode  ordinaire  de  juf/er  de  ce  qui  est  contraire  à  son  avis,  les  avait  trouvées 

»  absurdes.  Je  pris  donc  le  parti  d'écrire  à  M.  le  duc  de  Choiseul il  me  répon- 

»  dit  que  mes  craintes  étaient  bien  fondées  et  qu'il  croyait  les  mêmes  choses  que 
»  moi...  M.  d'Aiguillon  eut  connaissance  de  mes  lettres,  il  dit  que  j'avais  voulu  le 
»  perdre,  et  que  je  pouvais  compter  que  tôt  ou  tard  il  me  perdrait.  Voilà  l'origine 
»  du  crime  de  lèse-majesté  dans  la  haine  que  M.  d'Aiguillon  conçut  alors  contre 
»  moi.  Pour  me  noircir,  il  se  joignit  plus  particulièrement  à  mes  ennemis  déclarés 
»  avec  lesquels  il  s'était  déjà  uni  par  je  ne  sais  quels  motifs  ».  Il  résulte  donc  du 
propre  aveu  de  M.  de  la  Ghalotais  que  c'aurait  été  seulement  lorsqu'il  se  serait 
vu  attaqué  et  dans  la  nécessité  de  se  défendre  que  d'Aiguillon  aurait  fait  jouer 
contre  lui  tous  les  ressorts  de  sa  politique. 


NOUVEL    ARRÊT    DU    PARLE3IENT    CONTRE    LES    JÉSUITES  197 

»  dissous  dans  celte  ville  qui  par  eux  ou  leurs  émissaires 
»  fomentent  des  ligues  sous  prétexte  de  religion  :1a  cour,  pré- 
»  venue  de  ces  manœuvres,  avait  chargé  dès  le  13  novembre 
»  dernier  le  ministère  public  de  s'en  informer  et  de  lui  en  ren- 
»  dre  compte;  quoique  très  instruit  dès  lors  ('),  il  avait  cru 
»  qu'il  était  plus  prudent  de  diflerer  le  compte  qu'il  devait 
»  rendre,  parce  que  des  fanatiques,  accoutumés  à  tout  rappe- 
»  1er  à  leur  intérêt,  n'eussent  pas  manqué  de  dire,  pour  exciter 
»  le  trouble  et  la  dissension,  que  par  là  on  avait  empoché  le 

»  vœu  de  la  nation  de  se  déclarer La  sagesse  des  Etats  a 

»  détourné  le  mal...  mais  il  n'est  pas  moins  nécessaire  de  pré- 
»  venir  la  cause  et  les  suites  de  ces  cabales  en  suivant  l'exemple 
»  du  Parlement  de  Paris...  »  Arrêt  en  conséquence  fut  rendu  le 
27  novembre  défendant  à  toutes  personnes  de  proposer  en 
aucun  temps  ni  aucune  occasion  le  rétablissement  des  jésuites, 
sous  peine  d'être  poursuivies  extraordinairement,  de  tenir  des 
assemblées  illicites,  d'exciter  les  esprits  contre  les  magistrats 
et  contre  l'autorité  de  la  chose  jugée  et  d'apporter  du  trouble 
et  de  la  division  dans  l'Etat  :  arrêt  qui  selon  M.  de  la  Chalo- 
tais  porta  à  son  paroxysme  la  rage  du  duc  d'Aiguillon.  Saint- 
Simon  raconte  comment  à  la  fm  du  règne  de  Louis  XIV  la 
seule  accusation  de  jansénisme  suffisait  pour  perdre  un 
homme.  Le  fanatisme  était  le  même  en  1762,  à  cette  diffé- 
rence près  que  le  crime  inexpiable  entre  tous  était  mainte- 
nant d'aimer  ou  de  ne  pas  assez  haïr  la  Société  de  Jésus, 
et  qu'on  était  flétri  du  nom  de  jésuite,  dès  qu'on  ne  se  mon- 
trait pas  plus  anti-jésuite  que  M.  de  la  Ghalotais. 

L'affaire  des  jésuites  fut  le  dernier  incident  grave  de  la 
session.  Les  Etats  se  séparèrent  huit  jours  après,  le  26  novem- 
bre. La  veille,  ils  avaient  prouvé  que  malgré  le  sol  pour  livre 
et  l'ordre  du  12  octobre  d'Aiguillon  n'avait  pas  perdu  leur 
affection,  par  une  démarche  dont  celui-ci  fut  particulière- 
ment touché.  Ils  avaient  chargé  leurs  députés  en  cour  de  tenir 

(')  La  phrase  mérite  attention.  L'entreprise  des  amis  des  jésuites  était  donc 
prévue  :  étant  prévue,  elle  cessait  d'être  dangereuse,  car  elle  ne  pouvait  réussir 
que  par  surprise.  On  a  cru,  dans  le  camp  parlementaire,  qu'on  ne  pouvait  que 
gagner  à  la  laisser  se  produire  :  ce  qui  n'empêchait  pas  de  faire  un  crime  à  d'Ai- 
guillon de  ne  pas  l'avoir  arrêtée,  d'en  porter  des  plaintes  au  duc  de  Ghoiseul  et  de 
représenter  à  toute  la  France  le  commandant  de  Bretagne  comme  le  fauteur  de 
ces  religieux.  On  avait  laissé  éclater  l'incendie,  pour  avoir  le  prétexte  de  crier  au 
feu. 


198  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGLILLON 

sur  les  fonts  baptismaux  et  de  nommer  l'enfant  auquel  M'"'  la 
duchesse  d'Aiguillon  devait  prochainement  donner  le  jour,  si 
c'était  un  garçon.  Pareille  démarche  devait  être  renouvelée 
en  17G4  par  plusieurs  membres  de  la  commission  intermé- 
diaire ('),  au  moment  môme  où  le  Parlement  partait  décidé- 
ment en  guerre  contre  le  commandant.  Preuves  d'affection 
qui  consolaient  le  duc  de  bien  des  calomnies  et  de  bien  des 
actes  d'ingratitude,  et  qui  honorent  à  la  fois  ceux  qui  les  don- 
naient et  celui  qui  les  recevait. 

En  dépit  de  ces  marques  de  bon  vouloir,  la  situation  res- 
tait de  plus  en  plus  difficile  pour  l'homme  chargé  de  l'in- 
grate mission  de  faire  accepter  à  cette  province  rétive  les 
exigences  ministérielles.  Trois  mois  ne  s'étaient  pas  écoulés 
depuis  la  clôture  des  Etats  qu'un  nouveau  conflit  se  produisit. 
Un  arrêt  du  conseil  du  7  février  1763,  qui  confirmait  les  élec- 
tions, faites  dans  la  dernière  tenue,  des  membres  de  la  com- 
mission intermédiaire  et  les  qualifiait  de  «  nommés  par  les 
Etats  et  approuvés  par  les  commissaires  de  Sa  Majesté,  »  faillit 
plonger  la  province  dans  le  plus  grave  désordre  et  y  inter- 
rompre le  fonctionnement  de  l'administration. 

Depuis  longtemps  le  gouvernement  voyait  avec  dépit  qu'au 
moment  môme  où  il  pouvait  se  croire  débarrassé  de  la  pré- 
sence importune  des  Etats  de  Bretagne,  ces  Etats  se  survi- 
vaient en  quelque  sorte  à  eux-mêmes  dans  cette  commission 
intermédiaire  qu'on  se  repentit  plus  d'une  fois,  à  l'intendance 
de  Rennes  et  au  contrôle  général,  d'avoir  accordée  à  la  pro- 
vince. Modérés,  tant  que  la  commission  intermédiaire  avait  eu 
à  sa  tête  des  hommes  comme  Bâillon  et  comme  l'évêque  de 
Vauréal,  qui  savaient  à  leur  gré  l'arrêter  ou  la  mettre  en 
mouvement,  ces  regrets  étaient  devenus  beaucoup  plus  vifs 
depuis  que,  les  progrès  de  l'esprit  d'opposition  aidant,  la 
composition  de  la  commission  était  devenue  tout  autre  et  son 
esprit  moins  traitable.  Dès  1754,  les  Etats  avaient  affecté  d'y 
faire  entrer  quelques-uns  des  exilés  de  1752,  donc  les  têtes 
les  plus  chaudes  de  l'assemblée.  En  1757,  d'Aiguillon  se  plai- 
gnait déjà  que  l'élection  fût  entachée  de  toute  sorte  d'indé- 
cences et  d'irrégularités,  et  que  la  brigue  et  la  cabale  eussent 


(')  Elle  ne  devait  jamais  avoir  son  exécution.  M™^  d'Aiguillon  accoucha  en  1762 
d'un  enfant  mort,  et  en  1764  dune  fille. 


LNNOVATION    DANS    LA"  COMMISSION    INTERMÉDIAIRE  199 

enlevé  l^eaucoup  de  choix  (').  La  situation  ne  fit  que  s'aggraver 
lorsque  Vauréal  et  Bâillon  eurent  quitté  la  province.  Le  dé- 
sordre se  mit  dans  la  commission,  les  rôles  cessèrent  d'être 
faits  à  temps,  et  M.  de  la  Boissière  fit  entendre  les  plaintes 
les  plus  vives.  En  1760,  les  Etats  firent  sortir  de  la  commis- 
sion deux  membres  zélés  pour  le  service  du  roi,  l'abbé  de 
Brilhac  et  le  baron  de  Pontual,  et  y  nommèrent  au  contraire 
deux  bastionnaires  fougueux,  MM.  des  Nétumières  et  de  Bégas- 
son  la  Lardais.  Le  roi  raya  ces  deux  gentilshommes,  mais  sur 
les  observations  de  Le  Bret  et  de  d'Aiguillon,  épouvantés  des 
suites  qu'aurait  nécessairement  ce  petit  coup  d'Etat,  l'arrêt 
fut  retiré  C^).  Toutefois  parmi  les  instructions  relatives  à  la 
tenue  de  1762  avait  été  mis  un  article  prescrivant  que  la  liste 
des  élus  fût  dorénavant  soumise  à  l'acceptation  du  roi,  et 
d'Aiguillon  avait  dû,  fort  malgré  lui,  se  charger  de  cette 
mission  compromettante,  qui  menait  tout  droit  à  un  conflit 
avec  les  Etats,  extrêmement  susceptibles  en  pareille  matière. 
Son  esprit  inventif  lui  avait  d'ailleurs  fourni  un  moyen  de 
tourner  la  difficulté.  Laissons-le  raconter  lui-même,  dans  une 
lettre  du  17  novembre  (^),  le  procédé  adroit  auquel  il  eut 
recours. 

«  J'ai  négocié  depuis  quinze  jours  à  ce  sujet  avec  les  prin- 
»  cipaux  membres  de  l'assemblée...  après  bien  des  tentatives 
»  de  ma  part  et  des  variations  de  la  leur,  je  convins  le  13  avec 
»  les  présidents  qu'ils  préviendraient  le  lendemain  les  Etats, 
»  avantde  commencer  le  scrutin,  que  j'avais  chargé  un  de  leurs 
»  procureurs  généraux  syndics  de  leur  en  demander  l'état  aus- 
»  sitôt  qu'il  serait  fini,  pour  me  l'apporter  et  de  leur  défendre 
»  d'en  faire  la  proclamation  avant  que  je  l'eusse  examiné,  ap- 
»  prouvé  et  renvoyé  ;  que  dans  le  cas  où  ils  n'acquiesceraient 
»  pas  à  cet  arrangement,  ils  seraient  obligés  de  faire  lire  et 
)).  enregistrer  un  ordre  du  roi  portant  établissement  du  nouveau 
»  règlement.  »  L'assemblée  intimidée  et  entre  deux  maux 
choisissant  le  moindre,  laissa  soumettre  au  commandant  la 
liste  de  ses  élus.  «    Les  choix  de   la  noblesse  et  du  clergé 

(')  Lettre  du  18  janv.  1757,  II.  459  :  mémoire  de  1772  sur  la  commission  inter- 
médiaire, H. 546. 
(«)  H.  546. 
(9)  H.  546. 


200  LA    llUETAGNE    ET    LE    Dl  C    d'aIGUILLON 

»  m'ayanl  paru  bons  ('),  continue  celui-ci,  je  n'y  lis  aucun 
»  changement.  Le  tiers  ayant  nommé  le  maire  de  Montfort  qui 
»  dans  le  commencement  de  la  tenue  n'a  pas  eu  une  conduite 
»  bien  décidée,  je  pris  prétexte  de  ce  qu'il  n'était  pas  censé 
»  être  domicilié  à  Rennes,  quoiqu'il  le  soit  réellement,  pour  le 
»  rayer,  et  je  fis  ordonner  au  président  du  tiers  de  le  remplacer 
»  sur-Ie-cliamp  (-).  Ce  changement  fait,  je  renvoyai  les  Etats, 
»  et  la  proclamation  des  commissaires  l'ut  faite  dans  la  forme 
»  accoutumée...  Le  droit  du  roi  est  bien  constaté,  et  il  l'a  été 
»  sans  coup  d'autorité,  ni  bouleversement  dans  l'administra- 
»  tion  de  la  province.  »  Le  précédent,  en  effet,  était  créé  :  le 
droit  pour  les  commissaires  du  roi  de  faire  des  radiations  sur 
la  liste  des  élus  pouvait  désormais  être  revendiqué.  D'Aiguil- 
lon ne  voulait  pas  aller  plus  loin,  pour  ne  pas  exaspérer  les 
Etats  et  les  pousser  à  quelque  éclat.  Le  ministère,  toujours 
moins  prudent  et  plus  exigeant,  eut  la  malheureuse  idée  de 
vouloir  proclamer  et  étaler  cette  victoire,  et  voilà  pourquoi 
l'arrêt  du  7  février  fit  suivre  le  nom  des  commissaires  de  la 
mention  toute  nouvelle  :  approuvés  par  les  commissaires  de  Sa 
Majesté. 

Dès  qu'elle  reçut  ce  malencontreux  arrêt,  la  commission 
fit  entendre  les  plaintes  les  plus  vives,  et  multiplia  les  lettres 
au  contrôleur  général,  aux  députés  en  cour,  à  d'Aiguillon, 
qui  était  alors  à  Paris,  pour  réclamer  la  suppression  de  ces 
mots  insolites,  représenter  qu'elle  ne  tenait  pas  ses  pouvoirs 
des  commissaires  du  roi,  mais  des  Etats,  et  qu'elle  ne 
pouvait  pas  permettre  que  le  droit  des  Etats  fût  entamé  (='). 
N'obtenant  pas  satisfaction,  et  restant  sourde  aux  conseils  de 
modération  et  de  prudence  qui  lui  venaient  de  toutes  parts, 
notamment  de  la  députation  en  cour  qui  négociait  alors  avec 
le  contrôleur  général  une  diminution  de  l'impôt  des  milices, 
elle  se  déclara  obligée  de  s'abstenir  de  toutes  fonctions  jus- 
qu'à ce  que  l'arrêt  du  conseil  eût  été  modifié,  et  tint  parole. 
Or  cette  grève  de  la  commission  éclatait  précisément  lorsque 

C)  Cette  appréciation  fait  honneur  à  son  libéralisme,  car  il  y  avait  sur  la  liste 
des  commissaires  de  la  noblesse  (MM.  de  la  Saudrais,  de  CargouiH,  de  la  Cour- 
péan,  d'Andigné,  de  Piré,de  Rosnyvinen)  deux  noms  au  moins  qui  pouvaient  être 
à  bon  droit  suspects  à  l'administration.  M.  de  Bégasson  s'était  désisté,  sur  lavis 
qu'il  avait  reçu  qu'en  cas  de  nomination  sa  radiation  était  certaine. 

(*)  Il  le  fut  par  le  fameux  maire  de  Rennes,  Hévin. 

(3)  Arch.  d'IUe-et-Vil.,  G.  3819. 


EMBARRAS    DE    l'aD.MINISTRATION  201 

les  rôles  des  impositions  abonnées  n'étaient  encore  revêtus 
d'aucune  signature  :  leur  perception,  toujours  en  retard,  allait 
être  absolument  arrêtée  :  on  était  au  commencement  d'avril, 
et  les  fonds  allaient  manquer  :  pour  comble  de  malheur,  le 
hasard,  ou  quelque  combinaisonmachiavélique,  avait  précisé- 
ment amené  la  crise  dans  un  moment  où  la  haute  direction 
faisait  défaut,  d'Aiguillon  et  Le  Bret  se  trouvant  tous  deux  à 
Paris,  ce  dernier  malade  et  presque  incapable  de  reprendre 
son  service.  Déjà  le  contrôleur  général,  avec  la  témérité 
étourdie  qu'il  avait  presque  toujours  montrée  dans  ses  rapports 
avec  la  Bretagne,  écrivait  au  subdélégué  général  de  l'inten- 
dance, Vedier,  de  se  faire  remettre  les  rôles  tels  quels,  et 
d'en  commencer  lui-même  la  levée  (')  :  mais  ce  parti  désespéré 
et  qui  équivalait  à  un  coup  d'Etat  était  gros  de  périls,  et  Le 
Bret,  épouvanté  de  ses  conséquences  probables,  offrait  avec 
une  touchante  résignation  de  renoncer  h  un  congé  bien  néces- 
saire et  de  reprendre  immédiatement  la  route  de  Rennes  (-). 
Fort  heureusement  pour  lui.  ce  sacrifice  héroïque  cessait 
d'être  nécessaire.  Ln  des  commissaires  de  la  noblesse,  ^L  de 
Cargouët,  n'avait,  parait-il,  imité  d'abord  la  conduite  de  ses 
collègues  que  pour  travailler  avec  plus  de  chances  de  succès 
à  les  ramener  dans  la  voie  de  l'obéissance  ;  n'y  parvenantpas, 
il  osa  prendre  sur  lui  de  continuer  l'expédition  des  affaires  et 
apposa  sa  signature  sur  les  rôles.  Les  commissaires  du  clergé 
et  du  tiers  n'attendaient  qu'une  occasion  semblable  pour 
reprendre  le  travail  :  tout  rentra  dans  l'ordre  et  l'administra- 
tion se  trouva  tirée  par  la  complaisance  imprévue  de  M.  de 
Cargouët  (')  d'un  des  plus  grands  embarras  dans  lesquels 
elle  se  soitjamais  trouvée.  Quant  à  l'imposition  pour  les  mili- 
ces,  dont  la  province  sollicitait  alors  la  diminution,  Berlin 

(»)  Lettre  du  10  avril  1767,  Arch.  d'Ille-et-Vil.,  C.  1770. 

(^)  Lettre  du  13  avril  au  contrôleur  général;  ibid. 

(5)  Il  est  difficile  de  discerner  les  raisons  qui  ont  pu  pousser  M.  de  Cargouët 
à  cette  espèce  de  sauvetage.  Sans  doute  il  pouvait  craindre  de  voir  rayer  une 
gratification  de  400  livres  par  an  que  lui  avaient  accordée  les  Etats  en  1762,  mais 
la  perte,  semble-t-il,  eût  été  bien  petite,  en  comparaison  des  haines  que  sa  défec- 
tion —  pour  parler  le  langage  des  patriotes  bretons  —  lui  attira,  etdes  colères  dont 
il  devait  finir  par  être  la  victime.  Il  ne  se  conciliait  par  sa  conduite  qu'une  bonne 
volonté  stérile  de  la  part  de  l'intendant  et  du  commandant  —  tant  que  ce  com- 
mandant fut  d'Aiguillon  —  et  il  se  créait  de  l'autre  côté  des  ennemis  implacables. 
L'histoire  de  son  élection  comme  greffier  des  Etats,  en  1767,  fera  voir  qu'il  eut 
fort  à  s'en  repentir. 


202  LA    URKTAG.NE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

annon(^a  d'abord  très  haut  que  la  conduite  des  Bretons  les 
rendait  indignes  de  toute  nouvelle  grâce  :  «  Sa  Majesté,  écri- 
»  vait-il  le  28  avril  1763,  usera  à  l'avenir  de  toute  sa  sévérité 
»  envers  une  province  dont  les  administrateurs  oublient  et 
»  méconnaissent  si  facilement  ses  grâces  et  ses  bontés.  »  Par 
malheur,  ces  bravades  ne  servirent  qu'à  donner  plus  d'éclat 
à  la  capitulation  <jui,  comnie  toujours,  les  suivit  de  près:  dès 
juin  1763  un  arrêt  du  conseil  aliaissa  à300,000  1.  l'impôtpour 
les  milices,  fixé  par  l'arrêt  du  17  sept.  1762  à  527,865.  Et 
pour  1764,  (Bertin,  il  est  vrai,  n'était  plus  là),  une  nouvelle 
diminution  de  100,000  livres  fut  obtenue,  ou  plutôt  arrachée, 
et  la  province  ne  paya  que  200,000  livres  au  lieu  des  300,000 
que  lui  assignait  un  arrêt  du  conseil  du  10  sept.  1763  et  des 
419,000  que  lui  aurait  assignées  une  répartition  régulière- 
ment faite  «  quelque  fâcheux  qu'il  fût,  disait  Laverdy  avec 
»  infiniment  de  raison,  de  donner  une  idée  peu  convenable 
»  de  variation  dans  les  décisions  du  roi  et  de  ses  ministres, 
>)  surtout  ces  décisions  étant  toujours  la  suite  et  pour  ainsi 
»  dire  le  prix  de  la  résistance  »  ('). 

Rien  n'était  plus  exact,  et  c'était  précisément  la  raison  pour 
laquelle  la  résistance  était  si  constante  et  si  acharnée.  Tout, 
grâce  à  l'absurde  politique  du  gouvernement,  devenait  une 
occasion  de  conflit.  A  peine  fut-on  sorti  de  cette  affaire  de  la 
commission  intermédiaire,  qu'on  se  trouva  réengagé  dans  une 
autre  impasse,  infiniment  plus  périlleuse. 

(')  H.  641. 


CHAPITRE  X 

LES    DÉBUTS    DE    «    l'aFFAIRE    DE    BRETAGNE    » 

La  fin  de  la  guerre  de  Sept  ans,  loin  de  procurer  au  gou- 
vernement de  Louis  XV  un  peu  de  tranquillité,  le  laissait  aux 
prises  avec  les  plus  terribles  embarras.  Toujours  à  court 
d'argent,  aussi  bien  pendant  la  paix  que  pendant  la  guerre, 
il  voyait  avec  épouvante  venir  le  moment  où  la  suppression 
du  second  et  du  troisième  vingtième  et  des  suppléments  à  la 
capitation,  formellement  promise  pour  le  moment  de  la  publi- 
cation de  la  paix,  allait  le  priver  d'une  ressource  très  néces- 
saire, quoique  d'ailleurs  fort  insuffisante  pour  subvenir  à  des 
charges  énormes  et  à  un  formidable  arriéré.  Force  fut  au 
contrôleur  général  Bertin  de  proroger  et  même  d'aggraver 
les  mesures  financières  prises  pendant  la  guerre.  Des  édits 
d'avril  1763,  tout  en  supprimant  le  troisième  vingtième  et 
les  doublement  et  triplement  de  capitation,  prorogèrent  pour 
six  ans  le  second  vingtième,  pour  six  ans  aussi  les  dons  gra- 
tuits des  villes,  qui  devaient  finir  en  1764,  créèrent  un  sixième 
sol  pour  livre  des  droits  des  fermes,  donnèrent  à  l'impôt  du 
centième  denier  une  extension  considérable  et  menaçante 
pour  les  intérêts  des  parlementaires,  et  surtout,  en  ordonnant 
un  dénombrement  exact  de  tous  les  biens-fonds  du  royaume 
sans  exception,  annoncèrent  l'intention  de  faire  rendre  à 
l'impôt  des  vingtièmes  tout  ce  qu'il  devait  rendre  régulière- 
ment :  ce  qui  porta  au  plus  haut  point  l'irritation  des  privi- 
légiés en  général  et  des  Parlements  en  particulier.  Appliques 
par  un  gouvernement  sage  et  par  une  administration  vigou- 
reuse, ces  édits  auraient  pu  être  le  salut  du  royaume;  appli- 
qués par  un  pouvoir  faible  et  discrédité,  ils  ne  servirent  qu'à 
augmenter  la  confusion  générale  et  valurent  à  l'autorité 
royale  les  plus  dures  humiliations  qu'elle  ait  subies  sous  ce 
règne  de  Louis  XV,  où  elle  en  subit  de  si  nombreuses. 


204  LA    imKTAG-NE    Kï    ]M    bf  C    d'aKHILLON 

Entre  autres  conséquences  fâcheuses  que  devait  amener 
celte  tentative  inopportune  d'une  réforme  fiscale  alors  impos- 
sible, les  troubles  de  la  Bretagne,  dont  les  édits  de  1763  ont 
été  sinon  la  cause,  du  moins  l'occasion  déterminante,  furent 
certainement  la  plus  grave.  Cette  province  ne  fut  pas,  d'ail- 
leurs, atteinte  une  des  premières  :  elle  ne  devait  même  entrer 
en  combustion  qu'assez  tardivement,  mais  l'incendie  y  prit 
des  proportions  plus  vastes  qu'ailleurs,  et  il  ne  devait  plus 
pouvoir  y  être  éteint  qu'après  avoir  embrasé  tout  le  royaume. 

Au  début,  en  effet,  le  ministère  fort  embarrassé,  comme 
toujours,  lorsqu'il  s'agissait  de  passer  de  la  parole  à  l'exécu- 
tion, aux  prises  d'ailleurs  avec  un  soulèvement  général  des 
cours  souveraines  du  royaume,  le  plus  formidable  qu'on  ait 
vu  depuis  la  Fronde,  n'osa  pas  essayer  d'introduire  en  Bre- 
tagne les  nouveaux  impôts;  il  borna  son  ambition  à  assurer 
la  continuation  du  second  vingtième  après  le  terme  fatidi- 
que du  21  septembre  ('),  et  cette  prétention  même,  si  modeste 
qu'elle  fût,  n'allait  pas  sans  de  graves  difficultés.  Sans  doute, 
l'abonnement  des  vingtièmes  avait  été  voté  dans  les  derniers 
états  pour  deux  ans,  1763  et  1764  ;  mais  la  clause  de  l'arrêt 
d'enregistrement  du  parlement  de  Bennes  du  29  mars  1757, 
qui  stipulait  cessation  du  second  vingtième  (et  même  aussi 
du  premier)  trois  mois  après  la  publication  de  la  paix,  n'en 
subsistait  pas  moins,  et,  dans  ce  conflit  entre  les  deux  auto- 
rités provinciales,  il  ne  fallait  guère  espérer  que  la  commis- 
sion intermédiaire,  quoique  émanée  des  Etats,  osât  prendre 
sur  elle  d'adopter  le  parti  le  moins  favorable  aux  intérêts  de 
ses  administrés.  C'est  ce  que  d'Aiguillon,  à  la  veille  de  son 
retour  en  Bretagne,  cherchait  dans  une  lettre  du  19  juillet 
à  faire  entendre  à  l'incorrigible  optimisme  du  contrôleur  gé- 
néral :  il  lui  représentait  que  le  seul  moyen  régulier  d'obte- 
nir le  second  vingtième  pour  le  dernier  trimestre  de  l'année 
était,  à  défaut  d'une  session  d'Etats  extraordinaires  dont  per- 
sonne ne  se  souciait,  de  promettre  à  la  commission  qu'il  en 
serait  tenu  compte  sur  le  premier  vingtième  de  1764,  quitte  à 
trouver  d'ici  là  quelque  procédé  pour  assurer  en  1764  la  levée 
de  tous  les  deux  ;  et  il  réussit  enfin  à  obtenir  la  permission  de 


(')  Le  second  vingtirmc  devait  disparaître  trois  mois  après  la  publication  de  la 
paix,  qui  avait  eu  lieu  le  21  juin  1763. 


ÉDiTS  d'avril  1763  205 

faire  à  la  commission  des  déclarations  conformes  h  ce  pro- 
gramme. 

Dans  cette  même  lettre,  averti  que  Berlin  songeait  à  faire 
enregistrer  ses  édits  au  Parlement  de  Rennes  et  à  lever  les 
impôts  en  conséquence,  d'Aiguillon  s'élevait  avec  force  con- 
tre ce  plan,  qu'il  jugeait  illégal  et  désasti-eux;  d'abord,  parce 
que  l'autorité  royale  était  tombée  dans  un  tel  discrédit  et  la 
hardiesse  des  Parlements  portée  à  un  si  haut  point  qu'on  se 
heurterait  certainement  à  une  opposition  irréductible;  le  re- 
fus obstiné  qu'avait  fait  ce  Parlement  d'enregistrer  les  édits 
d'avril  1758  et  de  février  1760  ne  laissait  aucun  doute  à  cet 
égard;  ensuite,  parce  qu'en  supposant  même  le  succès,  l'en- 
registrement ainsi  obtenu  resterait  inutile  jusqu'à  ce  que  les 
Etats,  seuls  en  droit  de  consentir  des  levées  d'argent  dans  la 
province,  eussent  k  leur  tour  donné  leur  adhésion.  Cette 
théorie  si  avantageuse  aux  Etats,  dont  d'Aiguillon  a  en  réa- 
lité toujours  vivement  défendu  les  droits,  bien  que  par  une 
des  bizarreries  si  multipliées  dans  cette  histoire  l'artifice  de 
ses  ennemis  soit  parvenu  à  lui  créer  une  réputation  toute  dif- 
férente, était  celle  qu'il  s'était  formée  et  qu'il  s'efforçait  d'ap- 
pliquer depuis  plusieurs  années  déjà  ;  aux  Etats  le  droit 
imprescriptible  de  consentir  l'impôt,  leur  fidélité  leur  faisant 
d'ailleurs  toujours  un  devoir  de  se  conformer  aux  volontés  du 
roi  et  de  subvenir  pour  leur  part  aux  nécessités  du  royaume  ; 
au  Parlement  le  rôle  plus  modeste  de  promulguer  la  loi 
émanée  de  l'autorité  royale  et  acceptée  par  l'assemblée  repré- 
sentative de  la  province.  «  Si  on  commence  par  ce  dernier, 
»  disait-il,  le  coup  est  porté  aux  privilèges  des  Etats,  et  ils 
»  n'ont  plus  de  ménagements  à  garder;  si,  au  contraire,  on 
»  se  borne  à  leur  faire  entendre  qu'en  cas  de  refus  de  leur 
»  consentement  on  aura  recours  à  l'enregistrement,  ils  ac- 
»  quiesceront  vraisemblablement  à  la  fin  à  ce  qu'on  exigera 
))  d'eux,  dans  la  crainte  de  laisser  entamer  leurs  privilèges... 
»  Si  on  n'envoie  les  édits  au  Parlement  qu'après  un  refus  des 
))  Etats,  en  le  supposant,  ce  que  j'ai  peine  à  imaginer,  on  lui 
»  dira  que  le  roi  mécontent  avec  raison  de  ses  sujets  de  Bre- 
»  tagne,  qui  lui  ont  refusé  les  secours  dont  il  a  besoin...  est 
»  dans  la  volonté  de  se  les  procurer  par  la  voie  de  l'intendant 
»  et  que  c'est  pour  faire  connaître  ses  intentions  dans  la  forme 
»  prescrite  par  les  règles  législatives  qu'il  lui  ordonne  d'en- 


'200  LA.   BRETAGNE    ET   LE    DUC    d'aiGULLON 

»  rcgistrer  les  étlits  dont  les  Etals  ont  refusé  Texécution 

»  Le  roi  peut  justement  punir  des  sujets  rebelles  et  se  ser- 
»  vir  de  toute  son  autorité  à  ce  sujet,  mais  il  ne  doit  pas  eu- 
»  freindre  les  privilèges  de  ceux  auxquels  il   en  a  accordé 

»  ni  les  en  priver  sans  raison  (') Nos  parlementaires  qui 

»  diront  et  feront  toutes  les  extravagances  imaginables,  si  on 
))  veut  qu'ils  enregistrent  les  nouveaux  édits  avant  que  les 
»  Etats  en  aient  eu  connaissance,  demanderont  avec  instance 
»  qu'on  les  leur  envoie  à  enregistrer  lorsque  les  Etats  les 
»  auront  abonnés...  Les  Etats  sont  certainement  très  dérai- 
»  sonnables  et  fort  difficiles  à  mener,  mais  cependant  on 
))  peut  en  venir  à  bout  avec  de  la  patience  et  de  l'adresse  ;  je 
»  ne  connais  point  de  moyen  pour  persuader  ou  dompter  le 
»  Parlement  de  Bretagne,  quoique  j'y  aie  plus  d'amis  et  de 
»  gens  affidés  que  dans  l'assemblée  des  Etats,  mais  ils  ont  des 
»  préjugés  qu'il  faudrait  détruire  pour  les  persuader,  au  lieu 
»  que  je  persuade  les  Etats  avec  le  secours  de  leurs  préju- 
))  gés  »  (*).  Le  contrôleur  général  se  rendit  à  ces  représenta- 
tions et  se  décida  à  ne  pas  soumettre  ses  édits  au  Parlement 
avant  l'acceptation  des  Etats,  ou  plutôt  à  distinguer  dans 
les  édits  deux  sortes  de  dispositions,  celles  qui  intéressaient 
les  Etats,  et  celles  dont  cette  assemblée  n'avait  point,  du 
moins  à  ses  yeux,  à  s'occuper,  comme  le  don  gratuit  des 
villes,  les  sols  pour  livre  des  droits  des  fermes  et  des  octrois 
municipaux,  droits  dont  le  principal  n'était  pas  soumis  au 
consentement  des  Etats  et  dont  la  surtaxe  additionnelle  de- 
vait, à  plus  forte  raison,  ne  pas  l'être  davantage,  et  enfin  la 
réfection  du  cadastre  [^).  Il  ne  serait  pas  question  des  pre- 
mières avant  une  réunion  d'Etats  extraordinaires  ou  avant  la 
session  régulière,  qui  devait  se  tenir  à  la  fin  de  l'année  1764; 
quant  aux  autres,  elles  feraient  l'objet  d'un  édit  particulier, 

(')  Addition  à  la  lettre  de  d'Aiguillon  du  19  juillet  1763,  A.  N.,  II.  636. 

(«)  Lettre  de  d'Aiguillon  à  Mesnard,  9  oct.  1763,  H.  53i. 

(■')  Sur  ce  dernier  point,  d'Aiguillon  et  le  contrôleur  général  étaient  fort  loin  de 
s'entendre.  Le  premier  pensait  que  le  cadastre  ne  regardait  en  aucune  façon  le 
Parlement  :  on  jugeait  au  contraire  au  contrôle  général  (lettre  de  Mesnard  à  jd'Ai- 
guillon,  25  oct.,  H.  534)  ([u'il  serait  dangereux  «  de  soumettre  aux  Etats  une  opé- 
ration qui  y  trouverait  beaucoup  de  contradiction  par  rapport  aux  intérêts  parti- 
culiers et  à  l'arbitraire  dont  elle  doit  détruire  les  abus  énormes,  surtout  de  la  part 
de  la  noblesse  »  A  vrai  dire,  le  cadastre,  lésant  les  intérêts  et  du  Parlement  et  de 
la  noblesse  des  Klats,  n'avait  chance  d'être  accepté  de  bon  gré  par  aucun  de  ces 
deux  corps. 


ÉDiTS  d'avril  1763  âO? 

que  Bertin  se  flatta  d'aboi-cl  d'envoyer  au  Parlement  de  Ren- 
nes avant  vacations  (il  était  particulièrement  pressé  de  faire 
travailler  au  cadastre  en  Bretagne  où  il  le  jugeait  encore  plus 
nécessaire  que  nulle  part  ailleurs),  mais  que  les  graves  com- 
plications de  la  lutte  avec  les  Parlements  de  Rouen,  de  Tou- 
louse, de  Grenoble  et  autres  ne  lui  permirent  pas  de  faire  à 
temps.  Ce  retard  fut  des  plus  fâcheux,  car  il  fit  perdre  le  seul 
moment  peut-être  où  l'enregistrement  eût  encore  été  possible. 
La  crise  parlementaire  prit  pendant  les  vacances  un  tel  carac- 
tère d'acuité,  elle  excita  si  gravement  les  passions,  incons- 
ciemment révolutionnaires,  qui  fermentaient  plus  ou  moins 
dans  toutes  les  cours  souveraines  du  royaume,  que  le  succès, 
bien  difticile  déjà  avant  les  scènes  inouïes  qui  signalèrent  la 
mission  de  Fitz-James  à  Toulouse  ou  celle  de  Dumesnil  à 
Grenoble,  était  certainement  impossible  à  la  rentrée.  Bertin 
n'eut  pas  d'ailleurs  à  tenter  cette  nouvelle  preuve.  Il  ne  pou- 
vait tenir  tête  bien  longtemps  au  déchaînement  des  fureurs 
parlementaires.  Une  véritable  révolution  ministérielle  ne 
tarda  pas  à  se  produire  à  Versailles  :  le  chancelier  Lamoi- 
gnon  fut  exilé  :  Berlin  perdit  le  contrôle  général  des  finances; 
deux  parlementaires  prirent  leur  place  :  l'un,  Maupeou, 
eut  les  sceaux,  avec  le  titre  de  vice-chancelier;  l'autre,  La- 
verdy  ('),  eut  les  finances;  ni  plus  ni  moins  qu'un  monarque 
constitutionnel,  Louis  XV  sacrifiait  ceux  de  ses  ministres  dont 
ses  Parlements  ne  voulaient  plus  et  allait  chercher  leurs  suc- 
cesseurs sur  les  bancs  de  l'opposition.  En  même  temps,  le 
gouvernement  n'hésitait  pas  à  s'intliger  à  lui-même  le  plus 
pénible  démenti  en  retirant  les  édits  d'avril  1763,  dont  il  avait 
proclamé  si  haut  la  nécessité,  et  alors  que  la  France  entière 
retentissait  encore  des  éclats  de  la  lutte  entreprise  pour  en 
imposer  l'enregistrement  aux  cours  souveraines.  Il  y  substi- 
tuait la  déclaration  du  21  novembre  1763,  où  l'on  faisait  dire 
au  roi  qu'il  voulait  régner,  non  par  l'impression  seule  de  son 
autorité,  mais  par  l'amour  de  la  justice  et  l'observation  des 
règles  et  des  formes  sagement  établies  dans  son  royaume  : 
le  centième  denier  était  retiré,  les  règlements  pour  le  cadas- 
tre devaient  être  subordonnés  à  l'acceptation  des  cours,  celles- 

(')  L'usage  nous  a  paru  avoir  consacré  celte   orthographe.  Le  vrai  nom  était 
cependant  l'Averdy. 


208  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGI'ILLON 

ci  étaient  invitées  à  présenter  des  mémoires  et  avis  sur  les 
njoyens  d'améliorer  l'état  des  finances  et  de  perfectionner  la 
répartition  et  le  recouvrement  des  impositions.  Il  fut  entendu 
que  les  ving-lièmes  ne  pourraient  être  perçus  que  sur  le  pied 
des  rôles  actuels,  sans  augmentation,  sous  peine,  pour  les 
préposés,  d'être  poursuivis  extraordinairement.  La  victoire 
de  la  magistrature  était  complète. 

\.e  Parlement  de  Rennes,  qui  n'avait  pas  été  h  la  peine,  puis- 
que la  bataille  avait  été  donnée  et  gagnée  sur  d'autres  points, 
n'en  fut  pas  moins  à  l'honneur,  du  moins  dans  la  personne  de 
son  procureur  général.  M.  de  laChalotais,  qui,luiaussi,  mar- 
chait de  triomphe  en  triomphe,  qui  venait  d'ajouter  à  ceux 
de  ses  comptes-rendus,  les  lauriers  plus  glorieux  peut-être 
et  en  tout  cas  moins  fanés  aujourd'hui  de  son  Essai  d'éduca- 
tion nationale  —  ouvrage  excellent  et  qui  n'a  pas  perdu  toute 
actualité,  encore  que  dans  un  passade  célèbre  il  lieurte  vio- 
lemment une  des  idées  les  plus  en  faveur  de  nos  jours  — 
menait  depuis  quelque  temps  une  négociation  au  succès  de 
laquelle  il  attachait  un  prix  considérable.  11  s'agissait  de  faire 
passer  à  son  fils,  M.  de  Caradeuc,  alors  conseiller  au  Parle- 
ment après  avoir  rempli  pendant  quelque  temps  les  fonctions 
de  substitut  de  son  père,  sa  charge  de  procureur  général, 
tout  en  conservant  pour  lui-même  le  droit  de  concurrence  et 
celui  de  survivance,  en  cas  de  prédécès  de  M.  de  Caradeuc. 
Cette  combinaison,  que  M.  de  la  Chalotais  a  eue  extrêmement 
à  cœur,  avait  vraisemblablement  pour  motif  —  nous  sommes 
sur  ce  point  réduit  aux  conjectures  —  le  désir  d'être  plus 
libre  de  son  temps  et  de  ses  actions,  sans  rien  perdre  d'ailleurs 
de  son  empire  sur  le  Parlement  de  Rennes  et  en  conservant 
toujours  le  moyen  de  faire  mouvoir  cette  compagnie  à  son 
gré,  d'avoir  plus  de  facilité  pour  venir  à  Paris  jouir  de  sa 
gloire,  se  mêler  aux  groupes  influents  de  la  société  d'alors, 
fréquenter  les  chefs  du  parti  philosophique,  qui  le  tenaient 
en  haute  estime,  et  s'approcher  du  ministère,  pour  lequel  il 
a  pu  se  croire  désigné  le  jour  où  l'influence  des  Parlements 
triompherait  décidément  dans  l'Etat.  Une  autre  considération, 
somble-t-il,  a  dû  aussi  inspirer  sa  conduite  :  en  faisant  passer 
sa  charge  <i  son  lils,  M.  de  la  Chalotais  donnait  une  preuve 
nouvelle  de  sa  puissance,  démontrait  le  danger  (ju'il  y  avait 
à  ne  pas  s'attacher  à  sa  fortune  et  mettait   la   rage  dans  le 


M.    DE   CARADEl'C 


209 


cœur  à  l'un  de  ses  principaux  adversaires  dans  le  Parlement, 
l'avocat  général  Le  Prestre  de  Chi\teaug'iron,  qui  depuis  tantôt 
dix  ans  attendait  que  la  retraite  du  procureur  général  laissât 
vacante  cette  charge  plus  brillante  et  regardée  généralement 
comme  la  récompense  réservée  aux  avocats  généraux  ('). 
Bien  qu'il  ne  fût  que  le  second  des  avocats  généraux  par 
ordre  d'ancienneté  (son  collègue,  Duparc  Porée,  le  primait), 
il  comptait  recueillir  cette  succession,  encouragé  par  diverses 
circonstances  et  entr'autres,  peut-être,  par  un  propos  qui 
serait,  parait-il,  échappé  à  M.  de  la  Chalotais  lui-même  ('). 
Dès  qu'il  fut  bruit  de  la  démission  prochaine  du  procureur 
général,  les  Le  Prestre  de  Chàteaugiron,  soutenus  par  le  duc 
d'Aiguillon,  firent  d'activés  démarches  en  cour  pour  ne  pas 
laisser  échapper  cette  succession  qu'ils  croyaient  déjà  tenir; 
mais  celles  de  M.  de  la  Chalotais  en  faveur  de  son  fils  furent 
non  moins  vives  et  se  trouvèrent  plus  puissantes.  Il  mit  en 
campagne  ses  parents,  amis  et  protecteurs,  les  Coetmen,  les 
Goyon,  les  Matignon,  les  Duras,  les  Maupeou,  le  duc  de  Ghoi- 
seul,  M""*  de  Pompadour  et  jusqu'à  Saint-Florentin  lui-même, 
qu'il  devait  plus  tard  flétrir  comme  l'Ame  damnée  du  duc 
d'Aiguillon  et  qui  n'en  parait  pas  moins  avoir  eu  dans  cette 
affaire  une  attitude  fort  différente  de  celle  que  La  Chalotais 
lui  a  prêtée  dans  ses  Mémoires,  fort  différente  aussi  de  celle 
que  d'Aiguillon  eût  désirée  (^).  Les  députés  des  Etats  de  Bre- 

(')  Lettres  de  l'avocat  général  Le  Prestre  de  Chàteaugiron  à  Laverdy,  13  jan- 
vier 1765  (H.  358;  et  l«r  mai  1765  '^H.  436). 

(')  M.  de  La  Chalotais  aurait  autrefois  représenté  an  chancelier  Le  Prestre  de 
Chàteaugiron  comme  le  seul  homme  capable  de  lui  succéder.  C'était  du  moins  ce 
que  M.  de  Robien  écrivait  à  M.  de  Coniac  le  28  juillet  1766.  «  M.  Le  Prestre 
»  devrait  faire  voir  au  public  les  lettres  par  lesquelles  M.  de  la  Chalotais  mandait 
»  au  président  de  Chàteaugiron  qu'il  avait,  en  remerciant  le  chancelier,  peint  M.  Le 
»  Prestre  comme  le  seul  en  étal  de  le  remplacer.  Par  les  mêmes  lettres,  il  exhor- 
»  tait  mon  beau-père  {*),  à  solliciter  l'agrément  de  sa  charge  et  mandait  qu'it  pou- 
»  vait  s'adresser  pour  en  régler  le  pri.x  à  M.  de  Caradeuc  son  frère  et  à  M"^  de  la 
»  Mancelière.  On  n'a  pas  dépouillé  un  homme  quand,  pour  le  remplacer,  on  n'a  agi 
»  (}u'à  sa  sollicitation.  Je  ne  voudrais  pas  jeter  de  pierres  à  un  chien  qui  se  noie, 
»  mais  je  dois  respecter  la  mémoire  de  mon  beau-père  et  j'écrirai  au  chancelier 
»  qui  a  connaissance  de  ce  qui  se  passa  alors  et  lui  demanderai  de  me  le  certifier, 
»  et  quand  AL  de  la  Chalotais  se  sera  tiré  de  son  affaire,  s'il  s'en  tire,  je  ferai  voir, 
»  moi,  la  réponse  du  chancelier  ».  M.  de  Robien  reconnaissait  d'ailleurs  qu'il  ne 
savait  rien  de  tout  cela  que  par  ouï-dire.  Le  fait  serait  cuiieu.x  à  vérifier. 

(*)  Le  président  de  Chàteaugiron. 

(*j  "  Vous  ne  devez  pas  douter,  écrivait  Saint-Florentin  à  AL  de  la  Chalotais,  le 
»  10  aoùtl763(0.459),que  je  ne  saisisse  avec  empressement  les  occasions  de  vous 
d'Aiguillon.  14 


210  LA   BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIUUILLON 

tagiie  en  cour  furent  chargés  de  faire  des  démarches  dans  le 
même  sens  :  M.  de  Choiseul  les  mit  lui-môme  en  avant  et  les 
pria  de  recommander  au  chancelier,  comme  de  leur  propre 
mouvement,  la  candidature  de  M.  de  Caradeuc.  Parfaitement 
au  courant  de  toutes  ces  intrigues  et  fort  au  fait  des  disposi- 
tions dominant  dans  le  sein  du  ministère,  d'Aiguillon  prévit 
de  bonne  heure  et  même  prédit  ironiquement  au  premier 
commis  des  finances,  Mesnard,  que  M.  de  la  Chalotais  fini- 
rait par  en  arriver  à  ses  fms.  Il  avait  vu  juste.  Berlin  et  le 
chancelier  étaient  seuls  à  tenir  bon  encore  (');  leur  chute 
presque  simultanée  débarrassa  le  procureur  général  des  der- 
niers obstacles  qu'il  rencontrait;  lui-même  vint  le  2  novembre 
à  Paris  (^),  où  il  sentait  que  le  vent  lui  devenait  décidément 
favorable,  pour  aplanir  toutes  difficultés  ;  et  un  des  premiers 
actes  de  la  nouvelle  administration  fut  de  lui  accorder  la 
faveur  sollicitée  avec  tant  d'insistance  ;  le  20  décembre,  M.  de 
Caradeuc  reçut  la  charge  de  procureur  général  au  Parlement 
de  Rennes,  avec  concurrence  et  survivance  au  profit  de  M.  de 
la  Chalotais  (^). 

Dans  ses  Mémoires,  M.  de  La  Chalotais  a  présenté  cet  évé- 
nement comme  une  nouvelle  victoire  remportée  sur  la  cabale 
jésuitique  et  qui  plongea  dans  la  consternation  les  amis  de  la 
société  proscrite,  surtout  l'archevêque  de  Paris;  il  est,  en 
effet,  possible,  et  même  probable,  que  les  partisans  des  jésui- 
tes aient  déploré  cette  faveur  éclatante  accordée  au  principal 
auteur  de  leur  destruction.  Mais  M.  de  La  Chalotais  a  négligé 
d'ajouter  qu'il  n'était  pas  nécessaire  d'être  un  ami  du  premier 
degré  des  jésuites  pour  voir  avec  étonnement  et  avec  regret 
un  choix   aussi   singulier   que   celui  de  M.  de  Caradeuc.  Ce 


»  obliger.  Je  parlerai  avec  plaisir  à  M.  le  Cliancelier  sur  la  succession  que  vous  dési- 
»  rez  obtenir  de  votre  chai'ge  pour  M.  votre  fils,  et  je  serai  charmé  si  je  peux  con- 
»  tribuer  à  vous  procurer  cette  récompense  de  ses  services».  Le  28  août,  Saint- 
Florentin  adressait,  sur  le  même  sujet,  une  lettre  fort  encourageante  à  M.  de 
Caradeuc  et,  quand  la  chose  fut  faite,  il  l'en  félicita  chaudement  dans  une  autre 
lettre  du  30  décembre.  Quelque  opinion  qu'on  veuille  avoir  de  la  sincérité  du  mi- 
nistre, toujours  est-il  que  ces  lettres  permettaient  à  M.  de  la  Chalotais  de  dire, et 
au  besoin  de  prouver,  que  Saint-Florentin  lui  était  favorable  retellesdevaientgêncr 
l'opposition  que  ce  ministre  aurait  pu  être  tenté  de  faire  aux  projets  du  procureur 
général. 

(')  liertin  à  d'Aiguillon,  20  août  1763  (H.  355). 

['■')  Il  devait  y  séjourner  (ou  à  Versailles)  de  novembre  1763  à  mai  1764. 

(3)  (0.  459). 


M.    DE    CARAlDEUC  2l  1 

magistrat  était  alors  universellement  considéré  comme  une 
intelligence  des  plus  médiocres.  D'un  caractère  violent  et 
emporté,  comme  ne  l'ont  que  trop  prouvé,  lors  de  son  pro- 
cès, les  dépositions  du  notaire  Berthelot  et  du  frère  Silvestre, 
ainsi  que  sa  conduite,  dans  sa  prison  de  Saint-I\ïalo,  envers 
tous  ceux  qui  avaient  la  redoutable  mission  de  l'approcher  ('), 
il  reproduisait,  peut-être  à  un  plus  haut  degré,  les  défauts 
paternels,  sans  avoir  l'esprit  mordant  et  la  véhémence  dans 
l'invective  que  possédait  à  un  si  haut  degré  M.  de  La  Chalo- 
tais.  Il  subit  toujours  docilement  l'impulsion  de  son  père  et 
fît  bien,  car  il  ne  parait  guère  qu'il  eût  été  autrement  capable 
de  se  conduire,  et  lui-même  semble  en  avoir  été  convaincu. 
Il  avoua  dans  ses  interrogatoires  qu'il  ne  faisait  rien  sans  le 
consulter  et  reconnut  sans  ambages  qu'il  n'avait  pas  «  les 
connaissances  supérieures  que  demandait  la  place  qu'il  exer- 
çait concurremment  avec  son  père  »  (*).  M.  de  La  Chalotais 
lui  écrivait  les  brouillons  de  ses  lettres  de  bonne  année  (*)  ; 
et  on  tremblait,  à  l'hôtel  de  Caradeuc,  quand  on  le  supposait, 
dans  les  circonstances  délicates,  livré  aux  seules  ressources 
de  son  inspiration  individuelle  (*).  C'était,  dans  toute  la  force 
du  terme,  «  un  bien  mince  sujet  »,  comme  le  disait  M.  de 
Robien  (^),  d'autant  plus  digne  de  foi  en  cela  qu'exempt  de 
tout  fanatisme,  ses  sympathies  pour  d'Aiguillon  ne  l'empê- 
chaient pas  de  voir  avec  commisération  les  infortunes  des 
procureurs  généraux  et  qu'il  ne  manquait  jamais  l'occasion 
de  faire  leur  apologie  et  même  l'éloge  de  leurs  qualités  mo- 
rales. M.  Le  Pelletier  de  Beaupré,  membre  de  la  commission 
de  Saint-lMalo,  le  jugeait  «  le  plus  ingénu  des  cinq  magis- 
trats prisonniers  »  et  plus  bêle  que  méchant  (^).  Telle  était 
bien  aussi  l'impression  qu'il  produisait  par  la  suite,  lorsque 
le  calme  était  depuis  longtemps  rétabli  en  Bretagne,  sur  ceux 
que  la  curiosité  attirait  auprès  de  lui.  u  Je  n'ai  pas  manqué 
»  d'aller  rendre  mes  devoirs   aux   procureurs  généraux  de 

(*)  Cf.  Carré,  La  Chalotais  et  le  duc  d'Aiguillon,  p.  155, 156,  158,  167,  etc.,  etc. 

(')  Rapport  de  Le  Noir  au  conseil,  déc.  1766,  H.  440. 

(3)  Lettre  de  La  Chalolais  à  son  fils,  décembre  1764.  Procès,  I,  232. 

(*)  Il  Tâchez  de  savoir  ce  que  répondra  votre  papa  ».  La  recommandation  revient 
à  plusieurs  reprises  dans  les  lettres  que  M'^e  de  Caradeuc  fit  passer  à  son  mari  en 
décembre  1765.  Procès,  II,  275  etsuiv. 

(»)  Lettre  de  M.  de  Robien  à  M.  de  Coniac,  21  oct.  1765. 

(«)  Le  Pelletier  de  Beaupré  à  Laverdy,  12  fév.  1766  (H   439). 


âl2  L\    BRETAGNE    ET    LE    DUC    n'AIOriLLON 

»  Bretagne,  lit-on  clans  VEspion  anglais,  t.  VIII,  ch.  H;  mais 
»  vous  l'avouerai-je?  Major  e  longinquo  reverentia...  Le  pre- 
»  mier  (M.  de  La  Clialotais),  aflaissé  sous  le  poids  de  l'âge 
»  et  du  malheur,  m'a  semblé  n'être  plus  que  l'ombre  de  lui- 
»  même  et  ne  répondre  que  faiblement  à  la  haute  opinion  que 
»  j'en  avais  conçue;  le  second  ne  répondre  que  trop  parfai- 
»  tement,  au  contraire,  à  celle  qu'en  donnèrent  ses  ennemis 
»  dans  leurs  pamphlets,  qui  le  peignent  comme  un  homme 
»  ignorant  et  borné.  »  L'auteur  de  ces  lignes  n'était  pas  un 
ennemi  systématique,  puisqu'il  ajoute  que  M.  de  Caradeuc  a 
eu  d'ailleurs  le  bon  esprit  de  suivre  l'impulsion  de  son  père, 
de  ne  jamais  se  détacher  de  ses  intérêts  et  que  cette  conduite 
le  rendra  toujours  «  fort  intéressant.  » 

Ce  n'était  donc  pas  sans  de  sérieux  motifs  que  d'Aiguillon 
s'était  prononcé  assez  haut  contre  l'acte  inique  de  népotisme 
que  M.  de  la  Clialotais  s'était  juré  d'obtenir;  et  il  fut  d'autant 
plus  fondé  à  déplorer  la  complaisance  extrême  dont  on  avait 
usé  envers  le  procureur  général  qu'il  ne  pouvait  pas  se  faire 
la  moindre  illusion  sur  les  conséquences  regrettables  qu'une 
telle  politique,  ou  pour  mieux  dire  qu'une  telle  absence  de 
politique,  devait  nécessairement  produire.  Cette  prime  accor- 
dée à  l'homme  qui  était  le  véritable  chef  d'un  Parlement 
frondeur  et  toujours  prêt  à  repousser  les  édits  bursaux,  cette 
grâce  accordée  en  récompense  d'une  opposition  sourde  que 
l'on  ne  cessait,  depuis  quelques  années,  de  trouver  sur  sa 
route,  devaient  singulièrement  ajouter  aux  difficultés  déjà  si 
grandes  qu'allait  rencontrer  en  Bretagne  l'exécution  des  der- 
nières volontés  du  roi.  Intliger  un  échec  personnel  au  com- 
mandant, au  moment  où  il  allait  s'agir  pour  lui  d'entrepren- 
dre les  négociations  les  plus  pénibles  et  les  plus  délicates  et 
où  il  importait  le  plus  que  parlementaires  et  membres  des 
Etats  eussent  une  haute  idée  de  son  crédit,  était  une  singu- 
lière inconséquence.  «  Ce  ne  sera  pas  avec  de  belles  phrases, 
»  disait  très  justement  d'Aiguillon  ('),  que  je  persuaderai  les 
»  Etats  de  payer  les  deux  vingtièmes,  les  sols  pour  livre, 
n  etc.  ;  il  en  faut  quelques-unes  dans  de  certaines  occasions, 
»  mais  elles  ne  suflisent  pas,  et  si  ma  position  vis-à-vis  de  la 
»  cour  n'est  pas  telle   qu'on   puisse  croire  que  ceux  qui  me 

(')  Lettre  du  18  août  1704  à  Laverdy  (bibl.  de  Nantes,  ms.  072,  pièce  3). 


D  AIGUILLON  BATTU  EiN  BRÈCHE  PAR  M.   DE  LA  CHALOTAIS         213 

»  serviront  bien  seront  récompensés  dans  leur  personne  ou 
»  dans  celle  de  leurs  proches,  et  que  ceux  qui  ne  se  prête- 
»  ront  pas  à  mes  insinuations  seront  privés  de  grâces  ainsi 
»  que  tout  ce  qui  leur  appartient,  je  ne  réussirai  certaine- 
»  ment  point.  »  Et  ce  n'était  pas  seulement  le  service  du  roi 
qui  allait  lui  être  rendu  plus  difficile  :  sa  situation  person- 
nelle elle-même,  son  honorabilité,  sa  bonne  conduite  dans 
son  gouvernement  de  Bretagne  allaient  être  mis  en  question, 
et  ce  danger,  qu'il  ne  parait  pas  avoir  aperçu  tout  d'abord, 
ne  tarda  pas  à  lui  être  révélé. 

La  victoire  de  M.  de  la  Chalotais,  en  efTet,  n'était  pas  com- 
plète tant  qu'il  n'avait  pas  abattu  l'homme  coupable  d'avoir 
dit  tout  haut,  sur  le  compte  de  son  fils,  ce  que  tant  de  gens 
pensaient  tout  bas.  Partout  alors  les  parlements  triomphaient 
des  commandants  de  provinces  ;  le  nouveau  ministère  sacri- 
fiait Dumesnil  à  Grenoble,  d'Harcourt  k  Rouen,  Fitz-James  à 
Toulouse  ;  la  magistrature,  comme  l'écrivait  La  Chalotais  à 
M.  de  Caradeuc,  avait  partout  le  haut  du  pavé  (*)  ;  était-il 
possible  que  cet  abaissement  universel  des  représentants  de 
l'autorité  royale  ne  s'étendit  pas  à  la  province  turbulente  entre 
toutes,  h  celle  qui  avait  les  Etats  les  plus  tumultueux  et  le 
parlement  le  plus  agité,  à  celle  où  les  habitudes  de  résistance 
étaient  les  plus  invétérées?  Etait-il  possible  surtout  qu'un 
commandant  aussi  énergique  que  d'Aiguillon,  aussi  connu 
pour  son  zèle  à  maintenir  intacte  l'autorité  royale,  survé- 
cût presque  seul  à  cette  espèce  de  mortalité  politique  qui 
frappa  tant  de  représentants  moins  éminents  du  pouvoir  cen- 
tral pendant  cette  année  1763?  M.  de  la  Chalotais  avait  trop 
de  rancunes  contre  d'Aiguillon  et  trop  de  raisons  de  souhaiter 
sa  disparition  pour  l'entendre  ainsi  :  et  le  Parlement  de  Ren- 
nes contenait  un  certain  nombre  de  têtes  ardentes  qu'indi- 
gnait profondément  la  lenteur  des  magistrats  bretons  à  suivre 
les  traces  glorieuses  de  ceux  de  Toulouse,  Rouen  et  Greno- 
ble, et  qui  étaient  pour  les  vues  de  La  Chalotais  de  précieux 
auxiliaires  tout  trouvés.  «  Je  vous  plains  »,  disait  un  de  ces 
boute-feu,  M.  de  la  Gascherie,  à  un  autre,  M.  de  Montreuil, 

(')  Lettre  dti  11  février  1764,  Procès,  I,  225.  Cetlre  lettre  serait  à  citer  tout 
entière;  elle  fournit  les  preuves  les  plus  décisives  du  peu  de  crédit  qu'avait  d'Ai- 
guillon à  Versailles,  quoi  que  La  Chalotais  ait  plus  tard  prétendu,  et  de  l'extrême 
timidité  du  gouvernement  envers  la  magistrature. 


214  LA    «UETAGNE    ET    LE    DUC    D'AKillLLON 

dans  une  lettre  du  10  décembre  1763  dont  on  essayera  vai- 
nement, lors  du  procès,  de  donner  des  explications  satisfai- 
santes ('),  «  je  vous  plains  d'être  spectateur  d'une  si  étonnante 
léthargie.  »  Aussi  bien,  cette  léthargie  allait-elle  bientôt  faire 
place  à  une  agitation  fébrile.  Lorsque  M.  de  la  Chalotais  eut 
acquis  la  certitude  de  l'excessive  faiblesse  du  gouvernement 
envers  les  cours  souveraines,  lorsqu'il  vit  que  les  influences 
hostiles  à  d'Aiguillon  prédominaient  à  Versailles  (^),  la  cam- 
pagne s'engagea  immédiatement. 

Tout  prétexte,  il  est  vrai,  faisait  défaut  :  les  nouveaux  im- 
pôts n'ayant  pas  encore  été  proposés  au  Parlement  de  Ren- 
nes, cette  cour  n'avait  pas  eu  l'occasion  d'imiter  les  emporte- 
ments des  autres  cours  de  province  ;  quand  même  ils  l'eus- 
sent été,  cette  occasion  ne  lui  eût  pas  sans  doute  été  fournie, 
car  d'Aiguillon  désapprouvait  les  violences  dont  on  avait  usé 
envers  plusieurs  Parlements,  et  il  ne  se  serait  probablement 
pas  prêté  à  introduire  en  Bretagne  la  pitoyable  comédie  des 
enregistrements  militaires  (^).  Mais  le  désir  de  perdre  d'Ai- 
guillon et  le  plaisir  de  faire  du  bruit  tirent  passer  par- dessus 
cette  difficulté.  On  profita  de  la  situation  générale  du  royaume 
pour  lancer  contre  le  duc  des  accusations  que  le  Parlement 
était  coupable  de  hasarder  si  elles  étaient  fausses,  et  coupa- 
ble aussi  de  n'avoir  pas  formulées  plus  tôt  si  elles  étaient 
vraies,  car  elles  se  référaient  pour  la  plupart  à  des  pratiques 
déjà  fort  anciennes.  L'affaire  des  Parlements  de  Toulouse, 
Rouen  et  Grenoble  servit  de  prétexte  pour  engager  les  hosti- 
lités ;  ce  fut  en  exhalant  son  indignation  contre  Dumesnil, 
d'Harcourt  .et  Fitz-James  qu'il  trouva  le  moyen  de  mettre 
d'Aiguillon  lui-même  sur  la  sellette. 

Le  30  décembre  1763,  alors  que  le  Parlement  de  Toulouse 
était  déjà  rétabli  et  qu'une  intervention  en  sa  faveur  avait 
cessé  par  conséquent  d'être  utile,  le  Parlement  de  Rennes,  ou 


(')  Procès,  I,  358. 

(*)  Soulavie,  dans  ses  Mémoires  du  ministère  dn  duc  d'Aiguillon,  parle  de  con- 
férences tenues  en  janvier  1764  entre  Choiseul,  M™"  de  Pompadour  et  La  Chalo- 
tais pour  perdre  d'Aiguillon.  Ce  sont  des  faits  qu'il  est  impossible  de  prouver,  mais 
qui  restent  fort  vraisemblables. 

{')  11  n'était  nullement  partisan  «  de  ces  coups  d'autorité  qui  ne  font  qu'aigrir 
les  esprits  et  qu'on  se  repent  toujours  d'avoir  frappé.  >>  — «  Vous  savez,  écrivait-il 
àLaverdy  le  18  août  1764,  combien  j'ai  blâmé  la  dureté  avec  laquelle  on  agissait 
l'année  dernière  ». 


REMONTRANCES    CONTRE    d'aIGUILLON  215 

plutôt  un  quart  à  peine  des  membres  qui  composaient  celte 
compagnie  ('),  résolut  d'adresser  au  roi  des  remontrances 
sur  les  violences  exercées  par  le  duc  de  Fitz-James.  Bientôt 
après,  le  12  janvier  1764,  il  fut  décidé  d'en  ajouter  d'autres 
relatives  aux  événements  de  Grenoble  et  de  Rouen.  Ce  fut 
dans  ces  dernières,  arrêtées  le  l""^  février  par  une  faible  mi- 
norité de  ses  membres  (^),  que  le  Parlement  lan(;a  sa  décla- 
tion  de  guerre  :  «  Les  peuples,  disait-il,  espéraient  enfin 
»  jouir  des  fruits  de  la  paix,  lorsqu'un  nouvel  ennemi  a  paru 
»  dans  le  sein  de  la  monarchie  pour  la  déchirer  ;  plus  cruel 
»  mille  fois  que  la  guerre,  le  despotisme  personnel  du  com- 
»  mandant  dans  les  provinces  de  votre  royaume  ose  enfin  se 
»  montrer  à  découvert  :  il  porte  une  main  hardie  sur  le  dépôt 
»  sacré  des  lois,  il  avilit,  il  opprime  les  magistrats,  il  abuse  de 
»  l'autorité  royale  pour  les  mettre  dans  les  liens.  »  La  Nor- 
mandie, le  Dauphiné  et  le  Languedoc  n'étaient  pas  seuls  à 
souffrir  de  ces  excès  de  pouvoir;  la  Bretagne  ne  les  connais- 
sait aussi  que  trop  :  «  Le  propriétaire  n'est  pas  sûr  s'il  jouira 
))  le  lendemain  de  sa  maison,  de  son  champ  ;  votre  province 

(')  Il  y  avait  ce  jour-là  (Reg.  secrels  du  Parlement  de  Rennes)  cinq  présidents 
et  vingt  conseillers  ;  or  le  Parlement  comptait  environ  à  cent-vingt  officiers.  Les 
remontrances  ne  passèrent  qu'à  deux  voix  de  majorité,  et  encore  parce  que  parmi 
les  opposants  il  s'en  trouva  plusieurs  qui  étaient  parents  et  dont  les  voix,  selon  la 
coutume,  furent  réduites,  c'est-à-dire  comptées  pour  une.  —  Nulle  part  peut-ôtre 
le  scandaleux  mépris  que  la  magistrature  parlementaire  du  xviiie  siècle  faisait  de 
ses  obligations  professionnelles  n'était  poussé  au  môme  degré  que  dans  le  Parle- 
ment de  Bretagne.  Chaque  année,  pendant  les  mois  de  novembre  et  de  décembre 
le  palais  était  presque  désert  ;  et,  dès  les  premiers  beaux  jours,  on  avait  peine,  en 
réunissant  toutes  les  chambres,  à  en  composer  une  entière.  Les  charges  n'étaient 
achetées  le  plus  souvent  qu'à  cause  des  privilèges  qu'elles  conféraient  et  de  l'im- 
portance qu'elles  donnaient  à  leurs  titulaires,  vénérés  et  craints,  chacun  dans  son 
petit  territoire,  à  l'égal  d'un  souverain.  Seules  les  affaires  qui  intéressaient  les 
passions  de  la  magistrature,  comme  des  arrêts  à  rendre  contre  les  jésuites  ou  con- 
tre le  commandant  de  la  province,  attiraient  au  palais  une  affluence  un  peu  plus 
nombreuse.  Lors  des  convocations  générales  qui  précédèrent  les  démissions  de 
1765  on  vit  arriver  au  Parlement  quelques  figures  à  peu  près  inconnues,  qu'on  ne 
se  souvenait  pas  d'y  avoir  vues  depuis  le  jour  de  la  réception.  Il  y  eut  des  conseil- 
lers qui  ne  rougirent  pas  de  se  faire  indiquer,  dans  les  rues  de  Rennes,  le  chemin 
du  palais.  (Mémoires  de  M.  de  Sérant,  conseiller  au  Parlement  de  Rennes,  sur 
l'administration  de  la  justice  en  Bretagne,  1767)  (H.  438),  M.  de  Sérant  était  un 
chaud  parlementaire,  admirateur  de  Laverdy. 

(2)  Il  n'y  avait  aussi  ce  jour-là  que  quatre  présidents  et  vingt  et  un  conseillers. 
C'était  ainsi  que  quelques  mauvaises  têtes,  quelques  jeunes  gens  turbulenis,  enga- 
geaient des  démarches  auxquelles  l'immense  majorité  de  la  compagnie  était  tota- 
lement étrangère,  mais  qu'elle  se  croyait  ensuite,  tant  était  puissant  Tempire  de 
corps,  obligée  de  soutenir  à  tout  prix. 


216  LA    BRETAGNE    Kl    LK    MC    DAIGLILLON 

»  de  lirelagiie  ne  voit  plus  rien  de  sacré  dans  ses  privilèges  ; 
»  on  attaque  la  loi  fondanienl;ile  de  ses  Etats  ;  jusqu'ici,  les 
»  trois  ordres  se  réunissaient  pour  multiplier  leurs  dons  tou- 
»  jours  au-dessus  de  leurs  forces  ;  h  présent,  on  veut  que  deux 
»  ordres  donnent  des  biens  qui  ne  leur  appartiennent  pas,  et 
»  on  enlève  à  l'autre  ordre  jusqu'à  la  consolation  de  vous 
»  oflVir  ce  qui  lui  appartient.  Les  communautés  qui  composent 
»  votre  province  de  Bretagne  ne  sont  plus  maitresses  de  leurs 
»  choix  ;  il  faut  f[ue  leurs  députés  soient  pour  ainsi  dire  du 
»  choix  de  vos  commissaires  ;  elles  ne  les  voient  plus  partir 
»  comme  de  zélés  défenseurs  de  leurs  intérêts,  inséparables 
»  de  ceux  de  V.  M.,  mais  comme  de  vils  esclaves  qui  ne  méri- 
»  teront  jamais  leur  confiance.  Si  cependant  quelques-uns  res- 
»  tent  attachés  à  leur  devoir  et  défendent  avec  zèle  les  intérêts 
»  qui  leur  sont  confiés,  bientôt  on  les  menace,  et,  s'ils  ne  cè- 
»  dent  pas,  on  les  fait  succomber  sous  les  coups  d'autorité.  » 
Des  expropriations  violentes,  l'ordre  du  12  octobre  1762,  et 
un  arrêt  du  conseil  du  11  juin  1763  relatif  aux  mairies  i/), 

(')  L'arrêt  du  11  juin  1763,  particulier  à  la  Bretagne,  astreignait  les  maires,  soit 
élus,  soit  en  titre  d'odice,  à  obtenir  l'agrément  du  gouverneur  ou  du  comman- 
dant, et  confirmait  le  droit  des  maires  d'être  les  députés-nés  de  leurs  villes  aux 
fc^tats  de  la  province.  En  cas  d'absence  de  leur  part,  les  députés  nommés  par  les 
communautés  devaient  faire  approuver  leur  nomination  par  les  commissaires  du 
roi.  Cette  dernière  disposition  seule  constituait  à  vrai  dire  une  nouveauté.  Il  est 
évident  que  cet  arrêt  choque  entièrement  nos  idées  modernes  de  liberté  électorale. 
Mais  c'est  l'ancien  régime  tout  entier  qui  est  ici  en  cause,  et  non  pas  personnelle- 
ment le  duc  d'.\iguillon.  Nulle  part  on  n'entendait  concéder  plus  de  liberté  pour 
les  élections  àce  qui  subsistait  encore  d'assemblées  d'États.  L'arrêt  du  11  juin  1763 
est  d'ailleurs  resté  en  vigueur  après  le  départ  du  duc  d'.\igui]lon,  et  il  subsistait 
encore  à  la  veille  de  la  Révolution.  Trois  fois  de  suite,  à  Dinan,  de  1772  à  1778,  la 
ville  s'étant  obstinée  à  ne  présenter  pour  la  mairie  que  des  personnes  dont  le  gou- 
verneur ne  voulait  pas,  on  tourna  la  difficulté  en  prolongeant  d'autorité  les  fonc- 
tions du  maire  qui  devait  sortir  de  charge.  L'édit  de  mai  1765,  qui  stipulait  la  nomi- 
nation des  maires  par  le  secrétaire  d'Etat  de  chaque  province  sur  une  liste  de 
t. ois  noms  élus  dans  chaque  ville,  allait  aussi  loin,  comme  Linguet  l'a  fait  remar- 
quer, que  l'arrêt  du  11  juin  1763.  —  Quant  aux  prétendus  coups  d'autorité  frappés 
sur  des  députés  du  tiers  trop  indépendants,  le  récit  des  précédentes  sessions  d'Étals 
fournil  des  exemples  de  membres  de  cet  ordre  pouvant  faire  de  l'opposition  impu- 
nément. Dans  une  note  relative  aux  remontrances  du  Parlement  (H.  625),  d'Ai- 
guillon affirme  n'avoir  jamais  eu  recours  qu'à  des  avertissements  et  avoir  toujours 
évité  <■  ces  actes  de  violence  que  ses  prédécesseurs  avaient  été  quelquefois  obligés 
de  mettre  en  usage.  »  yes  successeurs  aussi,  comme  le  duc  de  Penthièvre  par 
exemple,  qui  dans  une  lettre  du  22  janvier  1775  H.  386,  s'exprime  ainsi:  «  .l'ai  été 
»  obligé  de  parler  d'un  ton  qui  ne  m'est  pas  familier  à  deux  députés  de  l'ordre  du 
»  tiers  et  même  d'accompagner  mes  réprimandes  de  gestes  de  menaces;  cela  était 
>- nécessaire  pour  que  les  affairesdu  roi  n'éprouvassent  point  de  contradiction  pous- 


REMONTRANCES    CONTRE    d'aIGUILLON  217 

tels  étaient  donc  les  griefs  que  le  Parlement  trouvait  alors  à 
alléguer  contre  le  duc  d'Aiguillon,  dans  ces  remontrances 
auxquelles  M.  de  la  Ghalotais  a  affirmé  avoir  été  absolument 
étranger,  chose  peu  croyable,  car  elles  le  comblèrent  de  sa- 
tisfaction, et  il  ne  leur  reprocha  que  d'être  trop  douces  ('). 
On  devait  réparer  cette  lacune,  quelques  mois  plus  tard,  en 
trouvant  de  nouveaux  chefs  d'accusation,  corvées,  dépenses 
exagérées  des  villes,  etc.,  etc.  Il  sera  temps  alors  de  les  exa- 
miner. 

Rien  n'avait  permis  de  prévoir  cette  attaque.  En  partant  pour 
faire  sur  les  côtes  de  Bretagne  sa  tournée  annuelle,  d'Aiguillon 
avait,  quelques  semaines  auparavant,  quitté  le  Parlement  en 
fort  bons  termes.  Aussi  sa  stupéfaction  fut-elle  extrême  lors- 
qu'il apprit  à  Saint-Brieuc  les  actes  de  despotisme  qu'on  lui 
imputait.  11  s'empressa  de  revenir  à  Rennes  (6  février)  et 
témoigna  le  lendemain  au  Parlement,  venu  chez  lui  selon  la 
coutume,  combien  il  était  aflecté  de  cette  violente  sortie.  Il  se 
montra  ému  et  vivement  peiné,  mais  ne  fut  d'ailleurs  ni  amer 
ni  offensant  (^).  On  se  sépara  de  part  et  d'autre  sans  éclat  ni 
vivacité,  ce  qui  n'empêcha  pas  le  Parlement,  délibérant  le  8 
sur  ce  qui  s'était  passé  la  veille  chez  le  duc,  de  voter  que  l'on 
serait  mécontent  et  de  charger  son  premier  président  de  faire 
des  observations  sur  l'accueil  qu'il  avait  reçu.  D'Aiguillon 
répondit  que  sa  sensibilité  avait  était  trop  grande  pour  pou- 
voir la  cacher  et  qu'il  faisait  trop  de  cas  de  l'estime  du  Parle- 
ment pour  ne  pas  voir  avec  une  douleur  extrême  qu'il  l'avait 
perdue;  il  insista  en  même  temps  pour  que  le  Parlement 
donnât  des  preuves  de  ses  allégations.  D'Amilly  s'entremit. 


»sée  trop  loin,  peul-êlremêmcpouréviterà  laprovince  le  malheur  de  la  séparation 
»  de  l'assemblée  ».  Leduc  de  Penlhièvre  n'en  passa  pas  moins  pour  le  sauveur  de 
la  province  :  on  le  célébra  comme  l'homme  destiné  à  panser  les  blessures  q'ie 
l'administration  tyrannique  de  d'Aiguillon  lui  avait  faites.  Pourquoi?  Pourquoi  ? 

(1)  Lettre  du  11  février,  Procès,  I,  224:  ■•  Votre  petit  despote  est  donc  bien  fâché 
»  des  remontrances  de  votre  Parlement?  Tant  mieux,  tout  le  monde  en  est  bien 
»  aise  ici...  Vos  remontrances  sont  au  miel  et  au  sucre  contre  lui  auprès  de  celles 
»  des  autres  Parlements.  » 

(^)  Lettres  de  d'Aiguillon  à  Sainl-Florenlin,  7  février,  et  à  Laverdy,  9  février 
(H.  630;.  D'Amilly  éciit  de  son  cùié  le  10  février  :  "  Il  ne  lui  échappa  pas  un  mot 
qui  pût  offenser  en  rien  la  Compagnie,  et  la  vivacité  avec  laquelle  il  parlait  était 
plutôt  une  marque  de  sa  sensibilité  que  de  colère  et  de  mécontentement.  »  C'est  ce 
que  la  liéponse  des  États  au  .Méniuire  de  Linguel  appelle  »  avoir  maltraité  la  Com- 
pagnie publiquement  avec  beaucoup  de  vivacité  ». 


218  L\    DRKTAGNK    ET    LE    DUC    d'aIGIILLON 

calma  les  dissontirnents,  promit  que  les  remontrances  ne 
seraient  pas  imprimées  et  ménagea  une  réconciliation  appa- 
rente. Bien  prit  au  duc  de  se  montrer  accommodant.  S'il  avait 
persisté  ù  vouloir  exiger  des  preuves  et  à  écrire  au  roi,  comme 
il  en  avait  d'abord  formé  le  projet,  il  aurait  été  plus  que 
médiocrement  soutenu. 

M.  de  Laverdy,  en  etfet,  auquel  un  des  choix  les  plus  fâ- 
cheux que  Louis  XV  ait  jamais  faits  venait  de  donner  le  con- 
trôle général,  était  l'homme  le  moins  capable  de  maintenir 
les  Parlements  dans  le  devoir.  Fils  d'un  avocat  au  Parlement 
de  Paris,  ardentjanséniste,  conseiller  lui-même  à  la  première 
chambre  des  enquêtes  de  cette  compagnie  ('),  ayant  grandi 
et  vécu  exclusivement  dans  cette  société  parlementaire  dont 
il  avait  entièrement  adopté  le^  doctrines  et  les  préjugés,  il  ne 
pouvait  être  au  pouvoir  que  le  protecteur  des  hommes  aux- 
quels l'unissaient  et  la  communauté  des  idées  et  des  relations 
de  longue  date;  et  les  Parlements  pouvaient  être  dix  fois  cou- 
pables sans  paraître  tels  à  ses  yeux.  Il  n'osait  user  envers  eux 
que  d'objurgations  timides  et  de  supplications  éplorées,  dont 
le  danger  des  manœuvres  jésuitiques  faisait  généralement  le 
thème;  et,  si  loin  qu'ils  allassent,  ils  étaient  sûrs  de  ne  jamais 
épuiser  sa  patience.  C'était  chez  lui  un  système  de  tout  leur 
pardonner  et  de  n'attendre  le  rétablissement  de  l'autorité  que 
des  excès  du  désordre  et  de  ranarchio.  La  pensée  de  Louis  XV, 
quand  il  alla  chercher  un  contrôleur  général  dans  le  sein  de 
la  magistrature,  avait  été  certainement  que  cette  preuve  de 
déférence  la  flatterait  et  que  le  monde  parlementaire,  devenu 
si  redoutable,  en  serait  plus  facile  à  conduire;  jamais  calcul 
ne  fut  aussi  complètement  déjoué  par  l'événement.  M.  de 
Laverdy  était  intègre,  zélé,  rempli  de  bonnes  intentions,  sin- 
cèrement désireux  de  tirer  la  France  de  cette  espèce  de 
décomposition  dans  laquelle  elle  tombait  visiblement  :  c'était 


(')  Il  venait  de  conquérir  une  certaine  illustration  par  la  part  qu'il  avait  prise  au 
procès  des  jésuites.  Son  rapport  du  12  novembre  1763  sur  les  collèges  de  Paris, 
rapport  qui  inspira  les  lettres  patentes  du  21  novembre  pourle  transfert  au  collège 
Louis-le-Grand  du  collège  de  Lisieux  et  des  boursiers  des  petits  collèges  de  la 
capitale,  paraît  avoir  été  l'occasion  déterminante  de  sa  nomination.  Il  avait  une 
certaine  réputation  et  passait  pour  un  magistrat  honnête,  zélé  et  instruit.  On  ne 
pouvait  pas  encore  connaître  son  insulTisance,  qui  n'avait  pas  eu  l'occasion  de  se 
manifester. 


M.    DE    LAVERDY  219 

un  travailleur  infatigable  (').  Malheureusement,  il  joignait  à 
ces  heureuses  qualités  les  plus  graves  défauts;  la  faiblesse  de 
son  caractère  était  extrême  ;  très  peu  au  fait  des  matières 
administratives,  il  était  incapable  de  mener  de  front  les  affai- 
res multiples  et  pressantes  qui  surgissaient  k  chaque  instant, 
et  il  ne  tarda  pas  à  se  trouver  entièrement  déijordé  ;  il  était 
dépourvu,  non  seulement  d'habileté,  mais  même  de  cette 
sagacité  élémentaire,  et  pour  ainsi  dire  de  cette  sorte  d'ins- 
tinct de  gouvernement,  qui  constitue  la  première  et  la  plus 
essentielle  qualité  d'un  homme  d'Etat.  Incapable  de  la  plus 
vulgaire  discrétion,  il  livrait  sans  cesse  les  plus  intimes  pen- 
sées du  gouvernement  à  des  confidents  plus  que  suspects  qui 
se  faisaient  un  jeu  de  le  trahir.  Par  sa  simplicité  excessive, 
par  le  trop  de  facilité  de  son  abord  comme  par  la  familiarité 
incorrecte  et  triviale  de  son  style,  il  déconsidérait  l'autorité 
dont  il  était  revêtu  et  prêtait  à  rire  à  ses  dépens.  Des  aveux 
d'ignorance  d'une  humilité  touchante,  mais  singulièrement 
maladroite,  revenaient  à  chaque  instant  sous  sa  plume.  Sa 
crainte  excessive  de  nouveaux  conflits  avec  les  cours  excitait 
tout  naturellement  à  lui  résister  et  semait  partout  des  germes 
d'insubordination.  Soucieux,  d'ailleurs,  de  dissimuler  sous 
des  apparences  d'énergie  son  inépuisable  faiblesse,  il  flottait 
sans  cesse  entre  la  politique  de  rigueur  et  celle  des  conces- 
sions à  outrance,  prenait  des  attitudes  impérieuses  inévi- 
tablement suivies  de  quelque  piteuse  reculade,  conseillait 
au  besoin  des  procédés  à  la  Terray,  engageait  des  démarches 
qu'il  n'était  point  capable  de  soutenir  et  multipliait  dans  ses 
actes  comme  dans  ses  paroles  les  plus  grossières  contradic- 
tions. II  put,  grâce  aux  amitiés  qu'il  y  comptait  et  à  force  de 
concessions,  pacifier  pour  quelque  temps  le  Parlement  de 
Paris;  mais,  après  une  courte  accalmie,  son  élévation  même 
ne  pouvait  guère  qu'aggraver  les  querelles.  Les  ambitions 
parlementaires  étaient  stimulées  par  son  exemple  et  encou- 
ragées par  son  incapacité.  11  n'y  eut  plus  de  jeune  conseiller 
aux  enquêtes  qui  ne  se  crût  capable  de  gouverner  l'Etat,  et 
les  Parlements  de  province,  notamment,  qui  avaient  alors 
contre  celui  de  Paris  plus  d'un  grief  (^),  devaient  être  néces- 

(')  «  Je  travaille  12  à  13  heures  par  jour,  écrivait-il  à  d'Aiguillon  le  27  décembre 

1763,  H. 630,  je  rassemble  autantque  je  puis  des  connaissances  de  part  et  d'autre». 

(')  Le  Parlement  de  Paris  avait  contre  lui  sa  théorie  qu'il  était  seul  et  exclusive- 


220  I.A    llIlKTAliMC    KT    Li:    Dlf;    u'aIGLILLON 

saii'cment  tentés  davoir  leur  tour.  M,  de  la  Ghalotais,  à  qui 
les  chaudes  félicitations  de  Voltaire,  de  d'Alenibert  et  des 
philosophes  avaient  inculqué  une  haute  idée  de  sa  valeur  et 
de  sa  supcriorilc.  d'ailleurs  réelle,  sur  les  hommes  les  plus 
en  vue  du  l'arleincnt  de  la  capitale,  trouva  certainement  que 
le  choix  du  loi  aurait  pu  être  plus  éclairé  et  comprit  qu'il  lui 
serait  facile,  en  suscitant  des  troubles,  de  se  fiayer  la  voie 
vers  celte  place  enviée,  quoique  peu  enviable,  que  linfor- 
tunc  ministre  occupait  sans  motif  explicable,  «  par  accident 
à  son  être  »  (*)  et  qu'il  était  si  peu  apte  à  remplir. 

Tel  était  l'homme  que,  pour  son  plus  grand  malheur,  pour 
le  malheur  du  royaume,  pour  le  malheur  surtout  de  la  Bre- 
tagne, dans  les  troubles  de  laquelle  il  a  eu,  par  son  incapa- 
cité, une  lourde  part  de  responsabilité,  on  était  venu  cher- 
cher pour  le  mettre  à  la  tête  du  département  le  plus  difficile, 
au  moment  de  la  crise  la  plus  violente  que  le  royaume  eût 
depuis  longtemps  traversée.  Il  a  toujours  affirmé  n'avoir  pas 
désiré  cette  distinction  dangereuse  et  avoir  été  surpris  tout 
le  premier  qu'on  soit  venu  le  chercher  «  dans  son  coin  »  (')  ; 
et  sa  sincérité  en  cela  ne  parait  pas  douteuse,  car  le  pouvoir, 
auquel  il  finit  plus  tard  par  prendre  goût,  auquel  môme  il  se 
raccrocha  désespérément,  ne  fut  pour  lui  au  début  qu'une 
source  de  tribulations  de  toute  sorte,  et  il  semble  bien,  par 
sa  correspondance  en  1764  et  1765,  qu'il  ait  été  alors  l'homme 
le  plus  malheureux  de  tout  le  royaume.  Assiégé  d'embarras 
incessants,  qui  certes  étaient  grands,  mais  que  son  caractère 
pessimiste  le  portait  à  s'exagérer  encore,  succombant  sous  le 
poids  d'une  besogne  trop  lourde  pour  sa  pauvre  tête,  il 
aurait  peut-être  quitté   la   place,    s'il   n'avait  été    retenu  par 


ment  la  cour  des  pairs,  sa  composition  sociale  plulùt  inférieure  à  celle  de  la  plu- 
part des  cours  provinciales,  son  fanatisme  janséniste  et  l'esprit  gouvernemental 
(du  moins  relativement)  qui  l'anima  dans  les  premiers  temps  du  ministère  de  La- 
verdy.  Nul  doute  que  M.  de  la  Ghalotais  n'eût  été  bien  aise  d'humilier  cette  cour, 
qui  devait  plus  tard  épouser  sa  cause  avec  tant  d'énergie  :  "  Il  n'est  que  trop  visi- 
ble, »  lui  a  écrit  son  correspondant  de  Reynesdans  une  lettre  qui  mérite  attention 
(15  mai  1765,  Procès,  I,  282),  «  que  le  parlement  de  Paris  veut  tout  subjuguer.... 
»  bien  des  bons  citoyens  trouvent  étrange  que  vos  douze  confrères  (les  douze  Par- 
»  lemcnts)  ne  se  soient  pas  élevés  contre  l'entreprise  du  nôtre,  qui  semble  ne  res- 
>'  pircr  et  ne  chercher  ijue  tous  les  moyens  de  vous  mettre  sous  son  joug  ». 
(')  L'expression  est  de  M.  de  Laverdy  lui-même  (lettre  du  2  mai  1765,  Procès, 

I,    271;. 

(^)  Lettre  du  4  mars  1764  à  d'Aiguillon  (H.  630). 


M.    DE    LAVERDY  221 

l'idée  singulière  (M.  de  Laverdy  appartenait  à  la  fraction 
dévote  du  parti  janséniste)  que  Dieu  avait  eu  ses  desseins  en 
rélevant  si  haut,  et  qu'il  n'avait  plus  le  droit  d'éloigner  de  lui 
ce  calice.  Ce  pouvait  être  un  moyen,  certes  douloureux  et 
pénible,  mais  d'autant  plus  méritoire,  de  faire  son  salut  éter- 
nel, que  de  travaillerau  salut  temporel  de  sa  patrie.  «  Jepéri- 
))  rai  peut-être  victime  de  mon  zèle  et  de  mon  assiduité,  écri- 
»  vait-il  à  d'Aiguillon  le  27  décembre  1763,  mais  j'ose  espérer 
»  qu'il  peut  être  dans  le  ciel  des  récompenses  pour  ceux  qui  ne 
»  désespèrent  pas  tout  à  fait  du  salut  de  leur  patrie  et  qui  lui 
»  consacrent  leurs  travaux.  )>  Soutenu  par  cette  perspective,  il 
tint  bon  et  jura  qu'il  mourrait  à  la  peine  ou  qu'il  sauverait 
ses  concitoyens  malgré  eux  :  «  Je  vois  les  suites  affreuses  de 
»  tout  ceci  comme  une  punition  de  la  Providence  et,  malheu- 
»  reuse  victime  de  sa  rigueur  pour  moi,  je  me  dispose  à 
»  avaler  le  calice  de  l'amertume  qu'elle  me  propose  jusqu'à 
»  ce  que  ma  santé,  anéantie  par  de  si  grands  malheurs,  ait 
»  fait  cesser  mon  existence  physique,  ou  qu'une  heureuse 
»  révolution  m'ait  conduit  à  un  état  plus  tranquille  et  plus 
»  fait  pour  le  cœur  d'un  véritable  citoyen,  que  les  infortunes 
»  de  son  maître  et  de  sa  patrie  pénètrent  de  la  plus  vive  dou- 
»  leur  »  ('). 

Ses  premiers  actes  donnèrent  sa  mesure.  Lorsqu'il  devint 
contrôleur  général,  il  y  avait  à  Versailles  des  députés  du  Par- 
lement de  Grenoble  mandés  en  cour  pour  rendre  compte  de 
la  conduite  de  leur  compagnie  envers  le  malheureux  Dumes- 
nil.  Laverdy  ne  trouva  rien  de  mieux  à  faire  que  de  les  ren- 
voyer avec  de  bonnes  paroles  et  en  leur  payant  leurs  frais 
de  voyage  et  de  séjour  (^);et  cet  acte  de  faiblesse  inouïe  avait 
lieu  dans  un  temps  où,  selon  le  mot  du  premier  commis  du 
contrôle  général,  le  gouvernement  en  était  réduit  à  compter 
pour  un  écu  (").  Il  était  tout  occupé  de  rétablir  la  paix  à  Tou- 
louse et  à  Rouen,  à  force  de  concessions,  lorsque  surgit  la 
malencontreuse  affaire  de  Rennes.  Il  fallait  à  tout  prix  ne 
pas  aigrir  ce  Parlement  pour  ne  pas  faire  éclater  là  aussi  de 
nouveaux  orages.  Aussi  ses  recommandations  à  d'Aiguillon 
furent-elles  dans  le  sens  de  la  conciliation  quand  même,  et 

(')  Lettre  du  3  février  1765  (H.  C31). 

(-)  Laverdy  à  d'Aiguillon,  4  mars  (H.  630). 

(3)  Mesnard  à  d'Aiguillon,  7  septembre  1762  (H.  351). 


2â'2  LA    HRETAdNE    ET    LE    DUC    D  AIGL'ILLON 

il  le  supplia  de  ne  pas  porter  plainte  au  roi  des  remontrances 
du  Parlement  :  «  Une  situation  si  critique,  écrivait-il  le 
»  \'2  février  ('),  exige  plus  de  modération  que  jamais...  Ne 
))  vaudrait-il  pas  mieux  que  le  roi  répondit  à  ces  rcmon- 
»  trances  en  annonçant  son  amour  pour  la  tranquillité,  le 
»  rétablissement  du  Parlement  de  Grenoble,  qui  sera  con- 
»  sommé  demain  lundi,  et  des  espérances  pour  Rouen,  aux- 
»  quelles  on  va  s'attacher  après  que  Toulouse  sera  fini,  et 
»  que  de  lui-même  il  rendit  justice  à  votre  administration  !  Si 
»  le  Parlement  enregistre  la  réponse,  tout  est  dit.  S'il  la 
»  rejette,  c'est  lui  qui  devient  accusateur  en  forme  et  vous 
»  n'êtes  que  défendeur...  ».  En  tout  cas,  on  gagnait  ainsi  du 
temps,  et  il  importait  fort  peu  à  cet  étrange  ministre  de  lais- 
ser sous  le  coup  d'inculpations  graves  les  plus  fidèles  servi- 
teurs du  roi,  pourvu  qu'il  eût  la  paix  avec  les  cours  et  qu'il 
pût  obtenir  de  leur  complaisance  les  enregistrements  dont  il 
avait  besoin. 

Ce  qui  disposait,  en  eft'et,  le  nouveau  contrôleur  général  à 
toutes  les  faiblesses,  ce  n'était  pas  seulement  la  timidité  natu- 
relle de  son  caractère  et  la  difficulté  de  rompre  en  visière 
avec  des  alliés  de  la  veille,  c'était  plus  encore  peut-être 
l'affreuse  pénurie  d'argent  qu'il  avait  trouvée  en  arrivant  au 
ministère  (*)  et  la  nécessité  impérieuse  de  se  procurer  des 
fonds,  donc  de  se  procurer  des  enregistrements,  coûte  que 
coûte  et  sans  délai.  La  déclaration  du  21  novembre  1763,  qui 
avait  retranché  des  édits  d'avril  ce  qui  blessait  le  plus  les 
intérêts  de  la  magistrature,  à  savoir  le  centième  denier  et  les 
dispositions  primitives  prises  pour  le  cadastre,  mais  qui 
maintenait  le  second  vingtième  et  le  sixième  sol  pour  livre 
des  droits  des  fermes,  pouvait  fournir  quelque  argent;  c'était 
une  dernière  planche  de  salut  dont  il  importait  d'user  immé- 
diatement. «  Ce  moment,  écrivait  Laverdy  à  d'Aiguillon  dans 
»  son  style  plat  et  trivial  (^),  ce  moment  est  celui  de  la  crise; 

(>)  11.  63Q. 

(*)  Il  L'état  des  finances  est  dans  un  délabrement  qui  ne  peut  s'imaginer...  C'est 
»  un  miracle,  au  pied  de  la  lettre,  que  nous  ayons  été  celte  année.  Jugez  de  la 
»  position  du  pauvre  diable  qui  conduit  une  administration  où  il  dépend  également, 
»  par  la  pénurie  extrême  où  elle  est  réduite,  des  financiers  et  des  magistrats  qui  se 
»  détestent  également.  »  (Lettres  de  Laverdy,  27  décembre  17()3,  29  octobre  1764; 
11,  (l^O  et  031), 

[^)  Lettre  du  12  février  (H.  030), 


ENREGISTREMENT  DE  LA  DÉCLARATION  DU  21   NOV.   1763         223 

»  il  faut  que  tout  pète  ou  que  la  déclaration  ait  lieu  partout, 
»  afin  d'avoir  le  temps  de  prendre  les  arrangements  conve- 
»  nables  ».  Aussi,  dès  les  premiers  jours  de  son  ministère, 
contrairement  aux  intentions  dernières  de  son  prédécesseur 
qui  étaient  de  réunir  en  Bretagne  une  assemblée  d'Etats  extra- 
ordinaires, parut-il  disposé  à  envoyer  la  déclaration  au  Parle- 
ment de  Rennes,  sans  plus  attendre,  en  même  temps  que 
l'édit  d'avril  1758  et  que  la  déclaration  de  février  1760,  tou- 
jours non  enregistrés.  Les  objections  de  d'Aiguillon  sur  la 
nécessité  du  consentement  préalable  des  Etats,  et  la  nouvelle 
que  le  Parlement  persistait  à  cet  égard  dans  le  système  adopté 
par  lui  en  1760  le  firent  changer  d'avis;  dans  une  lettre  du 
15  février  1764,  il  sembla  résigné  à  attendre  la  session  des 
Etats  ordinaires.  Mais  il  ne  se  prêtait  qu'avec  beaucoup  de 
regret  à  cette  combinaison  qui  retardait  singulièrement  la 
perception  des  nouveaux  impôts  en  Bretagne  et  qui  avait  de 
plus  l'inconvénient  d'y  laisser  en  souiTrance,  non  seulement 
le  second,  mais  même  le  premier  vingtième;  et,  pour  répon- 
dre aux  désirs  non  dissimulés  du  ministre,  d'Aiguillon  venait 
précisément,  lorsqu'il  reçut  cette  dernière  lettre,  de  faire 
dans  le  Parlement  une  certaine  propagande  et  de  sonder  le 
terrain  en  vue  d'un  enregistrement  par  cette  compagnie  anté- 
rieurement à  l'acceptation  des  Etats.  Pareil  procédé,  on  le 
sait,  était  absolument  contraire  à  son  opinion  personnelle, 
mainte^  fois  répétée  et  toujours  invariable;  mais  il  lui  parut 
impossible  de  refuser  à  Laverdy  ce  service,  alors  que  le  gou- 
vernement venait,  dans  une  déclaration  solennelle,  d'annon- 
cer son  intention  d'avoir  recours,  dans  une  large  mesure,  aux 
conseils  et  aux  lumières  de  la  magistrature;  en  agissant  autre- 
ment, il  eût  craint  d'être  accusé  de  trahir  les  intentions  minis- 
térielles, de  s'obstiner  par  parti  pris  à  reléguer  les  Parlements 
au  second  plan,  peut-être  de  conserver  un  ressentiment  trop 
vif  des  mauvais  procédés  que  les  magistrats  rennais  venaient 
d'avoir  envers  lui.  Il  avait  donc  entretenu  quelques-uns  des 
membres  les  plus  influents,  leur  avait  fait  entendre  que  les 
Parlements,  appelés  désormais  à  prendre  tant  d'influence 
dans  le  royaume,  ne  pouvaient  guère  se  contenter  de  se  traî- 
ner à  la  remorque  des  Etats,  et  avait  fait  quelque  impression. 
«  Je  crus  m'apercevoir  il  y  a  deux  jours,  écrit-il  le  22  février, 
»  qu'on  désirait  recevoir  au  plus  tôt  la  déclaration  pour  l'en- 


224  I.\    nRETAGNE    KT    Li:    DlC    d'aIGL'ILLON 

»  registrer  avant  la  tenue  des  Etats...  Je  crois  que  vous  ne 
))  devez  pas  balancer  à  l'envoyer,  parce  que,  si  elle  est  enre- 
»  i^islrée,  connue  je  Icspèrc,  sans  auli'cs  modifications  que 
»  celles  du  Parlement  de  Paris,  nous  aurons  beaucoup  plus 
»  (le  facilité  à  faire  consentir  par  les  Etats  les  impositions  qui 
»  y  sont  contenues,  et  la  tranquillité  sera  plus  affermie  que 
»  jamais  dans  cette  province.  »  D'Aiguillon  a  été  accusé 
d'avoir  voulu  par  là  bi'ouiller  les  deux  corps  (');  il  l'eût  été, 
s'il  eût  agi  autrement,  d'avoir  voulu  l'abaissement  de  la  ma- 
gistrature et  de  l'avoir  calomniée  auprès  du  trône.  Son  véri- 
table tort,  en  cette  circonstance  comme  en  plusieurs  autres, 
fut  d'avoir  trop  facilement  ajouté  foi  aux  assurances  des  par- 
lementaires. Sincères  peut-être,  les  promesses  qui  lui  furent 
faites  n'allaient  pas  moins  permettre  aux  fauteurs  de  troubles 
de  tendre  au  contrôleur  général  un  piège  dans  lequel  celui-ci 
s'empressa  de  donner  avec  une  naïveté  qui  étonne. 

Dès  qu'il  eut  re(;u  la  lettre  de  d'Aiguillon,  il  s'empressa  de 
reprendre  un  plan  qu'il  n'avait  jamais  abandonné  que  malgré 
lui  et  ne  songea  plus  qu'à  adapler  la  déclaration  du  21  no- 
vembre aux  conditions  particulières  dans  lesquelles  se  trou- 
vait la  Bretagne.  Au  lieu  d'établir  un  sixième  sol  pour  livre 
des  droits  des  fermes,  comme  le  cinquième  n'avait  jamais  été 
enregistré  au  parlement,  la  déclaration  créa  deux  sols  pour 
livre  de  tous  les  droits  perçus  au  profit  du  roi,  des  Etats,  ou 
des  villes,  corps  et  communautés,  du  l"'"  juillet  1764  au  31  dé- 
cembre 1772  (*).  On  renonça  à  parler  du  don  gratuit  des 
villes,  les  rapports  de  d'Aiguillon  ayant  affirmé  que  la  pro- 
vince n'en  voulait  à  aucun  prix.  Quant  au  reste  de  la  décla- 
ration, il  continuait  à  avoir  bonne  opinion  de  l'accueil  que  le 
Parlement  lui  ferait,  et  ses  lettres  étaient  fort  optimistes. 

Le  projet  de  déclaration  fut  donc  envoyé,  non  pas  encore 
pour  que  le  l^arlement  l'enregistrât,  mais  pour  en  négocier 
avec  lui  l'enregistrement  et  lui  permettre  de  présenter  ses 
observations,  s'il  avait  à  en  faire,  car  on  redoutait  par-dessus 
tout  un  enregistrement  avec  modifications  et  restrictions,  qui 
con)promettrait  singuiièrernent  le  succès  auprès  des  Etats  au 

(']  Réponse  des  Elals  au  Mémoire  de  Liiiguet. 

{-)  .\u  .31  décembre  1771,  pour  les  droits  perçus  au  profit  des  Etats,  afin  de  tenir 
compte  à  ceux-ci  des  deux  années  1762-17G4  pendant  lesquelles  ils  avaient  abonné 
un  sol  pour  livre. 


ENREGISTREMENT  DE  LA  DÉCLARATION  DU  21  NOV.    1763         225 

lieu  de  le  faciliter.  A  peine  eut-il  été  connu  du  Parlement  et 
des  commissaires  nommés  pour  l'examiner,  qu'un  certain 
courant  d'opposition  commença  à  se  manifester.  Sur  la  motion 
de  M.  de  Montreuil,  on  donna  lecture  à  l'assemblée  des  com- 
missaires du  mémoire  rédigé  en  1762  par  les  Etats  contre 
l'imposition  du  sol  pour  livre,  et  les  raisons  en  furent  trou- 
vées convaincantes.  On  ne  voulait  pas  davantage  du  second 
vingtième,  qui  d'ailleurs  n'était  plus  perçu  en  Bretagne  depuis 
le  commencement  de  l'année  1764  (').  Très  rassurantes  jus- 
que-là, les  lettres  de  d'Aiguillon  deviennent,  à  partir  du 
18  mars,  presque  alarmantes  :  «  Je  prévois  avec  douleur 
»  écrit-il  à  cette  date,  que  l'avis  des  commissaires  passera  de 
»  trois  ou  quatre  voix,  quoique  le  nombre  des  gens  décidés 
»  pour  l'enregistrement  de  la  déclaration  soit  plus  considéra- 
»  ble  que  celui  de  ceux  qui  s'y  opposent;  mais  il  s'en  trouve 
»  plusieurs  des  premiers  qui  ne  font  qu'une  voix  entre  deux 
»  ou  trois,  tels  que  MM.  les  présidents  de  Châteaugiron  et  de 
»  Cucé  (-);  d'ailleurs,  les  jeunes  conseillers  des  enquêtes,  qui 
))  sont  fort  ignorants,  croient  faire  merveille  de  demander  des 
))  soulagements  fort  étendus  et  sont  persuadés  cju'on  ne  les 
»  leur  refusera  pas,  s'ils  y  insistent  fortement;  c'est  l'épidémie 
»  du  temps,  beaucoup  plus  générale  et  plus  violente  dans 
h  cette  province  que  dans  le  reste  du  royaume,  attendu  la 
»  forme  de  son  administration  ». 

Le  21  mars,  en  effet,  il  fut  convenu  dans  une  assemblée  des 
chambres  que  la  commission  rédigerait  un  mémoire  concluant 
à  diverses  modifications  dans  le  texte  de  la  déclaration.  Ce 
mémoire  insista  sur  l'accablement  de  la  province  et  repré- 
senta que  les  vingtièmes  et  sols  pour  livre  constitueraient  un 
fardeau  intolérable  sous  lequel  elle  succomberait  inévitable- 
ment. Le  cadastre  surtout  serait  inutile,  impraticable,  con- 
traire aux  constitutions  de  la  province.  «  Le  plan  de  régie 
»  établi  en  Bretagne,  affirmait  la  commission,  est  bien  plus 
»  simple  pour  connaître  la  vraie  valeur  des  biens  et  pour 

»  exclure  l'arbitraire Chaque  propriétaire  a  fourni  une 

»  déclaration  de  ses  biens,  il  a  communiqué  au  soutien  ses 
»  fermes  authentiques,  ses  partages  ou  autres  pièces  sem- 

(')  C'est  à  grand'peine  que  d'Aiguillon  avait  décidé  la  commission  à  imposer 
encore  le  premier. 

(-)  Le  président  de  Cucé  était  gendre  du  président  de  Châteaugiron. 

d'Aiguillon.  ■  15 


226  La    BRETAdNE    ET    LE    DIC    d'aIGUILLON 

»  blahles,  les  déclarations  ont  été  vérifiées  par  l'inspection 
»  des  lieux  et  sur  la  vue  des  titres,  elles  le  sont  encore,  pour 
»  ainsi  dire,  tous  les  jours,  par  les  soins  du  grand  nombre  de 
»  patriotes  qui,  chargés  de  cette  partie  d'administration,  tra- 
»  vaillent  pour  en  exclure  l'arbitraire;  en  introduisant  le 
»  cadastre,  le  travail  de  trente  années  resterait  sans  effet  et 
»  les  dépenses  des  déclarations  et  vérifications  seraient  per- 
»  dues  pour  le  propriétaire;  il  serait  inquiété  de  nouveau 
M  dans  ses  possessions  et  se  détacherait  de  plus  en  plus  de  la 
»  culture  et  de  l'amélioration  d'un  bien  qui  lui  deviendrait  à 
»  charge.  »  Cette  horreur  pour  la  réfection  du  cadastre  se  com- 
prend aisément  :  parlementaires  et  privilégiés  avaient  tout  à 
y  perdre,  et  en  Bretagne  plus  que  partout  ailleurs.  Là  était 
la  véritable  raison  pour  laquelle  le  cadastre  était  contraire 
aux  constitutions  de  la  province. 

Peu  importait  d'ailleurs  au  succès  de  la  négociation,  puis- 
que le  gouvernement  avait  renoncé  à  exécuter  sérieusement 
ce  cadastre,  qui  aurait  révélé  de  si  étranges  anomalies  dans 
la  répartition  des  vingtièmes,  et  se  déclarait  prêt  à  soumet- 
tre à  l'approbation  des  cours  les  règlements  qui  seraient  faits 
pour  y  travailler,  même  à  différer  de  rien  ordonner  sur  cet 
article  jusqu'à  la  réunion  des  Etats.  C'est  sur  quoi  Laverdy 
insistait  dans  sa  réponse  au  Parlement  ('),  où  il  réfutait  égale- 
ment dans  le  plus  grand  détail  toutes  les  autres  objections  qui 
lui  avaient  été  faites;  la  Bretagne  avait  moins  payé  que  nulle 
autre  province;  on  emploierait  pour  l'acquittement  du  second 
vingtième  des  moyens  qui  rempliraient  les  vues  et  les  désirs 
du  Parlement  pour  le  soulagement  des  contribuables.  Sa  Ma- 
jesté était  dans  les  dispositions  les  plus  favorables  pour  con- 
céder à  ses  fidèles  sujets  de  Bretagne  le  traitement  le  plus 
avantageux  quant  à  la  levée  des  sols  pour  livre;  ce  n'était  pas 
encore  le  moment  de  traiter  ce  qui  regardait  les  corvées,  mais 
on  aurait  grand  égard  en  temps  et  lieu  aux  observations  du 
Parlement  ;  qu'il  prit  seulement  une  décision  à  bref  délai, 
sans  quoi  on  serait  obligé  de  réunir,  sans  plus  attendre,  des 
Etats  extraordinaires  pour  traiter  avec  eux  de  la  levée  des 
vingtièmes  et  des  autres  impositions. 

A  cette   mise    en   demeure,    le    Parlement   ne    fit    qu'une 

(')  Lettre  du  14  avril  (H.  630). 


ENREGISTREMENT  DE  L\  DÉCLARATION  DU  2l  NOV.  1763         227 

réponse  vague  et  équivoque.  «  Le  Parlement,  y  était-il  dit  ('), 
»  paraît  disposé  à  enregistrer  la  déclaration  telle  que  l'an- 
»  nonce  M.  le  contrôleur  général,  parce  qu'il  ne  sera  fait 
n  aucun  changement  dans  la  forme  de  la  perception,  sous 
»  quelque  prétexte  ou  dénomination  que  ce  puisse  être, 
»  même  de  cadastre  ou  autrement,  réservant  de  mettre  les 
»  modifications  convenables  sur  les  articles  de  la  de'claratioîi.  » 
On  ne  pouvait  se  moquer  plus  complètement  du  ministère, 
qui  ne  s'était  prêté  à  toute  cette  négociation  que  pour  éviter 
des  modifications  et  avoir  la  certitude  d'un  enregistrement 
intégral.  Laverdy  commençait  à  le  comprendre,  mais  il  com- 
prenait aussi  qu'il  s'était  désormais  trop  avancé  pour  reculer. 
Se  sentant  obligé  de  continuer  malgré  tout  cette  négociation 
dangereuse,  il  écrivit,  le  24  avril,  au  premier  président,  La 
Britfe  d'Amilly,  deux  lettres.  L'une,  ostensible,  se  plaignait 
que  l'arrêt  du  Parlement  ne  fût  pas  plus  décisif,  protestait 
contre  la  pensée  d'insérer  aucune  réserve  sur  le  cadastre, 
puisque  la  déclaration  n'en  parlerait  point,  et  réclamait  l'as- 
surance positive  qu'il  ne  serait  mis  dans  l'arrêt  d'enregistre- 
ment aucune  modification  de  nature  à  déplaire  à  Sa  Majesté. 
L'autre,  particulière,  annonçait  au  premier  président  l'envoi 
du  texte  définitif  de  la  déclaration,  qui  lui  parviendrait  secrè- 
tement par  l'intermédiaire  de  Le  Bret,  et  qu'il  aurait  à  pré- 
senter aux  chambres  lorsqu'il  jugerait  le  moment  favorable. 
Ainsi,  le  même  jour,  le  ministre  exigeait  un  engagement  et 
avouait  cependant  qu'il  se  résignerait  à  s'en  passer;  et  il  pre- 
nait pour  confident  de  cette  faiblesse  un  homme  dont 
d'Aiguillon  lui-même,  qui  le  défendait  en  général  et  qui 
croyait  à  ses  bonnes  intentions,  avait  cependant  mainte  fois 
reconnu  le  caractère  timide  et  faux  et  la  parole  indiscrète. 
Très  vraisemblablement,  le  Parlement,  à  supposer  même 
qu'il  l'ait  ignoré  jusque-là,  fut  dès  lors  fort  instruit  qu'il  pou- 
vait sans  rien  risquer  tenir  ferme.  Aussi  à  l'assemblée  des 
chambres  du  2  mai  le  parti  de  l'obéissance  eut-il,  comme 
toujours,  le  dessous  :  douze  voix  seulement  s'y  prononcèrent 
pour  envoyer  au  contrôleur  général  un  précis  des  modifica- 
tions jugées  convenables;  seize,  dont  trois,  selon  une  lettre 
non  signée  écrite  deux  jours  après   à  d'Aiguillon   f  ),   ne  se 

(')  Arrêté  du  17  avril. 

(2)  Rapport  (lu  4  mai  (H.  433). 


228  LA    BRETAGNE    ET    LE    DIX    d'aIGUILLON 

décidèrent  que  sous  la  pression  de  la  menace  et  par  l'effet  de 
la  peur,  s'y  refusèrent,  par  la  raison  que  ces  modifications, 
devant  être  libres,  ne  pouvaient  être  déterminées  ù  l'avance 
et  que  le  contrôleur  général  devait  d'ailleurs  être  content  de 
savoir  qu'elles  ne  porteraient  atteinte  ni  à  la  prorogation  des 
deux  vingtièmes  ni  à  l'établissement  des  sols  pour  livre.  Le 
Parlement  ajoutait  que  si  la  déclaration  faisait  mention  du 
cadastre,  il  mettrait  dans  son  enregistrement  une  modifica- 
tion analogue  à  celle  du  Parlement  de  Rouen,  à  savoir  que 
le  cadastre  ne  pourrait  avoir  lieu  qu'autant  qu'on  aurait 
reconnu  qu'il  était  possible,  nécessaire,  et  ne  dérogeait  pas 
aux  droits  particuliers  et  privilèges  de  la  province  ;  que  si 
cet  article,  au  contraire,  était  rayé  de  la  déclaration,  il  met- 
trait une  réserve  conçue  dans  les  mêmes  termes  que  son 
arrêté  du  17  avril  ;  enfin,  que,  si  la  déclaration  n'était  pas 
envoyée  à  bref  délai,  il  serait  dans  la  nécessité  d'interdire  la 
levée  du  premier  vingtième,  conformément  à  son  enregistre- 
ment du  29  mars  1757  (').  Et,  comme  la  réponse  du  contrô- 
leur général  à  cette  sommation  impérieuse  et  grosse  de 
menaces  se  fit  quelque  temps  attendre,  le  premier  président 
eut  grand'peine  à  empêcher  cette  interdiction  d'être  pro- 
noncée dès  l'assemblée  des  chambres  du  12  mai. 

Le  1-4,  la  réponse  du  ministre  arriva.  Laverdy  s'y  plaignait 
des  dispositions  du  Parlement,  disait  avoir  évité  d'en  rendre 
compte  au  roi,  pour  lui  laisser  le  temps  de  revenir  à  d'autres 
déterminations,  et  laissait  entrevoir  qu'à  défaut  de  solution 
plus  satisfaisante  on  pourraitbien  avoir  recours  aune  réunion 
d'Etats  extraordinaires.  La  menace  était  d'autant  moins  redou- 
table que  Laverdy,  avec  son  imprudence  ordinaire,  ne  se  fai- 
sait pas  faute  de  dire  très  haut  dans  Paris  qu'il  n'y  aurait  pas 
d'Etats  extraordinaires,  et  il  ne  manquait  pas  de  gens  dans  la 
capitale  pour  transmettre  ces  propos  à  leurs  amis  et  parents 
de  Bretagne.  xUissi  ses  observations  furent-elles  fort  mal 
reçues;  l'assemblée,  «  avec  un  esprit  d'aigreur  étonnant  », 

(•)  M.  de  la  Tracherie,  dans  son  Mémoire  juslificatil",  p.  32,  a  aiïeclé  de  ne  parler 
que  du  second  vingtième.  Il  oublie  on  veut  oublier  que  le  second  vingtième  n'était 
plus  perçu  depuis  le  1er  janvier  1764.  C'est  bien  du  premier  qu'il  s'agit,  et  la 
menace  d'en  défendre  la  levée  devait  être,  le  Parlement  ne  l'ignorait  pas,  d'un 
effet  infaillible  sur  le  niallieurcux  ministre,  qui  sentait  confusément  qu'on  l'entraî- 
nait dans  un  piège,  mais  qui  était  déjà  trop  compromis  pour  pouvoir  l'éviter. 


LE    RETRAIT    DE    l'oRDRE    DU    12    OCT.    EST    DÉCIDÉ  229 

chargea  le  premier  président  d'exprimer  au  contrôleur  géné- 
ral combien  elle  était  affectée  de  sa  méfiance  ;  qu'elle  n'avait 
pas  de  raison  d'être,  puisque  les  modifications  projetées  ne 
porteraient  aucune  atteinte  aux  vingtièmes  et  aux  sols  pour 
livre,  et  seraient  conformes  à  celles  de  Rouen  pour  le  cadas- 
tre ;  que  les  délibérations  devaient  être  libres  et  volontaires, 
que  rien  ne  devait  les  gêner  et  que  des  magistrats  ne  pou- 
vaient se  décorer  de  ce  titre  si  leur  consentement  à  la  loi  pro- 
posée n'était  que  précaire  et  dépendant  de  la  volonté  d'au- 
trui  (').  Le  président  de  Montbourcher  représenta  en  vain  que 
ce  principe  pouvait  être  juste  en  lui-même,  mais  qu'il  ne  pou- 
vait avoir  son  application  dans  le  cas  présent,  puisque  la 
négociation  avait  été  entamée  précisément  pour  qu'on  pût 
s'entendre  préalablement  sur  la  teneur  de  l'arrêt  d'enregis- 
trement; il  parlait  à  des  gens  déterminés  d'avance  à  ne  pas 
entendre  ou  trop  timides  pour  élever  la  voix  (^),  et  entière- 
ment asservis  à  quelques  meneurs  dont  le  plan  était  tout  formé 
pour  insérer  dans  l'enregistrement  certains  articles  tendant 
à  inculper  le  commandant,  à  gêner  le  ministre,  à  entraver  le 
succès  de  la  future  assemblée  des  Etats,  et  particulièrement 
une  protestation  vigoureuse  contre  l'ordre  du  12  octobre 
1762  ('). 

Là  était  le  point  le  plus  délicat.  On  sait  combien  cet  ordre 
avait  exaspéré  la  noblesse,  privée  par  lui  de  son  procédé 
ordinaire  d'obstruction.  On  redoutait  de  sa  part  quelque  éclat 
particulièrement  grave  lorsqu'il  s'agirait  aux  prochains  Etats 
de  faire  voter  par  l'assemblée,  en  pleine  paix,  des  impôts 
déjà  si  difficilement  accordés  en  temps  de  guerre.  On  s'était 
persuadé  qu'une  politique  de  concessions  offrirait  moins  de 
dangers  que  le  maintien  de  ce  règlement  détesté.  D'Aiguillon 
lui-même,  qui  eut  parfois,  lui  aussi,  le  tort  d'incliner  v^ers 

(')  Lettre  de  la  Briffe  d'Amilly  à  d'Aiguillon,  16  mai  (H.  630). 

(')  «  Personne  n'osa  répliquer,  »  mande  dans  cette  lettre  le  premier  président, 
«  excepté  trois  ou  quatre,  encore  fort  doucement,  on  se  serait  fait  dire  des  injures 
personnelles.  » 

(')  «  Carrangement  a  été  fait  avec  les  gens  d'ici  et  ceux  de  Paris  ;  je  me  doutais 
»  depuis  longtemps  que  telle  était  l'intention  :  mercredi  (2  mai),  il  yena  eu  un  assez 
»  indiscret  pour  le  dire  «  (Rapport  du  4  mai  à  d'Aiguillon).  —  C'était  précisément  à 
ce  moment  que  M.  de  la  Chalotais  revenait  à  Rennes,  expressément  chargé  par 
MM.  de  Laverdy  et  de  Choiseul  d'empêcher  l'ordre  du  12  octobre  1762  d'être  visé 
dans  l'arrêt  d'enregistrement.  Un  des  deux  ministres,  au  moins,  choisissait  bien 
mal  son  confident. 


230  LA    HllKTAGNE    KT    LE    DIT,    d'aIGLILLON 

des  partis  de  faiblesse,  avait  conseillé  à  Laverdy,  lorsqu'il 
vint  à  Paris  en  avril  1761,  de  faire  retirer  l'ordre  du  12  octo- 
bre dès  l'ouverture  même  des  prochains  Etals.  Le  ministre 
n'était  que  trop  disposé  î\  écouter  ce  langage,  conforme  à  son 
caractère,  conforme  aussi  aux  objurgations  que  M.  de  la  Cha- 
lolais,  qui  le  fréquentait  alors,  ne  lui  ménageait  certaine- 
ment pas  (').  Le  retrait  de  cet  ordre  nécessaire,  mais  difficile 
à  faire  respecter  vu  le  discrédit  profond  dans  lequel  était 
tombée  l'autorité  royale,  fut  donc  décidé  en  principe  dès  le 
printemps  de  1764  ;  mais  il  importait  que  cette  concession 
parût  spontanée  de  la  part  du  gouvernement,  et  tout  Teffet 
qu'on  en  attendait  serait  perdu,  la  situation  serait  même  sin- 
gulièrement empirée,  si  le  Parlement  prenait  les  devants  et  si 
on  paraissait  n'agir  qu'à  sa  requête  et  sous  l'impression  de 
la  crainte  qu'il  inspirait.  La  tactique  était  puérile  et  n'avait 
pu  être  imaginée,  comme  l'écrivait  M.  de  Kersalaiin  à  M.  de 
la  Chalotais,  que  par  des  hommes  croyant  le  public  aussi  sot 
qu'ils  l'étaient  eux-mêmes  (^).  Malheureusement  tel  était  peut- 
être  le  cas  pour  M.  de  Laverdy,  qui  attachait  un  prix  énorme 
à  ce  que  le  Parlement  gardât  là-dessus  le  silence,  et  qui 
attendait  de  cette  rétractation  de  l'ordre  de  1762,  solennelle- 
ment annoncée  aux  Etats  le  premier  jour  de  leur  tenue,  les 
plus  surprenants  et  les  plus  merveilleux  effets  (').  Et  comme 
la  dernière  lettre  du  premier  président  n'était  évidemment 
rien  moins  que  satisfaisante  à  cet  égard,  le  contrôleur  géné- 
ral, sérieusement  inquiet,  hésita  ou  du  moins  voulut  paraître 
hésiter  plus   que  jamais   à  envoyer   la  déclaration  et  laissa 


(')  Cf.  le  Mémoire  justificatif  de  M.  de  la  Chalotais. 

(«)  Procès,  I,  284  (20  septembre  1764). 

(')  Il  semblerait  même  que  le  retrait  de  l'ordre  du  12  octobre  1762  ait  été  l'objet 
de  la  part  de  M.  de  Laverdy  de  quelque  promesse  faite  à  des  tiers  et  qu'il  ait  dû 
payer  de  ce  prix  certaines  concessions  accordées  sur  d'autres  points  à  sa  politique. 
Les  documents  que  nous  avons  pu  consulter  ne  nous  permettent  pas  malheuieuse- 
ment  de  préciser  davantage,  mais  le  fait  lui-même  paraît  être  bien  établi  par  cer- 
taines lettres  du  contrôleur  général  :  «  On  a  été  forcé  de  l'abandonner  (l'ordre  du 
»  12  octobre)  par  des  raisons  bien  plus  importantes  encore  que  la  tran(iuillité  de 
»  la  seule  province  de  Bretagne,  qu'on  avait  espéré  en  même  temps  assiîrer  par 
»  là...  Tout  se  tient  et  se  louche  aujourd'hui,  le  choc  aux  uns  produit  le  contre- 
»  choc  des  autres,  et  il  a  fallu  considérer  l'ensemble  pour  éviter,  s'il  se  peut,  un 
»  incendie  général  qui  dévorerait  la  finance  et  la  France...  »  (Lettres  des  28  oct. 
et  11  nov.  1764;  H.  625  et  631).  Le  premier  commis,  Mesnard,  s'exprimait  dans 
les  mêmes  termes  (lettre  du  28  cet.). 


PIÈGK    TE.NDU    X    M.    DE    LAVERDY  231 

percer  dans  une  lettre  du  23  mai  au  premier  président  son 
intention  de  n'en  rien  faire. 

Cette  détermination  n'était  pas  ce  que  voulait  la  cabale  ;  aussi 
n'épargna-t-elle  rien  pour  l'y  faire  renoncer.  Bientôt  affluè- 
rent à  Paris  des  lettres  de  divers  magistrats  de  Rennes,  assez 
influents  pour  que  leur  opinion  pût  être  regardée  à  bon  droit 
comme  celle  du  corps  tout  entier,  qui  toutes  affirmaient  qu'il 
ne  serait  question  dans  l'enregistrement  ni  de  l'arrêt  du 
12  octobre  ni  de  rien  de  ce  qui  concernait  les  Etats.  M.  de  la 
Gascherie  l'écrivit  à  Lambert  (*),  conseiller  au  Parlement  de 
Paris,  et  intime  ami  du  contrôleur  général,  tout  en  faisant 
ses  réserves  sur  le  parti  que  le  Parlement  pourrait  prendre 
ultérieurement  à  l'égard  de  Tordre  du  12  octobre.  La  Chalo- 
tais  l'assura  à  l'abbé  Chauvelin  (-).  M.  de  Montbourcher  écri- 
vit au  duc  d'Aiguillon  des  lettres  fort  rassurantes  (^)  ;  le  pre- 
mier président  donna  de  son  côté  toutes  les  assurances  pos- 
sibles au  contrôleur  général  (*).  Laverdy  se  laissa  convaincre. 
Au  fond,  d'ailleurs,  il  avait  toujours  été  persuadé  de  la  né- 
cessité de  l'envoi  de  la  déclaration,  et  dans  ses  lettres  parti- 
culières il  n'avait  cessé  d'avoir  ou  tout  au  moins  d'afl'ecter 
d'avoir  confiance  dans  la  pureté  des  vues  du  Parlement  (^). 

(')  H.  433.  '•  Cet  ordre,  quelque  destructif  qu'il  soit  de  la  liberté  des  Etats,  n'a 
»  jamais  pu  faire  l'objet  de  modifications  à  la  déclaration  dont  il  s'agit...  Par  la 
»  suite,  il  n'échappera  pas  à  la  vigilance  du  Parlement,  dépositaire  et  gardien  des 
»  lois,  de  réclamer  contre  une  interversion  aussi  marquée  de  l'ordre  public.  C'est 
»  un  moyen  auquel  il  ne  renoncera  pas  en  gardant  le  silence  sur  cet  objet  dans  le 
n    moment  présent.  » 

(*)  «  Je  crois  pouvoir  assurer  à  M.  le  contrôleur  général,  disait  M.  de  la  Chalo- 
»  lais  dans  cette  lettre  (23  mai,  H.  433j,  que  l'on  ne  songe  pas  à  mettre  la  modifi- 
»  cation  qu'il  craint  :  je  vous  dirai  que  la  seule  modification,  avec  celle  de  Rouen 
»  sur  le  cadastre,  serait  de  mettre,  sans  préjudice  des  droits,  franchises  et  immii- 
»  nilés  de  la  province...  M.  Lambert  pourra  lui  dire  à  peu  près  la  même  chose.  Il 
»  a  reçu  une  réponse  à  peu  près  pareille  à  laquelle  je  me  réfère  ».  La  promesse 
était  formelle.  i\L  de  la  Ghalotais  sera  réduit  après  coup,  pour  se  disculper,  à 
chercher  une  pitoyable  défaite  :  il  prétendra  que  le  Parlement  avait  promis  qu'il 
n'y  aurait  pas  de  modification,  mais  non  point  qu'il  n'y  aurait  pas  de  représenta- 
lions  comprises  dans  l'arrêt  lui-même.  Il  aurait,  sans  nul  doute,  vivement  relevé 
cette  distinction  plus  que  subtile,  si  c'était  un  jésuite  qui  se  l'était  permise. 

(3]  24  et  30  mai  (H.  630). 

(*)  25  mai  (H.  630).  «  Autant  qu'on  peut  compter  sur  les  avis  d'une  compagnie, 
))  autant  je  crois  que  ce  qui  aura  été  mandé  est  véritable...  Ceux  qui  n'ont  pas 
»  voulu,  par  amour-propre,  vous  faire  écrire  par  moi  tout  uniment  ce  qu'on  vou- 
»  lait  mettre  dans  les  modifications  vous  auront  fait  instruire  par  ailleurs  de  ce 
»  qu'elles  contiendraient.  •> 

(«}  Lettre  du  6  mai  à  d'Aiguillon  (H.  630). 


232  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

Il  se  décida  donc  à  hasarder  le  tout  pour  le  tout,  non  pas 
d'ailleurs  sans  prendre  quelques  précautions  suprêmes.  II 
adressa  au  premier  président  force  recommandations;  il  lui 
écrivit  deux  lettres  pour  lui  ordonner  d'arrêter  la  délibéra- 
tion, dans  le  cas  où  le  Parlement  se  hasarderait  sur  le  terrain 
défendu;  il  chargea  Choiseul  d'insister  lui-même  auprès  de 
M.  de  la  Ghalotais  pour  que  l'enregistrement  ne  contint  rien 
de  relatif  à  l'ordre  du  12  octobre  (')  ;  il  alla  jusqu'à  adresser 
de  véritables  prières  à  ses  correspondants  dans  le  Parlement 
de  Uennes,  notamment  à  ]\I.  de  la  Gascherie  (*),  et  insinua 
même  qu'il  était  disposé  à  entamer  avec  les  principaux  mem- 
bres de  la  compag-nie  une  correspondance  sur  les  droits  et 
privilèges  de  la  province  qui  le  mît  en  état  de  décider  en 
toute  connaissance  de  cause  avant  les  prochains  Etats  sur  la 
question  de  l'unanimité  des  ordres,  dans  l'espérance  sans 
doute  que  la  perspective  d'avoir  gain  de  cause  dans  cette  dis- 
cussion pourrait  détourner  le  Parlement  de  mettre  dans  son 


(•)  «  Je  ne  peux  vous  cacher,  >>  écrivit  Clioiseul  à  La  Ghalotais  le  29  mai  (H.  433), 
•>  que  tout  serait  perdu  si  le  Parlement,  soit  dans  la  modificalion,  soit  en  sup- 
»  plication  ou  autre  voie  quelconque,  allait  limiter  ce  qui  regarde  Tordre  du  12 
»  octobre  1762  ;  nous  serions  alors  dans  la  nécessité  de  proposer  au  Roi  de  décider 
»  la  question,  et  elle  vient  de  l'être,  comme  vous  le  savez  sans  doute,  pour  les 
))  Etats  d'Artois,  contre  la  prétention  de  l'un  des  ordres.  Votre  zèle  pour  le  service 
»  du  Roi  m'est  assez  connu  pour  que  je  puisse  compter  que  vous  ferez  tout  au 
>>  monde  pour  empêcher  un  pareil  événement.  »  On  remarquera  la  perfide  habi- 
leté de  ce  langage,  duquel  il  résultait  que  le  roi  aurait  été  étranger  à  l'ordre  donné 
en  son  nom  le  12  octobre. 

(^)  Cette  lettre  (29  mai  H.  4.33)  était  d'une  singulière  na'ivelé.  Le  ministre  y 
avouait  son  ignorance  de  la  constitution  bretonne  et  annonçait  qu'il  recevrait  avec 
plaisir  les  renseignements  qu'on  voudrait  bien  lui  donner  :  «  J'ignore  encore  à 
»  fond  les  usages  et  les  droits  de  la  Bretagne,  je  ne  proposerai  pas  de  les  décider 
»  sans  les  avoir  étudiés,  si  malheureusement  il  est  nécessaire  d'en  venir  là,  et  je 
»  vous  serai  fort  aise  de  recevoir  personnellement  de  votre  part  des  instructions  à 
»  ce  sujet.  »  Puis  il  prenait  M.  de  la  Gascherie  pour  confident  de  la  peur  extrême 
qu'il  éprouvait  de  voir  aborder  dans  l'enregistrement  l'arrêt  du  12  octobre  et  de  la 
confiance  qu'il  voulait  avoir,  malgré  tout,  dans  la  droiture  des  vues  du  Parlement  : 
»...  Si  le  Parlement  avait  pris  sur  lui  de  mettre  des  modifications  sur  cet  objet,  il 
»  en  serait  résulté  une  querelle  interminable  entre  le  Roi  et  le  Parlement  d'une 
»  part,  entre  le  Roi  et  les  Etats  de  l'autre,  peut-être  entre  le  Parlement  et  les 
»  Etals.  Or,  le  Roi  déteste  les  querelles,  son  cœur  est  porté  naturellement  à  la 
»  paix  et  à  la  tranquillité,  ne  soyez  donc  pas  surpris  qu'il  en  ait  conclu  qu'il  ne  de- 
»  vail  pas  envoyer  la  déclaration  dans  de  pareilles  circonstances.  Votre  lettre  m'a 
»  mis  à  la  portée  de  la  rassurer...,  mais  tout  serait  perdu  si  contre  mon  attente  ce 
»  malheureux  objet  était  abordé  par  le  Parlement  soil  dans  l'enregistrement,  soit 
»  avant  les  premiers  Etats,  et  le  Roi  serait  convaincu  que  le  Parlement  n'a  désiré 
»  la  déclaration  que  pour  faire  naître  un  nouvel  obstacle  aux  vues  de  pacification.  » 


ENREGISTREMENT    DE    LA    DÉCLARATION    DU    21    NOV.  233 

arrêt  la  modification  si  redoutée.  Etait-il  possible  qu'une 
administration  coupable  d'une  si  inqualifiable  faiblesse  ne  se 
vit  pas  bientôt  aux  prises  avec  les  plus  cruels  embarras  ? 

Le  Parlement  é(ait  donc  pourvu  des  armes  nécessaires  pour 
frapper  un  double  coup  sur  le  ministre  et  le  commandant  de 
la  province,  et  dûment  averti  du  point  où  ce  coup  serait  le 
plus  sensible.  Il  n'eut  garde  de  laisser  échapper  cette  magni- 
fique occasion  de  satisfaire  ses  rancunes,  et  cet  amour  du 
désordre  pour  lui-môme  qui  depuis  quelques  années  s'était 
tant  développé  dans  les  cours  souveraines;  et  il  oublia  entiè- 
rement pour  la  circonstance  l'anathème  qu'il  avait  fulminé 
lui-même  quatre  ans  plus  tôt  contre  les  cours  qui  enregis- 
traient avant  l'acceptation  des  Etats  (*).  Le  5  juin,  dix-neuf 
voix  contre  quatorze  (^)  votèrent  l'enregistrement  fameux  qui 
devait  être  le  point  de  départ  de  cinq  années  de  troubles. 
Après  les  modifications  ordinaires  et  convenues  sur  les  deux 
vingtièmes  et  le  cadastre  C*),  après  la  réserve  habituelle  des 
droits,  franchises  et  libertés  de  la  province,  après  avoir 
demandé  qu'un  traitement  avantageux  fût  accordé  à  la  pro- 
vince pour  les  cinquième  et  sixième  sols  pour  livre  des  droits 
des  fermes,  et  que  la  perception  n'en  fût  pas  continuée  en 
Bretagne  au-delà  du  terme  fixé  pour  les  autres  provinces  (*), 


(')  Il  n'est  pas  sans  intérêt  de  rappeler  ici  le  passage  des  remontrances  du 
18  juillet  1760  relatif  à  cette  question  :  <«  Enregistrer  votre  édit  et  votre  déclara- 
»  tion  du  mois  de  février  1760  concernant  les  nouveaux  impôts  sans  l'acceptation 
»  préalable  de  la  nation  serait  prononcer  l'abolition  et  l'anéantissement  de  ses 
»  Constitutions  primitives,  de  ces  lois  sacrées  dont  nous  sommes  les  dépositaires, 
11  les  conservateurs  et  les  juges;  le  cri  de  la  nation  et  plus  encore  le  cri  de  la  jus- 
»  lice  et  des  lois  expirantes  s'élèverait  contre  nous  pour  nous  reproclier  notre 
i>  infidélité.  »  On  a  quelque  peine  à  garder  son  sérieux  en  lisant  ces  déclarations 
boursouflées,  quand  on  sait  quel  compte  en  tenaient  leurs  auteurs  eux-mêmes,  dès 
qu'elles  allaient  à  rencontre  de  leurs  petites  combinaisons. 

(-)  Il  y  avait  à  cette  séance  quatre  présidents  et  trente-sept  conseillers.  Mais  le 
système  des  réductions  de  voix  entraînait  souvent  cette  conséquence  que  le  nom- 
bre des  suffrages  fut  inférieur  à  celui  des  présents.  Tout  était  combiné  d'avance, 
et  il  paraît  par  une  lettre  du  premier  président  à  Laverdy  (6  juin  H.  630),  que 
certains  magistrats,  que  la  cabale  s'était  réservée  de  faire  venir,  reçurent  contre- 
ordre  au  dernier  moment,  par  la  raison  que  l'on  avait  suffisamment  de  voix. 

(•')  On  s'était  décidé  définitivement  h  laisser  dans  le  texte  l'article  relatif  au 
cadastre. 

(*)  Il  est  à  remarquer,  à  cause  de  l'importance  que  la  question  prendra  par  la 
suite,  que  le  Parlement  ne  demandait  aucun  changement  quant  au  moment  où  la 
perception  des  sols  pour  livre  devait  commencer  ;  or  l'article  VII  de  la  déclaration 
indiquait  formellement  le  1«'  juillet.  Le  Parlement  soutiendra  plus  tard  qu'en 


231  LA    BRKTAGxNE    ET    LE    Dl  C    d'aIGUILLON 

le  Parlement  décrivait  sous  les  couleurs  les  plus  sombres  la 
triste  situation  de  la  Bretagne  sous  le  despotisme  du  duc 
d'Aiguillon  :  «  Les  corvées  ruinent  et  écrasent  les  labou- 
»  reurs:  ce  genre  de  travail,  toujours  onéreux,  est  devenu 
»  insupportable  en  Bretagne  par  la  multitude  de  routes 
n  ouvertes  en  même  temps,  par  la  précipitation  avec  laquelle 
»  on  veut  les  perfectionner,  par  les  ordres  violents  qui  arra- 
»  chent  le  laboureur  à  la  culture  et  à  la  récolle...  la  levée 
»  pour  les  milices  garde-côtes  se  fait  sans  le  consentement 
»  des  Etats  et  sans  enregistrement  au  Parlement  ;  les  dépen- 
»  ses  dans  lesquelles  on  constitue  les  villes,  sous  prétexte  de 
»  travailler  à  leur  embellissement,  ruinent  sans  ressources 
»  les  communautés,  sans  suffisamment  dédommager  le  par- 
»  ticulier  d'un  bien  dont  il  se  voit  dépouillé  presque  toujours 
»  malgré  lui.  »  Puis  l'ordre  du  12  octobre  avait  son  tour  : 
«  Les  assurances  que  le  seigneur  roi  veut  bien  donner  de 
»  régner  par  l'amour,  par  la  justice,  par  l'observation  des 
»  règles  et  des  formes  sagement  établies  dans  son  royaume 
»  pénètrent  son  Parlement  de  la  plus  vive  reconnaissance; 
»  elles  lui  garantissent  que  tout  va  rentrer  dans  l'ordre,  que 
»  les  coups  d'autorité  sont  à  jamais  bannis,  que  les  actes  de 
»  despotisme,  dont  ledit  seigneur  roi  se  déclare  l'ennemi, 
»  seront  réprimés  en  tout  lieu  par  le  Parlement  armé  du 
»  glaive  de  la  justice  pour  en  frapper  le  coupable  tel  qu'il 
»  soit;  la  Bretagne  va  recouvrer  ses  droits  et  ses  privilèges... 
»  Sa  Majesté  n'attend  que  l'assemblée  des  trois  Etats  pour 
))  révoquer  l'ordre  du  12  octobre  1762  surpris  à  sa  religion 
»  et  inscrit  sans  aucun  motif  sur  les  registres  de  la  province 
»  assemblée.  Ledit  seigneur  roi  sera  très  humblement  sup- 
»  plié  de  considérer  que  cet  ordre  détruit  l'essence  primitive 
»  des  Etats,  que  tant  qu'il  subsistera  aucun  octroi  ne  sera 
»  légitime,  parce  qu'il  n'y  a  que  la  nation  composée  des  trois 
»  ordres  qui  puisse  octroyer  ;  qu'il  est  des  premiers  devoirs 
»  de  son  Parlement  de  réclamer  avec  les  instances  les  plus 
»  vives  et  les  plus  respectueuses  des  privilèges  dont  il  est  le 

accordant,  il  avait  entendu  n'accorder  qu'à  dater  du  moment  où  les  Etals  auraient 
accordé  eux-mêmes.  Si  telle  avait  été  son  intention,  comment  s'expliquer  le 
silence  gardé  sur  cette  date  du  l^r  juillet?  N'est-il  pas  évident  que  le  Parlement, 
ici  encore,  n'avait  d'autre  intention  que  de  se  ménager  un  prétexte  pour  faire  sur- 
gir plus  tard  de  nouvelles  difficultés  ? 


LE  PARLEMENT  ATTAQUE  l' ADMINISTRATION  DE  d'aIGUILLON       235 

»  gardien,  et  à  la  conservation  desquels  il  ne  cessera  jamais 
»  de  veiller  »  (*). 

Il  faudrait,  pour  discuter  la  vérité  des  accusations  portées 
contre  le  duc  d'Aiguillon,  refaire  ici  toute  l'histoire  de  son 
administration,  et  c'est  chose  évidemment  impossible.  Rappe- 
lons seulement  que  la  corvée,  loin  d'avoir  été  rendue  plus 
lourde,  avait  au  contraire  été  allégée  par  les  ordonnances  de 
1754  et  de  1757,  et  qu'en  admettant  même  une  certaine  préci- 
pitation dans  l'ouverturp  des  routes,  peu  importait  à  chaque 
paroisse  qui  n'avait  jamais  qu'une  tâche  strictement  limitée  à 
accomplir,  et  qui  après  s'en  être  acquittée  était  à  l'abri  de 
toute  nouvelle  exigence  ;  un  grand  bénéfice  en  résultait  au 
contraire  pour  les  populations,  qui  jusque-là  avaient  été 
astreintes  à  des  fatigues  au  moins  égales,  mais  sans  résultat, 
et  qui  commençaient  maintenant  (quoique  encore  incomplè- 
tement) à  être  pourvues  des  moyens  de  communication  indis- 
pensables. On  a  allégué,  il  est  vrai,  qu'il  avait  été  commis 
des  infractions  aux  ordonnances  de  1754  et  de  1757,  mais  on 
n'a  pu  en  fournir  aucune  preuve  bien  établie,  et  l'enquête 
faite  par  les  Etats  de  1764  a  démontré  le  contraire.  En  réalité, 
sous  le  duc  d'Aiguillon,  la  corvée  avait  été  exigée  à  la  fois 
avec  plus  de  régularité  et  avec  moins  de  rigueur  que  dans  la 
période  précédente  :  d'où  quelques  plaintes  ;  mais  les  popula- 
tions rurales  n'avaient  pas  tardé  à  comprendre  le  bien  qui 
résulterait  pour  elle  de  l'établissement  d'un  réseau  étendu  de 
routes,  et  elles  le  déclarèrent  très  haut.  Il  y  aurait  eu  d'ail- 
leurs, pour  le  Parlement  et  la  noblesse  des  Etats,  un  moyen 
très  simple  de  soulager  les  corvéables,  dont  ils  faisaient  pro- 
fession de  tant  déplorer  les  souffrances  ;  c'était  d'améliorer 
la  répartition  de  la  capitation,  excessive  dans  les  parois^^es 
rurales,  très  faible  pour  la  noblesse  et  pour  les  cours  souve- 
raines (-),  et  qui  servait  aussi  de  règle  pour  la  répartition  de 
la  corvée,  en  sorte  que  tout  le  fardeau  en  retombait  sur  les 

(')  La  forme  aFfirmative  était  ici  employée  pour  éluder  les  promesses  faites  par 
certains  correspondants  du  contrôleur  général,  qu'il  n'y  aurait  pas  de  réclamation 
à  ce  sujet.  On  ne  demandait  rien,  on  prévoyait  seulement  que  le  roi  rétracterait 
l'ordre  du  12  octobre...  C'est  ce  misérable  prétexte  que  le  premier  président  ne 
craignit  pas  d'alléguer  pour  se  justifier  de  n'avoir  pas  fait  usage  des  ordres  du  con- 
trôleur général. 

{^j  Sur  1,800,000  liv.  auxquelles  se  montait  d'ordinaire  la  capitation,  la  noblesse 
n'en  payait  que  100,000. 


23G  LA    BnETAGNIi    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

plus  misérables;  mais  de  ce  moyen  noblesse  et  Parlement  ne 
voulaient  pas  entendre  parler,  et  pour  cause,  et  l'intendant 
ou  le  ministre  qui  l'eût  proposé  n'aurait  pas  manqué  d'attirer 
sur  sa  tète  la  plus  formidable  tempête.  Le  fonds  pour  les  mili- 
ces garde-côtes  avait  été  régulièrement  accordé  par  les  Etats 
depuis  1758;  l'ordre  du  12  octobre  1762  n'était  pas  une  inno- 
vation et  n'avait  été  sollicité  par  d'Aiguillon  qu'à  contre-cœur 
et  en  désespoir  de  cause,  pour  les  plus  sérieux  et  les  plus 
pressants  motifs.  Ouant  aux  prétendues  dépenses  exagérées 
pour  les  travaux  publics  des  villes,  le  crime,  si  c'en  était  un, 
n'était  pas  plus  celui  de  d'Aiguillon  que  celui  des  Etats,  qui 
à  chaque  session  votaient  des  fonds  pour  constructions  de 
quais,  réparation  de  ports,  etc.,  fonds  moins  élevés  précisé- 
ment sous  d'Aiguillon  que  sous  le  duc  de  Chaulnes  ('),  et  qui 
en  avaient  voté  en  1760  de  fort  importants  pour  l'embellisse- 
ment de  Nantes  ;  ou  que  celui  du  Parlement,  qui  homologuait 
sans  difficulté  les  emprunts  municipaux,  et  qui  —  circons- 
tance remarquable  —  n'avait  jamais  songé,  depuis  dix  ans, 
même  dans  ses  plaintes  les  plus  vives  sur  la  misère  et  l'épui- 
sement de  la  province,  à  dénoncer  les  travaux  d'amélioration 
des  villes  comme  une  cause  de  ruine  pour  elles  (-).  Certes  les 

(')  Il  est  assez  curieux,  à  cet  égard,  de  comparer  les  sommes  volées  parles  Etats 
dans  ce  but,  avant  et  pendant  l'adminislralion  de  d'Aiguillon  (H.  639  :  Dictionnaire 
d'administration  de  la  prov.  de  Bretagne). 


Etats 

de  1752. 

1754. 

1756. 

1760. 

1762. 

Auray. 

12,0001. 

4,0001. 

4,0001. 

6,000  1. 

2,0(J01, 

Le  Groisic. 

30,000 

15,000 

10,000 

4,000 

6,000 

Saint- Brieuc. 

25,000 

10,000 

10,000 

10,000 

8,000 

Vannes. 

30,00(J 

30,000 

i5,œo 

12,0TO 

9 

Morlaix. 

20,060 

15,000 

10,000 

10,000 

9 

etc. 

(')  Les  remontrances  du  18  juillet  1760  sont  parliculièrement  instructives  à  cet 
égard,  par  ce  qu'elles  disent  et  surtout  parce  qu'elles  ne  disent  pas.  Le  Parlement 
y  fait  une  description  lugubre  de  l'épuisement  des  villes  bretonnes  ;  il  attribue 
tout  le  mal  à  la  cessation  du  commerce,  h  la  capture  des  bâtiments  par  les  Anglais, 
au  discrédit  public  et  parliculior.  Il  ne  pense  pas  à  alléguer  les  dépenses  exagérées 
d'embellissement.  De  même,  parlant  de  la  misère  des  cultivateurs,  il  déplore 
«  leur  capitalion  excessive,  les  fouages,  le  taillon,  la  gendarmerie,  les  garnisons, 
»  la  solde  des  milices,  les  vingtièmes,  les  sols  pour  livre,  les  droits  sur  les  cuirs, 
X  droits  de  contrôle,  de  franc-fief,  de  centième-denier,  etc  ,  etc.  ;  >>  mais  il  ne  parle 
pas  des  corvées.  Pourquoi  ce  silence?  C'est  peut-être  dans  les  premières  années 
de  l'administration  de  d'Aiguillon  que  les  travaux  furent  le  plus  considérables  et 
que  la  construction  des  grands  chemins  eut  le  plus  d'activité.  Mais  le  Parlement 
ne  pouvait  évidemment  pas  prévoir  que,  quatre  ans  plus  tard,  le  mot  d'ordre  se- 
rait de  crier  sus  aux  corvées  et  aux  dépenses  d'embellissement  des  villes. 


AFFAIRE    DU    BAIL    DES    OCTROIS    DE   REiNiNES  237 

finances  municipales  avaient  été  plus  d'une  fois  malmenées 
dans  la  province  ;  elles  Tétaient  encore,  elles  continuèrent  à 
l'être  après  le  départ  du  duc  d'Aiguillon  ;  mais  le  Parlement 
aurait  eu  fort  à  faire  s'il  avait  voulu  en  rechercher  toutes  les 
causes,  et  il  aurait  été  amené  plus  d'une  fois  à  incriminer  des 
pratiques  dont  d'Aiguillon  n'était  certes  pas  responsable  ('), 
et  certains  personnages  qui  tinrent  précisément  une  place 
notable  dans  le  parti  chalotiste.  C'est  ainsi  que  l'épuisement 
des  deniers  d'octroi,  tant  reproché  au  commandant  dans  la 
Réponse  des  Etats  au  Mémoire  de  Linguet,  était  beaucoup 
moins  imputable  à  celui-ci  qu'au  camp  adverse,  comme  le 
prouve  par  exemple  la  fâcheuse  histoire  du  bail  des  octrois 
de  Rennes.  Cette  ville  avait  alTermé  ses  droits  d'entrée,  en 
1758,  à  un  sieur  Addenin,  pour  le  prix  de  114,500  livres  par 
an,  plus  l'obligation  pour  le  fermier  de  tenir  en  bon  état  les 
écluses  de  la  Vilaine.  A  peine  entré  en  jouissance,  celui-ci  mit 
tout  en  œuvre  pour  se  soustraire  aux  conditions  de  son  bail, 
et,  grâce  à  une  maladie  de  Le  Rret,  toujours  très  hostile  aux 
concessions  de  cette  sorte,  il  obtint  par  surprise,  le  18  août 
1761,  un  arrêt  du  Conseil  réduisant  son  bail  à  90,000  livres 
pour  toutes  charges,  avec  effet  rétroactif,  ce  qui  mit  la  com- 
munauté de  Rennes  dans  le  plus  cruel  embarras  (^).  Elle  se 
pourvut  contre  cet  arrêt  et  chargea  du  soin  de  poursuivre  l'af- 
faire son  maire,  le  fameux  Hévin,  dont  une  publication  récente 
a  essayé  inutilement  de  réhabiliter  la  triste  mémoire  (^).  Hévin 

(')  Ainsi  les  dépenses  qu'elles  avaient  toutes  la  manie  de  faire  lors  du  passage 
de  personnages  de  distinction.  D'Aiguillon,  auquel  elles  offrirent  mainte  fois  des 
fêtes  trop  splendides  et  des  festins  trop  coûteux,  cherchait  plutôt  à  leur  inspirer 
des  vues  d'économie.  Duportal,  maire  de  Tréguier,  un  des  plus  chauds  partisans 
de  d'Aiguillon,  le  priant,  en  janvier  1766,  d'accepter  un  banquet  que  la  ville 
comptait  lui  offrir  à  son  prochain  passage,  s'efforce  de  prévenir  un  refus  qu'il 
craint,  parce  qu'il  sait  que  le  duc  n'aime  point  à  accorder  ces  grâces  aux  villes, 
c<  par  rapport  à  la  dépense  que  cela  leur  occasionne.  »  (H.  624). 

(-)  Lettre  de  Vedier,  subdélégué  général  de  l'intendant  Le  Bret,  2  sept.  1761 
(H.  623). 

(•■')  Louis  de  Villers,  Jacques  Hévin  et  le  duc  d'Air/uillon,  Revue  de  Bretagne, 
de  Vendée  et  d'Anjou,  mai  et  juin  1896.  L'auteur  reproduit  un  mémoire  justifica- 
tif du  sieur  Hévin,  sans  apporter  à  l'appui  de  ce  document  si  suspect  par  lui-même 
la  moindre  preuve. 

Hévin,  après  une  jeunesse  extrêmement  orageuse  dont  Linguet  a  raconté  la  peu 
édifiante  histoire,  avait  acquis  en  1757  l'office  de  maire  de  Rennes.  Une  célèbre 
lettre  de  M.  de  Flesselles  du  16  février  1766  (Arch.  Ille-et-Vil.,  C.  247)  a  fait 
connaître  la  manière  dont  il  s'y  conduisit.  D'Aiguillon  a  eu  le  tort  d'être  trop 
longtemps  sa  dupe  ;  encore  en  avril  1764  il  écrivait  en  sa  faveur  ;  la  conduite 


238  LA  bri;tagnk  et  le  duc  d'aiglillon 

jipporla  dans  celte  mission  une  négligence  poussée  ù  un  tel 
point  que  le  mot  de  com[)licité  serait  infiniment  plus  exact. 
Tout  en  ayant  l'air  de  poursuivre  Le  Doucher,  négociant  de 
Hennés,  le  principal  membre  de  la  société  Addenin,  avec  la 
dernière  rigueur,  il  laissa  rendre  par  rintluence  d'un  sieur 
Héron,  premier  commis  de  M.  de  Courteille,  homme  d'une 
probité  douteuse,  un  jugement  en  vertu  duquel  le  bail  d'Ad- 
denin  fut  définitivement  fixé,  le  13  juillet  1762,  à  92,500  li- 
vres (')  ;  or,  en  ce  moment  même,  il  y  avait  des  compagnies 
qui  oll'raient  de  le  prendre  pour  105,000  s'il  était  résilié.  Ces 
pratiques  frauduleuses  eurent  bientôt  niené  la  ville  de  Rennes 
à  la  ruine  et  les  fermiers  de  ses  octrois,  notamment  Le  Bou- 
cher, à  la  richesse  (-).  Toutes  les  villes  de  Bretagne  avaient 

d'Hévin  qui  celte  année  même  manœuvra  de  façon  à  empêcher  l'envoi  d'une 
lettre  où  la  communauté  de  Rennes  exprimait  sa  gratitude  au  commandant,  lui 
ouvrit  les  yeux.  Un  arrêt  du  conseil  du  19  mars  1766  lui  interdit  toutes  fonc- 
tions de  maire  et  un  autre  du  28  mai  1766  dut  ordonner  la  résiliation  de  toutes  les 
adjudications  faites  jusqu'à  ce  jour  par  la  ville  de  Rennes.  Après  le  départ  de 
M.  de  Flesselles,  il  essaya  vainement  de  se  faire  réintégrer  dans  ses  fonctions.  On 
verra  plus  tard  son  rôle  dans  le  procès  de  d'Aiguillon.  En  1775,  il  en  était  encore  à 
solliciter  son  rétablissement  dans  ses  fonctions  :  il  ne  l'obtint  qu'à  la  condition  de 
remettre  sa  démission  au  bout  de  trois  mois.  Bien  entendu,  d'après  lui,  ses  disgrâ- 
ces n'auraient  été  dues  qu'à  la  haine  de  d'Aiguillon  qui  poursuivait  en  lui  un  ami 
et  parent  de  la  Ghalotais.  «  Une  main  de  fer  avait  été  employée  contre  lui,  faible 
roseau...  »  disait  M°^o  Hévin  dans  un  mémoire  pour  son  mari. 

i')  Lettre  de  Le  Bret,  21  octobre  1763  (Arch.  d'Ille-et-Vil.,  G.  265).  —  Par  arrêt 
du  28  novembre  1766,  toutes  ces  circonstances  ayant  été  dévoilées,  les  parties  fu- 
rent remises  dans  le  même  état  qu'avant  les  arrêts  de  1761  et  1762  et  Addenin 
condamné  à  satisfaire  à  toutes  les  conditions  de  son  bail.  Ce  fut  alors  à  son  tour 
de  faire  opposition  à  cet  arrêt,  d'oii  un  procès  interminable,  encore  pendant  en 
1770. 

(-)  On  ne  peut  pas  ne  pas  remarquer  que  plusieurs  des  hommes  avec  lesquels 
M.  de  la  Giialotais  était  le  plus  lié  se  sont  trouvés  compromis,  à  des  degrés  divers, 
dans  cette  vilaine  affaire.  Abeille  était  un  des  intéressés  dans  le  bail  Addenin 
(lettre  de  Duclos  au  contrôleur  général,  30  juin  1770,  H.  611)  :  Hévin  était  un  pa- 
rent de  M.  de  la  Ghalotais,  Addenin  lui-même  un  de  ses  agents  (lettre  de  M.  de 
Caradeuc  à  Bertrand  de  Molleville,  25  fév.  1785,  Arch.  Ille-et-Vil.,  G.  1966)  :  et  Le 
Boucher,  dont  le  rôle  fut  aussi  plus  que  suspect,  était  un  des  agents  et  un  des  pro- 
tégés du  procureur  général  :  il  était  un  des  intermédiaires  de  la  correspondance 
active  qui  s'échangeait  entre  les  meneurs  du  Parlement  de  Rennes  et  les  autres 
Parlements  du  royaume  (billet  de  M.  de  la  Gascherie  à  M.  de  Montreuil,  Procès, 
1,  258  :  interrogatoire  de  M.  de  Montreuil,  II,  432).  D'Aiguillon  l'appelle  «  un 
homme  taré  sur  tous  les  points  »  (lettre  à  Laverdy,  16  juillet  1764,  H.  636).  Ge 
jugement  sévère  parait  bien  ne  pas  l'avoir  été  trop,  car  il  est  entièrement  corro- 
boré par  le  témoignage  si  grave  en  pareille  matière  de  M.  de  Robien,  homme 
essentiellement  impartial  et  modéré  dans  ses  appréciations  comme  dans  ses 
expressions,  qui  représente  constamment  dans  sa  correspondance  le  sieur  Le 
Boucher  comme  un  fripon  :   "Je  tranche  le  mot  hardiment,  »  écrit-il  le  6  jan- 


AFFAIRE    DU    BAIL    DES    OCTROIS    DE    RENNES  239 

plus  OU  moins  de  semblables  difficultés  pour  se  faire  payer 
de  leurs  fermiers  (*),  grâce  aux  complaisances  exagérées  que 
les  intéressés  savaient  se  procurer  dans  le  Conseil  d'Etat, 
et  malgré  les  vigoureuses  protestations  de  l'intendant  et  du 
commandant  (^),  qui  ne  cessaient  de  montrer  les  conséquen- 
ces néfastes  d'un  pareil  système.  Le  Parlement  ne  pouvait 
ignorer  ces  détails  quand  il  rédigeait  ces  remontrances,  où  il 
rendait  d'Aiguillon  responsable  de  la  déroute  des  budgets 
municipaux.  Mais  on  n'en  voulait  qu'à  lui,  et  voilà  pourquoi 
l'on  faisait  le  silence  sur  des  manœuvres  bien  autrement  con- 
damnables et  bien  autrement  ruineuses  ('^). 

M.  de  la  Gascherie,  dans  son  Mémoire  justificatif,  accuse  le 

vier  1766,  «  car  j'ai  à  peu  près  toute  certitude  de  ce  qui  s'est  passé  entre  lui  et  le 
maire,  lorsque  celui-ci  fut  député  pour  s'opposer  à  la  demande  de  réduction  de 
prix  du  bail...  »  M.  de  Robien  tenait  ces  détails  de  M"=  Roux,  son  avocat  au  con- 
seil, qui  l'avait  été  aussi  de  Le  Boucher,  lors  de  sa  contestation  avec  la  ville  de 
Rennes. 

(')  Des  faits  du  mCjme  genre  s'étaient  passés  à  Nantes  ;  à  Brest,  un  autre  favori 
du  bastion,  Gratien,  pour  qui  le  duc  de  Duras  et  la  noblesse  montrèrent  une  par- 
tialité si  exclusive  aux  Etats  de  1769,  alors  fermier  des  octrois  de  cette  ville,  était 
aussi  en  instance  pour  compter  de  clerc  à  maître,  au  lieu  de  remplir  les  conditions 
de  son  bail,  et  sur  le  point  de  l'obtenir. 

(^)  Le  15  sept.  1761,  Le  Bret  écrivait  à  Courteille  une  lettre  remplie  des  protes- 
tations les  plus  vives  contre  le  trop  de  facilité  du  conseil  à  délier  les  adjudicatai- 
res de  leurs  engagements,  et  d'Aiguillon  l'annotait  de  la  façon  suivante  :  «  Cette 
»)  lettre  est  très  bien  et  devrait  faire  ouvrir  les  yeux  à  M.  de  Courteille  sur  les 
»  injustices  que  ses  bureaux  lui  fout  commettre  tous  les  jours...,  mais  je  ne  se- 
«1  rais  pas  étonné  que  les  fermiers  des  octrois  de  Brest  ne  fussent  aussi  bien  traités 
»  que  ceux  de  Rennes  et  de  Nantes  l'ont  été.  Il  est  certain  qu'il  est  impossible  de 
»  soutenir  l'administration  si  on  admet  de  pareilles  demandes.  Je  n'ai  cessé  de  le 
')  dire  et  je  le  répète  à  chaque  instant.  »  (H.  623). 

(')  Un  autre  grand  chef  d'accusation  contre  d'Aiguillon  a  été  d'avoir  imposé  de 
trop  lourdes  dépenses  pour  son  logement  et  celui  de  sa  suite  à  la  ville  de  Rennes, 
ainsi  qu'aux  villes  qu'il  traversait.  Contentons-nous  de  remarquer  à  ce  propos 
l»  que  les  frais  de  séjour  de  d'Aiguillon  devaient  être  naturellement  plus  élevés 
que  ceux  de  ses  prédécesseurs,  puisque  ses  séjours  eux-mêmes  étaient  beaucoup 
plus  longs  ;  2"  que  les  plaintes  à  cet  égard  étaient  bien  antérieures  à  lui,  puisque 
le  l'j  octobre  1753  le  procureur  syndic  de  la  ville  de  Rennes  représentait  à  la 
communauté  qu'il  était  à  propos  de  prendre  des  mesures  à  l'occasion  de  la  pro- 
chaine entrée  du  nouveau  commandant,  pour  éviter  «  les  dépenses  excessives 
qu'avaient  coiitées  les  fournitures  des  années  précédentes  à  l'hùlel  de  Blossac.  » 
(résidence  des  commandants  à  Rennes)  ;  8"  que  d'Aiguillon  a  fait  tout  ce  qu'il  a  pu 
pour  diminuer  ces  dépenses  ;  4»  et  enfin  que  la  musique  dont  il  se  faisait  suivre,  et 
qui  lui  a  été  reprochée  comme  un  débordement  de  luxe  scandaleux,  loin  dêtre 
alors  un  objet  de  haine  et  d'épouvante,  comme  les  libelles  l'ont  répété,  était  fort 
appréciée  par  les  populations,  notamment  par  les  dames,  et  son  passage  par  une 
ville  était  regardé  par  elles  comme  une  bonne  fortune.  (Lettre  écrite  de  Lannion, 
14  juin  1759,  A.  G.  3533). 


240  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGLILLON 

duc  d'Aiguillon  d'avoir  couru,  sitôt  qu'il  eut  connaissance  de 
l'arrêt  du  5  juin,  de  Véretz  à  Compiègne  pour  inspirer  aux 
minisires  la  fureur  dont  il  fut  rempli  en  se  voyant  démasqué. 
11  y  a  là  une  inexactitude  et  une  calomnie  :  d'Aiguillon  ne 
vint  à  Compiègne  qu'en  juillet,  sur  l'invitation  de  Choiseul 
lui-même,  et  quelle  qu'ait  pu  être  son  indignation  légitime 
contre  la  conduite  du  Parlement,  elle  était  moins  grande  pro- 
bablement que  l'irritation  et  la  déception  du  contrôleur  géné- 
ral, dont  l'arrêt  du  5  juin  contrecarrait  tous  les  plans.  Sans 
oser  toutefois  faire   casser  cet  arrêt,   M.  de  Laverdy  adressa 
de  vifs  reproches  au  premier  président,  à  Mi\l.  de  la  Ghalo- 
tais  et  de  la  Gascherie,  à  tous  ceux  qui  lui  avaient  donné  des 
assurances  si  complètement  démenties  par  l'événement,  et  il 
prit,  avec  autant  d'énergie  qu'il  était  capable  de  le  faire,  la 
défense  du  duc  d'Aiguillon  :  «   L'administration  des  grands 
»  chemins,  écrivait  il  au  premier  président  ('),  est  aussi  douce 
»  que  bien  entendue,  et  il  serait  peut-être  heureux  de  pouvoir 
»  l'établir  dans  les  autres  provinces  du  royaume  :  adminis- 
»  tration  qui  a  pour  base  des  règlements  faits  et  concertés 
»  avec  les  Etats,  et  sur  laquelle  j'ai  des  preuves  non  équivo- 
»  ques  de  la  satisfaction  des  différents  ordres  de  la  province. 
»  La  ville  de  Nantes  est  peut-être  la  seule  où  il  ait  été  fait  des 
»  travaux  un  peu  considérables,  au  fur  et  à  mesure  des  fonds 
»  qu'elle  a  pu  employer,  sur  un  plan  arrêté  par  le  conseil 
»  depuis  nombre  d'années,  et  dont  il  me  parait  devoir  résul- 
»  ter  une  véritable  utilité  pour  cette  ville  commerçante,  qui 
»  en  désire  l'exécution...  J'ai  fait  rechercher  s'il  y  avait  des 
»  plaintes  de  la  part  des  propriétaires  de  cette  ville  ou  de 
»  quelque    autre    de    la   province,   et  il   ne   s'en   est  trouvé 
»  aucune...  C'est  avoir  voulu  prévenir  Sa  Majesté  bien  peu 
»  favorablement  sur  ce  qu'elle   doit  attendre  des  mémoires 
))  qui  lui  seraient  envoyés  que  d'avoir  parlé  de  plusieurs  de 
»  ces  objets  de  la  manière  que  le  Parlement  l'a  fait...  »  D'au- 
tres ministres  ne  furent  pas  moins  amers  dans  les  reproches 
qu'ils  adressèrent  au  Parlement,  et  entre  autres  Choiseul,  soit 
qu'il  voulût  avoir  l'air  de   blâmer  toute  cette  intrigue,  soit 
(ju'il  regrettât  réellement  que  l'on  fût  allé  si  loin  (')  :  «  Sa 


(')  H.  G30  :  celle  lellre  a  été  cilée  par  Linguel. 

('-)  12  juin  1764  (ibid.)-  Elle  a  élé  cilée  au  Procès,  I,  290,  sous  la  dale  du  14  juin. 


DÉPUTATÎON    DU    PARLEMENT    MANDEE    A    VERSAltLES  2 il 

»  Majesté,  écrivait-il  à  M.  de  la  Chalotais  est  mécontente, 
»  nommément  de  vous  et  de  M.  de  la  Gascherie.  Elle  a  cru 
»  que  son  contrôleur  général  l'avait  engagée  mal  à  propos  à 
))  envoyer  son  édit  au  Parlement  de  Bretagne.  M.  de  Laverdy, 
»  pour  son  excuse,  a  montré  au  roi  les  lettres  que  vous  lui 
»  avez  écrites,  et  l'on  ne  comprend  pas,  après  ces  lettres, 
M  comment  vous  pouvez  soutenir  l'arrêt  de  modification.  Vous 
»  êtes  accusé  ici  très  fortement  d'avoir  voulu  exciter  du  trou- 
»  ble;  je  ne  le  croyais  pas;  mais  je  ne  puis  me  refuser  aux 
»  preuves  que  l'on  me  donne.  Je  n'ai  qu'à  me  reprocher 
»  d'avoir  été  dans  l'erreur.  »  Pour  toute  justification,  M.  de 
la  Chalotais  renvoya  l'accusation  contre  d'Aiguillon,  et  affecta 
d'attribuer  tout  l'esclandre  aux  manœuvres  perfides  du  com- 
mandant pour  le  perdre  et  pour  discréditer  le  Parlement 
auprès  du  roi.  A  l'exemple  de  son  procureur  général,  la  com- 
pagnie, elle  aussi,  ne  songeait  à  rien  moins  qu'à  des  excuses; 
fort  au  contraire  la  commission  qu'elle  avait  nommée,  en  enre- 
gistrant la  déclaration,  pour  rédiger  les  mémoires  et  avis  pré- 
vus par  l'article  premier,  parlait  très  haut,  émettait  les  pré- 
tentions les  plus  exagérées,  affichait  l'intention  de  prendre 
connaissance  des  registres  des  communautés,  de  ceux  de  la 
commission  intermédiaire  et  de  la  commission  des  contrôles, 
de  toutes  les  sommes  levées  par  les  Etals,  de  l'emploi  qu'ils 
en  faisaient  ('),  et  le  19  juin,  la  grand'chambre  osa  refuser 
d'écouter  la  lecture  d'une  lettre  du  contrôleur  général  conte- 
nant diverses  observations  à  ce  sujet,  ainsi  qu'au  sujet  de 
l'arrêt  d'enregistrement  (*). 

Le  parti  était  décidément  bien  pris  à  Rennes  de  se  moquer 
du  gouvernement,  et  Laverdy  lui-même  ne  pouvait  se  le  dis- 
simuler plus  longtemps.  Le  22  juin,  ordre  fut  adressé  au 
Parlement  d'envoyer  à  Compiègne  une  députation  composée 
d'un  président,  de  trois  conseillers  et  du  procureur  général. 
Le  Parlement  désigna  à  cet  effet  le  président  de  Robien  et 
MM.  de  la  Gascherie,  de  Montreuil  et  de  Kersalaûn,  alloua  à 
chacun  des  députés  30  livres  par  jour  pendant  la  durée  de 
leur  voyage,  contracta  à  cet  elfet  un  emprunt  de  9,000  livres, 
fixa  au  2  juillet  la  date  de  leur  départ,  et  les  chargea  jusque- 

(')  Lettre  de  d'Amilly  au  contrôleur  général,  6  juin  (H.  630). 
(^)Ibid.,20jnin  (H.  433,. 

l)"AlUUILI.ON.  16 


242  LA    imETAGNE    ET    LE    DL'C    d'aIGUILLON 

\h  tle  se  procurer  «  toutes  inslructions  et  mémoires  dont  ils 
auraient  besoin  pour  répondre  aux  objections  qui  pourraient 
leur  être  faites  au  sujet  de  l'enregistrement  de  la  déclaration 
du  21  novembre  »  ('),  et  pour  faire  valoir  les  motifs  des 
représentations  qui  avaient  été  faites.  Admirons,  en  passant, 
la  logique  et  la  bonne  foi  du  Parlement,  qui  avait  commencé 
par  lancer  ses  inculpations,  quitte  à  réunir  plus  tard  les 
preuves  A  l'appui.  On  pouvait  d'ailleurs  compter  sur  le  zèle 
de  la  plupart  d'entre  eux  à  cet  égard  ('),  notamment  de  M.  de 
la  Gascherie,  qui  mettait  alors  un  homme  à  lui  en  campagne 
pour  se  procurer,  coûte  que  coûte,  des  plaintes  confie  l'admi- 
nistration des  grands  chemins  (^). 

M.  de  la  Chalotais,  affectant  une  grande  joie  d'avoir  ainsi 
l'occasion  de  réfuter  les  calomnies  de  d'Aiguillon,  partit  en 
avance,  dès  le  29  juin;  mais  il  trouva  une  lettre  de  Saint-Flo- 
rentin, lui  défendant  de  paraître  à  Compiègne  avant  le  reste 
de  la  députation.  Tous  arrivèrent  donc  ensemble  le  8  juillet 
et  eurent  audience  du  roi  le  surlendemain.  Les  documents 
dont  ils  s'étaient  munis  leur  furent  inutiles,  car  ils  ne  furent 
pas  appelés  à  discuter  :  «  Je  n'ai  pu  voir  sans  peine,  leur  dit 
»  le  roi,  que  dans  une  occasion  où  j'ai  donné  à  mon  Parle- 
»  ment  les  plus  grandes  marques  de  contiance-et  où  je  ne 
»  devais  attendre  que  des  témoignages  de  son  zèle  et  de  sa 
»  reconnaissance,  il  ait  ajouté,  par  un  arrêté  compris  contre 

(')  Arrêtés  des  25  et  26  juin. 

(-)  De  la  plupart,  mais  non  de  tous.  Il  semblerait,  d'après  divers  rapports  ano- 
nymes, et  notamment  d'après  celui  du  25  juin  (H.  433),  que  M.  de  Kersalaiin  était 
loin  de  penser  du  mal  de  l'adininistralion  des  {grands  chemins  et  ne  se  gênait  pas 
pour  proclamer  très  haut  qu'elle  était  un  grand  bien  pour  la  province. 

(^)  Il  s'agit  de  Rolland,  greffier  d'une  des  terres  de  M.  de  la  Gascherie,  dont 
riiistoire  trouvera  place  plus  loin.  Huant  à  M.  de  la  Glialolais,  il  a  nié  vigoureuse- 
ment avoir  fait  faire  des  recherches  et  suscité  des  plaintes.  L'ingénieur  Dorotte, 
dans  une  lettre  à  d'Aiguillon,  qui  est  citée  dans  le  Journal  du  commandement  (III, 
264),  donne  à  cette  assertion  un  démenti  catégorique,  montre  qu'on  ne  cherchait 
qu'à  échauffer  les  esprits  et  se  plaint  des  tracasseries  qui  lui  étaient  suscitées  par- 
tout :  «  .Je  vous  supplie,  écrit  il,  de  me  continuer  votre  protection  et  de  me  soute- 
»  nir  contre  toutes  les  clabauderies  excitées  seulement  par  cinq  ou  six  particuliers 
»  qui  ne  respir*;nt  que  l'humeur  et  qui  ont  été  les  premiers  autrefois  à  demander 
»  des  roules  ».  —  Rst-ce  à  M.  de  la  Chalotais  que  cette  phrase  fait  allusion?  Tou- 
jours est-il  qu'il  avait  multiplié  les  démarches  pour  obtenir  le  pavage  du  faubourg 
Saint-Hélier,  à  Rennes,  qui  menait  à  la  terre  de  Vern  (II.  623).  —  DAmilly  cons- 
tate aussi  (lettre  au  contrôleur  général,  6  juillet,  II.  630)  que  «  des  plaintes  étaient 
»  quémandées  chez  les  curés  et  syndics  des  paroisses,  qui  ne  songeaient  nullement 
»  à  en  faire,  mais  qui  n'osaient  pas  en  refuser  à  ceux  qui  les  provoquaient  ». 


SCISSION    VOTÉE    CONTRE    d'aIGUILLON  243 

»  la  règle  ordinaire  dans  son  arrêt  d'enregistrement  de  ma 
»  déclaration  du 21  novembre  dernier,  des  objets  qui  y  étaient 
»  totalement  étrangers  et  qui  ne  tendent  qu'à  jeter  des  nuages 
»  sur  une  administration  dont  je  suis  aussi  content  que  la 
»  province,  ou  même  à  élever  des  difficultés  qui  pourraient 
»  exciter  des  divisions  entre  mes  sujets  s'ils  m'étaient  moins 
»  attachés.  Retournez  sans  délai  dire  à  mon  Parlement  que 
»  je  veux  que  cette  affaire  n'ait  aucune  suite  ».  Puis,  la  dépu- 
tation  sortie,  le  roi  rappela  La  Chalotais  et  lui  dit  en  particu- 
lier de  prendre  garde  à  la  conduite  qu'il  tiendrait  personnel- 
lement dans  cette  afïaire.  «  Conduisez  vous  avec  plus  de  modé- 
»  ration,  c'est  moi  qui  vous  le  dis.  »  Mais  ils  trouvèrent  moins 
de  fermeté  auprès  de  M.  de  Laverdy,  avec  qui  ils  avaient  con- 
féré avant  l'audience  royale;  du  moins  ils  se  vantèrent  de 
l'avoir  fait  convenir  qu'ils  avaient  eu  raison  quant  à  l'arrêt 
du  12  octobre,  et  ils  assurèrent  qu'en  général  M.  de  Laverdy 
leur  avait  parlé  si  faiblement  qu'on  voyait  bien  qu'il  agissait 
à  contre-cœur  (').  M.  de  la  Chalotais  a  dit  dans  son  Mé?noire 
juslificalif,  et  peut-être  avec  vérité,  avoir  amené  M.  de  La- 
verdy à  convenir  que  n'ayant  été  chargé  que  d'empêcher  des 
modifications  et  l'arrêt  ne  contenant  que  des  représentations, 
sa  conduite  était  à  l'abri  de  tout  reproche. 

Aussi  revinrent-ils  à  Rennes  (13  juillet)  irrités,  mais  non 
intimidés,  et  ils  eurent  vite  fait  de  communiquer  leur  colère 
au  Parlement,  qui  décida,  le  16  juillet,  à  défaut  d'une  cessa- 
tion de  service  que  quelques-uns  de  ses  membres  eussent 
vivement  désirée,  de  nouvelles  remontrances  au  roi,  et  prit 
par  vingt  et  une  voix  contre  dix  huit  (')  un  arrêté  de  scission 
contre  le  commandant  :  ((  La  cour,  toutes  chambres  assem- 
»  blées,  a  arrêté,  pour  bonnes  et  justes  causes  à  elles  connues, 
))  que  le  sieur  duc  d'Aiguillon  ne  sera  visité  par  aucun  des 
»  membres  de  la  cour,  à  l'exception  de  ceux  qui  pourraient 
))  être  obligés  de  se  trouver  chez  lui  pour  les  afl'aires  de  Sa 
»  Majesté  ou  pour  leurs  afl'aires  particulières,  auquel  dernier 
»  cas  ils  en  informeront  la  cour,  chambres  assemblées  ». 
M.  de  Laverdy  fut  indigné  de  cette  déraison;  mais  telle  était 

(')  Rapport  anonyme  du  15  juillet  (H.  433). 

(-)  Ce  résultat  fut  obtenu  d'une  part,  par  une  réduction  de  voix,  d'autre  part,  en 
prenant  les  voix  de  quatre  conseillers  au-dessous  de  vingt-cinq  ans,  qui,  régulière- 
ment, n'auraient  pas  dû  l'être  (rapport  du  17  juillet  :  H.  630). 


244  LA   BRETAGiNE    ET    LE   DUC   d'aIGUILLOxN 

sa  faiblesse  qu'au  lieu  d'agir  il  s'cnquit  dans  le  plus  grand 
secret,  auprès  du  premier  président,  des  moyens  de  rétablir 
Tordre  sans  frapper  de  coup  d'autorité  :  «  Je  n'aurais  jamais 
»  imaginé,  disait-il  naïvement  ('),  que  le  Parlement  fût  assez 
»  mené  pour  se  porter  à  des  arrêtés  de  cette  nature  ;  au  sur- 
»  plus,  je  crois  que  plus  il  mettia  de  chaleur  dans  ses  démar- 
»  ches,  plus  on  mettra  ici  de  flegme  et  de  fermeté  ;  je  voudrais 
»  bien  en  même  temps  trouver  le  moyen  de  ramener  l'ordre 
»  sans  qu'on  en  vint,  de  la  part  du  gouvernement,  à  des  me- 
»  sures  effectives  qui  pourraient  ranimer  les  troubles  qui 
»  viennent  de  s'éteindre.  »  Et  il  engagea,  selon  son  habitude 
incorrigilde,  avec  les  principaux  meneurs  du  Parlement, 
"d'inutiles  négociations  qui  ne  servirent  qu'à  accroître  leur 
audace  et  à  leur  ménager  le  temps  de  vaquer  paisiblement  à 
la  rédaction  de  leurs  nouvelles  remontrances. 

Celles-ci,  lues  le  11  août  à  l'assemblée  des  chambres,  étaient 
une  répétition  et  un  développement  de  ce  que  les  remon- 
trances du  1°'  février  et  l'arrêt  du  5  juin  avaient  déjà  allé- 
gué :  les  corvées  arbitraires  et  écrasantes,  la  ruine  des  villes 
par  des  emprunts  multipliés,  la  destruction  des  francliises  de 
la  province  par  l'arrêt  du  12  octobre  et  par  celui  du  11  juin 
17G3,  étaient  les  points  successivement  abordés;  puis  le  Par- 
lement s'élevait  avec  énergie  contre  la  mauvaise  réception 
faite  à  ses  députés  et  en  accusait  ces  hommes  qui,  perfides 
ennemis  de  la  magistrature,  l'étaient  donc  aussi  de  leur  roi  : 
((  Votre  Parlement,  en  enregistrant,  avait  jugé  que  nul  mo- 
»  ment  n'était  plus  favorable  pour  supplier  Votre  Majesté  de 
»  jeter  un  regard  paternel  sur  les  corvées  excessives,  sur  les 
»  dépenses  extraordinaires  et  superflues  des  villes,  sur  les 
»  impôts  non  enregistrés  ni  compris  aux  contrats  des  Etats... 
»  Voilà  ces  représentations  que  l'on  a  taxées  de  criminelles... 
»  Loin  de  nous  les  hommes,qui  intriguent  pour  vous  inspirer 
»  de  la  méfiance  contre  le  zèle  le  plus  pur,  contre  la  fidélité 
»  la  plus  inaltérable...  A  eux  le  reproche  de  faire  nailre 
»  des  difficultés  qui  tendent  à  intercepter  cette  communica- 
»  tion  si  naturelle  du  souverain  avec  les  ministres  essentiels 
»  des  lois  du  royaume,  qui  veulent  vous  faire  envisager  la 
»  liberté  légitime  de  vos  sujets  comme  incompatible  à  votre 

(<)  Lettre  du  21  juillet  (H.  630). 


NOUVELLES    REMONTRANCES    ET    NOUVELLE    DÉPUTATION  245 

»  puissance  souveraine...  A  eux  le  reproche  de  faire  naître 
»  des  difficultés  qui  pourraient  exciter  des  divisions  entre  vos 
))  sujets,  s'ils  vous  étaient  moins  attachés.  Punissez  votre 
-»  Parlement,  s'il  est  coupable;  mais  si  on  l'a  calomnié,  les 
))  lois  vous  demandent  vengeance  »,  Le  17  août,  à  la  suite 
d'une  délibération  tronquée  à  laquelle  avaient  été  conviés 
pour  la  forme  tous  les  membres  absents  ('),  les  remontrances 
furent  définitivement  arrêtées,  cachetées  et  scellées.  Le  roi, 
toujours  débonnaire,  avait  consenti  qu'elles  lui  fussent  appor- 
tées par  une  grande  députation  de  huit  membres  du  Parle- 
ment et  non  par  un  président  et  deux  conseillers,  comme  il 
l'avait  d'abord  demandé.  On  nomma  pour  cette  grande  dépu- 
tation MM.  de  Robien,  du  Pont,  de  Boux  de  Saint-Mars,  de 
Gouvello,  de  Grimaudet,  de  Montreuil,  de  Kersalaûn  et  de 
Guiray,  avec  défense  expresse  d'engager  aucune  négociation 
avec  aucun  des  ministres  et  d'écouter  aucune  proposition 
sans  en  donner  avis  à  la  cour  et  avoir  reçu  ses  ordres. 

La  députation  se  mit  en  route  et  présenta  ses  remontran- 
ces le  26  août.  Le  31,  elle  eut  audience  pour  recevoir  la 
réponse  de  Sa  Majesté.  Le  ton  en  était  sensiblement  moins 
énergique  que  celui  de  la  réponse  précédente,  et  les  ennemis 
de  d'xViguillon  purent  remarquer  avec  plaisir  que  pas  un  mot 
n'y  était  dit  pour  défendre  l'administration  du  duc  contre  les 
attaques  du  Parlement.  Evidemment  le  gouvernement,  irré- 
solu, divisé,  subissant  tour  à  tour  toutes  les  influences,  ne 
savait  pas  à  quel  parti  s'arrêter  pour  prévenir  les  troubles 
graves  qu'il  prévoyait  et  qu'il  redoutait  à  l'excès.  «J'ai  désap- 
))  prouvé,  disait  le  roi,  que  mon  Parlement  de  Bretagne  ait 
»  fait  entrer  dans  son  arrêt  d'enregistrement  de  ma  déclara- 
»  tion  du  21  novembre  des  objets  étrangers  à  cette  loi  et  j'ai 
»  voulu  lui  en  faire  sentir  les  conséquences,  mais  mon  Parle- 
»  ment  n'a  pas  dû  penser  que  j'aie  douté  de  sa  fidélité  et  de 
»  son  zèle,  sur  lesquels  je  lui  ai  toujours  rendu  assez  de  jus- 
»  tice  pour  qu'il  n'ait  pas  besoin  de  se  justifier  auprès  de  moi; 
»  ainsi  je  vous  répète  que  mon  intention  est  que  cette  affaire 
»  n'ait  aucune  suite.  Je  serai  toujours  attentif  à  maintenir  les 

(')  11  y  eut  ce  jour-là  six  présidents  et  soi.xanle-dix-sept  conseillers.  On  impo.'sa 
bruyamment  silence  à  tous  ceux  qui,  comme  MM.  de  Langle  et  de  la  Biochaye, 
voulurent  protester  contre  la  teneur  des  remontrances  et  défendre  l'administration 
des  grands  chemins.  Toute  objection  fut  étouffée  avec  scandale. 


24G  LA    IJHETAGNE    ET    LE    DIC    l)'AI(iUILLON 

»  privilèges  légitimes  des  Etats  et  à  pourvoir  dans  le  temps 
))  et  de  la  manière  que  je  le  jugerai  convenable  aux  objets 
»  qui  intéressent  le  véritable  bien  d'une  province  qui,  à  son 
»  ancienne  et  première  dépendance  de  ma  couronne,  que 
»  mon  Parlement  no  doit  jamais  lui  laisser  oublier,  joint  les 
»  avantages  qui  lui  ont  été  assurés  lors  de  sa  réunion  et  qui 
»  ne  me  sont  pas  moins  chers  qu'à  elie-mèine  (').  Je  connais 
»  l'ulililé  des  usages  qui  y  ont  lieu  par  rapport  aux  corvées, 
»  et  si,  dans  la  suite,  il  s'y  glissait  fjuelques  abus,  j'emploie- 
»  rai  mon  autorité  pour  y  remédier.  Mon  Parlement  ne  doit 
»  pas  perdre  de  vue  que  le  bien  de  mon  service  exige  la  plus 
»  parfaite  intelligence  enlre  tous  ceux  qui  exercent  mon  auto- 
»  rite  dans  la  province,  et  que  ce  qui  y  serait  contraire  ne 
»  pourrait  que  me  déplaire.  «M.  de  Laverdy  avait  précédem- 
ment dit  et  répété  à  ses  correspondants  du  Parlement  que  si 
l'enregistrement  contenait  des  articles  de  nature  à  déplaire 
au  roi,  rien  ne  pourrait  lui  ôter  de  l'esprit  la  conviction  que 
son  Parlement  n'avait  demandé  la  déclaration  que  pour  exci- 
ter des  troubles  et  des  querelles,  ni  l'empêcher  de  faire  usage 
de  son  autorité  pour  réprimer  cette  audace.  L'attentat  avait 
été  commis  et  le  roi  déclarait  maintenant,  en  termes  soigneu- 
sement calculés  pour  ne  pas  irriter  la  susceptibilité  de  sa 
cour,  n'avoir  jamais  douté  de  sa  fidélité  et  de  son  zèle!  Dans 
une  lettre  du  même  jour  à  son  neveu,  Saint-Florentin  déplo- 
rait le  peu  de  fermeté  de  cette  réponse  et  affirmait  que,  si  on 
l'eût  cru,  elle  eût  été  d'un  autre  style.  Ce  fut  sans  doute  pour 
suppléer  à  ce  qu'elle  ne  disait  pas  ou  ne  disait  pas  assez  que 
Maupeou  et  lui  prirent  à  part  MM.  de  Montreuil  et  de  Kersa- 
laiin,  et  leur  déclarèrent  que  le  roi  était  très  mécontent  d'eux 
personnellement,  qu'ils  s'étaient  faits  les  instruments  de  la 
haine  de  M.  de  la  Gascherie  contre  le  duc  d'Aiguillon,  que  le 
roi  leur  défendait  très  expressément  de  faire  imprimer  leurs 
dernières  remontrances,  que  ce  qui  y  était  avancé  sur  les 
grands  chemins  était  faux  et  qu'on  avait  bien  voulu  leur 
épargner  l'humiliation  de  le  leur  dire  en  face;  mais  cette 
cette  démarche  nouvelle,  venant  après  une  déclaration  royale 

(')  M.  de  Laverdy  méditait  dès  lors  l'ouvrage  historique  qu'il  devait  faire  paraî- 
tre l'année  suivante  pour  démontrer  que  l'union  de  la  Bretagne  à  la  France  n'avait 
pas  été  l'association  de  deux  Etats  souverains  et  indépendants,  mais  la  réunion 
d'un  fief  compris  de  temps  immémorial  dans  la  mouvance  de  la  couronne. 


NOUVELLES    REMONTRANCES    DV    PARLEMENT  247 

d'un  ton  extrêmement  différent,  était,  elle  aussi,  une  nouvelle 
maladresse  qui  montrait  au  grand  jour  à  quel  point  le  minis- 
tère était  divisé  et  qui  ne  pouvait  qu'encourager  les  séditieux 
à  aller  de  l'avant. 

En  effet,  dès  leur  retour  à  Rennes,  les  deux  conseillers 
ainsi  tancés  n'eurent  rien  de  plus  pressé  que  de  laisser  trans- 
pirer les  propos  que  les  ministres  leur  avaient  tenus,  encore 
qu'ils  eussent  reçu  de  ceux-ci  défense  expresse  de  les  faire 
connaître;  le  Parlement  s'empressa  de  son  côté  de  leur  en- 
joindre par  arrêt  du  3  septembre  de  répéter  tous  les  détails 
de  cette  conversation  particulière,  ce  qu'ils  firent  immédiate- 
ment sans  plus  de  résistance.  Délivrer  à  bon  nombre  de  con- 
seillers copie  des  remontrances  du  17  août,  afin  que  le  gou- 
vernement ne  sût  sur  qui  faire  retomber  la  responsabilité  de 
l'impression  qu'on  était  fermement  résolu  à  faire,  en  décider 
de  nouvelles,  charger  de  leur  rédaction  ^IM.  de  Robien,  de 
la  Gascherie,  de  Montreuil  et  de  Kersalaûn,  qui  peut-être  se 
seraient  bien  passés  de  cet  honneur,  et  qui  commençaient  à 
ne  pas  être  sans  quelque  inquiétude  sur  les  suites  de  leur 
désobéissance,  fut  l'affaire  de  peu  de  temps  (4  septembre). 
jNIais  ils  étaient  désormais  trop  avancés  pour  pouvoir  reculer, 
et  le  Parlement  lui-même,  où  beaucoup  aussi  regrettaient  de 
s'être  engagés  sans  preuves  dans  cette  affaire,  ne  pouvait 
plus  battre  en  retraite  sans  se  couvrir  de  ridicule.  Cet  argu- 
ment était  décisif  pour  imposer  silence  aux  modérés,  qui 
n'eussent  pas  été  éloignés  de  souhaiter  une  conciliation. 
Aussi  lorsque  les  quatre  messieurs  proposèrent,  d'un  ton 
assez  mal  assuré  et  d'une  mine  assez  piteuse  ('),  le  canevas 
des  nouvelles  remontrances,  il  fut  accepté  tout  d'une  voix; 
on  remit  la  lecture  du  texte  définitif  à  la  rentrée,  au  3  dé- 
cembre :  puis  on  se  sépara  après  avoir  confirmé  par  trente  et 
une  voix  contre  vingt-huit  l'arrêté  de  scission  pris  contre  le 
duc  d'Aiguillon  (7  septembre). 

Les  héros  de  cette  aventure  n'avaient  pas  tort  de  trembler. 
Il  ne  parut  pas  possible  de  laisser  impunie  leur  flagrante 
désobéissance,  et  MM.  de  Montreuil  et  de  Kersalaiin,  auxquels 
on  adjoignit  M.  de  la  Gascherie,  regardé  à  Versailles  comme 
le  principal  meneur  de   toute  l'intrigue  à  cause  de  son  ini- 

(')  Rapports  du  3  septembre  et  jours  suivants  (H.  6301, 


248  LA    BRIiTAGMil    ET    LF.    DUC    d'aIGUILLON 

mitic  personnelle  contre  d'Aiguillon,  reçurent  le  12  septem- 
bre l'ordre  de  se  rendre  à  Versailles,  où  ils  trouvèrent  des 
lettres  de  cachet  leur  enjoignant  de  partir  pour  Sens  et  d'y 
rester  jusqu'à  nouvel  ordre.  Mais  il  était  visible  que  le  minis- 
tère n'avait  recours  h  ces  rigueurs  qu'en  tremblant.  Le  plus 
vif  désir  de  M.  de  Laverdy  était  de  trouver  quelque  prétexte 
pour  mettre  un  terme  à  leur  punition,  dans  la  crainte  qu'elle 
ne  mit  en  combustion,  à  la  rentrée,  tous  les  Parlements  du 
royaume,  et  il  insinua  à  d'Aiguillon  de  demander  lui-même 
leur  rappel  (*).  Comme  le  bruit  public  les  accusait  de  n'avoir 
agi  que  par  inimitié  contre  le  commandant,  ce  serait  un  pro- 
cédé noble  et  généreux  qui  éteindrait  tous  les  ressentiments 
et  réconcilierait  tous  les  cœurs;  d'ailleurs,  ajoutait  le  minis- 
tre, qui  était  pour  la  magistrature  le  plus  compromettant  des 
amis,  et  sous  la  plume  duquel  reviennent  à  chaque  instant 
des  aveux  dépouillés  d'artifice  sur  les  motifs  peu  élevés  qui 
la  faisaient  agir,  on  serait  toujours  forcé  de  les  rendre  à  la 
rentrée,  parce  que  le  Parlement,  de  Rennes  finirait  par  se 
porter  à  des  folies  pou-  les  ravoir,  et  que  M.  Lambert,  accusé 
par  M.  de  la  Gascherie  de  mauvaise  foi.  mettrait  celui  de 
Paris  en  feu  pour  se  disculper. 

Cette  nouvelle  preuve  de  faiblesse  n'apprit  certainement 
rien  à  d'Aiguillon,  qui  en  avait  déjà  fait  l'expérience,  mais 
elle  lui  donna  sinf,ailièrement  à  réfléchir  à  la  veille  d'une 
session  d'Etats  que  les  fautes  déjà  commises,  celles  qu'il  était 
facile  de  prévoir  encore,  et  les  exigences  fiscales  du  gouver- 
nement devaient  certainement  rendre  particulièrement  redou- 
table. Forcé,  par  les  vives  instances  qui  lui  étaient  sans  cesse 
renouvelées,  de  conserver  ces  fonctions  périlleuses  dont  il  eût 
souhaité  d'être  débarrassé,  il  crut  nécessaire  de  s'adresser  au 
roi  lui-même  et  de  lui  demander  une  enquête  solennelle  sur 
son  administration  en  Bretagne,  et  il  écrivit  à  Louis  XV  la 
lettre  suivante  (15  septembre)  ('). 

«  Sire,  votre  Parlement  de  Bretagne,  excité  et  animé  par 
»  les  ennemis  de  votre  autorité,  qu'on  attaque  partout  aujour- 
»  d'hui,  et  que  je  défendrai  jusqu'à  mon  dernier  soupir,  vient 
»  de  publier  les  fausses  accusations  qu'il  a  osé  porter  contre 


(')  Lettre  du  10  septembre  (H.  630). 
(')  H.  630.       * 


d'aiguillon  fait  appel  au  roi  et  au  dauphin  249 

))  moi  à  Votre  Majesté  et  de  les  renouveler  avec  plus  de  vio- 
»  lencc  que  jamais  dans  des  objets  de  nouvelles  remontrances 
»  qu'il  a  arrêté  de  lui  présenter,  malgré  les  défenses  cxpres- 
»  ses  et  réitérées  qu'elle  lui  a  faites  de  parler  d'une  affaire 
»  qui  ne  la  regarde  point.  Si  les  plaintes  (ju'il  fait  de  mon 
»  administration  étaient  vraies,  je  devrais  payer  de  ma  tête 
»  l'abus  que  j'aurais  fait  de  l'autorité  qu'elle  a  daigné  me 
»  confier,  mais  si  je  n'ai  employé  cette  autorité  que  pour  le 
))  bien  de  son  service  et  l'avantage  des  peuples  de  celle  pro- 
»  vince,  comme  je  l'ai  prouvé  d'avance  à  Votre  Majesté  et  à 
»  son  conseil,  et  comme  je  puis  encore  le  démontrer  plus 
»  positivement  aujourd'hui,  je  suis  fondé  à  me  plaindre  des 
»  imputations  calomnieuses  de  votre  Parlement  et  à  supplier 
»  Votre  Majesté  d'en  faire  une  justice  éclatante.  Si...  elle 
»  avait  quelque  doute  sur  la  sagesse  et  l'exactitude  de  ma 
»  conduite,  j'ose  lui  demander  avec  les  plus  vives  et  les  plus 
»  respectueuses  instances  d'envoyer  en  Bretagne  un  membre 
))  de  son  conseil  pour  l'examiner  .dans  le  plus  graud  détail, 
))  sur  tous  les  points,  et  lui  en  rendre  ic^nple.  Quelque  humi- 
»  liant  que  puisse  être  un  pareil  examen. .-i,  je  m'y  soumettrai 
»  avec  joie,  bien  convaincu  que  le  résultat  lui  fera  connaître 
»  que  je  ne  suis  point  indigne  de  la  protection  qu'elle  a  dai- 
n  gné  me  promettre  lorsqu'elle  m'a  ordonné  de  me  rendre 
»  en  Bretagne,  et  que  ma  fermeté  inébranlable  pour  le  main- 
»  tien  de  son  autorité  est  le  seul  motif  des  indécents  procédés 
»  du  Parlement  à  mon  égard...  »  Et  il  écrivit  le  même  jour  à 
son  protecteur  attitré  le  dauphin  une  lettre  conçue  presque 
dans  les  mêilies  termes. 

La  réponse  du  roi  fut  bienveillante,  mais  quelque  peu  éva- 
sive  :  Mon  cousin,  lui  disait  le  monarque,  je  ne  suis  pas  sur- 
»  pris  que  vous  ayez  eu  toutes  les  plus  jolies  femmes  à  la 
»  vivacité  et  à  la  ténacité  que  vous  apportez  à  tout  ce  que 
»  vous  désirez.  Oh!  que  n'ai-je  été  comme  cela  toujours!  Je 
»  suis  content  de  vous,  je  vous  l'ai  dit  et  vous  le  répète;  mi  is 
»  votre  style  ampoulé  et  jilein  de...  (')  ne  me  fera  pas  chan- 
»  ger  :  servez-moi  avec  probité,  vigilance,  exactitude,  zèle, 
»  et  comptez  avec  cela  sûrement  sur  mon  appui.  Le  membre 
»  de  mon  conseil  que  je  pourrais  vous  envoyer  en  serait  le 

(')  Ici  est  un  mot  efîacé.  * 


250  LA    BRRTAGNE    ET    LK    DlC    d'aIGUILLON 


i» 


»  chef.  S'il  était  plus  jeune  et  moins  timide,  il  irait,  mais 
»  dans  tout  autre  vue  que  les  vôtres.  »  Celle  du  dauphin, 
conçue  en  termes  plus  satisfaisants,  n'était  pas  beaucoup  plus 
rassuranle  :  «  ...  Je  ne  vois  encore  rien  de  bien  disposé  à 
»  vous  répondre  sur  ce  ton,  et  tout  ce  que  je  puis  vous  dire, 
»  c'est  que  les  accusations  énoncées  dans  les  remontrances 
»  dans  des  termes  obscurs  sont  si  atroces,  si  éloignées  de  la 
»  vérité  que,  quelque  désir  que  la  faction  parlementaire  ait 
5)  de  vous  attaquer,  je  ne  puis  croire  qu'ils  osent  en  venir 
»  jusquc-1^.  Pour  ce  moment  ci,  permettez-moi  de  me  réjouir 
»  de  voir  encore,  pendant  cette  tenue,  les  allaires  du  roi  entre 
»  vos  mains.  J'espère  qu'enfin  vous  surmonterez  tout  ce  que 
»  le  malheureux  esprit  qui  règne  vous  suscite  de  difficultés; 
»  nos  intérêts  sont  si  unis  que  vous  souhaiter  du  succès  c'est 
»  nous  en  souhaiter  à  nous-mêmes;  mais  ce  motif  n'est  pas 
»  le  seul  :  vous  savez  combien  je  m'intéresse  personnelle- 
»  ment  à  ce  qui  vous  regarde,  et  je  vous  prie  d'en  être  aussi 
»  convaincu  que  de  ma  parfaite  estime.  » 

Ainsi,  de  la  part  du  dauphin,  un  bon  vouloir  absolu,  mais 
impuissant  ;  de  celle  du  roi,  de  banales  protestations  de  satis- 
faction qu'il  ne  fallait  pas  s'attendre  à  voir  suivies  d'effet;  un 
ministère  divisé  et  irrésolu,  dupe  ou  complice  des  parlemen- 
taires, tremblant  sans  cesse  devant  eux  ;  la  calomnie  sûre  de 
l'impunité  et  bénéficiant  de  la  faveur  de  l'opinion  publique, 
séduite  ou  subjuguée;  voilà  dans  quelles  conditions  se  trou- 
vait d'Aiguillon,  à  la  veille  d'une  session  d'Etats  qu'on  avait 
tout  fait  pûur  rendre  extrêmement  difficile,  et  où  l'intrigue 
nouée  pour  le  perdre  allait  trouver  de  puissants  'moyens  d'ac- 
tion. 


CHAPITRE  XI 

LES  ÉTATS  DE    1764-1765.  —  DÉxMISSION  DU  PARLEMENT.   —  ARRESTA- 
TION DE  M.  DE  LA  CHALOTAIS 

Déjà  s'annonçaient  de  terribles  orages.  En  faisant  enre- 
gistrer par  le  Parlement  la  déclaration  du  21  novembre  —  on 
a  vu  à  quel  prix  —  le  contrôleur  général  avait  cru  se  faciliier 
la  tAche  ;  il  n'avait  fait  que  la  rendre  plus  compliquée  ;  il  s'était 
engagé,  il  avait  engagé  les  représentants  de  l'autorité  royale 
dans  la  province  dans  un  labyrinthe  de  difficultés  dont  il 
importe  de  décrire,  avec  le  moins  de  confusion  possible,  les 
tours  et  les  détours  compliqués  :  car  toute  «  l'affaire  de  Bre- 
tagne »  est  sortie  de  là. 

L'enregistrement  au  Parlement  était  pour  l'administration 
un  bien  faible  avantage,  quelque  chèrement  qu'il  eût  été  payé, 
car  il  ne  la  dispensait  nullement  d'obtenir  le  consentement 
des  Etats,  en  vertu  de  la  règle  primordiale  et  constamment 
répétée  dans  les  contrats  passés  à  chaque  session  avec  les 
commissaires  du  roi,  qu'aucune  levée  de  deniers  ne  devait 
être  faite  dans  la  province  sans  le  consentement  des  Etats  et 
sans  vérification  aux  cours  souveraines.  Tout  en  supportant 
impatiemment  celte  fâcheuse  restriction  des  prérogatives 
gouvernementales,  Laverdy  n'avait  nullement  l'intention  de 
contrevenir  à  cette  règle,  et  il  s'était  résigné  à  attendre  les 
Etats  pour  faire  lever  le  second  vingtième  et  le  deuxième^ 
sol  pour  livre  des  droits  appartenant  à  la  province.  Mais  il 
en  était  autrement  à  ses  yeux  des  impôts  dont  la  levée  ne 
regardait  en  rien  les  Etats,  comme  les  droits  des  fermes 
générales  du  roi  et  les  octrois  municipaux  :  et  il  avait  résolu 
d'en  faire  percevoir  les  sols  additionnels  dès  que  le  Parle- 
ment aurait  enregistré  Ja  déclaration,  d'abord  parce  qu'au- 
cune ressource,  si  médiocre  qu'elle  fût,  n'était  à  négliger 
dans  l'état  de  pénurie  du  Trésor,  et  aussi  parce  que  se  réser- 
vant, selon  les  circonstances,  d'en  accorder  aux  Etats  l'abon- 


252  LA    DllKTAGM':    KT    M!    IMC    I)'aI(;1  ILLO.N 

nenienf,  il  tenait  auparavant  à  connaître  par  l'expérience  le 
cliillVc  normal  de  leur  rendement.  Les  arguments  les  plus 
solides  ne  manquaient  pas  pour  justifier  cette  perception. 
Le  premier  de  tous  était  (]uc  ces  droits  ayant  été  créés  et  se 
percevant  depuis  un  temps  immémorial  sans  aucune  immix- 
tion des  Etats,  il  eût  été  singulièrement  étrange  d'avoir  à 
solliciter  pour  l'imposition  accessoire  un  consentement  qui 
n'était  pas  nécessaire  [)our  l'imposition  principale.  Les  droits 
des  fermes  générales  qui  se  levaient  en  Bretagne  (médiocre- 
ment productifs  puisque  ni  les  gabelles  ni  les  aides  n'avaient 
cours  dans  cette  province)  étaient  des  droits  de  traite,  impor- 
tants surtout  à  Nantes  :  droit  de  la  prévôté  de  Nantes,  de 
brieux,  de  domaine  d'Occident,  droit  de  fret,  droits  sur  les 
huiles  et  savons,  etc.,  levés  sans  délibération  des  Etats, 
placés  depuis  les  ducs  de  Bretagne  eux-mêmes  entièrement 
sous  la  main  du  prince,  établis,  diminués,  augmentés,  selon 
son  gré  et  d'après  les  nécessités  de  sa  politique  commerciale  : 
ces  droits  étaient  d'ailleurs,  ainsi  (ju'on  le  fit  remarquer  avec 
raison,  levés  non  pas  à  vrai  dire  sur  la  province  elle-même, 
mais  sur  des  marchandises  qui  souvent  ne  faisaient  que  la 
traverser;  le  principe  fondamental  invoqué  h  tout  propos  et 
hors  de  propos  par  les  Etats  ne  pouvait  donc  ici  recevoir  son 
application  :  si  par  exemple  au  lieu  de  percevoir  à  Nantes  des 
droits  d'entrée  sur  les  marchandises  provenant  de  Bordeaux 
ou  des  Antilles,  le  gouvernement  avait  jugé  plus  avantageux 
de  percevoir  les  mêmes  droits  à  la  sortie  dans  nos  îles  ou  sur 
la  Gironde,  le  résultat  eût  été  exactement  le  même  et  la  Bre- 
tagne n'aurait  eu  à  élever  aucune  espèce  de  plainte,  même 
spécieuse  (').  Quant  aux  sols  pour  livi-e  de  ces  mêmes  droits. 


,  (')  Coniac  le  démontrait  (l"une  inanicro  irréfutable  dans  une  lettre  de  mai  1765, 
au  duc  d'Aiguillon  (H.  436).  Lorsque  ledit  de  juillet  1764  sur  la  liberté  d'expor- 
tation des  grains  donna  lieu  à  la  perception  d'un  droit  léger  à  la  sortie,  ce  droit 
fut  levé  dans  les  ports  de  Bretagne  comme  ailleurs,  sans  consentement  des  Etats: 
non  seulement  ils  ne  réclamèrent  pas,  mais  môme  ils  se  félicitaient  hautement  de 
cette  réforme.  Le  Parlement  de  Paris  lui-même  n'a  pas  osé  soutenir  ici  la  théorie 
des  Etats  de  Bretagne  et  il  a  pris,  chose  signilicaLive,  la  tournure  dubitative  dans 
ses  remontrances  du  6  sept.  1765  :  «...  Votre  Parlement  ne  se  dissimule  pas..., 
>'  qu'il  y  a  lieu  de  douter  si  la  règle  générale  qui  exclut  l'établissement  de  quelque 
>.  imposition  que  ce  soit  sur  la  Bretagne  sans  le  consentement  des  Etats  de  cette 
»  province,  est  réellement  applicable  aux  droits  de  traite,  qui  paraîtraient  se  perce- 
>'  voir  beaucoup  moins  sur  les  Bretons  que  sur  les  étrangers...  ».  Il  soutenait  seule- 
ment que  siropposilion  des  Etats,  en  ce  qui  concernait  les  droits  de  traite,  était 


Les  sols  pour  livre  des  droits  des  fermes  et  des  octrois  2oâ 

les  premiers,  qui  avaient  été  créés  en  1705,  puis  en  1715, 
abolis  en  1717,  rétablis  en  1718,  l'avaient  été  sans  le  consen- 
tement des  Etats,  et  même,  chose  plus  significative  encore, 
malgré  les  plaintes  réitérées  de  ces  mêmes  Etats,  qui  tous  les 
ans  répétaient  à  ce  sujet  dans  leur  cahier  de  doléances  des 
plaintes  auxquelles  le  gouvernement  se  gardait  bien  d'avoir 
le  moindre  égard  (*).  De  même  pour  les  octrois  municipaux. 
Le  Bret  faisait  remarquer  qu'autrefois  sans  doute  les  villes 
s'adressaient  aux  Etats  pour  obtenir  leur  consentement  à 
l'eflet  de  pouvoir  poursuivre  au  Conseil  d'Etat  l'obtention  des 
droits  d'octroi  qu'elles  désiraient  lever,  mais  que  l'expérience 
ayant  démontré  que  les  octrois  accordés  aux  villes  ne  por- 
taient aucun  préjudice  au  rendement  des  devoirs,  et  le  gou- 
vernement ayant  d'ailleurs  établi  en  Bretagne  un  commis- 
saire départi  dont  les  avis  suffisaient  pour  lui  faire  connaître 
l'utilité  ou  les  inconvénients  des  droits  d'octrois  proposés,  on 
avait  cessé  avec  soin  de  consulter  les  Etats  sur  les  demandes 
municipales  de  création,  prorogation  ou  augmentation  d'oc- 
trois, et  que  le  roi  seul  en  décidait  en  son  conseil  ("^j.  11  s'agis- 
sait d'ailleurs,  en  pareil  cas,  non  pas  de  deniers  levés  sur 
l'ensemble  de  la  province,  mais  sur  telle  ville  en  particulier, 
et  une  perception  de  telle  sorte  ne  rentrait  pas  dans  les 
termes  du  contrat  des  Etats,  pas  plus  que  les  taxes  addition- 
nelles que  telle  ou  telle  paroisse  pouvait  juger  à  propos  de 
s'imposer,  pour  faire  une  réparation,  soutenir  un  procès,  etc  , 


mal  fondée,  c'était  au  Parlement,  légitimement  saisi,  à  en  débouter  les  Etats.  Il 
serait  résulté  de  cette  théorie  que  toutes  les  fois  que  des  sujets  du  roi  auraient  eu 
la  fantaisie  de  lui  contester  n'importe  quel  droit,  même  bien  établi,  le  gouverne- 
ment aurait  été  obligé  d'accepter  un  procès,  d'événement  au  moins  incertain, 
devant  des  juges  ennemis  par  tradition  de  l'administration  et  paiticuiièrement  de 
l'administration  financière.  Un  pareil  système  pouvait  conduire  aux  conséquences 
les  plus  graves. 

(')  Les  remontrances  de  1722  (art.  G),  de  1724  (art.  5)  de  1726  (art.  6)  ne  pensent 
même  pas  à  alléguer  contre  les  quatre  sois  pour  livre,  rétablis  en  1718,  une  pré- 
tendue violation  des  droits  de  la  province.  La  question  de  droit  n'apparaît  que 
dans  celles  de  1728  (art.  4)  puis  de  1730  (art.  9)  et  ainsi  de  suite  tous  les  deux  ans, 
dans  des  doléances  dont  la  monotonie  n'avait  d'égale  que  leur  inutilité.  —  Si  le  de- 
voir d'empêcher  une  perception  non  consentie  avait  été  aussi  impérieux  que  le  sou- 
tinrent les  factieux  de  176i,  ce  n'est  pas  alors  qu'il  eût  fallu  faire  un  éclat  :  c'était 
quarante  ans  plus  tôt.  Ce  qui  se  fit  pour  les  cinquième  et  sixième  sols  s'était 
déjà  fait  pour  les  quatre  premiers. 

(-)  Lettre  du  1«''  sept.  1764,  H.  625.  —  Ce  sera  seulement  en  1784  que  le  gouver- 
nement reconnaîtra  le  droit  des  Etats  à  être  consultés  sur  les  octrois. 


2o4  LA    imETA(iNE    ET    LE    DfC    d'aIGLILLON 

n'avaient  à  être  consenties  par  l'assemblée  provinciale.  En 
fait,  surtout  depuis  une  trentaine  d'années,  le  pouvoir  cen- 
tial  statuait  exclusivement  sur  toutes  les  questions  relatives 
aux  octrois,  sans  que  les  Etats  eussent  à  s'en  inèler  autrement 
que  pour  proférei'  contre  un  pareil  état  de  choses  des  plaintes 
faites  sans  beaucoup  de  force  ni  de  conviction  et  dédaigneu- 
sement repoussées.  Telles  étaient  les  raisons,  évidemment 
plausibles,  pour  lesquelles  le  contrôleur  général  crut  devoir 
et  pouvoir  faire  lever,  sans  plus  attendre,  les  sols  pour  livre 
des  droits  des  fermes  générales  et  des  octrois  municipaux, 
bien  convaincu  que  la  réserve  générale  des  privilèges  et 
libertés  de  la  province,  faite  par  le  Parlement  dans  son  enre- 
gistrement, n'avait  ici  rien  à  voir,  et  d'autant  plus  fondé  à  le 
croire  qu'aux  Etats  de  1762,  alors  que  le  premier  sol  pour 
livre  en  sus  des  octrois  de  certaines  villes  était  déjà  per(,*u, 
mais  non  encore  accordé  par  les  Etats,  aucune  réclamation 
ne  s'était  fait  entendre,  bien  que  les  maires  de  ces  villes 
fussent  membres  de  l'assemblée  (').  Le  raisonnement  eût  été 
parfaitement  juste,  si  les  Bretons  eussent  été  hommes  à 
entendre  raison,  et  si  le  gouvernement  eût  conservé  assez 
d'autorité  pour  la  leur  faire  entendre.  Malheureusement 
l'une  et  l'autre  de  ces  deux  conditions  faisaient  complète- 
ment défaut.  Ce  qui,  en  d'autres  temps,  lui  était  permis  sans 
aucune  difficulté,  ne  lui  était  plus  possible  à  présent  :  le  moin- 
dre exercice  de  l'autorité  était  dénoncé  comme  un  acte 
odieux  de  despotisme,  et  des  exigences  qui  jusqu'alors  avaient 
passé  à  peu  près  inaperçues  allaient  être  maintenant  dénon- 
cées comme  d'intolérables  attentats.  Les  artisans  de  troubles, 
qui  avaient  conscience  de  leur  force  et  de  l'avilissement  du 
pouvoir,  n'eurent  garde  de  perdre  une  si  belle  occasion.  Ils 
avaient  pris  habilement  leurs  mesures,  et  l'enregistrement 
même  du  Parlement,  qui  détermina  le  contrôleur  général  à 
C(Mnincncer  la  perception  à  partir  du  1"  juillet,  n'était  qu'un 
piège  grossier  dans  lequel  le  malheureux  ministre  donna 
tôle  baissée,  avec  son  im[)éritic  ordinaire. 

Ce  n'était  pas  cependant  qu'il  ne  fût  prévenu.  D'Aiguillon, 
aussi  bien  au  courant  de  la  situation  de  la  province  que  le 
contrôleur  général  l'était  peu,  lui  conseillait  d'attendre,  par 

[')  Méin.  de  Desnos  des  Fossés,  Bibl.  nat.,  ms.  11539. 


OPPOSITION    DE    LA    COMMISSION    INTERMEDIAIRE  2'0O 

prudence.  Aux  objections  du  ministre,  qui  lui  répétait  sans 
cesse  que  le  principal  des  droits  n'étant  pas  soumis  au  con- 
sentement des  Etats,  l'imposition  additionnelle  ne  devait  pas 
l'être  davantage,  il  répondait  que  les  octrois  des  villes 
étaient  destinés  aux  besoins  de  celles-ci,  mais  que  les  sols 
pour  livre  de  ces  mêmes  octrois,  étant  destinés  aux  besoins 
de  l'Etat,  n'étaient  pas  dans  le  même  cas  :  et  il  prévoyait  que 
la  commission  intermédiaire,  gardienne  farouche  et  intraita- 
ble des  privilèges  de  la  province,  toujours  interprétés  par 
elle  dans  le  sens  le  plus  étendu,  pourrait  bien  présenter  re- 
quête au  Parlement  pour  protester  contre  la  perception 
d'impositions  non  consenties  (').  M.  de  Laverdy  n'en  fit  pas 
moins  procéder  à  la  perception  des  sols  pour  livre  sur  les 
droits  des  fermes  et  sur  les  octrois,  et  les  réclamations  pré- 
vues ne  se  firent  pas  attendre.  Le  maire  de  Nantes  et  Le 
Boucher,  miseur  de  la  communauté  de  Rennes,  dénoncèrent 
aussitôt  à  la  commission  intermédiaire  cette  prétendue  viola- 
tion des  privilèges  provinciaux,  et  celle-ci,  fort  embarrassée, 
adressa  des  représentations  au  contrôleur  général.  Il  était 
facile  de  prévoir  qu'elle  ne  s'en  tiendrait  pas  là  et  qu'elle 
irait  jusqu'au  Parlement,  lequel,  ravi  de  mettre  l'administra- 
tion dans  l'embarras,  pourrait  bien  accueillir  sa  requête  et 
interdire  la  levée  des  droits  jusqu'à  ce  qu'ils  eussent  été  con- 
sentis par  les  Etats.  D'Aiguillon  ne  voyait  d'autre  moyen  de 
se  tirer  de  ce  mauvais  pas  que  de  traîner  les  choses  en  lon- 
gueur, de  retarder  le  plus  longtemps  possible  la  réponse  à 
faire  à  la  commission  intermédiaire,  de  gagner  le  temps  des 
vacances,  et  de  sévir  contre  ceux  qui  avaient  excité  cette  tra- 
casserie, afin  d'empêcher  le  plus  possible  que  leur  exemple 
fût  suivi  (^).  Le  Brct,  très  inquiet  aussi,  donnait  les  mêmes 
conseils  et  pensait  que  la  meilleure  l'éponse  à  faire  à  la  com- 
mission serait  de  ne  pas  lui  contester  le  droit  juridique  de 
faire  opj)osition  devant  le  Parlement,  mais  de  lui  conseiller 
de  ne  pas  s'en  servir,  pour  ne  pas  nuire  à  diverses  deman- 
des qu'elle  adressait  en  ce  moment  même  à  Sa  Majesté.  On 
pouvait  peut-être,  en  effet,  par  cette  tactique,  détourner  la 
commission  des  démarches  irréparables;  mais  le  plus.difil- 


(M  Lettre  du  16  juillet,  H.  636. 

(■^)  Ils  furent  mandés  à  Paris  el  semonces. 


256  l.A   lllll!;TA(iNE   ET   Li;   DUC   i/aiguilLoiN 

cile  à  persuader  était  le  conlrôleui.'  général  lui-même,  exas- 
péré de  voir  surgir  une  nouvelle  difficulté  après  avoir  tant 
sacrifié  au  rétablissement  de  la  paix,  et  plus  disposé,  dans 
sa  colère,  à  bouleverser  de  fond  en  comble  la  constitution  de 
la  proviuce  (pi'à  se  prêter  aux  mesures  de  prudence  qui  lui 
élaicnt  recommandées.  «  Il  est  intolérable,  à  la  vérité,  écri- 
»  vait-il  ('),  d'éprouver  des  difticultés  aussi  peu  fondées  de  la 
»  part  de  la  province  du  royaume  la  plus  comblée  des  grâces 
»  du  roi,  et  si  les  commissaires  des  Etats  peuvent  se  porter  à 
»  faire  opposition  à  la  levée  des  deux  sols  pour  livre  sur  les 
»  octrois,...  je  suis  déterminé  h  proposer  h  Sa  Majesté  les  par- 
»  tis  les  plus  sévères  à  Tégard  d'une  commission  qui  ne  sub- 
»  siste  que  de  son  autorité,  et  avec  laquelle  il  sera  prouvé  de 
»  plus  en  plus  qu'il  est  devenu  impossible  de  faire  le  service 
»  dans  les  parties  les  plus  simples...  Je  serais  bien  fâché  que 
»  mon  ministère  fût  l'époque  de  changements  essentiels  appor- 

»  tés  à  l'administration  des  impositions  dans  la  province 

»  mais  il  l'aurait  été  malheureusement  d'une  résistance  sans 
))  exemple  aux  plus  justes  intentions  du  roi  »  (^).  On  réussit, 
non  sans  peine,  à  le  calmer,  on  refroidit  aussi  la  commission 
intermédiaire,  on  la  détermina  à  consulter  les  commissaires 
des  autres  diocèses,  dont  les  réponses  n'arrivèrent  qu'après 
des  délais  assez  longs;  on  parvint  ainsi  à  la  veille  môme  de 
l'ouverture  des  Etats,  sans  que  la  démarche  si  redoutée  ait 
eu  lieu.  Mais,  pour  être  un  peu  différé,  le  danger  ne  restait 
pas  moins  redoutable.  A  défaut  des  prétendues  conférences 
de  M.  de  la  Chalotais  et  de  M.  de  Kerguézec  au  château  du 
Boschet,  dont  l'accusation,  lors  du  procès,  n'est  pas  parve- 

(')  Lettre  du  16  août  à  Le  Bret,  H.  623. 

(-]  Par  une  fâcheuse  contradiction,  au  moment  môme  où  le  ministre  soutenait 
que  les  Eials  n'avaient  pas  à  s'occuper  des  octrois  des  villes,  il  annonçait  l'inten- 
tion de  leur  soumettre  l'édit  qu'il  venait  de  faire  rendre  en  août  1764  sur  l'admi- 
iiistralion  générale  des  villes,  ôdit  dans  lequel  il  était  question,  entre  autres  choses, 
(le  la  maniôre  de  pourvoir  aux  créations,  augmentations  et  prorogations  d'octrois. 
A  tout  prendre,  Le  Bret  aurait  compris  davantage  qu'on  consultât  les  Etats  sur  les 
octrois  des  villes,  qui  pouvaient  en  un  certain  sens  les  intéresser,  que  sur  la  forme 
de  leur  administration,  qui  était  entièrement  hors  de  leur  compétence.  Mais  pré- 
tondre en  môme  temps  que  l'assemblée  provinciale  n'avait  pas  à  consentir  les 
octrois  municipaux,  et  soumettre  à  ses  délibérations  l'édit  d'août  1764,  avec  ses 
art.  2i  et  suiv.,  relatifs  aux  octrois,  était  une  de  ces  inconsé<iuences  singulières 
dont  l'administration  de  M.  de  Laverdy  fournit  malheureusement  maint  exemple. 
Le  sens  gouvernemental  faisait  totalement  défaut  h  ce  ministre  do  rencontre  — 
On  parvint  h  le  faire  renoncer  à  son  projet  malencontreux. 


iNSTRUCTIONS    POUR    LES    ÉTATS    DE    1764  257 

nue  à  prouver  bien  formellement  l'existence,  il  ne  manqua 
ni  d'endroits  ni  d'hommes  pour  écliaufi'er  les  esprits  des 
membres  de  la  prochaine  assemblée,  et  leur  représenter  la 
nécessité  de  mettre  en  échec  l'administration  usurpatrice,  de 
retarder  le  consentement  aux  demandes  du  roi,  et  de  faire 
opposition  devant  le  Parlement,  qui  se  montrerait  d'autant 
plus  fidèle  gardien  des  privilèges  de  la  province  qu'il  avait  à 
se  laver  du  reproche  de  les  avoir,  en  apparence,  oubliés. 

Ces  Etats  cependant  auraient  dû  savoir  quelque  gré  des 
grAces  exceptionnellement  nombreuses  qui  leur  étaient  con- 
cédées, à  la  sollicitation  du  duc  d'Aiguillon.  Les  instructions 
qui  lui  furent  données  comportaient  en  effet,  — outre  le  retrait 
de  l'ordre  du  12  octobre  1762  qu'il  semblait  impossible  de 
maintenir,  bien  qu'il  fût  d'ailleurs  fort  dangereux  de  l'aban- 
donner, comme  la  suite  ne  le  prouva  que  trop,  —  de  notables 
diminutions  sur  la  capitation,  les  milices,  la  permission  d'em- 
prunter, au  lieu  d'imposer,  l'excédent  de  la  dépense  du  caser- 
nement, la  permission  de  lever  aussi  par  emprunt  et  non  par 
impôt  le  second  vingtième  de  1764,  afin  de  n'avoir  par  trois 
vingtièmes  à  lever  à  la  fois  en  1765;  et,  quant  au  point  le  plus 
délicat,  l'abonnement  des  deux  sols  pour  livre  des  droits  levés 
par  les  Etats  à  leur  profit  pouvait  leur  être  concédé  pour 
700,000  1.,  alors  qu'en  1762  un  seul  sol  pour  livre  des  mêmes 
droits  avait  été  abonné  460,000  l.  Laverdy  avait  fini  par  se 
réduire,  après  de  longues  hésitations,  à  ce  chiflre  infime  ('). 
Bien  plus  même,  il  alla  jusqu'à  consentir  que  les  sols  pour 
livre  des  octrois  fussent  compris  dans  cette  somme  si  peu  éle- 
vée (^)  :  ce  qui  équivalait  à  la  suppression  pure  et  simple  de 
cette  imposition  malencontreuse.  iMais  le  contrôleur  général, 
avec  son  petit  esprit,  tout  en  cédant  entièrement  sur  le  fond, 
tenait  à  avoir  l'air  de  ne  pas  céder  sur  la  forme  :  et  il  n'autorisa 
pas  d'Aiguillon  —  du  moins  il  ne  l'autorisa  pas  tout  d'abord 
—  à  faire  aux  Etats  la  demande  formelle  des  droits  levés  de- 
puis trois  mois  sans  le  consentement  de  la  province.  D'Ai- 
guillon insista,  ne  comprenant  pas  qu'on  risquât  de  se  faire 

(')  Mesnard  à  d'Aiguillon,  G  oct.  1764,  H.  355. 

(^)  Laverdy  à  d'Aiguillon,  21  et  27  déc.  1764,  H.  631.  Ce  ne  fut  pas  sans  de  lon- 
gues et  de  cruelles  liésitationfi.  Il  aurait  voulu  850,000  pour  le  tout.  Il  finit  par  se 
rabattre  à  800,000  1.  puis  à  750,0(X),  puis  à  700,000,  chiffre  jugé  possible  par  d'Ai- 
(iU'llon. 

ii'AiGuir.i.oN.  17 


258  L\    tmETAGNE    KT    LE   DUC    d'aiGUILLON 

une  affaire  grave  pour  de  pareilles  misères  :  il  fut  assez  pres- 
sant pour  que  le  contrôleur  général,  comme  en  1762,  restât 
intimement  persuadé  que  la  résistance  que  les  Etats  pourraient 
faire  aurait  précisément  pour  principale  cause  la  connaissance 
qu'ils  pourraient  avoir  des  sentiments  personnels  du  com- 
mandant sur  cet  article  :  mais  il  n'eut  pas  gain  de  cause,  tant 
il  répugnait  à  Laverdy  d'avouer  par  \h  implicitement  qu'on 
s'était  mis  dans  son  tort,  et  tant  il  jugeait  fâcheux  de  ne  plus 
pouvoir,  dans  l'avenir,  faire  aucun  changement  aux  droits  des 
fermes,  fût-ce  dans  l'intérêt  du  commerce  lui-même,  sans  avoir 
une  négociation  à  conduire  et  une  adhésion  à  acheter.  11  partit 
donc  pour  Rennes  sans  avoir  le  droit  de  faire  aux  susceptibi- 
lités provinciales  cette  petite  concession  qu'il  jugeait  néces- 
saire, prévoyant  clairement  tout  l'esclandre  qui  devait  s'en 
suivre,  et  déplorant  qu'un  gouvernement  aussi  faible,  recon- 
naissant lui-même  sa  faiblesse  et,  qui  pis  est,  persuadé  que 
cette  faiblesse  était  une  nécessité,  s'obstinât  à  agir  comme 
aurait  pu  le  faire  une  administration  vigoureuse  et  résolue  à 
se  faire  obéir.  Toujours  tenace,  et  non  encore  découragé  par 
les  échecs  multipliés  qu'il  avait  subis  dans  cette  affaire,  le 
ministère  chargeait  entin  d'Aiguillon  d'obtenir  des  Etats  le 
don  gratuit  des  villes,  malgré  les  raisons  de  principe  qui  s'op- 
posaient évidemment  à  ce  que  l'assemblée  fût  compétente  pour 
cette  sorte  d'octrois,  alors  qu'elle  ne  l'était  pas  pour  les  octrois 
ordinaires,  et  il  s'imaginait  faire  une  grande  grâce  en  ofl'rant 
de  laisser  racheter  cette  imposition  pour  1 ,200,000  1.,  soit 
358,301  I.  de  moins  que  ce, que  le  Trésor  aurait  dû  recevoir, 
d'après  les  calculs  du  contrôle  général. 

Ce  fut  le  l*"'  octobre  1704  que  la  session  s'ouvrit  â  Nantes 
(d'Aiguillon  avait  vraisemblablement  conseillé  le  choix  de 
cette  ville  pour  éviter  le  contact  dangereux  du  Parlement), 
sous  la  présidence  de  l'évêtpie  de  Nantes,  du  duc  de  Rohan, 
et  de  (^oniac,  sénéchal  de  Rennes,  iM.  de  Bellabre,  sénéchal 
de  Nantes,  ayant  allégué  des  raisons  de  santé  pour  être  exo- 
néré de  ce  fardeau.  Le  premier  président  du  Parlement  eut 
recours  au  même  prétexte  pour  éviter  la  séance  d'ouverture, 
où  une  épreuve  délicate  l'attendait.  Il  devait  y  prononcer  un 
discours,  et  le  public  se  demandait  avec  curiosité  si  le  pre- 
mier président  parlerait  du  duc  d'Aiguillon  dans  les  termes 
que  sa    compagnie  avait  [)ris  l'habitude  d'employer  depuis 


DÉÔUTS    i)E    Ll    SESSION  250 

neuf  mois,  ou  s'il  romprait  en  visière  avec  elle  en  adressant  au 
commandant  les  quelques  phrases  flatteuses  et  banales  qui 
étaient  passées  en  habitude.  La  Britïed'Amilly  ne  trouva  d'au- 
tre ressource  pour  ne  se  brouiller  avec  personne  que  d'être 
malade,  et  le  ministère,  consulté,  le  lui  permit;  d'Aiguillon 
ayant  présenté  quelques  observations  discrètes,  Saint-Floren- 
tin lui  répondit  en  avouant  «  que  le  ministère  avait  peur  de 
son  ombre  »  (')  et  que  la  faute  en  était  à  un  certain  nombre 
«  de  petits  ministreaux  qui  veulent  être  quelque  chose  et  se 
mêlent  de  ce  qui  ne  les  regarde  pas.  »  Ce  n'était  pas  sans  rai- 
son que  la  faction  ennemie  de  d'Aiguillon  se  vantait  très  haut 
de  n'être  pas  désapprouvée  par  la  cour,  d'être  même  applau- 
die par  elle,  et  qu'elle  laissait  entendre  que  ceux  qui  ne  fai- 
saient pas  campagne  avec  elle  auraient  à  s'en  repentir  (^). 

Le  jour  même  de  l'ouverture,  d'Aiguillon,  comme  il  était 
convenu,  annonça  le  retrait  de  l'ordre  du  12  octobre  1762, 
non  qu'il  contint  rien  d'injuste,  mais  parce  que  Sa  Majesté 
était  persuadée  qu'il  serait  désormais  inutile  :  et  cette  conces- 
sion contribua  certainement  beaucoup  au  vote  du  don  gratuit 
et  à  la  paisible  expédition  des  affaires  courantes  les  jours  sui- 
vants. Mais  cette  reconnaissance  fut  de  courte  durée  :  une 
agitation  menaçante  ne  tarda  pas  h  se  manifester  dans  l'as- 
semblée. D'Aiguillon  prévoyait  (^)  que  les  Etats  allaient 
faire  opposition  juridique  à  la  levée  des  2  sols  pour  livre, 
que  le  Parlement  l'accueillerait,  ayant  rendu,  par  la  réserve 
mise  dans  son  enregistrement,  l'exécution  de  la  déclaration 
totalement  dépendante  de  la  volonté  des  Etals,  que  les  deux 
corps  allaient  se  trouver  de  plus  en  plus  réunis  par  des  liens 
indissolubles,  et  que  l'incendie  éclaterait  dès  que  la  question 
des  impositions  serait  abordée. 

Ces  prévisions  pessimistes  ne  furent  que  trop  tôt  justifiées. 
Dès  la  séance  du  12  octobre,  la  commission  intermédiaire, 
les  procureurs  généraux  syndics  et  leurs  substituts  furent 
vivement  pris  à  partie  pour  n'avoir  pas  fait  opposition  aux 
levées  faites  en  vertu  de  la  déclaration  du  21  novembre,  et  le 
surlendemain  M.  de  Coëtanscourt  proposa  que  cette  opposi- 
tion fût  faite  au  nom  des  Etats  devant  la  chambre  des  vaca- 

(')  Lettre  particulière  à  d'Aiguillon,  6  oct.,  H.  631. 
('-)  D'Amilly  au  conirôleur  général,  14  sept.,  H.  355. 
(')  Lettre  au  contrôleur  général,  13  oct.,  H.  356. 


260  LA    BRETAdNE    ET    LE    DUC    d'aIGIILLON 

lions,  qui  était  à  la  veille  de  se  sépaper.  D'Aiguillon  ne  s'at- 
tendait pas  ù  ce  coup  :  il  avait  cru  avoir  devant  lui  jus(ju'à 
la  rentrée  du  Parlement,  à  la  Saint-Martin.  Il  ne  pensait  pas 
d'ailleurs  (]ue  la  chambre  des  vacations,  alors  composée  de 
huit  magislrals,  osrtt  prendre  sur  elle  d'interdire  une  levée  à 
laquelle  le  Parleuient  tout  entier  avait  consenti  ;  il  ne  pré- 
voyait de  sa  part  aucune  démarche  violente  ('),  et  le  pis  qu'il 
attendit  de  la  démarche  des  Etats  était  que  la  chambre  des 
vacations  leur  en  décernât  acte  et  renvoyât  à  la  rentrée  pour 
y  être  fait  droit.  Mais  ici  encore  il  se  trompait. 

Un  instant  il  put  espérer  l'avortement  de  la  motion  de 
M.  de  Coetanscourt;  le  tiers,  qu'il  avait  vigoureusement  stylé, 
émit  en  eflet  l'avis  de  porter  les  doléances  au  sujet  de  la  per- 
ception d'impositions  non  consenties  non  pas  au  Parlement, 
mais...  aux  commissaires  du  roi  eux-mêmes;  le  clergé  chan- 
gea quelques  mots  à  l'avis  du  tiers  :  et  la  noblesse  seule  se 
prononça  pour  l'envoi  à  Rennes  d'un  des  procureurs  géné- 
raux syndics.  Il  n'y  avait  donc  pas  de  délibération  (15  octo- 
bre). Tout  à  coup,  à  la  surprise  générale,  le  président  du  tiers 
se  lève  et  déclare  que  son  ordre  revient  à  l'avis  de  la  noblesse, 
à  condition  qu'il  soit  envoyé  en  même  temps  une  députation 
aux  commissaires  du  roi  pour  leur  demander,  comme  garants 
du  contrat  passé  entre  le  roi  et  la  province,  la  cessation  de 
toutes  impositions  non  consenties.  La  noblesse  aperçoit  immé- 
diatement le  parti  qu'elle  peut  tirer  de  cette  volte-face  du 
tiers  et  s'empresse  d'acquiescer  à  son  avis  :  séance  tenante 
M.  de  Robien,  qui  vient  d'être  élu  quatre  jours  auparavant 
procureur  général  syndic,  reçoit  procuration  pour  faire,  au 
nom  des  Etats,  opposition  aux  levées  de  deniers  faites  en 
exécution  de  la  déclaration  du  21  nov.  sans  consentement  des 
Etals,  et  il  se  met  en  route  aussitôt. 

Quelle  était  la  cause  de  ce  subit  revirement  du  président  du 
tiers?  Etait-ce  trahison?  M.  de  Coniac  passa  bien  à  l'opposi- 
tion, mais  beaucoup  plus  tard,  et  quand  il  fut  tout-à-fait  évi- 
dent qu'on  se  perdait  en  restant  attaché  au  duc  d'Aiguillon  : 
aussi  y  passa-t  il  avec  éclat  et  chercha-t-il  h  se  faire  pardonner, 
à  force  de  bruyantes  démonstrations  de  zèle,  le  retard  qu'il 
avait  mis  à  se  rallier  :  mais  on  n'en  était  pas  là  en  1764,  et  la 

(')  Lettre  à  Mesnard  du  2  octobre,  H.  356. 


OPPOSITION  DES  ÉTATS  DEVANT  LA  CHAMBRE  DES  VACATIONS      261 

conduite  ultérieure  de  M.  de  Goniac,  les  appréciations  favo- 
rables que  d'Aiguillon  ne  cessa  de  porter  sur  son  compte  ('), 
le  soin  qu'il  mit  à  faire  l'apologie  de  sa  conduite,  forcent  à 
écarter  cette  hypothèse.  Etait-ce  étourderie?  M.  de  Coninc 
n'était  pas  exempt  de  ce  défaut;  mais  il  est  bien  difficile  d'ad- 
mettre qu'une  démarche  de  cette  importance  ait  été  hasardée 
par  lui  à  la  légère.  Reste  une  troisième  hypothèse,  beaucoup 
plus  plausible,  à  savoir  que  Coniac  ait  agi  ainsi  par  calcul, 
par  politique,  et  que  la  tactique  ait  été  combinée  de  concert 
avec  le  commandant  lui-même.  Il  semblait  impossible  que  la 
chambre  des  vacations  se  prêtât  à  ce  qu'on  attendait  d'elle  : 
d'Aiguillon  en  était  persuadé,  et  l'entendait  continuellement 
répéter  par  le  premier  président,  les  avocats  généraux  et  tous 
les  magistrats  présents  à  Nantes.  Dès  lors,  l'occasion  n'était- 
cUe  pas  superbe  de  briser  entre  les  mains  de  l'opposition 
larme  trop  tôt  brandie  par  M.  de  Goëtanscourt?  N'était-ce  pas 
un  coup  de  maitre  que  de  laisser  faire  cette  démarche,  de  per- 
mettre cette  opposition  destinée  à  échouer  ?  Pouvait-il  y  avoir 
une  meilleure  occasion  de  dégoûter  les  Etats  d'avoir  jamais 
recours  au  Parlement,  et  de  semer  entre  ces  deux  corps  des 
germes  de  division,  pour  le  plus  grand  avantage  du  service 
du  roi?  Telle  fut,  selon  toute  vraisemblance,  la  pensée  du 
commandant  :  tel  fut  le  plan  qu'il  suggéra,  ou  tout  au  moins 
qu'il  laissa  suivre,  au  président  du  tiers;  et  telle  fut  la  raison 
pour  laquelle  il  s'abstint  de  signifier  à  M.  de  Robien  défense 
de  désemparer  de  Nantes  (-).  M.  de  la  Chalotais  dans  son 
quatrième  mémoire,  et  tous  les  libellistes  du  parti,  ont  accusé 
d'Aiguillon  de  n'avoir  laissé  partir  jNI.  de  Robien  que  dans  le 
but  de  tout  brouiller,  d'amener  Etats  et  Parlement  aux  dé- 
marches irrémédiables,  afin  de  les  présenter  au  roi  comme 

{')  Dans  une  lettre  du  16  oct.  (H.  631),  d'Aiguillon  qualifie  la  conduite  de  M.  de 
Coniac  d'irrégulière.  Mais  bientôt  après,  et  même  après  l'arrêt  de  la  chambre  des 
vacations,  il  excusa  constamment  la  démarche  des  Etats  et  l'altitude  du  président 
du  tiers  :  il  y  voyait  avant  t)ut  un  acte  conservatoire  des  prétentions  et  des  privi- 
lèges des  Etats,  corroborant  ce  qu'il  avait  sans  cesse  répété,  et  sans  succès,  à  tous 
les  contrôleurs  généraux.  11  l'interprétait  moins  comme  un  essai  de  lier  partie  avec 
le  Parlement,  que  comme  un  reproche  adressé  à  celte  compagnie  d'avoir  enregis- 
tré la  déclaration  avant  qu'elle  leur  eût  été  communiquée. 

(-)  Le  succès  d'une  pareille  défense  eût  d'ailleurs  été  bien  douteux.  Les  Etals 
pouvaient  envoyer  secrètement  un  courrier  à  Rennes  :  ils  pouvaient  aussi  faire 
partir  M.  de  Robien  malgré  la  défense  de  d',\iguillon,  et  un  pareil  conflit  eût  singu 
lièrement  aggravé  la  situation. 


262  LA    nRETAGNK    KT    LK    DUC    DAKillI.LON 

des  rebelles  et  de  déchaîner  la  guerre  entre  lui  et  ses  fidèles 
sujets.  Suivant  eux,  d'Aiguillon  était  autorisé  à  suspendre  la 
perception  des  sols  pour  livre  et  n'avait  qu'un  mot  à  dire  pour 
arrêter  la  réclamation  juridique  des  Etats.  Ils  veulent  oublier 
que  d'Aiguillon  avait  en  ell'et  sollicité,  mais  non  encoi-e  reçu, 
cette  autorisation;  qu'elle  lui  avait  même  été  formellement 
refusée  (')  :  que  ce  fut  seulement  le  10  oct.  que  Saint-Florentin 
lui  expédia  de  nouvelles  instructions  relativement  aux  sols 
pour  livre,  et  le  18  que  Laverdy  se  résigna  enfin  à  lui  donner 
carte  blanche  pour  agir  en  cela  au  mieux  des  intérêts  du  roi. 
Ils  oublient  également  que  si  d'Aiguillon  avait  fait  intervenir 
l'autorité  pour  empêcher  le  départ  de  M.  de  Robien,  eux- 
mêmes  eussent  été  certainement  les  premiers  à  lui  faire  un 
crime  de  cette  intervention  abusive  et  contraire  aux  privilèges 
de  la  province.  C'est  alors  qu'ils  eussent  eu  beau  jeu  à  dénon- 
cer sa  tyrannie,  son  projet  arrêté  de  détruire  la  constitution 
de  la  libre  Bretagne,  sa  politique  de  persécution  et  de  ven- 
geance :  c'est  alors  qu'ils  eussent  répété  à  tous  les  échos 
«  que  le  règne  de  l'homme  voulait  détruire  celui  des  lois.  » 
Que  dire  enfin  de  cette  affectation  d'imputer  à  d'Aiguillon 
la  responsabilité  des  conséquences  fâcheuses  d'une  délibéra- 
tion prise  par  l'assemblée  des  Etats?  Cette  délibération,  — 
dont  les  mêmes  auteurs  se  sont  évertués  d'ailleurs  à  prouver 
la  légalité  —  n'était-elle  donc  prise  que  pour  forcer  d'Aiguillon 
à  en  arrêter  l'effet?  Si  elle  était  de  nature  à  jeter  le  trouble 
dans  la  province,  pourquoi  les  Etats  l'ont-ils  prise?  Pourquoi 
surtout  l'ont-ils  prise  avec  tant  de  hâte?  La  faute  du  comman- 
dant, en  la  supposant  démontrée,  excuserait-elle  la  leur,  et 
n'est-ce  pas  vouloir  faire  violence  au  bon  sens  que  de  préten- 
dre que  lorsqu'un  crime  est  commis,  celui  qui  en  reste  témoin 
impassible  est  plus  coupable  que  le  criminel  lui-même?  Au 
reste,  discuter  cette  singulière  théorie  est  d'autant  plus  inutile 
qu'elle  est  pleinement  réfutée  par  les  aveux  formels  échappés 
au  parti  du  bastion.  M.  de  Begasson  la  Lardais,  qui  certes 
mérite  d'être  cru  lorsqu'il  se  trouve  parler  à  la  décharge  du 
duc  d'Aiguillon,  déclare  de  la  façon  la  plus  nette  qu'il  était 
impossible  de  s'attendre  à  ce  que  la  chambre  des  vacations 

{*)  Observations  de  M.  de  Laverdy  sur  la  lettre  du  duc  d'.-Viguillon  du  1.3  oct. 
(II.  35G,  H.  625).  Dans  sa  iellre  du  14  oct.  (H.  631)  Laverdy  paraît  encore  opposé 
à  toute  concession. 


OPPOSITIO.N  DES  ÉTATS  DEVANT  LA  CHAMBRE  DES  VACATIONS       263 

jugeât  comme  elle  le  fit,  et  par  conséquent  à  toutes  les  que- 
relles qui  devaient  s'en  suivre  :  ((  L'opposition  n'a  eu  lieu, 
»  écrivait-il  le  7  nov.  1764  à  M.  de  la  Chalotais'(*),  que  parce 
»  qu'on  ne  s'est  jamais  figuré  que  la  chambre  des  vacations 
»  eût  rendu  larrêt  de  défense  de  percevoir,  et  qu'on  a  pensé 
»  que  l'acceptation  des  demandes  du  roi  allait  faire  tomber 
»  nos  oppositions  ». 

D'Aiguillon,  encore  une  fois,  en  était  absolument  convaincu 
et  dans  ce  cas  il  est  fort  vraisemblable  que  son  adroite  lacti- 
que eût  réussi.  Son  erreur  vint  de  ce  qu'il  n'avait  encore 
qu'une  idée  incomplète  des  progrès  de  l'esprit  de  sédition 
dans  le  monde  parlementaire.  Pour  s'être  trompé  sur  ce 
point,  au  lieu  de  porter  à  l'opposition  un  coup  décisif,  ce  fut 
son  triomphe  que  cette  manœuvre  hardie,  mais  dangereuse, 
se  trouva  avoir  préparé.  Tout  dépendait  en  effet  de  ce  que 
ferait  la  chambre  des  vacations  :  en  renvoyant  l'atTaire  à  la 
rentrée  (et  c'était,  comme  on  l'a  vu,  le  pire  que  d'Aiguillon 
crût  possible)  elle  laissait  les  choses  dans  l'état;  en  rejetant 
l'opposition  (comme  le  parlement  le  faisait,  de  temps  immé- 
morial, pour  l'imposition  des  garnisons)  (^)  elle  infligeait  au 
bastion  un  cruel  échec  :  en  l'accueillant,  c'était  au  contraire 
l'administration  qu'elle  mettait  dans  les  pires  embarras.  Mais 
il  semblait  impossible  qu'elle  l'accueillit.  N'y  avait-il  pas  une 
déclaration  du  24  février  1673  interdisant  aux  cours  —  et  à 
plus  forte  raison  à  leurs  chambres  des  vacations —  de  recevoir 
aucune  opposition  à  l'enregistrement  des  édits,  ordonnances, 
déclarations,  concernant  la  justice  ou  les  finances,  émanés 
de  l'autorité  et  du  propre  mouvement  du  roi,  qu'elles  fus- 
sent faites  de  la  part  de  corps,  de  communautés,  ou  de  parti- 
culiers? N'y  avait-il  pas  un  édit  de  1669  —  enregistré  comme 
la  déclaration  précédente  au  Parlement  de  Bretagne  —  inter- 
disant ayx  chambres  des  vacations  déjuger  par  provision  les 
affaires  où  elles  n'étaient  pas  compétentes  pour  juger  défini- 
tivement, et  l'opposition  des  Etats  n'était-elle  pas  évidemment 
de  ce  nombre?  Etait-il  vraisemblable  enfin  que  cette  chambre, 
réduite  alors  à  huit  magistrats,  osât  prendre  la  responsabilité 
d'un  arrêt  aussi  grave  en  matière  publique,  alors  qu'on  ne 


('   Procès,  I,  286. 

(*)  Sur  cette  singulière  contradiction  dans  la  politique  du  Parlennent,  cf.  p.  38. 


264  LA    BUKTAGNE    ET    LE    DIC    d'aIOIILLON 

pouvait  jtigcr  les  affaires  des  pnriiciiliers  qu'an  nombre  de  dix 
au  moins,  et  qu'elle  fût  assez  hardie  pour  interdire  une  levée 
que  le  Parlement  tout  entier  avait  permise,  ou  tout  au  moins 
semble  permettre?  Non,  rien  n'était  moins  vraisemblable,  et 
cependant,  hélas,  rien  n'était  plus  vrai.  Il  ne  se  trouva  que 
trois  magistrats,  MM.  de  Chàteaugiron,  de  la  Villeblanche  et 
de  Saint-Luc,  pour  renvoyer  à  la  Saint-^NIartin  h  faire  droit 
sur  la  requête  des  Etats  :  les  cinq  autres,  MM.  de  Touche- 
prais,  de  Uosily,  de  la  Marche,  de  Gucrry  et  Dupont  fils,  firent 
passer  un  arrêt  qui  donnait  acte  aux  Etats  de  leur  opposition 
à  la  levée  des  impositions  non  consenties,  remettait  à  la  ren- 
trée du  parlement  pour  y  faire  droit,  et  jusque-là  itilerdisait 
sous  peine  de  concussion  la  levée  des  sols  pour  livre.  On  ne  fut 
jamais  à  court  de  raisons  pour  défendre  cet  arrêt  singulier. 
On  allégua  que  la  déclaration  de  1673  était  abrogée  par  des 
dispositions  ultérieures  et  parle  non-usage  :  que  d'ailleurs  elle 
ne  pouvait  préjudicier  aux  privilèges  particuliers  de  la  Bre- 
tagne, et  que  le  droit  pour  les  Etats  de  faire  opposition  à 
toute  infraction  à  ces  privilèges  leur  était  garanti  par  ledit 
fondamental  de  juin  1579  :  on  allégua  que  d'après  l'édit  de 
1669  les  chambres  des  vacations  étaient  toujours  compétentes 
pour  connaître  des  matières  sommaires,  que  l'ordonnance  de 
1667  réputait  matières  sommaires  tous  les  objets  concernant 
la  police,  et  que  c'était  incontestablement  matière  de  police 
qu'une  levée  se  faisant  contre  les  droits  et  libertés  de  la  pro- 
vince :  on  ajouta  que  loin  de  contredire  l'arrêt  d'enregistre- 
ment du  parlement,  la  chambre  des  vacations  ne  faisait  que 
s'y  conformer,  puisque  cet  arrêt  faisait  réserve  des  libertés 
de  la  province,  et  ne  signifiait  à  vrai  dire  autre  chose  que  le 
droit  de  percevoir  lorsque  le  consentement  des  Etats  aurait 
été  obtenu.  On  dépensa  pour  l'apologie  de  la  chambre  des 
vacations  une  somme  énorme  d'érudition  et  de  subtilité.  Tou- 
tefois, quand  on  était  entre  soi,  on  se  montrait  moins  affir- 
matif.  Le  Parlement  de  Paris,  qui,  pendant  toute  la  cri^e, 
devait  prêter  h  celui  de  Rennes  l'appui  énergique  de  ses 
remontrances,  savait  au  fond  à  quoi  s'en  tenir  sur  la  régu- 
larité de  l'arrêt  de  la  chambre  des  vacations.  Michau  de 
Montblin,  un  des  commissaires  chargés  de  la  rédaction  des 
remontrances  du  6  septembre  1763,  avoua  un  jour  à  M.  de 
Robien  qu'ils  avaient  dit  ce  qu'ils  avaient  pu,  mais  que  Par- 


CÉLÈBRE    ARRÊT    DE    LA    r.HAMBRK    DES    VACATIONS  (16  OCT.)     265 

rêt  de  la  chambre  des  vacations  n'était  pas  défendable  ('). 
Quoi  qu'il  en  soit,  cet  arrêt  malencontreux  plongea  tout  le 
monde  (sauf  les  meneurs  qui  avaient  préparé  le  terrain  et 
n'avaient  engagé  l'afTaire  que  parce  qu'ils  se  savaient  sûrs 
du  succès)  dans  le  plus  profond  étonncment.  Les  Etats  en 
accueillirent  la  nouvelle  avec  joie,  et  ne  perdirent  pas  un 
instant  pour  le  faire  notifier  par  leurs  procureurs  généraux 
syndics  à  tous  les  préposés  et  receveurs,  et  la  perception 
des  sols  pour  livre  fut  arrêtée  du  coup  sur  les  octrois  et  sur 
les  droits  de  la  ferme  générale.  Pour  les  représentants  de 
l'administration  dans  la  province,  la  déception  fut  cruelle 
au  contraire,  et  leur  embarras  fut  extrême.  Ordonner,  au 
mépris  de  l'arrêt  de  la  chambre  des  vacations,  la  continua- 
tion de  la  levée  des  sols  pour  livre,  c'était  aller  au-devant 
d'un  conflit  des  plus  graves,  rendre  les  Etats  intraitables, 
et  s'interdire  tout  espoir  d'obtenir  deux  les  votes  qu'on  se 
préparait  à  leur  demander;  surseoir  à  la  levée  des  sols  pour 
livre,  c'était  reconnaître  qu'on  s'était  mis  dans  son  tort,  s'ex- 
poser peut-être  à  l'humiliante  nécessité  de  restituer  les  som- 
mes déjà  perçues,  encourager  les  Etats  à  multiplier  leurs  oppo- 
sitions à  tous  les  droits  non  consentis  (et  le  nombre  en  était 
grand)  et  à  paralyser  toute  l'administration  en  Bretagne,  sans 
parler  de  l'exemple  dangereux  donné  aux  autres  pays  d'Etats. 
Le  parti  le  moins  mauvais  était  évidemment  de  ne  rien  faire 
quant  à  l'arrêté  de  la  chambre  des  vacations,  et  de  solliciter 
dans  le  plus  bref  délai  ce  consentement,  qu'on  devait  mainte- 
nant se  repentir  si  amèrement  d'avoir  regardé  comme  inutile. 
D'Aiguillon,  qui  venait  enfin  d'y  être  autorisé,  jugea  n'avoir 
rien  de  mieux  à  faire  que  de  l'obtenir.  En  conséquence,  après 
avoir  bien  disposé  les  esprits  en  promettant,  sans  la  moindre 
discussion  et  avec  une  facilité  dont  l'opposition  fut  tout  ébahie 
et  déconcertée,  que  les  tei-mes  insolites  qui  avaient  été  ajoutés 
à  l'arrêt  du  conseil  du  7  février  1763  ne  le  seraient  plus  à 
l'avenir,  il  ouvrit  la  séance  du  20  octobre  en  présentant  la 
demande  de  la  capitation,  des  vingtièmes,  et  d'un  nouveau 
secours  extraordinaire  pour  l'exécution  de  l'art.  7  de  la  décla- 
ration du  21  nov.  1763,  formule  générale  dans  laquelle  tous 
les  sols  pour  livre  étaient  compris.  11  annoliça  aux  Etats  que 

(')  M.  de  Robien  à  M.  de  Coniac,  18  sept.  1765- 


20(1  L.V    URKTAO'E    ET    LK    HIC    d'aKU  ILLON 

le  loi  était  disposé  à  leur  laisser  racheter  ces  sols  pour  livre 
par  un  secours  extraordinaiie,  et  évita  d'entrer  dans  plus  de 
détails,  afin  de  laisser  aux  Etats  Tinitiative  des  propositions  à 
faire,  et  de  les  amener  à  entamer  eux-mêmes  la  question  des 
sols  pour  livre  en  sus  des  octrois  des  villes,  puisque  le  contrô- 
leur général  avait  tant  de  répugnance  —  une  répugnance 
qu'il  ne  partageait  pas  —  à  leur  demander  positivement  cette 
partie  de  l'imposition. 

Tout  pouvait  ainsi  se  réparer  :  malheureusement,  au  mo- 
ment même  où  d'Aiguillon,  par  cette  conduite  évidemment 
agréable  aux  Elats,  s'appliquait  h  désarmer  leur  mécontente- 
ment, le  gouvernement  s'arrêtait  à  des  résolutions  entière- 
ment opposées,  sans  voir  qu'il  allait  aggraver  le  conflit  et 
exaspérer  les  esprits.  Vivement  irrité  de  l'arrêt  de  la  cham- 
bre des  vacations,  irrité  toutefois,  en  zélé  parlementaire  qu'il 
était,  moins  contre  les  magistrats  qui  lavaient  rendu  que 
contre  les  Etats  qui  l'avaient  fait  rendre  et  contre  le  comman- 
dant qui  cherchait  des  excuses  à  leur  démarche,  le  contrô- 
leur général  expédia  immédiatement  un  arrêt  du  conseil 
(20  oct.  1764)  (')  qui  avait  le  grave  inconvénient  de  contredire 
absolument  ce  que  d'Aiguillon  faisait  alors  à  Nantes  et  de 
poser  une  question  fort  épineuse,  celle  du  droit  pour  les  Etats 
de  faire  opposition  devant  le  Parlement.  A  la  contestation 
déjà  existante  sur  les  sols  pour  livre  on  ajoutait  imprudem- 
ment par  là  une  question  de  principe  au  moins  très  inoppor- 
tune à  soulever.  Le  roi,  par  cet  arrêt,  évoquait  à  lui  et  à  son 
conseil  l'opposition  formée  au  nom  des  Etats  à  l'exécution  de 
la  déclaration  de  1763,  ordonnait  par  provision,  et  jusqu'à 
ce  qu'il  eût  statué  définitivement  sur  ladite  opposition,  la  con- 
tinuation de  la  levée  des  sols  pour  livre,  et  enjoignait  aux 
Etats  de  faire  porter  par  trois  députés,  nommés  par  les  pré- 

(')  Au  nombre  des  griefs  allégués  conirc  d'Aiguillon  figure  celui  d'avoir  poussé 
secrètement  à  cet  arrêt,  en  ayant  l'air  de  le  désapprouver  publiquement.  Mais, 
indépendamment  de  bien  d'autres  considérations,  les  dates  elles-mêmes  démen- 
tent cette  accusation.  L'arrêt  du  Parlement  rendu  le  16  octobre  ne  put  être  connu 
à  Nantes  au  plus  lot  que  le  17,  et  il  est  diflicile  de  supposer  que  d'Aiguillon  ait  eu 
le  temps  matériel  d'inspirer  l'arrêt  du  conseil  du  20.  Il  est  bien  plus  vraisemblable, 
comme  il  l'indique  dans  son  journal  (III,  720).  que  l'arrêt  du  20  octobre  fut  pris 
ah  iralo  par  M.  de  Lavcrdy  et  sans  attendre  l'avis  du  commandant,  contre  qui  le 
ministre  était  d'ailleurs  alors  fort  monté.  D'une  lettre  du  28  octobre,  il  ressort  que 
la  demande  faite  par  le  commandant  aux  Etais  n'était  pas  encore  connue  lorsque 
fut  rendu  l'arrêt  du  conseil. 


POLITIQUE  DE  d'aIGUILLON  OPPOSÉE  A  CELLE  DU  MINISTÈRE       267 

sidents  des  ordres,  les  représentations  qu'ils  croiraient  avoir 
à  faire. 

Incapable  d'ailleurs  d'aucune  politique  suivie,  M.  de  Laverdy, 
au  moment  môme  où  il  se  prononçait  pour  une  attitude  vigou- 
reuse n'abandonnait  pas  pour  cela  le  système  de  la  faiblesse 
et  des  concessions  à  outrance.  Du  même  jour  que  son  arrêt 
du  conseil  est  une  lettre  où  il  exhortait  Le  Bret  à  ne  pas  s'expo- 
ser à  des  scènes  telles  que  la  dénonciation  au  Parlement  des 
agents  qui  continueraient  la  perception  des  sols  pour  livre  et, 
pour  cela,  à  avertir  ses  subdélégués  comme  de  lui-même,  cnleur 
envoyant  l'arrêt,  que  des  propositions  d'arrangement  étaient 
en  discussion,  et  que  les  préposés  devaient  éviter,  jusqu'à 
nouvel  ordre,  de  presser  les  redevables  (').  Le  malheureux  se 
flattait  «  de  vaincre  les  querelles  que  l'on  voulait  exciter  à 
force  de  patience  et  de  longanimité  »  (^).  Ainsi  le  ministre  per- 
mettait,tout  bas,  de  cesser  une  levée  qu'il  ordonnait,  tout  haut, 
de  continuer  :  d'Aiguillon  allait  avoir  à  signifier  aux  Etats  un 
arrêt  du  conseil  imposant  d'autorité  une  taxe  à  laquelle  il 
venait  de  demander* leur  consentement  volontaire  :  le  Parle- 
ment, qui  l'avait  en  réalité  permise,  venait  maintenant  de  la 
défendre  :  il  était  impossible  d'imaginer  une  confusion  plus 
complète  et  de  faire  la  partie  plus  belle  à  ceux  qui  ne  rêvaient 
que  trouble  et  que  désordre.  Laverdy  lui-même  commençait 
à  le  comprendre  :  seulement,  au  lieu  de  reconnaître  que  ses 
propres  maladresses  avaient  produit  tout  le  mal,  il  en  attri- 
buait la  responsabilité  h  je  ne  sais  quelles  intrigues  de  jansé- 
nistes et  de  molinistes  coalisés  contre  lui«  gens  qui  ont  l'esprit 
»  de  parti  dans  la  tête,  qui  ne  songent  pas  que  l'esprit  de  la 
»  religion  est  de  prier  et  de  travailler  et  nullement  de  caba- 
»  1er  et  d'intriguer...  Croyez  que  ces  deux  partis-là  travail- 
»  lent  sans  cesse  contre  moi,  ce  qui  m'est  égal,  mais  (aussi) 
»  contre  mes  opérations,  ce  qui  m'attriste,  parce  que  je  n'ai 
»  que  le  bien  en  vue  et  croyez  qu'ils  y  travaillent  également 
»  à  Fontainebleau  et  à  Nantes  »  ('). 

D'Aiguillon  ne  pouvait  qu'obéir;  aussi  fit-il  enregistrer  le 
22  oct.,  d'autorité  et  en  sa  présence,  le  malencontreux  arrêt, 
sans  se  dissimuler  et  sans  dissimuler  au  contrôleur  général 

(')  20  ocl.  Arch.  d'Ille-et-Vil.,  G.  1772. 

C^j  Laverdy  à  Lambert,  12  mai  1765,  H,  440. 

(3)  Laverdy  à  d'Aiguillon,  24  oct.  1764,  H.  631 


208  L\    BHKIAdNK    El'    Li:    JHC    u'aIGLILLON 

les  conséquences  fâcheuses  qui  résulteraient  infailliblement 
(le  cette  atteinte  portée  aux  prétentions  les  plus  chères  et  aux 
susceptibilités  les  plus  vives  de  l'assemblée.  Celle-ci  se  char- 
gea (le  prouver  la  justesse  de  ces  prévisions  en  témoignant 
son  méconlentement  par  tous  les  moyens  et  notamment  par 
l'inaclion  persistante  où  elle  demeura  les  jours  suivants. 
Froissée  par  le  mauvais  accueil  fait  k  ses  députés  en  cour  ('), 
résolue  à  ne  rien  faire  jusqu'à  leur  retour  et  jusqu'à  la  rentrée 
du  Parlement  (c'était  là,  comme  d'Aiguillon  l'avait  tout  de 
suite  prévu,  un  des  nombreux  inconvénients  (^)de  la  détermi- 
nation à  la(juelle  s'était  arrêté  le  gouvernement),  elle  passa  sa 
mauvaise  humeur  sur  toutes  les  personnes  suspectes  à  cjuelque 
titre  que  ce  fiit  de  complaisance  envers  l'administration.  M.  de 
Gargouët  fut  hué  pour  n'avoir  pas  cessé  le  service  en  1763  à 
la  commission  intermédiaire,  et  l'abbé  de  Saint-Aubin,  rap- 
porteur de  cette  commission,  pour  avoir  pris  sa  défense  (^); 
le  sieur  du  Dézert  (^),  chef  du  bureau  de  la  commission  inter- 
médiaire, au  service  de  la  province  depuis  trente  ans  et 
l'homme  peut-être  le  plus  au  courant  de  ^s  affaires,  fut  bruta- 
lement destitué,  sous  un  prétexte  futile,  par  la  noblesse,  à  la 
requête  de  M.  de  Pire.  Mais  la  question  brûlante  des  grands 
chemins  fut  cette  fois  encore  le  champ  de  bataille  favori  de 
l'opposition,  et  la  lutte  qu'elle  y  soutint  avec  opiniâtreté  pen- 

(')  «...  Je  défends  à  mes  Etats  de  Bretagne,  leur  dit  le  roi,  d'user  de  cette  voie  à 
»  l'avenir;  ils  auraient  dû  faire  leurs  représentations  à  mes  commissaires  qui  m'en 
»  auraient  rendu  compte  :  telle  est  la  forme  dans  laquelle  il  leur  est  permis  de  sou- 
1)  tenir  leurs  droits  et  privilèges  ..  ••  Un  pareil  langage  irritait  et  ne  faisait  pas  peur. 

i'-)  Lettre  de  d'Aiguillon  du  23  oct   H.  35G. 

(•'')  Cil.  de  Vendomois  de  Saint  Aubin,  vicaire  général  de  Rennes,  abbé  de  Saint- 
Aubin  du  Bois,  pourvu  le  24  avril  1765  de  l'abbaye  de  Méen.  a  été  un  des  partisans 
les  plus  déterminés  du  duc  d'Aiguillon.  Son  rôle  dans  l'afTairo  de  Bretagne  a 
été  important  et  son  nom  reviendra  souvent  dans  cette  histoire.  Il  avait  été 
chaudement  recommandé  à  l'évêque  d'Orléans  par  Berlin  en  1762,  par  Laverdy  en 
1764  (lettres  du  24  oct.  1762  et  du  7  mai  17G4,  H.  434)  et  le  très  grand  relard  que 
mil  Jarenle  à  le  récompenser  de  ses  services  était  pour  d'Aiguillon  et  pour  Mesnard 
une  véritable  cause  d'irrilalion.  L'abbé  de  Saint-Aubin  se  démit  de  son  abbaye  de 
Saint-Méen  en  1771  et  vint  à  Paris.  Voici  comment  d'Aiguillon  {lettre  du  25  oct. 
1764,  H.  356)  raconte  les  traitements  auxquels  il  élail  en  bulle  de  la  part  du  bastion. 
«  Il  est  continuellement  exposé  aux  injures  les  plus  atroces...  Lorsqu'il  rapporte 
»  un  fait,  on  commence  par  le  nier.  S'il  en  montre  la  preuve,  on  dit  que  la  pièce 
»  est  supposée,  on  lui  demande  les  lettres  qu'il  cite  pour  examiner  si  les  signalu- 
»  res  ne  sont  pas  contrefaites...  Je  n'ai  jamais  vu  pousser  aussi  loin  la  grossièreté 
»  et  la  déraison.  » 

(*)  Le  malheureux  fut  réintégré  dans  son  emploi  à  la  lin  de  la  session. 


Inaction  des  états  269 

dant  plus  de  quinze  jours  —  jiisle  le  temps  qu'il  fallait  perdre 
pour  arriver  à  la  date  fatidique  de  la  Saint-Martin  —  cons- 
titue un  des  plus  curieux  et  non  des  plus  édifiants  épisodes 
de  la  trop  longue  histoire  de  cette  session.  Désireux,  ajuste 
titre,  de  répondre  aux  critiques  passionnées  du  Parlement  en 
faisant  porter  la  lumière  la  plus  complète  sur  cotte  partie  de 
son  administration,  d'Aiguillon  proposa  spontanément  à  la 
commission  des  grands  chemins,  le  29  octobre,  de  procéder  à 
une  vaste  enquête;  on  adresserait  à  toutes  les  personnes  en  état 
de  fournir  des  renseignements  circonstanciés  et  authentiques 
un  questionnaire  en  règle  sur  les  procédés  de  l'administration 
des  grands  chemins,  sur  les  abus  qui  avaient  pu  s'y  glisser,  et 
sur  les  moyens  de  les  faire  cesser.  L'offre  fut  acceptée  et  les 
Etats  chargèrent  leur  commission  d'adresser  à  ce  sujet  une 
circulaire  à  tous  les  gentilshommes  et  autres  personnes  dont 
la  liste  avait  été  remise  par  le  duc  d'Aiguillon  et  h  toutes 
celles  en  général  dont  on  pouvait  espérer  des  instructions  et 
des  lumières  (').  Il  semblait  que  cette  résolution  ne  laissait 
place  à  aucune  difficulté  :  cependant  à  peine  le  vote  eut-il 
été  émis  qu'un  des  plus  fougueux  bastionnaires,  M.  de  la  Bé- 
doyère(-),  imagina  de  proposer  que  les  correspondants  auxquels 
la  commission  intermédiaire  s'adresserait  fussent  tenus  de 
recevoir  et  de  faire  parvenir  même  les  plaintes  non  signées 
qui  leur  parviendraient.  Il  émit  ensuite  le  vœu  qu'un  mémoire 
en  forme  de  questionnaire  (ce  qui  lui  fît  donner  le  surnom  de 
catéchisme  des  grands  chemins)  fût  envoyé  à  tous  les  syndics 
de  paroisses  avec  charge  d'assembler  les  corvoyeurs,  de  leur 

(';  Il  importe  de  remarquer  ce  dernier  membre  de  ptirase,  emprunté  lexluellcmcnt 
à  la  teneur  même  de  la  délibération  (reg.  des  Etats,  H.  354,  fol.  66)  parce  que  beau- 
coup de  libelles,  dans  leur  récit  de  ces  événements,  ont  eu  la  mauvaise  toi  de  le 
supprimer,  afin  de  faire  croire  que  seuls  les  amis  et  les  complaisants  du  duc  avaient 
été  consultés.  Ce  fut  le  mot  d'ordre  du  parti.  Il  a  constamment  soutenu  que  d'Ai- 
guillon avait  dirigé  seul  les  rccbercbes,  escamoté  l'enquête  en  ayant  l'air  de  la  pro 
voquer  et  qu'il  n'avait  été  permis  d'écrire  que  pour  approuver. 

{-)  Josepb-Céleslin  Huchet  de  la  Bédoyère,  comte  de  la  Besneraye,  a  joué  un  rôle 
fort  actif  à  la  tête  du  bastion  dans  plusieurs  tenues  d'Etats.  A  en  juger  par  un  pas- 
sage de  la  lettre  déjà  citée  de  Laverdy,  du  24  octobre,  il  semble  qu  il  ait  été  question, 
entre  le  commandant  et  le  ministre,  de  modérer,  par  un  versement  d'espèces  ou 
quelque  autre  procédé  analogue,  l'intransigeance  de  son  opposition.  «  Il  sera  récom- 
»  pensé,  écrit  le  ministre,  je  gémis  de  récompenser  des  gens  de  cette  espèce,  liiais 
»  le  bien  de  l'Etat  l'exige  encore,  et  je  m'y  soumets  avec  amertume». —  Une  pièce 
de  vers  assez  mordante  donne  une  assez  pauvre  idée  de  son  éloquence,  si  redoutée 
du  commandant  et  du  ministre  iCf.  Appendice  IV). 


270  I.A    imKïACNK    ET    M']    DIT.    d'aIGIILLON 

en  tlonuer  connaissance  et  d'inscrire  leurs  réponses  à  chaque 
article.  Il  était  impossible  d'accepter  de  pareilles  propositions 
(pii  ne  pouvaient  que  susciter  une  loule  de  réclamations  des 
plus  suspectes  et  désort;aniser  totalement  l'administration  des 
routes  dans  la  province  (').  Aussi  Ijien  lopposilion  ne  les 
avait-elle  mises  en  avant  que  pour  avoir  un  prétexte  de  soute- 
nir (ju'on  fuyait  la  lumière,  alors  qu'on  voulait  avoir  l'air  de 
la  faire,  et  elle  les  défendit  avec  un  acharnement  inconceva- 
ble. Quand  elles  curent  été  rejetées  par  les  votes  du  clergé  et 
du  tiers  (6  nov.),  la  noblesse  imagina  de  demander  qu'il  lui  fût 
donné  acte  de  son  avis  différent  :  puis,  lorsque  cette  infraction 
au  règlement  eut  été  repoussée,  qu'il  lui  fût  donné  acte  de  ce 
refus  :  ce  qui  lui  fut  refusé  encore.  Ces  propositions  captieuses 
lui  procurèrent  toutefois  le  moyen,  en  équivoquant  à  l'infini  sur 
ce  qui  avait  été  mis  en  question,  de  faire  perdre  beaucoup  de 
temps  et  de  s'opposer  par  toute  une  série  de  mauvaises  diffi- 
cultés à  la  rédaction  du  registre  :  si  bien  que  les  journées  des 
7,  8  et  9  novembre  se  passèrent  dans  un  tumulte  effroyable  à 
discuter  la  question  de  savoir  sur  quoi  on  avait  discuté.  La 
scission  faillit  être  votée  contre  d'Aiguillon  :  elle  le  fut  contre 
les  présidents  du  clergé  et  du  tiers  :  «  il  y  eut  des  cris  effroya- 
bles et  des  injures  atroces,  et  les  billets  reçus  pour  aller  diner 
chez  ces  deux  messieurs  furent  déchirés  glorieusement  »  (-).  Le 
10,  la  noblesse  imagina  d'introduire  dans  le  théâtre  des  notai- 
res, pour  leur  faire  dresser  acte  en  bonne  forme  de  ses  protesta- 
tions contre  le  refus  des  deux  autres  ordres  de  lui  donner  acte 
de  ses  avis.  Ainsi  fut  fait,  et  deux  heures  du  matin  étaient 
déjà  sonnées  que  les  notaires  verbalisaient  encore  sur  le 
théâtre.  Le  tiers  furieux  en  fit  venir  à  son  tour  pour  dresser 
acte  de  ses  protestations  contre  les  protestations  de  la  noblesse, 
si  bien  que  la  nuit  du  11  au  12,  comme  celle  du  10  au  11,  se 
passa  h  verbaliser.  Le  12  enfin,  la  noblesse,  fatiguée  et  parve- 
nue d'ailleurs  k  son  but,  puisque  le  Parlement  reprenait  ses 
séances  ce  jour-là  même,  permit  à  son  président  de  signer  la 


(';  Des  paysans  gi'ossiers  et  ignorants,  toujours  disposés  à  se  plaindre,  invités  par 
celte  circulaire  à  le  faire,  et  n'y  entendant  parler  que  de  leurs  griefs,  nullement  de 
leufi  obligations,  n'auraient  pas  manqué  de  multiplier  les  réclamations  les  plus  fan- 
taisistes et  se  seraient  imaginé  qu'ils  ne  devaient  plus  ôlre  astreints  à  la  corvée  jus- 
qu'à ce  que  leurs  reiiuêles  eussent  été  jugées. 

;*)  Anecdotes  des  Etats,  9  nov.,  H.  631. 


CONTRADICTIONS    DANS    LA    POLITlQl'E    M.    DE    LAVERDY  ^71 

délibération  formée  par  le  vote  des  deux  autres  ordres  et 
d'arrêter  le  registre.  Il  n'élait  plus  nécessaire  d'insister  davan- 
tage sur  cette  querelle,  puisque  le  plus  précieux  des  renforts 
arrivait  à  l'opposition  et  que  désormais  membres  des  Etats  k 
Nantes,  magistrats  à  Rennes,  sans  parler  des  gens  pleins  de 
zèle  qui  se  chargèrent  de  servir  de  traits  d'union  entre  les 
uns  et  les  autres,  allaient  pouvoir  combiner  leurs  batteries 
et  soumettre  à  une  épreuve  plus  dure  encore  que  par  le  passé 
la  patience  du  commandant  et  celle  aussi  du  ministère. 

Cette  dernière  était  de  beaucoup  la  plus  facile  à  lasser. 
C'est,  en  effet,  par  un  audacieux  travestissement  de  la  vérité 
que  le  parti  hostile  à  d'Aiguillon  est  parvenu  à  faire  de  celui- 
ci  l'ennemi  acharné  des  libertés  bretonnes,  tandis  qu'il  fai- 
sait systématiquement  le  silence  autour  du  nom  de  M.  de 
Laverdy  q.ui,  cependant,  semble-t-il,  aurait  dû  bien  plutôt 
encourir  son  indignation.  Depuis  le  commencement  de  cette 
pénible  tenue,  c'était  du  commandant  qu'étaient  venus  tous 
les  conseils  de  concession,  c'était  du  ministère  qu'étaient 
venus  tous  les  actes  de  rigueur.  On  avait  vu  d'Aiguillon  sol- 
liciter l'adhésion  libre  et  volontaire  des  Etats  aux  sols  pour 
livre,  Laverdy  prétendre  les  imposer  d'autorité;  d'Aiguillon 
avait  laissé  se  produire  l'opposition  des  Etats  devant  le  Par- 
lement, Laverdy  s'efforçait  de  l'annuler  et  leur  déniait  le 
droit  de  l'y  porter  :  Laverdy  ne  parlait  que  de  contraindre 
les  Etats  par  la  force,  de  supprimer  toutes  grâces  pour  les 
Bretons,  de  saisir  et  d'emprisonner  les  chefs  de  la  rébellion  : 
D'Aiguillon  ne  cessait  au  contraire  de  préconiser  la  modéra- 
tion et  la  prudence.  «  C'est  le  général  d'ici,  écrivait  d'Amilly 
»  h  Montboucher  (11  nov.),  qui  est  occupé  à  rabattre  les  coups 
»  et  à  adoucir  :  il  y  a  bien  des  gens  qui  ne  le  croiront  pas  et 
»  qui  feront  en  sorte  que  les  autres  ne  le  croient  pas.  Pour  moi 
»  qui  suis  très  désintéressé  et  très  neutre  dans  l'allViire,  je  vous 
»  assure.  Monsieur,  que  ce  que  je  vous  dis  est  très  véritable  ». 
Non  pas  que  d'Aiguillon  ne  jugeât  indispensable  de  relever 
l'autorité  royale,  tombée  dans  la  province  dans  le  dernier  dis- 
crédit :  il  était  même,  plus  que  personne,  convaincu  de  cette 
nécessité  et  disposé  h  se  consacrer  tout  entier  à  celte  œuvre; 
mais  alors,  comme  toujours,  ce  n'élait  pas  de  la  violence 
qu'il  en  attendait  le  succès.  Une  politique  ferme  et  uniforme, 
de  l'entente  et  de  l'union  parmi  les  ministres,  de  la  part  du 


lli 


LA    BRirrACiM'    ET    LE    Dl  C    D  AKilILLON 


loi  une  alliludc  prouvjint  qu'il  était  rcsolii  h  se  faire  oljéir, 
(les  rccompensos  et  des  punilions  tlislribuées  ii  propos  et 
avec  (iisceruement,  et  tout  rentrerait  rapidement  dans  l'ordre, 
sans  (juil  fût  nécessaire  de  frapper  des  coups  d'autorité. 
Malheureusement,  rien  n'était  plus  étranger  au  ministère  que 
cette  conduite  suivie,  exemple  ;\  la  fois  de  faiblesse  et  de  vio- 
lence. Il  allait  sans  cesse  de  l'une  ;'i  l'autre,  selon  que  la  peur 
ou  la  colère  avait  plus  d'empire  sur  ses  résolutions.  Tantôt 
Laverdy  expliquait  à  d'Aiguillon  une  prétendue  nécessité, 
au  moins  provisoire,  de  la  faiblesse  (');  tantôt  il  allait  d'un 
seul  coup,  et  Saint-Florenlin  avec  lui,  jusqu'aux  entreprises 
les  plus  audacieuses   et   les   plus  violentes  sans  faire   peur 

(')  Ainsi  dans  une  curieuse  lellre  du  î9  oct.  (H   631)  :  »  II  faudrait,  suivant 

»  vous,  rétablir  l'autorité,  punir  ceux  des  Parlements  qui  ont  tort Gela  est  vrai, 

»  il  le  faut,  si  eela  peut  se  faire  sans  inconvénient  majeur.  Or,  dans  le  moment 
»  actuel,  il  est  démontré  que  cet  inconvénient  majeur  existe.  En  effet,  les  esprits 
»  ont  saisi  avec  avidité  la  ressource  des  Parlements,  et  les  Français,  nation  légère, 
'■  donnent  à  présent  dans  les  Parlemcmls  comme  ils  ont  donné  dans  les  punlins, 
»  vu  qu'ils  les  ont  vus  souvent  avoir  raison  tandis  qu'on  leur  donnait  tort.  De  là, 
»  une  espèce  d'esprit  national  subsiste,  qui  reçoit  en  gros  que  les  Parlements  ont 
"  raison,  que  le  ministère  n'a  pas  le  sens  commun,  qui  que  ce  soit  qu'on  y  mette, 

»  et  que  sans  eux  tout  irait  de  travers Donc  si  on  se  met  à  punir  dans  le  mo- 

»  ment  actuel,  la  faveur  populaire  est  pour  les  punis  et  cette  faveur  populaire 
»  empêchera  de  soutenir  ce  qu'on  a  commencé.  Donc,  il  vaut  mieux  différer.  A 
»  force  d'entreprises  et  de  sottises,  ils  feront  revenir  le  public  lui-même,  il  ne  vou- 
»  dra  pas  être  gouverné  par  l'anarchie,  il  se  rejettera  dans  les  bras  de  l'autorité. 

»  Il  faut  la  remonter  peu  à  peu  et  insensiblement D'ailleurs,  il  faut  avoir  qua- 

>.  ranle  fois  raison  lors  de  la  première  affaire  qu'on  voudra  entreprendre  et  con- 
»  duire  avec  fermeté.  Je  ne  suis  point  dans  ce  cas  là  avec  votre  Bretagne  :  j'ai  eu 
»  tort  d'entamer  la  perception  quoiqu'il  n'y  eût  pas  de  doute,  mais  dans  les  cir- 
»  constances  je  ne  l'aurais  pas  dû  et  je  ne  l'ai  fuit  que  parce  que  je  ne  connais- 
•)  sais  pas  votre  esprit  breton;  je  souffre  même  un  peu  en  moi-même  de  ce  que 
»  vous  ne  m'en  ayez  pas  empêc/ié,  puisque  j'y  liésitais  et  que  si  j'avais  osé,  dans 
»  un  commencement  d'administration,  suivre  mon  propre  mouvement,  je  n'éprou- 
»  vérais  pas  la  scène  actuelle.  (On  voit  que  M.  de  Laverdy  avait  la  mémoire  assez 
»  courte).  Tout  le  monde  cependant  croit  que  j'ai  raison...  .  mais  quand  on  en 
))  viendra  aux  éclaircissements,  on  se  partagera;  les  uns  pour,  attendu  ce  qui  s'est 
«  fait  jusqu'à  présent  en  Bretagne,  les  autres  contre,  attendu  les  clauses  du  con- 

))  tral,  et  toute  la  nation  de  robe  sera  contre  moi Voilà  pourquoi  je  ne  risque 

»  pas  les  grands  événements (Si  je  force  la  perception)  on  décrétera  les  com- 

»  mis,  la  peur  les  prendra,  ils  déserteront  tous,  la  perception  finira  et  l'autorité 
»  sera  bien  plus  compromise  :  ou  il  faudra  les  soutenir  en  anéantissant  le  Parle- 
»  ment,  les  autres  prendront  son  parti,  les  troubles  de  l'an  passé  renaîtront  et  je 
«  ferai  banqueroute,  car  le  plus  petit  échec  y  mène  avec  certitude,  et  c'est  un  mi- 

n  rude  au  pied  de  la  lettre  que  nous  ayons  été  cette  année lugez  de  la  posilion 

»  du  pauvre  diable  qui  conduit  une  administration  où  il  dépend  également,  par  la 
»  pénurie  extrême  où  elle  est  réduite,  et  des  financiers  et  des  magistrats  qui  se 
>■  détestent  également  ». 


RENTRÉE    DU    PAnLEMENT  273 

d'ailleurs,  car  il  était  manifeste  qu'il  en  était  efTrayé  tout  le 
premier.  Dès  ce  moment,  il  pensait  à  tenter  la  déplorable 
aventure  judiciaire  qui  devait  l'être  l'année  suivante,  car  il 
annonçait  l'intention  d'emprisonner  M.  de  Pire,  et  il  jugeait 
utile  de  «  laisser  craindre  en  Bretagne  qu'on  n'instruisît  une 
procédure  extraordinaire  sur  les  trames  et  menées  pratiquées 
contre  le  bien  du  service  et  la  tranquillité  publique  n  (').M.  de 
Laverdy  avait  la  déplorable  habitude  de  faire  confidence  de  ses 
résolutions  et  de  ses  velléités  à  nombre  de  gens  fort  suspects, 
et  notamment  dans  la  magistrature.  Il  est  très  vraisemblable 
que  ceux  que  la  chose  pouvait  intéresser  furent  prévenus  de 
bonne  heure  et  s'arrangèrent  en  conséquence.  Ils  prirent 
leurs  précautions,  mais  jugèrent  d'ailleurs  inutile  de  mettre 
fin  pour  cela  à  leurs  menées.  La  conduite  du  Parlement,  qui 
dépassa  tout  de  suite  les  prévisions  les  plus  pessimistes,  allait 
le  prouver  surabondamment. 

A  l'approche  de  la  rentrée,  le  gouvernement  avait  jug-é 
impossible  de  laisser  subsister  l'arrêt  de  la  chambre  des  vaca- 
tions, et  le  7  novembre  avaient  été  rendues  des  lettres  patentes 

(')  Lettre  du  4  nov.  au  duc  d'Aiguillon  (H.  631).  —  Saint-Florentin  inclinait  vers 
le  même  parti  :  «  Je  pense  comme  vous,  disait-il  à  d'Aiguillon,  que  nous  ne  som- 
»mes  peut-être  pas  éloignés  de  voir  une  révolution  en  Bretagne  et  je  conviens  que 

«notre  conduite  est  mauvaise  etque  nous  sommes  trop  faibles Je  crois  qu'après 

»  les  Etats  un  séjour  un  peu  long  dans  une  citadelle  à  M.  de  Pire  et  à  deux  ou  trois 
»  autres  ne  ferait  pas  de  mal.  »  (Lettre  particulière,  nov.  1764,  H.  631.)  fihoiseul  lui- 
même  paraissait  tout  acquis  à  la  politique  de  sévérité.  Dans  une  lettre  qu'il  écrit  à 
d'.\iguillon  le  9  nov.  (H.  631),  il  parle  de  la  mutinerie  et  de  l'entêtement  de  plu- 
sieurs membres  de  la  noblesse,  prévoit  la  probabilité  d'une  séparation  des  États,  et 
annonce  l'intention  de  n'accorder  aucune  grâce,  dans  l'armée  et  dans  la  marine, 
aux  gentiisbommes  qui  se  conduisent  mal.  — Biendesdiflicultésauraient  été  épar- 
gnées à  d'.\iguillon  si  cette  dernière  partie  du  programme  avait  été  sincèrement 
appliquée,  et  si  Jarente  s'était  inspiré  des  mêmes  principes.  Mais  il  n'en  était  rien 
et  d'.Viguillon  ne  cessera  de  se  plaindre  du  peu  de  poids  de  ses  recommandations 
auprès  de  l'évoque  d'Orléans  et  de  la  facilité  avec  laquelle  les  bénéfices  sont 
distribués  en  Bretagne  à  des  gens  au  moins  suspects.  «  Il  est  arrivé  souvent,  dit 
>)  un  Mémoire  sur  la  situation  présente  des  affaires  en  Bretagne  (H.  423  :  écrit  vers 
»  1767  ou  1768)  que  ceux  qui  avaient  marqué  le  plus  de  résistance  aux  volontés  du 
»roi  ontobtenu  les  grâces  du  roi,  pour  eux  et  leurs  familles,  dans  les  départements 
X  de  la  guerre,  de  la  marine  et  dans  la  distribution  des  bénéfices  ».  Il  n'en  fallait 
pas  plus  pour  ruiner  l'influence  d'un  commandant.  «  Il  est  impossible,  écrivait  d'Ai- 
))  guillon  le  17  oct.  1762  (H.  351),  qu'un  commandant  en  Bretagne  fasse  faire  aux 
»  États  ce  que  le  roi  exige  d'eux,  si  les  distributeurs  des  grâces  n'ont  pas  la  bonté 
»  de  prendre  de  lui  des  mémoires  sur  ceux  qui  les  composent  et  d'avoir  égard  à 
»  ses  demandes  et  à  ses  plaintes  »,  Berlin,  (lettre  du  24  oct.  1762  à  l'évêque 
d'Orléans  (H.  434)  et  Laverdy  (lettre  du  7  mai,  ibid.)  étaient  exactement  dans  les 
mêmes  principes,  mais  ce  langage  n'était  pas  écouté. 

U'.^IUUILI.ON.  18 


271  L.V    BRETAGNE    KT    LE    DUC    d'aIGUILLON 

cassant  ledit  arrêt,  défendant  d'en  rendre  de  pareils  à  l'ave- 
nir, et  ordonnant  que  les  édits  de  1GG9  et  1673  fussent  exé- 
cutés selonleurforme  et  teneur,  c'est-à-dire  interdisant  toute 
opposition  des  Etats  devant  le  Parlement.  Le  lendemain  fut 
rendu  en  outre  un  arrêt  du  conseil  supprimant  l'impression 
des  dernières  remontrances  du  Parlement  de  Rennes,  ces 
remontrances  que  le  roi  avait  interdit  de  publier  et  qui  néan- 
moins l'avaient  été  sans  délai,  «  Sa  Majesté  n'ayant  pu  voir 
sans  un  extrême  mécontentement  la  témérité  que  l'on  a  eue 
de  mettre  au  jour  plusieurs  pièces  qui  devaient  demeurer 
enfermées  dans  le  secret  de  la  compagnie,  et  qui  n'ont  sans 
doute  été  rendues  publiques  que  pour  censurer  une  adminis- 
tration qu'elle  a  elle-même  justifiée  dans  la  plus  grande  con- 
naissance de  cause  par  ses  réponses  audit  Parlement.  »  Ce 
furent  ces  deux  actes  qui  portèrent  la  querelle  au  dernier 
degré  de  vivacité.  Après  avoir  inauguré  ses  travaux  en  écri- 
vant au  roi,  pour  le  rappel  de  ses  trois  membres  exilés  à  Sens, 
une  lettre  rédigée  avec  une  perfide  habileté,  et  avoir  reçu  une 
réponse  qui  décelait  trop  combien  le  ministère  avait  peur  de 
ses  propres  violences  ('),  le  Parlement  s'en  prit  d'abord  à 
l'arrêt  du  conseil  du  8  novembre,  et  du  même  coup  au  subdé- 
légué Audouard,  cet  auxiliaire  zélé  du  duc  d'Aiguillon,  dési- 
gné par  là  même  à  toutes  les  vexations  du  parti.  En  l'absence 
de  l'intendant,  alors  à  Nantes,  l'arrêt  du  conseil  avait  été 
affiché  sur  les  murs  de  Rennes  sans  qu'il  fût  fait  mention, 
comme  d'habitude,  que  Le  Rret  fût  chargé  de  le  faire  afficher 
et  exécuter.  La  volonté  du  roi  qu'il  fût  affiché  y  était  d'ail- 
leurs clairement  exprimée,  et  Audouard,  qui  s'en  chargea,  eut 


(•)  Le  Parlement  s'y  allrihuait  tout  le  mérite  du  retrait  de  l'ordre  du  12  oct.  1762. 
"  Nous  vous  devons,  Sire,  disait  le  Parlement,  les  témoignages  de  la  plus  vive  et 
»  de  la  plus  respectueuse  reconnaissance  :  vous  rétablissez  cette  province  dans  ses 
»  droits  et  dans  ses  libertés  légitimes...  Un  ordre  surpris  à  votre  religion  le  12  oct. 
>i  1762  avait  détruit  les  droits  primitifs  et  essentielsde  votre  province  de  Bretagne... 
»  A  peine  votre  Parlement  vous  en  a-t-il  présenté  les  conséquences,  que  vous  en 
»  avez  ordonné  la  révocation.  A  ces  traits,  Sire,  toute  la  France  reconnaît  cette 
»  pénétration  qui  vous  a  déjà  tant  de  fois  fait  apercevoir  la  vérité  à  travers  les  nua- 
»  ges  dont  elleétait  environnée...  »  Le  Parlement  nedoutait  pas  que  la  même  péné- 
tration ne  lui  fît  bientôt  discerner  l'innocence  de  MM.  deMontreuil,  de  Kersalaûn 
et  de  la  (Jasclierie.  Saint-Florentin  répondit  au  nom  du  roi  que  Sa  Majesté  n'avait 
pas  encore  pris  de  résolution,  et  que  la  conduite  sage  et  mesurée  qu'elle  attendait 
de  son  Parlement  contribuerait  beaucoup  à  la  déterminer  aux  partis  de  bonté  aux- 
quels son  cd'ur  était  naturellement  enclin  (,11.  433). 


ARRÊT  DL"  CONSEIL  SUPPRIMÉ  ET  LACÉRÉ  275 

môme  la  précaution  d'en  avertir  M.  de  Montbourcher,  qui  pré- 
sidait alors  le  Parlement.  Mais  un  conseiller  des  enquêtes 
s'avisa  de  dénoncer  l'affichage  de  cet  arrêt  comme  fait  sans 
permission  et  attache  de  qui  que  ce  fût,  et  le  Parlement  saisit 
avec  joie  cette  occasion  d'infliger  audit  arrêt  l'outrage  d'une 
suppression,  comme  à  un  vulgaire  libelle  imprimé  sans  per- 
mission. II  chargea  M.  de  la  Chalotais  de  faire  information 
de  cet  affichage  irrégulier  et  d'en  apporter  des  exemplaires  à 
la  cour.  Il  commença  par  rendre  le  21  un  arrêt  supprimant 
l'imprimé  de  ses  propres  remontrances,  comme  pour  bien 
établir  que  la  suppression  par  arrêt  du  conseil  était  nulle  et 
non  avenue  :  puis  le  22  il  en  rendit  un  autre  singulièrement 
plus  hardi  :  il  portait  que  les  affiches  du  prétendu  arrêt  du 
conseil  seraient  lacérées,  et  faisait  défense  à  toute  personne 
de  rien  afficher  sans  permission  et  sans  observer  les  règles 
prescrites  et  accoutumées.  La  proclamation  de  cet  insolent 
arrêté  fut  faite  dans  les  rues  de  Rennes  avec  le  plus  grand 
éclat,  par  un  huissier  du  Parlement  précédé  d'un  trompette 
qui  sonnait  le  rappel;  la  foule  rassemblée,  l'huissier  lisait  k 
haute  voix  le  texte  de  l'arrêt;  puis  son  compagnon  lacérait 
les  affiches  de  l'arrêt  du  conseil  et  apposait  l'autre  à  la  place. 
A  cette  nouvelle,  l'irritation  fut  extrême  à  Versailles  ;  Saint- 
Florentin  déclara  qu'il  n'avait  jamais  vu  pareille  insolence 
depuis  quarante  et  un  ans  qu'il  était  au  ministère  (').  Il  accourut 
tout  bouillant  de  colère  au  conseil  et  proposa  de  mander  en 
cour  le  président  de  Cucé,  rapporteur,  et  le  procureur  général. 
Il  n'obtint  que  le  veniat  de  ce  dernier  et,  le  26  novembre,  en 
même  temps  qu'était  rendu  un  arrêt  du  conseil  cassant  celui 
du  Parlement  et  ordonnant  le  réaffichage  de  celui  du  8,  fut 
envoyé  à  M.  de  la  Chalotais  l'ordre  de  venir  immédiatement 
à  la  suite  de  la  cour  pour  rendre  compte  de  sa  conduite.  Ce 
qui  avait  exaspéré  les  ministres  contre  lui,  c'était  que  l'arrêt 
parlementaire  visait  spécialement  les  conclusions  du  procu- 
reur général  et  il  leur  parut  avec  raison  intolérable  que 
l'homme  du  roi  fût  précisément  celui  qui  concluait  à  la  lacé- 
ration et  à  la  suppression  de  ses  arrêtés.  M.  de  la  Chalotais 

(')  Lettre  particulière  à  d'Aiguillon,  27  nov.  H.  631.  La  résolution  de  Saint-Flo- 
rentin fut  toute  spontanée;  on  voit  même  par  une  autre  lettre  de  lui  du  2  décem- 
bre que  d'Aiguillon  aurait  préléré  qu'on  se  bornât  à  réimprimer  l'arrêt  du  conseil 
en  y  mettant  l'attache  de  l'intendant.  . 


27G  LA    METAONK    ET    LE    DL'C    d'aIGCILLON 

s'est  vigoureusement  défendu  contre  cette  inculpation;  il  a 
fait  remarquer  que  ses  conclusions  n'avaient  été  que  pour  la 
suppression  au  greffe,  c'est-à-dire  en  particulier  et  sans  éclat, 
des  deux  exemplaires  qu'il  avait  apportés  avec  lui,  et  que 
c'était  l'habitude  dans  les  arrêts  rendus  en  matière  publique 
de  viser  toujours  les  conclusions  du  procureur  général,  soit 
qu'elles  aient  été  suivies,  soit  qu'elles  ne  l'aient  pas  été.  Il 
est  difficile  de  trouver  cette  argumentation  bien  concluante. 
Elle  prouve  la  prudence  de  M.  de  la  Chalotais,  mais  elle  laisse 
extrêmement  douteuse  sa  prétendue  modération,  et  son  désir 
de  conciliation.  Rien  ne  lui  eût  été  plus  facile  que  d'arrêter, 
s'il  l'eût  voulu,  les  démarches  trop  vives  du  Parlement,  sur 
lequel  il  exerçait  un  empire  surabondamment  démontré  par 
toute  la  suite  de  cette  histoire.  Mais  il  n'entrait  pas  dans  ses 
plans  de  pacifier  les  choses,  et  il  semble,  au  contraire,  avoir 
éprouvé  un  véritable  plaisir  à  exaspérer  ses  adversaires.  De 
leur  côté,  les  ministres  montrèrent  leur  impéritie  ordinaire 
en  faisant  un  tel  éclat  mal  à  propos,  car  si  les  intrigues  de 
M.  de  la  Chalotais  étaient  certaines,  ils  n'avaient  pas  entre 
les  mains  de  preuves  évidentes  à  en  fournir,  et  celui-ci  pour- 
rait bien  avoir  dit  vrai  quand  il  se  vante  de  les  avoir  forcés 
de  convenir  que  leur  bonne  foi  avait  été  surprise,  et  d'avoir 
obtenu  d'eux  des  excuses  embarrassées.  Quant  au  Parlement, 
il  répondit  au  veniat  de  son  procureur  général  en  décidant 
des  remontrances  et  en  convoquant  pour  le  3  décembre  une 
assemblée  générale  de  tous  ses  membres. 

Ce  n'était  pas  dans  le  but  de  trouver  quelque  terrain  d'en- 
tente. Il  savait  que  le  ministère,  alors  en  négociation  avec  le 
Parlement  de  Paris  pour  l'enregistrement  d'un  édit  qui  tout 
en  présentant  pour  le  remboursement  des  dettes  de  l'Etat  un 
plan  plein  de  promesses  séduisantes  et  d'arrangements  ingé- 
nieux, aboutissait  par  le  fait  à  la  création  de  quelques  impôts 
nouveaux,  ne  redoutait  rien  tant  que  des  orages  parlemen- 
taires et  ferait  tout  pour  les  éviter.  On  pouvait  aller  de  l'avant 
sans  rien  craindre,  et  les  mandes  eux-mêmes  étaient  les  pre- 
miers à  conseiller  une  conduite  agressive.  «  Il  est  de  la  der- 
»  nière  importance,  écrivait  M.  de  Montreuil  à  M.  de  la  Bellan- 
»  gérais,  son  oncle,  le  30  novembre,  que  le  Parlement  se  con- 
)  duise  vigoureusement  à  l'assemblée  du  3  décembre...  et  je 
»  vous  prie  de  dire  à  ceux  avec  qui  vous  voudrez  bien  en  con- 


LE    PARLEMENT    CESSE    LE    SERVICE  277 

»  férer  qu'ils  ne  peuvent  jamais  nous  faire  ni  plus  de  mal  ni 
»  plus  de  chagrin  qu'en  agissant  mollement,  sous  prétexte  de 
»  craindre  de  nous  nuire  »  (').  M.  de  Montreuil  put  être  ample- 
ment satisfait,  car  les  assemblées  des  chambres  des  3  et 
4  décembre  ne  s'arrêtèrent  qu'aux  résolutions  les  plus  graves. 
Le  Parlement,  s'y  associant  tout  entier  à  la  conduite  de  sa 
chambre  des  vacations,  y  décida  l'envoi  au  roi  d'un  mémoire 
justifiant  l'arrêt  du  16  octobre  et  prouvant  que  la  décla- 
ration de  1673  n'avait  pas  pu  et  ne  pouvait  pas  priver  les 
Etats  de  Bretagne  du  droit  de  s'opposer  aux  édits  violant  les 
immunités  de  la  province;  il  refusa  donc  d'enregistrer  les 
lettres  patentes  du  7  novembre  et  imagina  de  les  renvoyer 
au  roi,  ainsi  que  l'arrêt  du  conseil  du  8,  purement  et  simple- 
ment, par  la  poste,  «  chose  inouïe,  observe  le  vieux  conseiller 
Desnos  des  Fossés,  depuis  l'existence  de  la  monarchie  »  (^). 
Il  ajouta  à  ce  paquet  une  lettre  fulminante  contre  les  minis- 
tres (')  ;  enfin  il  arrêta,  pour  émousser  l'arme  dont  le  ministère 
semblait  vouloir  se  servir  de  plus  en  plus,  que  les  mandés 
en  cour  seraient  dorénavant  payés  des  fonds  de  la  compagnie, 
et  il  résolut  de  rester  chambres  assemblées  et  toutes  fonctions 
suspendues  jusqu'à  ce  qu'il  eût  plu  au  roi  de  leur  rendre  jus- 
tice, c'est-à-dire  de  renvoyer  les  mandés.  Immédiatement  le 
mot  d'ordre  fut  suivi  des  huissiers,  procureurs  et  avocats, 
exécuteurs  fidèles  des  ordres  et  même  des  secrètes  intentions 
du  Parlement,  et  la  vie  judiciaire  se  trouva  quasi-interrompue 


(')  Procès,  I,  371. 

(2)  Un  commis  fut  chargé  d'aller  vérifier  par  lui-même  si  le  paquet  était  bien  mis 
dans  la  malle  du  courrier  et  les  chambres  ne  se  séparèrent  que  lorsqu'il  fut  revenu 
rendre  compte  de  sa  mission. 

(3)  «  ...  Est-il  donc  possible  qu'on  ait  espéré  que  le  bras  de  la  justice  voulût  se 
»  prêter  au  renversement  des  lois?  A-t-on  pu  se  persuader  que  des  magistrats  jus- 
»  qu'ici  conservateurs  irréprochables  de  ces  droits  nationaux  eussent  aujourd'hui  la 
»  lâcheté  de  vouloir  y  porter  atteinte?  ».  Un  pareil  projet  ne  pouvait  venir  que  de 
ces  lâches  calomniateurs  dont  la  noirceur  avait  valu  à  quatre  magistrats  fidèles  la 
perte  accablante  de  la  confiance  de  leur  souverain  :  «  Il  est  évident  qu'on  n'a  pour 
»  objet  que  d'affliger  la  magistrature,  quand  on  voit  des  magistrats  accusés  sans  être 
1.  coupables,  condamnés  sans  être  écoutés,  punis  sans  être  convaincus...  C'est  vous, 
»  Sire,  qu'on  attaque  directement  lorsqu'on  cherche  à  détruire  votre  Parlement  et 
>i  à  faire  mépriser  des  magistrats  qui  vous  représentent...  Toutes  les  fois  que  la 
»  vérité  a  pu  pénétrer  jusqu'à  vous,  votre  Parlement  et  vos  peuples  ont  ressenti 
»  dans  l'instant  les  effets  de  votre  bonté  et  de  votre  justice  ;  nous  implorons  aujour- 
»  d'hui  ces  sentiments  si  chers  à  la  nation,  si  naturels  à  votre  cœur,  pour  votre  Par- 
»  lement,  pour  ses  membres  éloignés,  pour  votre  province.  » 


278  LA    HRETAGiM-:    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

à  Rennes,  au  grand  désespoir  de  beaucoup  de  ces  malheu- 
reux dont  le  travail  quotidien  constituait  la  seule  ressource ('). 

La  nécessité  où  l'on  se  trouvait  de  ne  pas  froisser  le  Parle- 
ment de  Paris  fit  (ju'on  laissa  impunie  l'insolence  de  celui  de 
Hennés  (*),  et  on  se  contenta  de  lui  adresser  une  lettre  du  roi 
ainsi  conçue  (16  déc.)  : 

Nos  amés  et  féaux 

«  Nous  n'avons  pu  voir  sans  un  extrême  mécontentement 
»  le  parti  inusité  et  sans  exemple  que  vous  avez  pris  de  nous 
»  renvoyer  nos  lettres  patentes  du  7  novembre  dernier  ;  vous 
))  devez  savoir  par  quelle  voie  nos  cours  peuvent  s'adresser 
»  à  nous  lorsqu'elles  font  difficulté  à  l'enregistrement  de  nos 
))  lettres.  Nous  avons  dû  charger  notre  procureur  général  de 
»  vous  remettre  les  paquets  que  vous  nous  avez  adressés  si 
»  irrégulièrement  à  ce  sujet  et  que  nous  n'avons  pas  jugé  à 
»  propos  de  recevoir;  nous  lui  avons  en  même  temps  ordonné 
»  de  faire  toutes  diligences  nécessaires  pour  que  vous  procé- 
»  diez  sans  délai  à  une  nouvelle  délibération  sur  l'enregistre- 
»  ment  de  nos  lettres  patentes.  » 

Assemblé  dans  ce  but  le  22  déc,  le  Parlement  maintint 
purement  et  simplement  ses  résolutions  antérieures.  Sur  ce, 
arrêt  du  conseil  du  28  déc,  cassant  l'arrêté  parlementaire, 
et  nouvelles  lettres  patentes  ordonnant  d'enregistrer  celles 
du  7  novembre  et  de  reprendre  le  service  :  la  lecture  en  est 
écoutée  avec  mépris,  et  le  Parlement  remet  à  en  délibérer 
au  5  janvier.  Ce  jour  arrivé,  il  déclare  de  nouveau  ne  pou- 
voir se  départir  de  ses  arrêts  précédents  «  étant  impossible 
que  le  Parlement  puisse  apporter  à  l'exercice  de  ses  fonc- 
tions la  tranquillité  d'esprit  nécessaire  dans  la  dispensation 
de  la  justice  lorsqu'il  voit  la  magistrature  avilie.  »  Cependant, 
en  même  temps  qu'il  se  déclarait  incapable  de  vaquer  à 
l'exercice  de  ses  fonctions,  le  Parlement,  sans  souci  de  la  con- 
tradiction, entamait  et  poussait  avec  la  dernière  vigueur,  à 
propos  de  l'arrestation  d'un   nommé  Rolland,  procureur  et 

(*)  Dès  le  2  décembre,  on  vit  pleurer  quelques-uns  de  ces  infortunés  qui  pré- 
voyaient ce  qui  allait  arriver.  Le  6,  sur  le  bruit  que  M.  de  Toucbeprais,  conseil- 
ler, avait  menacé  de  faire  mettre  au  cacbot  tout  huissier  au  Parlement  qui  oser-ait 
signifier  un  acte  quelconque,  le  corps  des  huissiers  décida  la  grève  complète 

(«)  Dans  sa  lettre  particulière  du  16  déc.  (H.  631),  Saint-Florentin  en  fait  l'aveu 
sans  détour.  Dans  une  autre  du  25,  il  rejette  sur  Gilbert  de  Voisins  et  sur  le  duc 
de  Choiseul  la  responsabilité  de  cette  faiblesse. 


AFFAIRE    ROLLAND  279 

greffier  de  Ja  châtellenie  de  La  Chapelle  sur  Rrdre,  terre  de 
M.  de  la  Gasclierie,  une  procédure  qui  avait  à  ses  yeux  l'avan- 
lage  de  vexer  Tadministration  et  de  pouvoir  peut-être  mener 
jusqu'à  inculper  le  duc  d'Aiguillon  lui-même  (').  Son  inaction 
était  d'ailleurs  complète  pour  tout  ce  qui  n'intéressait  pas  ses 
passions  et  ses  haines,  et  à  son  exemple  les  autres  tribunaux 
de  la  province  ou  cessaient  leurs  fonctions  ou  étaient  réduits 
à  l'inaction  par  l'abstention  générale  des  avocats,  procureurs 
et  huissiers  (*).  Ainsi,  en  moins  de  deux  mois,  le  Parlement 

(')  Ce  Rolland  avait  été  chargé  par  M.  de  la  Gasclierie  de  faire  une  enquête, 
dans  les  paroisses  voisines  de  La  Chapelle  sur  Erdre,  sur  l'administration  des 
grands  chemins,  d'interroger  les  paysans,  de  faire  une  comparaison  minutieuse  de 
leur  taxe  de  capitation  et  de  leur  tâche  de  corvée,  afin  de  procurer  à  tout  prix  des 
documents  à  l'appui  de  ce  qu'avançait  le  Parlement  dans  ses  remontrances. 

Lorsque  ^L  de  la  Gascherie  fut  mandé  à  Versailles,  yaiat-Florenlin  lui  reprocha 
celte  inquisition  et  la  lui  présenta  comme  une  des  principales  causes  de  sa  disgrâce. 
y.1.  de  la  Gascherie  nia  le  fait  :  d'Aiguillon  en  fournit  la  preuve  en  envoyant  au 
ministre  des  lettres  des  recteurs  et  syndics  des  paroisses  en  question,  qui  toutes 
signalaient  Rolland  comme  le  principal  agent  de  cette  intrigue.  Aucun  doute  ne 
peut  subsister  d'ailleurs  sur  la  réalité  des  faits  reprochés  à  Rolland,  puisque  dès  le 
premier  interrogatoire  subi  par  celui-ci  à  la  Bastille,  le  25  déc.  1764,  il  fit  des 
aveux  complets  (Saint-Florentin  à  d'Aiguillon,  29  déc,  H.  631).  Il  paraîtrait 
même  (déposition  du  sieur  Ogée,  sous-ingénieur  du  département  de  Nantes,  Pro- 
cès, I,  168),  qu'il  avait  employé  la  menace  et  fait  peur  aux  syndics  du  courroux  de 
M.  de  la  Gascherie. 

L'arrestation  de  Rolland  fut  décidée  spontanément  par  le  roi  et  ordonnée  par 
Saint-Florentin  (12  déc),  sans  que  d'Aiguillon  y  eût  part.  Dès  qu'elle  fut  accomplie, 
la  femme  de  Rolland  présenta  au  parlement  une  requête  éplorée  et  celui-ci  se 
hâta  d'informer.  Le  9  janvier  quarante  témoins  avaient  déjà  été  entendus;  quelques 
esprits  vifs  auraient  voulu  qu'on  assignat  tous  les  maîtres  de  poste  des  endroits 
par  où  le  prisonnier  avait  passé  jusqu'à  Paris.  On  imagina  les  détails  les  plus  pro- 
pres à  révolter  l'opinion  :  on  représenta  le  prisonnier  traité  avec  la  dernière  rigueur, 
enchaîné  la  nuit  au  pied  d'un  lit,  privé  de  tous  les  soulagements  accordés  même 
aux  plus  grands  criminels.  D'Amilly,  qui  voulut  représenter  qu'on  avait  au  con 
traire  usé  de  la  plus  grande  modération  dans  l'exécution  des  ordres  du  roi,  fut  hué 
efforcé  de  se  taire.  Quelque  chaleur  que  l'on  mil  dans  cette  affaire,  on  n'arriva 
pas  à  inculper  personnellement  d'Aiguillon,  qui  n'avait  été  qu'un  instrument,  et 
que  l'ordre  royal  couvrait  complètement,  Mais  on  y  travailla  longtemps  et  avec 
passion,  et  au  commencement  de  février  on  n'avait  pas  encore  perdu  tout  espoir. 

Dans  ces  circonstances,  ce  fut  peut-être  un  acte  d'humanité,  mais  ce  fut  aussi 
à  coup  sûr  un  acte  de  faiblesse,  que  l'octroi  à  deu.x  reprises,  en  janvier  et  fé- 
vrier 1765,  de  secours  à  la  femme  de  Rolland  (Saint-Florentin,  Le  Bret,  2  fév.  1765 
0'  461).  La  façon  dont  elle  avait  rédigé  sa  plainte  était  telle  que  l'administration 
semblait  moins  soulager  une  personne  dans  l'embarras  qu'acheter  son  silence  et 
s'excuser  des  mesures  prises  (note  de  d'Aiguillon,  H.  631;  ordre  du  roi  pour  l'ar- 
restation de  Rolland,  ibid.  :  lettres  de  Saint-Florentin  à  d'Aiguillon,  ibid.;. 

(*)  Ceux  qui,  coaime  le  présidial  de  Nantes,  résistaient  à  la  contagion  générale, 
s'attiraientde  vertes  observations.  —  11  fut  question,  dans  un  comité  de  membres  du 
Parlement,  de  mander,  pour  qu'il  ait  à  rendre  compte  de  sa  conduite,  M.  de  la 


280  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d' AIGUILLON 

avait  infligé  au  g-ouverncment  outrages  sur  outrages,  inter- 
rompu toute  administration  de  la  justice,  donné  à  la  crise  des 
proportions  imprévues,  et  si  bien  envenimé  les  choses  qu'il 
était  désormais  presque  impossible  qu'aucune  des  deux  par- 
ties se  résignât  à  faire  ni  excuses  ni  concessions. 

Ces  événements,  comme  bien  on  pense,  n'étaient  pas  faits 
pour  faciliter  à  Nantes  la  tâche  du  duc  d'Aiguillon.  Les  Etats, 
qui  avaient  attendu  d'abord  la  rentrée  du  Parlement,  atten- 
daient maintenant  que  la  crise  parlementaire  se  fût  dénouée, 
et  rien  ne  permettait  d'en  prévoir  la  solution.  Ils  considé- 
raient que  ni  leur  intérêt  ni  leur  honneur  ne  leur  permettait 
d'abandonner  une  compagnie  qui  prenait  si  vivement  fait  et 
cause  pour  leurs  prétentions.  Leur  intention  élait  donc  de  ne 
pas  accorder  les  demandes  du  roi,  et  principalement  le  se- 
cours extraordinaire,  que  l'arrêt  du  20  octobre  n'ait  été  re- 
tiré de  leurs  registres  et  leur  droit  d'opposition  devant  le 
Parlement  reconnu  par  le  gouvernement;  et  de  fait  leur  inac- 
tion resta  à  peu  près  complète,  plusieurs  semaines  durant, 
après  la  rentrée  du  Parlement.  La  situation  de  d'Aiguillon 
était  donc  des  plus  difficiles.  Entravé  à  la  fois  par  les  exi- 
gences du  ministère,  qui  venaient  de  rendre  impossible  le 
plan  de  conciliation  qu'il  avait  imaginé,  et  par  les  agissements 
des  affidés  du  Parlement  qui  répétaient  aux  Etats  de  tenir 
bon  jusqu'à  ce  que  le  roi  eût  cédé  sur  les  lettres  patentes  du 
7  novembre  et  sur  le  rappel  des  mandés,  il  faisait  quand 
môme  bonne  mine  à  détestable  jeu.  11  s'efforçait  de  rassurer 
les  Etats  sur  la  conservation  de  leurs  franchises,  leur  répétait 
que  si  les  sols  pour  livre  avaient  été  levés  sans  leur  consen- 
tement, la  faute  en  était  au  Parlement  qui  n'avait  fait  aucune 
observation  relativement  à  la  date  du  l®""  juillet  indiquée  dans 
la  déclaration  comme  point  de  départ  de  la  perception,  qu'à 
leur  première  réclamation  à  cet  égard  il  avait  reçu  l'ordre  de 
leur  demander  cette  imposition  avec  les  autres,  que  l'arrêt  du 
conseil  ne  lésait  point  leur  droit,  mais  proscrivait  seulement 
la  voie  irrégulière  qu'ils  avaient  suivie  en  portant  leur  oppo- 
sition au  Parlement  et  non  aux  commissaires  du  roi,  qui  leur 
auraient  fait  justice.  Il   se  livrait  à  une  propagande  déses- 


Blottière,  alloué  de  ce  présidial  (lettre  d'un  avocat  de  Rennes,  13  janv.  1765,  H. 
358.) 


d'aiguilloiN  travaille  au  succès  des  demandes  du  roi      281 

pérée,  employant  la  ruse,  la  persuasion,  les  promesses,  les 
menaces.  Il  avait  parmi  la  noblesse  des  gens  affidés  dont  il 
se  servait  pour  déposer  des  propositions  qui,  leur  origine 
officielle  n'étant  pas  connue,  étaient  parfois  accueillies  sans 
trop  de  défaveur.  Il  passait  des  journées  entières  à  conférer 
avec  les  gentilshommes,  encourageant  'ceux  qui  pensaient 
bien,  instruisant  ceux  qui  étaient  mal  au  courant  des  affaires, 
intimidant  les  militaires  qui  avaient  des  grâces  du  roi  (').  Un 
chef  départi,  comme  il  l'écrit  lui-même,  n'aurait  pas  cabale 
davantage  (^).  Parfois  il  espérait  avoir  trouvé  une  solution, 
mais  le  parti  des  opposants  n'était  ni  moins  actif  ni  moins 
habile  ;  il  tenait  toujours  en  réserve  au  dernier  moment  quel- 
que mauvaise  querelle,  quelque  proposition  captieuse  propre 
à  embrouiller  les  choses,  k  aigrir  les  esprits,  à  faire  perdre 
du  temps.  Un  jour,  c'étaient  les  travaux  entrepris  pour  réta- 
blir la  navigation  de  la  Loire  qui  étaient  matière  à  chicane  ; 
on  chargeait  un  des  principaux  adversaires  du  duc,  ]M.  de 
Montmuran,  de  faire  à  ce  sujet  une  enquête,  et  comme  son 
rapport  était  malgré  tout  très  favorable,  on  exigeait  la  nomi- 
nation d'une  commission  pour  examiner  les  faits  allégués  par 
lui  et  contrôler  ses  appréciations.  Un  autre  jour,  on  mit  sé- 
rieusement en  question,  comme  condition  préalable  au  vote 
des  demandes  du  roi,  qu'il  prit  à  sa  charge,  principal  et  inté- 
rêts, la  somme  de  3,967,245  1.  empruntée  depuis  1734  par  la 
province  pour  l'excédent  des  dépenses  du  casernement.  On 
arriva  ainsi  aux  premiers  jours  de  décembre  sans  avoir  ac- 
cordé autre  chose  que  des  demandes  sans  conséquence,  foua- 
ges  extraordinaires,  droits  de  courtiers,  jaugeurs,  etc. 

Le  4  décembre,  cependant,  la  commission  des  demandes 
présenta  son  rapport  qui  concluait  à  accorder  la  capitation, 
les  vingtièmes,  le  casernement,  les  milices,  les  étapes  et  le 
secours  extraordinaire  à  raison  de  500,000  1.,  y  compris  les 
sols  pour  livre  des  octrois  des  villes.  Cette  somme  était  infime, 
puisqu'en  1762  un  seul  sol  pour  livre,  et  seulement  sur  les 
droits  levés  au  profit  de  la  province,  avait  été  abonné  460,000  ; 
mais  on  espérait,  par  une  proposition  aussi  étrangement  mo- 
deste, amener  la  noblesse  à  entrer  en  pourparlers  sur  l'arti- 

(')  Lettre  du  lardée.  H. 357. 

{^]  Lettre  du  17  janv.  1765,  H.  358 


2S2  LA    BRETAf.NE    ET    MC    DU.    d'aIGUILLON 

cle  des  sols  pour  livre  :  peine  perdue  :  elle  déclara  que  si  les 
deux  autres  ordres  adoptaient  cet  avis,  elle  en  prendrait  un 
refusant  catégoriquement  le  secours  extraordinaire,  et  l'on 
dut  par  prudence  rayer  cet  article  du  rapport  de  la  commis- 
sion des  demandes.  Son  aigreur  était  extrême  :  d'Aiguillon, 
sérieusement  inquiet*,  malade,  découragé,  se  disposait  à  de- 
mander l'envoi  en  Bretagne  dun  autre  commissaire  du  roi 
pour  lui  servir  de  second  et  partager  avec  lui  le  poids  de  cette 
interminable  session.  Coniac,  accablé  dïnsultes  et  de  dégoûts, 
tombait,  lui  aussi,  malade.  Les  instances  pressantes  de  d'Ai- 
guillon, le  désir  de  prévenir  l'arrivée  d'un  second  commissaire, 
déterminèrent  toutefois  le  9  décembre  un  vote  unanime  des 
trois  ordres  pour  l'accord  de  tous  les  fonds  autres  que  le  se- 
cours extraordinaire  :  3,600,000  1.  pour  deux  ans  de  capitation, 
6,813,3331.,  6s.,  8d.  pour  les  vingtièmes('),  700,000  1.  pour  le 
casernement,  26,000  pour  les  étapes,  130,030  pour  la  milice 
garde-côtes;  mais  du  secours  extraordinaire  il  ne  fut  pas  ques- 
tion (').  Tout  ce  qu'on  osa  proposer  le  lendemain,  à  ce  sujet, 
fut  de  demander  aux  commissaires  du  roi  pour  qu'elles  par- 
ties et  à  quelles  conditions  pourrait  être  accordé  à  la  province 
l'abonnement  des  sols  pour  livre,  et  cela  sans  prendre  aucun 
engagement  quant  au  fond  ;  cette  simple  question  elle-même 
ne  fut  pas  du  goût  de  la  noblesse,  car  elle  rejeta  cet  avis  par 
122  voix  contre  90,  et  soutint  obstinément  pendant  trois  jours 
que  la  délibération  ne  pouvait  pas  être  prise  légalement  par 

(')  Premier  vingtième  pour  1765  et  1766,2,4(X),000  :  second  vingtième  2,400,000  : 
sols  pour  livre  du  dixième,  480,000  ;  second  vingtième  1764,  1,200,000;  second 
vingtième  des  cent  derniers  jours  de  l'année  1763,  333,333  1.,  6  s.,  8  d. 

(-)  Ce  fut  encore  à  cette  séance  du  9  décembre  que  fut  donnée  lecture  aux  Etats 
de  deux  lettres  de  M.  de  Laverdy,  fort  sévères  pour  la  noblesse,  où  le  ministre 
parlait  de  faire  décider  solennellement,  dans  un  conseil  réunissant  tous  ceux  de  Sa 
Majesté,  la  question  de  l'unanimité  des  suffrages  en  matière  d'impôt,  et  de  faire 
rétablir  l'ordre  du  12  octobre  sur  les  registres  des  Etats.  Ces  lettres  étaient  osten- 
sibles, et  ce  ne  fut  pas  par  noirceur,  comme  on  l'a  prétendu,  mais  bien  pour  se  con- 
former aux  intentions  du  conlrùleur  général,  que  d'Aiguillon  en  donna  connaissance 
à  plusieurs  gentilshommes,  qu'on  espéra  ramener  par  ce  moyen.  Mais  elles  furent 
bientôt  rendues  publiques,  non  d'ailleurs  sans  de  notables  altérations  et  falsifica- 
tions; elles  furent  lues  notamment  dans  la  chambre  de  l'Eglise;  et  comme  elles 
prêtaient  singulièrement  au  ridicule,  des  parodies  en  circulèrent  bientôt  par  toute 
la  province,  où  elles  firent  faire  gorges  chaudes  aux  dépens  du  contrôleur  général. 
Les  rimeurs  s'en  emparèrent  et  un  d'eux  a  donné  à  l'une  de  ces  lettres  une  fâcheuse 
célébrité  (Cf.  appendice  n»  3).  La  noblesse,  irritée  de  la  prose  ministérielle,  parla 
d'en  demander  justice.  C'est  à  grand'peine  que  d'Aiguillon  et  Hohan  obtinrent 
qu'on  laissât  tomber  l'affaire. 


ACCORD    PARTIEL    DES    DEMANDES    DU    ROI  283 

les  seuls  votes  du  clergé  et  du  tiers,  parce  qu'il  était  question 
(l'imposition.  Elle  céda  enfin,  et  une  députation  fut  envoyée; 
mais  quand  elle  revint  (13  déc),  rapportant  pour  réponse  que 
l'abonnement  comprendrait  les  sols  pour  livre  des  devoirs, 
des  droits  acquis  par  la  province,  des  octrois  des  villes,  et 
rien  de  plus,  c'est  en  vain  que  les  présidents  des  ordres  vou- 
lurent faire  délibérer  sur  cette  réponse.  Ils  se  heurtèrent  à 
une  opposition  si  vive  que  d'Aiguillon  jugea  prudent  de  ne 
pas  la  pousser  à  bout,  et  de  remettre  à  des  temps  meilleurs  la 
délibération  sur  le  secours  extraordinaire  :  et  il  fit  entamer 
aussitôt  une  autre  affaire,  le  rapport  de  la  commission  des 
baux. 

Celle-ci,  il  est  vrai,  n'était  guère  moins  délicate,  car  la 
fixation  des  conditions  du  bail  posait  nécessairement  la  ques- 
tion du  choix  entre  le  tarif  des  devoirs  arrêté  en  1760,  c'est- 
à-dire  sans  le  sol  pour  livre,  et  le  tarif  de  1762,  c'est-à-dire  avec 
le  droit  additionnel.  Aussi,  dès  que  le  rapport  fut  terminé,  le 
tiers  émit  l'avis  que  sans  acquiescer  à  la  levée  des  sols  pour 
livre  et  sans  prendre  aucun  engagement  relativement  au 
secours  extraordinaire,  les  devoirs  fussent  levés  d'après  le 
tarif  de  1762,  attendu  le  besoin  où  était  la  province  de  se 
procurer  des  fonds  extraordinaires;  la  noblesse,  apercevant 
le  piège,  s'obstina  à  ne  pas  voter  autre  chose  que  le  tarif  de 
1760,  par  la  raison  que  celui  de  1762  n'avait  été  augmenté 
que  par  suite  du  consentement  des  Etats  au  secours  extraor- 
dinaire, et  que  maintenant  ce  secours  extraordinaire  venait 
d'être  refusé.  Plusieurs  jours  furent  perdus  en  parlementages 
inutiles  :  la  nouvelle  faiblesse  dont  le  gouvernement  venait 
de  faire  preuve  envers  le  Parlement  par  l'envoi  de  la  lettre 
royale  du  16  décembre  n'était  certes  pas  faite  pour  amener 
la  noblesse  à  transiger.  Lorsque  le  clergé  eut  émis  enfin  son 
vote,  identique  à  celui  du  tiers,  elle  fit  un  tapage  si  violent 
qu'il  fut  impossible,  plusieurs  jours  de  suite,  d'énoncer  la 
délibération.  Les  instances  de  d'Aiguillon,  les  assurances  du 
mécontentement  du  roi,  furent  impuissantes  à  procurer  aucun 
moyen  de  conciliation.  Il  fallut  que  le  29  décembre  d'Aiguil- 
lon entrât  dans  l'assemblée  et  se  fît  remettre  copie  des  avis 
des  différents  ordres  et  des  mémoires  contenant  les  motifs 
de  leurs  avis,  pour  les  envoyer  en  cour  où  le  roi  s'était  ré- 
servé de  prononcer  dans   son  conseil   sur  la  difficulté    où 


284  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLO.N 

s'étaient  mis  les  Etats.  Sa  décision  n'était  pas  douteuse;  la 
délibération  prise  à  la  majorité  des  deux  ordres  allait  être 
déclarée  valable.  La  noblesse  se  décida  alors  à  prendre  les 
devants  en  se  ralliant  ù  un  avis  qui  avait  les  apparences 
d'une  concession,  mais  ({ui,  en  réalité,  préparait  des  difficul- 
tés plus  graves  pour  la  suite.  Le  31  décembre,  il  fut  voté  par 
les  trois  ordres  que  le  vingtième  en  sus  des  droits  per(;us  en 
vertu  du  bail  de  1760  serait  levé  en  1765  et  1766,  mais  que 
cette  imposition  ne  pourrait  être  continuée  qu'après  avoir  été 
consentie  do  la  môme  manière  —  c'est-à-dire  à  l'unanimité 
—  que  dans  la  présente  délibération.  C'était  consacrer  le 
principe  cher  à  la  noblesse  de  la  nécessité  du  concours  des 
trois  ordres  pour  voter  l'impôt,  et  lui  laisser,  par  consé- 
quent, la  faculté  d'empêcher,  tant  qu'elle  le  voudrait,  le  vote 
du  secours  extraordinaire.  Il  fallait  cependant  s'en  contenter, 
au  moins  provisoirement,  car  le  temps  pressait  :  le  bail  expi- 
rait avec  l'année  1764;  la  nouvelle  adjudication  n'étant  pas 
faite,  les  anciens  fermiers  venaient  d'être  autorisés  à  conti- 
nuer provisoirement  la  levée  pour  le  compte  de  la  province 
(24déc.);  il  importait  que  les  droits  fussent  maintenus  au 
môme  taux,  et  que  le  budget  de  la  province,  déjà  dans  une 
situation  très  difficile  par  l'accumulation  des  emprunts,  ne 
fût  pas  encore  atteint  par  la  cessation  des  recettes. 

Encore  était-il  extrêmement  douteux  que  cette  levée  pût  se 
continuer,  et  l'on  peut  à  bon  droit  soupçonner  la  noblesse  de 
ne  s'être  prêtée  à  cette  pseudo-complaisance  que  parce  qu'elle 
savait  d'avance  que  celle-ci  serait  sans  effet.  La  cessation  de 
la  justice,  en  efï'et,  était  en  tout  temps,  et  particulièrement  en 
celui-là,  un  obstacle  presque  insurmontable  à  la  perception 
régulière  des  devoirs.  La  fraude,  toujours  très  grande,  ne  se 
croyait  plus  alors  obligée  de  rien  ménager,  étant  sûre  de  l'im- 
punité. La  situation  était  d'autant  plus  grave  que  la  percep- 
tion devant  se  faire  à  partir  du  1*^'  janvier  en  régie  et  pour  le 
compte  de  la  province,  c'était  celle-ci  qui  allait  se  trouver  vic- 
time de  l'embarras  inextricable  dans  lequel  on  avait  amené 
les  alfaires,  et  la  partie  était  tellement  liée  entre  le  Parlement 
et  les  chefs  du  bastion,  l'influence  parlementaire  avait  pris  un 
tel  empire  sur  les  Etats,  que  ceux-ci  voyaient  le  péril  d'un  œil 
assez  froid  et  semblaient  avoir  pris  leur  parti  du  cataclysme 
budgétaire  vers  lequel  on  marchait.  Le  l'^'janvier  on  leur  arra- 


LA    PERCEPTION    DES    DEVOIRS    EiNTRAVÉE  285 

cha  avec  peine  une  délibération  portant  qu'il  serait  présenté  re- 
quête au  Parlement  pour  obtenir  permission  pour  lesprocu- 
reurs  et  huissiers  de  continuer  à  instrumenter  dans  les  affaires 
relatives  à  la  régie  :  on  avait  profité  pour  obtenir  ce  vote  d'un 
moment  où  un  certain  nombre  de  gentilshommes,  parmi  les- 
quels les  opposants  les  plus  déterminés,  étaient  venus  souhai- 
ter la  bonne  année  au  duc  d'Aiguillon,  qui  s'arrangea  de 
manière  à  les  retenir  quelque  temps,  pendant  que  M.  de  Go- 
niac  menait  vivement  les  choses  aux  Etats  sous  prétexte  de 
l'heure  prochaine  du  départ  du  courrier  de  Rennes  (').  Le 
Parlement  refusa  de  faire  droit  sur  cette  requête.  Le  clergé  et 
le  tiers  proposèrent  alors  d'envoyer  à  Rennes  un  des  procu- 
reurs généraux  syndics  pour  en  solliciter  l'expédition  :  la  no- 
blesse s'y  opposa  avec  violence  et  menaça  même  de  frapper 
de  destitution  le  procureur  général  syndic  qui  serait  envoyé, 
ce  qui  fit  renoncer  à  ce  projet.  Le  8,  les  Etats  délibérèrent  que 
les  procès-verbaux  des  commis  ne  pourraient  être  frappés  de 
péremption  quoique  non  suivis  des  formalités  ordinaires  dans 
les  délais  requis  :  mais  ce  vote  tout  platonique  ne  pouvait  pas 
forcer  le  Parlement  à  juger  en  conséquence,  et  il  y  était  si 
peu  disposé  qu'il  ne  voulut  même  pas  en  entendre  lecture  : 
le  10  janvier,  dans  une  séance  extrêmement  tumultueuse  où  il 
fallut  aller  trois  ou  quatre  fois  aux  voix,  il  vola  à  la  pluralité 
de  sept  ou  huit  qu'on  n'écouterait  point  cette  délibération, 
prise,  selon  la  cabale,  malgré  la  plus  saine  partie  de  l'assem- 
blée et  grâce  à  la  servilité  du  clergé  et  du  tiers,  esclaves  du 
commandant  (').  Or,  tant  que  durerait  cette  situation  violente, 
il  était  inutile  de  songer  à  l'adjudication  des  fermes  :  les  re- 
présentants des  compagnies  avaient  reçu  d'elles  l'ordre  de  ne 
pas  se  présenter  tant  que  le  cours  de  la  justice  ne  serait  pas 
rétabli.  On  en  était  réduit  à  la  continuation  de  la  régie,  et  on 
pouvait  avec  terreur  calculer  le  moment  où  la  régie  elle- 
même  serait  ((  totalement  anéantie  ))(^).  Déjà,  dans  une  notable 
partie  de  la  Rretagne,  cabaretiers  et  débitants  refusaient  de 
payer,  la  recette  de  la  régie  couvrait  à  peine  ses  dépenses,  et 
les  particuliers  et  débitants  s'empressaient  de  faire  des  appro- 
visionnements considérables,  de  telle  sorte  que  ce  n'était  pas 

(')  Lettre  de  d'Aig'uillon,  le^  janv.  1765  (H.  358). 
(*)  Lettre  écrite  de  Rennes,  11  janv.  (H.  358). 
(')  Lettre  de  Coniac,  8  janv.  (H.  358). 


286  L.v  hhktagnk  kt  u:  ui  c  n'AifiiiLLON 

seulemnnt  le  présent,  mais  Tavenir  même,  qui  était  gravement 
compromis  ('). 

Au  milieu  de  tous  ces  embarras,  la  grande  préoccupationt 
des  Etats  semblait  toujours  être  de  ne  rien  faire  jusqu'à  ce 
que  le  Parlement  eût  obtenu  gain  de  cause,  et  tous  les  pré- 
textes bons  à  faire  perdre  du  temps  étaient  saisis  avec  avidité. 
Dans  les  trois  premières  semaines  de  janvier,  le  passage  d'un 
régiment  par  Nantes,  le  tracé  d'une  route  vers  Fougères,  les 
comptes  à  rendre  pour  la  construction  du  vaisseau  offert  au 
roi  en  1762,  firent  perdre  nombre  de  séances.  Ceux  qui, 
comme  disait  M.  de  Kerguézec,  étaient  désireux  «  d'accro- 
cher »  ('),  en  trouvèrent  surtout  une  magnifique  occasion 
dans  un  grave  débat  qui  s'éleva  entre  les  ordres  à  propos  de 
l'arrêt  du  conseil  du  11  juin  1763.  La  noblesse  ayant  fait  lire 
un  mémoire  des  plus  vigoureux  contre  cet  arrêt,  le  tiers  se 
choqua  vivement  de  certaines  de  ses  expressions  :  clergé  et 
tiers  se  réunirent  pour  décider  de  demander  au  roi  le  retrait 
de  cet  arrêt  du  conseil,  mais  refusèrent  énergiquement  de 
voter  le  dépôt  au  greffe  du  mémoire  de  la  noblesse  :  celle-ci 
furieuse  fit  cette  fois  encore  venir  des  notaires  pour  dresser 
procès-verbal  de  ses  protestations  contre  le  refus  des  deux 
autres  ordres  de  lui  donner  acte  de  son  avis  (21  janvier).  Le 
lendemain,  nouvelle  invasion  des  notaires,  que  quelques 
gentilshommes  font  entrer  de  force  sur  le  théâtre,  malgré  les 
cavaliers  de  garde  qui  ont  reçu  des  ordres,  et  ceu.x-ci  se 
mettent  à  verbaliser  au  milieu  de  clameurs  variées  et  d'un 
effroyable  tumulte.  Ils  écrivaient  encore  lorsqu'ils  furent  brus- 
quenient  interrompus  par  un  véritable  coup  de  théâtre. 

Depuis  le  caractère  menaçant  pris  par  l'agitation  en  Breta- 
gne, depuis  surtout  que  la  perception  des  devoirs  était  deve- 

(')  Mém.  de  Desnos  des  Fossés  (Bib.  nat.,  ms.  11539).  Une  rébellion  contre 
les  commis  ayant  eu  lieu  dans  le  bourg  de  Valette,  près  de  Nantes,  la  ferme  porta 
plainte  devant  l'alloué  de  Nantes  :  aucun  procureur  ne  voulut  signer  sa  requête, 
sous  prétexte  que  leur  communauté  avait  arrêté,  à  l'exemple  de  celle  de  Rennes, 
de  cesser  absolument  toutes  fonctions.  On  voulut  en  faire  sommer  un,  par  minis- 
tère d'huissier,  de  remplir  son  office;  même  refus  de  la  part  des  huissiers.  (Lettre 
du  fermier  Garville  à  d'Aiguillon,  U  janv.  H.  358). 

(*)  «  Croiriez-vous,  dit  un  jour  M.  de  Kerguézec  à  un  de  ses  adidés,  qu'on  nous 
reproche  à  Rennes  d'aller  trop  vite  :  je  ne  pense  pas,  cependant  que  nous  puis- 
sions accrocher  plus  souvent  que  nous  le  faisons:  il  est  vrai  que  nous  ne  nous 
embourbons  pas,  mais  il  ne  faut  pas  nous  noyer  pour  servir  ces  Messieurs.  •>  (Let- 
tre de  d'.\iguillon,  10  janv.  H.  358). 


RÉSOLITIONS    VIGOUREUSES    DU    MINISTÈRE  287 

nue  presque  impossible,  le  gouvernement,  qui  n'avait  plus 
d'ailleurs  besoin  de  ménager  le  Parlement  de  Paris,  son  der- 
nier édit  ayant  été  enregistré,  s'était  sérieusement  ému,  et 
avait  pris  la  résolution  d'user  de  rigueur.  Le  12  janvier  furent 
adressées  à  tous  les  membres  du  Parlement  de  Rennes  des 
lettres  de  cachet  leur  ordonnant  d'être  au  palais  le  22,  pour 
y  entendre  lecture  des  ordres  du  roi  :  ces  ordres,  qui  furent 
envoyés  le  17,  leur  prescrivaient  de  reprendre  leurs  fonctions 
et  de  procéder  à  l'enregistrement  pur  et  simple  de  l'arrêt  du 
conseil  et  des  lettres  patentes  du  28  décembre.  On  élabora 
un  projet  d'édit  pour  ériger  la  Chambre  des  comptes  de  Nantes 
en  cour  des  aides  et  lui  attribuer  la  connaissance  de  toutes 
les  contestations  relatives  à  la  levée  des  impôts  en  Breta- 
gne (')  :  en  attendant,  un  arrêt  du  conseil  attribua  à  l'inten- 
dant, fort  marri  d'un  pareil  cadeau,  la  connaissance  des  affai- 
res de  cette  nature  (*).  Quant  aux  Etats,  le  roi  leur  adressa 
une  lettre  sévère  et  menaçante,  rappelant  tous  les  écarts  aux- 
quels ils  s'étaient  livrés  depuis  plus  de  trois  mois  :  «  Votre 
»  assemblée  dégénère  de  plus  en  plus  en  dissension  et  en 
»  tumulte  :  les  affaires  de  notre  Etat  en  souffrent  :  celles  de  la 
))  province  dépérissent,  etles  peuples  qui  la  composent  en  sont 
»  les  victimes  :  vous  ne  pouvez  donc  considérer  trop  sérieuse- 
»  ment  qu'il  ne  nous  serait  pas  possible  de  laisser  les  choses 
»  dans  une  pareille  situation,  sans  manquer  à  ce  que  nous  nous 
»  devonsà  nous-mêmes,  à  notre  Etat,  et  surtout  au  peuple  de 
»  la  province....  Après  en  avoir  usé  en  père,  nous  nous  trouve- 
»  rions  dans  la  nécessité  d'agir  en  maître,  et  d'user  du  pouvoir 
»  souverain  que  nous  tenons  immédiatement  de  Dieu.  Nous 
M  ne  le  déploierons  jamais  qu'à  regret,  et  si  nous  y  sommes 
»  forcés  par  vos  écarts.  Vous  devez  donc  revenir  sans  différer 
»  à  une  conduite  plus  réglée  et  plus  soumise,  et  pour  nous  don- 


(»)  H.  642. 

(2)  Dans  une  lettre  h  Saint-Florentin  du  21  janv.  (H.  358),  Le  Bret  s'applique  à 
démontrer  l'impossibilité  d'une  pareille  attribution,  pour  laquelle  aucun  avocat, 
huissier,  etc.,  ne  voudra  prêter  son  concours.  Chargé  d'autre  part  de  dresser  de 
concert  avec  d'.\iguiIlon  la  liste  des  cinq  ou  six  membres  les  plus  turbulents  du 
Parlement,  Le  Bret  supplie  qu'on  l'en  dispense,  allègue  son  éloignement  de  Ren- 
nes, qui  ne  lui  permet  pas  d'être  bien  au  courant,  et  conseille  de  s'en  rapporter  h 
ce  que  mandera  le  duc,  sans  que  lui-même  y  soit  pour  rien.  Et  c'est  là  l'homme 
qu'on  a  représenté  comme  l'exécuteur  inflexible  et  sans  scrupule  des  volontés 
ministérielles  ! 


288  \.\    ItHETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

»  lier  une  première  marque  de  ce  retonr  que  nous  voulons  bien 
»  encore  attendre  de  vous,  il  ne  peut  vous  rester  qu'à  obéir 
»  aux  ordres  que  nous  vous  donnons  aujourd'hui.  »  Ces 
ordres  étaient  de  délibérer  dans  les  24  heures  sur  le  secours 
extraordinaire,  sous  peine  de  désobéissance,  et  de  terminer 
les  autres  affaires  dans  le  plus  bref  délai.  D'Aiguillon  était 
chargé  de  notifier  cette  lettre,  de  séparer  les  Etats  si,  les  vingt- 
quatre  heures  écoulées,  deux  ordres  refusaient  de  délibérer 
ou  étaient  d'avis  de  rejeter  le  secours  extraordinaire,  et  d'éloi- 
gner de  Nantes,  avec  exclusion  k  jamais  des  Etats,  quiconque 
entreprendrait  de  jeter  le  trouble  dans  l'assemblée  (*).  On 
lui  annonçait  des  ordres  pour,  après  la  séparation  des  Etats, 
faire  enfermer  dans  des  châteaux  quatre  des  gentilshommes 
les  plus  turbulents  et  pour  en  faire  exiler  quatre  hors  de  la 
province  (^).  En  cas  de  besoin,  on  enverrait  des  troupes. 
Enfin  le  ministère  agita  la  question  de  l'envoi  en  Bretagne 
du  duc  de  Penthièvre ,  gouverneur  de  la  province,  pour 
adresser  aux  Etats  et  au  Parlement  un  appel  suprême  àl'obéis- 
sance.  D'Aiguillon  protesta  en  termes  nobles  et  élevés  contre 
ce  projet,  montra  que  sa  présence  deviendrait  inutile  du  jour 
où  le  gouverneur  serait  là,  et  réussit  à  faire  supprimer  cette 
partie  du  programme  ministériel. 

Ce  fut  pendant  la  séance  du  22  janvier,  après  l'invasion  du 
théâtre  par  les  notaires  dont  on  a  vu  plus  haut  le  récit,  que 

(')  Mémoire  pour  servir  d'instruction  au  duc  d'Aiguillon,  17  janv.  H.  625.  —  Six 
lettres  de  cachet  en  blanc  lui  furent  envoyées  à  cet  eflet.  (Lettre  de  Saint-Floren- 
tin à  d'Aiguillon,  17  janv.,  H.  631).  MM.  de  Pire  et  de  la  Colinière  étaient  spécia- 
lement visés.  Le  ministère  leur  reprochait  d'avoir,  lors  d'une  des  entrées  que 
d'Aiguillon  avait  dû  faire  aux  Etats,  parcouru  les  bancs  de  la  noblesse  pour  l'exci- 
ter à  sortir  dès  qu'il  paraîtrait,  et  à  aller  protester  par  devant  notaire  contre  tout 
ce  qui  se  passerait  en  son  absence. 

(-)  L'idée  d'un  procès  instruit  à  l'extraordinaire  contre  les  plus  séditieux,  qui  avait 
déjà  traversé  l'esprit  du  contrôleur  général,  faisait  de  plus  en  plus  fortune  dans  le 
ministère.  Parmi  les  nombreux  projets  élaborés  en  janvier  1765,  se  trouve  celui 
de  la  constitution  d'une  commission  extraordinaire  pour  connaître  souverainement 
des  menées  pratiquées  en  Bretagne  contre  le  bien  du  service  du  roi.  Les  membres 
même  en  furent  désignés  :  ce  devaient  être  MM.  de  Trudaine,  de  Bernage,  de 
Fontanieu,  de  Marville,  de  Viarme,  de  Senozan,  conseillers  d'Etat  :  de  Bacquen- 
court,Fargès,  Journet,  de  Pont,  d'Agay,  de  Monlyon,  maîtres  des  requêtes:  M.  do 
l*ernay  devait  remplir  les  fonctions  de  rapporteur,  M.  de  Crosne  celles  de  procu- 
reur général.  Elle  devait  tenir  ses  séances  à  l'Arsenal.  Les  motifs  indiqués  étaient 
que  les  auteurs  de  ces  troubles  et  machinations  secrètes  pouvaient  avoir  des  parents 
cl  des  alliés  dans  le  Parlement  de  Bretagne  et  d'ailleurs  que  ce  Parlement  venait 
de  cesser  le  service.  (IL  643), 


NOUVEAU    REFUS    DU    SECOURS    EXTRAORDLNAIRE  289 

d'Aiguillon  vint  donner  lecture  de  la  lettre  royale  du  17, 
après  avoir  adjuré  les  Etats,  dans  un  discours  pathétique,  de 
seconder  le  vif  désir  qu'il  avait  de  les  servir  et  de  leur  épar- 
gner les  malheurs  dont  ils  étaient  menacés,  en  se  soumettant 
aux  volontés  du  roi  et  en  efi'açant  par  une  prompte  obéis- 
sance les  fâcheuses  impressions  que  leur  conduite  avait  don- 
nées. Les  commissaires  du  roi  sortis,  et  les  ordres  retirés  dans 
leurs  chambres,  le  tiers  émit  aussitôt  l'avis  d'accorder  700,000 
livres  pour  le  secours  extraordinaire.  Il  se  trouva  dans  la 
noblesse  110  voix  pour  accorder,  112  pour  refuser.  Ce  faible 
écart  laissait  espérer  une  prochaine  victoire,  et  dans  la  per- 
suasion qu'il  valait  mieux  attendre,  d'Aiguillon  laissa  le  clergé 
se  prononcer  pour  un  tardé  à  délibérer,  ce  qui  remettait  le 
vote  au  lendemain.  Pendant  ce  temps,  il  fit  des  efforts  surhu- 
mains pour  ramener  la  noblesse  :  il  fit  appel  à  son  patrio- 
tisme, à  ses  sentiments  d'amour  et  de  fidélité  pour  le  roi  :  il 
fit  circuler  parmi  elle  l'assurance  écrite  que  l'octroi  du 
secours  extraordinaire  n'entraînerait  aucun  nouvel  impôt  à 
payer  (').  Mais  le  bastion  ne  demeurait  pas  en  reste  et  sa  pro- 
pagande n'était  pas  moins  active.  Elle  consista  surtout  à  aller 
chercher  du  renfort  parmi  des  gentilshommes  ayant  cessé  de 
fréquenter  les  Etats,  surtout  parmi  de  pauvres  gentilshom- 
mes du  comté  nantais,  seule  partie  de  la  province  où  la  vigne 
fût  cultivée,  auxquels  il  ne  fut  pas  difficile  de  persuader  que 
l'impôt  demandé  frapperait  les  vins  de  la  manière  la  plus 
lourde.  A  la  séance  du 23,  on  vit  venir  en  effet  des  figures  nou- 
velles, des  malades,  des  infirmes  pouvant  à  peine  se  traîner.  On 
vota,  et  le  refus  réunit  cette  fois  152  voix  contre  111  :  le  duc 
n'avait  gagné  qu'une  voix.  Ce  piètre  résultat  ne  le  découragea 
pas  encore,  décidé  qu'il  était  à  tout  pour  prévenir  les  voies 
de  rigueur  qu'il  redoutait  excessivement,  vu  la  situation  des 
esprits  (^).  Il  prit  sur  lui  de  prolonger  encore  un  peu  le  délai 


(*)  Le  fait  était  exact.  Le  tiers  venait  de  proposer  de  faire  celle  somme  par  un 
prélèvement  sur  l'état  de  fonds  et  sur  le  bénéfice  réalisé  par  la  province  sur  la 
régie  des  contrôles.  Il  n'y  aurait  eu  que  150,000  livres  à  lever  par  une  augmenta- 
tion sur  les  octrois  des  villes.  Plus  lard,  lorsque  le  secours  extraordinaire  sera  enfin 
accordé,  le  gouvernement  permettra  qu'il  soit  levé  par  emprunt. 

(*)  «  Je  suis  persuadé,  écrit-il  le  25  janv.,  qu'ils  quitteront  l'assemblée  si  cette 
"décision  (la  majorité  formée  par  deux  ordres  contre  un)  a  lieu,et qu'ils  forceront 
»  par  toute  sorte  de  moyens  les  gens  sages  à  les  suivre  et  à  se  retirer  de  leur  côté, 
»  en  les  faisant  passer  dans  le  peuple  et  lebourgeois  pour  destraîtresà  leur  patrie, 

It'AlGUILI.ON.  l'J 


290  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

fatal,  et  permit  au  clergé  de  ne  pas  prendre  d'avis.  Il  y  eut 
peimoctation  dans  la  nuit  du  23  au  24,  pernoctation  encore 
dans  celle  du  2i  au  25,  entrée  des  commissaires  du  roi,  qui 
vinrent  de  nouveau  exprimer  leur  étonnement  que  la  noblesse 
bretonne,  toujours  si  distinguée  par  son  attachement  au  ser- 
vice de  son  roi,  voulût  se  singulariser  par  un  refus  unique, 
alors  que  toutes  les  provinces  du  royaume  s'empressaient  de 
lui  donner  les  secours  nécessaires  pour  réparer  les  maux 
d'une  guerre  longue  et  dispendieuse.  Tout  fut  inutile  ;  et  la 
séance  du  2o  fut  elle-même  prolongée  jusqu'à  onze  heure  du 
soir,  sans  que  ni  la  lassitude,  ni  la  persuasion,  ni  les  appels 
réitérés  au  loyalisme  de  la  noblesse  pussent  lui  arracher  au- 
cune concession  ;  on  se  sépara,  après  une  séance  de  soixante 
heures,  sans  être  plus  avancé  qu'au  premier  moment.  Le  len- 
demain clergé  et  tiers  se  réunirent  à  voter  l'octroi  d'un 
secours  extraordinaire  de  700,000  livres  par  emprunt,  tandis 
que  la  noblesse  rédigeait  un  mémoire  pour  justifier  son  refus. 
Le  duc  entra  aux  Etats,  se  fit  remettre  les  avis  des  trois  ordres, 
déclara  qu'il  allait  les  expédier  au  roi,  qui  déciderait  :  et  il  ne 
fut  plus  question  du  secours  extraordinaire,  mais  de  la  rédac- 
tion du  registre,  laborieuse  comme  toujours,  et  sur  laquelle 
les  ordres  ne  parvinrent  à  se  concilier  qu'après  quatre  jours 
de  débats  passionnés.  Le  30  janvier  il  fut  mis  au  courant: 
c'était  la  première  fois  que  pareil  fait  se  produisait  depuis  le 
début  de  la  session. 

D'Aiguillon  fut  désespéré  de  son  insuccès,  car  il  prévoyait 
les  plus  graves  conséquences  des  coups  d'autorité  que  le 
ministère,  semblait-il,  ne  pouvait  plus  maintenant  se  dispen- 
ser de  frapper.  Il  craignait  que  la  noblesse  refusât  désormais 
de  prendre  aucune  délibération,  de  signer  le  bail  des  fermes, 
le  contrat,  la  procuration  pour  les  emprunts.  Il  regardait  une 
séparation  de  l'assemblée  comme  presque  inévitable.  Il  fai- 
sait tout,  d'ailleurs,  pour  amortir  le  choc  et  persistait  à  prê- 
cher les  ménagements  et  la  prudence.  Il  écrivait  le  26  (')  de 
Ifmiter  la  décision  à  prendre,  sur  la  majorité  de  deux  ordres 


»  comme  ils  ont  déjà  commencé  à  le  faire  à  l'égard  des  membres  du  clergé  et  da 
»  tiers,  et  de  ceux  de  leur  ordre  qui  ne  pensent  pas  comme  eux.  Je  ne  doute  pas 
»  d'ailleurs  que  le  Parlement  n'épouse  leur  (|uerelle,  et  ne  défende  l'exécution  des 
délibérations  formées  contre  l'avis  de  la  noblesse. 
(«)  IL  358. 


CONTINUATION    DE    LA    RÉSISTANCE    DES    ÉTATS  291 

contre  un,  uniquement  au  cas  présent,  afin  de  ne  pas  exas- 
pérer la  noblesse.  Il  exposait  ses  idées  relativement  à  l'admi- 
nistration de  la  province  pour  le  cas  où  la  séparation  de 
l'assemblée  aurait  lieu,  et  ces  idées  étaient  aussi  modérées 
que  possible;  c'était  de  charger  la  commission  intermédiaire 
de  lever  les  impôts,  de  signer  la  procuration  pour  les  emprunts 
et  d'adjuger  les  fermes  :  d'éviter,  en  un  mot,  autant  que  faire 
se  pourrait,  de  faire  passer  l'administration  dans  des  mains 
autres  que  celles  que  les  Etats  auraient  eux-mêmes  choisies; 
Il  conseillait  enfin  —  et  cela  seul  prouverait  quelle  était  à  ses 
yeux  la  gravité  de  la  situation  —  que  le  roi  vînt  en  personne 
ù  Nantes  déclarer  que  l'avis  conforme  des  deux  ordres  cons- 
tituait délibération,  et  que  les  impositions  générales  devaient 
avoir  lieu  en  Bretagne  comme  dans  le  reste  du  royaume.  A  ce 
prix  il  se  portait  garant  du  rétablissement  de  la  tranquillité, 
mais  à  ce  prix  seulement,  car  il  n'existait  pas  d'autre  moyen 
d'obtenir  l'adhésion  de  la  noblesse,  tant  qu'elle  se  sentait 
soutenue  par  le  Parlement  et  le  Parlement  lui-même  par 
tous  les  autres.  Toute  cette  tactique,  on  en  conviendra,  n'était 
pas  celle  d'un  homme  qui  se  serait  proposé  de  porter  les  cho- 
ses à  l'extrême  et  de  pousser  les  Etats  à  leur  perte. 

Ses  inquiétudes  et  ses  conseils  étaient  du  reste  prématurés. 
On  n'était  guère  disposé,  à  la  cour,  à  prendre  les  mesures 
énergiques  que  les  résolutions  précédentes  semblaient  annon- 
cer. On  reculait,  comme  d'ordinaire,  devant  les  actes.  Une 
lettre  adressée  au  roi  le  29  janvier,  par  l'ordre  de  la  nobles- 
se ('),  en  même  temps  que  le  mémoire  justificatif  de  sa  con- 
duite, servit  de  prétexte  à  cette  abstention  :  on  voulut  y  voir 
quelques  indices  de  la  possibilité  d'un  retour  à  la  soumission. 
Il  fut  donc  décidé  qu'on  ajournerait  la  décision  à  prendre  sur 
la  validité  de  la  délibération  prise  par  le.  clergé  et  le  tiers,  et 
qu'il  serait  fait  k  la  noblesse  —  bien  que  l'usage  ne  fût  pas 
que  le  roi  répondit  à  un  ordre  en  particulier  —  dans  les  ter- 
mes les  plus  paternels  et  les  plus  propres  à  lui  inspirer  de 
meilleures  résolutions,  une  réponse  capable  de  ramener  des 
gens  «  qui  ne  seraient  pas  entraînés  par  une  cabale  infer- 
))  nale  »  (').  En  annonçant  au  duc,  non  sans  un  visible  embar- 


(•)  H.  358. 

(8)  Laverdy  à  d'Aiguillon,  3  fév.  H.  358. 


292  LA    BRETAGNE    ET    LE    DL'C    d'aIGT:ILLON 

ras,  cette  nouvelle  faiblesse,  dont  il  ne  se  dissimulait  pas 
d'ailleurs  que  les  chances  de  succès  étaient  bien  petites, 
Laverdy  va  jusqu'A  lui  recommander,  en  désespoir  de  cause, 
(jucique  adroite  distribution  d'argent  dans  l'assemblée,  moyen 
plus  persuasif  peut-être  que  la  prose  royale  :  «  Il  se  pourrait 
»  que  la  cabale  ne  fût  pas  prévenue,  qu'elle  n'eût  pas  le  nom- 
»  bre  de  voix,  et  que  vous  fissiez  quelque  chose  avec  les  gens 
»  sensés  :  si  vous  avez  besoin  d'argent  pour  rapprocher  des 
»  gens  absents  qui  seraient  fidèles  sujets  ou  pour  le  succès  en 
»  quelque  manière  que  ce  soit,  usez-en,  tout  vous  sera  rendu  ». 
Le  gouvernement  royal  en  était  là  !  Rendons  du  reste  cette 
justice  au  contrôleur  général  qu'il  ne  se  fit  pas  un  instant  la 
moindre  illusion  sur  le  caractère  honteux  d'une  telle  manœu- 
vre :  «  J'avoue, disait-il,  quece  serait  pour  moi  un  coupde  poi- 
»  gnard  qu'elle  fût  employée  et  qu'elle  réussit  ».  Cependant 
il  ne  fallait  pas  hésiter,  en  cas  de  besoin,  à  y  avoir  recours  : 
dans  un  post-scriptum  désespéré,  Laverdy  résumait  ainsi  sa 
pensée  :  «  Il  n'est  pas  d'effort  que  vous  ne  deviez  faire,  M.  le 
»  Duc,  ainsi  que  tous  les  citoyens  attachés  à  la  Bretagne  et  au 
»  bien  du  service,  pour  empêcher  les  suites  fâcheuses  qu'un 
»  refus  persévérant  ne  manquerait  pas  d'entraîner  et  que  je 
»  prévois  avec  la  plus  vive  douleur.  » 

«  Très  chers  et  bien  aimés,  disait  le  roi  à  sa  noblesse  dans 
»  ce  suprême  appel  ('),  nous  avons  été  touché  des  sentiments 
»  que  vous  exprimez  et  qui  sont  seuls  dignes  de  notre  no- 
»  blesse  de  Bretagne.  Vous  ne  pouvez  trop  vous  hâter  de 
»  nous  en  montrer  l'effet  par  une  prompte  accession  h  l'una- 
»  nimité  des  deux  autres  ordres  et  au  zèle  de  tous  nos  fidèles 
»  sujets.  L'assurance  de  votre  soumission  a  suspendu  notre 
»  décision  et  les  marques  de  notre  mécontentement.  Ce  sera 
»  avec  plaisir  que  nous  vous  verrons  nous  donner  des  preu- 
»  ves  convaincantes  de  votre  obéissance.  Nous  aimons  mieux 
»  agir  en  père  qu'en  maître,  et  nous  voulons  bien  encore 
»  nous  promettre  que  nous  trouverons  dans  un  corps  aussi 
»  distingué  les  sentiments  dont  il  doit  l'exemple.  Nous  rece- 
»  vrons  alors  le  mémoire  que  vous  annoncez  et  nous  bannis- 
»  sons  volontiers  de  notre  esprit  les  impressions  qu'y  produi- 
»  sait  votre  résistance.  »  La  lettre  fut  communiquée  aux  Etats 

(M  Lettre  du  3  fév.  II.  358. 


LETTRE    DU    ROI    A    LA    .NOBLESSE  293 

(5  février),  sans  créer  le  mouvement  d'opinion  qu'on  avait 
espéré.  A  la  vérité,  elle  fit  quelque  impression,  et  si  on  eût 
délibéré  de  suite,  comme  le  demandait  un  des  gentilshom- 
mes les  plus  dévoués  à  la  cause  gouvernementale  et  les  plus 
chers  au  duc  d'Aiguillon,  M.  de  Luker,  colonel  du  régiment 
de  Bourgogne,  il  est  vraisemblable  que  le  secours  extraordi- 
naire eût  passé.  Mais  le  bastion  fut  assez  habile  pour  faire 
remettre  la  délibération  au  lendemain,  et  dès  lors  tout  était 
perdu.  Le  6,  la  noblesse  se  borna  à  nommer  une  commission 
de  douze  de  ses  membres,  qu'elle  choisit  parmi  les  plus  vio- 
lents, pour  aviser  au  parti  à  prendre.  Le  7,  cette  commission 
proposa  un  avis  singulier,  imaginé  par  M.  de  Kerguézec,  et 
tourné  de  telle  façon  que  c'était  tout  ensemble  une  accep- 
tation et  un  refus  :  ordonner  au  trésorier  de  faire  le  fonds  de 
700,000  1.,  s'excuser  en  même  temps  de  consentir  à  la  de- 
mande qui  a  été  faite  de  cette  somme,  supplier  le  roi  de  se 
faire  rendre  compte  du  mémoire  à  lui  adressé  par  sa  no- 
blesse de  Bretagne  pour  justifier  son  refus  de  consentir  une 
imposition  qui  attaque  ses  droits  les  plus  anciens  et  les  plus 
solennellement  reconnus  :  le  supplier  aussi  de  retirer  l'arrêt 
du  conseil  du  20  octobre  1764  et  les  lettres  patentes  du  7  no- 
vembre. M.  de  la  Chalotais,  dans  son  quatrième  mémoire, 
s'est  fort  indigné  que  Galonné  ait  écarté  des  pièces  de  son  pro- 
cès une  lettre  à  son  fils  où  il  se  prononçait  en  faveur  de  cette 
résolution  captieuse  et  entortillée  (')  ;  il  prétend  en  tirer  la 
preuve  qu'il  s'employait  avec  zèle,  pendant  cette  intermina- 
ble session,  en  faveur  des  intérêts  du  roi.  L'assertion  paraîtra 
singulière  :  recommander  l'avis  de  la  commission  était  préci- 
sément aller  contre  les  désirs,  contre  les  ordres,  contre  les 
prières  même  du  gouvernement.  Cet  avis  était  en  réalité  un 
refus,  enveloppé  seulement  d'une  forme  nébuleuse  pour  faire 
illusion  à  un  certain  nombre  de  gentilshommes  qui  n'auraient 
pas  osé  aller  jusqu'à  rejeter  formellement  une  demande  faite 
par  le  roi. 


(')  Voici  les  termes  de  cette  lettre  du  13  février  :  «  J'avais  espéré  que  la  lettre 
»  du  roi  eût  porté  les  Etats  à  faire,  au  moins  en  partie,  ce  que  le  roi  désire.  Nous 
»  avons  vu  un  projet  d'avis  que  l'on  disait  de  Kerguézec  et  j'avais  cru  qu'il  passe- 
»  rait.  On  dit  tout  plus  désespéré  que  jamais.  Cela  est  bien  fâcheux.  Si  M.  D'...  est 
»  un  fou,  ce  n'est  pas  une  raison  pour  que  les  Bretons  soient  déraisonnables,  et  il 
«  faut  toujours  séparer  la  cause  du  roi  de  la  sienne  ". 


294  LA    lîUKTAG.NK    ET    LE    DlC    l)'AIGUILLOiN 

Aussi  bien  tout  l'effort  du  parti  gouvernemental  dans  la  no- 
blesse consista-t-il  à  empêcher  qu'on  all;\t  aux  voix  sur  cette 
proposition,  à  qui  son  caractère  indéfinissable  assurait  une 
majorité  certaine.  11  y  réussit  les  7  et  8  février,  grâce  aux 
cHbrts  de  quelques  gentilshommes  bien  intentionnés,  MM.  de 
Saint-Pern,  de  Barrin,  du  Bois  de  la  Motte,  de  la  Ferron- 
nais,  de  Luker,  tous  du  nombre  de  ces  militaires  pour  lesquels 
le  bastion  n'avait  pas  assez  d'injures  et  de  dédain,  parce 
qu'ils  représentaient  à  ses  yeux  la  servilité  envers  le  despo- 
tisme et  trahissaient  les  intérêts  de  la  province.  Mais  le  10, 
après  la  séance  levée,  le  bastion,  resté  maître  du  terrain 
par  le  départ  de  M.  de  Luker  et  de  78  «  royalistes  »,  fit 
procéder  au  scrutin,  et  il  se  trouva  129  voix  [)our  l'avis  de  la 
commission,  et  même  66  autres  pour  le  refus  pur  et  simple 
du  secours  extraordinaire.  La  majorité  opposante  était  encore 
plus  forte  qu'on  ne  l'avait  supposé  dans  l'entourage  du  com- 
mandant. Celui-ci,  désolé  de  ces  échecs  réitérés,  ne  voyait  plus 
d'autre  moyen  de  salut  que  dans  les  plus  larges  concessions. 
Il  conseillait  le  retrait  de  l'arrêt  du  20  octobre,  des  lettres 
patentes  du  7  novembre,  et  le  retour  des  mandés.  On  obtien- 
drait par  là  le  vote  du  secours  extraordinaire,  et  on  s'occu- 
perait ultérieurement  de  la  réforme  de  l'assemblée,  principa- 
lement de  l'ordre  de  la  noblesse,  et  de  la  punition  des 
principaux  chefs  de  la  cabale  (*).  Le  fait  est  que  la  har- 
diesse inaccoutumée  des  démarches  auxquelles  la  noblesse  se 
laissait  de  plus  en  plus  entrainer  semblait  rendre  nécessaires 
bien  des  complaisances  dans  le  présent,  et  bien  des  châti- 
ments dans  l'avenir.  La  noblesse,  après  son  vote  du  10,  avait 
décidé  d'envoyer  au  roi  une  lettre  développant  ses  motifs. 
D'Aiguillon  ayant  refusé  de  la  faire  passer,  conformément  à 
ses  instructions  qui  lui  interdisaient  de  recevoir  aucune  lettre, 
mémoire  ou  représentation  jusqu'à  ce  que  les  Ltats  eussent 
obéi,  la  noblesse  arrêta  le  13  février,  démarche  inouïe,  d'écrire 

(')  Projet  de  réponse  royale,  ajouté  par  d'Aiguillon  à  sa  lettre  du  11  février,  H. 
359.  —  Il  ne  s'en  dissimulait  pas  la  faiblesse,  mais,  disait-il,  »  on  ne  peut  trop  payer 
»  la  paix  dans  les  circonstant-es  présentes,  et  je  crois  que  nous  Tauronspar  ce  moyen. 
>.  On  prendra  mieux  ses  mesures  dans  deux  ans,  et  l'autorité  du  roi  ne  sera  peut- 
<■  êtrepasalorsaussigénéralement  attaquée  qu'ellel'est  aujourd  hui  ».  Les  punitions 
qu'il  réclamait  étaient  de  renfermer  dans  des  châteaux  sept  ou  huit  des  gentils- 
hommes les  plus  compromis,  d'en  exiler  un  pareil  nombre,  et  d'ôter  leurs  pen- 
sions à  certains  officiers  réformés  qui  avaient  pris  part  aux  intrigues. 


HARDIESSE    CROISSANTE    DE    LA    NOHLESSE  295 

au  duc  de  Penthièvrc  et  au  Parlement  (alors  mandé  tout  entier 
en  cour)  pour  les  prier  liin  et  l'autre  de  remettre  sa  lettre  au 
roi.  L'esprit  de  sédition  faisait  chaque  jour  les  progrès  les 
plus  alarmants.  La  veille,  une  proposition  semblable  avait  été 
huée  par  M.  de  Kerguézec  lui-même. 

Cet  événement  eut  du  moins  ce  bon  résultat  de  faire  faire 
à  nombre  de  gentilshommes  de  sérieuses  réflexions;  beau- 
coup hésitaient  à  s'engager  plus  avant  dans  une  voie  aussi 
périlleuse;  d'autre  part  d'Aiguillon,  très  inquiet  mais  non 
encore  complètement  découragé,  persistait  à  rechercher  tous 
les  moyens  possibles  de  conciliation.  Le  14  février,  il  fit  som- 
mer la  noblesse  de  prendre  dans  les  vingt-quatre  heures, 
sous  peine  de  désobéissance,  une  délibération  finale  et  posi- 
tive sur  la  lettre  du  roi  du  2  février;  elle  répondit  en  priant 
de  nouveau  le  duc  de  faire  passer  sa  lettre,  promettant  de 
faire  le  fonds  demandé  si  Sa  Majesté  persistait  à  le  réclamer. 
D'Aiguillon  ne  crut  pas  devoir  repousser  cette  proposition  et 
prit  sur  lui  d'envoyer  la  lettre  de  la  noblesse  par  courrier 
extraordinaire.  «  La  conduite  que  j'ai  tenue,  écrit-il  en  même 
»  temps  (*),  est  faible  et  timide,  elle  serait  impardonnable  dans 
»  toute  autre  circonstance,  mais  j'ai  cru  nécessaire  d'empêcher 
»  le  nouveau  lien  que  les  Etats  voulaient  contracter  avec  le 
»  Parlement  et  je  n'aurais  pas  pu  y  parvenir  autrement;  j'es- 
»  père  que  le  roi  excusera  cette  faiblesse  en  faveur  du  motif 
»  qui  l'a  déterminée.  Personne  n'est  aussi  zélé  que  moi  pour  le 
»  maintien  de  son  autorité,  ni  plus  porté  à  la  soutenir  avec  la 
»  plusgrande  fermeté...  mais  je  vois  avec  la  plus  vive  douleur 
»  qu'elle  est  généralement  attaquée  dans  cette  province,  qu'on 
»  ne  parviendra  pas  à  la  rétablir,  à  moins  d'y  employer  avec 
))  suite  des  moyens  qui  ne  dépendent  pas  de  moi  et  qui  devien- 
1)  nent  de  jour  en  jour  plus  nécessaires  et  plus  difficiles...  » 

Excuses  superflues,  car  en  agissant  ainsi  d'Aiguillon  allait 
au-devant  des  désirs  du  ministère,  qui  ne  redoutait  rien  tant 
que  d'être  obligé  d'en  venir  à  des  mesures  de  rigueur  (').  Il 
s'empressa  de  faire  écrire  par  le  roi  une  lettre  adressée  non 
à  la  noblesse,  mais  au  duc  d'Aiguillon,  et  réitérant  l'ordre  de 

(')  Lettre  du  14  fév.  H.  359. 

(')  Sa  Majesté  sera  iiifiniment  satisfaite,  écrivait  Saint-Florentin  à  d'Aiguillon 
(17  fév.  H.  631),  si  vous  pouvez  parvenir  à  faire  terminer  l'assemblée  sans  que  l'on 
soit  obligé  d'en  venir  à  quelque  extrémité  fâcheuse. 


296  LA    BRETAG.NK    ET    LK    DLC    DAIGCILLON 

voter  le  secours  cxlraordinaire.  «  Mon  cousin,  disait  le  roi  ('), 
1)  j'avais  lieu  de  compter  que  l'excès  des  bontés  que  j'ai  bien 
»  voulu  témoigner  à  l'ordre  de  la  noblesse  aurait  été  suivi  de 
»  la  preuve  la  plus  prompte  de  sa  reconnaissance  et  de  sasou- 
»  mission;  je  n'ai  donc  pu  voir  sans  surprise  qu'il  se  soit  borné 
))  dans  sa  réponse  à  de  simples  protestations  de  ses  sentimcuts. 
»  Je  lui  en  marquerais  mon  mécontentement  si  je  n'avais  pbis 
»  d'égard  aux  assurances  que  vous  me  donnez  de  sa  résolution 
»  à  se  conformer  définitivement  à  mes  volontés,  et  à  la  vérita- 
»  ble  façon  de  penser  de  la  plus  saine  partie  de  cet  ordre, 
»  qu'aux  démarches  inconsidérées  de  quelques  esprits  inquiets 
»  qui  ont  entraîné  le  plus  grand  nombre,  malgré  la  voix  de 
»  mes  plus  lidèles  sujets;  ainsi  vous  déclarerez  à  cet  ordre  que 
»  je  veux  et  ordonne  que  sans  plus  de  retardement  il  ait  à  se 
»  concerter  avec  les  deux  autres  pour  consentir  à  leur  trésorier 
»  une  procuration  à  l'effet  d'emprunter  la  somme  de  700,000  1. 
»  pour  tenir  lieu  du  secours  extraordinaire  que  les  besoins 
))  pressants  et  indispensables  de  notre  Etat  nous  ont  obligé  de 
»  demander  à  nos  Etats  de  Bretagne.  »  La  noblesse  tint  parole; 
dès  que  cette  lettre  lui  eut  été  communiquée,  elle  adhéra  à 
l'avis  des  deux  autres  ordres;  le  23  février  cette  longue  odys- 
sée prit  fin  par  la  signature  de  la  procuration  autorisant  le 
trésorier  à  emprunter  700,000  1.  pour  fournir  h  Sa  ^lajesté 
le  secours  extraordinaire.  Grâce  aux  fausses  démarches  du 
gouvernement  et  à  la  ténacité  de  la  noblesse,  il  avait  fallu 
quatre  mois  de  débats  incessants  pour  parvenir  à  ce  résultat. 
En  renonçant  de  prime  abord  aux  sols  pour  livre  des  octrois, 
qu'en  fait  il  était  obligé  de  sacrifier,  en  ne  cabrant  pas  les 
Etats  par  son  arrêt  du  conseil  inconsidéré  du  20  octobre,  La- 
verdy  eût  épargné  à  d'Aiguillon  et  se  fût  épargné  à  lui-môme 
cette  épreuve  fatigante  et  rebutante. 

Tout,  cependant,  n'était  pas  encore  terminé.  Comme  si  la  fac- 
tion ennemie  s'était  juré  de  faire  expier  chèrement  à  l'admi- 
nistration cette  maigre  victoire,  elle  suscita  dès  le  lendemain 
une  équivoque  redoutable,  fort  bien  imaginée  pour  faire  renaî- 
tre, quand  on  le  voudrait,  la  difficulté  que  le  vote  du 23 février 
semblait  avoir  terminée.  Les  700,000  1.  concédées  compre- 
naient-elles les  sols  pour  livre  des  droits  des  fermes?  Evidem- 

(>)17fév.,11.359. 


ÉQUlVOQLli:    REDOUTABLE    SUSCITÉE    PAR    LE    BASTION  297 

ment  non  :  des  déclarations  des  commissaires  du  roi,  des 
tableaux  qu'ils  avaient  fait  circuler  dans  l'assemblée  et  où  le  dé- 
tail, article  par  article,  des  droits  représentés  par  les  700,000  1. 
était  indiqué,  il  résultait  clairement  que  l'abonnementne  com- 
prenait que  les  sols  pour  livre  des  devoirs,  des  droits  acquis  par 
la  province,  et  des  octrois  des  villes.  Pourquoi  d'ailleurs  aurait- 
on  demandé  aux  Etats  les  sols  pour  livre  des  droits  des  fermes, 
dont  le  principal  n'était  pas  soumis  à  leur  consentement  et  se 
percevait,  à  la  différence  des  octrois  des  villes,  comme  d'Ai- 
guillon n'avait  cessé  de  le  représenter,  au  profit  de  l'Etat  ? 
Mais  les  commissaires  du  roi,  en  invitant  les  Etats  à  voter 
l'abonnement,  avaient  dit  qu'il  était  destiné  à  tenir  lieu  en  Bre- 
tagne de  l'exécution  de  l'art.  7  de  la  déclaration  du  21  novem- 
bre 1763,  et  cet  art.  7  comprenait  tous  les  sols  pour  livre  ;  mais 
Laverdy  avait  eu  l'imprudence  d'écrire  à  d'Amilly  une  lettre 
fort  maladroite,  où  il  disait  (')  «  que  tout  ce  qui  était  compris 
»  dans  la  loi  avait  été  porté  par  les  commissaires  du  roi  aux 
»  Etats  et  faisait  actuellement  la  matière  de  leurs  délibérations, 
»  etque  Sa  Majesté  avait  déterminé  de  leur  faire  demander  leur 
»  consentement  sur  tous  les  objets  sans  exception;  »  mais  en 
fait,  depuis  l'arrêt  de  la  chambre  des  vacations,  la  levée  des 
sols  pour  livre  des  droits  des  fermes  avait  cessé,  les  préposés 
étant  sans  doute  dévoués  à  leur  devoir,  mais  jusqu'à  la  corde 
exclusivement,  et  ne  voulant  pas  s'exposer  à  être  traités  en 
concussionnaires  par  le  Parlement,  qui  n'entendait  pas  raille- 
rie quand  on  méconnaissait  l'autorité  de  ses  arrêts  :  et  tous 
les  efforts  soit  de  d'Aiguillon,  soit  du  contrôleur  général,  pour 
la  faire  reprendre  étaient  demeurés  inutiles.  11  n'en  fallait  pas 
tant  pour  suggérer  aux  esprits  turbulents  l'idée  de  soutenir, 
d'une  part,  que  le  consenteuient  des  Etats  était  nécessaire 
pour  la  levée  des  sols  pour  livre  des  droits  des  fermes,  d'autre 
part,  que  ce  consentement  avait  été  donné  et  que  ces  sols 
pour  livre  étaient  compris  dans  le  secours  extraordinaire. 
Comme  de  pareilles  théories  flattaient  les  préjugés  et  servaient 
les  intérêts  des  Etats,  il  n'existait  aucun  espoir,  une  fois  la 
question  soulevée,  si  mal  à  propos  que  ce  fût,  de  les  amener 
à  reconnaître  que  ni  Tune  ni  l'autre  de  ces  assertions  n'était 
fondée.  Aussi  fît- elle  une  chose  très  grave,  la  main  inconnue, 

(»)  Lettre  du  5  déc.  1764,  H.  357. 


298 


LA  «rktagm:  et  le  me.  i)  aigiillon 


(quelques-uns  ont  prétendu,  mais  sans  beaucoup  de  preuves, 
scinble-t-il,  qucc'étaitcelle  de  M.  de  Coniac),  qui  ajouta  en  in- 
terligne les  mots  et  autres  droits,  dans  le  libellé  de  la  délibé- 
ration du  23,  à  rénumération  des  droits  dont  les  sols  pour  livre 
étaient  compris  dans  le  secours  extraordinaire  :  et  I\l.  de  la 
Bédoyère  prépara-t-il  de  terribles  orages  quand,  s'autorisant 
de  cette  addition  frauduleuse,  il  soutint  devant  le  duc  d'Ai- 
guillon, à  la  lêle  d'une  dépu(ation,  que  les  sols  pour  livre 
des  droits  des  fermes  faisaient  partie  de  Tabonnemcnt  et 
que  ce  qui  en  avait  été  perçu  depuis  le  l"'"  juillet  jusqu'au 
consentement  des  Etats  devait  être  restitué.  D'Aiguillon 
vit  tout  de  suite  la  gravité  de  l'incident  ;  il  s'eftbrça  de  réparer 
le  mal  en  répétant  que  les  Etats  n'avaient  jamais  prétendu 
que  leur  consentement  fût  nécessaire  pour  la  levée  des  fer- 
mes du  roi,  qu'il  n'était  pas  admissible  que  le  roi  se  fût 
prêté  à  une  telle  lésion  de  ses  intérêts,  que  les  tableaux  dres- 
sés et  communiqués  par  lui  prouvaient  bien  que  les  sols  pour 
livre  des  droits  des  fermes  étaient  en  dehors  de  l'abonne- 
ment (');  mais  la  cabale  n'entendait  pas  se  rendre  si  facile- 
ment, et  abandonner  un  si  beau  prétexte  à  tracasseries.  Quand 
il  s'agit  de  faire  registre  de  ce  qui  s'était  passé  dans  l'entre- 
tien de  M.  de  la  Bédoyère  et  de  ses  co-députés  avec  les  com- 
missaires du  roi,  et  de  transcrire  par  conséquent  les  explica- 
tions de  d'Aiguillon  qui  détruisaient  nettement  l'équivoque, 
la  noblesse  épilogua,  ergota,  et  finalement  exigea  de  son  pré- 
sident qu'il  ne  signât  qu'avec  des  protestations  et  des  réser- 
ves; les  présidents  du  clergé  et  du  tiers  voulurent  k  leur  tour 
faire  toute  réserve  relativement  aux  réserves  de  la  noblesse; 
trois  jours  de  discussions  tumultueuses  s'en  suivirent,  au  bout 
desquels  on  tomba  d'accord  pour  rayer  du  registre  tout  ce 
qui  avait  rapport  à  la  députation  et  aux  représentations  de 
M.  de  la  Bédoyère,  et  aux  réponses  qu'elles  avaient  reçues; 
de  sorte  qu'il  ne  resta  aucune  trace  ni  de  la  difficulté  soule- 
vée, ni  des  explications  auxquelles  elle  avait  donné  lieu.  Néan- 

(')  H.  631.  Les  700,000  1.  se  décomposaient  ainsi  : 

1°  Sols  pour  livre  des  devoirs 400,000 

2»  Des  droits  de  courtiers  jaugeurs .30,000 

3°  Des  droits  de  domaine,  contrôle,  elc  .  .  .  120,000 

4"  Des  octrois  des  villes 150,000 

Total 700,000 


INCIDENTS    DIVERS  299 

moins  le  mal  était  fait  :  il  dépendait  maintenant  de  quelques 
têtes  exaltées  ou  de  quelques  esprits  difficultueux  de  faire 
surgir,  quand  ils  le  voudraient,  une  contestation  où  le  con- 
cours de  beaucoup  de  gens  de  mauvaise  foi,  et  même  d'une 
foule  de  gens  de  bonne  foi,  car  les  Bretons  n'examinaient 
jamais  quand  il  était  question  de  leurs  privilèges  et  suivaient 
aveuglément  quiconque  prenait  pour  mot  d'ordre  le  grand 
mot  de  liberté,  leur  était  d'avance  assuré  ('), 

Ayant  ainsi  préparé  ses  armes  pour  les  luttes  futures,  l'op- 
position ne  s'occupa  plus  qu'à  rendre  aussi  laborieuse  que 
possible  la  fin  de  la  session  où  mainte  affaire  délicate,  notam- 
ment le  vote  des  fonds  pour  les  grands  chemins  et  l'adjudica- 
tion des  fermes,  était  encore  à  traiter.  Toujours  désireux  de 
retarder  le  plus  possible,  le  bastion  réussit  à  faire  traîner 
pendant  un  mois  encore  la  conclusion  de  ces  deux  affaires 
essentielles.  A  chaque  instant  il  faisait  surgir  quelque  inci- 
dent propre  à  faire  perdre  du  temps  et  à  exciter  les  esprits; 
il  faisait  passer  une  journée  entière  en  futiles  discussions  sur 
un  article  de  la  Gazette  de  Lcyde  dont  les  gentilshommes 
affectaient  une  vive  indignation,  parce  qu'il  y  était  dit  que  la 
noblesse  de  Bretagne  proposait  des  motions  dont  le  seul  but 
était  de  ne  pas  obéir  au  roi;  il  faisait  décider  à  ce  propos  l'en- 
voi d'un   mémoire  justificatif  de  la  conduite  de  la  noblesse 


(')  Anecdotes  des  Etals,  H.  631.  — La  lettre  de  d'Aiguillon  du  2  mars  1765  raconte 
les  faits  d'une  façon  un  peu  différente,  mais  le  fond  est  toujours  le  même.  Ce  ne 
seraient  pas  les  mots  et  autres  droits  qui  auraient  été  rajoutés,  mais  les  mots  «  sur 
les  octrois  des  villes  <>  qui  auraient  été  raturés  sur  le  texte  de  la  délibération  par 
laquelle  les  Etats  demandaient  restitution  du  produit  des  sols  pour  livre  de  juillet 
à  octobre  1764.  Le  résultat  était  identique.  —  Il  y  avait  en  Bretagne  une  telle  téna- 
cité quand  il  s'agissait  des  privilèges  vrais  ou  prétendus  de  la  province,  et  une 
telle  répugnance  à  avouer  qu'on  avait  pu  se  tromper  en  les  portant  trop  loin, 
qu'une  fois  cette  question  soulevée,  on  persista  avec  obstination  à  soutenir  la  thèse 
de  la  nécessité  du  consentement  national  pour  la  levée  des  droits  de  traite.  Le 
bailliage  d'Aiguillon  lui-même  se  montra  à  cet  égard  aussi  intraitable  que  le  vrai 
Parlement. —  Lorsqu'une  déclaration  du  8  jansicr  1767  prorogea  divers  droits  de  la 
ferme  générale  et  les  fameux  sols  pour  livre,  le  pseudo-Parlement  ne  l'enregistra 
qu'après  neuf  mois  de  retard,  et  il  eut  soin  de  mettre  dans  son  arrêt  d'enregistre- 
ment des  clauses  faisant  expresses  réserves  du  droit  des  Etats  d'y  donner  leur  con- 
sentement. Le  ministère  songea  à  casser  cet  arrêt;  mais  il  recula  devant  la  pers- 
pective d'un  conflit  qui  aurait  été  plus  fâcheux  encore  avec  le  nouveau  Parlement 
qu'avec  l'ancien;  et  il  se  contenta  d'un  palliatif  fort  insuffisant,  une  letlre  du  pre- 
mier président,  au  nom  de  sa  compagnie,  oii  était  reconnu  le  droit  pour  Sa  Majesté 
de  diminuer  ou  augmenter  à  sa  guise  les  droits  sur  les  denrées  et  marchandises. 
Le  contraire  n'en  restait  pas  moins  consigné  sur  les  registres. 


300  LA    liniiTAGNE    ET    LK    DUC    d'aIGUILLON 

pendant  la  tenue  et  ce  nicmoirc  était  rempli  d'attaques  violen- 
tes contre  le  clergé  et  le  tiers;  comme  d'Aiguillon  se  refusait 
à  l'envoyer  sans  le  leur  avoir  préalablement  communiqué,  on 
parlait  de  lui  demander  raison  de  ses  procédés  désobligeants 
envers  la  noblesse  et  de  la  partialité  qu'en  toute  occasion  il 
montrait  pour  les  autres  ordres.  Ces  contestations  étaient 
absurdes;  mais  elles  avaient  l'avantage  de  surexciter  les  pas- 
sions et  celles-ci  étaient  en  effet  violemment  déchaînées  lors- 
qu'il s'agit  de  délibérer  sur  le  fonds  des  grands  chemins. 

On  se  rappelle  que  dès  le  début  de  la  session  d'Aiguillon 
avait  fait  faire  par  la  commission  des  grands  chemins  une 
vaste  enquête  sur  cette  partie  si  attaquée  de  son  administra- 
tion. Il  en  attendait  une  éclatante  justification  et  cet  espoir 
fut  réalisé  :  les  lettres  qui  furent  adressées  à  la  commission, 
par  tout  ce  qu'il  y  avait  de  plus  considérable  et  de  plus  honoré 
dans  la  province,  furent  unanimes  à  faire  l'éloge  du  comman- 
dant, et  si  quelques-unes  relevèrent  certains  abus,  c'étaient 
des  torts  imputables  à  la  négligence  ou  à  la  partialité  de 
quelques  fonctionnaires  subalternes,  et  que  le  duc  avait  pré- 
cisément montré  beaucoup  de  vigilance  pour  réprimer  dès 
qu'il  en  avait  eu  connaissance;  quoi  qu'en  aient  dit  les  libelles 
hostiles,  il  est  impossible  d'admettre  que  tous  ces  correspon- 
nants  aient  été  des  témoins  intéressés,  ou  complaisants,  ou 
terrorisés  :  c'étaient  des  maires,  des  recteurs  de  paroisses, 
des  membres  du  Parlement,  des  gentilshommes  surtout, 
dont  l'indépendance  et  la  sincérité  ne  sauraient  être  légiti- 
mement suspectées.  Il  n'est  que  trop  vrai  qu'il  y  avait  en 
Bretagne  de  faux  témoins  :  la  suite  de  cette  histoire  en  fournira 
maint  exemple.  Mais  rien  ne  donne  le  droit  d'insinuer  qu'il 
ne  s'y  trouvait  que  de  faux  témoins,  et  c'est  cependant  à  cette 
conclusion  calomnieuse  que  l'excès  de  la  passion  tendrait  à 
entraîner  les  ennemis  de  d'Aiguillon  dans  leur  acharnement 
à  incriminer  les  auteurs  de  dépositions  qui  les  gênent  (').  Il 
appartient  à  l'histoire  impartiale  de  prendre  la  défense  de  la 
province  contre  ces  prétendus  patriotes.  Dans  l'impossibilité 
de  transcrire  cette  correspondance  dont  la  copie  ne  remplit 
pas  moins  de  200  pages  dans  deux  liasses  conservées  aux 
Archives  nationales  (-),  donnons  au  moins  une  idée,  par  quel- 

(')  Cf.  Réponse  des  Etats  au  Mémoire  de  Linguet. 

(')  II.  538  et  5i0.  On  peut  voir  par  là  à  quel  point  est  contraire  à  la  vérité  l'as- 


ENQUÊTE    SUR    l'aDMINISTRATION    DES    GRANDS    CHEMINS  301 

quelques  citations  prises  absolument  au  hasard,  tle  ces  témoi- 
gnages écrasants  : 

Rozy,  maire  de  Redon,  écrit  le  20  novembre  1764  (')  : 
«  Les  seules  plaintes  qui  soient  parvenues  à  ma  connaissance 
»  ont  toujours  été  portées  contre  les  syndics,  députés  et  prin- 
»  cipaux  habitants,  en  ce  que  ceux  qui  font  la  répartition  des 
»  tâches  placent  celles  de  leurs  parents  et  amis  dans  des  par- 
»  ties  de  routes  où  il  n'y  a  presque  rien  à  faire...  mais  quel 
»  moyen  de  remédier  à  ces  abus  inséparables  de  toute  répar- 
»  tition,  où  la  faveur  a  toujours  quelque  part  ?  Je  dois  au  reste 
»  ajouter  que  ceux  qui  se  sont  plaints  en  pareil  cas  à  M.  le  duc 
»  d'Aiguillon  ont  eu  justice  ». 

De  la  Guerche  »n  écrit  :  «  Non  seulement  il  ne  m'est  parvenu 
»  aucune  plainte  sur  les  grands  chemins  que  d'Aiguillon  a 
»  bien  voulu  confier  à  mes  soins,  mais  au  contraire  les  cor- 
»  voyeurs  se  louent  de  la  façon  avec  laquelle  ils  sont  gouver- 
»  nés.  » 

Le  recteur  de  Plélan  :  «  J'ai  connaissance  de  quelques  par- 
»  ticuliers  qui  ont  porté  des  plaintes  sur  certains  dommages. 
»  je  suis  témoin  qu'on  leur  a  rendu  la  justice  qu'ils  récla- 
»  m  aient.  » 

Delà  paroisse  de  Saint-Ouen  de  la  Rouairie  (route  de  Rennes 
à  Avranches)  :  «  Personne  n'a  de  plainte  à  porter  contre  l'ad- 
»  ministration  présente,  si  ce  n'est  qu'il  me  paraîtrait  conve- 
»  nable  de  ne  pas  laisser  à  l'avenir  les  ingénieurs  maîtres  d'en- 
))  voyer  des  garnisons  dans  les  paroisses,  n'étant  pas  toujours 
»  assuré  d'avoir  dans  mon  département  le  sieur  Cailleau  qui 
»  a  bien  voulu  jusqu'à  présent  me  laisser  le  maître  de  la  puni- 
»  tion  lorsqu'ellea  été  nécessaire...  J'ai  toujours  trouvé  M.  d'Ai- 
»  guillon  disposé  à  soulager  les  corvoyeurs  et  h  leur  procurer 
»  toute  espèce  d'encouragement.  » 

M.  de  la  ]\Iotte  de  Lesnage,  h  propos  des  routes  des  environs 
d'Antrain  :  «  Souvent  j'ai  pris  sur  moi  d'accorder  aux  cor- 
»  voyeurs  des  suspensions  de  travaux  suivant  leur  besoin  :  j'ai 
»  sollicité  le  commandant  d'accorder  des  gratifications  aux  pa- 


sertion  de  M.  de  la  Chalolais  (4™e  Mémoire)  qui  soutient  qu'on  ne  fit  aucune  enquête 
pour  savoir  si  les  plaintes  étaient  fondées,  et  que  tout  fut  étouffé  par  autorité, 
(•j  Ce  maire  avait  été  emprisonné  en  1762  (H.  639)  par  ordre  de  d'Aiguillon,  sur 
le  soupçon  de  certaines  malversations  commises  dans  les  travaux  publics  de  sa 
communauté.  Son  témoignage  favorable  n'en  a  que  plus  de  poids. 


'M)'2  L\    HHI.TAGNH    KT    LK    DUC    d'aIGIJILLON 

))  roisses  qui  se  trouvaient  avoir  dans  leurs  tâches  des  travaux 
»  pénibles  cl  des  monticules  escarpés  :  je  rends  hommage  à  la 
»  vérité  en  vous  disant  que  j'ai  toujours  trouvé  d'Aiguillon  dis- 
»  posé  à  accorder  des  grâces  et  un  soulagement  réel  aux  cor- 
»  voyeurs,  qui,  dans  mon  département,  n'ont  certainement,  ni 
»  eux,  ni  personne,  aucune  plainte  fondée  à  porter...  Tant  que 
»  ces  travaux  ne  pourront  être  faits  à  prix  d'argent  et  qu'on 
»  sera  forcé  de  les  continuer  par  corvée,  on  ne  peut  mieux  faire 
))  que  de  continuer  l'administration  actuelle,  à  la  condition  néan- 
»  moins  qu'il  sera  ordonné  qu'à  l'avenir  les  ingénieurs  ou  pré- 
»  posés  ne  pourront  envoyer  de  garnison  ou  maréchaussée  dans 
»  les  paroisses  ou  chez  les  corvoyeurs  qu'avec  l'avis  oupermis- 
))  sion  par  écrit  des  gentilshommes  qui  sont  chargés  de  l'ins- 
»  pection  des  routes,  lesquels  connaissent  par  eux-mêmes  le 
»  besoin  de  punir  quand  il  le  faut  et  en  même  temps  ont  un 
»  intérêt  immédiat  de  ménager  les  corvoyeurs,  qui  sont  pour  la 
»  plupart  nos  vassaux  ou  gens  qui  nous  appartiennent.  » 

Picquet  de  Melesse,  prévôt  de  la  maréchaussée,  écrit  : 
«  Lorsque  M.  le  duc  d'Aiguillon  me  pria  de  veiller  sur  les 
))  travaux  d'une  partie  du  grand  chemin  de  Rennes  à  Chàteau- 
»  briant,  mon  premier  soin  fut  d'instruire  les  syndics  et  cor- 
»  voyeurs  des  cinq  paroisses  occupées  sur  cette  partie  de  route 
»  quej'étais  autorisé  h  recevoir  leurs  plaintes  et  que  je  pouvais 
»  les  assurer  que  l'on  y  aurait  égard  lorsqu'elles  seraient  fon- 
»  dées  :il  ne  m'en  a  été  remis  aucune  et  je  n'ai  remarqué  aucun 
))  abus  de  la  part  des  ingénieurs.  » 

Le  correspondant  de  Locminé  (')  cite  ce  fait,  que  d'Aiguillon 
a  en  sa  présence  payé  de  son  propre  argent  des  ouvriers  pour 
faire  sur  la  route  de  Josselin  la  tâche  d'un  corvoyeur  mutin, 
et  par  là  lui  éviter  garnison.  11  loue  le  duc  d'avoir  chargé  des 
gentilshommes  de  la  surveillance  des  travaux  des  chemins, 
et  de  leur  avoir  laissé  le  soin  de  changer  le  temps  des  travaux 
suivant  la  commodité  de  chaque  canton. 

A  Quimperlé,  on  témoigne  hautement  sa  satisfaction  de 
l'ouverture  des  routes;  à  Brest,  fermiers  et  propriétaires  font 
également  l'éloge  de  l'administration,  et  Bergevin,  procureur 
du  roi  près  le  corps  de  ville  de  Brest,  cite  un  exemple  per- 
sonnel de  l'avantage  considérable   que   la  contrée  a  tiré  de 

(>)  Morbilian. 


ENQUÊTE    SLR    l'aDMINISTRATION    DES    GRANDS    CHEMINS  303 

ramélioration  de  la  viciiialité  (').  Morlaix  n'a  qu'un  regret, 
c'est  qu'on  ait  tant  attendu.  «  II  n'y  a  point,  déclare  le  cor- 
»  respondant,  d'habitants  des  bourgs  et  des  bourgades  qui  ne 
»  désirent  avoir  de  grands  chemins  ;  il  y  en  a  même  quelques- 
»  uns  qui  ont  demandé  permission  de  les  faire  »  C^). 

Dans  la  région  de  Lannion,  Tréguier,  Guingamp,  Saint- 
Brieuc,  les  approbations  prennent  souvent  un  caractère  enthou- 
siaste, soit  que  ce  pays  ait  été  jusqu'alors  particulièrement 
déshérité,  soit  que  d'Aiguillon,  propriétaire  des  terres  de 
Plélo  et  de  Pordic,  s'y  soit  spécialement  intéressé. 

«  J'ai  vu  moi-même,  écrit  le  capitaine  aide-major  du  batail- 
»  Ion  de  garde-côtes  de  Tréguier,  le  duc  d'Aiguillon  parcourir 
))  les  routes  de  nos  quartiers  plusieurs  fois,  écouter  les  plaintes 
»  du  moindre  paysan  et  leur  rendre  justice  sur-le-champ;  il  ne 
»  nous  reste  qu'à  correspondre  à  son  zèle,  d'autant  plus  avan- 
»  tageux  à  notre  province  que  le  paysan  même  semble  oublier 
))  les  travaux  immenses  qu'il  a  été  obligé  de  faire,  en  voyant 
»  l'utilité  d'un  si  grand  ouvrage  ». 

M.  de  la  Lande-Calan  écrit  de  Saint-Brieuc  :  «  Jusqu'à 
»  présent,  je  n'ai  eu  aucune  plainte  et  je  ne  crois  pas  qu'il  m'en 
»  vienne,  ne  connaissant  personne  qui  soit  dans  le  cas  de  se 
»  plaindre,  même  les  corvoyeurs,  auxquels  on  a  rendu  la  cor- 
»  vée  le  moins  à  charge  qu'il  a  été  possible,  en  ne  les  y  occu- 
»  pant  que  dans  les  temps  les  moins  utiles  au  labourage;  à 
»  l'égard  des  abus,  il  s'en  est  commis,  et  même  des  vexations, 
»  par  les  différents  préposés  à  la  confection  des  routes  ;  mais 
»  aussitôt  que  je  les  ai  fait  connaître  au  duc  d'Aiguillon,  il  y  a 
»  sur-le-champ  remédié  et  ceux-là  ne  subsistent  plus  :  il  en 
»  reste  néanmoins  encore  auxquels  il  n'y  a  que  les  Etats  et 
»  vous  qui  puissiez  remédier...  » 

Le  recteur  de  Ploëzal,  près  Pontrieux  :  «  Nous  devons  une 
))  éternelle  reconnaissance  à  M.  le  duc  d'Aiguillon  pour  les 
»  peines  et  les  soins  qu'il  s'est  donnés  afin  de  procurer  à  la 

(1)  Trois  métairies  qu'il  possédait  étaient  louées  chacune  132  1.  ;  toutes  trois  ont 
eu  des  terres  expropriées  pour  la  construction  des  routes.  Cependant  il  les  a  louées 
par  la  suite  150  1.,  plus  300  1.  de  «  gants  »  et  il  a  dû  ainsi  aux  travaux  publics  une 
augmentation  de  revenu  annuel  d'environ  154  1. 

(^}  Ce  fait  semblerait  corroborer  ce  que  dit,  dans  un  mémoire  de  1774,  M.  du  Clos- 
neuf  de  Ilelloco  (de  Nantes)  (H.  645),  à  savoir  que  de  nombreuses  requêtes  pour 
ouverture  de  routes  étaient  déjà  déposées,  mais  qu'on  les  fit  prestement  retirer, 
lorsqu'en  1764  le  Parlement  partit  en  guerre  contre  les  grands  chemins. 


304  LA    RRliTAG.NK    KT    LIÎ    DUC    d'aIGUILLON 

»  pioviiice  des  routes  sûres  et  commodes  ;  sa  bonté  l'a  fait  des- 
»  cendre  dans  le  plus  grand  détail  pour  allier  les  travaux  de  la 
»  campagne  à  la  corvée  et  il  a  si  bien  réussi  que  le  peuple  qui 
»  criait  d'abord  s'étonne  aujourd'hui  de  la  prompte  exécution 
»  d'un  projet  qui  lui  paraissait  d'abord  impossible  ;  il  sent  tout 
)»  l'avantage  des  grandes  routes  et,  malgré  qu'il  lui  en  coûte, 
»  il  se  livre  facilement  à  la  réparation  de  celles  qui  peuvent  lui 
»  être  de  quelque  utilité.  » 

Citons  enfin,  à  cause  de  son  importance  spéciale,  le  témoi- 
gnage de  Le  Brig-ant,  de  Pontrieux,  qui  pouvait  avoir  contre 
d'Aiguillon  quelques  ressentiments  personnels,  et  qui  était 
par  situation  tout  inféodé  au  parti  parlementaire  (')  :  «  Quoi- 
»  que  je  sois  peut-être  le  seul  particulier  de  la  province  qui 
»  aurait  le  droit  de  souhaiter  que  d'Aiguillon  n'y  fût  jamais 
»  venu,  il  n'en  est  cependant  aucun  qui  sente  plus  vivement  le 
»  bien  qu'il  y  a  fait  et  la  reconnaissance  que  la  province  devra 
»  dans  tous  les  temps  à  ses  sages  directions  concernant  les 
»  grands  chemins.  S'il  y  a  eu  quelques  murmures  dans  les 
»  premières  années,  parce  que  le  laboureur  n'apercevait  pas 
»  l'équité  de  la  direction  et  l'avantage  qui  lui  en  résulterait,  il 
»  est  actuellement  déprévenu  et  il  s'y  livre  d'autant  plus  gaie- 
»  ment  qu'il  a  éprouvé  qu'il  travaillait  pour  lui  ;  ainsi,  loin  de 
»  lui  trouver  aucune  répugnance,  il  y  a  quatre  paroisses  limi- 
»  trophes  de  notre  diocèse  et  de  celui  de  Tréguier  qui  seraient 


(')  Ce  Le  Brigant  était,  croyons-nous,  le  même  qui  s'était  attiré  en  1760  une 
assez  désagréable  aventure.  Avocat  et  procureur  fiscal  à  Pontrieux  et  imbu  contre 
le  militaire  de  ces  sentiments  hostiles,  fort  répandus  parmi  les  gens  de  robe,  dont 
l'expression  se  retrouve  dans  plus  d'un  passage  des  Mémoires  de  M.  de  la  Clialo- 
tais,  il  avait  écrit  le  2  juin  1760  une  lettre  de  plaintes  contre  M.  de  Grossolles, 
commandant  dans  le  diocèse  de  Tréguier;  entre  autres  faits  allégués  était  celui-ci, 
qu'un  lieutenant  de  IVoyal-Berry  ayant  fait  une  chute  en  montant  un  cheval  de 
campagne,  le  paysan  à  qui  ce  cheval  appartenait  avait  été  forcé  de  donner  un  écu 
de  6  1.  D'Aiguillon  fut  chargé  de  tirer  l'affaire  à  clair,  et  peu  après  Le  Brigant 
rétablissait  dans  une  autre  lettre  la  vérité  des  faits  :  c'était  un  procureur  de  Pon- 
trieux qui,  ayant  connu  l'aventure,  avait  imaginé  d'intimider  ce  paysan,  de  lui 
faire  craindre  une  peine  rigoureuse  et  lui  avait  demandé  une  forte  somme  pour 
accommoder  son  affaire;  ce  malheureux  n'avait  pu  fournir  qu'un  écu  de  6  1.  que 
le  procureur  avait  gardé,  àl'insude  roflicier  qui  s'indigna  vivement  de  cette  escro- 
querie quand  plus  tard  il  en  eut  connaissance.  «  Je  reconnais  de  plus,  ajoutait  Le 
>'  Brigant,  que  c'est  par  une  crainte  mal  fondée  et  sur  des  bruits  piiLlics  qui 
"  n'avaient  aucun  fondement  que  j'ai  parlé  et  fait  mention  des  prétendues  mena- 
»  ces  de  M.  le  chevalier  de  Grossolles  ».  Le  Brigant  fut  enfermé  pour  quelque 
temps  aux  Sept  lies  (11.  640*}. 


ENQUÊTE    SUR    l'aDMINISTRATION    DES    GRANDS    CHEMINS  305 

»  prêtes  à  ofl'rir  leurs  bras  et  leurs  voitures  pour  contribuera 
»  un  pont...  ». 

Quelques  critiques,  quelques  desiderata  trouvent  place, 
naturellement,  au  milieu  de  ce  concert  d'éloges;  on  se  plaint 
que  l'exemption  accordée  aux  veuves  tourne  à  la  surcharge 
des  autres  habitants,  que  les  corvoyeurs  n'aient  pas  de  masses 
pour  casser  les  pierres  selon  les  prescriptions  de  l'ordon- 
nance, que  les  charretiers  ruinent  les  routes  en  les  faisant 
parcourir  par  des  charrettes  à  deux  roues  trop  pesamment 
chargées,  que  des  paroisses  aient  été  convoquées  à  une  dis- 
tance plus  grande  que  celle  fixée  par  les  ordonnances,  etc.; 
quelques  correspondants  (*)  se  plaignent  que  leurs  paroisses 
aient  eu  plus  de  tâche  à  faire  que  ne  le  comportait  leur  rôle  de 
capitation,  que  les  exécutions  militaires  par  la  maréchaussée 
se  fassent  avec  trop  de  rigueur.  Au  total,  sur  1C7  lettres 
écrites  à  la  commission,  31  seulement  font  prédominer  le 
blâme  sur  l'éloge.  En  y  joignant  les  quelques  requêtes  que 
l'on  put  inspirer  à  certaines  paroisses  f)  de  présenter  à  la 


(*)  De  la  Belinaye,  de  Fougères;  Duteil  Séré,  de  Vilré,  etc.,  etc. 

(2)  Notamment  celles  de  Bruc,  de  Maure,  dont  M.  de  Bégasson  était  seigneur  et 
où  l'on  relevait  triomphalement  une  tâche  de  4,860  toises  de  chemin,  alors  que  la 
capitation  ne  s'élevait  qu'à  2,226  1.;  de  Pipriac,  de  Guipry,  de  Guichen,  toutes  dans 
rille-et-Vilaine,  la  plupart  à  peu  de  distance  de  Rennes  et  du  Parlement;  de  Car- 
quefou,  de  Derval  (Loire-Inférieure),  à  peu  de  distance  du  pays  de  M.  de  la  Gas- 
cherie,  etc  ,  etc.  Les  Etals,  constatant  que  les  faits  allégués  dans  ces  requêtes 
étaient  contredits  par  les  rapports  des  ingénieurs,  les  renvoyèrent  aux  membres  de 
la  commission  dans  les  diocèses  intéressés  pour  en  examiner  la  vérité.  Or,  les  véri- 
fications des  commissaires  intermédiaires,  en  1765  et  1766,  furent,  s'il  se  peut,  en- 
core plus  désastreuses  pour  les  plaignants  que  les  rapports  émanés  des  correspon- 
dants des  Etats.  Il  fut  constaté,  par  exemple  (11  juin  1766,  Arch.  Ille-et-Vii.  G. 
fonds  non  encore  classé),  que  la  paroisse  de  Maure  n'avait  pas  eu  à  empierrer 
4,860  toises,  comme  elle  le  prétendait,  mais  3,653,  avec  une  hauteur  réduite,  si 
bien  que  la  quantité  de  matériaux  fournis  était  restée  inférieure  à  celle  qu'on  eût 
été  en  droit,  d'après  le  règlement,  d'exiger  pour  un  empierrement  de  2,226  toises. 
Partout  des  chiffres  inexacts,  des  confusions  volontairement  faites  entre  la  tâche 
d'entreprise  et  celle  de  construction,  des  allégations  dénuées  de  preuves  sur  de 
prétendus  abus  des  garnisaires,  etc.,  etc.,  étaient  ce  qui  donnait  aux  plaintes  une 
apparence  de  consistance.  La  paroisse  de  Parce,  qui  se  plaignait  d'avoir  été  as- 
sujettie à  1,390  toises  d'entretien,  plus  à  610  d'empierrement,  était  obligée  de 
reconnaître, dès  le  commencement  des  vérifications,  qu'il  s'agissait  de  1,390  toises 
de  lâche  d'entretien,  du  nombre  desquelles  610  formaient  la  tâche  d'empierre- 
ment. La  requête  de  la  paroisse  de  Combourgtillé  était  l'œuvre  d'un  procureur, 
anciennement  député  de  cette  paroisse,  destitué  et  mis  en  prison  par  ordre  de 
l'intendant,  qui,  sur  le  refus  du  syndic  et  du  recteur  de  la  signer,  l'avait  signée 
lui-même  du  nom  du  syndic.  Celle  de  Landéan,qui  se  plaignait  d'un  travail  supplé- 

d'Aiguili.on.  20 


306  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

commission,  on  a  le  total  de  tout  ce  que  les  efforts  des  enne- 
mis de  d'Aiguillon  purent  réunir  à  la  charge  de  l'adminis- 
tration :  bien  peu  de  chose,  comme  le  remarque  justement 
Linguet,  eu  égard  à  la  propagande  acharnée  des  anti-chemi- 
nistes.  Presque  toutes  ces  plaintes  roulent  sur  une  prétendue 
disproportion  entre  la  tâche  de  corvée  et  le  rôle  de  capita- 
tion;  mais  elles  négligent  de  distinguer  entre  la  tâche  d'em- 
pierrement, qui  devait  être  proportionnelle  à  la  capitation, 
et  celle  d'entretien,  qui  en  était  distincte;  elles  ne  s'expli- 
quent pas  sur  les  suppléments  de  tâche  dont  certaines  parois- 
ses s'étaient  volontairement  chargées  contre  salaire  et  parfois 
même  peut-être  sans  salaire;  elles  oublient  systématiquement 
qu'en  pareille  matière  c'est  plutôt  l'esprit  que  la  lettre  de  la 
loi  qu'il  convient  de  suivre;  que  telle  toise  de  chemin  présente 
de  grandes  difficultés  à  construire  et  telle  autre  presque  au- 
cune; que  les  cotes  de  capitation  se  fractionnent  à  l'infini  en 
sous  et  en  deniers,  mais  que  la  nature  ne  se  prête  pas  à  des 
divisions  si  minutieuses -et  si  exactes;  que  la  règle  d'une  toise 
par  livre  de  capitation  a  d'ailleurs  été  établie  pour  des  routes 
de  cinquante-deux  pieds  de  large  et  qu'il  semble  légitime 
d'augmenter  proportionnellement  cette  longueur  quand  il 
s'agit  de  routes  réduites  à  une  largeur  de  quarante-deux 
pieds  (').  En  définitive,  un  seul  fait  un  peu  grave  put  être 
relevé  à  la  charge  de  l'administration,  et  encore  était-il  évi- 
dent qu'il  inculpait  non  la  direction  supérieure,  mais  quelque 
subalterne  négligent:  uncorvoyeurde  Pipriac(Ille-et-Vilaine), 
mis  en  prison  pour  non  paiement  de  frais  de  garnison,  y  était 
resté  24  heures  sans  qu'il  fût  pourvu  à  sa  subsistance. 

Le  rapport  de  la  commission  des  grands  chemins  ne  fut 
que  le  résumé  des  faits  révélés  par  cette  enquête.  Tous  ceux 
que  la  passion  n'aveuglait  pas  furent  unanimes  à  rendre 
hommage  à  la  grandeur  du  service  rendu,  et  à  reconnaître 
qu'il  restait  peu  de  chose  à  faire  pour  porter  cette  admi- 
nistration à   la  perfection.   Soucieux  de  réaliser  ces  quel- 

mentaire,  omettait  avec  soin  de  dire  qu'elle  avait  été  indemnisée  pour  ce  travail. 
Il  est  extrêmement  rare  que  les  plaintes  des  paroisses  soient  reconnues  bien 
fondées.  En  1769,  les  vérifications  des  plaintes  portées  aux  Etats  aboutiront  au 
même  résultat. 

(*)  Lettre  d'un  des  membres  de  la  commission  des  grands  cbemins  à  M.  deMonc... 
(Arch.  d'Ille-ct-Vil.,  C.  1773).  C'est  une  brochure  apologétique  de  l'administration 
des  grands  chemins,  écrite  par  M.  de  la  Noue. 


REFUS    DU    FONDS    POUR    LES    GRANDS    CHEMINS  307 

qiies  améliorations,  le  tiers  adopta  un  avis  en  forme  de 
mémoire,  qui  n'est  rien  moins  qu'un  traité  complet  sur  la 
matière  (').  Après  avoir  constaté  les  heureux  résultats  pour 
la  province  du  développement  des  routes,  le  tiers  établit  qu'il 
n'a  pas  été  stipulé  par  le  règlement  de  1757  et  qu'il  n'est  pas 
possible  que  la  tâche  d'entretien  soit  limitée  h  une  toise  par 
livre  de  capitation  :  que  la  règle  de  la  toise  par  livre  de  capi- 
tation  doit  s'entendre  de  l'empierrement,  et  non  de  l'aplanis- 
sement;  que  les  plaintes  proférées  à  ce  sujet  sont  donc  mal 
fondées.  Il  émet  d'ailleurs  le  vœu  que  pour  détruire  chez  les 
paysans  cette  idée  fausse,  la  tâche  de  chaque  paroisse  soit 
indiquée  par  deux  poteaux,  l'un  à  la  limite  de  la  tâche  d'em- 
pierrement, l'autre  à  la  limite  de  la  tâche  d'entretien;  il 
souhaite  également  qu'il  soit  fait  à  l'avenir  par  les  Etats  des 
fonds  suffisants  pour  que  les  paroisses  puissent  être  dispen- 
sées de  ce  supplément  de  tâche  d'aplanissement.  Il  demande 
enfin  qu'il  soit  fourni  aux  corvoyeurs  des  masses  en  fer  pour 
casser  les  pierres,  que  les  ingénieurs  ne  puissent  changer  les 
tâches  des  paroisses  sans  l'avis  de  la  commission  intermé- 
diaire :  qu'il  leur  soit  recommandé  de  ménager  beaucoup  les 
corvoyeurs  aux  approches  des  récoltes,  de  suspendre  même 
la  corvée  en  cas  de  travaux  urgents,  comme  d'Aiguillon  y  a 
souvent  consenti  en  pareil  cas  ;  qu'on  use  avec  modération  des 
garnisons,  qu'il  est  d'ailleurs  impossible  de  supprimer;  qu'on 
veille  à  ce  que  les  charretiers  aient  des  voitures  à  quatre  roues, 
pour  empêcher  la  dégradation  des  chemins,  etc.,  toutes  do- 
léances auxquelles  d'Aiguillon  ne  demandait  pas  mieux  que 
de  faire  droit.  Le  clergé  se  réunit  au  tiers  ;  quant  à  la  noblesse, 
elle  partit  de  ce  principe  que  toutes  les  plaintes  étaient  fon- 
dées et  que  tous  les  témoignages  favorables  avaient  été  arra- 
chés par  la  séduction  ou  par  l'intimidation  :  en  conséquence 
elle  forma  son  avis  de  toutes  les  critiques  cjuclle  trouva  dis- 
séminées dans  les  diverses  requêtes,  et  y  intercala  la  de- 
mande de  la  destitution  de  l'ingénieur  Dorotte,  un  protégé 
de  d'Aiguillon  contre  lequel  aucune  plainte  ne  portait,  mena- 
çant, si  les  deux  autres  ordres  ne  voulaient  pas  s'y  prêter,  de 
refuser  le  fonds  des  grands  chemins.  La  délibération  n'en  fut 
pas  moins  énoncée,  le  19  mars,  conformément  aux  avis  du  clergé 

(')H.538;  H.  625. 


308  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC   d'aIGUILLON 

et  du  tiers  :  la  noblesse,  satisfaite  de  l'autorisation  qui  lui 
fut  donnée  par  exception  de  déposer  son  avis  au  greffe,  se 
résigna  plus  facilement  à  sa  défaite  et  laissa  écrire  sur  le 
registre  la  délibération,  ce  qui,  vu  la  longueur  inaccoutumée 
de  ce  morceau,  ne  demanda  pas  moins  que  la  nuit  entière  du 
19  au  20  mars.  Mais  elle  tint  parole  et  quand  il  s'agit  de  pas- 
ser au  vote  des  fonds,  elle  refusa  obstinément  les  600,000  1. 
demandées.  Un  ordre  du  roi  qui  lui  enjoignait  de  délibérer 
dans  les  24  heures  et  qui  lui  fut  signifié  le  20  mars  ne  servit  qu'à 
provoquer  sur  ses  bancs  la  plus  terrible  agitation  :  les  person- 
nalités les  plus  offensantes  furent  prodiguées  au  clergé  et  au 
tiers.  M.  de  Goëlanscourt  s'écria  qu'on  voulait  mener  les  Etats 
la  verge  haute,  qu'on  se  riait  de  leurs  libertés  et  de  leurs  pri- 
vilèges :  toute  la  journée  se  passa  dans  le  plus  grand  tumulte. 
Le  lendemain,  la  noblesse  refusa  décidément,  par  123  voix 
contre  54,  de  faire  le  fonds  demandé  pour  les  grands  che- 
mins (').  D'Aiguillon  entra  aussitôt  aux  Etats,  se  fît  remettre 
copie  des  avis  différents  des  ordres  et  les  envoya  au  roi. 

Un  ordre  semblable  de  délibérer  dans  les  24  heures  fut 
encore  nécessaire  pour  déterminer  l'élection  de  la  commis- 
sion intermédiaire  (24  mars).  Restait  l'adjudication  des  fermes 
de  la  province  ;  elle  donna  lieu  à  encore  plus  de  difficultés. 
Garville,  l'ancien  fermier,  n'offrait  que  6,200,000  I.  et  un  sup- 
plément de  200,000  1.,  subordonné  à  cette  condition  qu'il  n'y 
aurait  pas  de  nouvelle  cessation  de  service  de  a  part  du 
Parlement.  C'était  notablement  moins  que  le  bail  pr  écé- 
dent,  qui  se  montait  à  8  millions  en  apparence,  à  7  et  demi 
en  réalité  ;  c'était  peut-être  le  plus  qu'on  pût  alors  offrir,  tant 
la  désorganisation  de  la  justice  avait  jeté  de  trouble  dans 
tout  le  fonctionnement  des  fermes.  Les  bastionnaires  les  plus 
forcenés  étaient  eux-mêmes  les  plus  ardents  à  intimider  les 


(')  Son  avis  alléguait  l'état  fâcheux  des  finances  de  la  province,  et  l'atteinle 
portée  à  ses  droits  et  franchises  par  l'ordre  de  délibérer  dans  les  24  heures.  Elle 
annonçait  cependant  l'intention  de  faire  un  fonds  proportionné  aux  moyens  des 
Etats  quand  ils  auraient  été  vérifiés,  et  à  ce  qui  pourrait  être  dû  pour  travaux  déjà 
engagés.  Ce  fonds  ne  fut  jamais  fait.  On  n'osa  pas  considérer  le  vote  comme  acquis 
à  la  pluralité  de  deux  ordres  contre  un,  et  tout  paiement  resta  suspendu  relative- 
ment aux  grands  chemins.  Celle  partie  resta  en  souffrance  jusqu'au  retour  dans  la 
province  du  duc  d'Aiguillon,  qui  décida  la  commission  intermédiaire  à  payer  les 
entrepreneurs  auxquels  il  était  dû  de  l'argent,  sans  spécifier  sur  quel  fonds,  et  en 
employant  à  cet  usage  les  deniers  morts  qui  se  trouvaient  dans  la  caisse  du  trésorier. 


LA    COMPAGNIE   DES   KÉGOCIAMS    NANTAIS  309 

fermiers  et  à  les  détourner  d'enchérir  tant  que  l'atfaire  du 
Parlement  n'était  pas  terminée,  soit  qu'ils  voulussent  éterniser 
les  Etats,  soit  qu'ils  voulussent  peser  sur  les  décisions  du 
gouvernement  en  le  forçant  pour  ainsi  dire  à  donner  gain  de 
cause  au  Parlement.  Cette  manœuvre,  qui  atteignait  l'admi- 
nistration  au  point  le  plus  sensible,  avait  le  don  d'exaspérer 
tout  particulièrement  d'Aiguillon,  qui  après  déjà  six  mois 
d'une  session  si  difficile  n'était  pas  encore  assuré  de  voir  arri- 
ver le  moment  de  la  délivrance.  Dans  une  lettre  du  26  mars, 
il  qualifie  ces  menées  de  diaboliques.  Il  fit  tout  pour  hâter  le 
dénouement.  Clergé  et  tiers  délibérèrent  de  procéder  aux 
enchères,  malgré  les  protestations  indignées  de  la  noblesse 
qui  nia  la  validité  de  cette  décision,  fit  de  nouveau  entrer  des 
notaires  pour  recevoir  ses  réclamations,  et  força  son  président 
à  les  signer.  Mais  le  ministre  avait  envoyé  le  14  mars,  entre 
autres  ordres,  un  arrêt  du  conseil  enjoignant  de  faire  exécuter 
les  délibérations  relatives  aux  fermes  dès  qu'elles  auraient 
été  prises,  soit  à  l'unanimité,  soit  à  la  pluralité  de  deux  ordres 
contre  un.  D'Aiguillon  vint  le  signifier  le  27,  et  annonça  que 
les  premières  enchères  auraient  lieu  le  soir  même.  L'instant 
critique  approchait. 

Les  deux  premières  enchères  furent  faites,  en  effet,  le  27 
au  soir  et  le  28,  sans  qu'aucune  offre  plus  forte  que  celle  du 
sieur  Garville  se  produisit,  lorsque  tout  à  coup  M.  de  Goë- 
tanscourt  se  leva  et  annonça  qu'il  se  formait  depuis  deux  jours 
une  compagnie  de  négociants  de  Nantes  qui  prendrait  sans 
doute  la  ferme  à  un  prix  plus  élevé.  Grandes  acclamations 
aussitôt  sur  les  bancs  de  la  noblesse,  et  cri  général  pour  de- 
mander que  les  troisièmes  enchères  soient  remises  au  sa- 
medi 30.  Effrayé  de  cette  proposition  où  il  soupçonne  quelque 
piège,  d'Aiguillon  répond  d'un  ton  visiblement  ému  qu'il  est 
bien  singulier  qu'on  ait  tant  attendu  pour  faire  ces  offres,  et  que 
d'après  les  ordres  du  roi  il  ne  peut  accorder  plus  de  24  heu- 
res. Coëtanscourt  l'interrompt  bruyamment  :  puis  comme  le 
duc  avait  achevé  de  parler  et  se  disposait  à  sortir,  un  murmure 
s'élève  sur  les  bancs  de  la  noblesse  ;  d'Aiguillon  se  retourne 
et  regarde  fixement  du  côté  du  bruit,  qui  cesse  aussitôt.  Les 
commissaires  du  roi  sortis,  et  les  ordres  du  clergé  et  du  tiers 
sortis  à  leur  suite,  la  noblesse  reste  sur  le  théâtre  et  y  fait  un 
tapage  effroyable;  Coëtanscourt  s'écrie  qu'il  faut  aller  en 


310  LA    imETAGNK    ET    LK    DIX    d'aIGUILLON 

corps  trouver  M.  le  Duc  pour  lui  refaire  la  môme  demande; 
la  proposition  est  acceptée  d'enthousiasme,  et  tout  l'ordre  se 
met  en  route  à  la  suite  de  son  président,  quelque  peu  inquiet 
de  celte  démarche  et  qui  eût  préféré  l'envoi  d'une  simple 
députation.  On  voulait  évidemment  profiter  du  mouvement 
d'impatience  (|ue  d'Aiguillon  n'avait  pu  conteuir  lorsqu'^vait 
été  démasquée  cette  dernière  batterie.  On  comptait  «  par  une 
de  ces  démarches  très  rares,  qui  sentent  toujours  un  peu  la 
révolte  »  le  pousser  à  bout,  l'amener  a  un  nouveau  refus  qui 
serait  peut-être  exprimé  en  termes  désobligeants,  et  le  brouil- 
lerait définitivement  avec  la  noblesse  bretonne. 

Son  espoir  fut  déçu.  D'Aiguillon  avait  rapidement  repris 
son  calme  ;  il  reçut  la  noblesse  avec  douceur,  et  lui  accorda 
plus  qu'elle  ne  demandait,  car  il  consentit  à  ajourner  les 
dernières  enchères  au  dimanche  31,  y  mettant  seulement 
pour  condition  que  les  Etats  expédiassent  dans  l'intervalle  les 
affaires  qui  leur  restaient  encore  à  terminer,  et  que  la  clôture 
eût  lieu  le  lundi  l*""  avril,  sans  rémission.  Ainsi  fut  fait  :  et  le 
31  mars  la  Société  patriotique  (')  (tel  était  le  beau  nom,  assez 
peu  justifié  malheureusement,  que  se  donna  la  compagnie 
des  négociants  nantais),  ayant  porté,  ses  offres  à  6,500,000  1. 
sans  aucune  réserve  relativement  au  service  du  Parlement, 
resta  adjudicataire  du  bail  des  devoirs.  Cet  événement  inat- 
tendu, qui  débarrassait  la  province,  dans  la  personne  de 
Garville,  d'un  ami  et  d'un  chaud  admirateur  du  duc  d'Ai- 
guillon, d'un  de  ces  étrangers  auxquels  depuis  une  trentaine 
d'années  était  invariablement  confiée  la  ferme  de  ses  devoirs, 
cette  reprise  de  possession  de  la  Bretagne  par  elle-même,  fut 
célébrée  comme  un  véritable  triomphe.  Lorsque,  le  lende- 

(')  Ses  principaux  membres  furent  MM.  Grou,  J.  Montaudouin,  Libault,  Millet, 
Bouin,  de  Beaupré  etc.  Millet  fut  l'agent  et  le  porte-parole  de  la  compagnie.  Elle 
se  constitua  avec  la  plus  grande  rapidité,  et  les  actions  qu'elle  émit  furent  souscri- 
tes en  24  heures.  On  se  les  disputait  avec  passion,  et  en  peu  de  jours  elles 
haussèrent  de  6  0/0.  On  eut  de  la  peine  à  pouvoir  en  réserver  35  pour  quelques 
personnes  qui  en  avaient  arrêté  et  pour  les  principaux  employés  à  qui  il  était 
d'usage  d'en  procurer.  (Expilly,  Dictionnaire,  art.  Nantes).  —  Est-ce  le  seul 
patriotisme  qui  inspirait  tant  d'empressement?  11  est  malheureusement  per- 
mis d'en  douter.  L'affaire,  commercialement  parlant,  fut  excellente,  et  l'article 
du  Dictionnaire  d'Expiliy,  extrêmement  louangeur  pour  les  fermiers  nantais,  en 
convient  :  «  Il  semble,  dit-il,  que  le  ciel  ait  voulu  bénir  un  projet  si  louable  et  si 
brillant.  Malgré  les  circonstances  peu  favorables,  malgré  la  douceur  de  la  régie..., 
il  y  a  eu  un  profit  honnête,  et  tel  qu'on  n'aurait  pas  osé  l'espérer,  vu  les  circons- 
tances actuelles  de  la  province  ». 


LA    COMPAGiME    DES    NÉGOCIANTS    NANTAIS  311 

main,  les  représentants  des  négociants  furent  admis  aux  hon- 
neurs de  la  séance  et  vinrent  protester  de  leur  zèle  pour  les 
intérêts  de  la  patrie,  les  discours  plus  emphatiques  célébrèrent 
leur  magnanimité  :  le  président  de  l'Eglise  les  assura  que  leur 
conduite  ferait  impression  dans  l'Europe  entière  :  quand  ils  eu- 
rent ajouté  que  la  Société  patriotique  offrait  de  se  charger, 
en  sus  de  son  bail,  de  25,000  I.  par  an  pour  acquitter  le 
vingtième  d'industrie  des  commerçants  de  la  province,  l'en- 
thousiasme devint  du  délire.  Ce  fut  un  beau  jour  pour  les 
commerçants  nantais.  Celui  où  les  comptes  de  la  Société,  deux 
ans  plus  tard,  furent  définitivement  liquidés,  fut  peut-être 
plus  beau  encore,  car  de  gros  bénéfices,  que  Linguet  évalue 
à  70  0/0  et  qu'on  prétendit  ne  pas  avoir  été  moindres  de 
1,500,000  ('),  récompensaient  les  actionnaires  de  leur  géné- 
reuse inspiration.  Il  faisait  bon,  pour  les  fermiers  des  de- 
voirs, avoir  la  complaisance  du  Parlement  et  de  la  noblesse  : 
on  pouvait,  grâce  à  cet  appui,  affronter  impunément  certai- 
nes difficultés  devant  lesquelles  d'autres  compagnies,  moins 
puissamment  protégées,  reculaient  avec  effroi.  Jdn  joignait 
ainsi  aux  joies  de  la  popularité  des  profits  plus  essentiels  et 
plus  durables.  On  sauvait  sa  patrie,  sans  courir  aucun  risque, 
et  les  bénéfices  de  l'opération  étaient  immenses. 

Quant  à  d'Aiguillon,  il  regretta  dans  cette  affaire  l'exclusion 
d'un  homme  qu'il  aimait  et  dont  il  était  aimé,  et  la  facilité 
donnée  au  Parlement  de  cesser  le  service  quand  bon  lui  sem- 
blerait sans  encourir  le  reproche  de  porter  atteinte  aux  inté- 
rêts de  la  province.  Il  put  s'en  consoler  jusqu'à  un  certain 
point  en  voyant  enfin  arriver  le  terme  de  ses  épreuves.  L'en- 
registrement, le  31  mars,  d'un  arrêt  du  conseil  du  14,  débou- 
tant les  Etats  de  toute  opposition  à  la  levée  des  sols  pour 
livre  des  droits  des  fermes,  indiquant  avec  une  clarté  parfaite, 
mais  malheureusement  un  peu  tardive,  quelles  étaient  les 
parties  comprises  dans  le  secours  extraordinaire  de  700,000  1. 
et  développant  les  motifs  pour  lesquels  les  droits  de  traite 
étaient  hors  de  la  compétence  des  Etats  (^),  fut  la  dernière 


(')  Lettre  de  M.  de  Langourla  au  duc  d'Aiguillon,  20  août  1770  (i^I.  640-).  —  En- 
treliens sur  les  Etats  de  1766.  —  Il  ne  s'agit  ici  que  d'une  rumeur  publique,  mais  le 
passage  cité  plus  haut  du  Dictionnaire  d'Expilly  prouve  qu'elle  n'était  pas  dénuée 
de  fondement. 

(')  «  Gés  droits  se  levant  à  l'entrée  et  à  la  sortie  des  marchandises  qui  pour  la  plu- 


.'JI2  LA    UKIiTAGiNb;    ET    LE    DUC    d'aIGLILLON 

de  ses  opérations.  Le  l"""  avril,  il  eut  la  satisfaction  inefFable 
de  procéder  à  la  clôture  de  cette  session  de  six  mois,  juste  le 
double  d'une  session  ordinaire.  Il  avait  réussi,  cette  fois  encore, 
h  faire  consentir  la  plupart  des  demandes  du  roi  sans  recourir 
aux  voies  de  rigueur  et  avait  su  éviter  une  dissolution  violente 
de  l'assemblée  :  et  il  n'aurait  pas  tenu  à  lui  que  la  mauvaise 
querelle  suscitée  au  gouvernement  dans  l'affaire  des  sols  pour 
livre  ne  fût  étoulfée  dès  l'origine.  Les  circonstances,  par 
malheur,  en  avaient  décidé  autrement,  et  les  troubles  de  la 
Fjretagne,  loin  d'être  à  leur  fin,  ne  faisaient  que  commencer. 
Tandis  que  d'Aiguillon  allait  prendre  à  Vérelz  un  repos  trop 
mérité  et  s'efforçait  d'y  oublier  l'état  lamentable  des  affaires  de 
la  province,  les  ministres,  au  contraire,  n'avaient  pas  le  droit 
de  se  réjouir  de  la  séparation  des  Etats,  tant  la  querelle  du 
Parlement,  pendant  cette  fin  de  session,  avait  pris  de  vivacité. 
Vers  le  milieu  de  janvier,  le  ministère,  comme  on  s'en 
souvient,  avait  résolu  de  parler  haut  et  de  faire  sentir  aux 
rebelles  de  Bretagne  tout  le  poids  de  l'autorité  royale.  Ces 
résolutions,  toutefois,  n'empêchaient  pas  M.  de  Laverdy, 
fidèle  à  une  invariable  habitude,  de  recourir  en  même  temps 
à  une  politique  opposée,  et  de  mettre  sa  principale  espérance 
dans  des  négociations  qu'il  ne  pouvait  pas  se  lasser  d'entre- 
tenir, bien  qu'elles  lui  eussent  toujours  si  mal  réussi.  11  les 
aurait  même  engagées  plus  tôt  s'il  en  avait  trouvé  quelque 
moyen,  mais  les  trois  conseillers  mandés  s'étaient  tenus 
rigoureusement  à  l'écart,  à  son  grand  désespoir,  et  n'avaient 
pas  tenté  le  moindre  effort  pour  le  rencontrer.  Sur  ces  entre- 
faites M.  de  Galonné,  procureur  général  du  Parlement  de 
Douai,  se  trouvant  à  Versailles,  M.  de  Laverdy  lui  fit  confi- 
dence des  soucis  que  lui  causait  l'affaire  de   Rennes,  et  de 

»  part  ne  sont  pas  du  cru  de  la  province  et  ne  doivent  pas  y  être  consommées  et  sur- 
»  tout  la  balance  du  commerce  ne  pouvant  subsister  si  les  denrées  et  marchandises 
')  d'une  province  avaient  des  avantages  au  préjudice  de  celles  d'une  autre  et  si  Sa 
»  Majesté  ne  se  réservait  pas  le  plein  et  entier  pouvoir  de  régler  les  droits  d'encou- 
»  ragement  et  d'exclusion  si  nécessaires  pour  maintenir  et  établir  de  plus  en  plus 
»  ladite  balance  ».  Ces  raisons  étaient  concluantes.  Par  malheur  une  objection 
embarrassante  pouvait  être  élevée  et  le  fut;  le  gouvernement  n'avait  pas  osé  faire 
percevoir  le  premier  sol  pour  livre,  de  1760  à  1764,  faute  d'enregistrement  au  Par- 
lement de  la  déclaration  de  1760;  la  balance  du  commerce  exigeait-elle  en  1764 
une  égalité  entre  les  provinces  dont  on  s'était  passé  de  1760  à  1764  ?  C'est  ainsi  que 
chacune  des  innombrables  faiblesses  du  gouvernement  lui  préparait  des  embarras 
ultérieurs. 


PROPOSITIOiNS  DE  M.   DE  CALONiNE  A  M.   DE  LA  CHALOTAIS  313 

tout  son  désir  de  trouver  des  moyens  de  conciliation.  Ce 
n'était  pas  chose  facile  :  le  Parlement  se  faisait  un  point 
d'honneur  de  ne  pas  reprendre  le  service  avant  le  retour  des 
mandés  :  le  g-ouvernement  ne  pouvait  sans  s'avilir  accorder 
le  retour  des  mandés  avant  la  reprise  du  service  :  le  Parle- 
ment ne  pouvait  enregistrer  les  lettres  patentes  du  7  novem- 
bre sans  abandonner  le  droit  pour  les  Etats  de  faire  opposi- 
tion devant  lui,  droit  qui  lui  était  cher,  et  le  gouvernement 
ne  pouvait  les  retirer  sans  reconnaître  ce  droit  qui  lui  était 
odieux.  Ce  n'était  pas  cependant  chose  impossible;  il  suffi- 
sait que  le  Parlement  de  Rennes  consentit  à  reprendre  le 
service  par  provision  en  faisant  de  nouvelles  instances  pour  le 
retour  des  mandés  :  pendant  ce  temps  on  obtiendrait  des 
Etats  des  offres  quelconques  pour  le  secours  extraordinaire  : 
leur  opposition  tomberait  par  là  d'elle-même,  et  les  lettres 
patentes  du  7  novembre  ainsi  que  tout  ce  qui  s'en  était  suivi 
devenant  sans  objet,  il  n'en  serait  plus  question.  Tel  fut  le 
plan  de  conciliation  que  M.  de  Galonné  se  chargea  d'aller 
proposer  à  M.  de  la  Chalotais,  qu'il  n'avait  jamais  vu  et 
qu'il  crut  pouvoir  visiter,  en  qualité  de  confrère.  Le  malheu- 
reux ne  se  doutait  pas  des  épreuves  que  cette  démarche 
devait  plus  tard  lui  attirer. 

Leur  entrevue,  le  14  janvier,  n'eut  rien  que  de  fort  agréa- 
ble pour  M.  de  la  Chalotais,  auquel  Calonne  adressa,  à  pro- 
pos de  ses  comptes- rendus  et  de  ses  succès  littéraires,  des 
compliments  auxquels  le  procureur  général  de  Rennes  était 
extrêmement  sensible  (').  Ayant  ainsi  bien  disposé  son  inter- 
locuteur, Calonne  lui  exposa,  comme  de  lui-même  et  sans 
nommer  le  ministre,  l'utilité  et  la  possibilité  d'un  accommo- 
dement de  l'affaire  du  Parlement.  M.  de  la  Chalotais  ne  fut 
certainement  pas  dupe  :  il  démêla  à  merveille  que  son  collè- 
gue n'était  que  le  porte-voix  du  ministre  et  que  celui-ci  devait 
se  trouver  dans  un  grand  embarras,  puisqu'il  faisait  de  telles 
avances.  Mais  il  pouvait  être  dangereux  pour  les  quatre  man- 
dés de  pousser  le  gouvernement  à  bout,  et  il  pouvait  leur  être 
au  contraire  fort  utile  de  paraître  tout  au  moins  s'être  prêtés 
à  la  conciliation;    aucune  récompense  ne  serait  sans  doute 


(')  Mémoire  de  Calonne  au  roi,  le""  septembre  1766;  addition  au  second  Mémoire 
de  M.  de  la  Chalotais. 


31  i  LA    HHKTAGNE    Kl     LE    DUC    DAIGUILLON 

trop  grande  pour  ceux  qui  auraient  débarrassé  le  roi  de  l'ob- 
sédant souci  des  affaires  de  Bretagne.  Le  plan  en  question  ne 
lui  parut  pas  d'ailleurs,  M.  de  laChalolais  l'a  hautement  pro- 
clamé par  la  suite,  inacceptable.  Il  persuada  donc  ses  collè- 
gues de  Rennes,  appelés  aussi  à  Versailles,  chez  lesquels  il 
trouva  d'abord  une  grande  répugnance  à  se  prêter  à  ce  genre 
de  négociation  (');  et  tous  quatre  écrivirent  le  soir  même  à 
leurs  parents,  amis  et  collègues  des  lettres  qui  passèrent  sous 
les  yeux  de  M.  de  Galonné  et  qui  pressaient  le  Parlement  de 
se  prêter  à  l'accommodement  projeté.  Furent-ils  sincères  en 
tenant  ce  langage  et  désirèrent-ils  réellement  le  succès  du 
plan  proposé?  M.  de  la  Ghalotais  a  protesté  «  n'avoir  suivi 
qu'un  premier  mouvement  d'amour  pour  le  roi,  pour  le  bien 
public  et  pour  la  paix  »  (-)  et  a  mis  naturellement  en  parallèle 
le  loyalisme  de  sa  conduite  en  cette  circonstance  avec  les  me- 
nées ténébreuses  que  lui  imputaient  ses  ennemis.  Il  est  incon- 
testable que  M.  de  la  Ghalotais  a  en  effet  désiré,  dans  le  pre- 
mier moment,  le  succès  de  la  combinaison  proposée  au  Par- 
lement et  aussi,  s'il  était  possible,  aux  Etats  (^).  Mais  comme 
par  malheur  des  sentiments  assez  différents  sont  exprimés 
dans  des  lettres  subséquentes,  il  est  fort  difficile  d'attribuer 

(')  Lettre  de  M.  Monlreuil  à  M.  de  la  Bellangerais,  15  janv.  1765,  citée  au  Pro- 
cès, I,  379;  addition  au  second  Mémoire  de  M.  de  la  f.lialotais. 

(^)  Lettre  de  M.  de  la  Glialotais  à  M.  de  Galonné,  du  16  janvier.  C'est  cette  lettre 
qui  fut  oubliée  un  jour  par  M.  de  Galonné  sur  la  cheminée  du  vice-chancelier 
Maupeou  et  dont  celui-ci  prit  peut-être  connaissance.  Comme  cette  lettre,  relative 
aux  difficultés  qui  se  présenteraient  pour  faire  accéder  les  Etats  à  l'accommode- 
ment du  Parlement,  est  assez  insignifiante  et  ne  contient  rien  de  nature  à  nuire  à 
M.  de  la  Ghalotais,  il  est  assez  difficile  de  comprendre  pourquoi  le  procureur  géné- 
ral, et  après  lui  ses  partisans,  ont  fait  tant  de  bruit  de  cet  incident  et  travesti  l'inad- 
vertance de  M.  de  Galonné  en  un  acte  de  noire  trahison.  M.  de  la  Ghalotais,  qui  a 
été  immédiatement  averti  de  l'incident  (preuve  de  la  bonne  foi  de  M.  deCalonne), 
reconnaît  lui-môme,  dans  son  addition  à  son  second  Mémoire,  qu'il  se  contenta  de 
remarquer  que  ses  plaintes  étant  très  justes  et  ne  contenant  rien  de  malhonnête, 
il  croyait  M.  le  vice-chancelier  trop  raisonnable  pour  s'en  courroucer. 

(3)  Sa  lettre  du  15  janvier  à  18  membres  du  Parlement,  celle  du  16  janvier  à 
M.  de  Caradeuc,  qu'il  s'est  plaint  de  ne  pas  voir  mentionnées  dans  son  procès, 
paraissent  formelles  en  ce  sens  :  «  11  est  essentiel  que  vous  fassiez  tout  votre  possi- 
»  ble  avec  vos  amis  pour  que  les  Etals  se  déterminent  à  donner  l'acquiescement 
»  qu'on  attend  d'eux.  C'est  un  coup  de  partie  pour  le  Parlement  et  pour  vous,  et 
»  ce  serait  une  victoire  complète  pour  le  Parlement  et  notre  retour  sera  encore 
»  plus  assuré...  Au  nom  de  Dieu,  pour  le  roi,  pour  le  public,  pour  le  Parlement, 
»  pour  les  Etats,  faites  auprès  de  vos  amis  tout  ce  que  vous  pourrez.  Tout  est 
»  perdu,  si  cela  ne  se  fait  pas,  et  tout  sera  au  mieux  si  cela  se  fait.  Que  Fruglaye 
»  agisse  et  pour  cause  ». 


DUPLICITÉ    DE    M      DE    LA    CHALOTAIS  315 

à  un  zèle  désintéressé  pour  le  rétablissement  de  la  paix  les 
vœux  qu'il  a  pu  faire  pour  l'accommodement  du  différend .  Il 
s'ennuyait  à  Versailles,  désirait  revoir  sa  terre  de  Vern,  et  sur- 
tout pensait  que  la  pacification  de  la  Bretagne  pourrait  être 
pour  lui  le  point  de  départ  d'une  fortune  politique  sans  bornes 
et  assurer  son  triomphe  définitif  sur  le  duc  d'Aiguillon. 
Voilà  pourquoi  il  jugeait  à  propos  de  travailler  à  accommo- 
der les  choses,  jusqu'à  un  certain  point  toutefois,  sans  se  com- 
promettre, et  en  gardant  avec  soin  une  ligne  de  retraite  si  la 
proposition  ne  faisait  pas  fortune,  afin  de  ne  pas  perdre  la 
confiance  de  gens  dont  il  s'était  déjà  servi  et  comptait  bien  se 
servir  encore.  «  M.  le  Duc  sera  confondu  ici,  écrivait-il  à 
»  M,  de  Garadeuc  dans  une  lettre  du  15  janvier  qui  n'a  pas  été 
»  produite  au  procès  ('),  on  aura  obligation  à  moi,  suivant  ce 
»  que  je  vois,  car  la  cour  est  embarrassée  et  sera  bien  aise  de 
»  sortir  du  mauvais  pas  où  M.  le  Duc  l'a  mise.  Tâchez  d'un 
»  autre  côté  que  le  roi  ait  consentement  sur  les  deux  sols  pour 
»  livre,  car  j'ai  promis  vos  bons  offices,  ^^«'5  davantage,  mais 
»  faites  en  sorte  que  l'on  puisse  dire  que  vous  avez  servi...  »  Et 
dans  une  autre  lettre  du  18,  produite,  celle-là,  au  procès  (*)  : 
«  La  cour  a  été  bien  embarrassée,  puisqu'elle  nous  a  recher- 
»  chés  :  nous  avons  gardé  notre  quant  à  moi.  J'ai  promis  vos 
»  bons  offices,  mais  je  ne  voudrais  pas  que  vous  vous  commis- 
»  siez  et  je  crois  bien  que  vous  ne  l'aurez  pas  fait.  Tout  pour  le 
»  roi,  et  rien  pour  M.  d'Aiguillon  qui,  j'espère,  est  perdu  ici  ». 
Et  sa  véritable  pensée  s'est  exprimée  dune  manière  encore 
bien  moins  voilée  dans  une  autre  lettre  dont  M.  de  Garadeuc 
a  dû  avouer  l'existence,  tout  en  cherchant  à  en  dénaturer  le 
sens  trop  évident  :  «  Dites  à  nos  amis  de  tenir  ferme  et  de 
tout  refuser  »  (*). 

L'opposition  était  d'ailleurs  dûment  avertie  dans  chacune 
de  ses  lettres  que  les  rigueurs  ministérielles  n'étaient  nuUe- 


(')  Bien  qu'elle  tende  plutôt,  semble-t-il,  à  inculper  qu'à  disculper  M.  de  la 
Chalotais, 

(2)  Procès,  I,  2.32. 

(•'')  Dans  son  cinquième  interrogatoire  (Procès,  II,  244)  M.  de  Garadeuc  n'avait 
pas  nié  l'existence  de  celte  lettre;  dans  son  récolemcnt  (III,  Gl'l  il  l'a  avouée. 
Bien  que  l'original  n'en  ait  pas,  croyons-nous,  été  conservé,  et  que  les  amis  de  la 
Chalotais  qui  publièrent  le  Procès  ne  l'aient  pas  mise  parmi  les  pièces  qu'ils 
citent  (on  le  comprend),  on  peut  donc  considérer  l'existence  de  cette  lettre  comme 
fort  probable,  en  dépit  des  efforts  des  clialotistes  pour  la  nier. 


316  i,.\  imETA(;>'E  lt  li-:  duc  d'aiguillon 

ment  à  redouter,  et  cependant  il  était  bien  évident  que  cette 
crainte  seule  pouvait  être  capable  d'amener  le  Parlement  et 
les  Etats  à  résipiscence  :  «  Vous  savez,  écrivait-il  à  M.  de 
»  Caradeuc  le  20  janvier  ('),  les  préparatifs  des  funérailles  du 
»  Parlement  et  des  Etats  que  les  ministres  voudraient  faire  : 
»  iuais  le  roi,  plus  honnête  homine  queux,  ne  veut  point  le  mal, 
»  il  veut  la  paix,  et  il  mérite  qu'on  la  fasse  pour  lui  <i  quelque 
»  prix  que  ce  soit.  Pour  les  ministres,  M.  d'Aiguillon,  son  oncle, 
»  etc.,  ...ils  méritent  la  haine  publique  etparticulière...  Je  vois 
»  très  clairement  que  ceci  culbutera  avant  peu.  Il  n'est  pas 
»  possible  que  cela  dure  ».  Le  Journal  du  commandement  cite 
ce  passage  bien  plus  significatif  encore  d'une  lettre  de  M.  de 
la  Ghalotais  dont  nous  n'avons  pas  vu  l'original,  et  dont  l'au- 
thenticité n'est  donc  pas  certaine,  mais  peut,  après  ce  qui  pré- 
cède, être  considérée  comme  possible.  «  Tenez  bon,  aurait  dit 
»  le  procureur  général,  la  cour  est  plus  embarrassée  que  nous: 
»  elle  a  peur  :  Saint-Florentin  est  blâmé  ici  universelle- 
»  ment  »  (^). 

Quant  aux  autres  mandés,  ils  s'étaient  montrés  aussi  pour 
le  projet  des  avocats  extrêmement  tièdes  :  «  Nous  écrivons 
»  chacun  de  notre  côté  les  faits  à  nos  parents  et  amis,  mandait 
->'  M.  de  Montreuil  à  M.  de  la  Bellangerais  (')  :  je  ne  sais  pas 
»  si  mes  camarades  les  ornent  de  réflexions;  pour  moi,  j'ai 
»  préféré  les  mander  crûment  et  rester  boutonné.  »  Et  le  27 
janvier  :  «  Je  ne  me  suis  déterminé  à  écrire  le  15  que  parce 
»  qu'on  m'a  persuadé  que  de  renfermer  en  moi-même  des 
»  faits  intéressants  venus  à  ma  connaissance,  c'était  m'en  ren- 
»  dre  juge  et  m'exposer  à  des  reproches  bien  fondés.  La  façon 
»  dont  j'ai  écrit  prouve  assez  que  je  n'ai  été  guidé  que  par  ce 
»  principe...  Je  n'ai  point  entendu  exciter  le  Parlement  à  faire 
»  ce  qu'on  exigeait  ».  Le  3  février,  M.  de  Montreuil  parle 
plus  clairement  encore...  {^)  :  «  J'ai  été  entraîné  par  la  néces- 
»  site...  J'ai  désiré  ardemment  que  le  parlement  prit  le  parti 
»  qu'il  a  préféré,  et  qui  me  paraît  le  meilleur.  » 

(')  C'est  cette  lettre  dont  M.  de  la  Clialotaisa  été  obligé  de  convenir  qu'elle  était 
trop  vive  (i"  Mémoire,  p.  38).  Il  allègue  pour  excuse  l'état  moral  où  il  se  trouvait, 
après  un  venial  injuste  occasionné  par  une  calomnie  qu'il  avait  détruite. 

(')  Journal,  III,  1009.  Cette  lettre  est  citée  dans  un  rapport  anonyme  envoyé  de 
Rennes  au  duc  d'Aiguillon  (H.  630). 

(3)  Procès,  I,  384. 

(*)Ibid.,  1,386. 


LE    PARLEMENT    REPOUSSE    LE    PROJET    DE    CONCILIATION  317 

On  peut  donc  affirmer  que  le  Parlement,  en  faisant  un 
accueil  des  plus  froids  aux  propositions  de  Versailles,  ne 
causa  pas  une  très  grande  peine  à  ceux  de  ses  membres  dont 
il  pleurait  l'absence.  Celte  compagnie,  en  eft'et,  s'empressa 
de  rejeter  bien  loin  le  plan  de  conciliation  qui  lui  était  pro- 
posé. Elle  partageait  évidemment  l'opinion  que  son  procu- 
reur général  a  plus  tard  nettement  formulée,  à  savoir  que 
l'autorité  ne  négocie  jamais  que  quand  elle  a  tort,  et  qu'alors 
elle  ne  négocie  que  pour  tromper  (').  Elle  se  montra  même 
fort  sévère  pour  la  défaillance,  si  momentanée  et  si  partielle 
qu'elle  fut,  des  quatre  vénérés  sénateurs  :  leurs  lettres  furent 
considérées  comme  des  actes  de  faiblesse,  pour  ne  pas  dire 
de  trahison,  et  ces  dieux  tutélaires  de  la  patrie,  ces  martyrs 
de  la  liberté,  pour  l'héroïsme  desquels  on  n'avait  pas  la  veille 
d'épithètes  assez  laudatives,  ne  furent  plus  que  de  vulgaires 

J.  F.  «  Ces  B -là,  disait-on  (^),  sont  vendus  et  déshonorés. 

»  ils  veulent  que  nous  en  fassions  autant  :  tant  pis  pour  eux, 
»  s'ils  s'ennuient  à  Versailles  :  ils  doivent  se  sacrifier  pour  leur 
»  compagnie  :  on  regarderait  leurs  confrères  (s'ils  cédaient) 
»  comme  des  benêts,  et  on  aurait  raison  de  dire  qu'ils  étaient 
»  menés  par  ces  mandés  comme  des  enfants  ».  On  apprenait 
d'ailleurs  que  le  ministère,  capitulant  de  nouveau  devant  le 
Parlement  de  Rouen,  venait  d'y  tolérer  la  constitution  d'une 
commission  pour  surveiller  la  levée  des  impôts,  qu'il  s'etfor- 
çait  d'interdire  depuis  plusieurs  mois.  On  résolut  donc  de 
tenir  bon.  En  attendant  l'assemblée  des  chambres,  on  chercha 
querelle  au  subdélégué  Audouard  à  propos  de  l'affichage  fait 
par  lui  du  dernier  arrêt  du  conseil  (encore  qu'il  eût  eu  l'at- 
tention de  ne  le  faire  afficher  qu'à  dix  exemplaires  et  seule- 
ment en  des  lieux  éloignés  du  palais)  (^),  et  on  prit  un  arrêté 
de  prévoyance  protestant  à  l'avance  contre  tout  ce  qui  pour- 
rait être  fait  ou  enregistré  d'illégal,  et  frappant  de  nullité  toute 
transcription  sur  le  registre  d'ordres  sur  lesquels  on  n'aurait 

(')  Dans  son  4o  Mémoire. 

(')  Rapports  anonymes  de  Rennes,  19  et  21  janvier,  H.  358  et  630. 

(3)  Lettre  d'Audouard  à  Le  Bret,  16  janvier,  H.  631.  Audouard  reçut  du  premier 
président  le  conseil  de  ne  pas  se  montrer  dans  les  rues  et  de  se  tenir  en  lieu  de 
sûreté;  toute  la  matinée  du  16  janvier,  il  se  tint  jusqu'à  midi  et  demi  à  l'intendance, 
prêt  à  la  première  alerte  à  prendre  la  route  de  Nantes.  Quelques  jours  plus  tard, 
il  se  trouva  quatre  voix  dans  le  Parlement  pour  décréter  l'intendant  d'ajournement 
personnel  à  propos  de  celle  affaire  d'affichage. 


318  LA    imKTAGNK    KT    LK    DUC    d'aIGUILLON 

pas  librement  déliljéré.  A  la  date  fixée  (22  janvier)  le  Parle- 
ment fut  réuni  presque  au  complet  :  huit  présidents,  quatre- 
vingt-quatre  conseillers  assistèrent  à  cette  séance  solennelle  et 
entendirent  la  signification  des  ordres  du  roi.  Trois  avis  furent 
proposés  :  obtempérer  aux  lettres  de  jussion,  c'est-à-dire  re- 
prendre le  service  et  enregistrer  l'arrêt  du  conseil  et  les  lettres 
patentes  du  28  décembre  :  renvoyer  lesdites  lettres  de  jussion 
par  la  poste  :  ne  rien  faire.  Ce  dernier  parti  l'emporta  facile- 
ment, car  on  tenait  à  voir  ce  que  feraient  les  Etats,  et  la 
délibération  fut  successivement  remise  au  26,  puis  au  28  jan- 
vier. A  cette  dernière  date,  étant  bien  sûr  désormais  que  les 
Etats  ne  céderaient  pas,  le  Parlement  décida  des  remontrances 
et  chargea  les  présidents,  doyen  et  sous-doyen  de  chaque 
chambre  d'en  fixer  les  objets,  et  une  députation  solennelle  de 
les  porter  au  roi.  L'atteinte  porta  à  la  constitution  de  la  pro- 
vincefdont  le  Parlement  était  l'incorruptible  gardien,  l'avi- 
lissement du  Parlement  aux  yeux  des  peuples,  l'esclavage 
auquel  on  voulait  le  réduire,  l'anéantissement  de  ses  fonc- 
tions les  plus  essentielles,  les  injustes  cassations  de  ses  arrêts, 
les  affichages  irréguliers  et  outrageants  pour  les  magistrats, 
leur  devoir  de  suspendre  leurs  fonctions  quand  l'intérêt  de 
la  chose  publique  l'exige,  tels  étaient  les  thèmes  obligés  que 
les  remontrances  devaient  développer  tout  au  long.  D'Ai- 
guillon, naturellement,  était  personnellement  visé.  «  Celui-là 
»  seul,  était-il  dit  dans  les  objets  de  remontrances,  est  l'en- 
»  nemi  de  l'Etat  et  du  bien  public,  qui  cherche  à  insinuer 
»  que  des  magistrats  cessent  d'être  des  sujets  soumis  dès  qu'ils 
»  se  montrent  des  citoyens  »,  et  Saint-Florentin,  contre  lequel 
M.  de  la  Chalotais  exprimait  dans  ses  lettres  un  extrême 
mécontentement,  était  aussi  l'objet  des  plus  vives  attaques; 
un  des  articles  du  projet  de  remontrances,  qui  fut,  il  est  vrai, 
rayé  ensuite  par  55  voix  contre  29,  suppliait  le  roi  de  ne  plus 
faire  passer  par  son  intermédiaire  la  correspondance  de  son 
Parlement  «  afin  d'écarter  les  obstacles  qui  empêchent  sa 
»  voix  de  parvenir  jusqu'au  trône  ))  un  tel  correspondant 
étant  naturellement  suspect  a  d'étouffer,  par  des  motifs  par- 
»  ticuliers,  la  plainte  publique  dont  le  Parlement  est  l'or- 
))  gane.  » 

Le  roi  n'avait  pas  attendu  de  connaître  ces  objets  de  remon- 
trances pour  ordonner,  dès  le  2  février,  à  tous  les  présidents, 


LE    PARLEMENT    MANDÉ    A    VERSAILLES  319 

à  six  conseillers  de  grand'chambre  et  à  quatre  de  chacune 
des  autres  Chambres,  de  se  rendre  à  Versailles  le  20  février 
pour  rendre  compte  des  motifs  de  la  conduite  du  Parlement. 
En  décidant  d'obéir  à  cette  injonction,  le  Parlement,  qui 
tenait  à  laisser  subsister  néanmoins  son  arrêt  du  28  janvier, 
écrivit  au  roi  pour  le  supplier  de  fixer  le  jour  où  il  lui  plai- 
rait de  recevoir  sa  députation  solennelle,  et  d'avoir  égard, 
dans  cette  fixation,  au  temps  que  l'importance  du  sujet  exi- 
geait pour  la  rédaction  des  remontrances.  Ordre  lui  fut  alors 
signifié  de  les  faire  apporter,  le  20  février,  par  ceux  de  ses 
membres  qui  devaient  se  rendre  en  cour  à  cette  date  ;  le  Par- 
lement s'en  excusa  par  la  raison  que  les  ordonnances  accor- 
daient aux  cours  six  semaines  pour  la  rédaction  de  leurs 
remontrances  et  qu'il  était  impossible  qu'elles  fussent  prêtes 
pour  la  date  du  départ  des  mandés.  Tous  ces  incidents  accu- 
mulés comme  à  plaisir  aigrissaient  les  esprits,  froissaient  les 
amours-propres  et  rendaient  la  conciliation  de  plus  en  plus 
impossible.  Irrité  de  ces  continuelles  résistances  à  ses  ordres, 
le  roi  prit  le  parti  (lettres  patentes  du  16  février)  de  mander 
le  Parlement  tout  entier  à  Versailles  pour  le  15  mars,  évoqua 
à  son  conseil  tout  ce  qui  concernait  l'affaire  de  Rolland,  et 
envoya  aux  juridictions  inférieures  de  Bretagne  un  ordre  impé- 
ratif de  reprendre  le  service  qui  ne  produisit  que  peu  d'effet  ('). 
Le  choc  décisif  de  cette  petite  guerre  approchait  visible- 
ment. Le  Parlement  s'y  prépara  en  faisant  expédier  à  toutes 
les  autres  classes  du  royaume  le  récit,  à  sa  façon,  de  ce  qui 
s'était  passé  à  Rennes  depuis  un  an,  fixa  le  26  février  le  texte 
des  remontrances  qu'il  devait  apporter  au  roi,  décida  qu'il 
serait  alloué  à  chacun  de  ses  membres,  pendant  le  voyage, 
30  livres  par  jour,  plus  une  somme  immédiatement  payée  de 
600  livres,  contracta  à  cet  effet  un  emprunt  de  60,000  livres, 
et  arrêta  le  1*'  mars  qu'il  serait  permis  à  chacun  de  messieurs 
de  se  mettre  en  route  pour  Versailles;  que  nul,  à  l'exception 
du  premier  président,  ne  pourrait  avant  l'audience  royale 
voir  aucun  ministre  :  qu'au  retour  chacun  serait  tenu  de 
rendre   compte  aux  chambres  assemblées  de  tout  ce  qu'il 

(')  Le  sénéchal  de  (Juimper  tint  bon  et  ne  cessa  pas  un  seul  instant  le  service, 
ce  qui  lui  valut  de  chaudes  félicitations  de  Saint-Florentin  (2  mars  1765,  0.  461)  ; 
les  présidiaux  de  Rennes  et  de  Nanles  l'auraient  peut-être  repris,  mais  l'abstention 
systématique  des  procureurs  les  en  empêchait. 


320  L.V    IlUETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

aurait  j)U  apprendre.  Puis  il  reçut  les  adieux  des  avocats,  des 
juridictions  inférieures,  des  procureurs,  des  huissiers,  de  la 
faculté  de  droit,  du  principal  et  des  professeurs  du  collège, 
de  tous  les  corps  constitués  et  de  tous  les  ordres  religieux  de 
la  ville.  Le  défilé  terminé,  on  procéda  à  la  fermeture  solen- 
nelle du  palais.  Le  lendemain,  tout  le  monde  était  en  route 
pour  Versailles,  et  la  ville  désolée  pleurait  le  départ  de  ses 
sénateurs  bien-aimés.  Elle  put,  il  est  vrai,  se  consoler  de  son 
veuvage  en  voyant  réapparaître  dans  ses  murs,  le  7  mars, 
MM.  de  la  Gascherie,  de  Montreuil  et  de  Kersalaiin,  que  le 
ministère  venait  de  renvoyer  en  Bretagne  ;  défense  leur  avait 
été  faite  de  se  montrer  dans  Rennes  :  ils  n'en  firent  pas  moins 
leur  entrée  triomphale  dans  la  ville,  y  reçurent  un  accueil 
enthousiaste,  furent  complimentés  par  les  procureurs,  et  se 
vantèrent  très  haut,  à  la  grande  joie  de  leurs  auditeurs,  d'avoir 
mené  fort  lestement  les  ministres,  notamment  Saint-Florentin. 
Le  14  mars,  tous  messieurs  étaient  arrivés  à  Versailles.  Le  18, 
ils  eurent  audience  du  roi,  qui  les  reçut  froidement  et  avec  un 
mécontentement  visible  :  «  Vous  avez  ordonné  à  deux  de  mes 
»  sujets  de  contrevenir  à  mes  ordres  :  vous  avez  supprimé  et 
»  fait  annuler  des  arrêts  de  mon  conseil  :  vous  m'avez  renvoyé 
»  des  lettres  patentes  par  la  poste  :  votre  cessation  de  service 
»  a  ruiné  ma  province  de  Bretagne  :  et  vous  venez  me  faire 
»  des  remontrances  :  c'est  un  excès  de  bonté  de  ma  part  de 
»  les  recevoir.  »  Il  les  prit  néanmoins,  et  les  ajourna  au  sur- 
lendemain pour  recevoir  sa  réponse.  Elle  fut  brève  et  impé- 
rieuse :  «  J'ai  lu  vos  remontrances  :  elles  sont  dressées  avec 
)j  une  véhémence  que  je  désapprouve  :  et  je  vous  fais  défense 
»  de  les  faire  imprimer.  Uetournez  incessamment  à  Rennes  et 
»  reprenez  vos  fonctions  dès  votre  retour,  je  vous  l'ordonne 
»  expressément.  »  Depuis  si  longtemps  que  le  roi  tenait  sem- 
blable langage,  l'effet  en  était  singulièrement  usé,  d'autant 
plus  qu'à  Versailles  et  à  Paris  les  conseils  de  tenir  bon 
n'avaient  pas  été  ménagés  aux  magistrats;  M.  de  Montmo- 
rency, par  exemple,  et  sa  femme,  parente  de  M.  de  la  Gas- 
cherie, leur  recommandèrent  par-dessus  tout  de  ne  pas  céder, 
et  M.  de  Cucé  (')  leur  affirma  que  le  roi  avait  badiné  en  lisant 
leurs   remontrances.  «  J'avoue,  écrivait  Laverdy  (^),  que  de 

(*)  Il  s'agit  ici  du  comte  de  Cucé,  maître  de  la  garde-robe  du  roi. 

(«)  Lettre  du  27  mars  à  d'Aiguillon,  H.  359.  Lettre  à  Mesnard,  H,  435. 


EXCESSIVE    FAIBLESSE    DE    M.    DE    LAVERDY  321 

»  voir  se  passer  de  pareilles  choses  à  Versailles  m'avait  affecte 
»  plus  que  tout  le  reste,  et  que  je  gémis  de  voir  des  commen- 
»  saux  du  prince  exciter  ses  sujets  à  lui  désobéir  ».  Lui-même 
aurait  dû  faire  son  ??iea  cnlpa,  car  ses  méprisables  complai- 
sances envers  les  parlementaires,  les  flatteries  qu'il  leur  pro- 
diguait, l'excessive  faiblesse  dont  tous  ses  actes  et  ses  propos 
étaient  empreints,  contribuaient  plus  que  toute  autre  chose  à 
brouiller  les  cartes  irrémédiablement.  On  peut  en  juger  par 
l'humble  lettre  qu'il  adressait  au  premier  président  le 
25  mars  (')  et  que  celui-ci  était  prié  de  montrer  à  ses  collè- 
gues :  ce  ne  sont  pas  des  reproches,  mais  presque  des  excu- 
ses, qu'elle  contient.  «  J'ai  été  très  peiné  que  les  circonstances 
»  m'aient  privé  de  l'avantage  de  faire  connaissance  avec  tous 
»  messieurs  du  Parlement  ;  je  me  flatte  que  je  les  aurais  con- 
»  vaincus  de  la  droiture  de  mes  sentiments  et  de  ma  conduite 
»  dans  cette  malheureuse  affaire,  qui  n'a  plus  d'objet  au  moyen 
»  du  consentement  donné  par  les  Etats  au  secours  extraordi- 
»  naire,  au  moyen  du  retour  des  mandés,  et  au  moyen  de  ce 
»  que  la  reprise  du  service  assure  la  bienveillance  du  roi  aux 
»  magistrats  :  je  suis  persuadé  qu'une  conférence  raisonnée 
»  avec  des  magistrats  bretons  qui  font  eux-mêmes  partie  de  la 
»  noblesse  de  la  province,  où  la  bonne  foi  et  la  raison  auraient 
»  présidé  et  auraient  été  l'organe  des  sentiments  mutuels,  m'au- 
»  rait  donné  l'occasion  de  profiter  de  leur  présence  pour  le  bien 
»  commun,  mais  puisque  j'ai  été  privé  de  cet  avantage,  je  dois 
»  m'en  consoler  par  la  satisfaction  que  j'ai  eue  devons  montrer 
»  à  nu  ma  façon  de  penser,  et  je  m'estimerais  heureux  si  elle 
»  me  conciliait  votre  estime  et  votre  amitié  ». 

Il  était  difficile  de  mieux  faire  le  jeu  des  artisans  de  trou- 
bles. Cependant  ceux-ci  n'auraient  peut-être  pas  gagné  la 
partie  sans  peine,  si  le  5  avril,  jour  de  la  première  séance,  le 
premier  président  avait  osé  prononcer  l'arrêt  qui  fut  effecti- 
vement rendu,  à  la  pluralité  des  voix,  pour  reprendre  le  service. 
Le  matin  du  samedi  saint,  6  avril,  la  délibération  s'annonçait 
encore  assez  mal  pour  les  tuteurs;  ils  usèrent  d'adresse  et 
multiplièrent  tellement  les  projets  d'arrêtés  qu'une  discussion 
interminable  s'en  suivit  et  que  la  séance  fut  remise  au  soir. 
Dans  l'intervalle,  leur  propagande  acharnée  réussit  enfin  k 

(')  H.  631, 

d'Aiguillon.  21 


322  LA    DRKTAGNE    ET    LE    DUC   d'aIGUILLON 

déplacer  le  nombre  de  voix  nécessaire  :  et  d'ailleurs  les  séances 
de  l'après-diner,  toujours  beaucoup  plus  tumultueuses  ('), 
même  quand  on  était,  comme  ce  jour-là,  jour  d'abstinence  et  de 
jeûne,  étaient  favorables  k  leurs  desseins;  47  voix  contre  44  (") 
firent  prévaloir  un  arrêt  singulier  et  qui  rappelle  à  s'y  mépren- 
dre l'avis  indéfinissable  par  lesquels  deux  mois  auparavant 
la  noblesse  avait  à  la  fois  accordé  et  refusé  le  sol  pour  livre  : 
«  La  cour...  considérant  que  des  magistrats  que  Sa  Majesté  a 
»  traités  aux  yeux  de  toute  la  France  comme  coupables  de  dé- 
»  sobéissance,,.  ne  peuvent  plus  porter  avec  décence  le  nom 
»  de  magistrats. . .  a  arrêté  que  le  seigneur  roi  serait  très  humble- 
»  ment  supplié  de  trouver  bon  qu'elle  lui  remît  des  pouvoirs 
»  dont  il  la  juge  indigne  et  qu'il  la  rend  incapable  d'exercer 
»  avec  honneur...  cependant...  ladite  cour  a  repris  dès  ce  jour 
»  son  service  ordinaire  pour  le  continuer  jusqu'à  ce  qu'il  ait  été 
»  autrementordonnéparSaMajestéà l'administrationde lajus- 
»  tice  souveraine  de  la  province,  et  sera  ledit  seigneur  roi  supplié 
»  d'y  pourvoir  dans  le  plus  bref  délai  qu'il  sera  possible  ».  On 
abandonnait  donc  le  service,  tout  en  le  reprenant  provisoi- 
rement, ou  plutôt  en  feignant  de  le  reprendre,  puisque  les 
vacances  de  Pâques  étaient  là.  La  lettre  par  laquelle  le  Par- 
lement informa  le  roi  de  cet  extraordinaire  arrêté  sembla  pren- 
dre à  tâche  de  souligner  encore  la  désobéissance  (10  avril)  : 
«  Obéir  à  son  roi  est  le  premier  devoir  des  sujets  ;  nous  en 
»  donnons  l'exemple  par  l'arrêté  que  nous  avons  l'honneur 
»  d'envoyer  à  Votre  Majesté.  Remettre  des  offices  dans  lesquels 
»  nous  ne  pouvons  servir  avec  honneur  ni  le  roi  ni  l'Etat  est  le 
»  devoir  de  magistrats  dont  la  voix  est  impuissante  pour  faire 
»  connaître  au  monarque  les  droits  de  la  nation,  de  magistrats 
n  dont  l'honneur  est  avili  aux  yeux  des  peuples  par  les  impu- 
»  talions  les  plus  accablantes...  Les  magistrats  qui  nous  rem- 
»  placeront  pourront  être  aussi  attachés  à  leurs  devoirs,  aussi 
»  dévoués  à  Votre  Majesté,  aussi  zélés  pour  le  maintien  du  droit 
»  national;  puissent-ils  être  plus  heureux  et  mériter  votre  bien- 
»  veillance  pour  les  mêmes  causes  qui  nous  l'ont  fait  perdre  et 
»  que  nous  avions  cru  devoir  nous  l'assurer!  »  Louis  XV,  qui 

(')  Les  rapports  adressés  à  d'Aiguillon  par  ses  correspondants  sont  là-dessus 
remplis  de  détails  édifiants. 

(*)  Journal  du  conseiller  Desnos  des  Fossés.  Bib.  Nat.,  L  b^**,  1298  :  lettres  à  Le 
Bret  et  à  d'Amilly,  H.  435. 


LE  PARLEMENT  DÉCmt:  O  PRINCIPE  J3E  CIlSSICR  LE  SERVICE        323 

ne  s'émouvait  pas  facilement,  rougit,  parait-il,  de  colère  en 
lisant  cette  lettre  ;  il  s'écria  qu'on  ne  lui  avait  jamais  rien 
adressé  d'aussi  insolent  depuis  qu'il  était  sur  le  trône  ('),  et  il  se 
serait  certainement  déterminé  à  quelque  coup  d'éclat  sans  les 
efïbrls  désespérés  de  Saint-Florentin  et  du  contrôleur  général 
pour  l'adoucir.  Ils  mitigèrent  la  réponse  royale  de  telle  façon 
que,  lorsqu'elle  fut  lue  au  conseil,  le  roi  ne  voulait  plus  l'en- 
voyer, et  que  ses  ministres  eurent  beaucoup  de  peine  à  l'y 
décider  (^).  C'était  un  nouvel  ordre  de  reprendre  le  service 
purement  et  simplement  dans  le  plus  bref  délai  et  l'assurance 
que  la  soumission  la  plus  entière  à  la  volonté  du  roi  pouvait 
seule  mériter  au  Parlement  le  retour  de  cette  bienveillance 
qui  lui  était  si  chère  et  dont  la  perte  lui  était  insupportable. 

Moins  que  jamais  le  Parlement  ne  se  souciait  de  la  recon- 
quérir, et  il  le  prouva  clairement  dès  que  la  fin  des  vacances 
de  Pâques  l'eut  amené  à  reprendre  pour  la  forme  ce  service 
qu'il  était  dores  et  déjà  décidé  à  abandonner.  Le  procès  tou- 
jours pendant  entre  le  roi  et  les  Etats  relativement  aux  sols 
pour  livre  des  droits  des  fermes  était  là  fort  à  propos  pour 
lui  fournir  l'occasion  de  tout  brouiller  irrémédiablement. 

Peu  de  temps  après  la  séparation  des  Etats,  le  directeur 
des  fermes  à  Nantes  avait  reçu  l'ordre  de  reprendre  la  per- 
ception des  sols  pour  livre  des  droits  des  fermes,  conformé- 
ment à  l'arrêt  du  conseil  du  14=  mars,  inscrit  d'autorité  sur 
les  registres  des  Etats  le  31  ;  comme  l'hiver  précédent,  la 
crainte  du  Parlement  l'empêcha  de  mettre  cet  ordre  à  exé- 
cution. Un  arrêt  du  conseil  du  20  avril,  que  le  subdélégué 
général  de  l'intendance  eut  ordre  de  faire  afficher  partout, 
ordonna  alors  officiellement  la  levée  des  sols  pour  livre; 
aussitôt  des  négociants  de  Nantes  et  de  Saint-Malo  (^)  se 
pourvurent  devant  le  Parlement  contre  la  perception  de  cette 
imposition,  comme  étant  toujours  sous  le  coup  de  l'interdic- 
tion portée  par  l'arrêt  de  la  chambre  des  vacations,  attendu 
que  les  Etats  n'avaient  pas  été  appelés  à  y  donner  leur  con- 
sentement. Il  fallait  quelque  hardiesse  pour  soutenir  et  pour 
accepter  une  pareille  thèse,   alors  qu'on  soutenait  en  même 

(•)  Lettre  de  Laverdy  à  M.  de  la  Chalotais,  30  avril  1765. 
n  Id.,  à  Lambert,  12  mai  1765,  H.  440. 

(')  A  Lorient,  au  contraire,  la  perception  des  deux  sols  pour  livre  continuait  à 
se  faire  sans  aucune  difficulté  (Lettre  de  Raudin,  26  avril,  H.  435). 


324  LA    BRETAGNE   ET   LE    DUC    d' AIGUILLON 

temps,  dans  le  même  parti,  que  les  sols  pour  livre  des  droits 
des  fermes  étaient  contenus  dans  le  secours  extraordinaire 
de  700,000  1.  et  faisaient  partie  de  l'octroi  des  Etats,  Mais 
cette  grossière  contradiction  n'arrêta  pas  un  instant  des  gens 
décides  à  tout  brouiller,  et  parfaitement  avertis  qu'on  pouvait 
tout  oser  sans  danger.  Dédaignant  donc  de  se  mettre  d'accord 
avec  eux-mêmes,  et  de  faire  leur  choix  entre  deux  arguments 
contradictoires  et  également  contestables,  ils  s'amusèrent,  au 
contraire,  à  les  employer  l'un  et  l'autre  pour  enfermer  l'ad- 
ministration dans  un  infranchissable  dilemme.  Ou,  disaient- 
ils,  les  Etats  ont  délibéré  sur  tous  les  objets  de  leur  opposi- 
tion, et  accordé  le  secours  extraordinaire  pour  les  éteindre 
tous;  et  alors  la  levée  que  l'on  prétend  faire  des  sols  pour 
livre  en  sus  des  fermes  du  roi  n'est  pas  légitime;  ou  bien  le 
secours  extraordinaire  accordé  par  les  Elats  n'englobe  point 
les  sols  pour  livre  sur  les  fermes,  et  alors  l'opposition  des 
Etats  subsiste  toujours  sur  ce  point,  et  le  Parlement  laisserait 
porter  un  coup  mortel  aux  franchises  de  la  province  en  tolé- 
rant une  levée  aussi  manifestement  illégale  (').  Telle  fut  l'ar- 
gumentation à  laquelle  le  Parlement  s'attacha  avec  une 
obstination  toute  bretonne,  doublée  d'une  ténacité  toute  par- 
lementaire, tandis  que  d'autre  part  le  contrôleur  général  se 
voyait  dans  l'impossibilité  de  reculer,  non  seulement  pour  ne 
pas  étaler  une  faiblesse  qu'il  tenait  encore  à  dissimuler,  mais 
encore  parce  qu'il  prévoyait  des  difficultés  sans  nombre,  en 
Bretagne  et  dans  les  autres  pays  d'Etats,  le  jour  où  il  aurait 
admis  cette  thèse  dangereuse  de  la  nécessité  du  consentement 
des  Etats  pour  la  perception  des  droits  des  fermes  (^). 

Ni  l'un  ni  l'autre  des  deux  adversaires  ne  voulant  rien  cé- 
der, les  choses  furent  rapidement  poussées  h  toute  extrémité. 

(*)  Lettre  d'un  patriote  à  une  personne  de  distinction,  Procès,  II,  p.  524. 

(-)  «  Dans  tous  les  pays  d'Etats,  y  compris  la  Bretagne,  gémissait  le  malheureux 
»  ministre  (Lettre  à  La  Ghalotais,  10  juin  1765,  11.440),  le  roi  a  un  revenu  d'environ 
»  quarante  millions  qui  n'a  jamais  été  plus  consenti  que  celui-ci,  et  s'il  cède  dans 
»  l'instant  actuel  où  les  esprits  ne  fermentent  que  trop  dans  cet  infortuné  royaume, 
»  ces  oppositions  voleraient  en  Artois,  en  Bourgogne,  en  Flandre,  en  Languedoc,  en 
>)  Provence,  et  il  faudrait  faire  banqueroute  ou  avoir  une  guerre  avec  toutes  ces 
>'  provinces  comme  on  l'excite  en  Bretagne...  Pour  un  objet  de  90  à  100,000  1.  que 
»  le  roi  ne  pourrait  pas  abandonner  sans  risquer  40  millions  de  revenu,  on  perd  une 
»  province,  on  met  les  sujets  dans  la  plus  grande  souffrance,  on  cesse  toute  justice, 
»  on  donne  libre  carrière  aux  voleurs  et  aux  malfaiteurs,  on  tâche  d'exciter  toute  la 
»)  magistrature  à  courir  à  sa  perte,  et  on  dit  qu'on  est  bon  Français!  » 


RENOUVELLEMENT  DE  LA  Ql'ERKLLE  SUU  LES  SOLS  POUR  LIVRE     325 

Le  26  avril,  le  Parlement  rendit  un  arrêt,  rédigé  la  veille  au 
soir  dans  un  conciliabule  tenu  chez  M.  de  la  Gasclierie,  par 
lequel  la  levée  des  deux  sols  pour  livre  des  droits  des  fer- 
mes était  défendue  à  peine  de  concussion  jusqu'à  ce  que  les 
Etats  eussent  été  entendus  dans  leur  opposition  ;  la  restitu- 
tion des  sommes  indûment  perçues  était  ordonnée,  et  le  pro- 
cureur général  chargé  de  faire  recherche  de  tous  les  impôts 
illégalement  levés  en  Bretagne;  à  peine  la  séance  levée,  l'ar- 
rêt, imprimé  d'avance,  fut  publié  avec  éclat  dans  toute  la 
ville  de  Rennes  et  affiché  sur  tous  les  murs.  Le  lendemain, 
le  Parlement  en  rendit  un  autre  ordonnant  remise  au  procu- 
reur général  des  tarifs,  pancartes  et  autres  titres  en  vertu 
desquels  se  faisaient  toutes  les  perceptions  de  droits  à  l'en- 
trée et  à  la  sortie.  Le  moment  pouvait  être  calculé  où  les  fer- 
mes du  roi  cesseraient  totalement  d'être  perçues  en  Bretagne, 
puis  dans  le  royaume  tout  entier  (').  Quant  aux  sols  pour 
livre,  il  était  inutile  de  songer  à  les  percevoir  ;  Hocquart, 
directeur  des  fermes  à  Nantes,  tremblant  d'être  décrété  par 
le  Parlement,  comme  aussi  bien  quelques-uns  des  plus  ar- 
dents voulaient  le  faire,  et  voyant  déjà  tous  les  huissiers  de 
la  province  à  ses  trousses,  écrivait  au  contrôleur  général  des 
lettres  éperdues  où  il  protestait  de  sa  bonne  volonté,  mais 
aussi  de  l'impossibilité  où  il  était  d'obéir  aux  ordres  du  gou- 
vernement. Il  songeait  à  fuir  à  Montaigu,  en  Poitou,  hors 
du  ressort  de  Rennes,  sous  prétexte  d'une  tournée  à  faire 
dans  cette  partie  de  son  département,  et  suppliait  qu'on  don- 
nât des  ordres  aux  troupes  :  «...  Je  suis  prêt,  Monseigneur, 
»  à  verser  mon  sang  pour  le  service  de  mon  roi,  comme  l'ont 
»  fait  mes  ancêtres  sous  ses  aïeux;  mais  je  ne  puis  m'imagi- 
»  ner  que  Sa  Majesté  veuille  exiger  qu'un  de  ses  plus  fidèles 
»  sujets,  dont  toute  l'ambition  a  été  de  lui  obéir  avec  le  plus 


(')  «...  La  Bretagne,  écrit  Laverdy  à  La  Chalotais  le  2  mai  (Procès,  I,  269),  ne 
>•  paiera  donc  plus  de  droit.  Gomme  cela  est  commode;  les  autres,  voyant  le  succès 
»  attaché  à  ces  démarches,  en  feront  autant,  et  la  ferme  générale  se  trouvera  atta- 
»  quée  au  point  de  succomber  ;  les  124  millions  de  revenu  manqueront  :  en  consé- 
>'  quence,  l'Etat  périra...  On  force  le  gouvernement  le  plus  doux  et  qui  l'a  peut-être 
'I  été  trop,  à  déployer  toutes  les  forces  de  l'autorité  et  à  les  mettre  en  action...  On 
»  aime  mieux  voir  tout  périr  que  de  convenir  tacitement  que  quatremembres  de  la 
»  chambre  des  vacations  ont  été  des  imprudents  de  rendre  un  arrêt  le  17  octobre... 
>i  Et  cela,  quand  le  clergé  va  s'assembler,  quand  les  plus  grands  ennemis  des  Par- 
»  lements  accusent  les  ministres  d'avoir  livré  l'autorité  royale  aux  Parlements...  ». 


326  LA    llRETAGiNE    KT    LK    ItlC    DAKaiLLOIN 

»  crcxaclitude  qu'il  lui  a  clé  possible,  s'expose  à  être  traîné 
«  ignominieusement  dans  les  prisons  et  peut-être  à  subir  un 
«  supplice  par  provision...  Il  se  pourrait  faire  que  nous  fus- 
»  sions  arrêtés  avant  que  IM.  Raudin  eût  pu  nous  informer  du 
))  décret  qui  pourrait  être  rendu  à  huis  clos  et  secrètement. 
»  Ainsi  je  pense  que  pour  nous  mettre  h  l'abri,  il  faudrait 
))  des  ordres  particuliers  du  roi  adressés  directement  aux  com- 
»  mandants  des  troupes  et  aux  officiers  des  maréchaussées  de 
»  nous  retirer  de  force  d'entre  les  mains  des  huissiers,  si  nous 
»  venions  à  être  arrêtés  »  (').  Telles  étaient  les  misères  de  cette 
monarchie  dite  absolue,  qui  en  était  arrivée  à  ne  plus  môme 
pouvoir  se  faire  obéir  du  moindre  de  ses  fonctionnaires,  lors- 
qu'il plaisait  à  son  Parlement  d'interdire  l'exécution  de  ses 
volontés. 

Le  3  mai,  un  arrêt  du  conseil  cassa  l'arrêt  du  Parlement 
du  26  avril,  ordonna  aux  directeurs  et  receveurs  des  fermes 
de  percevoir  les  deux  sols  pour  livre  à  peine  de  désobéis- 
sance, et  manda  en  cour  cinq  des  juges  et  consuls  de  Nan- 
tes et  quelques-uns  des  négociants  nantais  et  malouins  connus 
pour  être  les  inspirateurs  de  la  protestation  du  commerce  de 
ces  deux  villes.  Puis,  pour  rendre  impossibles  les  poursuites 
qui  hantaient  l'imagination  des  malheureux  directeurs  et  re- 
ceveurs, il  imagina  l'expédient  bizarre  de  leur  enjoindre  de 
dresser  dorénavant  deux  quittances  pour  le  paiement  des 
droits,  l'une  pour  le  principal,  à  remettre  aux  intéressés, 
l'autre  pour  le  droit  accessoire,  à  garder  par  eux  jusqu'à 
nouvel  ordre.  Cette  singulière  manière  de  donner  quittance 
sans  en  donner  ne  servit  qu'à  avilir  l'autorité  encore  davan- 
tage, s'il  était  possible,  et  provoqua  dans  toute  la  province 
un  éclat  de  rire  général.  Le  procédé  n'eut  guère  du  reste  le 
temps  d'être  appliqué,  tant  les  événements  marchaient  vite. 

Nullement  intimidé  par  les  derniers  ordres  du  roi,  le  Par- 
lement ne  songeait  qu'à  faire  à  l'arrêt  du  conseil  du  3  mai 
une  éclatante  réponse.  On  cassait  ses  arrêtés  :  on  voulait  le 
mettre  dans  l'impossibilité  d'exercer  sur  la  constitution  de  la 
province  la  protection  qu'il  lui  devait  :  on  l'interdisait,  en 
réalité,  de  ses  fonctions;  quel  parti  lui  restait-il  à  prendre, 
sinon  de  s'anéantir  lui-même,  de  remettre  des  pouvoirs  qu'il 

(»)  Lettres  du  26  avril,  H.  435  ;  9  mai,  H.  436. 


LE    PARLEMENT    SE    PRÉPARE    A    DONNER    SA    DÉMISSION  327 

ne  lui  était  plus  possible  d'exercer  avec  honneur  et  liberté,  et 
d'avertir  les  peuples,  par  cette  démarche  désespérée,  qu'ils  ne 
pouvaient  plus  compter  sur  le  ministère  des  magistrats  pour 
les  défendre?  Quel  autre  moyen  de  concilier  le  respect  qu'il 
devait  au  roi  et  l'obéissance  qu'il  devait  aux  lois?  «  C'était  la 
seule  voie  qui  lui  restAt  d'éteindre  le  scandale  d'un  conflit 
apparent  d'autorité,  de  plier  sans  prévarication  sous  la  force 
du  pouvoir  absolu,  de  donner  à  Sa  jNIajesté  une  preuve  de  son 
attachement  inviolable  pour  sa  personne  sacrée,  et  de  laisser 
dans  les  archives  de  la  province  la  protestation  la  plus  solen- 
nelle qui  pût  être  faite  pour  la  conservation  des  lois  fonda- 
mentales et  des  droits  et  franchises  de  la  Bretagne  (•).  »  Le 
temps  était  venu  où  il  était  indispensable  d'abdiquer  ces  fonc- 
tions qu'on  n'avait  reprises,  en  avril,  que  par  soumission  pour 
les  volontés  de  Sa  Majesté  et  par  zèle  pour  les  intérêts  des 
peuples.  Gomme  M.  de  Kersalaiin  l'écrivait  à  M.  de  la  Chalo- 
tais  (^),il  fallait  se  résoudre  ou  à  la  démission  ou  à  la  guerre 
civile.  On  n'ajoutait  pas  que  la  cessation  du  service  avait  par 
elle-même  pour  la  jeunesse  des  enquêtes,  très  peu  zélée  pour 
l'ennuyeux  métier  de  juger,  un  irrésistible  attrait  :  que  les 
souflrances  des  justiciables  étaient  la  dernière  chose  dont  elle 
daignât  se  soucier  :  qu'elle  attendait  de  cette  démarche  «  pa- 
triotique »  une  gloire  immortelle  :  que  le  Parlement  de  Pau, 
«  victime  de  l'autorité  despotique  et  gémissant  sous  le  poids 
de  l'oppression  la  plus  accablante  »  ('),  était  à  la  veille,  lui 
aussi,  de  remettre  au  roi  les  pouvoirs  qu'il  avait  daigné  lui 
confier  (*),  qu'il  eût  été  honteux  de  rester  en  arrière,  et  que 
leurs  démissions  simultanées,  destinées  peut-être  à  être  sui- 
vies d'un  grand  nombre  d'autres,  pouvaient  mettre  le  gou- 
vernement dans  un  terrible  embarras. 

A  vrai  dire,  à  mesure   qu'ils  voyaient  s'approcher  cette 
échéance  fatale  des  démissions,  les  meneurs  de  toute  l'afl'aire. 


(')  Remontrances  du  Parlement  de  Paris,  6  sept.  1765. 

(2)  Procès,  I,  285, 

(3)  Lettre  du  Parlement  de  Rennes  au  roi,  4  mai. 

(*)  Les  démissions  de  Pau  furent  données  le  17  mai.  La  série  des  mémoires, 
remontrances,  arrêts  du  Parlement  et  du  conseil,  qui  précéd;iit  toujours  ces  gran- 
des crises,  avait  commencé  dès  le  15  novembre  1763,  M.  de  la  Gascherie  a  été 
accusé  d'avoir  entretenu  des  intelligences  avec  plusieurs  des  magistrats  de  Pau. 
Il  avait  pu  en  fréquenter  quelques-uns  pendant  son  séjour  à  Versailles  et  était, 
paraît-il,  apparenté  au  président  Charité,  du  Parlement  de  Pau. 


328  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

les  plus  compromis  dans  l'intrigue,  MM.  de  la  Gaschcrie,  de 
Montrcuil,  de  Kersalaiin  et  de  la  Chalotais,  modifiaient  visi- 
blement leur  attitude.  On  les  entendit,  dans  les  premiers 
jours  de  mai,  parler  contre  les  démissions,  même  avec  lar- 
mes, et  jusqu'à  se  faire  adresser  quelques  observations  fort 
aigres  par  quelques-uns  de  leurs  collègues  les  plus  force- 
nés (').  Cette  conversion  était-elle  sincère?  Rien,  par  malheur, 
n'est  plus  douteux.  Ils  ont  allégué,  à  leur  décharge,  les  dé- 
marches de  INI.  de  Caradeuc  auprès  du  maire  de  Rennes,  du 
syndic  des  procureurs  et  du  bâtonnier  des  avocats  pour  obte- 
nir d'eux  qu'ils  conjurassent  le  Parlement  de  renoncer  à  son 
projet  de  démissionner.  Ils  ont  allégué  encore  un  Mémoire 
que  le  procureur  général  aurait  répandu  pour  détromper  le 
public  sur  le  montant  véritable  des  sols  pour  livre,  que  les 
Nantais  estimaient  beaucoup  trop  haut  (^).Ils  ont  invoqué  les 
sentiments  de  gratitude  que  M.  de  Laverdy  exprimait  à  M.  de 
la  Chalotais  dans  une  lettre  postérieure  aux  démissions  ('), 
sans  vouloir  remarquer  que  cette  lettre  prouve  bien  la  niai- 
serie du  ministre,  mais  laisse  entière  la  question  de  la  sincé- 
rité du  procureur  général.  En  réalité,  Faction  prépondérante 
qu'ils  exerçaient  sur  le  Parlement  leur  eût  rendu  très  facile, 
pour  peu  qu'ils  l'eussent  sérieusement  voulu,  de  l'arrêter  sur 
la  pente  fatale  qui  le  menait  à  sa  perte.  Ils  ne  firent  jamais 
pour  le  contenir  que  des  démarches  tardives,  équivoques, 
douteuses,  et  les  paroles  de  modération  qu'il  put  leur  arriver 
de  prononcer  ne  pouvaient  pas  et  ne  devaient  pas  d'ailleurs 
donner  le  change  sur  leurs  véritables  intentions.  Celles-ci, 
très  certainement,  n'étaient  pas  de  ménager  le  ministère  {*), 

(')  Bulletin  d'un  correspondant  anonyme  de  d'Aiguillon,  17  mai,  H.  436. 

(-)  Procès,  II,  97.  (Interrogatoire  de  M.  de  la  Chalotais,  5  fév.  1766.) 

(')  Lettre  du  24  mai,  citée  au  Procès  :  «  J'ai  rendu  compte  au  roi  de  ce  que  vous 
me  marquez  que  vous  faites  pour  empêcher  les  démissions.  Sa  Majesté  m'a  paru 
penser  que  vous  remplissiez  en  cela  ce  qu'Elle  avait  lieu  d'attendre  de  vous  ». 
Notons  néanmoins  que  le  correspondant  anonyme  qui  renseignait  d'Aiguillon  sur 
les  incidents  dont  le  Parlement  de  Rennes  était  le  théâtre  et,  à  sa  suite,  le  Jour- 
nal du  commandement,  ont  cru  que  M.  de  la  Chalotais  a  ressenti,  au  dernier  mo- 
ment, des  craintes  réelles.  Nous  croyons  qu'il  méprisait  trop  les  ministres  pour 
avoir  été  accessihie  à  ce  sentiment. 

{'<)  La  lettre  du  marquis  de  Poulpry  à  M.  de  la  Chalotais,  du  25  juin  1765,  cilée 
au  Procès,  1,  252,  montre  bien  que,  parmi  les  amis  du  procureur  général,  on  envi- 
sageait avec  joie  la  possibilité  de  la  chute  de  M.  de  Laverdy.  L'abbé  Chauveiin 
avait  pris  dans  un  salon  la  défense  du  procureur  général  :  «  11  n'est  pas  reconnais- 
sable  et  est  impatientant  par  ses  mauvais  raisonnements,  déclare  le  correspondant 


DUPLICITÉ    DE    M.    DE    LA    CHALOTAIS  329 

V 

et  la  pacification  de  la  province,  pour  laquelle  Tinfortunc 
M.  de  Laverdy  était  prêt  à  faire  tous  les  sacrifices,  n'était  pas 
ce  qui  leur  tenait  à  cœur.  Mais  ils  jugeaient  prudent,  cette 
fois  encore,  de  paraître  avoir  servi,  et  cette  précaution  était 
peut-être  moins  prise  contre  les  rigueurs  possibles  du  gou- 
vernement, dont  l'excessive  faiblesse  ne  pouvait  guère  les 
effrayer,  que  dans  le  but  de  ne  pas  s'aliéner  le  Parlement  de 
Paris,  dont  l'appui  était  nécessaire,  et  où  quelques  amis  per- 
sonnels (')  du  contrôleur  général  blâmaient  l'entêtement  inouï 
de  la  magistrature  rennaise...,  bien  qu'ils  n'aient  pas  hésité, 
peu  de  temps  après,  à  épouser  sa  cause  avec  chaleur. 

Xous  croyons  donc  que  le  Parlement  était  parfaitement 
certain  de  ne  pas  infliger  à  ses  procureurs  généraux  une 
déception  trop  cruelle,  lorsque  dans  ses  assemblées  des  13  et 
14  mai  il  persista  dans  ses  arrêtés  antérieurs.  Les  démissions 
auraient  peut-être  été  données  sur  le  champ,  si  les  quatre 
mandés  n'avaient  tenu  à  les  retarder.  Quelques  magistrats 
s'obstinaient  encore  à  croire  M.  de  la  Chalotais  disposé  à  les 
empêcher  et  désiraient  ardemment  une  démarche  de  sa  part 
qui  pût  leur  fournir  un  moyen  décent  de  se  tirer  d'une  situa- 
lion  fort  critique.  Le  bruit  courut  que  M.  de  la  Chalotais  avait 
préparé  pour  l'assemblée  du  17  mai  un  réquisitoire  recon- 
naissant que  les  droits  des  fermes  étaient  droits  domaniaux, 


de  M.  de  la  Chalotais...  Il  lui  fallut  entendre  que  tout  le  monde  était  excédé  de  la 
hauteur  et  de  la  dureté  de  son  cher  ami  qui  ne  pouvait  se  soutenir  encore  long- 
temps dans  sa  place...  Il  nous  dit  qu'il  croyait  bien  que  son  ami  ne  tiendrait  pas 
encore  longtemps  et  que  nos  affaires  de  Bretagne  en  seraient  cause;  mais  que, 
quand  nous  l'aurions  perdu,  nous  ne  serions  pas  longtemps  sans  le  regretter  et 
que  nous  le  pleurerions  de  larmes  de  sang.  En  attendant  les  larmes,  cela  nous  fit 
rire  ». 

Duclos,  ami  intime  de  La  Chalotais  et  qui  peut  être  considéré  comme  l'écho  des 
opinions  du  procureur  général,  a  peut-être  fait  allusion  à  M.  de  Laserdy  dans  ce 
passage  de  son  Voyage  en  Italie  (1766)  où  il  explique  les  raisons  qui  l'avaient  porté 
à  quitter  Paris  : 

«  L'affaire  contre  M.  de  la  Chalotais  était  alors  dans  toute  sa  force...  Je  m'étais 
expliqué  si  souvent  et  si  publiquement  sur  le  brigandage  des  auteurs  et  des  instru- 
ments de  cette  persécution...  que  j'avais  fort  déplu  à  quelques  niinislrcs  et  surtout 
à  un  certain  intrus  clans  l'administration  où  il  n'a  porté  que  des  talents  de  pro- 
cureur et  un  orgueil  stupide  ne  pouvant  atteindre  à  la  fierté.  Sa  sensibilité  bour- 
geoise s'était  trouvée  blessée  de  quelques  plaisanteries  qu'il  m'attribuait  et  dont  il 
voulait  faire  des  crimes  d'Elat...  Sachant  ce  qu'un  tel  ouvrier  savait  faire,  je  sui- 
vis le  conseil  de  m'absenter  ». 

(')  Notamment  l'abbé  Chauvelin,  et  Lambert  que  Laverdy,  dans  une  lettre  éplo- 
rée  du  12  mai  (H.  440),  conjure  de  se  porter  «  médiateur  ». 


330  LA    BlŒlACi^'E    1:T    IJ'l    l>i;C    DAIGIILLON 

en  conséquence  concluant  h  débouter  les  Etals  de  leur  oppo- 
sition et  à.  laisser  faire  la  perception  des  sols  pour  livre  au 
profit  du  roi  (').  Très  certainement  un  mot  aurait  suffi,  de  la 
part  des  procureurs  généraux,  pour  tout  finir;  mais  ils  se 
gardèrent  bien  de  prononcer  ce  mot.  Ils  déclarèrent  simple- 
ment n'avoir  pas  en  leur  possession  d'exemplaire  de  l'arrêt 
du  conseil  du  3  mai  et  firent  remettre  l'affaire  au  lundi  sui- 
vant, 20  mai.  Ils  prièrent  en  outre  la  cour  de  fixer  le  jour  où 
les  gens  des  trois  Etats  seraient  appelés  à  venir  plaider  con- 
tradictoirement  avec  eux  sur  la  perception  des  sols  pour 
livre;  démarche  grave,  essentiellement  suspecte,  qu'ils  ont 
présentée  comme  inspirée  par  le  désir  de  retarder  les  démis- 
sions, mais  qui  pouvait  avoir  pour  résultat  de  les  rendre  plus 
inévitables  et  qui  heurtait  de  front  les  défenses  réitérées  du 
roi  à  son  Parlement  de  s'occuper  de  cette  affaire.  Plus  on 
attendait,  d'ailleurs,  et  plus  le  parti  des  démissions  gagnait 
de  terrain.  Plusieurs  de  ceux  que  d'Aiguillon  appelle  les  hon- 
nêtes gens  et  que  l'on  commençait  déjà  en  Bretagne  à  dési- 
gner sous  le  nom  de  royalistes,  excédés  de  tout  ce  qui  se  pas- 
sait et  indignés  de  voir  le  Parlement  se  laisser  ainsi  mener 
par  une  poignée  de  factieux,  envisageaient  le  parti  des  démis- 
sions sans  trop  de  répugnance;  car  cet  événement  semblait 
devoir  procurer  au  moins  cet  avantage  de  forcer  le  gouver- 
nement à  une  réorganisation  du  Parlement,  qui  ferait  dispa- 
raître un  certain  nombre  de  collègues  peu  estimables  (■). 

Quant  à  M.  de  Laverdy,  habitué  comme  il  l'était  à  discer- 
ner partout  les  ténébreuses  manœuvres  de  la  Société  de  Jésus, 
il  ne  voyait  que  la  main  des  jésuites  dans  les  événements  de 
plus  en  plus  graves  dont  Hennés  était  le  théâtre.  Il  était  con- 
vaincu que  c'était  cette  compagnie  redoutable  qui  menait  le 
Parlement  à  sa  perte,  et  qu'elle  avait  su  faire  servir  à  ses  des- 
seins ceux  môme  des  magistrats  qui  lui  étaient  le  plus  hos- 
tiles, et  jusqu'à  M.  de  la  Chalotais  lui-même,  qu'il  voyait  avec 

(!)  Bulletin  du  17  mai  (II.  436). 

(-)  Toutefois,  cette  politique  dangereuse  qui  consiste  à  faire  sortir  le  bien  de 
l'excès  du  mal  ne  fut  jamais  portée  jusqu'aux  actes  et  elle  n'eut  jamais  l'appui  ni 
l'approbation  de  d'Aiguillon.  Ce  sera  seulement  parmi  les  conseillers  hostiles  aux 
démissions  qu'il  trouvera  les  éléments  vraiment  solides  et  sérieux  de  son  Parle- 
ment reconstitué,  et  son  opinion  sur  la  conduite  des  démettants  restera  toujours 
fort  sévère.  11  ne  marchandera  pas,  au  contraire,  son  approbation,  et  même  son 
admiration,  aux  ecclésiastiques  qui  déconseillèrent  les  démissions. 


M.  DE  LA  CHALOTAIS  ACCUSÉ  d'ÉTRE  l'aGENT  DES  JÉSUITES       331 

une  douloureuse  stupéfaction  enrôlé  à  son  insu  dans  les  rangs 
de  l'armée  noire,  et  qu'il  conjurait  avec  larmes  de  vouloir  Jiien 
regarder  autour  de  lui  :  «  Vous  servez  sous  des  drapeaux 
»  étrangers,  vous  et  vos  Messieurs...  (')  Les  jésuites  et  leurs 
»  adhérents  ne  peuvent  trouver  de  ressource  que  dans  le  trou- 
»  ble  et  le  désordre,  il  est  donc  de  leur  intérêt  d'en  exciter;  il 
»  s'en  élève  de  tous  côtés,  et  quand?  A  la  veille  d'une  assem- 

»  blée  du  clergé  qui  sera  des  plus  orageuses Je  ne  peux 

»  m'empêcher  de  gémir  des  maux  de  l'Etat,  de  ceux  de  la  ma- 
»  gistrature  dont  je  serai  toujours  membre  de  cœur  et  d'esprit 
»  et  de  voir  que  ce  sont  ceux  qui,  par  une  conduite  sage  et  sou- 
»  tenue,  devaient  sauver  la  patrie,  qui  s'ébranlent  tous  en 
»)  bataillon  carré  pour  la  perdre  et  donner  le  dessus  à  leurs 
»  ennemis...  »  Son  âme  était  pleine  des  plus  sinistres  pressen- 
timents et  cependant  il  se  raccrochait  convulsivement  à  l'es- 
pérance de  rompre,  à  force  de  concessions,  cette  fatale  coa- 
lition des  jésuites  et  des  jansénistes  contre  lui.  Son  désir 
passionné  de  rétablir  la  paix  à  tout  prix  l'amena  même,  le 
18  mai,  au  sortir  d'une  conférence  avec  le  roi  à  Marly,  à  écrire 
à  M.  de  la  Chalotais  l'étonnante  lettre  que  voici  (^)  : 

«  Au  reçu  de  la  présente.  Monsieur,  vous  irez,  je  vous  prie, 
»  quelque  heure  qu'il  soit,  en  faire  part  au  premier  président 
»  et  vous  concerter  avec  lui  ainsi  que  vous  m'avez  mandé  que 
»  vous  avez  fait  en  dernier  lieu.  Le  roi  a  bien  voulu  se  laisser 
»  toucher  de  la  situation  du  Parlement  de  Rennes,  et  venir  à 
»  son  secours.  Il  adresse  des  lettres  patentes  :  1°  pour  suspen- 
»  dre  la  levée  d'un  sol  pour  livre  sur  les  octrois  de  quelques 
»  villes,  et  des  deux  sols  pour  livre  des  octrois  {sic)  (')  ;  2"  pour 


(')  Lettre  du  12  mai  (II.  440).  —  Laverdy,  de  son  côté,  ne  devait  pas  être  toujours 
à  l'abri  de  cette  formidable  accusation.  Le  I'oi7it  de  vue,  un  des  principaux  libel- 
les qui  furent  faits  contre  Maupeou,  explique  tout  au  long  comment  la  redoutable 
Société  avait  sur  le  contrôleur  général  un  empire  dont  il  était  à  peu  près  le  seul  à 
ne  pas  s'apercevoir,  et  comment  l'arrêt  du  conseil  du  21  nov.  1764  qui  prononça 
sa  dissolution  fut  en  réalité  un  service  qu'il  lui  rendit,  parce  qu'au  lieu  de  bannir 
les  jésuites,  il  leur  conservait  en  France  une  certaine  sorte  d'exislence.  Les  Par- 
lements eurent  la  faiblesse  d'enregistrer  cet  arrêt  qui  comblait  les  vœux  secrets 
des  jésuites  et  laissait  lecbamp  libre  à  leurs  intrigues.  — Le  Point  de  t)«e  aurait  pu 
ajouter  que  M.  de  la  Chalotais,  lui  aussi,  n'était  pas  pur  de  toute  compromission  à 
cet  égard;  car  il  s'était  prononcé  avec  force  en  faveur  de  l'arrêt  de  novembre 
1764  (Lettre  à  U.  de  Caradeuc  du  4  déc.  1764.  Procès,  I,  228). 

(-)  Le  brouillon  en  existe  (H.  440). 

(3)  II  a  paru  curieux  de  reproduire  textuellement  cette  lettre,  avec  ses  non-sens 


332  l,A    ItllIiTAGM:;    ET    LE    DIT,    I)'Al(iLILLO>' 

»  faire  conlinuer  la  perception  des  deux  sols  pour  livre  en  sus 
»  des  droits  des  fermes  générales  ;  3°  pour  en  accorder  un  quin- 
»  zième  au  profit  du  commerce  de  la  Bretagne  :  et  vous  verrez 
»  par  les  lettres  patentes  qu'on  a  évité  tout  ce  qui  était  capa- 
»  hle  de  faire  querelle  en  les  enregistrant  ;  4°  le  roi  vous  autorise 
»  à  retirer  les  lettres  patentes  du  7  novembre  et  autres  en  con- 
»  sé(juencc,  parce  (ju'après  l'enregistrement  de  ces  dernières 
»  lettres  il  n'a  plus  besoin  des  autres,  et  le  I*arlement  obtient 
»  en  même  temps  ce  qu'il  désirait  le  plus,  le  retrait  de  celles 
»  du  7  novembre  dernier;  4°  [sic]  enfin,  il  demande  une  dépu- 
»  tation  pour  répondre  aux  précédentes  remontrances,  de  quoi 
»  on  peut  profiler  pour  charger  les  députés  en  termes  modérés 
»  d'exposer  ce  qu'on  peut  avoir  à  dire  sur  le  dernier  arrêt  du 
»  conseil  que  l'arrêt  du  Parlement  du  26  avril  a  malheureuse- 
»  ment  forcé  le  roi  de  donner.  On  n'a  pu  engager  le  roi  à  rien 
»  faire  de  plus,  c'est  même  avec  une  peine  infinie  qu'on  a  ob- 
»  tenu  ceci  du  dernier  excès  de  sa  complaisance.  C'est  un  ulti- 
»  matum,  et  s'il  échoue  je  vous  assure  que  tout  est  perdu  sans 
»  ressource  aucune.  Si  au  contraire  on  enregistre  les  lettres 
»  patentes,  qu'on  retire  les  précédentes,  qu'on  envoie  la  dépu- 
»  tation,  on  a  lieu  d'espérer  de  voir  finir  ce  trouble  menaçant 
»  qui  s'élève  comme  un  orage  prêt  à  fondre  sur  la  France  ». 

Cette  lettre  n'est  jamais  partie,  et  son  destinataire  n'a  pas  eu 
la  satisfaction  de  voir  le  ministre  s'abaisser  devant  lui  jusqu'à 
cet  excès  de  dégradation...  M.  de  Laverdy,  en  effet,  se  serait 
prêté  volontiers  à  ces  excessives  concessions;  il  les  avait  con- 
seillées le  samedi  matin  18,  il  les  soutint  encore  le  soir,  mais 
le  roi  ne  s'y  était  résigne  qu'avec  une  peine  extrême.  Les 
choses  n'étaient  pas  encore  tout  à  fait  décidées  qu'il  eut  con- 
naissance d'une  lettre  écrite  par  le  Parlement  de  Rouen  et 
d'arrêtés  pris  par  Bordeaux  et  Besançon  à  propos  de  l'afiaire 
de  Bretagne.  Telle  fut  l'irritation  qu'il  en  éprouva,  qu'il  leva 
brusquement  le  conseil.  Son  dernier  mot  sur  les  magistrats 
de  ixennes  fut  celui-ci  :  «  Attendre  et  voir  ce  qu'ils  feront  »  (*). 

Le  20  mai,  M.  de  la  Chalotais  ayant  apporté  le  texte  de 
l'arrêt  du  3,  59  voix  contre  26  décidèrent  en  principe  que  le 
Parlement  n'avait  plus  qu'.'j  s'anéantir  lui-même.  MM.  de  Mont- 

el  ses  confusions  :  elle  montre  dans  quel  désarroi  se  trouvait  l'esprit  du  malheu- 
reux contrôleur  général,  (jui  semble  avoir  perdu  de  vue  de  quoi  il  était  question. 
M)  I\l.  Laverdy  à  La  Ctialotais,  19  mai,  IL  4iO. 


DÉMISSION    DU    PARLEMENT    (22    MAI    1765)  333 

bourcher,  de  Villeblanclie,  de  Keranroy,  Desnos  des  Fossés, 
etc.,  avaient  parlé  fortement  contre  les  démissions,  quelques- 
uns  en  ajoutant,  il  est  vrai,  qu'ils  se  rangeraient  cependant 
au  parti  que  prendrait  la  majorité.  Une  commission  fut  char- 
gée de  rédiger  les  motifs  de  la  grave  résolution  qu'on  allait 
prendre.  Le  mercredi  22  mai,  jour  solennel,  son  travail  fut 
apporté  aux  chambres  assemblées,  au  nombre  de  86  magis- 
trats. C'était  un  résumé  de  toute  l'histoire  des  troubles  du 
Parlement  depuis  l'envoi  de  la  déclaration  de  21  novembre. 
On  s'appliquait  à  y  démontrer  la  parfaite  régularité  de  toute 
la  conduite  du  Parlement  ;  s'il  avait  enregistré  la  déclaration, 
ce  n'était  que  relativement  à  lui,  et  sans  qu'il  eût  jamais  oublié 
le  droit  des  Etats  d'y  consentir  ou  de  s'y  opposer  :  l'acceptation 
des  Etats  était  nécessaire  pour  autoriser  toute  levée  de  deniers 
dans  la  province,  et  leur  opposition  devant  le  Parlement  légi- 
time :  le  Parlement  avait  eu  le  devoir  de  la  recevoir  et  avait  le 
devoir  de  la  juger  :  les  lettres  patentes  du  7  novembre  et  tout 
ce  qui  s'en  était  suivi  étaient  donc  contraires  aux  droits,  fran- 
chises et  libertés  de  la  province,  et  tendaient  à  priver  le 
Parlement  de  la  plus  importante  de  ses  fonctions  :  des  magis- 
trats avilis  par  les  imputations  accablantes  contenues  dans 
les  réponses  du  roi,  mis  dans  l'impuissance  de  faire  respecter 
ces  lois  dont  ils  devaient  rendre  le  dépôt  aussi  intact  qu'ils 
l'avaient  reçu,  n'avaient  plus  qu'à  consommer  l'abdication 
d'un  ministère  désormais  inutile.  «  Si  nous  continuions  nos 
fonctions,  disait  le  Parlement  dans  une  lettre  adressée  le 
même  jour  h  toutes  les  autres  classes,  nous  serions  contraints 
ou  d'étouffer  le  cri  de  la  loi,  et  ce  serait  trahir  l'Etat,  ou  de 
frapper  du  glaive  de  la  justice  les  réfractaires  à  ses  arrêts,  et 
ce  serait  désobéir  au  roi  ». 

Telles  étaient  les  phrases  déclamatoires  qui  servaient  à 
déguiser  les  véritables  causes  de  tout  l'esclandre,  à  savoir 
l'entêtement,  la  mauvaise  humeur,  l'esprit  de  corps,  l'amour 
du  désordre  pour  lui-même,  l'espoir  chez  quelques-uns  de 
perdre  le  commandant  de  la  province,  la  faiblesse  et  la  peur 
chez  plusieurs  autres,  et  ces  derniers  étaient  certainement 
les  plus  nombreux  (').  C'est  ainsi  que  beaucoup  de  ceux  qui 

(')  Un  personnage,  dont  les  amis  les  plus  zélés  des  Parlements  ne  pouvaient  pas 
et  ne  peuvent  pas  contester  l'autorité,  reconnaissait  tout  le  premier  la  futilité  des 
motil's  allégués  pour  justifier  les  démissions  de  Rennes,  Dans  une  lettre  du  5  août 


334  LA    BRETAGNK    KT    LK    DTC    D  AIGUILLON 

s'étaient  prononcés  le  hiiuli  contre  les  (lémissions  en  signè- 
rent l'acte  le  mercredi.  Les  présidents  de  Montbourcher,  de 
(Uiiiteaugiron,  de  Robien,  furent  dans  ce  cas.  Le  président 
de  Cuillé,  retenu  chez  lui  p.ir  la  maladie,  avait  écrit  qu'il  ne 
signerait  pas  :  le  premier  président  vint  en  personne  lui  ap- 
porter l'acte  de  démission,  et  il  n'osa  refuser  d'y  ajouter  son 
nom.  M.  de  Brilhac,  absent  aussi,  céda  également  aux  ins- 
tances menaçantes  qui  lui  furent  adressées.  M.  de  Villeblan- 
che,  qui  s'était  montré  très  vif  contre  les  démissions,  faiblit  au 
moment  suprême  :  il  déclara  qu'il  sacrifiait  à  son  attachement 
pour  la  compagnie  son  avis  et  sa  charge,  et  qu'il  allait  signer 
contre  sa  conscience  :  on  lui  cria  de  n'en  rien  faire  :  «  mais 
le  ton  de  ceux  qui  parlaient  ainsi,  la  fureur  peinte  dans  leurs 
regards,  leurs  gestes  d'emportement,  annonçaient  à  M.  de 
Villeblanche  le  sacrifice  honteux  qu'on  exigeait  de  lui,  et  la 
crainte  l'emporta  sur  le  sentiment  intime  de  ses  devoirs  »  ('). 
M.  de  Montluc  fit  aussi  défection.  Douze  magistrats  seule- 
ment restèrent  inébranlables  aux  menaces,  aux  insultes,  et  à 
la  séduction  de  l'exemple.  Ces  douze  héros  du  devoir,  ces 
douze  J.  F.,,  qui  allaient  servir  de  plastron  à  tant  d'injures, 
furent  MM.  Desnos  des  Fossés,  de  Maniière  de  Guer,  Huart  de 
la  liourbansais,  de  la  Bourdonnaye  de  la  Bretesche,  Duparc, 
de  Caradeuc  de  Keranroy ,  Le  Borgne  de  Coëtivy,  de  Grand' 
Chambre  ;  le  président  de  Langle  de  Coëtuhan,  MM.  de  Ro- 
sili  et  Blanchard  du  Bois  de  la  Miice,  alors  de  service  en  Tour- 
nelle  :  de  la  Forest  d'Armaillé,  de  la  première  des  enquêtes  : 
et  Conen  de  Saint-Luc,  de  la  deuxième  des  enquêtes.  Leur 
supplice  commença  immédiatement.  Qui  pourrait  retracer 
toutes  les  avanies,  toutes  les  persécutions  raffinées  qui  leur 
furent  systématiquement  prodiguées?  Mis  en  quarantaine  par 
leurs  ex- col  lègues,  menacés  d'être  exclus  du  Parlement,  eux 
et  leur  enfants,  jusqu'à  la  troisième  génération,  montrés  du 


1765  (H.  436)  au  contrôleur  général,  qui  avait  soUicilé  sa  médialion,  après  tant 
d'autres,  pour  terminer  les  troubles,  Monclar,  le  fameux  procureur  général  d'Aix, 
déclarait  le  Parlement  de  Rennes  inexcusable  «  d'avoir  voulu  suspendre  de  son 
autorité  une  levée  qui  doit  êlre  uniforme  dans  tout  le  royaume,  après  avoir  enre- 
gistré lui-même,  et  après  que  toutes  les  formes  usitées  pour  établir  des  percep- 
tions semblables  avaient  été  remplies.  »  11  refusait  le  nom  de  «  vrais  et  fidèles  par- 
lementaires »  à  tous  ceux  qui  tracassent  sans  savoir  où  ils  vont  ■>  et  qualiliait  de 
folie  une  délibération  que  Grenoble  venait  de  prendre  en  faveur  de  Rennes. 
(')  Journal  du  commandement,  IV,  162. 


PERSÉCUTIONS     CONTRE    LES    «    IFS    ))  335 

doigt  dans  les  rues,  traités  partout  de  lâches  et  de  traîtres, 
tlétris,  vilipendés,  ils  sont  poursuivis  jusque  chez  eux  par  les 
imprécations  publiques.  Leurs  femmes,  désespérées,  et  finis- 
sant par  croire,  à  force  de  l'entendre  dire,  que  leurs  maris 
sont  perdus  d'honneur,  parlent  de  fuir  à  la  campagne.  Leurs 
domestiques  les  quittent.  Les  procureurs  décident  de  ne  jamais 
travailler  pour  aucun  des  ifs.  Les  porteurs  de  chaise  votent 
50  coups  de  bricole  pour  quiconque  d'entre  eux  consentira  à 
leur  prêter  ses  services.  Des  mains  inconnues  couvrent  leurs 
portes  d'inscriptions  injurieuses.  A  l'hôtel,  on  évite  de  s'asseoir 
à  la  même  table  qu'eux.  Leurs  meilleurs  amis  se  détournent 
d'eux  avec  horreur.  M.  de  Goyon  de  Marcé,  étroitement  lié 
avec  M.  et  M"""  de  Langle,  affecte  de  ne  plus  les  voir,  et  M.  de 
la  Muce  voit  à  Nantes  son  propre  frère  détourner  la  tête  et 
fuir  sa  poignée  de  mains  (').  Et  les  auteurs  de  ces  lâches  et 
cruelles  persécutions  étaient  précisément  ceux  qui  se  piquaient 
de  réclamer  avec  le  plus  d'ardeur  la  pleine  liberté  des  sufl'ra- 
ges  dans  les  délibérations  des  cours  souveraines  :  comme  si 
la  plus  grave  atteinte  à  cette  liberté  n'était  pas  ce  système  de 
vexations  organisé  contre  ceux  qui  avaient  le  courage,  tou- 
jours si  rare,  de  voter  selon  leur  conscience,  et  de  ne  point 
sacrifier  leur  opinion  à  celle  d'une  majorité  furieuse! 

Quant  aux  démettants,  au  contraire,  ils  sont  les  héros  du 
jour,  les  glorieux  martyrs  de  la  plus  sainte  des  causes,  l'in- 
carnation vivante  de  la  patrie.  Le  petit  peuple,  qui  s'est  laissé 
persuader,  comme  toujours,  que  c'est  pour  son  bien  qu'ils  se 
sont  immolés,  n'a  pour  eux  que  des  applaudissements  enthou- 
siastes. Il  les  acclame  sous  l'accoutrement  singulier  qu'ils  ont 

(')  Lettres  et  bulletins  écrits  de  Rennes,  23  mai,  5  juin,  7  juin,  6  sept.  etc.  (H. 
436  et  437).  —  La  persécution  s'étendit  jusqu'à  tous  ceux  qui  avaient  déconseillé 
les  démissions.  Le  prêtre  Boursoul,  gardien  de  l'hôpital  Saint-Yves,  à  Rennes, 
avait  été  consulté  par  M.  de  Langle  sur  la  question  de  savoir  si  un  magistrat  pou- 
vait, en  conscience,  donner  sa  démission,  et  avait  répondu  négativement  :  le  mal- 
heureux fut  malmené  de  telle  sorte  qu'il  sollicita  de  son  évêque  la  permission  de 
quitter  Rennes  et  d'aller  terminer  son  existence  dans  quelque  séminaire  éloigné 
(Lettre  du  9  juin,  H.  436).  «  Je  ne  vois  point,  disait-il,  d'autre  parti  à  prendre  que 
celui  de  me  retirer,  parce  qu'étant  inconnu  aux  puissances  dont  j'ai  cru,  pour 
l'acquit  de  ma  conscience,  devoir  plaider  la  cause,  quels  moyens  puis-je  avoir  de 
parer  les  coups  qu'on  pourra  me  porter  ?  >> 

La  note  plaisante  se  mêla,  comme  d'ordinaire,  au  tragique.  M.  de  Goëlivy  atten- 
dait la  succession  d'un  vieil  oncle,  conseiller  au  Parlement,  ^L  de  Keroullas. 
Pour  l'atteindre  au  point  le  plus  sensible,  la  Bazoche  se  mit  en  tête  de  marier  le 
bonhomme,  alors  âgé  de  80  ans. 


336  LA    BRETAGNE    ET    LE    Dl  <J    d'aIGIILLON 

adopté  pour  bien  f;iire  voir  qu'ils  ne  sont  plus  magistrats, 
liahit  de  couleur,  cpée  au  côté,  plumet  au  chapeau.  Quelques- 
uns,  après  avoir  passé  plusieurs  jours  à  parcourir  la  ville  et 
à  jouir  de  leur  triomphe,  rassasiés  des  ovations  populaires, 
se  disposent  à  partir  pour  leurs  terres.  Mais  il  importe  à  la 
cabale  qu'ils  restent  tous,  pour  s'aigrir  mutuellement,  pour  se 
surveiller  les  uns  les  autres,  pour  empêcher  des  défections 
toujours  possibles  et  faire  strictement  tenir  la  parole  qu'on 
s'est  secrètement  donnée,  de  ne  jamais  reconnaître  d'autre 
Parlement  que  le  Parlement  intégralement  reconstitué  tel 
({u'il  était  au  moment  des  démissions.  Aussi  M.  de  la  Chalo- 
tais  fait-il  croire  au  contrôleur  général  qu'un  séjour  forcé  à 
Rennes  les  rendra  sages,  que  l'ennui  leur  fera  entendre  raison 
et  les  disposera  à  en  passer  par  où  l'on  voudra  (')  ;  et  le  ministre 


(')  C'est  un  des  points  sur  lesquels  M  de  la  Chalolais  s'est  le  plus  vigoureusement 
défendu.  Il  a  fait  remarquer  que  l'ordre  royal  de  ne  point  désemparer  de  la  ville 
avait  été  expédié  avant  que  sa  lettre  fût  reçue,  et  il  s'est  plaint  qu'une  lettre  de 
Laverdy,  à  lui  écrite  le  3  juin  1765  et  où  ce  fait  était  mentionné,  ait  été  écartée  du 
procès.  En  cela  M.  de  la  Ciialolais  a  cherché  évidemment  à  faire  illusion,  car  ici 
encore  la  décision  imprudemment  prise  par  le  ministre  prouve  son  incapacité,  mais 
elle  ne  prouve  nullement  que  le  procureur  général  n'ait  pas  sciemment  donné  au 
ministre  des  conseils  funestes.  Ce  qui  serait  intéressant,  ce  serait  de  savoir  à  quoi 
s'en  tenir  sur  l'authenticité  d'une cerlainc  lettre  que  M.  delà Chalotais  aurait  écrite 
postérieurement  et  où  il  aurait  dit  «  qu'en  donnant  le  conseil  de  faire  rester  le  Par- 
lement à  Reimes  après  les  démissions,  il  avait  fait  donner  le  bonhomme  dans  le 
panneau  ».  L'original  de  cette  lettre  n'a  pas,  croyons-nous,  été  retrouvé,  mais  du 
propre  témoignage  des  compilateurs  chalotistes  du  Procès  instruit  extraordinaire- 
ment,  il  résulte  que  M.  Fourché  de  Quéhillac  dit  un  jour  à  la  fille  et  au  fils  de  M.  de 
la  Chalotais,  en  présence  de  trois  témoins,  que  leur  père  était  inexcusable  d'avoir 
écrit  cette  lettre,  qu'il  en  avait  vu  la  copie  entre  les  mains  du  duc  d'Aiguillon,  que 
la  lettre  avait  été  interceptée  à  la  poste.  Ces  preuves  évidemment  ne  sont  pas  déci- 
sives: mais  un  point  incontestable,  c'est  que  les  raisons  qu'a  alléguées  M.  de  la  Cha- 
lotais pour  démontrer  qu'il  était  impossible  qu'il  eût  écrit  cette  lettre  ne  prouvent 
rien  (Cf.  Procès  instruit  extraordinairemcnt.  II,  p.  110  et  111,  en  note). 

M.  de  la  Chalolais  aurait  été,  semble-l-il,  mieux  inspiré  en  faisant  valoir  pour  sa 
défense  que  l'erreur  de  M.  de  Laverdy  avait  été  aussi  celle  de  l'iiUendant  de  Fies- 
selles  et  du  subdélégué  Raudin.  Tous  deux  en  effet  conseillèrent  de  forcer  les  ma- 
gistrats à  rester  dans  Rennes.  Raudin  pensait  que  le  meilleur  moyen  de  les  amener 
à  résipiscence  était  de  les  laisser  se  morfondre  dans  la  ville  pendant  la  belle  saison, 
de  les  tenir  sans  cesse  en  haleine  en  annonçant  des  propositions  qu'on  se  garderait 
bien  de  leur  faire  :  l'ennui  les  prendrait,  le  désir  de  revoir  leurs  terres  primerait 
tout,  et  les  amènerait  à  faire  eux-mêmes  des  propositions  ;  si  au  contraire  ils  étaient 
dispersés,  ceux  qui  n'auraient  pas  été  consultés  se  feraient  un  point  d'honneur  de 
faire  échouer  les  négociations  de  leurs  collègues  (Lettres  des  9  et  21  juin  1765,  H. 
436).  Ces  argumenlsétaient  évidemment  plausibles.  Néanmoins  Raudin  et  Flesselles 
(qui  lors  de  son  arrivée  fut  en  très  bons  termes  avec  M.  de  laChalotais)  allaient,  en 
les  répétant,  au  devant  des  désirs  de  la  cabale.  Raudin  s'imaginait  que  les  quatre 


CÉLÈBRES  BILLETS  ANONYMES  REÇUS  PAR  SAINT-FLORENTIN        337 

mal  avisé  donne  en  plein  dans  le  piège;  il  défend  à  tous  de 
désemparer  de  la  ville  de  Rennes,  s'imaginant  sans  doute  que 
les  négociations,  auxquelles  maintenant  encore  il  est  bien  dé- 
cidé à  recourir,  en  seront  plus  faciles  à  conduire,  et  ne  voyant 
pas  que  laisser  les  soldats  en  contact  avec  les  chefs  est  préci- 
sément le  plus  sûr  moyen  de  prolonger  et  d'augmenter  l'agi- 
tation. Aussi  celle-ci  ne  manque-t-elle  pas  de  prendre  rapi- 
dement des  proportions  inquiétantes.  Avocats,  procureurs, 
huissiers,  tout  le  ban  et  l'arrière-ban  de  la  séquelle  parle- 
mentaire, se  metteut  à  l'unisson  avec  les  démis.  Dans  l'arrêté 
du  22  mai,  il  a  été  dit  que  les  présidiaux  et  autres  juridictions 
inférieures  seront  invités  à  redoubler  de  zèle  dans  l'exercice 
de  leurs  fonctions;  mais  on  sait  dans  ce  monde  faire  la  distinc- 
tion entre  ce  que  dit  le  Parlement  et  ce  qu'il  désire  :  aussi 
dès  le  22  mai  les  procureurs  du  présidial  de  Rennes  arrôtent- 
ils,  par  vingt-six  voix  contre  quinze,  de  suspendre  toutes  fonc- 
tions, décision  que  leur  syndic,  M®  Bidon,  vient  à  la  tète  de 
tout  son  corps  signifier  au  sénéchal,  M.  de  Coniac,  et  qui  est 
destinée  à  servir  de  modèle  aux  officiers  de  toutes  les  autres 
juridictions  de  la  province.  Bientôt  libelles  et  caricatures  de 
se  répandre  à  travers  toute  la  Bretagne.  C'est  d'abord  (3  juin) 
la  fameuse  gravure  des  ifs  ou  liste  des  présidents  et  conseillers 
à  la  grecque  du  Parlement  de  Bretagne  commençant  le  '2^  mai 
17 65,  où  les  noms  des  douze  non-démis  entremêlés  des  lettres 
sacramentelles  J.  F.  (lesquelles  ne  signifiaient  pas  du  tout 
judexfulelis,  ainsique  quelques  bonnes  Ames  ont  voulu  le  faire 
croire)  sont  encadrés  dans  un  cadre  orné  de  J.  F.  et  surmonté 
d'un  if,  avec  la  légende  «  Ne  sedeas  in  timbra  ».  Puis  des  ron- 
deaux, des  pièces  de  vers  tournent  en  ridicule  les  non-démis. 
On  vise  plus  haut  encore.  M.  de  Saint-Florentin  ayant  écrit  le 
7  juin  au  premier  président  et  à  l'intendant  de  Flesselles, 
une  lettre  dont  les  termes  fort  maladroits  prêtaient  à  rire, 


magistrats  autrefois  mandés  à  Versailles  étaient  désireux  de  trouver  un  accommo- 
dement et  qu'il  fallait  leur  laisser  le  temps  de  regagner  dans  leur  compagnie  le  crédit 
qu'ils  y  avaient  perdu  pour  avoir  négocié  pendant  qu'ils  étaient  éloignés  (Mémoire 
du  21  juin;;  en  cela  il  était  la  dupe  des  manœuvres  hypocritesdes  quatre  qui  ne  vou- 
laient rien  pacifier,  mais  qui  croyaient  utile  de  ne  pas  se  compromettre  personnel- 
lement. Cette  tactique  leur  était  recommandée  de  Paris.  Un  parent  et  ami  de  M.  de 
la  Gascherie,  l'abbé  de  la  Houssière,  lui  aurait,  paraît-il,  conseillé  de  se  mettre 
bien  avec  l'intendant  et  de  lui  persuader  qu'on  l'accusait  à  tort  (Bulletin  des  6  et 
8  sept,  à  d'Aiguillon,  H.  437). 

d'Aiguillon.  22 


338  L.V    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

cette  lettre  fut  bientôt  rendue  publique  (les  ministres,  plus 
encore  que  les  simples  particuliers,  n'étaient  pas  h  l'abri  des 
indiscrétions  de  la  poste)  et  donna  lieu  à  plusieurs  parodies 
(|ue  des  mains  obligeantes  s'empressèrent  de  faire  parvenir 
au  ministre,  qui  en  eut  la  rage  dans  le  cœur  (').  Coup  sur  coup 
il  reçut,  vers  le  même  temps,  la  lettre  anonyme  (^)  qui  fut 
reconnue  par  la  suite  lui  avoir  été  écrite  par  un  certain  Bou- 
querel,  jeune  homme  k  l'esprit  mal  équilibré,  troublé  par  la 
violence  des  propos  qu'il  entendait  tenir  et  qui  passait  la  plus 
grande  partie  de  son  temps,  sous  prétexte  de  leçons  de  géo- 
graphie et  de  mathématiques,  auprès  d'un  certain  Bourgleval, 
ami  et  commensal  de  M.  de  la  Chalotais;  puis  les  billets  ano- 
nymes plus  fameux  encore  qui  devaient  faire  par  la  suite  le 
principal  chef  d'accusation  contre  le  procureur  général.  «  Dis 
à  ton  maitre,  disait  l'un,  que  malgré  lui  nous  chasserons  les 
douze  J.  F.  et  toi  aussi  ».  L'autre  était  ainsi  conçu  et  ortho- 
graphié :  «  Tu  es  J.  F.  autant  que  les  douze  J.  F.  magistras 
qui  ont  échapé  à  la  déroute  généralle.  Raporte  cecy  k  Louis 
pour  qu'il  connaisse  donc  nos  affaire,  et  puis  écris  en  son  nom 
mais  sans  son  su  belle  épitres  aux  douze  J.  F.  magistra».  L'émo- 
tion et  l'irritation  furent  extrêmes  à  Versailles.  C'étaient  des 
billets  de  ce  genre  et  de  ce  style  que  Louis  XV  avait  reçus 
dans  les  jours  qui  précédèrent  l'attentat  de  Damiens.  Quant 
à  Saint-Florentin,  cette  dernière  insulte  combla  la  mesure  et 
il  ne  prit  plus  conseil  que  de  sa  colère.  Jusque-là  le  minis- 
tère incorrigible  avait  été  plutôt  désireux  d'engager  des  négo- 
ciations :  le  contrôleur  général,  notamment,  n'avait  pas  cessé 
d'entretenir  avec  M.  de  la  Chalotais  et  avec  le  premier  prési- 
dent une  correspondance  au  moins  inutile,  et  c'était  évidem- 
ment dans  l'arrière-pensée  de  trouver  un  moyen  d'entente 
qu'il  venait  d'envoyer  en  Bretagne  un  nouvel  intendant,  M.  de 
Flesselles,  en  remplacement  de  Le  Bret,  qui  venait  de  mourir 
à  la  fin  de  mai  (^).  Mais  quand  ils  se  virent  en  butte  person- 

(')  Cf.  Appendice,  VI. 

(S)  Id.  VII. 

(3)  M.  de  Flesselles,  que  sa  mort  tragique  au  14  juillet  1789  a  rendu  célèbre,  était 
alors  connu  pour  avoir  été,  comme  maître  des  requêtes,  rapporteur  de  la  commis- 
sion du  conseil  établie  par  le  roi  pour  examiner  les  constitutions  des  jésuites.  Son 
rapport  avait  été  peu  favorable  à  l'ordre  et  avait  conclu  à  des  modifications. 

Son  arrivée  à  Rennes,  le  4  juin,  donnait  lieu  à  de  graves  ditlicultés.  Devait-il 
faire  visite  à  tous  les  membres  du  Parlement  ou  n'aller  que  chezlesifs?  En  montrant 


ARRESTATIONS    DIVERSblS  339 

iiellemeiit  aux  sarcasmes,  ils  ne  pensèrent  plus  qu'à  la  ven- 
g^eance  et  les  lettres  de  cachet  se  mirent  à  pleuvoir  en  Bretagne. 
Dans  la  nuit  du  17  au  20  juin  fut  arrêté  le  graveur  OUivault, 
auteur  présumé  de  l'estampe  des  ifs,  qui  fut  conduit  k  la  Bas- 
tille; la  marquise  de  La  Roche,  fortement  suspecte  d'avoir 
fait  servir  son  château  du  Boschet,  avant  et  pendant  les  Etals 
de  1764,  aux  conciliabules  où  s'arrêtaient  les  plans  des  fauteurs 
de  la  résistance,  et  dont  l'écriture  fut  reconnue  dans  la  sus- 
cription  de  paquets  remplis  de  l'estampe  des  ifs,  ne  tarda  pas 
à  prendre  à  son  tour  le  chemin  de  la  même  forteresse,  avec  sa 
femme  de  chambre  et  son  chien  (');  puis  vint  M,  de  la  Bellan- 
gerais,  un  des  intimes  de  M.  de  la  Ghalotais,  oncle  de  M.  de 
Montreuil  et  d'un  autre  conseiller,  M.  de  Lantivy,  non  pas, 
comme  le  dit  le  quatrième  Mémoire,  pour  avoir  refusé  de 
faire  de  la  musique  dans  un  des  concerts  du  duc  d'Aiguillon, 
mais  pour  avoir  été,  lui  aussi,  un  des  inspirateurs  de  l'estampe 
des  ifs.  L'abbé  de  Boisbilly,  chanoine  de  (Juimper,  auteur  de 
la  parodie  de  la  lettre  de  Saint-Florentin  à  d'Amilly,  fut  cher- 
ché plus  longtemps;  ce  ne  fut  que  dans  la  nuit  du  5  au  6  juillet 
qu'il  fut  arrêté  au  château  de  Pire  sur  les  indications  d'un 
nommé  Freslaut,  policier  qui  s'était  déguisé  en  colporteur  et 

trop  de  hauteur  envers  les  démis,  il  courait  risque  d'ébranler,  dèsle  début,  son  auto- 
rité :  en  n'en  montrant  pas  assez,  il  risquait  de  paraître  être  venu  en  Bretagne  pour 
négocier.  Il  prit  le  parti  de  faire  bon  visage  aux  démis  et  en  cela  sans  doute,  bien 
que  Laverdy  ait  prolesté  à  Raudin  que  M.  de  Flesselles  devait  rester  absolument 
en  dehors  de  l'afTaire  du  Parlement,  il  se  conforma  aux  instructions  confidentielles 
des  ministres.  (Lettre  du  21  juin  à  llaudin,  H.  440).  Raudin  obtint  de  quelques  ex- 
magistrats, avec  lesquels  il  négociait  activement,  ainsi  que  d'un  certain  nombre  de 
gentilshommes,  qu'ils  prévinssent  M.  l'Intendant  :  ils  lui  firent  visite  dès  le  8  juin. 
Le  lendemain  toutes  furent  rendues,  et  M.  de  Flesselles,  dont  on  se  défiait  tout 
d'abord  et  contre  lequel  existaient  certaines  préventions  (on  murmurait  que  son 
père  avait  été  laquais,  puis  commis,  puis  sous-fermier  et  son  grand-père  banque- 
routier) plut  généralement.  Raudin  put  annoncer  le  14  juin  (II.  436)  qu'il  prenait 
très  bien  et  qu'on  pourrait  se  servir  de  lui  pour  tenter  quelque  accommodement 
avec  les  démis.  M.  de  la  Ghalotais,  dans  son  quatrième  mémoire,  se  vante  d'avoir 
pris  le  nouvel  intendant  sous  son  patronage  et  s'indigne  fort  que  son  protégé  se  soit 
ensuite  tourné  contre  lui. 

(1)  Une  note  de  la  main  de  Laverdy  à  propos  de  cette  arrestation  pourrait  servir, 
au  besoin,  à  prouver  que  ces  rigueurs  n'étaient  pas  plus  le  fait  de  Saint-Florentin 
que  du  contrôleur  générai,  et  que  par  conséquent  les  imprécations  de  la  Bretagne 
auraient  dû,  en  bonne  justice,  s'adresser  au  second  tout  autant  qu'au  premier,  M.  de 
Laverdy  recommande  de  demander  à  la  prisonnière  si  ce  n'est  pas  par  M^^ede  Pire 
qu'elle  a  été  amenée  à  se  môler  de  ces  affaires,  si  la  dame  Daunoisne  l'a  pas  mise 
au  fait  de  tout  ce  qui  se  passe  à  la  cour  et  au  conseil,  si  elle  n'a  pas  de  liaisons  inti- 
mes avec  le  baron  de  Montmorency  et  M.  de  Goyon,  etc. 


3i()  LA    BRETAGNli    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

y  avait  révélé  sa  présence.  Saint-Florentin  ne  reculait  devant 
aucun  moyen  pour  découvrir  les  auteurs  ou  les  complices  des 
troubles  de  la  province,  et  il  est  incontestable  que  les  procédés 
les  moins  délicats  furent  parfois  employés  par  lui.  «  11  me 
»  revient,  écrit-il  le  29  juillet  1765  au  premier  président  (*), 
»  que  plusieurs  des  démettants  du  Parlement  de  Rennes  sont 
»  dans  le  besoin  et  qu'une  personne  qui  leur  prêterait  quelque 
»  argent  pourrait  apprendre  d'eux  des  choses  importantes  au 
»  gouvernement.  Tâchez  de  découvrir  ceux  qui  sont  dans  ce  cas  : 
»  ne  leur  prêtez  d'abord  que  quelque  petite  somme  :  et  suivant 
»  le  parti  que  vous  en  tirerez,  vous  leur  ferez  de  nouveaux 
»  prêts.  Vous  pouvez  pour  cet  objet  dépenser  jusqu'à  concur- 
»  rence  de  3,0001.  Si  cette  somme  ne  suffit  pas,  et  sur  le  compte 
»  que  vous  me  rendrez  des  découvertes  qu'elle  vous  aura  procu- 
»  rées,  je  pourrai  vous  autoriser  à  dépenser  davantage  ».  11  est 
douteux  que  le  succès  ait  répondu  à  ces  efforts  trop  dénués 
de  scrupule  :  les  coups  frappés  sur  ces  comparses  subalternes, 
les  seuls  qu'on  osât  encore  frapper,  ne  servirent  guère  qu'à 
donner  l'éveil  aux  personnages  principaux  et  à  leur  faire  sup- 
primer à  temps  tous  les  papiers  compromettants  (^). 

Toutefois,  on  commençait,  dès  lors,  à  s'attaquer  à  de  plus 
puissants  personnages.  L'arrestation,  le  6  juillet,  de  Bouque- 
rel,  reconnu  l'auteur  de  la  lettre  anonyme  à  Saint-Florentin 
mentionnée  plus  haut,  était  évidemment  faite  dans  l'espérance 
de  conduire  jusqu'à  l'inspirateur  responsable  de  cette  missive. 
Bouquerel  resta  toujours  muet  sur  cette  question  intéressante, 
et  il  fallut,  il  faut  encore  se  résigner  à  ignorer  les  choses 
peut-être  fort  curieuses  qu'il  a  connues  (').  Mais,  dès  le  3  juillet, 

(»)  0.  461. 

(*)  Bulletin  envoyé  le  3  juillet  au  duc  d'Aiguillon,  H.  436.  «  Il  est  bien  probable, 
»  pour  ne  pas  dire  certain,  dit  l'auteur  anonyme  de  ce  bulletin,  que  si  dès  la  fin  des 
»  Etats  derniers  on  eût  saisi  les  papiers  de  plusieurs  personnes  qui  se  montraient 
»  publiquement  comme  les  principaux  ressorts  des  intrigues  entre  les  Etats  et  le  Par- 
»  lement,  on  eût  découvert  la  preuve  évidente  de  toutes  les  menées  :  maintenant  on 
»  aura  profité  du  temps  et  des  expéditions  faites  sur  Bellangcrais  et  M™«  de  la  Rocbe 
»  pour  supprimer  tout  ce  qu'on  aura  cru  pouvoir  donner  quelque  indice  ». 

C)  Bouquerel  avoua,  dès  les  interrogatoires  qu'il  subit  au  Mans,  devant  le  lieu- 
tenant criminel  de  la  sénécbaussée  du  Maine,  pendant  qu'on  le  menait  à  la  Bastille, 
être  l'auteur  de  la  lettre  anonyme;  il  renouvela  cet  aveu  dans  son  interrogatoire 
du  7  septembre  devant  le  conseiller  au  Parlement  de  Paris,  Goislard,  rapporteur. 
Il  persista  d'ailleurs  toujours  à  soutenir  qu'il  n'en  avait  parlé  et  n'avait  eu  aucune 
intelligence  avec  personne.  Notons  toutefois  que  le  bruit  circula  dans  Paris  que 
dans  les  premiers  jours  de  son  emprisonnement  Bouquerel  aurait  écrit  aux  minis- 


ARRESTATIOiN    DE    BOUQUERKL  311 

M.  de  Galonné,  voyant  les  fameux  billets  anonymes  à  Saint- 
Florentin,  avait  été  frappe,  parait-il,  de  leur  ressemblance 
avec  l'écriture  de  M.  de  la  Ghalotais  et  sa  réflexion,  faite  à 
haute  voix,  n'avait  pas  été  perdue  (').  Des  experts  en  écriture 
furent  consultés  :  le  7  juillet,  les  deux  experts  Guillaume  et 
Boitel,  sur  présentation  qui  leur  fut  faite  par  le  lieutenant  de 
police,  M.  de  Sartine,  des  deux  billets  anonymes  et  de  trois 
lettres  écrites  de  la  main  de  M.  de  la  Ghalotais,  affirmèrent 
de  la  manière  la  plus  nette  que  les  pièces  de  question  et  cel- 
les de  comparaison  étaient  incontestablement  la  production 
d'une  seule  et  même  main.  Dès  ce  jour,  le  procès  de  M.  de 
la  Ghalotais  se  trouva  virtuellement  commencé.  Si  son  arres- 
tation tarda  encore  quatre  mois,  les  causes  en  furent,  sans 
doute,  d'une  part,  le  peu  d'homogénéité  du  ministère,  inca- 
pable de  se  mettre  d'accord  pour  toute  décision  un  peu  grave, 
et  la  crainte  de  déchaîner  contre  soi  les  autres  Parlements; 
d'autre  part,  le  désir  de  ceux  même  de  ses  membres  les  plus 
acharnés  contre  M.  de  la  Ghalotais  de  se  procurer  contre  lui 
d'autres  preuves  que  des  vérifications  d'écritures,  de  saisir 
des  traces  de  ses  intrigues  passées  et  présentes,  de  le  pren- 
dre, pour  ainsi  dire,  en  flagrant  délit  (^).  Rien  ne  fut  épargné 
pour  arriver  à  ce  but,  et  une  surveillance  active  ou,  pour  par- 
ler le  langage  de  ses  amis,  un  espionnage  scandaleux,  fut 
organisé  autour  du  procureur  général,  trop  bien  renseigné 
d'ailleurs  et  trop  habile  pour  donner  prise  contre  lui  par  des 
faits  matériels  bien  établis. 

Toutefois,  sans  la  peur  que  lui  inspirait  le  Parlement  de 
Paris,  le  gouvernement  n'aurait  pas  eu  sans  doute  tant  de 
patience,  car,  dès  le  12  juillet,  des  lettres  patentes  confièrent 
à  une  commission,  composée  de  trois  conseillers  d'Etat,  MM.  de 
Bernage,  de  Sénozan  et  de  Boynes,  et  de  huit  maîtres  des 


très,  pour  demander  grâce,  une  lettre  où  il  avouait  avoir  écrit  sous  la  dictée  d'un 
monsieur  qu'il  ne  connaissait  pas,  mais  que  son  frère  connaissait.  (M.  de  Robien  à 
M.  de  Coniac,  26  juillet  1766.)  Mais  il  reste  incontestable  qu'on  ne  tira  jamais  de 
Bouquerel  aucun  indice  contre  M.  de  la  Cbalotais,  ni  contre  aucun  autre  des  ma- 
gistrats incarcérés. 

(')  Soulavie,  Mémoires  du  ministère  du  duc  d'Aiguillon. 

{^)  C'est  pour  cela  que  Randin  fit,  le  13  juillet,  une  descente  chez  le  concierge 
des  prisons  de  Rennes.  Cinquante-deux  ordres  d'emprisonnement  ou  d'élargisse- 
ment donnés  par  M.  de  la  Chalotais  et  quatre  émanant  de  M.  de  Caradeuc  furent 
saisis.  Quelques-uns  devaient  figurer  au  procès.  (Procès,  1, 1  et  sui  v.  ;  I,  328  et  suiv.) 


342  LA    BRKTAGNE    ET    LV.    TH'C    d'aIGUILLON 

requêtes,  1\1M.  Fargès,  Journct,  d'Agay,  Esmangars,  de  Per- 
nay,  de  .lonville,  Douet  de  la  Boullaye,  de  Reverseaux,  avec 
M.  de  Crosne,  maître  des  requêtes,  pour  rapporteur,  et  M.  de 
Galonné  pour  procureur  général,  le  soin  de  connaître  des 
libelles  difFamatoires,  écrits  en  vers  et  en  prose,  tendant  à 
attaquer  l'honneur  et  la  réputation  de  plusieurs  des  sujets  et 
des  ministres  du  roi,  des  lettres  et  écrits  anonymes  injurieux 
à  son  autorité,  auxquels  l'atlaire  de  Bretagne  avait  donné  lieu. 
Mais  à  peine  cette  commission  fut-elle  instituée  que  la  crainte 
du  Parlement  de  Paris,  où  son  établissement  avait  suscité  un 
vif  mécontentement,  la  fit  supprimer  :  et  par  une  première 
contradiction  qui  ne  devait  pas  être  la  dernière,  des  lettres 
patentes  du  18  juillet  renvoyèrent  à  la  Tournelle  du  Parle- 
ment de  Paris,  sous  prétexte  qu'une  partie  des  faits  s'était 
passée  dans  son  ressort,  la  connaissance  de  ces  intrigues, 
libelles  et  écrits  anonymes  (').  Le  conseiller  Goislard  devait 
remplir  les  fonctions  de  rapporteur.  C'était  un  tribunal  que 
M.  de  la  Chalotais  ne  pouvait  pas  redouter  ;  le  Parlement  de 
Paris  était  précisément  alors  occupé  à  rédiger  sur  l'aflaire  de 
Bretagne  des  remontrances  dont  il  va  sans  dire  que  d'Ai- 
guillon faisait  tous  les  frais.  Aussi  bien  Bouquerel  seul  fut-il 
décrété  d'ajournement  personnel  et  subit-il  interrogatoire; 
de  l'expertise  extra-judiciaire  faite  par  Boitel  et  Guillaume 
il  ne  fut  aucunement  question  et  on  ne  donna  pas  plus  de 
suite  à  la  consultation  d'un  troisième  expert,  Royilet,  que 
M.  Goislard  avait  appelé,  et  qui  affirma  aussi  nettement  que 
ses  deux  confrères  que  la  môme  main  avait  écrit  les  billets 
anonymes  et  les  pièces  de  comparaison,  malgré  la  pression 
qui,  paraît-il,  aurait  été  exercée  sur  lui  par  Goislard  pour 
lui  faire  modifier  ses  conclusions  (^).  Les  vacances  survenant 
bientôt  après  achevèrent  d'interrompre  cette  instruction  qu'on 
était  peu  désireux  de  pousser  avec  activité,  encore  qu'on 
s'étendît  avec  complaisance  sur  l'infortune  de  la  Bretagne 
privée  de  ses  juges  souverains  :  «  Province  livrée  au  désor- 

(')  D'après  les  Mémoires  du  ministère  du  duc  d'Aiguillon,  Laverdy,  informé  do 
l'agitation  menaçante  du  Parlement  parisien,  aurait  ordonné  de  sa  propre  autorité 
la  dissolution  de  la  commission  et  lancé  les  lettres  patentes  du  18  juillet  sans  con- 
sulter le  roi  :  «  Je  ne  conçois  plus  rien,  écrivait  M.  de  Robien  à  M.  de  Coniac  le 
23  juillet,  et  je  crois  que  si  Mesnard  lui-même  parlait,  il  avouerait  que  bien  des 
choses  sont  inconcevables  ». 

(')  D'après  le  Journal  du  commandement,  IV,  249. 


PASSE- TEMPS  DES  MAGISTRATS  DAiNS  RENNES  343 

»  dre  et!iutuimilte,sans  administration  ni  de  police,  ni  dejus- 
»  tice,  disait  le  Parlement  de  Paris  dans  ses  remontrances  du 
»  6  sept.  1765,  ne  respirant  que  pour  gémir,  ne  laissant  échap- 
»  per  quelques  restes  de  voix  éteinte  que  pour  réclamer,  n'exis- 
»  tant  plus  que  passivement  et  pour  porter  en  silence  et  dans 
M  l'amertume  le  joug  du  pouvoir  absolu...  Des  deniers  recueil- 
»  lis  par  de  telles  voies,  sur  une  province  réduite  à  une  cons- 
»  ternation  si  universelle,  sont  des  fruits  d'amertume  et  de 
»  larmes  dont  il  est  impossible  que  le  Père  de  l'État  jouisse 
»  avec  satisfaction  ;  une  telle  perception,  fiU-elle  môme  légitime 
»  et  exempte  au  fond  de  tout  reproche,  est  plus  pernicieuse, 
»  plus  accablante  pour  l'Etat  par  l'exemple  terrible  qu'elle 
»  accrédite,  qu'elle  ne  peut  être  fructueuse  pour  les  finances.  » 
Pendant  ce  temps,  les  Rennais,  bien  que  le  mot  d'ordre 
fût  d'affecter  une  douleur  profonde  des  malheurs  de  la  pro- 
vince, et  que  l'interruption  de  la  justice  fût  en  effet  une  cause 
de  souffrance  intolérable  pour  les  nombreuses  personnes  qui 
tiraient  de  la  chicane  leurs  moyens  d'existence,  et  pour  les 
malheureux  prisonniers  entassés  dans  des  prisons  malsaines 
et  trop  étroites,  sans  espérance  d'obtenir  leur  jugement  (*), 
ne  songeaient  qu'à  mener  joyeuse  vie  et  à  tromper  par  des 
distractions  variées  l'ennui  de  leur  séjour  forcé  à  la  ville.  Ils 
firent  venir  une  troupe  de  comédiens  (^).  La  chasse  dans  les 
environs  de  Rennes  leur  procurait  aussi  un  agréable  passe- 
temps.  C'était  un  prétexte  à  réunions  joyeuses,  où  l'on  buvait 
beaucoup,  où  l'on  glosait  fort  sur  les  ministres,  et  au  sortir 
desquelles  les  jeunes  gens  excités  se  livraient  parfois  à 
diverses  incartades  (^)  fort  difficiles  à  expliquer  pour  les  his- 

(')  Aussi  une  tentative  de  soulèvement  se  produisit-elle  dans  les  prisons  au  mois 
de  septembre.  (Bulletin  du  18  sept.,  11.437). 

(*)  Bulletin  du  6  octobre,  H.  437.  — Les  actrices  surtout  procurèrent  aux  jeunes 
conseillers,  et  parfois  aussi  à  des  conseillers  plus  âgés,  des  distractions  très  appré- 
ciées. On  se  répétait  à  Rennes  que  MM.  Foucher  fils,  du  Bourgblanc,  Cormier, 
procureur  du  roi  au  présidial,  Eveillard  de  Livois  et  de  la  Noue,  ces  deux  der- 
niers hommes  plus  que  mûrs,  avaient  fait  habiller  en  hommes  quelques  comé- 
diennes, les  avaient  ainsi  introduites  dans  le  jardin  des  Bénédictins,  et  là  avaient 
fait  tout  ce  qu'ils  avaient  voulu  avec  ces  créatures.  «  Je  ne  veux  rien  assurer, 
écrit  le  correspondant  anonyme,  mais  rien  ne  me  surprend,  tant  l'inconduite  est 
commune  chez  nos  magistrats  ».  L'anonyme  doit  avoir  dit  vrai,  car  son  impartialité 
est  prouvée  par  ce  fait  même  que  les  noms  cités  ont  appartenu  aux  deux  factions 
rivales  du  Parlement.  Foucher  fils  et  Eveillard  de  Livois  ont  fait  partie  du  bailliage 
dWiguillon,  et  Cormier  figure  sur  le  Tableau  des  Assemblées. 

(3)  Dans  la  nuit  du  24  au  25  août,  ^L  Bonin  de  la  Villebouquay  fils,  passant  par 


344  LA    BRETAGNE    Kl    l-K    DLC    d'aIGLILLON 

toriens  qui  s'obstinent  à  vouloir  représenter  les  parlemen- 
taires comme  autant  d'hommes  vénérables  et  ])énétrés  du 
sentiment  du  devoir,  recommandables  par  la  dignité  de  leur 
vie  et  la  sévérité  de  leurs  mœurs,  et  redoutables  seulement  au 
crime.  D'autres  soutenaient  avec  le  gouvernement  une  guerre 
de  plume  dont  M.  de  Laverdy  lui-même  avait  donné  le  signal. 
S'imaginant  naïvement  qu'il  aurait  gagné  la  partie  quand  il 
aurait  fait  pénétrer  dans  ces  esprits  indociles  la  conviction 
que  les  prétentions  du  gouvernement  dans  l'afFaire  des  sols 
pour  livre  étaient  historiquement  fondées,  il  développait  lon- 
guement dans  trois  lettres  au  premier  président  (juillet,  août 
et  septembre  1765)  publiées  sous  le  titre  de  Preuves  de  la 
pleine  souveraineté  du  roi  sur  la  province  de  Bretagne,  des 
considérations  historiques  tendant  à  démontrer  que  la  Breta- 
gne avait  toujours  été  sous  la  souveraineté  de  nos  rois,  que 
les  Mérovingiens  et  les  Garlovingiens  eux-mêmes  avaient  sou- 
vent reçu  et  auraient  toujours  dû  recevoir  l'hommage  des 
ducs  de  Bretagne,  que  l'acte  de  1532  avait  été  une  réunion 
et  non  pas  l'union  de  deux  Etats  souverains,  et  que  les  pri- 
vilèges accordés  à  la  Bretagne  n'avaient  été  que  des  faveurs 
et  des  grâces  dues  à  la  bonté  de  François  I""  et  de  ses  succes- 
seurs. En  même  temps  il  faisait  répandre  en  Bretagne  un 
Mémoire  historique,  critique  et  politique  sur  les  droits  de  sou- 
veraineté relativement  aux  droits  de  traite  qui  se  perçoivent  en 
Bretagne,  ouvrage  anonyme  (*),  qui  ne  laissait  pas  d'être  fort 


le  champ  Jacquet  où  commençaient  à  arriver  des  paysans  des  environs,  apportant 
leurs  légumes  en  ville,  trouva  fort  amusant  de  mettre  l'épée  à  la  main  et  de  courir 
sus  à  cette  canaille,  qui  s'enfuit  éperdue  de  tous  côtés.  La  patrouille  accourt  au 
bruit,  puis  se  relire,  sur  la  promesse  formelle  que  l'agresseur  sera  immédiatement 
désarmé.  Quelques  instants  après,  le  président  Saliou  de  Chef  du  Bois,  croisant 
de  nouveau  la  patrouille  et  trouvant  qu'un  des  soldats  le  considère  avec  trop 
d'attention,  l'apostrophe  par  B...  et  par  F...,  s'approche  de  lui  et  lui  allonge  un 
soufllet  retentissant.  Le  soldat  le  couche  immédiatement  en  joue  et  eût  tué  l'inso- 
lent, si  son  sergent  n'avait  eu  le  temps  de  détourner  le  coup. 

Il  est  presque  inutile  d'ajouter  que  le  Journal  des  événemenls  qui  ont  suivi  les 
démissions,  libelle  parlementaire,  donne  aux  faits  une  couleur  différente  :  mais  il 
ne  peut  nier  l'histoire  du  soufllet,  et  lorsque,  quelques  jours  plus  tard,  les  deux 
héros  de  celte  pitoyable  équipée  reçurent  deux  lettres  de  cachet,  l'un  pour  Con- 
carneau,  l'autre  pour  Landerneau,  leurs  compagnons,  quelque  envie  qu'ils  en  eus- 
sent, ne  purent  pas  tenter  la  moindre  démarche  pour  les  justifier. 

(')  Il  a  été  attribué  à  Poullain-Duparc,  à  Abeille,  alors  employé  dans  les  bureaux 
du  contrôle  général  et  qui  aurait  par  conséquent  dans  ce  cas  vendu  sa  plume  au 
ministère,  comme  précédemment  il  avait  pu  la  prêter  à  M.  de  la  Chalotais. 


DISCUSSION  HISTORIQUE  SUR  l'aCTE  DE  RÉUMON  DE  1532        345 

embarrassant  pour  les  défenseurs  de  la  conduite  du  Parle- 
ment dans  l'affaire  des  sols  pour  livre  (').  L'opposition  le  sui- 
vit sur  ce  terrain  et  ses  chefs  élaborèrent  une  réfutation  en 
règle  des  doctrines  de  M.  de  Laverdy.  Dès  le  mois  de  juillet, 
la  volumineuse  correspondance  de  M.  de  la  Gascherie,  son 
assiduité  à  faire  noircir  par  un  scribe  payé  à  raison  de  30  sols 
par  jour  des  quantités  considérables  de  papier,  avaient  attiré 
l'attention  des  correspondants  de  la  cour  (').  C'était  chez  lui, 
en  effet,  que  se  rédigeait  la  Lettre  d'un  patriote  à  une  per- 
sonne de  distinction  sur  l'ancienneté  et  rimmutabililé  des 
droits  que  le  Parlement  et  les  Etats  ont  réclainés,  à  laquelle 
il  n'est  pas  douteux,  malgré  ses  dénégations,  qu'il  ait  pris 
une  part  fort  active,  ainsi  que  M.  de  la  Ghalotais  et  les  autres 
chefs  du  parti  (^).  Elle  allait  paraître,  lorsqu'une  perquisition 
faite  le  27  septembre  à  cinq  heures  du  matin  chez  tous  les 
libraires  et  imprimeurs  de  Rennes  amena  la  découverte  chez 
le  libraire  Ravaux  du  volumineux  manuscrit.  Selon  l'auteur 
de  la  Lettre,  la  nécessité  du  consentement  des  Etats  à  toute 
levée  de  deniers  était  générale  et  ne  souffrait  aucune  excep- 
tion :  les  droits  levés  sur  le  commerce  y  étaient  astreints 
comme  les  autres,  la  chambre  des  vacations  avait  usé  de  son 
droit  et  rempli  son  devoir  en  recevant  l'opposition  des  Etats, 
et  le  Parlement  s'était  vu  dans  la  nécessité  de  défendre  la 
perception  des  droits  tant  que  cette  opposition  subsistait. 
D'autres  passages  allant  au-delà  de  l'affaire  de  Bretagne 
(quoique  les  libertés  provinciales  fussent  partout  soigneuse- 


(•)  L'ouvrage  insistait  sur  la  coiit  radie  lion  flagrante  qu'il  y  avait  à  considérer  les 
sols  pour  livre  des  droits  des  fermes  du  roi  comme  compris  dans  le  secours  extra- 
ordinaire, et  à  soutenir  cependant  que  l'opposition  des  Etats  à  ces  sols  pour  livre 
subsistait  et  devait  être  jugée.  Il  établissait  que  les  sols  pour  livre  des  droits  des 
fermes  avaient  toujours  été  perçus  sans  le  consentement  des  Etals  et  que  la  raison 
elle-même  indiquait  que  les  droits  perçus  à  l'entrée  et  à  la  sortie  des  ports  devaient 
être  uniformes  dans  tout  le  royaume.  ><  L'ouvrage  me  parait  solide,  écrivait  M.  de 
»  Robien  à  ^L  de  Coniac,  le  18  septembre,  et  difTicile  à  réfuter  pour  quelqu'un  de 
»  bonne  foi.  Je  trouve  ce  mémoire  écrit  d'une  façon  bonnête  et  même  avec  bien  des 
I)  égards  et  des  ménagements;  nous  en  aurions  moins  si  nous  écrivions  ».  Telle 
était  la  force  de  la  prévention  que  l'ouvrage  apprécié  par  un  Breton  avec  cette 
impartialité  était  regardé  dans  le  public  «  comme  une  production  inventée  par  un 
»  de  ces  courtisans  sans  pudeur  qui  osent  favoriser  tout  ce  qui  peut  tendre  au  des- 
»  potisme  »  (Bachaumont,  13  sept.  1765). 

(2)  Bulletin  du  14  juillet,  H.  608. 

'}:  Les  lettres  de  I\I.  de  Flesselles  (19  sept.,  25  sept.,  H.  437),  signalent  les  assem- 
blées tenues  à  ce  propos  chez  M.  de  la  Ghalotais  et  autres. 


340  LA    HRIiTAGNE    i:T    I.i:    DUC    d'aIGUILLON 

ment  distinguées  des  libertés  nationales  et  placées  fort  au- 
dessus  de  ces  dernières)  étaient  d'une  portée  générale  :  on  y 
exprimait  le  regret  que  les  Etats-Généraux  n'existassent  plus, 
en  France,  (|uc  dans  le  vœu  des  peuples,  le  Contrat  social  y 
était  mentionné  avec  une  faveur  évidente,  et  le  Parlement 
représenté  «  comuic  établi  i)ar  le  concours  de  la  volonté  du 
prince  et  de  la  volonté  du  peuple,  pour  tenir  la  balance  entre 
le  peuple  et  le  prince,  pour  être  dépositaire  et  gardien  des 
droits  respectifs  de  l'un  et  de  l'autre  »,  et  empêcher  «  que  le 
règne  de  l'homme  ne  détruise  celui  des  lois.  » 

Cependant,  ces  ouvrages  de  propagande,  ces  eilbrts  tentés 
de  part  et  d'autre  pour  opérer  la  conviction  ('),  montraient  que 
le  gouvernement  n'avait  pas  perdu  toute  espérance  de  rame- 
ner les  esprits  et  que  l'opposition,  de  son  côté,  sentait  la 
nécessité  de  prévenir  des  défections.  L'époque  de  la  rentrée 
allait  arriver  et  la  prolongation  du  statu  quo  était  évidemment 
impossible;  il  fallait,  de  toute  nécessité,  que  la  justice  fût 
rendue  en  Bretagne.  Le  gouvernement  désirait  une  concilia- 
tion et  l'espérait.  Les  rapports  qu'il  recevait  de  Rennes,  les 
lettres  mômes  que  quelques-uns  des  démis  écrivaient  dans  le 
plus  grand  secret  {^),  lui  apprenaient  que  l'influence  des  chefs 
de  parti  commençait  à  baisser,  et  que  plusieurs  conseillers 
n'attendaient  qu'une  occasion  pour  remonter  sur  leurs  sièges 
et  mettre  fin  à  une  situation  devenue  intolérable  pour  tout  le 
monde.  Les  dernières  remontrances  du  Parlement  de  Paris 
(6  sept.  1765)  lâchaient  pied  en  quelque  sorte,  semblaient 
reconnaître  qu'il  y  avait  eu  dans  toule  l'aflaire  plus  de  malen- 
tendu qu'autre  chose,  et  donnaient  à  entendre  qu'il  n'était  pas 
impossii)le  de  trouver  un  moyen  de  conciliation  i^)\  on  en  fut 


(')  C'est  ainsi  qu'on  voit  Saint-Florentin,  qui  devait  cependant  avoir  d'autres 
soucis,  ordonner  au  vice-chancelier  et  à  Sartine  de  faire  examiner  avec  soin  une 
Histoire  de  François  !'='■  de  l'abbé  Uartigny,  où  il  était  question  de  la  réunion  de 
1532,  et  recommander  à  l'académicien  Gaillard,  historien  du  même  règne,  de  se 
conformer  avec  exactitude  à  ce  que  le  contrôleur  général  lui  avait  marqué  sur  le 
même  fait  (lettres  du  30  sept,  et  du  26  nov.  1765.  0.  461). 

(-)  Bulletin  du  6  oct.,  H.  4.37.  «  Bon  nombre  {des  démis)  semblent  faire  bande  à 
»  part  et,  très  probablement,  voudraient  bien  qu'un  ordre  particulier  àchacund'eux 
>j  de  reprendre,  sous  peine  de  désobéissance,  les  mit  dans  le  cas  de  reprendre  avec 
'-  honneur  et  sans  blâme  de  la  part  des  autres.  » 

(')  Le  Parlement  de  Paris  y  exprimait  le  regret  que  les  lettres  patentes  du  7  no 
vembre  et  tout  ce  qui  s'en  était  suivi  eussent  posé  la  question  générale  du  droit 
d'opposition  des  Etats  :  «  La  marche  eût  été  plus  simple,  elle  eût  été  moins  rem- 


OiN    TRAVAILLE    A    LA    PERTE    DE    M.    DE    LA    CHALOTAIS  347 

très  frappé  dans  l'entourage  des  ministres,  car  personne 
n'ignorait  les  relations  du  Parlement  de  Paris  avec  les  magis- 
trats de  Rennes,  et  ce  qu'il  disait  pouvait  être  considéré  comme 
l'expression  de  leur  pensée  (^).  Plusieurs  projets  furent  for- 
més et  minutieusement  étudiés  au  contrôle  général  f)  ;  l'in- 
tendant s'enquit  auprès  de  plusieurs  des  démis  de  leur  inten- 
tion de  reprendre  (^).  Laverdy  commença  à  espérer  sérieuse- 
ment que  le  mois  de  novembre  ne  se  passerait  pas  sans  que 
ses  vœux  les  plus  chers  fussent  réalisés.  Mais  il  importait 
pour  le  succès  de  ces  vues  que  les  chefs  de  la  résistance  fus- 
sent éloignés  et  mis  hors  d'état  de  nuire.  C'est  pour  cela  que 
Duclos,  ami  intime  de  La  Chalotais,  partant  alors  pour  la 
Bretagne,  fut  avisé  par  M.  de  Saint-Florentin  d'abréger  son 
voyage  le  plus  possible  et  de  fréquenter  peu  les  personnes 
dont  la  conduite  déplaisait  au  gouvernement;  que  M.  de  Ker- 
guézec  reçut,  le  9  octobre,  une  lettre  d'exil  pour  Civray,  et 
quelques  jours  après  le  marquis  de  Pire  une  autre  pour 
Brives;  et  qu'enfin  les  cinq  magistrats  considérés  comme  res- 
ponsables de  la  conduite  du  Parlement  furent  frappés  à  leur 
tour  plus  durement,  juste  à  la  veille  du  jour  où  l'on  avait 
résolu  de  réunir  la  compagnie,  et  dans  de  telles  circonstances 
que  le  désir  du  gouvernement  d'intimider  par  là  les  esprits 
n'est  pas  douteux. 

Depuis  longtemps,  leur  perte  était  passionnément  désirée 
par  ce  groupe  d'ennemis  extrêmement  ardents  qu'ils  s'étaient 
faits  en  Bretagne.  C'est  un  fait  incontestable  que  le  ministère 
recevait  depuis  plusieurs  mois  nombre  de  lettres,  de  bulle- 
tins, où  leur  conduite,  et  particulièrement  celle  des  procu- 
reurs généraux,  était  minutieusement  racontée  et  sévèrement 
commentée,  qu'un  véritable  espionnage  avait  été  régulière- 
ment et  savamment  organisé  autour  d'eux  (*),  que  nul  de 

plie  décueils...,  si  on  ne  se  fùl  allaclié  qu'à  éclaircir  le  doute  sur  la  légilimité  au 
fond  des  prétentions  des  Etats  relativement  aux  droits  de  traite  ».  Peut-être  :  ce- 
pendant les  arrêts  du  conseil  des  14  mars,  3  mai,  etc.,  n'élaient  bien  relatifs  qu'à 
la  question  unique  des  droits  de  traite,  et  le  Parlement  de  Bretag^ne  ne  leur  avait 
pas  fait  meilleur  accueil. 

(')  Note  de  Gilbert  de  Voisins,  nov.  1765,  K.  712. 

{^)  K.  712,  pièce  57;  La  Noue  à  Mesnard,  13  oct.,  FI.  437.  La  Noue  goûtait  peu 
les  projets  où  l'on  ordonnait  à  tous  les  démis  de  reprendre  ;  il  considérait  un  triage 
comme  indispensable,  et  en  cela  il  voyait  juste. 

(3)  Bulletin  du  27  oct.,  H.  437. 

(*)  Cf.  le  bulletin  du  i"  oct.  envoyé  par  La  Noue  à  Mesnard  (H.  437)  :  «  J'ai  reçu 


348  LA    UHKTAGMi    ET    ]Ai    DLC    DAIGIILLON 

leurs  propos  et  de  leurs  démarches  n'échappait  h  Toeil  exerce 
de  leurs  ennemis,  et  que  des  conseils  de  rigueur  étaient  pro- 
digués, de  Bretagne,  aux  ministres  encore  indécis.  L'abbé  de 
Saint-Aubin.  Le  Minihy,  j)rocureur  au  Parlement,  Lasnier, 
commissaire  garde-c(Mes  à  I^andcrneau,  la  duchesse  d'Aiguil- 
lon elle-même,  qui  aimait  son  mari  et  qui  poussait  beaucoup 
plus  loin  que  lui  le  désir  de  tirer  une  vengeance  éclatante  de 
la  vilaine  conduite  du  Parlement  envers  lui,  La  Noue,  qui 
était  à  Paris  depuis  le  22  septembre  et  qui  entretenait  avec 
ses  amis  de  Bretagne  une  volumineuse  correspondance,  Au- 
douard,  qui  s'y  rendit  aussi  vers  la  même  époque,  peuvent 
être  cités  parmi  les  personnages  les  plus  désireux  de  perdre 
les  procureurs  généraux  à  tout  prix.  Mais  ceux-ci,  parfaite- 
ment au  courant  des  manœuvres  de  leurs  ennemis  et  admi- 
rablement renseignés  sur  ce  qui  se  disait  et  se  faisait  en  haut 
lieu  ('),  se  tenaient  sur  leurs  gardes  et  évitaient  de  donner 
prise.  Le  2  septembre  encore,  Saint-Florentin  le  constatait 
avec  regret  ("),  les  faits  recueillis  à  leur  charge  n'étaient  pas 
suffisants  pour  entamer  conlre  eux  une  procédure  criminelle. 
Différents  incidents  qui  se  produisirent  pendant  les  mois  de 
septembre  et  d'octobre  parurent  de  nature  à  les  compromettre 
davantage.  Tels  furent  l'enlèvement  de  la  minute  d'un  testa- 
ment déposé  dans  l'étude  du  notaire  Berlhelot,  par  ordre  de 
M.  de  Caradeuc,  qui  n'a  pu  se  disculper  d'avoir  employé  la 
violence  et  la  menace  dans  cette  aflaire,  peu  grave  par  elle- 
même,  mais  qui  montre  avec  combien  peu  de  scrupule  ce 
procureur  général  se  conduisait  dans  l'exercice  de  sa  charge; 
l'affaire  de  Turquety,  procureur  au  présidial,  obligé  de  quit- 
ter Rennes  pour  éviter  d'être  arrêté  par  ordre  de  M.  de  Cara- 
deuc; celle  du  frère  Silvestre,  qui  eut  aussi  à  se  plaindre  des 
hauteurs  et  des  violences  du  même  procureur  général;  celle 

la  lettre  de  la  même  personne  que  j'ai  chargée  de  la  commission  de  Landerneau... 
Je  crains  que  ce  nombre  de  fanatiques  de  Landerneau  ne  préjudicie  à  la  mission 
de  notre  liomme  ».  L'abbé  de  Saint-Aubin,  au  dire  de  i\L  de  Robien  (lettre  du 
14  oct.  1765),  savait  ce  qui  se  disait  et  ce  qui  se  faisait  dans  l'intérieur  de  toutes 
les  maisons  de  Rennes. 

(')  Leurs  correspondants  à  la  cour  étaient  nombreux.  A  ceux  qui  ont  déjà  été 
nommés,  il  convient  d'ajouter  le  sieur  Jousselin,  substitut  de  La  Chalolais,  avocat 
et  conseil  du  prince  de  Condé  en  Bretagne,  qui  était  alors  à  Paris  (Bulletins  du 
14  juillet,  H.  608;  du  19  juin,  II,  636;  Rapport  de  Flesselles,  23  juin,  ibid.). 

{')  0.  461. 


AUDOrARD  349 

surtout  d'Audouard,  qui  tut,  senible-t-il,  la  goutte  d'eau  qui 
fit  déborder  le  vase  et  qui,  ayant  précédé  immédiatement 
l'arrestation  des  procureurs  généraux,  mérite  un  plus  long 
développement. 

Subdélégué  de  l'intendant,  correspondant  de  la  commis- 
sion intermédiaire,  qui  se  reposait  en  grande  partie  sur  lui 
de  l'assiette  de  la  capitation  dans  la  ville  de  Rennes,  major 
de  la  milice  bourgeoise,  chargé  comme  tel  du  commande- 
ment du  guet  et  du  maintien  de  l'ordre  public,  investi,  en 
un  mot,  de  toute  la  partie  active  et  militaire  de  la  police, 
Audouard  était  dans  Rennes  un  personnage  extrêmement 
important,  celui  peut  être,  parmi  tous  ceux  qui  détenaient 
une  part  de  l'autorité  publique,  que  ses  fonctions  mettaient 
le  plus  fréquemment  et  le  plus  intimement  en  contact  avec 
la  population.  Les  adversaires  de  d'Aiguillon  auraient  pas- 
sionnément souhaité  d'avoir  dans  ce  poste  un  homme  à  eux, 
qui  mit  la  répartition  de  l'impôt  au  service  de  leurs  intérêts 
et  de  leurs  ressentiments,  et  conduisit  la  milice  bourgeoise  à 
leur  gré.  Or  Audouard  n'était  nullement  l'homme  qu'il  leur 
fallait.  11  apparaît,  dans  les  documents  malheureusement 
bien  rares  qui  le  concernent  personnellement,  comme  un 
agent  pénétré  du  sentiment  du  devoir  et  animé  d'une  inalté- 
rable fidélité  envers  ses  supérieurs,  l'intendant  et  le  com- 
mandant de  la  province,  incapable  de  se  prêter  ni  par  inti- 
midation ni  par  complaisance  aux  manœuvres  des  artisans 
de  troubles  et  de  désordres,  apportant  même  à  la  surveil- 
lance de  leurs  menées  une  attention  et  une  clairvoyance  qui 
ne  se  trouvèrent  jamais  en  défaut.  C'est  grâce  ù  lui  que  le 
séjour  de  Rennes  n'était  pas  devenu  totalement  impossible 
pour  les  ifs  et  leurs  partisans  (').  11  était  un  de  ces  hommes 
rares,  énergiquement  trempés,  que  lescriailleries  n'intimident 
point,  et  qui  semblent  même  trouver  dans  l'impopularité  je 
ne  sais  quelle  âpre  satisfaction,  et  quelle  excitation  secrète  à 
redoubler  de  zèle.  Si  Audouard  avait  vécu  de  nos  jours,  il 
aurait  été,  semble-t-il,  quelque  directeur  d'usine  haï  des 
syndicats  et  apprécié  de  sa  compagnie,  toujours  prêt  en 
temps  de  grève  à  apporter  à  la  défense  de  la  liberté  du  tra- 

(')  «  Sans  la  vigilance  du  sieur  Audouard  en  17G4  et  1765,  écrit  le  16  juin  1769 
»  un  des  amis  des  ifs,  adversaire  du  rappel  de  luniversalilé,  nous  n'eussions  pas  été 
»  en  sûreté  dans  nos  maisons  »  (II.  633). 


350  L.V    BRETAGNE    ET    LE    DLC    d'aKUILLON 

vail  une  fermeté,  voire  nuime  une  passion,  égales  à  celles  du 
parti  contraire  pour  lentraver.  Aussi  a-t-il  attiré  sur  sa  tête 
des  haines  implacables,  dont  on  peut  se  faire  une  idée  par 
ce  portrait  que  trace  de  lui  l'auteur  de  la  troisième  Lettre 
d'un  gentilhojnme  breton  à  un  noble  espagnol,  un  des  plus 
virulents  pamphlets  qui  aient  été  publiés  contre  le  comman- 
dant et  ses  amis  :  «  Un  de  ces  monstres  que  le  ciel  irrité 
»  suscite  quelquefois  pour  être  le  lléau  de  tout  un  pays  ;  qui 
»  violemment  agités  par  tous  les  vices  ne  peuvent  avoir  de 
»  pensée  que  pour  le  mal,  ni  produire  des  actions  au  dehors 
»  que  pour  porter  le  trouble  et  la  désolation  partout  où  leur 
»  pouvoir  peut  s'étendre;  qui  aussi  ennemis  de  leurs  sembla- 
»  blés  qu'ils  sont  idolâtres  d'eux-mêmes,  se  font  un  jeu  de  la 
»  cruauté  et  mettent  leur  bonheur  dans  le  malheur  d'autrui; 
»  qui  nés  pour  être  sous  le  joug,  abusent  insolemment  de  la 
»  portion  d'autorité  qu'on  leur  confie  pour  tourmenter  les  hon- 

»  nêtes  gens  qu'ils  détestent »  Ce  fonctionnaire  modèle, 

auquel  d'Aiguillon  ne  reproche  qu'un  peu  de  vanité,  vanité 
fort  excusable  chez  un  homme  qui  rendait  chaque  jour  les 
services  les  plus  signalés,  et  qui  avait  le  droit  d'en  avoir 
conscience,  gênait  trop  l'opposition  pour  qu'elle  n'ait  pas 
tout  fait  pour  se  débarrasser  de  cet  importun  surveillant.  De 
là  la  campagne  entreprise  contre  lui,  déjà  commencée  par 
quelques  escarmouches  ('),  et  qui  se  prolongera  au-delà  même 
du  temps  où  Audouard  aura  dit  à  la  Bretagne  un  éternel 
adieu,  puisque  l'on  verra  encore  son  nom  associé  à  celui  de 
d'Aiguillon  dans  le  fameux  procès  de  1770. 

11  arriva  que  dans  la  nuit  du  6  au  7  octobre,  à  la  suite 
d'une  foire  où,  de  tradition,  l'on  buvait  abondamment,  une 
rixe  s'étant  produite  dans  les  rues  de .  Rennes  entre  un 
nommé  Habaud,  ouvrier  faïencier,  et  des  porteurs  d'eau  qui 
avaient  bu  trop  de  vin,  la  patrouille  se  saisit  des  huit  particu- 
liers auteurs  de  ce  désordre  et  les  emmena  en  prison.  Leurs 
femmes  éplorées  d'accourir  sans  tarder  chez  M.  de  Cara- 
deuc,  se  plaignant  que  leurs  maris  aient  été  arrêtés  dans  des 
conditions  illégales;  celui-ci,  après  s'être  entendu  avec  son 
père,  leur  conseille  de  dénoncer  ce  prétendu  abus  de  pouvoir 
au  tribunal  do  police,  juridiction  composée  de  procureurs  au 

(')  Cf.  p.  122,  317. 


AUDOUARD  351 

Parlement,  et  ordonne  à  l'un  de  ces  procureurs,  Even,  de 
faire  sur-le-champ  une  descente  à  la  prison  et  d'interroger 
ces  huit  individus  (').  Les  juges  de  police  comprirent  facile- 
ment que  le  procureur  général  serait  ravi  de  voir  infliger  à 
Audouard  une  avanie,  et  lui  épargnèrent  le  soin  de  témoi- 
gner d'une  manière  plus  explicite  ses  intentions.  Ils  rendi- 
rent le  15  octobre  un  arrêt  condamnant  Audouard  à  oO  livres 
d'amende,  faute  par  lui  d'avoir  prévenu  les  officiers  de  police 
dans  les  vingt-quatre  heures  des  arrestations  faites  par  son 
ordre,  et  lui  enjoignant  de  se  conformer  dorénavant  aux  règle- 
ments du  Parlement,  notamment  à  ceux  des  3  mars  1749  et 
29  mars  1750,  et  de  ne  plus  mettre  personne  au  cachot  de 
son  autorité  (^).  S'attaquer  à  Audouard,  c'était  s'attaquer  à 
l'administration  elle-même.  Dès  qu'il  fut  au  courant  de  l'in- 
cident, Saint-Florentin  fit  casser  la  sentence  des  juges  de 
police  par  arrêt  du  conseil,  manda  en  cour  les  trois  procu- 
reurs qui  l'avaient  rendue,  Even  dès  le  24  octobre.  Bureau 
et  Bertier  le  9  novembre,  et  les  fit  mettre  tous  trois  à  la  Bas- 
tille. C'étaient  de  violents  parlementaires;  Even  avait  écrit  à 
son  beau-frère,  l'alloué  de  Nantes,  lorsque  celui-ci  était 
pressé  par  d'Aiguillon  de  reprendre  son  service,  une  lettre 
qui  l'en  avait  empêché  (^),  et  lorsqu'il   fut  mandé  à  Paris, 


(')  Du  récit  très  circonstancié  de  Lingiiet  (dont  nous  n'avons  pu  d'ailleurs  véri- 
fier l'exactitude),  il  résullerail  qu'une  trame  véritablement  infernale  aurait  été 
ourdie  pour  mettre  à  ce  propos  Audouard  dans  un  cas  fâcheux.  Le  premier  prési- 
dent aurait  donné  l'ordre  d'élargir  Rabaud  :  les  procureurs  généraux  auraient 
donné  l'ordre  contraire,  dans  l'espoir  qu'on  aurait  omis  d'écrouer  Rabaud  régu- 
lièrement. Vérification  faite,  les  formalités  nécessaires,  avaient,  hélas!  été  rem- 
plies ;  le  procureur  Even  para  le  coup  dans  la  mesure  du  possible,  en  falsifiant  le 
registre  et  en  glissant  une  déclaration  portant  qu'au  moment  de  son  inspection 
l'écrou  n'était  pas  dressé.  Ce  serait  cette  manœuvre  frauduleuse  qui  aurait  servi  à 
imputer  à  Audouard  une  arrestation  illégale. 

(*)  Il  est  assez  difficile  de  se  prononcer  sur  la  régulai'ité  de  la  sentence  du  15  oc- 
tobre, d'autant  que  les  faits  ont  été  racontés  différemment.  M.  de  la  Chalo- 
tais  et  les  siens  ont  allégué  le  règlement  du  3  mars  1749  qui  ordonnait  aux 
patrouilles  d'arrêter  les  délinquants  et  de  les  conduire  dans  les  prisons  ordinaires, 
mais  avec  obligation  d  en  faire  rapport  tous  les  malins  avant  huit  heures  au  siège 
de  police,  sous  peine  de  50  livres  d'amende  contre  l'otlicier  :  et  l'art.  3  du  titre  XVIII 
de  l'instruction  du  ler  mai  1765  sur  les  milices  bourgeoises,  qui  décidait  que  hors 
les  délits  militaires,  les  ofTiciers  et  soldats  de  milice  bourgeoise  étaient  justiciables 
des  juges  royaux.  Il  s'agissait  en  somme  d'un  conflit  assez  délicat  entre  la  juridic- 
tion civile  et  l'autorité  militaire;  on  saisit  le  premier  prétexte  venupour  se  venger 
d'Audouard,  qu'on  haïssait. 

(3;  Bibl.  de  l'Arsenal,  ms.  12263  (Arch.  de  la  Bastille). 


352  LA    BHKTA(iNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

M.  de  la  Clialotais,  parait-il,  dans  une  assemblée  tenue  chez 
lui,  déclara  à  sa  femme  que  cet  ordre  était  tout  ce  qui  pou- 
vait lui  arriver  de  plus  heureux  et  de  plus  honorable,  qu'il 
se  chargeait  de  justifier  son  mari  et  de  lui  assurer  la  protec- 
tion de  son  ami  et  parent  Maupeou,  et  il  lit  souscrire  aux 
assistants  une  somme  de  GOO  livres  pour  le  couvrir  de  ses 
frais  de  voyages  (').  L'entente  des  procureurs  généraux  avec 
les  ennemis  d'Audouard  était  certaine  (^).  Saint-Florentin 
chargea  F'iesselles  de  vérifier  les  faits  récemment  parvenus 
à  sa  connaissance  (^).  La  réponse  de  l'intendant  fut  sans 
doute  affirmative  quant  aux  actes  reprochés  aux  procureurs 
généraux,  car  le  parti  de  les  arrêter,  ainsi  que  les  autres 
chefs  de  l'opposition,  fut  pris  désormais.  On  n'attendit  plus 
que  l'arrivée  à  Rennes  de  forces  militaires  suffisantes  pour 
parer  à  toutes  les  éventualités.  Le  régiment  d'Autichamp- 
dragons,  que  Choiseul  avait  précisément  résolu  d'envoyer  en 
Bretagne  pour  j)unir  la  commission  intermédiaire  de  diffi- 
cultés faites  par  elle  pour  payer  le  logement  d'un  certain 
nombre  de  cavaliers  envoyés  à  l'école  d'équitation  (*),  com- 
mença vers  la  fin  d'octobre  à  s'approcher  de  Rennes.  Le 
comte  de  Broc,  maréchal  de  camp,  chargé  du  commandement 
par  intérim  pendant  l'absence  de  d'Aiguillon,  vint  s'y  établir. 
Le  10  novembre,  les  détachements  de  dragons  postés  dans 
les  petites  villes  des  environs  affluèrent  de  toutes  parts  dans 
Rennes.  Le  même  jour,  l'avocat  général  Duparc-Porée,  dont 
rintluence  sur  ses  collègues  était  redoutée,  avait  été  mandé 
à  Fontainebleau,  où  se  trouvait  la  cour,  et  il  n'en  partit  qu'un 
mois  plus  tard  pour  être  envoyé  en  exil  h  (Uiaudebœuf,  près 
Fougères.  Toutes  les  précautions  étaient  prises,  et  l'on  pou- 
vait maintenant  agir. 

Le  marquis  de  Broc  et  l'intendant  avaient  pris  toutes  les 
dispositions  nécessaires,  dans  le  plus  grand  détail,  et  tout  se 
passa  conformément  au  programme  adopté.  Pendant  la  nuit 
du  10  au  11  novembre,  les  deux  La  Chalotais  furent  arrê- 

(•)  Bulletin  du  27  octobre,  H.  437),  —  Linguet  afllrme  d'autre  part  (Procédures, 
II,  219)  que  pendant  la  détention  d'Even,  sa  famille  vécut  des  bienfaits  de  d'Ai- 
guillon et  de  Flessellcs. 

(*)  On  soupçonnait  même  M.  de  la  Clialolais  d'avoir  diessé  lui-même  le  réquisi- 
toire que  fit  Liureau  contre  Audouard  et  d'avoir  envoyé  la  sentence  toute  rédigée 

(3)  Lettre  du  20  octobre,  0.  461. 

(*)  Lettre  de  M.  de  Uobien  à  M.  de  Coniac,  9  octobre. 


ARRESTATION    DE    M.    DE    LA    CHALOTAIS  353 

tés  ('),  et  malgré  leurs  tentatives  multipliées  pour  retarder 
leur  départ  jusqu'au  jour  et  trouver  des  prétextes  de  com- 
muniquer avec  leurs  parents  et  amis  (*),  ils  étaient  l'un  et 
l'autre  en  route  dès  5  heures  du  matin  pour  le  château  du 
Taureau,  en  face  de  la  rivière  de  Morlaix,  où  ils  devaient  être 
détenus  provisoirement.  Leur  voyage  s'accomplit  sans  inci- 
dent bien  notable,  malgré  plusieurs  tentatives  pour  leur  por- 
ter sans  doute,  avec  des  consolations  et  des  adieux,  des  avis  et 
renseignements  fort  utiles  pour  leur  défense  (^).  Au  château 
de  Taureau,  prison  redoutable  et  qui  semblait  parfaitement 
choisie  pour  que  les  détenus  y  fussent  soumis  au  secret  ri- 
goureux dont  le  gouvernement  avait  de  longue  date  compris 
la  nécessité  (*),  ils  furent  sous  la  garde  du  commandant  de 
cette  citadelle,  de  Lor,  dont  les  libelles  chalotistes  ont  fait  un 
geôlier  féroce,  une  sorte  d'IIudson  Lovve,  l'àme  damnée 
du  duc  d'Aiguillon,  et  qui,  bien  au  contraire,  non  seule- 
ment n'eut  pas  envers  eux  les  procédés  inhumains  dont 
M.  de  la  Ghalotais  s'est  fait  dans  ses  mémoires  le  narrateur 


(')  Qu'ils  aient  été  prévenus  à  l'avance  de  leur  arrestation  imminente,  ainsi  que 
leurs  compagnons  de  captivité,  et  qu'ils  aient  eu  le  temps  par  conséquent  de  faire 
disparaître  tout  ce  qu'il  était  dangereux  de  laisser  trouver,  c'est  ce  dont  il  n'est 
pas  permis  de  douter.  M.  de  Caradeuc  a  reconnu  dans  son  interrogatoire  (Procès, 
II,  247}  que  sa  femme  lui  avait  dit,  le  jour  même,  que  quelqu'un  serait  sûrement  en- 
levé, que  les  officiers  de  dragons  avaient  été  cliercher  de  l'argent  h  la  Trésorerie. 
MM.  de  la  Clialotais  n'ignoraient  rien  de  la  surveillance  active  et  des  dénoncia- 
tions dont  ils  étaient  l'objet.  «Vous  voulez  donc  me  perdre?»  disaitM.de  Caradeuc 
au  notaire  Berthelot  la  veille  de  son  arrestation,  en  apprenant  que  cet  officier  avait 
envoyé  à  Saint-Florentin  un  mémoire  de  protestation  contre  la  violence  dont  il 
avait  été  victime,  en  étant  forcé  de  livrer  au  procureur  général  la  minute  d'un  tes- 
tament (Procès,  111,90). 

(2)  Ils  demandèrent  à  écrire,  à  parler  à  M.  de  Broc,  à  l'intendant,  à  avoir  l'assis- 
tance de  leurs  domestiques  pour  s'habiller,  à  embrasser  femme  et  enfants  :  tout 
leur  fut  refusé.  On  voit  facilement,  dans  le  récit  même  de  l'arrestation  fait  par 
M.  de  la  Clialotais  dans  son  premier  Mémoire,  qu'ils  imaginèrent  tous  les  moyens 
possibles  de  gagner  du  temps.  A  peine  est-il  besoin  de  rappeler  que  les  refus  qui 
leur  furent  constamment  opposés  n'étaient  pas  inspirés  par  une  cruauté  gratuite  : 
il  y  avait  un  puissant  intérêt  pour  le  gouvernement  à  ce  que  tout  se  fît  sans  bruit, 
rapidement,  et  à  l'improviste. 

(3j  M'ie  de  Locmaria,  cousine  de  M.  de  la  Chalotais,  réussit  à  Morlaix  à  échan- 
ger quelques  mots  avec  eux. 

(*)  Mémoire  non  daté  (et  qui  semble  écrit  dès  1760)  rédigé  dans  les  bureaux  du 
contrôle  général,  H.  345.  Tous  les  événements  de  novembre  1765  y  semblent  pré- 
vus à  l'avance.  On  y  insiste  spécialement  sur  l'indispensable  nécessité  de  surpren- 
dre les  conjurés  par  une  arrestation  inopinée  et  d'empêcher  toute  communication 
entre  eux  et  le  dehors.  C'est  précisément  ce  h  quoi  le  gouvernement  ne  pourra 
jamais  arriver. 

d'Aiguillon.  23 


ÎÎ54  LA    ItllKTAGNi:    KT    LE    DIT.    d'aKIIILLON 

complaisant,  mais  môme  lit  plus  d'une  fois  fléchir  en  leur 
faveur  les  ordres  qu'il  avait  reçus.  C'est  ainsi  qu'il  est  prouvé 
par  une  lettre  de  reproches  de  Saint-Florentin  à  de  Lor  ('), 
comme  par  les  réponses  de  i\I.  de  Caradeuc  lors  de  ses  inter- 
rogatoires (*),  qu'ils  eurent  pendant  les  premiers  jours  papier, 
encre  et  plumes  à  leur  disposition,  purent  aller  librement 
dans  la  chambre  l'un  de  l'autre,  et  que  leurs  domestiques, 
enfermés  avec  eux,  communiquèrent  avec  autant  de  person- 
nes qu'ils  le  voulurent  ;  séparés  ensuite,  tenus  au  secret,  et 
confinés  rigoureusement  nuit  et  jour  dans  leur  chambre  sur 
l'ordre  formel  du  ministre  (3),  ils  n'en  continuèrent  pas 
moins  à  avoir  avec  le  dehors  des  communications  que  la  fai- 
blesse ou  l'inexpérience  du  commandant,  et  surtout  la  compli- 
cité presque  universelle  des  invalides  de  la  garnison  et  des 
gens  de  service  (le  parti  n'avait  pas  eu  beaucoup  de  peine  à 
les  gagner),  rendaient  presque  impossibles  à  éviter  :  un  mes- 
sager do  M""^  de  Caradeuc  put  pénétrer  dans  la  prison  et 
s'entretenir  avec  les  deux  procureurs  généraux  {*)  ;  la  fille  du 
cantinier  du  château  servit  d'intermédiaire  entre  le  père  et  le 
fils  et  transmit  à  celui-ci  tout  ce  dont  il  avait  besoin  pour 
préparer  sa  défense  (^:  ;  les  lettres  patentes  du  16  novembre 
furent  connues  d'eux  et  M.  de  la  Chalotais,  à  supposer  qu'il 
les  eût  ignorés  jusqu'alors,  fut  parfaitement  au  courant  des  faits 
dont  il  allait  avoir  à  répondre  (®).  On  a  beaucoup  insisté  sur 
les  soufi'rances  des  procureurs  généraux  dans  des  chambres 
malsaines,  dont  les  fenêtres  étaient  masquées  par  des  écha- 
faudages, ne  recevant  l'air  et  la  lumière  que  par  en  haut, 
d'un  ameublement  sommaire,  et  peut-être  insuffisamment 
préparées  pour  les  recevoir  ;  il  importe  de  rappeler,  pour 
avoir  des  choses  une  idée  plus  exacte,  qu'il  n'y  eut  pas  là  de 
vexation  gratuite,  de  raffinement  de  cruauté  pour  leur  déro- 

(>)  19  novembre,  0.  461. 

{'-j  Procès,  II,  167;  II,  118. 

i»j  Saint-Florentin  à  de  Lor,  55  nov.  1765,  0,  461. 

(')  Lettre  de  Saint- Florentin,  27  nov.,  0.  461. 

(*)  Elle  fut  pour  cela  arrêtée  et  enfermée  à  Brest.  Son  interrogatoire,  par  .\u- 
douard,  révéla  certains  faits  qui  révoltèrent  Saint-Florentin.  Il  écrivait  à  Flessel- 
les  le  15  février  1766  qu'il  n'avait  pu  les  voir  sans  surprise  et  sans  indignation,  et 
que  de  Lor  méritait  une  très  sévère  réprimande  pour  avoir  si  mal  exécuté  les  or- 
dres du  roi.  Un  matelot  de  Morlaix  fut  pour  la  même  inculpation  détenu  quelque 
temps  à  Saint-Malo. 

(6}  Procès,  II,  117, 


DÉTENTION  DE  LA  CHALOTAIS  AU  CHATEAU  DU  TAUREAU     355 

ber  la  vue  de  la  mer  et  les  rayons  du  soleil  (')  :  ce  fut  une 
précaution  nécessaire,  d'ailleurs  tardive  et  insuffisante,  pour 
prévenir  des  communications  dont  une  multitude  de  gens 
étaient  toujours  prêts  à  se  faire  les  intermédiaires.  Si  de  Lor 
renvoya  à  M'""  de  Caradeuc  trois  lettres  écrites  par  elle,  ce 
fut  encore  pour  exécuter,  tardivement,  une  consigne  des  plus 
strictes,  deux  fois  réitérée,  et  M"^  de  Caradeuc  se  serait  épar- 
gné ce  refus  si  elle  s'était  conformée  à  l'ordre  bien  positif  de 
n'écrire  à  son  mari  que  par  l'intermédiaire  de  Saint-Floren- 
tin. Si  enfin,  comme  il  en  a  été  accusé,  de  Lor  ne  daigna  pas 
donner  à  M.  de  Caradeuc  des  nouvelles  de  sa  femme  (alors 
enceinte  de  sept  mois)  il  semble  bien  que  celui-ci  eût  dû  s'en 
prendre  à  lui-même,  ayant  mis  le  commandant,  par  ses  pro- 
pos violents,  dans  la  nécessité  de  ne  plus  le  visiter  (^). 

Tandis  que  MM.  de  la  Chalotais  étaient  ainsi  dirigés  sur  le 
château  du  Taureau,  des  scènes  identiquement  semblables 
avaient  lieu  aux  domiciles  de  MM.  de  la  Gascherie,  de  la 
Golinière  etdeMontreuil.  On  remarqua  la  lenteur  avec  laquelle 
M.  de  la  Gascherie  ouvrit  sa  porte  :  six  réquisitions  succes- 
sives furent  inutiles,  et  la  force  armée  dut  à  la  fin  l'enfoncer. 
Cette  circonstance,  et  un  incendie  qui  quelques  jours  aupara- 
vant avait  éclaté  dans  sa  cuisine  de  la  façon  la  plus  opportune 
du  monde,  lui  permirent  certainement  de  faire  disparaître  nom- 
bre de  pièces  compromettantes,  et  les  scellés  qu'apposèrent 
immédiatement  ses  nocturnes  visiteurs  ne  recouvrirent  qu'un 
maigre  butin.  MM.  de  la  Gascherie  et  de  Montreuil  furent  diri- 
gés sur  le  mont  Saint-Michel,  M.  de  laColinière  sur  Nantes.  Un 
sixième  détenu,  M.  de  Boudesseul,  secrétaire  des  procureurs 
généraux,  fut  aussi  incarcéré  à  Nantes  :  il  en  sortit,  après 
13  mois  de  détention,  pour  être  exilé  à  20  lieues  de  Rennes. 

En  1757,  l'enlèvement  de  deux  conseillers  avait  suffi  pour 
inspirer  aux  autres  une  terreur  salutaire  :  la  quintuple  exécu- 
tion du  11  novembre  1765  fut  loin  de  produire  la  même 
impression.  Ordre  avait  été  envoyé  à  tous  les  membres  du 

(')  Abbé  Bossard,  Le  Parlement  de  Bretagne  et  la  royauté,  p.  29. 

(*)  «  N'ayant  pas  lieu  d'être  satisfait  des  procédés  de  ces  Messieurs,  écrit  Saint- 
Florentin  à  de  Lor  le  27  novembre,  vous  êtes  bien  en  droit  de  n'avoir  pas  de  com- 
plaisance pour  eux,  et  même  vous  dispenser  de  les  voir  ».  «  Vous  pourrez,  écrit-il 
encore,  user  de  loule  l'aulorilé  convenable  pour  qu'eux  et  leurs  domestiques  ne 
manquent  pas  à  ce  qui  vous  est  dû  dans  le  château  où  vous  commandez  pour  le 
roi  », 


356  L.V    BRETAGNF.    KT    LK    DUC    d'aIGLILLON 

Parlement  de  se  rendre  au  palais  le  12  novembre  et  là  d'en- 
registrer purement  et  simplement  une  déclaration  du  8  novem- 
bre où  le  roi,  reprenant  toute  l'histoire  de  l'aifaire  des  sols 
pour  livre,  ordonnait  l'exécution  de  la  déclaration  du  21  no- 
vembre 1767,  la  continuation  de  la  perception  des  sols  pour 
livre  des  droits  des  fermes,  déclarait  nulles  et  non  avenues 
les  démissions  des  membres  du  Parlement  de  Rennes,  et  leur 
enjoignait  de  reprendre  et  de  continuer  sans  interruption  leur 
service  ordinaire.  Tous  furent  exacts  au  rendez-vous,  et  vin- 
rent, en  robe,  siéger  à  leurs  places  ordinaires,  sauf  cepen- 
dant MM.  des  enquêtes,  qui  ayant  aperçu  sur  leurs  bancs 
MM.  de  la  Muce  et  d'Armaillé,  affectèrent  de  s'écarter  avec 
horreur  de  ces  faux  frères  et  allèrent  s'asseoir  ailleurs.  Mais 
leur  obéissance  n'alla  pas  plus  loin.  On  écouta  avec  un  air  de 
pitié  méprisante,  et,  selon  quelques  relations,  avec  des  rires 
insolents,  la  lecture  de  la  lettre  du  roi  et  de  la  déclaration  : 
on  regarda  comme  propos  sans  conséquence  l'avertissement 
timide  du  premier  président,  qu'un  refus  serait  le  malheur  de 
la  province  et  la  ruine  du  Parlement;  et  les  démis  repoussè- 
rent tout  d'une  voix  l'enreg'istrement  pur  et  simple,  exigé 
comme  condition  nécessaire  du  rétablissement  de  la  compa- 
gnie. Le  gouvernement  eut  même  l'humiliation  de  voir  quel- 
ques-uns de  ceux  qui  lui  étaient  restés  fidèles  passer  cette 
fois  à  l'ennemi.  MM.  de  la  Muce  et  d'Armaillé  cédèrent  à 
l'effroyable  pression  qui  était  exercée  sur  eux  et  opinèrent 
contre  l'enregistrement.  Seul  de  toutes  les  enquêtes,  Conen 
de  Saint-Luc  refusa  jusqu'au  bout  d'aller  grossir  les  rangs  de 
l'opposition,  et  persista  ti  affronter  les  insultes  et  les  me- 
naces de  cette  partie  du  Parlement,  précisément  la  plus  vio- 
lente et  la  plus  effrénée. 

L'essai  d'intimidation  tenté  par  le  gouvernement  avait  donc 
tolalement  échoué.  Il  se  trouvait  maintenant  obligé  de  punir  les 
rebelles  et  de  faire  place  nette  pour  le  nouveau  tribunal  dont 
la  province  ne  pouvait  plus  se  passer,  l'administration  de  la 
justice  y  étant  en  souffrance  depuis  près  d'un  an.  Le  17  no- 
vembre arrivèrent  les  lettres  de  cachet  exilant  hors  de  Rennes 
tous  les  démis;  les  uns,  au  nombre  de  quarante-quatre,  de- 
vaient se  tenir  éloignés  d'au  moins  vingt  lieues  de  la  ville  : 
c'étaient  les  plus  exaltés,  ceux  qu'on  considérait  comme 
impossible  de  ramener,  MM.  du  Pargo,  de  Guerry,  du  Bourg- 


EXIL    DES    DÉJIISSIO.NNAIRES  357 

blanc,  de  Kersalaûn,  de  Lohéac,  de  Toucheprais,  de  Lanlivy, 
etc.,  etc.  (');  les  autres,  au  nombre  de  trente-quatre,  avaient 
simplement  l'ordre  de  quitter  Rennes;  c'étaient  ceux  qu'on 
pensait  avoir  simplement  cédé  à  l'intimidation  et  à  la  conta- 
gion de  l'exemple  et  qu'on  croyait  pouvoir  regagner,  MM.  de 
Kéroulas,de  la  Bourdonnaye  de  Montluc,  Eveillard  de  Livois, 
de  la  Biochais,  P^abroni  de  la  Prégenterie,  etc.,  etc.  Ainsi, 
après  six  mois  de  tergiversations,  on  en  arrivait  à  cette  extré- 
mité qu'on  avait  tout  fait  pour  éviter;  il  n'y  avait  plus  de  Par- 
lement de  Bretagne  ;  il  allait  falloir  constituer  dans  cette 
province  un  de  ces  nouveaux  établissements  judiciaires  qu'on 
avait  essayé  plus  d'une  fois,  et  qu'on  n'avait  jamais  réussi, 
à  fonder  d'une  façon  durable;  et  pour  surcroit  d'embarras, 
on  allait  être  forcé  de  s'engager,  sans  s'être  formé  aucun  plan 
de  conduite,  sans  avoir  réuni  les  preuves  suffisantes  pour 
obtenir  une  condamnation,  dans  une  de  ces  déplorables  aven- 
tures judiciaires  qu'un  gouvernement  doit  éviter  à  tout  prix, 
parce  qu'elles  manquent  rarement  de  tourner  à  sa  confusion 
et  de  valoir  à  ses  adversaires,  fussent-ils  coupables,  le  pres- 
tige et  la  popularité  qui  vont  toujours  à  quiconque  se  dit  et 
parait  être  persécuté.  On  se  trouvait  dans  cette  situation  sin- 
gulière, qu'il  s'agissait  moins  de  juger  les  procureurs  géné- 
raux pour  les  crimes  qu'ils  avaient  pu  commettre,  que  de 
découvrir  des  crimes  à  leur  charge,  parce  qu'on  s'était  mis 
dans  la  nécessité  de  les  punir. 

(')  Beaucoup  d'entre  eux  se  rendirent  à  Vannes  :  comme  cette  ville  était  dans 
une  grande  fermentation  et  était  jugée  «  républicawe  »  on  ne  tarda  pas  à  les 
écarter,  par  de  nouveaux  ordres  du  mois  de  décembre,  de  ce  foyer  dangereux.  Sept 
magistrats  qui  s'étaient  retirés  à  Nantes  furent,  pour  la  même  raison,  relégués  en 
divers  endroits  de  la  province. 


CHAPITRE  XII 

LE    PROCÈS    DE    M.    DE    LA    CHALOTAIS    ET    LE    BAILLIAGE    d'aIGUILLON 

Ce  fut  à  son  retour  à  Paris,  le  16  novembre  ('),  que  d'Ai- 
guillon eut  connaissance  des  graves  événements  qui  venaient 
de  s'accomplir  en  Bretagne.  Jusque-là  il  avait  passé  la  plus 
grande  partie  de  l'année  en  déplacements  continuels,  tenu 
sans  doute  au  courant  des  divers  incidents  qui  se  succédaient 
à  Rennes  par  les  bulletins  que  lui  adressaient  ses  amis  dans 
la  province  et  que  son  secrétaire  Noël  était  chargé,  de  Paris, 
de  transcrire  et  de  lui  expédier,  comme  aussi  de  faire  parve- 
nir à  Saint-Florentin  (^),  mais  se  renfermant  la  plupart  du 
temps  dans  le  silence  sur  ces  événements  déplorables.  Il  ne 
l'a  rompu,  à  notre  connaissance,  que  pour  écrire  le  20  juin  un 
chaud  éloge  de  l'abbé  Boursoul  qui  avait  déconseillé  les 
démissions,  et  pour  appeler  le  3  juillet  les  rigueurs  gouver- 
nementales sur  les  auteurs  des  libelles  et  écrits  injurieux  au 
roi  qui  venaient  d'être  répandus  dans  la  province  (^).  Mais  on 

(')  Journal  du  commandement,  IV,  p.  342. 

(2)  En  affirmant  que  le  duc  avait  ignoré  tout  ce  qui  se  passait,  Linguet  est  allé  beau- 
coup trop  loin  II  n'est  pas  douteux  que  d'Aiguillon  ait  reçu  des  nouvelles  de  Bre- 
tagne. Mais  il  est  probable  qu'au  moins  en  octobre  et  dans  le  commencement  de 
novembre,  il  n'en  a  reçu  que  tardivement  et  après  coup.  Il  avait  passé  le  mois  de 
juin  et  de  juillet  aux  eaux  de  Bagnères,  celui  d'août  à  Barbottans  (village  du  dépar- 
tement du  Gers  où  se  trouvaient  des  eaux  minérales),  était  revenu  en  septembre 
à  Bagnères,  puis  avait  voyagé  dans  le  Midi  de  la  France  et  le  Nord  de  l'Espagne. 

(')  II.  436.  Cette  lettre  du  3  juillet  à  Mesnard,  où  l'on  a  voulu  voir  la  preuve  que 
d'.\iguillon  inspirait  de  loin  les  actes  de  Saint-Florentin,  ne  contient  aucun  nom 
propre  et  émet  simplement  le  vœu  que  le  roi  venge  sa  majesté  outragée  :  «  Quoi- 
»  que  je  sois  persuadé  que  les  pièces  curieuses  que  je  vous  envoie  vous  sont  déjà 
»  parvenues,  Monsieur,  je  me  suis  cependant  décidé  à  vous  les  envoyer  à  toutévc- 
»  nement,  le  secrétaire  que  j'ai  laissé  à  Paris  pour  transcrire  les  bulletins  secrets 
»  qu'on  m'adresse  de  Bennes  m'ayant  mandé  qu'il  n'avaitpas  cru  devoir  joindre  ces 
»  impertinentes  platitudes  aux  nouvellesqu'il  copie  pour  M.  le  contrôleur  général  et 
»  pour  M.  de  Saint-Florentin.  Je  lui  recommande  par  ce  courrier  d'avoir  moins  de 
»  discrétion  à  l'avenir  et  de  vous  adresser  les  bulletins  destinés  pour  M.  le  contrô- 
»  leur  général  parce  que  vous  en  ferez  l'usage  que  votre  sagesse  vous  conseillera. 
»  Les  auteurs  de  ces  belles  pièces  sont  connus,  les  ministres  qu'ils  attaquent  feraient 


d'aiguillon  n'a  pas  conskillk  li;  i'rociIs  de  la  cfialotais    359 

ne  voit  pas  qu'il  ait  été  consulté  ni  qu'il  ait  donné  son  avis 
sur  les  diverses  déterminations  prises  par  le  ministère;  on  voit 
même  qu'il  a  tenu  à  être  le  plus  loin  possible  de  Versailles  et 
de  la  Bretagne  tant  que  la  crise  n'était  pas  dénouée  (').  En 
particulier  il  fut  tout  à  fait  étranger  aux  derniers  incidents, 
étant  alors  en  déplacements  continuels  à  travers  les  Pyré- 
nées, les  Landes  et  le  nord  de  l'Espagne,  et  séjournant  rare- 
ment deux  jours  de  suite  dans  le  même  endroit.  Jeu  joué,  ont 
dit  ses  ennemis  :  comédie  hypocrite  organisée  pour  paraître 
n'avoir  eu  aucune  part  à  des  actes  de  violence  et  à  des  coups 
d'autorité  dont  il  était  au  fond  le  véritable  inspirateur,  et  dont 
la  responsabilité  pèse  sur  lui  tout  entière  ;  n'était-il  pas  le 
commandant  de  la  province,  chargé  d'y  exécuter  les  volontés 
de  la  cour,  et  est-il  admissible  qu'il  n'ait  pas  été  consulté  en 
d'aussi  graves  circonstances  ?  N'était-il  pas  le  neveu  du 
secrétaire  d'Etat  de  la  province,  et  celui-ci  l'exécuteur  ordi- 
naire de  ses  vengeances?  Cependant  on  a  déjà  vu  bien  des 
circonstances  où  d'importantes  mesures  furent  prises  en  Bre- 
tagne non  seulement  sans  son  aveu,  mais  même  contre  son 
opposition  la  plus  formelle  ;  et,  quant  aux  événements  qui  sui- 
virent la  démission  du  Parlement  de  Rennes,  les  contempo- 
rains impartiaux  et  bien  renseignés  affirment  qu'il  n'y  prit 
aucune  part.  M.  de  Robien  le  dit  et  le  répète  dans  sa  corres- 
pondance (^)  ;  le  conseiller  d'Etat  Gilbert  de  Voisins  le  cons- 

>>  bien  d'en  rire  et  de  les  mépriser,  si  eux  seulsen  étaient  l'objet,  mais  le  roi  y  est 
»  trop  oiïensé  personncUementpour  que  la  punition  ne  soit  pas  très  sévère  ou  bien 
»  il  faudra  renoncer  à  le  servir  ».  Cette  lettre,  postérieure  aux  premières  arresta- 
tions et  venue  trop  tard  pour  inspirer  la  première  consultation  d'experts,  n'a  dû 
avoir  aucune  influence  sur  les  événements. 

(•)  Une  très  curieuse  lettre  de  M.  de  Robien  (14  oct.  1765)  nous  montre  quels  res- 
sorts d'Aiguillon  avait  fait  jouer  pour  se  procurer  une  prolongation  de  congé. 

«  Lorsqu'il  est  parti  pour  aller   aux  eaux,  le  roi  lui  avait  ordonné  d'aller 

>)  ensuite  en  Bretagne;  il  fallait  une  lettre  du  ministre  qui  lui  permîlde  n'y  pas  aller  ; 
»  la  ducbesse  a  si  bien  fait  que  sans  la  solliciter  elle  l'a  fait  écrire.  Elle  s'est  fait 
«  questionner  sur  les  projets  de  son  mari;  elle  a  répondu  qu'il  irait  en  Bretagne, 
»  qu'il  ne  savait  qu'obéir  aux  ordres  du  roi,  qu'il  ne  craignait  point  les  orages  lors- 
»  qu'il  obéissait,  etc.  On  a  eu  peur  de  voir  f/rossir  l'orage  et  enfin  on  a  fait  ce 
»  qu'elle  désirait  ».  Ainsi  sa  présence  en  Bretagne  était  considérée  comme  un  obs- 
tacle à  la  pacification.  Peut-on  douter,  après  cela,  que  ses  adversaires  fussent  gui- 
dés par  des  haines  personnelles  et  non  point  par  le  souci  des  libertés  de  la  province, 
qui  n'étaient  nullement  en  jeu? 

(^)  Lettres  du  8  juin,  du  .3  novembre,  du  18  novembre,  etc.  «  Je  ne  pense  pas, 
»  mandait  M.  de  Robien,  quelque  chose  qu'on  puisse  dire  là-dessus,  que  le  duc  y  ait 
))  la  moindre  part.  Vous  savez  combien  il  est  éloigné  de  ces  sortes  de  punitions 


300  LA    IJRETA(iNE    KT    LK    DUC    d'aIGUILLON 

tate  aussi,  en  ce  qui  concerne  les  dernières  décisions  prises 
relativement  au  Parlement  de  Rennes,  et,  chose  particulière 
ment  probante,  le  constate  avec  une  nuance  de  regret  (').  Les 
lettres  particulières  que  d'Aiguillon  adressait  plus  lard  à 
Saint-Florentin,  et  dont  on  ne  peut  sans  doute  suspecter  la 
sincérité,  puisque  d'Aiguillon  n'avait  aucun  intérêt  à  y  dégui- 
ser la  vérité  et  qu'il  eût  élé  ridicule  de  chercher  à  le  faire, 
parlant  à  un  ministre  parfaitement  au  courant  de  ce  qui  s'était 
passé,  confirment  entièrement  ce  témoignage  :  «  Je  n'ai. jamais 
»  eu,  écrit-il  le  16  février  1766  (^),  de  querelle  particulière  avec 
»  les  prisonniers;  ils  m'ont  attaqué,  parce  qu'ils  ont  redouté 
»  mon  zèle  pour  le  service  du  roi  et  pour  le  maintien  de  son 
»  autorité,  qui  mettait  obstacle  à  leurs  projets...  Je  n'ai  ni  sol- 
»  licite  ni  conseillé  leur  détention,  et  n'ai  eu  d'autre  connais- 
»  sauce  de  leur  affaire  que  celle  que  la  relation  que  je  suis 
»  forcé  d'avoir  avec  leurs  juges  m'a  donnée.  » 

Il  Y  a  plus  :  si  d'Aiguillon  eût  été  consulté  et  que  ses  avis 
eussent  été  suivis,  il  eût  certainement  refroidi  l'ardeur  de  ses 
amis  de  Bretagne  à  trouver  des  crimes  aux  procureurs  géné- 
raux, et  montré  ce  qu'il  y  avait  de  dangereux  à  se  lancer,  sans 
avoir  en  mains  des  preuves  suffisantes,  dans  l'aventure  du 
procès.  Lorsqu'il  était  encore  à  Bagnères,  il  avait  été  invité 
par  La  Noue  à  faire  déposer  contre  les  La  Chalotais  l'abbé 
de  Saint-Aubin,  les  Geslin  et  diverses  autres  personnes;  il 
avait  blâmé  ce  projet  et  invité  La  Noue  à  plus  de  modération. 
La  Noue,  homme  passionné  et  animé  contre  les  La  Chalotais 
d'une  haine  furieuse,  n'ayant  pas  tenu  compte  de  ces  conseils 
et  ayant  prétendu  embrigader  parmi  les  témoins  à  charge 

»  On  ne  se  le  persuaderait  pas  en  Bretagne,  mais  je  suis  bien  persuadé  intimement 
»  qu'il  est  affligé  des  malheurs  qui  nous  menacent  ». 

(')  Note  de  la  main  de  Gilbert  de  Voisins,  K.  712.  Gilbert  de  Voisins  cherche  à 
excuser  l'échec  du  plan  suivi  en  novembre  1765  :  «  On  a  pris  ce  qu'il  a  élé  possible 
)-  de  prendre  d'éclaircissements  sur  les  lieux  ;  le  commandant  était  absent;  il  sem- 
»  blail  qu'il  ne  voulût  ou  ne  pût  se  mêler  davantage  de  l'affaire;  c'est  du  moins 
>-  l'idée  où  j'avoue  que  je  fus  alors  ».  (Or  Gilbert  de  Voisins  avait  été  lui-même  pour 
beaucoup  dans  le  plan  qui  fut  adopté,  il  avait  été  à  même  de  connaître  toutes  les 
particularités  de  cette  affaire,  et  c'est  son  impression  du  moment  qui  a  dû  être  la 
vraie).  Il  ajoute  que  les  dernières  remontrances  du  Parlement  de  Paris  semblaient 
indiquer  quelque  disposition,  de  la  part  des  parlementaires,  à  sortir  de  ce  conflit 
sans  en  venir  aux  extrémités,  et  que  c'est  dans  cette  espérance  que  le  Parlement 
fut  réuni  et  les  lettres  patentes  du  8  novembre  rendues.  C'est  donc  au  ministère, 
et  nullement  à  d'Aiguillon  qu'incombe  la  responsabilité  de  cette  tentative  avortée. 

(2)  H.  439. 


D  AIGUILLON  N  A  PAS  CO>'SEILLÉ  LE  PROCÈS  DE  LA  (.HALOTAIS     361 

l'homme  du  monde  qui  répugnait  le  plus  à  une  semblable 
intervention,  M.  de  Robien,  celui-ci,  tremblant  de  se  voir 
compromis  malgré  lui  dans  des  affaires  auxquelles  il  tenait  à 
rester  étranger,  courut  aussitôt  porter  ses  plaintes  et  ses 
lamentations  chez  d'Aiguillon,  qui  n'hésita  pas  à  désavouer 
formellement  l'excès  de  zèle  de  son  ami,  et  à  promettre  k 
M.  de  Robien  que  sa  neutralité  serait  entièrement  respec- 
tée (').  Très  probablement,  il  n'eût  pas  hasardé  la  démarche 
grave  de  l'arrestation  des  cinq  magistrats  (")  ;  non  qu'il  ne  les 

(')  Lettre  de  M.  de  Robien  à  M.  de  Coniac.  3  déc.  1765.  Cette  lettre,  qui  met  en 
scène,  dans  tout  leur  naturel,  quelques-uns  des  principaux  personnages  de  cette 
histoire,  présente  un  grand  intérêt  :  «  L'été  dernier,  raconte  i\L  de  Robien,  M™e  la 
»  duchesse  d'Aiguillon  me  fit  dire  par  INL  de  la  Noue  qu'on  rassemblait  tout  ce  qui 
»  pouvait  L'Ire  nécessaire  pour  perdre  les  Caradeuc  père  et  fils,  et  qu'elle  nie  priait 
»  de  passer  chez  elle  le  lendemain  avec  ledit  La  Noue,  que  sûrement  j'avais  con- 
»  naissance  de  quelques  faits  particuliers  et  que  je  les  lui  dirais;  je  répondis  à  La 
»  Noue  que  j'ignorais  absolument  la  conduite  et  les  actions  de  ces  messieurs,  que 
»  personne  n'ignorait  que  tous  mes  parents  étaient,  ainsi  que  moi,  brouillés  avec  eux 
»  et  que  j'avais  pour  maxime  d'examiner  beaucoup  moins  les  actions  de  ceux  avec 
»  qui  j'étais  brouillé  que  celles  de  mes  amis,  parce  qu'elles  m'intéressaient  moins; 
»  qu'en  conséquence,  je  n'avais  rien  à  dire  contre  M\L  de  Caradeuc  et  qu'il  était 
»  inutile  que  je  fusse  à  celte  conférence  ».  11  s'y  laissa  cependant  entraîner,  mais 
n'y  ouvrit  la  bouche  que  pour  faire  l'éloge  des  procureurs  généraux  :  <<  J'ajoutai 
»  que  si  ces  messieurs  avaient  des  ennemis,  ils  avaient  aussi  des  amis,  que  leurs 
»  amis  étaient  même  très  vifs  pour  eux,  et  qu'il  fallait  qu'ils  eussent  des  vertus  socia- 
»  les;  que  je  savais,  par  exemple,  que  le  père  était  le  meilleur  de  tous  les  pères  et 
»  que  le  fils  était  excellent  mari,  qu'on  m'avait  beaucoup  parlé  de  ses  attentions  pour 
»  sa  femme  ».  Rien  n'y  fit  et  La  Noue  inscrivit  quand  même  M.  de  Robien  sur  la 
liste  des  personnes  pouvant  fournir  des  faits  contre  les  procureurs  généraux.  Dès 
qu'il  le  sut,  M.  de  Robien,  tout  déconcerté,  alla  se  plaindre  à  la  duchesse  d'Aiguil- 
lon, qui  lui  conseilla,  surtout  avec  le  nom  qu'il  portait  (*),  de  ne  pas  se  faire  le  che- 
valier de  ces  messieurs,  puis  au  duc,  dont  l'accueil  fut  sensiblement  différent  : 
«  J'ai  été  très  content  de  lui,  il  a  senti  mon  mécontentement  et  combien  il  était 
»  fondé;  il  m'a  dit  que  le  sieur  de  la  Noue  était  bien  étourdi,  qu'il  lui  avait  écrit  à 
»  Bagnères  pour  lui  proposer  de  faire  déposer  contre  les  procureurs  généraux  les 
»  Geslin,  l'abbé  de  Saint-Aubin  et  bien  d'autres,  qu'il  avait,  lui,  blâmé  ce  projet, 
»  qu'il  avait  jusqu'à  ce  moment  ignoré  les  faits  dont  je  me  plaignais,  que  c'était  une 
»  bêtise,  une  platitude  qu'il  désapprouvait...  Tout  est  iiaine,  cabale,  conclut- il,  et  on 
»  y  veut  mêler,  envelopper,  les  gens  qui  les  haïssent  le  plus;  ce  qui  m'arrive  prouve 
»  de  plus  en  plus  la  nécessité  de  la  discrétion  et  de  la  prudence.  » 

M.  de  Robien  conserva  de  cette  aventure  un  vif  ressentiment  contre  M.  de  La 
Noue.  Très  dévoué  à  d'Aiguillon,  il  le  plaignait  (lettre  du  G  mai  1766)  «  de  s'être 
»  enveloppé  comme  il  l'a  fait  de  gens  méprisables  et  maladroits  :  la  conduite  du 
»  sieur  de  la  Noue  lui  sera  imputée.  » 

(*)Le  président  de  Robien,  le  seul  des  présidents  à  mortier  que  d'Aiguillon  n'ait 
pas  pu  faire  entrer  dans  son  bailliage,  était  un  des  soutiens  du  parti  chalotiste  et 
la  similitude  de  nom  (bien  qu'ils  ne  fussent  point  parents)  valut  parfois  au  procu- 
reur général  syndic  un  mauvais  accueil  à  la  cour. 

(2)  Un  recueil  de  notes  sur  l'affaire  de  Bretagne  (H.  440),  dont  l'auteur  ne  nous 


302  LA    ItHKTAO.M':    KT    I.E    1)1  C    liAltiriLI.ON 

crût  pas  coupables  :  il  ne  doutait  pas,  au  contraire,  qu'ils 
n'eussent  trempe  clans  les  intrigues  les  plus  criminelles  con- 
tre le  bien  du  service  du  roi;  mais  il  ne  pensait  pas  que  la 
preuve  de  ces  intrigues  put  être  judiciairement  établie,  et  il 
n'eût  demandé  qu'à  une  attitude  plus  ferme  du  ministère  et 
à  une  politique  mieux  suivie  le  moyen  de  les  réduire  à  l'im- 
puissance et  de  les  faire  cesser.  En  tout  cas,  ce  n'eût  pas  été 
à  des  juges  d'exception  qu'il  eût  confié  le  soin  de  connaître 
de  ce  procès  scabreux,  mais  au  F^arlement  de  Rennes  recons- 
titué, amélioré  et  qu'il  eût  évité  de  frapper  dans  sa  totalité, 
comme  on  venait  de  le  faire.  Ce  Parlement,  en  effet,  n'était 
pas  coupable  tout  entier;  un  petit  groupe  peu  nombreux, 
mais  d'autant  plus  digne  d'égards,  n'avait  pas  cessé  de  tenir 
bon  contre  les  avanies  qui  lui  étaient  prodiguées;  le  roi  lui 
devait  et  se  devait  à  lui-môme  d'honorer  ces  fidèles  serviteurs 
d'une  protection  particulière,  et  c'était  mal  s'acquitter  de  cette 
dette  que  d'envoyer  dans  la  province  des  juges  étrangers, 
suspects  par  conséquent,  et  que  les  populations  n'accepteraient 
jamais.  La  vraie  méthode  à  ses  yeux  était  de  reconstituer 
avec  les  non-démis,  avec  ceux  des  démis  qui  consentiraient  à 
reprendre  leurs  fonctions,  et,  en  cas  d'insuffisance,  avec  de 
nouveaux  éléments,  un  Parlement  véritable,  conforme  au 
droit  et  aux  traditions  de  la  province,  et  dans  lequel  celle-ci 
pût  prendre  vraiment  confiance.  Telles  furent  les  vues,  peut- 
être  imprudentes,  peut-être  inspirées  par  une  idée  incomplète 
des  progrès  qu'avait  faits  en  Bretagne  depuis  six  mois  l'esprit 
d'opposition,  mais  à  coup  sûr  empreintes  d'une  véritable, 
sinon  d'une  excessive  modération,  que  d'Aiguillon  développa 
devant  les  ministres  et  devant  le  roi,  dès  qu'il  eut  été  appelé 
à  Fontainebleau  ('),  et  auxquelles  il  réussit  à  les  rallier.  Le 
roi  l'autorisa  «  à  écrire  ou  faire  écrire  à  ceux  des  membres 
))  du  Parlement  les  plus  considérés  dans  la  province,  qu'on 
»  savait  n'avoir  adhéré  aux  actes  de  démission  que  par  une 
»  condescendance  déplacée  pour  l'avis  du  plus  grand  nombre, 
»  pour  les  engager  à  redemander  leurs  charges  ou  à  les  repren- 

est  pas  connu,  mentionne,  à  la  date  du  4  octobre  1766,  une  lettre  où  d'Aiguillon 
aurait  rappelé  aux  ministres  «  qu'il  n'avait  pas  conseillé  cette  procédure  crimi- 
..  nelle,  qu'il  l'aurait  combattue  si  on  l'avait  consulté,  et  qu'il  la  regardait  comme 
»  devant  avoir  les  suites  les  plus  fâcheuses  pour  le  service  du  roi  et  la  tranquillité 
»  de  la  province  ». 
(';  Le  20  nov.,  d'après  Linguet;  le  30,  d'après  le  Journal  du  commandement. 


ARRIVÉE    EN    BRETAGNE    DE    LA    COMMISSION    DU    CONSEIL         3(33 

»  dre  sur  un  ordre  du  roi  ».  Ainsi  la  fameuse  commission  tant 
reprochée  à  d'Aiguillon  n'a  pas  été  son  œuvre;  dès  le  pre- 
mier jour,  elle  fut  destinée  dans  sa  pensée  à  disparaître  au 
plus  vite  et  à  faire  place  à  un  tribunal  régulier.  Tel  il  était 
en  1766,  tel  il  sera  encore  lors  de  la  grande  crise  judiciaire 
de  1771,  dont  la  meilleure  solution,  à  ses  yeux,  aurait  été  non 
pas  de  détruire  les  Parlements,  mais  de  faire  parmi  eux  un 
triage  et  de  décider  le  plus  grand  nombre  possible  des  an- 
ciens magistrats  à  entrer  dans  les  nouveaux  tribunaux  ('). 

Tandis  que  d'Aiguillon  entreprenait  ces  négociations,  les 
commissaires  que  le  gouvernement  avait,  par  lettres  paten- 
tes du  16  novembre,  chargés  de  tenir  le  Parlement  de  Breta- 
gne, se  mettaient  en  route  et  arrivaient  à  Rennes.  Ils  étaient 
quinze  :  trois  conseillers  d'Etat,  Le  Pelletier  de  Beaupré, 
Guignard  de  Saint-Priest  et  de  La  Bourdonnaye  (-),  et  douze 
maîtres  des  requêtes,  Fargès,  d'Aine,  Ducluzel  (remplacé 
peu  après  par  Sénac  de  Meilhan),  Journet,  Daniel  de  Pernay, 
Gliaillon  de  Jonville,  Baudouin,  Douet  de  la  Boullaye,  Chop- 
pin  d'Arnouville,  Meulan  d'Ablois,  Gaze  de  la  Bove,  Le  Noir. 
Leur  premier  soin  fut  d'enregistrer  un  édit  réduisant  le  Par- 
lement à  soixante  officiers  (un  premier  président,  neuf  pré- 
sidents (valeur  de  leurs  offices,  80,000  1.),  cinquante  conseil- 
lers (valeur  de  leurs  offices,  40,000  1.),  deux  avocats  généraux 
et  un  procureur  général)  et  les  chargeant  eux-mêmes  de 
remplir  les  fonctions  de  ce  Parlement  jusqu'à  ce  qu'il  eût  été 
'pourvu  auxdits  offices.  Ils  enregistrèrent  également  une  dé- 
claration ordonnant  de  nouveau  la  perception  des  deux  sols 
pour  livre  des  droits  des  fermes,  et  des  lettres  patentes  du 
16  novembre  les  chargeant  d'instruire  et  de  juger  le  procès 
des  cinq  magistrats  détenus,  prévenus  d'associations  crimi- 
nelles, d'assemblées  illicites,  de  correspondances  suspectes, 
de  discours  et  d'écrits  séditieux,  d'envoi  de  billets  anonymes 
injurieux  et  attentatoires  à  la  majesté  royale.  L'avocat  géné- 
ral Le  Prestre  de  Chàteaugiron  y  était  désigné  pour  remplir 
les  fonctions  du  ministère  public;  il  se  récusa,  et  pour  ne 
pas  s'associer  aux  travaux  d'une  commission  que  les  parle- 
mentaires ne  voulaient  pas  reconnaître,  et  plus  encore  à  cause 
de  son  ancienne  inimitié  avec  MM.  de  laChalotais;  c'est  alors 

(')  Journal  historique  de  la  Révolution  opérée  par  M.  de  Maupeou,  1^  déc.  1774. 
(')  Celui-ci  refusa  coustammenl  d'aller  en  Bretagne. 


'MVi  LA  iiiu;rA(j.M-:  et  i-k  di  c  dak;!  iij.o.n 

que  M.  de  Calonne  fut  choisi  à  sa  place.  Il  arriva  à  Rennes 
le  2  décembre,  et  dès  le  3  sa  plainte,  qui  visait  les  charges 
mentionnées  dans  les  lettres  patentes  du  16  novembre,  fut 
déposée  et  suivie  d'un  arrêt  portant  permission  d'informer. 
Le  Noir  procéda  aussitôt  à  l'audition  des  témoins,  tandis  que 
la  commission  se  mettait  en  devoir  de  vaquer  enfin  à  Tadmi- 
nistration  de  la  justice  criminelle,  si  déplorablement  inter- 
rompue depuis  près  d'un  an.  Le  o  décembre  eut  lieu  l'ouver- 
ture solennelle  de  ses  audiences;  il  fallut  faire  dire  la  messe 
par  un  cordelier  «  à  ce  requis  »,  le  chapitre  de  la  cathédrale 
et  les  abbayes  de  Saint-Melaine  et  de  Saint-George  ayant 
évité  avec  soin  de  se  faire  représenter  h  cette  cérémonie;  le 
bâtonnier  des  avocats,  Even,  jugea  utile  d'être  malade  pour 
avoir  un  prétexte  légitime  d'absence;  malgré  ces  défections, 
la  séance  eut  un  éclat  suffisant,  et  MM.  le  Pelletier  de  Beaupré 
et  de  Galonné  purent  prononcer,  devant  un  auditoire  assez 
nombreux,  deux  discours  tout  à  fait  de  circonstance  sur  les 
devoirs  du  magistrat  en  général  et,  en  particulier,  sur  l'obli- 
gation où  sont  tous  les  juges  de  remplir  les  fonctions  aux- 
quelles ils  sont  assujettis  par  leur  serment.  Dès  le  lendemain, 
la  commission  commença  à  expédier  les  infortunés  qui,  en- 
tassés dans  les  prisons  de  Rennes  trop  petites  pour  les  rece- 
voir, attendaient  leur  jugement  depuis  des  semaines  et  des 
mois.  Ils  étaient  deux  cent  trente-cinq,  enchaînés  avec  des 
anneaux  de  fer  rivés  sur  l'enclume  et  gardés  à  vue  par  des 
patrouilles  de  dragons.  En  cinq  semaines,  on  en  jugea  cent* 
seize.  La  série  commença  le  6  décembre  par  deux  condam- 
nations à  la  marque  et  au  fouet  qui  s'exécutèrent  sans  aucune 
difficulté,  et  sans  qu'il  fût  besoin  de  prendre  les  précautions 
militaires  auxquelles  on  avait  craint  d'être  réduit.  C'était  un 
véritable  succès  pour  la  commission,  qui  trouva  d'ailleurs  à 
Rennes  un  accueil  meilleur  qu'elle  n'osait  l'espérer,  et  certai- 
nement très  différent  de  celui  que  les  démis,  et  parfois  même 
les  non-démis,  eussent  souhaité  ('),  Elle  jugea  même  quelques 

(')  Le  fait  est  attesté  par  un  homme  dont  les  parlementaires  n'auraient  pas  pu 
contester  l'autorité,  le  premier  président  du  Parlement  de  Rouen,  Miromesnil  : 
«  Le  public  à  Rennes,  écrit-il  à  Laverdy  le  20  janvier  1766  (Bib.  de  Rouen,  ms, 
>'816),  a  vu  avec  satisfaction  la  commission  du  conseil  vider  lesprisonsetjugerles 
»  procès  criminels.  La  détention  de  M.  de  la  Chalotais,  son  arrivée  à  Rennes  pour 
»  la  levée  des  scellés  mis  sur  ses  papiers,  ont  été  considérées  comme  un  spectacle 
>'  nouveau  et  intéressant;  mais  elles  n'ont  excité  aucune  fermentation  dans  le  pays 


commilncement  du  procès  des  magistrats  365 

affaires  civiles,  les  procureurs,  qui  avaient  d'abord  affecté  de 
s'abstenir,  ayant  peu  à  peu,  la  faim  aidant  (  ),  capitulé,  et 
s'étant  résignés  à  occuper.  Quant  aux  juridictions  inférieures, 
elles  se  soumirent  pour  la  plupart,  enregistrèrent  l'édit  et  la 
déclaration,  et  la  Bretagne  jouit,  pour  la  première  fois  depuis 
quinze  mois,  d'une  administration  régulière  de  la  justice  {^). 
Pendant  ces  événements,  le  procès  de  MM.  de  la  Chalotais 
et  de  leurs  collègues  commençait  h  s'instruire  :  on  entendit 
pendant  le  mois  de  décembre  1765  la  déposition  du  notaire 
Baudouin  et  celle  de  son  collègue  Berthelot,  celle  du  frère 
ignorantin  Silvestre,  celles  de  plusieurs  cavaliers  de  maré- 
chaussée qui  avaient  incarcéré  des  particuliers  sur  l'ordre  des 
procureurs  généraux,  et  celles  de  divers  procureurs  qui  firent, 
en  général,  l'éloge  des  prisonniers;  et  les  experts  Boitel  et 
Guillaume  confirmèrent  les  rapports  déposés  par  eux  cinq 
mois  auparavant  :  en  somme,  rien  de  bien  décisif,  comme 
Saint-Florentin  le  constatait  avec  regret  (^).  Ceux  qui  savaient 
quelque  chose  ne  voulaient  rien  dire  :  ceux  qui  consentaient 
à  parler  ne  savaient  rien(*).  Ni  le  propos  que  M.  de  la  Chalo- 
tais aurait  tenu  devant  la  statue  du  roi,  ni  les  intrigues  du 
Boschet,  ni  les  manœuvres  clandestines  pendant  les  Etats  de 

»  même  ».  On  commençait  à  se  lasser  dans  le  public  des  démissions  cl  des  cessations 
de  service.  M.  de  Galonné  a  parlé,  dans  sa  lettre  au  roi  du  l'-''  scptenjbre  1760,  de 
la  popularité  dont  la  commission  jouit  en  Bretagne  et  des  bénédictions  dont  elle 
fut  couverte.  II  ne  semble  pas  qu'il  ait  altéré  la  vérité. 

(')  M.  de  Coniac  en  a  vu,  dès  la  fin  de  novembre,  qui  étaient  réduits  à  mendier. 

(-)  Sénac  de  Meilhan  raconte,  dans  ses  Portraits  du  wni»  siècle,  comment  la 
froide  barbarie  de  ses  collègues  dans  l'exercice  de  ces  pénibles  fonctions  le  révolta 
d'horreur.  Une  malheureuse  notamment,  accusée  d'infanticide,  émut  de  pitié  ses 
juges,  sans  cependant  pouvoir  fléchir  leur  sévérité.  Galonné  s'opposa  à  ce  qu'elle 
fût  sauvée,  et  voulut  que  l'exécution  eût  lieu  sur  le  lieu  du  crime,  à  Morlaix.  La 
victime  fut  exécutée  par  un  bourreau  improvisé  et  souffrit  des  douleurs  effroyables. 
Ce  fut,  du  reste,  la  seule  condamnation  à  mort  que  prononça  la  commission. 

G'est  très  probablement  cet  incident  qui  a  servi  aux  chalotisles  à  accréditer  la 
fable  que  M.  de  Galonné  avait  amené  en  Bretagne  un  homme  à  lui,  un  valet  de 
chambre  bourreau,  pour  mettre  à  mort  M.  de  la  Chalotais.  La  commission,  crai- 
gnant que  les  bourreaux  attitrés  lui  refusassent  leur  office  (il  y  avait  en  effet  des 
précédents),  avait  cru  nécessaire  de  se  pourvoir  d'un  exécuteur  des  hautes  œuvres 
et  elle  avait  mal  choisi. 

(3)  Lettre  du  25  décembre  à  Galonné,  0.  461. 

(*)  «  On  boursille  pour  avoir  moyen  de  les  gagner  »  dit  une  note  à  double  entente 
du  recueil  déjà  cité,  H.  440.  Auquel  des  deux  partis  s'applique  le  mot  on  '.'  Si  on 
veut  l'entendre  des  ennemis  de  M.  de  la  Chalotais,  il  faut  avouer,  en  tout  cas, qu'ils 
furent  peu  habiles,  car  ils  n'obtinrent  rien.  Les  autres,  au  contraire,  se  ménagè- 
rent des  silences  très  précieux. 


366  LA  iihkta(;nI':  et  lk  dlc  d'aiguillon 

1764,  n'étaient  prouvés.  Les  pciHjuisitions  faites  par  Audouard 
le  12  novembre  chez  le  Père  Launay,  prieur  des  Jacobins  de 
Rennes,  par  Raudin  chez  l'avocat  Etasse  et  chez  le  chanoine 
Audren  du  l{oscouët,ne  paraissent  pas  non  plus  avoir  donné 
de  grands  résultats.  Les  amis  de  M.  de  la  Ghalotais  triom- 
phaient déjà,  et  répandaient  le  bruit  que  l'illustre  accusé 
était  pleinement  justifié  sur  tous  les  articles  de  plainte  ('),  et 
qu'on  n'avait  trouvé  autre  chose  à  lui  reprocher  que  d'avoir 
correspondu  sans  permission  avec  M.  Pitt  (^).  Mais  les  vérita- 
bles charges  contre  les  cinq  magistrats  ne  furent  découvertes 
que  lors  des  perquisitions  et  saisies  faites  à  leurs  domiciles 
les  17,  18  décembre  et  jours  suivants.  Tous  furent  tirés  de 
leurs  prisons  respectives  pour  assister  à  Rennes  à  l'inventaire 
de  leurs  papiers;  bien  que  la  plupart  des  pièces  compromet- 
tantes eussent  été  prudemment  détruites  avant  ou  pendant 
leur  arrestation,  quelques-unes  des  lettres  qui  furent  alors 
saisies  fournissaient  des  indices  graves  que  leurs  réponses 
captieuses  dans  leurs  interrogatoires  ne  sont  pas  parvenues  à 
affaiblir.  L'opération  accomplie,  tous  les  cinq  furent  conduits 
dans  la  citadelle  de  Saint  Malo,  sous  la  garde  de  M.  de  Fon- 
tette,  maréchal-général  des  logis.  Les  garanties  que  présen- 
taient et  la  situation  de  ce  château  fort  et  le  caractère  de  cet 
officier  avaient  fait  préférer  Saint-Malo  à  Nantes,  à  qui  on 
avait  un  instant  pensé,  mais  qui  fut  écartée  à  cause  de  ses 
sentiments  «  républicains  »,  de  la  moindre  sûreté  de  son  châ- 
teau et  du  peu  de  confiance  qu'en  inspirait  le  commandant  ('). 
Le  fait  est  qu'on  ne  pouvait  prendre  trop  de  précautions.  Pen- 

(,')  Miromesnil  l'i  Laverdy,  22  décembre  1765,  Bib.  de  Rouen,  ms.  816. 

(-)  Ce  fait,  dont  il  n'a  pas  été  question  dans  le  procès,  a  été  vigoureusement  nié 
par  M.  de  la  Ghalotais,  comme  une  perfide  invention  des  jésuites.  Certains  des 
amis  de  l'accusé  y  ont  cependant  ajouté  foi  :  Michau  de  Monlblin  en  parla  un  jour 
à  M^e  de  Robien  comme  d'une  chose  avérée  (Robien  à  Coniac,  28  janv.  1766),  et 
l'on  voit  par  les  réponses  du  libellisle  Boctey  (Cf.  ch.  XIV),  que  le  bruit  en  était 
répandu  dans  le  public.  Nous  avons  essayé,  sans  y  parvenir,  de  tirer  à  clair  ce  point 
curieux  d'histoire.  Nous  avons  fait  faire  en  Angleterre,  au  British  Muséum  et  au 
Foreign  OtHce,  quelques  recherches  qui  n'ont  donné  aucun  résultat.  11  nous  a  été 
aflirmé  d'autre  part  que  la  correspondance  de  M.  de  la  Ghalotais  n'en  avait  jamais 
contenu  aucune  trace.  Aussi  convient-il  de  tenir  ce  fait  pour  très  suspect.  Cependant 
le  bruit  pui)!ic  n'a  pas  du  être  absolument  dépourvu  do  tout  rondement.  On  constata 
à  Bonnes,  en  17G5,  la  présence  d'un  grand  nombre  d'.\nglais,  et  le  8  juillet  Saint- 
Fiorontin  avait  recommandé  h  M.  de  Flesselles  de  veiller  avec  soin  sur  leur  con- 
duite et  de  lâcher  de  savoir  avec  qui  ils  élaient  en  relations. 

{^)  Observations  (sans  doute  de  M.  de  Galonné),  déc.  1765,  H.  643. 


PRÉPARATIFS    DE    LA    RECONSTITUTION    DU    PARLEMENT  367 

daiit  le  trajet  du  château  du  Taureau  à  Hennés,  M.  de  la  Cha- 
lotais  fut  averti  par  M.  du  Bourgblanc  que  le  Parlement  de 
Bordeaux  allait  réclamer  l'évocation  de  son  affaire  :  d'utiles 
indications  sur  les  faits  à  eux  imputés,  sur  les  témoins  entendus, 
sur  les  récents  arrêts  du  Parlement  de  Paris,  furent  remises 
au  domestique  de  M.  de  Caradeuc  :  et  lorsque  celui-ci,  lors 
de  son  passage  à  Rennes,  passa  une  nuit  aux  Cordeliers,  une 
main  adroite  avait  déposé  sous  une  brique  au  pied  de  son  lit 
des  papiers  pleins  d'intérêt  ('). 

Il  ne  restait  plus  qu'à  constituer  le  tribunal  qui  devait  être 
appelé  à  connaître  définitivement  de  cette  cause  retentissante. 
Plusieurs  raisons,  d'ordre  fort  différent,  poussaient  le  gou- 
vernement à  renoncer  à  la  commission  et  à  la  porter  devant 
des  juges  réguliers  :  les  instances  de  d'Aiguillon,  qui,  comme 
on  l'a  vu,  tenait  au  rétablissementd'un  Parlement  de  Bretagne 
et  avait  même  fait  de  la  reconstitution  de  cette  compagnie  la 
condition  de  son  retour  dans  la  province  :  la  crainte  de  quel- 
que éclat  violent  de  la  part  des  autres  Parlements  si  le  procès 
de  leurs  confrères  de  Rennes  était  porté  devant  des  juges 
d'exception  :  déjà  le  Parlement  de  Paris  avait  pris,  le  29  no- 
vembre, un  arrêté  plein  de  menaces  et  adressé  au  roi  le 
8  décembre  des  représentations  contre  la  commission  de 
Saint-Malo;  enfin  la  persuasion  où  l'on  était  que  lorsqu'un 
F^arlement  serait  reconstitué,  la  crainte  du  retour  de  l'ancienne 
compagnie  s'évanouirait,  et  que  les  témoins,  jusqu'alors  ren- 
dus muets  par  la  peur  des  revenants,  parleraient  plus  expli- 
citement. Aussi,  dès  les  premiers  jours,  le  parti  était-il  pris 
de  borner  le  rôle  de  la  commission  à  expédier  les  affaires  les 
plus  pressées  et  à  mettre  en  train  le  procès  des  cinq  magis- 
trats :  en  partant  pour  la  Bretagne,  (Jalonne  emportait  la 
mission  expresse  de  ne  rien  négliger  pour  aider  à  la  recons- 
titution du  Parlement  (-);  les  premiers  jours  de  janvier  1766 
étaient  même  le  dernier  délai  qui  lui  fut  fixé,  car  il  ne  fallait 

(')  Procès,  II,  194,  195. 

(')  C'est  ce  qui  résulte  avec  évidence  des  lettres  de  M.  de  Laverdy  à  son  ami  et 
confident,  Mironiesnil  :  n  Le  Parlement  de  Bretagne,  lui  mande-t-il  (29  nov.)  s'est 
égorgé  lui-même..,  mais  je  ne  suis  pas  sans  espoir  de  le  tirer  de  ces  ruines...  M.  de 
Galonné  va  y  aller  pour  tâcher  de  profiler  de  toutes  ouvertures  à  ce  sujet  »  (Bib. 
Rouen,  ms.  816).  M.  de  Galonné  a  dit  quelque  part  qu'il  n'avait  jamais  été  d'avis 
de  faire  juger  par  des  commissions  aucun  accusé,  dans  aucun  cas  :  cette  assertion, 
qui  u  pu  paraître  parado.xale,  était  donc,  semble-t-il,  rigoureusement  exacte. 


368 


LA    «lUiTAGiN'K    ET    LK    DlC    D  AIGUILLON 


pas  espéi'er  que  l'on  pût  relai'der  l'explosion  si  redoutée  du 
l'arlenient  de  Paris  au-delà  du  jour  des  Rois,  et  Ton  tenait 
essentiellement  à  ce  que  le  parti  que  l'on  prendrait  n'eût  pas 
l'air  d'être  forcé  (').  Aussi  importait-il  de  ne  pas  perdre  un 
instant.  On  prévoyait,  il  est  vrai,  que  les  premiers  magistrats 
rentrants  s'empresseraient  de  se  récuser  dans  l'affaire  des 
cinq  prisonniers  et  que  la  commission  devrait  être  maintenue 
en  Bretagne  pour  diriger  l'instruction  :  mais  le  jugement 
définitif  devait  être,  en  tout  état  de  cause,  donné  au  Parlement 
dès  qu'il  serait  suffisamment  nombreux  (-).  C'est  donc  à  tort 
que  l'on  a  prêté  au  gouvernement  l'intention  de  faire  juger 
MM.  de  la  Ghalotais  et  leurs  collègues  par  des  juges  d'excep- 
tion et  triés  sur  le  volet  :  outre  que  la  commission  n'était  pas, 
tant  s'en  faut,  aussi  disposée  qu'on  l'a  prétendu  à  servir  les 
vengeances  de  Saint-Florentin  (^) ,  son  rôle,  essentiellement 

(')  Observations  de  Galonné,  déc.  1765,  H.  643. 

(*)  On  ne  tenait  pas  d'ailleurs  h  ce  que  le  nombre  des  rentrants  fut,  dès  le  pre- 
mier abord,  assez  élevé  pour  que  le  Parlement  pût  connaître  de  suite  de  Fafîaire. 
«  L'état  envoyé  est  de  neuf,  dit  M.  de  Galonné  dans  ses  observations  ;  c'est  autant 
qu'il  en  faut.  11  y  aurait  même  de  l'inconvénient  à  en  admettre  davantage  dans  ce 
premier  moment,  parce  qu'il  faut  que  le  nombre  des  non-démettants  prédomine 
pour  former  la  récusation  du  procès  criminel  et  qu'il  ne  reste  pas  sans  eux  un 
nombre  de  juges  suffisant  pour  s'en  saisir.  Ils  sont  bien  déterminés  à  s'en  défen- 
dre par  les  moyens  de  récusation  ;  mais  il  faudra  les  voir  venir,  et  ce  ne  sera 
qu'ensuite  qu'on  pourra  établir  la  commission  pour  continuer  l'instruction  jusqu'à 
jugement  définitif  exclusicemenl.  Gelte  marclie  parait  inévitable  et  d'ailleurs  elle 
est  bien  plus  régulière,  bien  plus  propre  à  fermer  la  bouche  de  quiconque  préten- 
drait qu'on  a  violé  les  privilèges  parlementaires  et  fait  juger  le  procès  par  une 
commission  sans  nécessité;  il  y  aurait  du  louche  à  commencer  par  supposer  la 
récusation  alléguée  par  les  membres  du  Parlement  régénéré  avant  même  qu'ils 
soient  rentrés  et  remis  en  pied  ».  Les  membres  de  la  commission  devaient  donc 
rester  en  Bretagne  pour  être  à  portée  de  continuer  l'instruction  sans  perdre  de 
temps  dès  que  le  Parlement  se  serait  récusé.  En  aucun  cas,  ils  ne  devaient  juger. 
«  La  commission  passe  à  Saint-Malo,  écrit  Laverdy  à  Miromesnil  après  que  tout 
s'est  passé  conformément  aux  premières  prévisions  (23  janv.  176G,  Bib.  Rouen, 
ms.  816)  mais  elle  ne  doit  pas  juger.  Entre  nous,  elle  va  recevoir  la  déposition 
de  cinq  ou  six  témoins  qu'on  croit  très  importants,  et  de  suite  décréter.  S'il  se 
forme  une  recrue  de  dix  ou  douze  membres  du  Parlement,  comme  on  l'espère 
très  fort,  ils  pourront  peut-être  s'en  charger,  sinon  on  nous  apportera  les  procé- 
dures pour  en  apprécier  la  valeur.  G'est  ici  un  furieux  jeu  d'échecs  •■.  —  11  importe 
de  remarquer  qu'au  moment  même  où  le  parti  était  prié  de  renvoyer  le  procès  au 
Parlement,  on  prévoyait  que  la  sentence  de  celui  ci  pourrait  bien  être  tout  autre 
que  le  gouvernement  ne  souhaitait.  <■  On  ne  doit  pas  se  dissimuler  qu'on  entrevoit 
déjà  qu'il  s'en  trouvera  qui  inclineront  pour  la  douceur  et  qui  ergoteront  sur  le 
geine  de  preuves  ..  (Mémoire  du  mois  de  décembre,  H.  438). 

(■')  .\ussi  l'auteur  d'un  mémoire  anonyme  (H.  438  ;  serait  ce  M.  de  Galonné?)  con- 
seillait-il de  ne  pas  même  laisser  aller  la  commission  jusqu'aux  décrets  à  pronon- 


NÉGOCIATIONS    DE    d'aIGUILLON  369 

provisoire  et  borné  aux  opérations  préliminaires,  ne  devait 
pas  aller  jusqu'à  prononcer  sur  le  sort  des  accusés. 

D'Aig-uillon  entama  donc  les  négociations  sans  délai.  II 
s'adressa  d'abord  aux  présidents  de  Montbourcher,  de  Cornu- 
lier,  de  Gucé,  de  Châteaugiron,  de  Guillé,  et  à  MM.  de  Brilhac, 
de  Villeblanche,  de  la  Villebouquay  père,  de  la  Biochais, 
Foucher  père  et  Fourché  de  Quéhillac,  conseillers.  Ce  petit 
noyau  reconstitué,  il  ne  doutait  pas  de  le  voir  rapidement  se 
grossir  d'un  certain  nombre  de  magistrats  que  la  timidité  et 
la  faiblesse  avaient  seules  poussés  dans  le  parti  des  démis- 
sions et  qui  ne  demandaient  pas  mieux  que  de  rentrer,  tout 
en  souhaitant  de  ne  pas  rentrer  les  premiers.  Tous  ceux  de 
cette  première  fournée  étaient  doux,  tranquilles,  bons  servi- 
teurs du  roi,  ennemis  du  trouble  et  de  la  tracasserie  (*),  et 
leurs  dispositions  bien  connues  du  gouvernement,  dont  en  ce 
moment  même  il  recevait,  dans  de  curieux  rapports  émanés 
d'un  de  ses  correspondants,  une  nouvelle  assurance  (^),  auto- 

cer  contre  les  accusés.  «  Il  y  a  danger,  disait-il,  que  les  décrets  ne  soient  pas  tels 
qu'il  les  faudrait  pour  remplir  l'attente  du  public  et  en  même  temps  pour  affermir 
les  dispositions  de  ceux  qui  doivent  rentrer.  Il  est  aisé  de  sentir  combien  il  serait 
fâcheux,  funeste,  ruineux  pour  tout  le  projet,  d'échouer  sur  l'article  des  décrets, 
et  combien  dans  le  doute  il  serait  préférable  de  laisser  l'opinion  publique  en  sus- 
pens et  dans  l'étal  oii  elle  est,  qu'il  serait  facile  de  maintenir...  A  mettre  l'événe- 
ment dans  le  meilleur  jour  et  à  supposer  que  les  avis  du  rapporteur  et  les  conclu- 
sions du  ministère  public  prévalent,  on  ne  voit  de  décrets  de  prise  de  corps  à 
échoir  que  contre  M.  de  la  Ghalotais  et  à  tout  tirer  contre  M.  de  Caradeuc, 
d'ajournement  personnel  contre  MM.  de  Montreuil  et  de  la  Golinière,  et  tout  au 
plus  d'assigné  pour  être  ouï  contre  M.  de  la  Gascherie,  s'il  ne  survient  rien  de 
nouveau  ». 

(')  Lettre  de  d'Aiguillon,  7  janvier,  H.  4B9. 

(■-)  Liste  de  ceux  sur  qui  l'on  peut  compter  (H.  643)  : 

Le  président  de  Gucé...  Il  y  a  certitude  morale  qu'il  reprendra  au  premier  ordre, 
suivant  les  vues  du  plan;  on  compte  avoir  sa  parole  positive  par  une  correspon- 
dance qui  est  ouverte  entre  M^»  de  Flesselles  et  M™8  de  Gucé. 

Le  président  de  Montbourclier...  Il  y  a  de  fortes  présomptions  qu'on  l'aura  aussi 
au  premier  ordre. 

Le  président  de  Gornulier...  On  croit  que  d'.\iguillon  lui  a  écrit  et  on  a  tout  lieu 
de  compter  qu'il  répondra  d'une  manière  satisfaisante. 

Le  président  de  Ghâteaugiron...  Nous  en  faisons  notre  affaire  et  ce  sera  chose 
consommée  d'ici  à  deux  fois  vingt-quatre  heures. 

Le  président  de  Guillé...  Il  a  donné  samedi  dernier  sa  parole  très  positive  à 
M.  de  Flesselles  en  connaissance  de  cause. 

M.  de  Brilhac...  Très  assuré;  on  a  sa  réponse  par  écrit;  c'est  un  homme  d'un 
vrai  mérite. 

Foucher...  Il  a  donné  sa  parole  à  M.  de  Flesselles  et  on  compte  en  avoir  la  con- 
firmation par  écrit.  Il  est  de  la  connaissance  de  M.  le  contrôleur  général  et  un  mot 

ij'AlGUILI.ON.  24 


370  LA    BRETAGNK    KT    LK    UIIC    d'aIGIILLON 

risaient  h  penser  que  tous  se  décideraient  facilement  à  repren- 
dre le  service  et  h  adhérer  sans  restriclion  aux  dispositions 
récemment  prises  pour  l'organisation  future  du  Parlement 
de  Rennes  et  pour  la  perception  des  sols  pour  livre.  Aller 
plus  loin,  dès  le  premier  moment,  eût  été  dangereux;  on  eût 
risqué,  ou  de  se  heurter  à  des  refus  dont  l'exemple  eût  été 
funeste,  ou  de  rétablir  sur  leurs  sièges  des  magistrats  dont  le 
premier  soin  eût  été  de  provoquer  avec  le  ministère  quelque 
nouveau  conflit  qui  eût  encore  aggravé  la  situation  (').  Ils 
justifièrent  les  espérances  qu'on  avait  fondées  sur  leur  compte, 
et  sans  la  maladie,  puis  la  mort,  du  Dauphin  (20  décembre), 
qui  retarda  l'expédition  des  mesures  à  prendre,  le  nouveau 
tribunal  aurait  pu  être  constitué,  comme  on  l'avait  souhaité, 
pour  le  1"  janvier  ou  pour  le  jour  des  Rois  au  plus  tard.  Ce 
fut  seulement  le  28  décembre  que  d'Aiguillon  reçut  ses  ordres. 
Il  se  mit  en  route  immédiatement,  arriva  à  Nantes  le  l^""  jan- 
vier 1766,  y  mena  à  bien  les  quelques  négociations  encore  en 
suspens,  put  apprendre  au  ministère  que  le  succès  de  la 
combinaison  projetée  était  désormais  assuré,  et  aussitôt  furent 
rédigées  (9  janvier)  des  lettres  patentes  rappelant  la  commis- 
sion et  une  déclaration  ordonnant  que  le  Parlement  de  Rre- 
tagne  serait  désormais  tenu  par  les  non-démis  et  par  ceux 
des  démis  auxquels  le  roi  jugerait  à  propos  d'ordonner  de 
reprendre  leurs  fonctions.  Ordre  fut  envoyé  aux  intéressés 
de  se  trouver  au  palais  le  16  janvier,  sous  peine  de  désobéis- 
sance. Le   13,  la   commission   enregistra  son  rappel;  le  14, 


de  sa  part,  dont  il  serait  très  flatté,  achèverait  de  l'alTermir  de  plus  en  plus  dans 
ces  dispositions.  M.  le  contrôleur  général  pourrait  nous  adresser  ce  mot  d "écrit 
pour  en  faire  usage  au  besoin  el  suivant  les  circonstances,  moyennant  quoi,  nul 
doute. 

De  Villeblanclie...  Nous  le  regardons  comme  à  nous.  Il  lui  a  été  écrit  de  bonne 
part  et  on  aura  sa  réponse  satisfaisante  d'ici  à  quatre  ou  cinq  jours. 

De  La  Villebouquay  père...  On  a  à  son  égard  des  espérances  et  des  probabilités 
très  fortes;  une  personne  qui  a  beaucoup  d'empire  sur  son  esprit  lui  a  écrit  et  on 
aura  demain  ou  après-demain  sa  réponse  dont  on  augure  bien  ». 

(')  C'est  ce  que  d'Aiguillon  représentait  à  M.  de  Montbourcher  qui  le  pressait  de 
constituer  au  plus  tôt  le  Parlement  au  nombre  de  soixante  et  qui  éprouvait  quelque 
scrupule  à  faire  partie  d'une  compagnie  incon)plèle  :  <■  11  serait  de  la  dernière 
imprudence,  à  moi  qui  ne  suis  venu  ici  que  dans  la  vue  de  faire  la  pai.x  du  Parle- 
ment avec  le  roi  et  de  prévenir  de  nouveaux  coups  d'autorité  de  la  part  du  minis- 
tère, dont  le  mécontentement  est  au  dernier  degré  contre  la  compagnie,  de  mettre 
par  trop  de  précipitation  quelques-uns  de  ses  membres  dans  le  cas  de  désobéir  au 
roi  et  d'être  punis  par  conséquent  ». 


CONSTITUTIO.N    DU    BAILLIAGE    d'aIGUILLON  371 

crAigiiillon  fit  son  entrée  à  Rennes  aux   acclamations  d'un 
peuple  considérable  venu  au-devant  de  lui  à  une  demi-lieue 
de  la  ville,  malgré  un  froid  exceptionnellement  rigoureux  (•). 
Le   surlendemain,  les  ifs,  au  nombre  de  onze  (M.  de  Rosili 
venait  de  mourir),  et  les  dix  magistrats  démis  dont  les  noms 
ont  été  cités  plus  haut  (à  part  M.  de  la  Biochais)  inaugurèrent 
ce  tribunal  célèbre,  auquel  devait  rester  attaché  le  surnom 
injurieux  de  bailliage  d'Aiguillon,  en  enregistrant  les  lettres 
patentes  du  9  janvier  qui  les  avaient  rappelés  à  l'existence  et 
d'autres  lettres  patentes  leur  ordonnant  de  vaquer  à  l'instruc- 
tion et  au  jugement  du  procès  des  cinq  magistrats;  après 
quoi,  séance  tenante,  ils  prirent  un  arrêté  suppliant  le  roi  de 
les  dispenser  de  l'exécution  de  ces  dernières  lettres  patentes, 
beaucoup  d'entre  eux  ayant  des  motifs  de  récusation  légitime, 
et  les  autres  n'étant  pas  en  nombre  suffisant  pour  exercer  le 
droit  qui  appartenait  à  la  cour  de  juger  ses  membres,  «  droit 
qu'elle  eût  exercé  avec  douleur,  mais  en  même  temps  avec  la 
confiance  de  ne  point  trouver  de  coupables,  et  de  n'avoir  à 
porter  aux  pieds  du  trône  que  la  justification  des  dénommés 
dans  lesdites  lettres  patentes  ».  On  révoqua  ensuite  l'arrêté 
de  scission  pris  contre  d'Aiguillon  le  16  juillet  1764.  Le  len- 
demain, on  eut  la  vive   satisfaction  de   voir  les  procureurs 
décider,  par  vingt-sept  voix  contre  vingt-cinq,  de  faire  visite 
aux  présidents  et  de   reprendre   leurs  fonctions  ;  leurs  trois 
collègues,  Even,  Bertier  et  Bureau,  furent  aussitôt  relâchés 
en  récompense  de  cette  bonne  conduite  (^).  Ces  succès  cau- 
sèrent  une  grande  joie  à  Versailles  et  Laverdy  adressa  à 
d'Aiguillon  une  lettre  de  chaudes  félicitations.  On  se  hâta  de 
rendre,  le  20  janvier,  des   lettres  patentes  reconstituant  la 
commission  et  la  chargeant  de  se  transporter  à  Saint-Malo 
pour  vaquer  à  l'instruction  et  au  jugement  définitif  (')  du 
procès,  vu  l'impossibilité  où  était  le  Parlement  de  Bretagne 
de  s'en  charger.  La  commission  les  enregistra  le  24,  choisit 

(')  D'Aiguillon,  lellre  du  15  janvier,  H.  439.  Bien  entendu,  pour  les  libelles,  il 
n'y  avait  là  que  des  gens  apostés  par  Audouard  et  payés  pour  applaudir,  ou  forcés 
de  le  faire  à  coups  de  canne. 

(2)  Audouard  lui-même  avait  vivement  sollicité  leur  grâce  (lettre  de  Saint-Flo- 
rentin, 22  janv.,  0.  462). 

(3)  Ces  derniers  mots,  on  lésait,  ne  répondaient  pas  aux  intentions  réelles  du 
gouvernement,  comme  la  suite  le  montra  bien  et  comme  Laverdy  l'écrivait  en  ce 
moment  même. 


37'2  LA    BRKTAGNE    ET    LE    DUC    d'aIOLILLON 

pour  greflier  un  certain  Orry,  odieux  au  parti  parlen»entaire 
parce  qu'il  avait  été  principal  commis  du  greffe  criminel  de 
la  Chambre  royale  établie  à  Paris  en  1753,  rendit  arrêt  pour 
faire  apporter  à  son  greffe  les  minutes  des  procédures  déjà 
faites  et  toutes  les  pièces  relatives  au  procès  pouvant  se  trou- 
ver dans  quelque  cour  et  juridiction  que  ce  pût  être,  et  se  mit 
en  devoir  de  poursuivre  activement  ses  procédures. 

Les  dépositions  précédemment  reçues  n'avaient  guère 
prouvé  que  les  façons  dictatoriales  et  les  abus  de  pouvoir 
que  se  permettaient  les  procureurs  généraux  dans  l'exercice 
de  leur  charge.  Ces  actes  étaient  regrettables,  mais  il  y  avait 
loin  de  là  aux  intrigues  et  aux  conspirations  pour  lesquelles 
ils  avaient  été  arrêtés  et  d'ailleurs  il  est  incontestable  qu'ils 
ne  furent  pas  les  premiers  à  agir  ainsi  (*).  Les  véritables 
charges  contre  les  cinq  magistrats  (sauf  l'affaire  des  billets 
anonymes)  ne  provinrent  que  des  pièces  saisies  dans  leurs 
domiciles  lors  de  la  levée  des  scellés.  Celles-ci  avaient  déjà 
déterminé  Calonne  à  présenter  le  11  janvier  un  supplément 
de  plainte,  visant  spécialement  l'animosité  effrénée  qu'elles 
prouvaient  de  leur  part  contre  des  personnes  investies  de  la 
confiance  du  roi  et  représentant  son  autorité;  elles  motivèrent 
encore  le  27  un  nouveau  réquisitoire  dénonçant,  à  la  charge 
de  M.  de  la  Chalotais,  des  sentiments  de  haine  et  de  mépris 
contre  les  dépositaires  de  l'autorité  royale,  des  correspondances 
clandestines  avec  différentes  personnes  ennemies  du  bon  ordre 
et  de  l'autorité,  l'envoi  de  billets  anonymes  injurieux,  et  à  la 
charge  des  autres  accusés,  des  manœuvres  suspectes  et  des 
intrigues  ayant  pour  objet  d'exciter  les  esprits.  Sur  quoi  la 
commission  rendit  le  28  un  décret  de  prise  de  corps  contre 
les  cinq  magistrats  et  un  décret  d'assigné  pour  être  ouï  contre 
M.  du  Bourgblanc.  Le  quatrième  mémoire  de  ^L  de  la  Cha- 
lotais prétend  que  pour  obtenir  ces  décrets  Calonne  dut  em- 
ployer des  supercheries,  écarter  de  la  commission  quelques-uns 
de  ses  membres  qui  ne  voulaient  pas  se  prêter  à  cette  injustice, 


(')  Dans  une  lettre  du  12  juin  1785  (H.  439)  Tinlendanl  Bertrand  de  Molleville 
constate  qu'il  y  avait  à  Rennes  nombre  de  personnes  détenues  sans  ordres  du  roi, 
par  la  volonté  du  procureur  général  (c'était  toujours  M.  de  Caradeuc),  ou  de  prési- 
dents au  Parlement.  La  magistrature,  si  ennemie  des  lettres  de  cachet  quand 
c'était  le  ministère  qui  en  disposait,  n'avait  pas  la  même  horreur  pour  celles  qu'elle 
distribuait  elle-même. 


PROr.F.S    DES    CINQ    MAGISTRATS  373 

et  que  les  amis  des  conimissnircs,  pour  les  excuser  de  ce  vole 
qui  révolta  l'opinion  publique,  alléguèrent  les  ordres  impéra- 
tifs qui  leur  avaient  été  donnés.  Cependant  la  commission 
dépassa  spontanément  les  rigueurs  de  M.  de  Galonné,  puisque 
celui-ci  n'avait  conclu  contre  M.  de  la  Colinière  qu'à  un  sim- 
ple décret  d'ajournement  personnel  ;  et  quoi  qu'aient  pu  dire 
les  amis  de  M.  de  la  Ghalotais,  les  pièces  jointes  par  M.  de 
Calonne  à  son  réquisitoire  ne  prouvaient  que  trop  la  réalité 
des  faits  par  lui  dénoncés.  On  a  fait  grand  bruit  de  ce  que 
sur  286  pièces  saisies,  113  seulement  furent  produites  au 
procès,  et  qu'on  en  écarta  ainsi  un  grand  nombre,  pleines, 
au  contraire,  des  plus  grands  sentiments  d'amour,  de  respect 
et  de  soumission  pour  le  roi;  mais  on  n'a  pas  dit  que  ces 
protestations  emphatiques,  et  faites  peut-être  pour  dissimuler 
des  manœuvres  punissables,  n'innocentaient  en  aucune  façon 
les  passages  où  la  véritable  pensée  cessant  de  s'envelopper  de 
nuages  et  de  se  dissimuler  derrière  des  formules  convenues, 
s'exprimait  d'une  manière  fort  différente.  Lorsqu'on  lit  le  texte 
intentionnellement  énigmatique  des  lettres  du  sieur  de  Reynes 
à  M,  de  la  Gtialotais  (')  ;  lorsqu'on  voit  M.  de  la  Ghalotais  pré- 
venir son  fils  qu'on  n'ouvre  pas  les  lettres,  qu'il  peut  faire 
écrire  ce  qu'il  veut,  mais  à  la  condition  de  faire  copier  sépa- 
rément ('),  et  lui  mander  que  les  ministres  méritent  la  haine 
publique  et  particulière  (^)  ;  lorsqu'on  voit  M.  du  Poulpry  aver- 
tir M.  de  la  Ghalotais  de  se  défier  de  M.  de  Kerguézec  qu'on 
croit  gagné  à  M.  de  Saint-Florentin  (*),  M.  de  Kersalaûn  écrire 
à  M,  de  la  Gascherie  en  termes  mystérieux  et  avec  une  disposi- 
tion bizarre  qu'une  nouvelle  forme  de  papier  sera  dorénavant 
adoptée  pour  leurs  communications  (^),  M.  de  Montreuil 
recommander  à  M.  de  la  Bellangerais,  de  la  façon  la  plus 

(*)  «  Nous  en  sommes  toujours  au  même  terme  pour  ce  que  vous  savez nous 

ne  pouvons  qu'attendre  les  circonstances  heureuses  où  la  nécessité  nous  mettra 
dans  le  cas  de  faire  usage  du  remède  à  toutes  choses  et  qu'on  a  trouvé  tel,  sans 

pouvoir  y  placer  aucune  objection Les  moments  de  crises  semblent  s'accroître 

et  s'accumuler  au  point  qu'il  faudra  pourtant  à  la  fin  que  la  bombe  crève...  L'orage 
ne  paraît  point  tout-à-fait  dissipé  :  les  bruits  qui  ont  couru  pendant  que  vous  étiez 
ici  se  renouvellent  de  temps  en  temps,  et  le  parti  contre  pourrait  bien  à  la  fin 
prendre  le  dessus...  »  (Procès,  I,  280  s.). 

(«)  Lettre  du  14  déc.  1764,  Procès,  I,  230. 

(»)20janv.  1765,  ibid.,  I,  233. 

(*)  23  sept.  1764,  I,  235. 

(»)  I,  342. 


374  L\  hrktagm;:  et  lk  dtc  d  aigi  illon 

pressante,  que  le  Parlement  se  comporte  vigoureusement  ('), 
M.  de  la  Gascherie  annoncer  à  ce  même  M.    de   Montreuil 
l'envoi,    sous    nne    fausse    adresse,    de  paquets  mystérieux 
venant  de  Paris  (^);   il   faut  bien   admetttre  que  les  menées 
clandestines,  les  projets  suspects,  les  complots  tramés  contre 
le  bien  du  service  du  roi  n'étaient  que  trop  réels.  L'accusa- 
tion n'a  pas  évité  la  faute  si  fréquente  de  relever  à  leur  charge 
un  certain   nombre   de   griefs,  ou   ridicules,   ou   dénués   de 
preuves  (');  mais  M.  de  Galonné  ne  dépassait  certainement 
pas  la  vérité  en  leur  imputant  des  intrigues  coupables  et  des 
agissements  ténébreux,  et  la  conduite  des  procureurs  géné- 
raux, en  particulier,  montrait  très  clairement  à  quel  point  ils 
avaient  oublié   les   devoirs   spéciaux  que  leur  imposait  leur 
situation  d'hommes  du   roi,    chargés   par  état  de  veiller  au 
maintien  de  son  autorité,  et  obligés  par  les  convenances  les 
plus  élémentaires  de  respecter  l'homme  auquel  était  confié 
le  soin  de  la  représenter  dans   la   province.    Les  interroga- 
toires subis  par  les  prévenus,   du  28  janvier  au  12  février, 
corroborent  encore  celte   impression;    des  explications  con- 
fuses  et  forcées   pour  dénaturer   le    sens    trop    évident    de 
certaines  phrases  compromettantes,  d'invraisemblables  per- 
tes   de   mémoire,  des   dénégations  appuyées  sur  des  alibis 
qui,    par    eux-mêmes,   ne  prouvent   rien,   des  réticences   et 
des  subterfuges  continuels,   l'emphase  affectée  des  protesta- 
tions d'obéissance  et   de  fidélité  au  roi,  voilà  ce  qui  frappe 
dans  leurs  réponses  et  ce  qui  prévient  défavorablement  contre 
eux.  M.  de  la  Ghalotais  nia  énergiquement  être  l'auteur  des 
anonymes  et  offrit  de   perdre  la  tête  s'il  était  jamais  prouvé 
qu'il  les  eût  écrits.  Tous  les  cinq  déclinèrent  la  compétence 
de  la  commission  et  réclamèrent  d'être  jugés  par  le  Parle- 
ment de  Bretagne,  ou  à  son  défaut  par  le  Parlement  de  Bor- 
deaux, aux  termes  de  l'ordonnance  de  1737.  En  même  temps 
ils  ne  négligèrent  rien,  M.  de  la  Ghalotais  surtout,  pour  créer 
en  leur  faveur  un  puissant  mouvement  d'opinion.  Dès  le  pre- 
mier jour,  on  avait  mis  en  campagne  tous  les  parents  et  amis 


(i)  30  nov.  1764,  I,  371. 

(«)  Procès,  I,  358. 

C)  Ainsi  la  prétendue  parodie  de  la  lettre  de  Saint-Florentin  dans  une  lettre  de 
M"«  du  Poulpry,  les  conférences  du  château  du  Boschet,  le  propos  tenu  devant 
la  statue  du  roi,  l'affaire  de  la  dame  de  Fleudrye,  etc. 


DÉTEM'IOX  DE  M.   DE  LA  CHALUTAIS  ET  DE  SES  CO-ACCUSÉS        375 

de  la  famille  de  Caradeiic,  les  Goyon,  les  Matignon,  les  Coët- 
men,  M""  d'Elbœuf,  son  neveu  le  marquis  de  Rougé,  la 
comtesse  de  Coigny,  M'""  de  Brionne,  l'abbé  de  Marbeuf, 
jM.  du  Poulpry,  cousin  de  iNI.  de  la  Chalotais  et  allié  au  con- 
seiller d'Etat  Chauvelin,  M.  de  Noyant,  neveu  de  INI.  de  la 
Chalotais,  parent  de  d'Aguesseau  et  ami  du  vice-chancelier, 
qui  mit  au  service  de  son  oncle  ses  nombreuses  et  puissantes 
relations  (').  M"'  de  la  Chalotais  et  le  chevalier  de  la  Chalo- 
tais, sœur  et  frère  de  M.  de  Caradeuc,  étaient  accourus  à 
Paris  dès  le  16  novembre  et  s'y  étaient  mis  en  devoir  de  tout 
faire  pour  fléchir,  pour  apitoyer,  au  besoin  pour  intimi- 
der (^).  Il  ne  fut  bruit  dans  tout  le  royaume  que  des  rigueurs 
extraordinaires  de  la  captivité  de  M.  de  la  Chalotais,  de  ces 
traitements  barbares  qui  se  seraient  à  peine  compris  envers 
des  scélérats  convaincus  des  plus  odieux  forfaits.  On  a  réussi, 
puisqu'on  a  su  créer  sur  cette  détention  une  légende  qui 
dure  encore.  Il  importe  cependant  à  la  vérité  historique  de 
mettre  les  choses  au  point  et  d'écarter  les  exagérations  tradi- 
tionnelles. Les  chambres  que  les  prisonniers  occupèrent  au 
château  de  Saint-Malo  furent  peut-être,  comme  au  château  du 
Taureau,  mal  aménagées  et  malsaines  (^)  :  et  Saint-Florentin  se 

(')  Lettre  de  M.  de  Robien  à  Goniac,  4  juillet  1766. 

(*)  Abeille  les  accueillit  et  les  protégea.  Leur  mission  fut  loin  delre  inutile;  ils 
excitèrent  le  Parlement  de  Paris,  ils  eurent  des  intelligences  jusque  dans  le  sein 
du  gouvernement  et  purent  annoncer  en  Bretagne  de  bonnes  nouvelles.  «  Tout  va 
bien,  et  votre  sœur  le  mande  »,  écrivait  M™®  de  Caradeuc  à  son  mari  le  13  décem- 
bre (Procès,  II,  274).  Leurs  intrigues  finirent  par  impatienter  Saint-Florentin,  qui, 
le  il  février,  leur  signifia  l'ordre  de  partir  dans  les  24  heures  ;  un  crache- 
ment de  sang  qui  survint  aussitôt  à  M"*  de  la  Chalotais,  de  la  façon  la  plus 
opportune  du  monde,  empêcha  de  sa  part  l'exécution  de  cet  ordre,  et  elle  fut  mise 
alors  au  couvent  de  lîellechasse,  avec  défense  d'y  voir  personne.  Au  mois  de  juin, 
elle  fut  transférée  par  lettre  de  cachet  à  Port-Royal.  Chose  singulière,  le  séjour 
de  Paris  produisit  exactement  le  même  effet  sur  la  santé  des  dames  de  Charette 
de  la  Colinière,  sœurs  de  M.  de  la  Gasclierie;  Saint- Florentin,  qu'elles  excédaient 
de  leurs  démarches,  leur  ayant  signifié  le  25  mai  l'ordre  de  retourner  en  Bretagne, 
une  maladie  se  déclare;  elles  reçoivent  l'ordre  d'aller  à  Sainte-.\ssise,  à  dix  lieues 
de  Paris;  la  distance  est  trop  grande;  on  les  envoie  alors  à  Val-Donne,  à  deux  lieues; 
ce  nouveau  lieu  d'exil  est  encore  trop  loin.  Finalement  on  les  interne  dans  un 
couvent  du  faubourg  Saint-Antoine,  avec  défense  de  parler  à  d'autre  personne 
qu'à  leur  médecin,  et  d'écrire  ou  recevoir  aucune  lettre  sans'la  montrera  la  supé- 
rieure. —  M"e  de  la  Chalotais,  morte  àParis  unan  plus  tard,  le  11  février  1767,  a  pu 
avoir  dès  lors  sa  santé  réellement  atteinte,  mais  la  maladie  ne  l'empêchait  pas, 
comme  on  voit,  de  faire  le  voyage  de  Rennes  à  Paris;  elle  ne  mettait  obstacle  qu'à 
celui  de  Paris  à  Rennes. 

(S)  Leurs  lettres,  leurs  mémoires,  sont  pleins  de  détails  à  cet  égard,  M.  de  la 


376  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    DAItiUILLON 

montre  certainement  sous  un  jour  odieux  quand  il  recommande 
àCalonne  (lettre  du  Iodée.  1765)  de  se  conformer  pendant  leur 
détention  à  Saint-Malo  aux  mesures  prescrites  pour  le  cluVteau 
du  Taureau,  par  la  raison  que  si  l'on  adoucissait  leur  sort  «  on 
donnerait  lieu  de  croire  que  l'on  commence  à  reconnaître 
qu'ils  sont  innocents  ou  moins  coupables  ».  Mais  ces  prescrip- 
tions elles-mêmes  ne  contenaient  aucune  des  cruautés  gra- 
tuites dont  ils  ont  fait  dans  leurs  mémoires  et  requêtes  com- 
plaisamment  étalage.  Il  n'entrait  dans  les  intentions  du  minis- 
tre, ni  de  les  priver  de  promenade,  pourvu  que  ce  fût  sans 
aucune  communication  avec  le  dehors  et  sous  la  garde  de 
fusiliers  sûrs,  ni  de  livres,  pourvu  qu'ils  fussent  examinés  et 
feuilletés  avec  soiu,  ni  de  secours  en  cas  de  maladie,  à  condi- 
tion que  ceux  qui  les  leur  administreraient  ne  leur  parlassent 
qu'à  haute  voix  et  en  présence  d'un  officier  de  contiance  ('). 
Les  instances  réitérées  de  M™^  de  Caradeuc  à  M.  de  Fontette 
pour  que  son  mari  eût  la  liberté  de  prendre  l'air  aussi  sou- 
vent qu'il  le  voudrait  furent  devancées  par  l'humanité  de  cet 
officier,  qui  avait  prescrit  à  ses  gardiens  de  le  laisser  sortir 
autant  et  aussi  souvent  que  possible  (^)  :  si  par  la  suite  M.  de 
Fontette  crut  devoir  lui  retirer  cette  faveur,  et  ne  pas  lui  per- 
mettre même  d'assister  à  la  messe,  ce  fut  pour  des  raisons 
graves,  et  M.  de  Caradeuc  aurait  pu  facilement  s'épargner 
cette  rigueur  en  ne  cherchant  pas  à  abuser  des  tolérances 
qu'on  avait  pour  lui,  et  en  déférant  aux  observations  réitérées 
qui  lui  furent  faites  {^).  Les  prisonniers  avaient  leurs  domes- 
tiques avec  eux.  La  table  était  bonne,  comme  le  prouve  la 
note,  fort  élevée  pour  l'époque,  des  frais  faits  pour  leur  nour- 


Ghalotais  se  plaint  de  n'avoir  pour  lit  qu'un  grabat  d'invalides,  d'être  incommodé 
parles  vapeurs  de  poix,  de  soufre  et  de  goudron  du  port  de  Saint-Malo  ;il  a  contracté 
une  rétention  d'urine  dans  cette  affreuse  prison.  Celle  de  M.  delà  Colinière  était, 
paraît-il,  d'une  humidité  et  d'un  froid  excessifs,  dont  il  ne  pouvait  se  garantir  en 
faisant  du  feu,  la  fumée  qui  sortait  de  sa  cheminée  l'incommodant  encore  davan- 
tage. M.  de  Kersalaiin  affirme  que  son  cachot  était  si  humide  qu'il  était  tous  les 
jours  obligé  de  faire  sécher  son  linge  et  ses  habits,  si  mal  construit  que  les  mou- 
vements du  garde-clefs,  logé  au-dessus,  lui  interdisaient  le  sommeil,  et  que  les 
ordures  et  la  poussière  tombaient  dans  sa  nourriture,  etc,  etc.  L'exagération  sou- 
vent constatée  de  leurs  plaintes  rend  bien  douteuse  l'exactitude  de  ce  tableau. 

(')  Saint-Florentin  à  Scott,  10  janv.  ler  février  1766,  0.  412. 

(*)  Fontette  à  M^^^  de  Caradeuc,  26  avril  1766,  Carré,  p.  155. 

(3)  Id.,  4  sept..  Carré,  p.  222.  Ces  sorties  donnaient  lieu  à  des  communications 
entre  le?  prisonniers,  que  l'ordre  d'empêcher  était  formel. 


DÉTEiNTION  DE  M.  DE  LA  CHALOTAIS  ET  DE  SES  CO-ACCISÉS        377 

riture  (*).  En  tout  M.  de  Fontette  ne  s'étudia  qu'à  adoucir 
leur  captivité,  et  les  incessantes  demandes  que  lui  adressè- 
rent les  familles  des  prisonniers,  et  qui  mirent  à  rude  épreuve 
sa  patience,  sans  jamais  la  lasser,  reçurent  toujours  bon 
accueil  quand  elles  ne  furent  pas  tout  à  fait  incompatibles 
avec  les  précautions  que  son  devoir  le  forçait  de  prendre.  On 
le  voit  répondre  à  la  multitude  de  lettres  qu'à  tout  propos  lui 
envoient  M'""'  de  Caradeuc,  de  la  Gascherie,  de  la  Colinicre, 
faire  passer  aux  prisonniers  des  paquets,  des  boites  de  toutes 
sortes,  des  lunettes,  des  perruques,  et  même  une  chienne  que 
M""  de  Charette  a  envoyée  à  M.  de  la  Gascherie  pour  diminuer 
l'ennui  de  sa  captivité.  Sa  complaisance  fut  si  grande  que  ces 
mêmes  dames  n'ont  pu  faire  autrement  que  de  lui  rendre  for- 
mellement hommage  (^).  Il  est  un  sujet  sur  lequel  elles  ne 
tarissent  pas,  c'est  la  santé  de  leurs  maris,  pères,  ou  fils  :  il 
semblerait,  à  les  entendre,  que  le  séjour  de  la  prison  équiva- 
lût pour  eux  à  une  condamnation  à  mort.  M.  de  Fontette 
s'efforce  de  calmer  ces  craintes  trop  vives  et  trop  continuelles 
pour  être  bien  sincères,  mais  il  n'y  parvient  pas.  M.  de  la 
Gascherie  souffre  d'une  fistule,  mal  qui  lui  revient  chaque 
fois  qu'il  est  en  prison  et  dont  il  a  déjà  été  atteint  en  1757  ; 
M.  de  la  Golinière  a  des  saignements  de  nez  et  des  vomisse- 
ments :  la  santé  de  M.  de  Caradeuc  est  profondément  ébran- 
lée :  le  bruit  en  court  et  les  dames  n'en  doutent  pas  ;  il  faut, 
malgré  mainte  assurance  que  les  prisonniers  se  portent  par- 
faitement, que  M.  de  Fontette  permette  l'entrée  du  château  à 
des  médecins  envoyés  par  elles-mêmes,  chose  grave,  et  ceux- 
ci,  tout  dévoués  qu'ils  soient  au  parti,  sont  obligés  de  constater 
que  la  fistule  en  question  n'existe  pas  ('),  que  M.  de  la  Coli- 

(')  8,995  livres  13  s.  pendant  le  séjour  des  prisonniers  à  Saint-Malo,  de  déc.  1765 
à  nov.  1766  (H.  608)  :  à  quoi  il  conviendrait  d'ajouter  les  pièces  de  clioix  qui  leur 
furent  envoyées  en  grand  nombre  par  des  amis  zélés.  On  raconte  qu'à  l'époque  où 
la  commission  siégeait  à  Saint-Malo,  le  pourvoyeur  de  M.  Le  Pelletier  offrit  40  livres 
à  un  pêcheur  d'un  turbot  magnifique.  Plutôt  que  de  le  donner  »  aux  gars  de  Paris  » 
le  pêcheur  le  vendit  pour  18  livres  au  traiteur  Gaigneux,  chargé  de  la  nourriture 
des  magistrats  détenus. 

(*|  Cf.  lettre  de  lM™e  de  la  Gascherie  à  M.  de  Fontette,  4  juin,  Carré,  p.  170  ; 
26  nov.,  ibid.,  p.  291;  24  sept.,  p.  239,  etc.;  celle  de  M.  de  Kcrsalaiin  père,  29  nov. 

(•)  Le  rapport  du  médecin  de  La  Rue,  envoyé  par  M^e  de  la  Gascherie,  (K.  712) 
conclut  ainsi  :  «  Qiioiqu' actuellement  il  ne  paraisse  pas  de  dépôt  formé,  il  est  à 
craindre  que  la  continuation  de  ces  embarras  entretenus  par  sa  situation  actuelle 
ne  cause  enfin  une  rupture  de  vaisseaux  sanguins,  un  épanchement,  un  dépôt,  et 
enfin  un  renouvellement  de  fistule  au  même  endroit.  » 


878  LA    ItHETAG.M-;    Kï    I.i:    DlC    d'aKII  ILLON 

ni('re  se  porte  à  merveille,  que  M.  de  Caradeuc  est  aussi 
en  fort  bon  état,  et  qu'il  n'a  d'autre  précaution  à  prendre  que 
de  se  modérer  sur  Farticle  de  la  boisson  ('). 

La  patience  de  ce  geôlier  peu  farouche  est  d'autant  plus 
louable  qu'il  fut  dupe  de  ses  prisonniers  et  de  leurs  familles, 
et  que  ses  complaisances  pour  eux  leur  servirent  à  entretenir 
entre  eux  ou  avec  le  dehors  des  communications  auxquelles 
ils  attachaient  un  prix  intini,  et  qu'il  était  chargé  d'empêcher. 
Les  précautions  qu'il  dut  prendre  à  cet  égard  étaient  encore 
plus  nécessaires  à  Saint-Malo,  où  la  population  entière  était 
toute  dévouée  à  la  cause  des  prisonniers,  qu'elles  ne  l'avaient 
été  à  Morlaix  ou  à  Rennes;  et  elles  ne  furent  pas  plus  cou- 
ronnées de  succès.  La  complicité  universelle  de  tous  ceux 
que  dans  le  parti  il  était  convenu  d'appeler  les  honnêtes 
gens  ne  tarda  pas  à  leur  procurer  des  moyens  de  correspon- 
dance avec  l'extérieur.  Des  pots  à  tabac,  des  pots  de  beurre, 
des  bouteilles  de  bière,  des  livres  sur  lesquels  l'encre  sym- 
pathique traçait  des  caractères  qui  échappèrent  longtemps  à 
la  surveillance,  étaient  employés  à  cet  usage.  iM.  de  la  Fru- 
glaye,  qui  était  accouru  à  Saint-Malo,  où  la  plus  haute  société 
de  cette  ville,  les  Plouer,  les  Boisgarin,  les  While,  etc.,  mit  à 
sa  disposition  son  argent,  son  influence  et  ses  relations, 
trouva  vite  le  moyen  de  communiquer  avec  ses  parents  pri- 
sonniers, et  un  des  rares  passages  qui  aient  été  publiés  de 
ses  Mémoires  inédits  ('),  nous  révèle  ce  détail  curieux  et  peu 
connu  qu'il  avait  combiné  de  toutes  pièces  un  projet  d'éva- 
sion en  Angleterre,  projet  dont  le  dévouement  des  Malouins 
semblait  garantir  le  succès.  Lorsque  la  similitude  de  leurs  ré- 
ponses dans  leurs  interrogatoires  eut  éveillé  les  soupçons,  et 
qu'une  perquisition  fut  faite,  pour  la  première  fois,  dans  les 
chambres  de  MM.  de  la  Chalotais  et  de  Caradeuc  (faite  avec 
des  ménagements  qui  étonnent,  et  qui  ne  sont  à  coup  sûr  ni 
dans  les  habitudes,  ni  d'ailleurs  dans   le  devoir  de  la  po- 

(')  Ce  fut  la  seule  prescription  que  le  médecin  de  La  Chapelle  Le  Mesle,  qui 
visita  M.  de  Caradeuc,  trouva  à  faire.  Sollicité  d'attester  que  lair  de  Saint-Malo 
était  mauvais  pour  le  prisonnier,  il  répondit  qu'il  était  prêt  à  certifier  que  M.  de 
Caradeuc  le  lui  avait  dit,  mais  qu'il  ne  voyait  aucun  mauvais  effet  de  cet  air  sur 
sa  santé.  [M.  de  Fontette  à  M™e  de  Caradeuc,  16  nov.,  Carré,  p.  285).  Plus  tard 
MNL  de  la  Gasclierie  et  de  la  Colinière  accuseront  l'air  d'Autun  d'avoir  les  mêmes 
propriétés  malfaisantes. 

(»^  Dans  le  Dictionnaire  d'Ogée  et  Marte  ville    Rennes,  1853),  p.  781. 


LE    CIRE-DENTS    DE    M.    DE    L.V    CHALOTAIS  379 

lice)  ('),  des  papiers  au  moins  suspects  furent  aperçus  dans 
la  chambre  de  M.  de  Caradeuc,  et  Ton  saisit  dans  celle  de 
M.  de  la  Chalotais  deux  feuilles  de  papier  blanc  et  trois  autres 
sur  lesquelles  étaient  écrites  des  notes  en  vue  de  sa  défense. 
Cette  découverte  a  été  faite  le  81  janvier;  le  premier  des 
fameux  Mémoires  de  M.  de  la  Chalotais  porte  la  date  du  15. 
Dans  ces  conditions,  il  faut  avouer  qu'une  certaine  dose  de 
crédulité  est  nécessaire  pour  ajouter  foi  au  cure-dents  légen- 
daire, à  l'encre  faite  de  suie  et  de  vin.  On  n'a  pas  recours  à 
ces  procédés  incommodes  lorsqu'on  a  à  sa  disposition  tout  ce 
qu'il  faut  pour  écrire.  On  fait  volontiers  grand  bruit  de  par  le 
monde  des  extrémités  auxquelles  on  prétend  avoir  été  réduit, 
mais  on  n'a  garde  de  s'astreindre  en  son  particulier  à  un  travail 
aussi  rebutant,  lorsqu'on  peut  s'en  dispenser.  Même  observa- 
tion pour  le  second  Mémoire,  daté  du  17  février,  car  il  n'est 
guère  douteux  qu'après  comme  avant  la  perquisition  faite 
dans  sa  chambre  M.  de  la  Chalotais  n'ait  eu  sous  la  main 
encre,  plumes  et  papier.  M.  de  Fontette  autorisait  les  prison- 
niers à  écrire  à  leurs  familles,  sous  la  seule  condition  que 
leur  correspondance  active  et  passive  passât  sous  ses  yeux  (*)  ; 
il  est  bien  difficile  de  croire  que  M.  de  la  Chalotais  n'ait  pas 
réussi  à  dissimuler  et  à  garder  par  devers  lui  une  partie  .des 
objets  qui  lui  étaient  remis  pour  cette  correspondance  tolérée, 
qui  servait  d'ailleurs,  la  chose  fut  bientôt  démontrée,  à  en 
déguiser  une  autre  clandestine  (^).  En  admettant  même  que 

(i)  « Le  sieur  Bocquillon,  major  de  ladite  citadelle...  ayant  sommé  le  sieur 

de  Caradeuc  de  lui  remettre  les  papiers  qui  étaient  en  sa  possession,  il  lui  a  dit 
qu'il  ne  lui  remettrait  que  ceux  qu'il  jugerait  à  propos  et  ne  remettrait  pas  ceux 
qui  lui  étaient  contraires,  et  a  en  même  temps  jeté  des  papiers  au  feu,  qui  ont  été 
incendiés  sur-le-champ,  et  en  a  remis  quelques  autres  à  son  domestique,  dont  ledit 
sieur  de  Bocquillon  voulant  s'emparer,  ledit  sieur  de  Caradeuc  lui  a  dit  qu'il  ne  les 
aurait  pas;  lui,  sieur  de  Bocquillon  étant  seul  et  ne  croyant  pas  devoir  user  de 
violence  à  l'égard  dudit  sieur  de  Caradeuc  par  considération  pour  sa  personne, 
s'est  retiré...  »  Les  papiers  suspects  furent  alors  jetés  au  feu.  (Procès-verbal  de 
perquisition,  Procès,  II,  256).  Une  pareille  conduite  donna  singulièrement  à  pen- 
ser. On  a  insisté  sur  ce  fait  que  le  commandant  de  la  province  était  neveu  de  Saint- 
Florentin.  Ne  serait-il  pas  aussi  légitime  de  remarquer  que  Scott  et  ses  subor- 
donnés dépendaient  du  duc  de  Choiseul? 

(2)  Malgré  cela,  ou  peut-être  à  cause  de  cela,  M.  de  la  Chalotais  remplissait  ses 
lettres  d'invectives  contre  M.  de  Fontette.  Les  épithètes  d'inhumain,  d'ogre,  de 
barbare  étaient  parmi  les  plus  modérées  qu'il  lui  décernât.  Les  officiers  qui  l'ap- 
prochaient directement,  et  qui  étaient  pleins  d'honnêtetés  pour  lui,  en  entendaient 
bien  d'autres  (Carré,  p.  156,  158,  etc.). 

(9)  Fontette  au  chevalier  de  la  Chalotais,  29  juillet  1766,  Carré,  p.  177. 


380  LA    URETAGNE    KT    I.K    DUC    d'aIGUILLON 

la  surveillance  de  M.  de  Fontettc  ait  été  assez  rigoureuse  pour 
que  ni  plumes  ni  papier  ni  encre  n'aient  pu  s'égarer  à  son 
profit,  bien  d'autres  moyens  lui  restaient,  ainsi  qu'aux  autres 
prisonniers,  de  se  procurer  ces  objets  indispensables.  L'inva- 
lide La  Rose  et  sa  femme,  qui  leur  rendirent  tant  de  services, 
ne  les  en  laissèrent  certainement  pas  manquer  (').  On  ne  s'ex- 
pliquerait pas  autrement  comment  les  amis  et  parents  des 
prisonniers  recevaient  à  chaque  instant  de  leurs  nouvelles,  et 
comment  ils  continuaient  à  correspondre  avec  les  gens  en 
relation  d'affaires  avec  eux  (^).  Certes  une  captivité  de  treize 
mois  fat  pour  ces  magistrats,  habitués  à  toutes  les  aises  et  à 
tout  le  confort  de  la  vie,  une  dure  épreuve;  mais  on  les  plain- 
drait davantage,  s'ils  s'étaient  plaints  moins  aigrement  eux- 
mêmes,  et  s'ils  avaient  été  moins  injustes  envers  les  officiers 
chargés  de  la  pénible  mission  de  les  garder.  Tous  furent  rem- 
plis pour  eux  d'égards,  firent  plus  d'une  fois  fléchir  en  leur 
faveur  la  rigueur  de  leui'  consigne  (^),  et  leur  vigilance,  loin 
d'avoir  été  excessive,  se  trouva  généralement  en  défaut. 

Cependant  les  jours  de  la  commission,  de  cette  commis- 
sion contre  laquelle  M.  de  la  Chalotais  s'élevait  dans  ses  deux 
Mémoires  avec  une  si  fougueuse  indignation,  étaient  comptés. 
Tandis  que  le  rapporteur  procédait  aux  interrogatoires  et  que 


(')  Ces  intelligences  ne  furent  découvertes  qu'au  moment  du  transfert  de  M.  de 
la  Chalotais  à  Rennes  (lettre  de  Saint-Florentin,  6  août,  0.  462).  Au  reste,  les  sous- 
officiers  et  soldats  du  régiment  de  dragons  ne  furent  pas  moins  infidèles  à  leur 
consigne.  Beaucoup  d'entre  eux  se  prêtèrent  à  faire  passer  les  billets  et  les  lettres 
que  les  détenus  s'adressaient  les  uns  aux  autres.  Le  fait  résulte  du  propre  aveu  des 
prisonniers  quand  ils  furent  transférés  à  la  Bastille.  (Lettre  de  Saint-Florentin, 
lor  décembre,  0.  462).  "M.  de  la  Glialotais  aurait  dû  s'en  souvenir  quand  il  écrivit 
ses  Mémoires  et  tempérer  un  peu  l'excès  de  ses  invectives  contre  la  soldatesque; 
car  il  lui  avait  beaucoup  d'obligations. 

(-)  Robien  à  Coniac,  7  juin  :  M.  de  Robien  venait  de  voir  à  Paris  une  personne 
qui  recevait  à  tout  instant  des  lettres  de  ^L  de  Kersalaiin,  voire  même  des  lettres 
d'affaires. 

(')  Une  des  dépositions  qui  furent  recueillies  dans  l'information  faite  à  Saint- 
Malo  en  1770,  celle  du  prêtre  Ohoppelin  (Procès,  IV,  157)  est  assez  curieuse  en  ce 
qu'elle  montre  Scott  faisant  passer  à  AL  de  la  Chalotais  un  ouvrage  sur  la  procé- 
dure criminelle  et  tenant  tète  pour  cela  au  duc  d'Aiguillon  et  au  jésuite  de  Launay. 
M.  de  la  Chalotais  aurait  donc  trouvé  des  protecteurs  jusque  dans  l'état-major  du 
château  lui-même.  Mais  on  ne  peut  guère  ajouter  foi  à  cette  déposition  faite  dans 
le  but  de  charger  d'.ViguilIon  et  de  prouver  sa  complicité  avec  les  jésuites. 

Scott  était  lieutenant  du  roi  à  Saint-Malo,  subordonnée  M.  deFontelte.Lescha- 
lotistes,  en  accusant  d'Aiguillon  d'avoir  payé  des  gens  pour  l'espionner,  avouaient 
par  cela  même  que  Scott  était  disposé  à  servir  les  prisonniers    Procès,  II,  257). 


LA    COMMISSION    DÉBARRASSÉE    DU    PROCÈS  381 

la  plupart  des  membres  de  la  commission  profilaient  de  leur 
liberté  pour  faire  sur  les  côtes  de  Bretagne  un  voyage  d'agré- 
ment, les  négociations  étaient  poussées  avec  rapidité  pour 
compléter  le  Parlement  et  le  mettre  en  état  de  connaître  du 
procès.  Dès  le  4  février,  Saint-Florentin  assurait  officielle- 
ment la  compagnie  de  Tintention  du  roi  de  lui  renvoyer  le 
procès  dès  qu'elle  serait  suffisamment  nombreuse  pour  en 
connaître  :  c'était  pour  donner  aux  démis  le  temps  de  faire 
les  réflexions  que  leur  cœur  devait  leur  inspirer,  que  le  roi 
voulait  bien  ne  pas  se  presser  de  faire  recevoir  de  nouveaux 
officiers  pour  compléter  le  nombre  fixé  par  son  édit.  De  tous 
les  personnages  mêlés  de  près  ou  de  loin  aux  troubles  de  la 
province,  d'Aiguillon  était  certainement  le  plus  pressé  de 
parvenir  à  ce  résultat.  Chacune  de  ses  lettres  renfermait  à  ce 
sujet  les  assurances  les  plus  optimistes  :  il  ne  doutait  pas 
que  dans  deux  mois  au  plus  le  Parlement  ne  pût  être  com- 
plété avec  les  anciens  officiers,  sans  ramener  aucun  de  ceux 
qui  y  avaient  mis  le  trouble  et  qui  pourraient  l'y  remettre 
encore,  à  cinq  ou  six  sièges  près,  pour  lesquels  il  se  faisait 
fort  de  trouver  d'excellents  sujets.  La  hâte  pour  rentrer  serait 
encore  bien  plus  grande,  si  la  crainte  d'avoir  à  connaître  de 
l'affaire  délicate  des  cinq  ne  retenait  beaucoup  de  gens  : 
néanmoins,  il  fallait  tenir  bon,  annoncer  bien  haut  que  le 
procès  serait  renvoyé  au  Parlement  dès  qu'il  serait  en  nom- 
bre, et  compter  absolument  sur  le  succès.  Ce  n'était  certes 
pas  là  le  langage  d'un  homme  désireux  de  voir  maintenir  la 
commission,  et  le  contraste  est  frappant  entre  les  sentiments 
qu'il  exprime  dans  ses  lettres  et  les  dispositions  que  les 
pamphlets  lui  ont  très  gratuitement  supposées  pendant  les 
incidents  qui  signalèrent  le  commencement  de  fév.  1766. 

Tel  le  fameux  voyage  que  fit  Calonne  à  Versailles  aussitôt 
après  le  prononcé  de  son  réquisitoire,  du  28  janvier  au 
5  février,  jour  où  il  fut  de  retour  de  Rennes,  auprès  du  duc 
d'Aiguillon  :  voyage  devenu  quasi-légendaire  par  les  inter- 
prétations fantaisistes  qu'on  en  a  faites.  Ce  serait  pendant  ces 
quelques  jours,  suivant  la  tradition,  que  la  haine  astucieuse 
des  ennemis  de  M.  de  la  Chalotais,  prévoyant  que  leur  illus- 
tre victime  allait  leur  échapper,  aurait  pris  ses  dispositions 
pour  précipiter  le  dénouement  sanglant  qu'elle  aurait  juré, 
dès  le  premier  jour,  de  donner  à  tout  ce  drame.  M.  de  Calonne 


382  LA    BRKTAONK    KT    LK    DUC    d'aIGUILLON 

serait  allé  à  Versailles  pour  y  chercher  des  bourreaux,  des 
échafauds,  des  ordres  d'exécution  :  en  repassant  par  Rennes, 
il  aui-ait  réglé  les  derniers  détails  de  l'horrible  drame  dans 
de  longues  conférences  avec  d'Aiguillon  et  Flesselles.  L'écha- 
faud  aurait  été  élevé  nuitamment  dans  le  château,  et  M.  de  la 
Chalotais  y  aurait  certainement  porté  sa  tête,  si,  après  l'ordre 
donné  de  le  faire  exécuter,  les  instances  du  duc  de  Choiseul 
n'eussent  obtenu  du  roi  l'envoi  d'un  contre-ordre  qui  arriva 
une  demi-heure  avant  que  le  sacrifice  sanglant  fût  accompli. 
Cette  légende  n'a  pour  elle  que  l'insuffisante  autorité  d'un 
témoin  partial,  lequel,  d'ailleurs,  n'a  rien  vu  par  lui-même, 
mais  seulement  entendu  dire,  et  de  personnes  agitées  et  exal- 
tées qui,  pour  entendre  remuer  des  planches  dans  la  prison, 
en  conclurent  aussitôt  que  c'était  un  échafaud  qu'on  élevait. 
Elle  a  été  catégoriquement  démentie  par  le  duc  de  Choiseul 
lui-même,  qui  n'hésita  pas,  lors  du  procès  de  1770,  à  déclarer 
par  écrit  qu'il  n'avait  eu  nullement  à  jouer  le  rôle  qu'on  lui 
attribuait,  et  qualilia  ces  racontars  de  faux,  criminels  et  ab- 
surdes (').  Elle  l'a  été  encore  par  M.  de  Caradeuc  lui-même, 
quand  il  a  exprimé  pour  M.  de  Calonne  —  car  il  les  a  expri- 
més (^)  — ,  des  sentiments  de  dévouement  et  de  reconnais- 
sance impossibles  à  expliquer,  s'il  avait  réellement  ajouté  foi 
à  de  sinistres  desseins  de  celui-ci  contre  la  vie  de  son  père. 
Elle  l'a  été  enfin  par  ceux-là  mêmes  qui,   en  s'efforçant  de 

(')  Sa  lettre,  du  27  mai  1770,  a  été  citée  par  Linguet,  dans  son  grand  Mémoire, 
et  n'a  pas  été  démentie. 

(2)  M.  de  la  Clialotais  a-t-il  vraiment  adressé  ultérieurement  à  M.  de  Calonne, 
devenu  ministre,  une  lettre  pour  le  remercier  de  la  conduite  qu'il  avait  eue  à  son 
égard  pendant  son  procès?  Le  fait  a  étéafllrmé  et  nié  avec  une  force  et  même  une 
violence  égale,  selon  qu'il  s'agissait  des  amis  ou  des  ennemis  de  M.  de  Calonne. 
Selon  Carra  [M.  de  Calonne  lout  entier),  INI.  de  la  Chalotais  ne  cessa  jamais  de 
nommer  Calonne  au  premier  rang  de  ses  plus  odieux  et  de  ses  plus  vils  calomnia- 
teurs, et  la  fable  delà  lettre  ne  fut  jamais  mentionnée  en  présence  d'un  seul  Breton 
ayant  mémoire  d'homme,  qu'on  ne  l'entendit  aussitôt  crier  à  l'imposture  et  au 
blasphème.  L'original  de  cette  lettre  n'ayant  pas  été  produit,  à  notre  connaissance, 
c'est  un  point  sur  lequel  il  est  impossible  de  se  prononcer.  Mais  une  chose  cer- 
taine est  que  M.  de  Caradeuc,  tout  au  moins,  ne  tenait  pas  rigueur  à  M.  de  Calonne. 
Voici  ce  que  l'avocat  Anneix  écrivait  à  M.  de  Calonne,  alors  contrôleur  général,  le 
17  juillet  1785,  quinze  jours  après  la  mort  de  M  de  la  Chalotais  (H.  554)  :  «  Je 
passai  une  heure  vendredi  soir  avec  M.  de  Caradeuc,  et  nous  causâmes  ex  inw 
pectore.  Il  vous  est  bien  dévoué,  et  très  reconncnssant  de  vos  bontés.  Il  compte 
essentiellement  sur  votre  protection.  Je  l'assurai  de  vos  bonnes  dispositions  à  son 
égard  ».  M.  de  Calonne  venait  d'adresser  à  M.  de  Caradeuc,  à  propos  de  la  mort 
de  son  père,  une  lettre  de  condoléance  (H.  536y. 


l'ÉCHAFAUD  A-T-IL  été  dressé  pour  m.   de  la  CHALOTAIS?      383 

l'accréditer,  ont  joint  à  leur  récit  des  circonslances  de  nature 
à  en  faire  singulièrement  suspecter  l'exactitude  (').  Hien  de 
moins  mystérieux,  d'ailleurs,  que  ce  voyage  à  Versailles,  fait 
par  ordre  du  roi,  et  dont  M.  de  la  Chalotais  fut  le  premier  à 
s'applaudir  :  rien  de   moins  mystérieux  aussi  que   le  sujet 


(')  M.  de  la  Fruglaye,  dans  le  passage  de  ses  Mémoires  cité  plus  haut,  raconte 
qu'au  moment  où  il  s'occupait  de  l'évasion  de  son  beau-père,  il  reçut  avis  de  quitter 
Saint-Malo  sans  retard,  étant  menacé  d'arrestation.  Au  moment  de  partir,  il  ren- 
contra M.  de  Galonné,  lui  demanda  des  nouvelles  de  la  santé  du  prisonnier,  et, 
sur  sa  réponse  qu'il  n'avait  pas  songé  à  en  prendre,  le  malmena  assez  fortement  : 
«  Je  m'emportai,  raconte-t-il,  et  lui  dis  des  paroles  dures,  qu'il  écouta  avec  sang- 
>■  froid  et  sans  y  répondre,  puis  il  reprit  :  «  Je  dois  vous  dire,  de  la  part  du  roi,  que 
>>  vous  ayez  à  partir  pour  Rennes  le  plus  tôt  possible  ».  —  Ses  moindres  volontés 
>'  sont  des  ordres  pour  moi  :  je  partirai  demain  ou  ce  soir,  s'il  le  faut. —  Serez-vous 
»  remplacé  ici  par  un  membre  de  votre  famille? —  Sans  doute;  les  prisonniers  nous 
»  sont  trop  chers  pour  les  laisser  dans  l'isolement,  et  probablement  M™»  de  Caradeuc 
»  viendra  me  remplacer.  —  Par  un  mouvement  soudain,  qui  me  surprit  après  une 
»  scène  aussi  vive,  M.  de  Galonné,  cédant  à  un  sentiment  honorable,  posa  sa  main 
»  sur  mon  bras,  en  me  disant  :  «  Faites  au  moins  qu'elle  ne  vienne  pas  de  la  se- 
>i  maine  !  » 

«  Je  partis  sans  comprendre  le  sens  de  ces  paroles,  qui  me  fut  e.xpliqué  par  les 
>-  faits  suivants  :  c'était  le  vendredi  que  le  jugement  devait  être  prononcé  et  sans 
«doute  exécuté!  Avant  qu'il  fût  prononcé,  l'échafaud  était  construitet  chaque  pièce 
»  numérotée,  pour  le  dresser  sans  relard  au  moment  voulu.  En  me  rendant  à  Ren- 
»  nés,  le  mardi,  je  rencontrai,  à  quelques  lieues  de  cette  ville,  deux  courriers  de  ca- 
»binet.  Je  sus,  plus  tard,  que  le  premier  portait  l'ordre  du  roi  pour  lacondamnalion 
"  à  mort  de  MM.  de  la  Gascherie,  de  Garadeuc  et  de  la  Ghalotais.  Après  l'avoir 
»  signé  et  l'expédition  en  ayant  été  faite  par  M.  de  Saint-Florentin,  le  roi  en  témoi- 
»  gna  tant  de  peine  à  M.  le  duc  de  Praslin,que  celui-ci  lui  offrit  les  moyens  d'expé- 
»  dier  sans  retard  un  contre-ordre.  Ge  monarque,  bon  jusqu'à  la  faiblesse,  en  parut 
»  charmé,  et  le  second  courrier  était  porteur  de  ce  message,  dont  j'étais  loin  de 
»  connaître  l'intérêt  puissant  pour  notre  cause,  quand  je  le  rencontrai  près  de 
»  Rennes  ».  On  aura  quelque  peine  à  concilier  ce  récit  avec  la  tradition  qui  veut 
que  le  contre-ordre  soit  arrivé  une  demi-heure  avant  l'exécution,  puisque  la  scène 
se  passe  le  mardi  et  que  la  condamnation  ne  doit  être  prononcée  que  le  vendredi. 
Il  paraîtra  de  plus  très  singulier  que  la  défense  de  l'exécution  précède,  et  ne  suive 
pas,  le  jugement  de  la  commission.  L'histoire,  pour  avoir  quelque  apparence  de 
vraisemblance,  devrait  au  moins  s'entendre  de  l'ordre  inverse.  Enfin,  la  scène 
rapportée  par  M.  de  la  Fruglaye  ne  put  avoir  lieu  que  le  mardi  il  février  1766, 
puisque  le  mardi  28  janvier  les  interrogatoires  commençaient  à  peine,  et  que  le 
mardi  4  février  M.  de  Galonné  n'était  pas  à  Saint-Malo  :  or,  à  cette  date,  il  ne 
s'agissait  plus  de  confier  à  la  commission  une  aussi  sinistre  besogne,  mais,  au  con- 
traire, de  mettre  fin  à  son  existence,  La  réintégration  dans  le  Parlement  de 
11  anciens  magistrats  est  du  12  février,  et  les  lettres-patentes  pour  le  rappel  de  la 
commission  et  le  renvoi  du  procès  au  Parlement  furent  décidées  le  11  février, 
bien  que,  afin  de  donner  le  temps  à  la  commission  de  terminer  l'instruction,  elles 
n'aient  été  datées  que  du  14  (Saint -Florentin  à  Galonné,  11  fév.  1706,  0.  412).  Le 
fait  des  deux  courriers  successivement  rencontrés  par  M.  de  la  Fruglaye  est  fort 
vraisemblable,  mais  non  pas  avec  la  terrible  signification  qu'il  lui  parut  bon  d'y 
attacher. 


384  I,A    BUKTAGNK    ET    LK    1)1  C    D'AKiLILLOiN 

des  entreliens  que  Galonné  a  dû  avoir  avec  les  ministres  ou 
avec  le  duc  d'Aiguillon  dans  les  journées  des  G  et  7  février. 
L'aflaire  du  sieur  de  Revues  a  dû  être  agitée  à  Versailles  ('), 
et  l'arrestation  de  ce  personnage  décidée  dans  les  concilia- 
bules secrets  de  Galonné  avec  les  ministres,  puisqu'elle  eut 
lieu  précisément  à  ce  moment  et  que  l'arrivée  au  château  de 
ce  nouveau  prisonnier  coïncida  avec  le  retour  de  Galonné  (-). 
De  plus,  la  reconstitution  du  Parlement  et  la  manière  de  lui 
transférer  le  procès  soulevaient  de  nombreuses  questions  qui 
furent  l'objet  des  entretiens  de  Galonné  avec  les  ministres 
comme  avec  d'Aiguillon  pendant  son  passage  à  Rennes.  Il 
rapporta  avec  lui  la  réponse  de  Saint-Florentin  au  Parlement 
de  Bretagne  (lettre  du  4  février),  et  dut  discuter  avec  d'Ai- 
guillon s'il  valait  mieux  remettre  cette  réponse  immédiate- 
ment ou  attendre  encore  quelques  jours  (^),  convenir  des  me- 
sures à  prendre  pour  faire  rentrer  les  magistrats  qu'il  s'agis- 
sait de  réintégrer  dans  le  Parlement,  et  concerter  le  choix 
d'un  procureur  général  et  d'un  rapporteur.  Loin  de  chercher 

(')  Cet  incident  est  certainement  le  plus  obscur  de  ceux  qui  se  rattaciient  au  pro- 
cès de  La  Chalotais.  De  Reynes  «  pauvre  oITicier  de  chez  le  roi  »  (il  avait  la  charge 
de  lavandier  du  gobelet  du  roi)élait  l'auteur  de  ces  deux  lettres  mystérieuses,  adres- 
sées à  M.delaChalolais,qui  ont  figuré  au  procès  et  dont  des  passages  ont  été  cités 
plus  haut.  Les  réponses  de  l'inculpé  sur  cet  article  ont  été  pleines  de  réticences, 
et  ses  juges  semblent  avoir  pris  assez  aisément  leur  parti  de  ne  pas  faire  sur  ce 
point  la  lumière  complète.  Quelles  étaient  les  intrigues  mystérieuses  que  La  Cha- 
lotais et  de  Reynes  nouèrent  ensemble  à  Versailles  ?  Il  est  difficile  de  le  dire. 
L'hypothèse  de  SouIavie,dans  ses  mémoires  du  ministère  du  duc  d'Aiguillon,  qu'il 
s'agissait  de  procurer  au  roi  une  nouvelle  maîtresse  (M""»  d'Esparbès)  ne  manque 
pas  de  vraisemblance.  En  ce  cas,  il  était  de  l'intérêt  de  Ghoiseul,  qui  ne  voulait  à 
aucun  prix  d'une  nouvelle  liaison  pour  le  roi,  qu'on  fît  un  certain  bruit  autour  de 
cet  incident,  pour  qu'il  fût  averti  du  danger  et  prît  des  mesures  pour  parer  le 
coup.  Calonne  aurait  donc  rendu  service  à  Ghoiseul  en  faisant  arrêter  de  Reynes. 
11  est  certain  que  Calonne  a  conduit  la  procédure  de  manière  à  ménager  Ghoiseul. 
ya  nomination,  ri  peu  de  temps  de  là,  à  rinteiidance  de  Metz,  intendance  qui  dé- 
pendait du  ministère  de  la  guerre,  est  une  preuve  que  Ghoiseul  ne  fut  pas  mécon- 
tent de  lui.  Ue  Reynes  était  un  faiseur  de  projets,  dont  la  tête  était  ou  devint  assez 
mal  équilibrée,  à  en  juger  par  la  lettre  qu'il  adressa  à  d'Aiguillon  le  !«>■  déc,  1783 
(H.  635). 

(-)  11  fut  amené  au  château  de  Saint-Malo  le  samedi  8  février,  à  onze  heures  et 
demie  du  soir  ;  M.  de  Calonne  arriva  dans  celte  ville  le  9  au  matin.  L'arrivée  en 
pleine  nuit  de  la  chaise  de  poste  qui  renfermait  un  personnage  inconnu  fit  quel- 
que sensation  dans  la  ville  ;  peut-être  est-ce  là  l'origine  du  bruit  que  d'.\iguillon 
lui-même  serait  venu  à  Saint-Malo  conférer  avec  les  juges  de  M.  de  la  Chalotais, 
dans  le  plus  grand  secret,  une  nuit  d'un  samedi  au  dimanche. 

(*)  Instruclions  données  à  M.  de  Galonné  {annotées  de  la  main  de  Laverdy;, 
H.  438.  Elle  fut  remise  au  Parlement  dès  le  8  février. 


RAPPEL    DE    LA    COMMISSION  385 

à  retarder  le  moment  du  renvoi  de  l'affaire  au  Parlement,  ils 
furent  d'accord  pour  le  hâter  le  plus  possible  :  dès  le  12  fé- 
vrier furent  expédiées  les  lettres-patentes  qui  réintégraient 
11  des  magistrats  démis,  MM.  de  Grimaudet  de  Gazon,  Le 
Loup  de  la  Biliais,  Ferron-Duchêne,  du  Boispéan,  Eveillard 
de  Livois,  Picot  de  Peccadeuc,  Jouneaux  du  Breilhoussoux, 
Foucher  de  Careil  fils,  de  Gornulier  fils,  Bonin  de  la  Ville- 
bouquay  fils,  de  Boisbaudry.  Cette  liste,  qui  devait  se  grossir 
le  14  mars  de  quatre  nouveaux  rentrants,  MM.  de  Boisrou- 
vray,  de  Keroullas,  de  la  Prégenterie,  de  la  Bertière,  témoi- 
gne d'une  hâte  très  grande  et  peut-être  excessive  de  complé- 
ter le  Parlement.  Quelques-uns  de  ceux  qui  y  figurent  avaient 
été  exilés  à  vingt  lieues  de  Bennes,  et  par  conséquent  consi- 
dérés comme  de  dangereux  esprits.  De  fait,  on  rouvrait  le 
Parlement  à  des  gens  qu'on  eut  plus  tard  à  regretter  amère- 
ment d'y  avoir  réadmis  ('),  et  le  duc  d'Aiguillon  commit  en 
cette  circonstance  une  faute  grave  (^),  mais  qui  prouve  elle- 
même  à  quel  point  il  tenait,  ainsi  que  le  gouvernement,  à  avoir 
pour  le  procès  des  cinq  magistrats  un  tribunal  régulier  (^). 
On  désirait  seulement  que  l'instruction  du  procès  fût  achevée 
lorsqu'il  serait  rendu  au  Parlement,  et  de  là  vint  l'activité 
extrême  que  déploya  la  commission  pendant  les  derniers 
jours  qui  lui  restaient  à  vivre.  Elle  procéda  sans  délais  aux 
récolements  et  aux  confrontations;  elle  adjoignit  Chaillon  de 
Joriville  à  Le  Noir,  pour  l'assister  dans  cette  besogne  :  sur 
un  nouveau  réquisitoire  de  Galonné,  du  14  février,  elle  dé- 
créta de  Beynes  et  de  Kersalaiin  de  prise  de  corps,  les  sieurs 
du  Poulpry,  de  la  Bellangerais  et  de  Bégasson  d'ajournement 

(')  Cf.  cil.  XIV,  XV.  Des  hommes  comme  .louneaux  du  Breilhoussoux,  du  Bois- 
péan, peuvent  être  considérés^comme  ayant  été  les  causes  principales  de  l'échec 
définitif  du  Parlement  reconstitué  par  d'Aiguillon. 

(-)  M.  de  Robien  l'a  Lien  vu,  et  il  s'étonnait  de  celte  trop  grande  facilité  :  «lime 
semble,  écrit-il  le  12  février,  que  celte  besogne  avait  été  bien  commencée,  mais 
on  s'écarte  insensiblement  des  principes  qu'on  avait  pris,  et  on  aura  lieu  de  s'en 
repentir.  Je  vois  qu'on  rappelle  tous  ceux  qui  demandent  à  rentrer...  Comptez 
qu'avant  peu  il  y  aura  dans  le  Parlement  une  division  de  tous  les  diables...  » 

(3)  Un  des  témoins  du  procès  de  1770,  l'avocat  Hindré,  déclare  tenir  de  diffé- 
renls  parliculiers  que  le  duc  d'Aiguillon  avait  fait  tous  ses  efforts  pour  empêcher 
le  départ  pour  Saint-Malo  du  courrier  porteur  des  ordres  qui  rappelaient  la  com- 
mission, et  que,  n'ayant  pu  y  réussir,  il  avait,  dans  un  accès  de  fiu'eur,  brisé  des 
porcelaines  de  grand  prix  à  Ibùtel  de  Blossac.  Linguet  a  fait  bonne  justice  de 
cette  déposition  calomnieuse.  Il  était  difficile,  comme  on  le  voit, de  se  moquer  plus 
audacieusement  de  la  vérité. 

bWiOUlLI.ON.  25 


386  LA    BUKTAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

personnel,  et  ordonna  l'audition  de  plusieurs  nouveaux  té- 
moins. Elle  vaquait  encore  à  ces  différentes  occupations,  lors- 
qu'elle reçut,  le  17  février,  les  lettres  patentes  du  14,  qui 
mettaient  fin  à  ses  pouvoirs  et  la  rappelaient  à  Versailles.  Elle 
les  enregistra  sur-le-champ  et  légua  ainsi  au  Parlement  des 
procédures  ù  peu  près,  mais  non  pas  entièrement  terminées. 
Celui-ci  enregistra  le  même  jour  les  lettres  patentes  qui  réin- 
tégraient dans  son  sein  les  onze  nouveaux  venus,  et  d'autres 
lettres  patentes  qui  le  chargeaient  «  de  parachever  et  de  par- 
faire ladite  instruction  criminelle,  circonstances  et  dépen- 
dances jusqu'à  jugement  définitif,  inclusivement  ».  A  ces  der- 
nières, il  ajouta  toutefois  cette  restriction  significative  «  sans 
néanmoins  nuire,  préjudicier  ni  déroger  aux  droits  de  la  cour, 
tribunal  naturel  et  ordinaire  de  ses  membres,  ni  aussi  aux 
droits  et  moyens  des  parties  »,  ce  qui  équivalait  en  fait  à 
l'annulation  des  procédures  de  Saint-Malo,  dont  le  Parle- 
ment ne  se  résigna  jamais  à  reconnaître  la  validité,  si  bien 
que  toute  la  besogne  faite  par  la  commission  resta,  au  point 
de  vue  judiciaire,  sans  conséquence  pratique,  au  grand  dépit 
de  Saint-Florentin  :  et  la  première  action  de  ce  tribunal,  si 
faussement  représenté  comme  l'instrument  servile  de  toutes 
les  volontés  du  commandant  et  du  ministre,  fut  donc  d'infli- 
ger à  ce  dernier  un  échec  tout  particulièrement  sensible  ('). 

Il  était  temps  que  le  gouvernement  se  débarrassât  de  cette 
commission  devenue  plus  gênante  pour  lui  que  dangereuse 
pour  les  accusés,  car  cette  explosion  parlementaire  qu'on  avait 
tant  redoutée  et  dont  la  peur  avait,  plus  que  tout  le  reste, 
contribué  h  décider  les  ministres  à  reconstituer  un  Parlement 
de  Bretagne,  se  produisait  en  ce  moment  même,  et  avec  la 
dernière  vivacité.  Dès  le  3 février,  le  Parlement  de  Paris  adres- 
sait des  représentations  au  roi  sur  la  commission  de  Saint- 
Malo;  dans  les  séances  des  10  et  11  février,  les  propos  les  plus 
violents  y  furent  tenus  contre  d'Aiguillon,  contre  la  commis- 
sion «  ce  tribunal  du  genre  de  ceux  que  tant  de  traits  de 


(•)  «  Le  seul  point,  écrivait  Saint-Florentin  à  Galonné,  11  fév.  1766  (O.  462)  est 
de  bien  se  mettre  en  garde  contre  la  résolution  inspirée  par  toutes  les  lettres  de 
Paris  de  déclarer  nulle  la  procédure  faite  en  la  commission...  C'est  le  salut  de 
l'a/J'aire,  et  c'est  à  quoi  on  ne  saurait  apporter  trop  de  précautions.  Quelques  diffi- 
cultés qu'il  y  ait  à  appréhender,  nous  espérons  que  d'Aiguillon  saura  les  vaincre 
par  la  force  de  ses  raisons  ». 


LES    PARLEMENTS    ET    LE    BAILLIAGE    d'a1GL'1LL0x\  387 

l'histoire  ont  voués  à  l'indignation  publique  »  ('),  contre  ses 
membres  «  uniquement  mandataires  d'un  pouvoir  arbitraire, 
qui  osent  porter  leurs  regards,  étendre  leur  fausse  juridiction 
jusque  sur  les  magistrats  dépositaires  et  vengeurs  de  l'auto- 
rité légale  des  souverains  contre  les  entreprises  des  infracteurs 
des  lois  ».  Un  arrêt  du  11   février  contint  une  protestation 
solennelle  contre  tous  les  actes  de  ce  tribunal  irrégulier  et 
contre  tout  ce  qui  pouvait  s'ensuivre  :  le  13,  la  cour  fit  porter 
au  roi  de  vigoureuses   remontrances.  Elle  accentua  encore 
son  langage  lorsqu'elle  eut  connaissance  des  derniers  actes 
de  la  commission,  et  même  lorsque  celle-ci  eut  été  rappelée. 
«  La  vivacité  avec  laquelle  les  commissaires  se  sont  empressés 
»  dans  les  derniers  moments  de  leur  existence  de  multiplier  les 
»  actes   illégitimes  dont  leur  dissolution  prochaine  semblait 
»  devoir  démontrer  l'inutilité...  doit  être  attribuée  moins  à  ces 
»  commissaires...  qu'aux  ennemis  secrets  de  la  magistrature. 
»  Cette  activité  si  déplacée  de  la   part  de  commissaires  qui 
»  n'agissent  que  par  impressions  étrangères  donne  au  Parle- 
»  ment  de  justes  inquiétudes  sur  l'effet  et  les  suites  qu'on  vou- 
»  drait  donner  à  des  procédures  commencées  et  continuées  par 
»  des  juges  dont  les  ordonnances  du  royaume  désavouent  le 
»  caractère  »  (*).  Il  y  eut  des  voix  pour  décréter  Galonné  et  Le 
Noir,  et  Saint-Florentin  crut  prudent  de  leur  envoyer  k  tous 
deux  des  lettres  du  roi  pour  leur  servir  de  sauvegarde  contre 
les  huissiers  dans  le  cas  où  le  Parlement  voudrait  se  saisir  de 
leur  personne  (').  Le  bailliage  d'Aiginllonnéiaii  pas  d'ailleurs 
traité  avec  plus  de  ménagement.  Lui  contestant  le  droit  à 
l'existence  et  soutenant  que  les  démissions  devaient  être  nulles 
et  non  avenues,  le  Parlement  de  Paris  mettait  nettement  le 
roi  en  demeure   de  rétablir  l'universalité  des  magistrats  de 
Rennes  et  de  confier  à  ce  tribunal  de  complices  le  jugement 
de  ceux  dont  ils  avaient  suivi  l'impulsion  :  «  La  poursuite  cri- 
»  minelle  projetée  contre  lesprisonniers  d'Etat,  disait-ildansses 
))  remontrances  du  13  février,  ne  serait  pas  plus  légitimement 
»  déférée  au  petit  nombre  d'officiers  qui  ont  repris  à  Rennes 
«leur  service  ordinaire,ni  même  ù  un  nombre  plus  considérable, 
»  tant  que  ce  tribunal  ne  serait  formé  que  de  personnes  choisies 

(')  Arrêté  du  11  février. 

(^)  Hemonlrances  du  20  février. 

(3)  Lettre  de  Saint-Florentin,  26  février,  0.  462. 


388  LA    IinKTAG.NK    ET    LE    DUC    d'aIGUILLO.N 

»  entre  les  magistrats  dont  l'universalité  compose  le  Parlement. 
»  Le  droit  du  magistrat  n'est  pas  d'être  jugé  par  un  petit  nom- 
»  bre  d'entre  ses  confrères  :  il  doit  l'être  par  le  corps  entier; 
»  le  choix  déjuges  rapprochés  et  réunis  pour  une  aflaire  aussi 
»  critique  ne  pourrait  que  répandre  sur  le  jugement  qui  en 
»  émanerait  et  jusque  sur  l'instruction,  des  soupçons,  des  mé- 
»  fiances  incompatibles  avec  la  dignité  des  actes  de  la  justice 
»  et  porter  même  sur  toute  la  procédure  un  caractère  d'illégi- 
»  timité.  »  Il  fallait  donc  les  rappeler  tous  et  alors  il  importait 
que  les  inculpations  publiées  contre  ces  magistrats  fussent 
rigoureusement  examinées  et  subissent  toutes  les  épreuves  de 
la  plus  sévère  instruction  «  mais  devant  des  juges  légitimes 
»  dont  l'exactitude,  le  zèle  pour  votre  service,  l'intégrité,  le 
»  caractère,  portent  dans  toute  la  nation  une  impression  decon- 
»  fiance  et  de  respect  pour  leur  décision  »  (').  Le  Parlement  de 
Rouen  était  encore  beaucoup  plus  vif  dans  ses  termes  :  «  Ce 
»  fantôme  de  Parlement  qui  est  à  Rennes  est  dû  à  l'intrigue,  k 
»  la  séduction,  ou  aux  menaces  et  peut-être  à  tous  ces  moyens 
»  ensemble...  La  nation  ne  peut  donner  sa  confiance  à  des 
))  hommes  élevés  sur  les  ruines  des  juges  primitifs  ;  leur  asso- 
»  dation  ne  doit  être  considérée  que  comme  une  commission 
»  d'une  nouvelle  espèce...  Ce  serait  le  comble  de  l'injustice  si 
»  les  officiers  du  Parlement  de  Rennes  se  portaient  non  seule- 
»  ment  à  juger  leurs  confrères,  mais  encore  à  adopter  i'instruc- 
»  tion  informe  faite  parles  commissaires  ».  Ces  remontrances 
répandues  à  profusion  en  Rretagne  par  les  soins  des  amis  des 
détenus  et  notamment  de  Loisel,  secrétaire  de  iVl'""  de  Cara- 
deuc,  glaçaient  d'effroi  bien  des  magistrats  qui,  sans  cela, 
eussent  été  disposés  à  rentrer,  empêchaient  le  complément 
du  Parlement  et  paralysaient  l'activité  des  rentrés,  dont  beau- 
coup commençaient  déjà  à  regretter  de  s'être  ainsi  exposés 
au  courroux  de  toute  la  grande  famille  parlementaire  et  se 
préparaient  insensiblement  à  séparer  leur  fortune  du  parti 
(jui  n'avait  jamais  jusque-là  éprouvé  que  des  défaites  pour 

(')  No  pouvant  pas  laisser  passer  sans  mot  dire  une  pièce  où  il  était  si  vigoureu- 
sement pris  à  p.artic  et  n'osant  pas  s'attaquer  en  face  au  Parlement  de  Paris,  le 
Parlement  de  Rennes  prit  le  biais  de  supposer  que  cet  écrit  était  faussement  attribué 
au  l'arlement  de  la  capitale  et  de  le  supprimer  comme  tel  par  arrêt  du  28  février, 
sur  un  réquisitoire  de  l'avocat  général,  Le  Prestre  de  C.bàteaugiron,  qui  déclara  ne 
pouvoir  reconnaître  les  sentiments  du  Parlement  de  Paris  dans  ces  expressions 
«  indécentes  ». 


SÉANCE    DE    L\    FLAGI'LLATIO.N    (3    .MARS    1766)  389 

rentrer  en  grâce  auprès  de  celui  qui  était  accoutumé  à  triom- 
pher. En  renonçant  à  la  commission,  le  gouvernement  put 
s'apercevoir  qu'il  n'était  nullement  sorti  d'embarras  ;  sa  guerre 
avec  les  cours  du  royaume  était  plus  vive  que  jamais  et  il 
avait  par  surcroit  l'humiliation  de  ne  pas  pouvoir  faire  juger 
les  magistrats  qu'il  avait,  à  la  face  du  pays,  déclarés  coupa- 
bles des  actes  les  plus  criminels.  C'est  ce  que  d'Aiguillon, 
témoin  des  hésitations  et  des  craintes  des  rentrés,  de  l'impres- 
sion que  faisaient  sur  eux  les  remontrances  parlementaires, 
et  des  assauts  réitérés  que  leur  livraient  les  parents  et  amis 
des  détenus,  s'efforçait  de  faire  comprendre,  prévoyant  dès  le 
premier  jour,  avec  une  rare  sûreté  de  coup  d'oeil,  la  marche 
hésitante  et  finalement  le  résultat  négatif  de  ce  singulier  pro- 
cès. «  Chacun,  écrivait-il  dès  le  17  février,  cherche  des  motifs 
»  de  récusation  et  je  vois  qu'on  craint  beaucoup  d'être  leur  juge, 
»  depuis  qu'on  connaît  la  protection  que  le  Parlement  de  Paris 
»  leur  accorde;  on  ne  veut  ni  se  faire  de  querelle  avec  lui  ni  se 
))  déshonorer  en  déclarant  innocents  des  gens  qu'on  sait  bien 
»  qu'on  trouvera  coupables  et  que  le  public  regarde  déjà  comme 
»tels.  Je  prévois  qu'on  fera  naître  journellement  des  incidents 
»  pour  retarder  le  commencement  de  cette  procédure,  dans 
»  l'espérance  que  le  roi  ennuyé  de  tous  ces  délais  la  renverra 
»  h  un  autre  Parlement  ou  fera  grâce  aux  accusés  en  obligeant 
»  les  procureurs  généraux  à  se  démettre  de  leurs  charges  ». 
La  seule  manière  de  décider  le  Parlement  de  Rennes  à  faire 
son  devoir  était  donc  d'imposer  un  silence  absolu  à  celui  de 
la  capitale.  Tant  que  cette  cour  resterait  menaçante,  il  n'y  avait 
à  espérer  ni  tranquillité  dans  le  royaume  ni  pacification  des 
esprits  en  Bretagne,  ni  possibilité,  pour  le  gouvernement,  de 
sortir  avec  honneur  du  procès  qu'il  avait  engagé  avec  impru- 
dence et  qu'il  s'était  mis  dans  la  nécessité  morale  de  terminer 
par  une  condamnation. 

Louis  XV  en  était  plus  convaincu  que  personne,  et  comme, 
malgré  son  apathie  et  son  irrésolution  ordinaires,  il  était  ca- 
pable dans  les  cas  extrêmes  de  résolutions  vigoureuses,  il  se 
décida  à  recourir  aux  grands  moyens  pour  raffermir  sa  cou- 
ronne ébranlée.  Il  fit  rendre  le  2  mars  un  arrêt  du  conseil 
cassant  l'arrêté  du  Parlement  de  Paris  du  11  février  «  Sa 
»  Majesté  n'ayant  pu  voir  sans  le  plus  grand  mécontentement 
»  que  les  officiers  de  son  Parlement  se  soient  oubliés  jusqu'au 


390  LA.    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

»  point  (le  se  croire  en  droit,  non  seulement  de  protester  dans 
»  les  termes  les  plus  indécents  contre  l'exécution  de  ses  volon- 
»  tés,  mais  encore  de  se  réserver  de  délibérer  relativement  à 
»  une  procédure  qui  leur  est  étrangère...  et  de  contester  à  Sa 
»  Majesté,  source  unique  de  toute  justice,  le  pouvoir  de  commu- 
»  niquer,  suivant  que  l'exige  le  bien  de  son  Etat,  une  portion 
»  plus  ou  moins  grande  de  son  autorité  ».  l^uis  le  lundi  3  mars 
il  vint  lui-même  inopinément  à  Paris  flageller  d'importance 
—  le  mot  est  resté  consacré  pour  désigner  cette  séance  célè- 
bre —  son  Parlement,  et  opposer  aux  prétentions  politiques 
de   la  magistrature   une    théorie  en  règle    et   remarquable- 
ment  exprimée   du    plus    pur    absolutisme    monarchique  : 
«  Ce  qui  s'est  passé  dans  mes  parlements  de  Pau  et  de  Ren- 
»  nés,  dit  le  roi,  ne  regarde  pas  mes  autres  Parlements  :  j'en 
»  ai  usé  à  l'égard  de  ces  deux  cours  comme  il  importait  à  mon 
»  autorité  et  je  n'en  dois  compte  à  personne...  En  ma  personne 
»  seule  réside  la  puissance  souveraine,  dont  le  caractère  pro- 
»  pre  est  l'esprit  de  conseil,  de  justice  et  de  raison  :  de  moi 
»  seul  mes  cours  tiennent  leur  existence  et  leur  autorité...  à 
))  moi  seul  appartient  le  pouvoir  législatif  sans  dépendance  et 
»  sans  partage...  l'ordre  public  tout  entier  émane  de  moi,  et  les 
»  droits  et  les  intérêts  de  la  nation,  dont  on  ose  faire  un  corps 
w  séparé  du  monarque,  sont  nécessairement  unis  avec  les  miens 
»  et  ne  reposent  qu'en  mes  mains...  Les  remontrances  de  mes 
»  cours  seront  toujours  reçues  favorablement  quand  elles  ne 
»  respireront  que  cette   modération  qui  fait  le  caractère  du 
»  magistrat  et  de  la  vérité  (et  ne  seront  pas)...  des  espèces  de 
»  libelles  où  la  soumission  à  ma  volonté  est  représentée  comme 
»  un  crime,  où  l'on  suppose  que  toute  la  nation  gémit  de  voir 
»  ses  droits  prêts  à  périr  sous  la  force  d'un  pouvoir  terrible,  où 
»  l'on  annonce  que  les  liens  de  l'obéissance  sont  prêts  à  se  re- 
»  lâcher...  Mais  si  après  que  j'ai  examiné  ces  remontrances  et 
«  qu'en  connaissance  de  cause  j'ai  persisté  dans  mes  volontés, 
»  mes  cours  entreprenaient  d'anéantir  par  leur  seul  effort  des 
»  lois  enregistrées    solennellement,  le   spectacle  scandaleux 
»  d'une   contradiction  rivale  de  ma  puissance  souveraine  me 
»  réduirait  à  la  triste  nécessité  d'employer  tout  le  pouvoir  que 
»  j'ai  reçu  de   Dieu  pour  préserver  mes  peuples  des  suites 
»  funestes  de  ces  entreprises...  «  Le  lendemain,  ce  fut  le  tour 
du  Parlement  de  Rouen  de  recevoir  la  même  correction.  La 


SÉAiNCE    DE    LA    FLAGELLATION  391 

grande  députalioii  de  cette  cour  ayant  été  mandée  pour  en- 
tendre la  réponse  royale  à  ses  remontrances  du  24  février,  le 
roi  lui  dit  :  «  J'ai  lu  vos  remontrances  :  ne  m'en  adressez 
«jamais  de  semblables  :  mes  peuples  sont  soumis  et  tran- 
»  quilles;  l'agitation  (jue  vous  supposez  n'existe  que  parmi 
))  vous  :  le  serment  que  j'ai  fait,  non  pas  à  la  nation  comme 
»  vous  osez  le  dire,  mais  à  Dieu  seul,  m'oblige  surtout  à  faire 
»  rentrer  dans  le  devoir  ceux  qui  s'en  écartent  et  qui  veulent 
»  établir  des  principes  contraires  h  la  constitution  de  mon 
»  Etat».  Puis  il  lui  fit  communiquer  sa  déclaration  de  la  veille 
au  Parlement  de  Paris,  et  l'averlit  qu'elle  lui  servirait  de  règle 
et  qu'il  punirait  tous  ceux  qui  ne  s'y  conformeraient  point. 

L'etTet  de  ce  langage  énergique  fut  très  grand.  La  magis- 
trature, intimidée,  se  tut  ('),  ou  balbutia  quelques  protesta- 
tions embarrassées  où  elle  s'efforçait  péniblement  de  concilier 
le  pouvoir  législatif  absolu  du  souverain,  qu'elle  n'osait  nier, 
avec  la  nécessité  de  la  libre  vérification  de  ses  cours  pour 
donnera  la  loi  son  caractère  définitif  et  la  rendre  exécutoire(^). 
L'opinion  publique  accueillit  avec  faveur  ce  déploiement 
inaccoutumé  de  vigueur  (').  Les  applaudissements  significatifs 
qu'il  reçut  prouvèrent  qu'il  suffisait  encore  de  parler  ferme 
pour  réveiller  dans  les  cœurs  la  foi  monarchique  et  faire  ren- 
trer dans  le  néant  une  opposition  dont  la  force  ne  provenait 
que  des  défaillances  du  pouvoir,  et  l'impression  dominante 
dans  le  public  fut  la  satisfaction  de  voir  l'insupportable  orgueil 
des  Parlements  aussi  durement  humilié  (*). 


(')  «  Je  ne  puis  m'empôcher,  écrivait  Miromesnil  à  Laverdy  (17  mars,  Bibl. 
Rouen,  ms.  816),  de  rougir  de  honte  pour  des  magistrats  qui  ne  savent  pas  mettre 
de  milieu  entre  l'excès  de  la  hardiesse  et  la  faiblesse  du  découragement,  qui  se 
permettent  des  expressions  indécentes  lorsqu'ils  croient  être  les  plus  forts,  et  qui 
perdent  toute  espèce  de  courage  lorsque  le  roi  les  menace  de  les  punir  ». 

(')  Représentations  du  Parlement  de  Paris  des  9  et  19  mars. 

(')  Cf.  les  lettres  de  d'Argens  (dont  on  ne  fera  pas  sans  doute  un  suppôt  des 
jésuites)  à  Frédéric  II,  écrites  vers  cette  époque  :  «  Jamais  les  Parlements  sous 
Louis  XIV  n'ont  été  si  humiliés  :  tous  les  gens  de  bon  sens  en  sont  charmés  :  ces 
prétendus  défenseurs  des  peuples  devenaient  insupportables  au  peuple  par  leur 
fierté...  La  clémence  dont  on  avait  usé  depuis  dix  ans  envers  toutes  les  insultes 
que  des  bourgeois  revêtus  d'une  charge  qu'ils  avaient  achetée  faisaient  journelle- 
ment à  Sa  Majesté  et  à  l'autorité  royale  les  avait  enhardis  à  ne  plus  garder  au- 
cune bienséance...  Ces  robins  se  croyaient  gens  d'importance  :  ils  viennent  d'ap- 
prendre à  leurs  dépens  que  pour  les  anéantir  le  Roi  n'a  eu  besoin  d'autre  moyen 
que  de  le  vouloir  »  (OEuvres  de  Frédéric  II,  t.  XX,  p.  404,  407). 

(*)  M.  de  Garville  écrivait  à  M.  de  Coniac  :  «  Je  crois  avec  Je  public  et  surtout 


392  LA  uiŒTAciM':  i:t  lk  Dic  d'aiglillon 

Mais  si  Louis  XV  savait  parfois  tenir  un  vigoureux  langage, 
il  était  incapable  de  la  continuité  d'effort  et  de  la  politique 
suivie  qui  eussent  été  nécessaires  pour  regagner  le  terrain 
perdu,  et  on  ne  l'ignorait  pas.  Aussi  cette  solennelle  déclara- 
tion de  principes  ne  suffit-elle  pas  pour  rendre  aux  magistrats 
de  Rennes  le  courage  qui  leur  manquait.  La  peur  d'être  en 
butte  au  courroux  de  toute  la  coterie  parlementaire  dans  le 
royaume,  peut-être  de  se  retrouver  quelque  jour  collègues 
des  accusés  triompbalement  remontés  sur  leurs  sièges;  d'au- 
tre part,  des  scrupules  sur  la  légalité  des  procédures  de  Saint- 
Malo  et  une  répugnance  extrême  à  tenir  compte  des  actes 
d'une  commission  qu'ils  ne  voulaient  pas  reconnaître,  tout  se 
réunissait  pour  les  détourner  de  s'occuper  de  l'affaire  des 
prisonniers.  Le  jour  où  ce  procès  fut  déféré  au  Parlement,  il 
entra,  plus  encore  que  d'Aiguillon  ne  l'avait  prévu,  dans  une 
longue  période  de  statu  quo.  Ils  expédiaient  d'ailleurs  assez 
rondement  les  affaires  courantes,  du  moins  celles  qui  n'exi- 
geaient pas  le  ministère  des  avocats,  encore  en  grève,  et  qui 
ne  se  décidèrent  à  reprendre  leur  service  que  le  8  avril,  sur 
la  menace  d'être  astreints  au  service  de  la  patrouille  et  au 
tirage  au  sort  pour  la  milice  s'ils  ne  remplissaient  pas  leurs 
fonctions  (')  ;  malgré  leur  petit  nombre,  ou  plutôt  ù  cause  de 


avec  les  bons  esprits  que  tout  est  rentré  dans  le  devoir,  que  les  clameurs  sont 
entièrement  étouffées,  et  que,  de  longtemps,  personne  ne  sortira  de  sa  place 
parce  que  le  maître  a  bien  sérieusement  repris  la  sienne...  Il  n'est  pas  un  ordre 
dans  l'Etat,  pas  une  classe  de  citoyens  qui  n'admire  avec  transport  le  caractère  de 
majesté  qui  se  manifeste  dans  les  discours  et  dans  la  conduite  de  notre  maître.  On 
en  parle  librement  dans  toutes  les  assemblées,  au  spectacle,  partout.  Gomme  les 
sujets,  et  principalement  les  Parisiens,  prennent  facilement  l'impulsion  que  leur 
donne  la  puissance  supérieure,  ils  sentent  maintenant  avec  joie  les  effets  d'une  juste 
autorité  en  la  voyant  parfaitement  assurée  dans  la  main  qui  doit  la  conserver. 
L'incertitude  et  la  crainte,  causées  par  une  longue  modération,  sont  bannies  des 
esprits:  les  âmes  les  plus  timides  ont  repris  courage.  Je  n'exagère  rien,  la  réponse 
du  roi  a  réellement  produit  une  révolution...  Depuis  la  grande  époque  du  règne, 
je  ne  crois  pas  trop  dire  en  la  nommant  ainsi,  j'ai  rencontré  quelques-uns  des  aspi- 
rants à  la  puissance  souveraine;  ces  fameux  tuteurs,  qu'ils  sont  devenus  petits! 
Figurez-vous  des  Titans  qui  ne  sont  plus  que  des  Pygmées  »  (Lettres  des  8  et 
12  mars  1766,  dont  je  dois  communication  à  l'obligeance  de  M.  Pelage  de  Coniac). 
(')  En  annonçant  à  la  cour  leur  résolution  de  reprendre  le  service,  leur  bâton- 
nier, Even,  prononça  un  discours  injurieux  pour  le  Parlement,  où  le  rappel  de 
l'universalité  était  représenté  comme  le  vœu'  suprême  de  l'ordre  et  oii  il  affectait 
de  représenter  la  résolution  des  avocats  comme  due  surtout  à  leur  considération 
pour  iC  premier  président.  Celui-ci  avait  commis  la  faute  de  faire  une  démarche 
personnelle  auprès  d'Even  pour  presser  ses  confrères  de  rentrer  au  palais. 


EXTRÊME  LENTEUR  DU  PARLEMENT  393 

leur  petit  nombre  même,  le  service  judiciaire  se  faisait  avec 
plus  de  régularité  et  d'exactitude  que  d'Aiguillon  ne  l'avait 
jamais  vu  faire  depuis  treize  ans  (').  Ils  rendaient  même  quel- 
ques arrêts  contre  les  innombrables  libelles  que  l'excitation 
des  esprits  faisait  naître  chaque  jour  et  qui  donnaient  fort  à 
faire  à  l'éloquence  de  leur  procureur  général  Le  Prestre  ;  plus 
hardis  contre  les  cours  de  province  que  contre  les  juges  de 
la  capitale,  ils  supprimaient  par  arrêt  les  remontrances  de 
Rouen  où  ils  avaient  été  si  rudement  pris  à  partie.  Mais  ils 
n'osaient  sévir  que  contre  les  livres.  Leur  frayeur  extrême 
d'être  obligés  de  trouver  des  coupables  s'ils  entamaient  le 
procès  criminel  les  déterminait  à  user  de  tous  les  moyens 
pour  esquiver  cette  redoutable  besogne.  En  vain  Saint-Flo- 
rentin leur  multipliait  les  lettres  les  plus  rassurantes,  en  vain 
il  leur  affirmait  que  le  roi  était  dans  la  plus  ferme  résolution 
de  maintenir  tout  ce  qui  s'était  fait  en  Bretagne  par  ses  ordres 
et  qu'il  serait  très  mécontent  d'eux  s'ils  ne  concouraient  pas 
avec  zèle  à  l'exécution  de  ses  volontés  :  en  vain  il  faisait  valoir 
auprès  d'eux  le  coup  d'autorité  que  le  roi  venait  de  frapper 
en  retirant  les  pièces  et  procédures  déposées  au  greffe  du 
Parlement  de  Paris  (^)  ;  rien  ne  les  empêchait  de  chercher 
partout  des  prétextes  d'inaction  et  des  motifs  de  récusation. 
Les  non-démis  alléguaient  que  le  fait  même  de  leur  non- 
démission  les  empêchait  de  connaître  d'une  affaire  dont  la 
démission  était  une  des  circonstances  essentielles; les  rentrés 
étaient  ou  parents,  ou  débiteurs,  ou  créanciers,  ou  notoire- 
ment ennemis,  de  quelqu'un  des  magistrats  accusés;  le  pre- 
mier président  et  l'avocat  général  Le  Prestre,  de  longue  date 
ennemis  jurés  de  M.  de  la  Chalotais,  s'étaient  récusés  dès  le 
premier  jour  et  c'était  à  qui  trouverait  des  prétextes  pour 
suivre  leur  exemple.  D'Aiguillon  luttait  inutilement  contre 
ces  résistances  passives,  contre  ces  volontés  toujours  prêtes 
à  se  dérober.  Il  ne  négligeait  rien  pour  recruter  des  adhésions 

(»)  Lettre  du  5  mars,  H.  439. 

(2)  Ce  retrait  et  l'envoi  desdiles  pièces  au  Parlement  de  Rennes  avaient  été  or- 
donnés par  arrêt  du  conseil  du  22  mars.  Le  28,  à  6  heures  du  matin,  Trudon, 
huissier  ordinaire  du  roi,  se  rendit  avec  un  mousquetaire  chez  le  conseiller  Gois- 
lard,  rapporteur,  et  lui  présenta  un  ordre  royal  de  remettre  toutes  les  pièces  dont 
il  était  dépositaire.  Goislard  ne  put  faire  autrement  que  d'obéir,  tout  en  se  réser- 
vant de  protester  devant  le  Parlement.  Les  originaux  des  fameux  billets  anonymes 
étaient  parmi  ces  pièces  et  furent  alors  pour  la  première  fois  renvoyés  en  Bretagne. 


394  LA    liRKTAGMi    ET    LE    DUC    DAIGUILLON 

nouvelles,  sans  aller  toutefois  jusqu'à  faire  entrer  dans  son 
Parlement  des  éléments  étrangers  à  l'ancienne  magistrature, 
car  son  rêve  était  de  reconstituer  la  nouvelle  compagnie  avec 
des  membres  avant  fait  partie  de  l'ancienne  ('),  et  il  se  faisait 
toujours  fort  d'y  parvenir.  Une  fois  le  nombre  de  soixante 
atteint,  il  ne  doutait  pas  que  le  procès  ne  marchât  vite,  la 
certitude  de  la  durée  du  nouvel  ordre  de  choses  établi  par 
ledit  de  novembre  1765  donnant  du  courage  aux  juges  et 
déliant  la  langue  des  témoins.  Mais  en  attendant,  et  malgré 
ses  objurgations  pressantes,  on  s'obstinait  à  rester  sur  place, 
et  lui-même  devait  se  résigner  à  prévoir  qu'il  faudrait  atten- 
dre encore  trois  ou  quatre  mois  (^).  A  vrai  dire,  toute  l'œuvre 
du  Parlement  se  borna  à  greffer  sur  le  procès  des  six  magis- 
trats des  poursuites  contre  Loisel,  contre  M™'  de  Caradeuc 
et  contre  M"^  de  la  Mancelière,  à  cause  de  la  distribution  en 
Bretagne  des  remontrances  de  Paris  et  de  Rouen,  à  pourvoir 
deux  des  siens  proposés  par  d'Aiguillon,  MM.  Gefïroy  de  Vil- 
leblanche  et  Bonin  de  La  Villebouquay  père  (^),  des  fonctions 

(')  Lettre  du  24  avril  au  président  de  Montbourcticr. 

(')  Lettre  de  d'Aiguillon  à  Montbourcher,  24  avril  1766.  D'Aiguillon  a  été  accusé 
d'avoir  pressé  le  Parlement  de  se  liàter  avec  une  brutalité  toute  militaire;  il  aurait 
signifié,  dans  une  visite  à  M.  de  Montbourcher,  que  toutes  ces  lenteurs  l'impatien- 
taient et  qu'il  eût  à  terminer  promplement.  Cette  lettre  du  24  avril  donne  des 
choses  une  idée  fort  diiïérenle.  D'Aiguillon  tenait  à  mettre  les  choses  en  train 
beaucoup  plus  qu'à  faire  expédier  le  procès  en  toute  hâte.  «  .le  vous  avoue  fran- 
chement, disait  le  commandant,  que  je  suis  très  fâché  que  vous  insistiez  sur  la 
nécessité  du  complet  du  Parlement  pour  commencer  la  procédure  criminelle, 
parce  que,  comme  les  ministres  ont  extrêmement  à  cœur  qu'elle  soit  en  train,  ils 
ne  manqueront  pas  de  me  presser  de  compléter  le  Parlement,  ce  que  je  ne  pourrai 
faire  qu'en  prenant  de  nouveaux  sujets,  puisque  les  anciens  résistent  aussi  opinià 
trement  à  toutes  les  invitations  que  je  leur  ai  fait  faire;  et  j'espère  toujours  qu'à 
la  fin  ils  reviendront.  Je  pense  donc  que  vous  feriez  mieux  de  ne  pas  insister  da- 
vantage sur  cette  dilVicullé,  sauf  à  temporiser,  si  vous  le  jugez  convenable,  jus- 
qu'au complément,  ce  qui  sera  très  aisé,  d'autant  que  le  rapporteur  a  annoncé 
qu'il  ne  pouvait  être  prêt  avant  trois  ou  quatre  rnois  ». 

(")  M.  Geffroy  de  Villeblanche  fut  chargé  des  fonctions  de  procureur  général 
par  lettres  patentes  du  18  mars  enregistrées  le  24  mars.  D'Aiguillon  lui  reprochait 
un  peu  de  timidité  et  d'irrésolution,  mais  lui  reconnaissait  aussi  un  grand  attache- 
ment au  service  du  roi,  d'excellentes  intentions  et  savait  d'ailleurs  «  qu'Use  lais- 
serait aisément  conduire  da7is  les  circonstances  oit  il  aurait  besoin  de  l'être  ■•. 

Les  amis  de  M.  de  la  Ghalolais  se  sont  fort  indignés  de  ces  choix,  surtout  de 
celui  de  ^L  de  'Villeblanche,  pour  la  raison  que  ce  conseiller  aurait  été,  par  sa 
belle-sœur,  une  demoiselle  de  Quélen,  proche  parent  de  la  duchesse  d'Aiguillon. 
M.  Carré  (p.  45)  a  démontré  la  fausseté  de  celte  assertion.  M"e  de  Quélen  n'avait 
qu'un  rapport  de  parenté  très  éloigné  avec  M'"''  d'.\iguillon.  De  plus,  en  1765,  la 
duchesse  d'Aiguillon  et  M.  de  Villeblanche  avaient  été  marraine  et  parrain  d'un 


LNACTION    Dl    PARLEMENT  395 

de  procureur  général  du  roi  et  de  rapporteur  dans  le  procès 
criminel,  et  à  juger  les  demandes  en  récusation  multipliées 
par  ses  propres  membres.  Le  22  avril  et  jours  suivants,  les 
récusations  furent  admises  pour  onze  magistrats,  La  BriOe 
d'Amilly,  les  présidents  de  Gucé,  de  Châteaugiron  et  de  Cor- 
nulier,  les  conseillers  de  Grimaudet,  du  Boisbaudry,  Picot 
de  Peccadeuc,  Auvril  de  Trévénégat  (qui,  d'après  les  libelles, 
aurait  été  récusé  malgré  lui),  du  Boispéan,  Foucher  père  et 
Cornulier  fils;  tandis  que  MM.  de  Keroullas,  GefFroy  de  Yille- 
blanche.  Fourché  de  Quéhillac,  Fabroni  de  La  Prégenterie, 
Ferron  Duchêne,  étaient  déboutés  de  leur  demande  (').  En  y 
joignant  les  ifs,  récusés  de  plein  droit,  il  restait  donc  une 
vingtaine  de  magistrats  (')  en  état  de  connaître  de  l'afTaire; 
mais  il  fallait  compter  avec  les  absents,  avec  les  malades, 
avec  ceux  que  leur  grand  âge  et  leurs  infirmités  rendaient 
depuis  longtemps  incapables  de  remplir  leurs  fonctions  et 
qui  ne  figuraient  sur  la  liste  que  pour  l'orner,  comme  MM.  de 
Langle  de  Beaumanoir,  du  Boispéan,  de  Boisrouvray,  de 
Bougon  qui  écrivaient  à  la  cour,  le  8  avril,  pour  déclarer  que 
leur  mauvaise  santé  les  mettait  dans  l'impossibilité  de  se 
rendre  à  Rennes.  Avec  un  aussi  faible  effectif  de  magistrats  et 
des  magistrats  aussi  réfractaires  au  travail,  il  était  presque  im- 
possible d'aller  de  l'avant.  On  se  trouvait  chaque  jour  à  la 
merci  de  la  moindre  circonstance;  deux  ou  trois  rhumes  de 
cerveau  pouvaient  suffire  pour  paralyser  l'activité  du  tribunal 
tout  entier.  Et  tous  les  prétextes  étaient  bons  pour  traîner  les 


neveu  de  ce  dernier.  Ce  ne  sont  pas  des  relations  de  cette  sorte  qui  peuvent  don- 
ner lieu  à  des  suspicions  légitimes. 

(')  M.  de  la  Chalotais,  dans  sa  cédule  évocatoire,  dont  le  but  était  de  démontrer 
l'impossibilité  pour  le  Parlement  de  Rennes  de  le  juger  et  de  réclamer  l'évocation 
de  son  affaire  devant  celui  de  Bordeaux,  alléguait  contre  ceux-là  aussi  divers  mo- 
tifs de  récusation,  comme  parents,  alliés  ou  débiteurs  de  diverses  personnes  arrê- 
tées à  cause  de  l'afTaire  de  Bretagne.  Selon  lui,  il  ne  serait  pour  ainsi  dire  pas 
resté  un  seul  juge  qui  pût  connaître  de  l'affaire. 

[-)  Le  bailliage  d'Aiguillon  comprenait  à  cette  époque  :  1°  les  ifs,  réduits  à  dix 
par  la  mort  de  M.  de  Marnière  de  Guer;  2°  les  dix  magistrats  rentrés  en  janvier; 
3"  onze  autres  rentrés  en  février;  4»  quatre  rentrés  au  mois  de  mars;  5»  plusieurs 
magistrats  qui,  étant  absents  les  20  et  22  mai  1765,  n'avaient  pas  eu  à  prendre  parti 
dans  la  question  des  démissions,  comme  MM.  de  Langle  de  Beaumanoir,  Le  Roi 
de  la  Potherie,  du  Pont  d'Eschuilly,  .\uvril  de  Trévénégat,  Boux  de  Bougon,  de 
la  Brulaire  :  au  total,  42  membres.  En  déduisant  les  21  récusés  et  le  procureur 
général,  il  restait  donc  une  vingtaine  de  juges;  mais  cet  effectif  n'existait  que  sur 
le  papier;  les  maladies  et  les  absences  le  diminuaient  singulièrement. 


39()  L\    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGIILLON 

choses  en  longueur.  Un  jour,  c'est  un  conflit  de  préséance 
entre  les  anciens  conseillers  de  Grand'Cliambre  et  ceux  qui 
siégeaient  aux  requêtes  qui  sert  au  Parlement  de  prétexte 
pour  ne  rien  faire;  un  autre  jour,  c'est  le  premier  président 
lui-même  qui  conseille  d'attendre,  de  voir  venir  les  événe- 
ments et  qui  insinue  qu'une  lettre  qu'il  vient  de  recevoir  de 
Versailles  lui  fait  prévoir  des  changements  prochains  (').  De 
plus,  d'Aiguillon  n'était  plus  là  pour  encourager  les  timides 
et  exciter  les  récalcitrants;  dès  le  21  mars,  il  avait  dû  partir 
pour  une  tournée  sur  les  côtes  de  Bretagne;  atteint  ensuite  à 
Nantes  d'un  mal  à  la  lèvre  qui  fut  assez  sérieux  pour  inspirer 
des  inquiétudes  et  pour  l'obliger  à  venir  à  Paris  consulter 
des  médecins  plus  expérimentés,  il  resta  longtemps  absent 
et  l'on  put  s'en  apercevoir  à  l'inaction  totale  du  Parlement. 
«  Sa  conduite  silencieuse,  écrivait  La  \oue  le  7  mai  (^),  prouve 
bien  qu'il  a  perdu  son  teinturier.  Quel  contre-temps  qu'une 
lèvre  malade!  ».  Et  ce  n'était  pas  seulement  pour  tout  ce  qui 
regardait  le  procès  criminel  que  le  Parlement  montrait  cette 
excessive  timidité;  en  tout  sa  conduite  était  empreinte  de  la 
même  faiblesse;  quelques  troubles  ayant  éclaté  dans  diffé- 
rents points  de  la  province  relativement  aux  blés,  fort  abon- 
dants cependant,  le  Parlement  se  laissa  arracher,  le  o  juin, 
par  les  clameurs  populaires,  un  arrêt  absurde  —  et  dont,  cir- 
constance aggravante,  il  sentait  lui-même  l'absurdité  —  qui 
défendait  de  vendre  et  d'acheter  des  grains  ailleurs  que  dans 
les  marchés,  à  peine  de  50  1.  d'amende.  ^  L'inquiétude  est 
»  grande,  écrivait  d'Amilly  à  d'Aig-uillon  en  guise  d'excuse  (^)  ; 
»  les  magistrats  qui  entendent  le  peuple,  leurs  domestiques, 
))  défèrent  à  leurs  représentations...  Tout  le  monde  donne  son 
»  avis.  Ceux  qui  ne  pensent  pas  pouvoir  défendre  la  sortie  des 
»  grains  sont  regardés  par  le  peuple  comme  gens  qui  l'aban- 
»  donnent...  On  est  bien  embarrassé  ».  Cet  arrêt  malencontreux 
valut  au  Parlement  de  la  part  du  contrôleur  général,  très 
attaché  au  principe  de  la  libre  circulation  des  grains,  une 

(•)  La  lettre  était  de  son  neveu  le  conseiller  d'Etat  d'Aguesseau  de  Fresnes. 
D'Amilly  en  avait  détourné  quelques  expressions  de  leur  véritable  sens  et  il  ne 
fut  pas  difllcile  à  d'Aguesseau  de  se  justifier;  mais  la  conduite  du  premier  prési- 
dent parut  très  suspecte.  Nul  doute  que  ce  magistrat  n'ait  joué  double  jeu  dans 
tous  les  troubles  de  la  province. 

(î)  H.  439. 

(»)  A.  N.,  F'i  265. 


LETTRES    PATENTES    DE    DISJONCTION  397 

semonce  aussi  dure  que  méritée  et  liàta  peut-être  le  retour  à 
Rennes  de  d'Aiguillon,  guéri  enfin  et  chargé  entre  autres 
choses  de  le  faire  rapporter  dans  le  plus  bref  délai. 

En  rentrant  à  Rennes,  le  18  juin,  le  commandant  eut  vite 
fait  de  se  rendre  compte  de  la  situation.  H  était  également 
impossible  d'obtenir  que  le  Parlement  allât  de  l'avant,  tant 
qu'il  n'aurait  pas  été  complété,  et  de  le  compléter  tant  que 
n'aurait  pas  été  franchi  le  pas  dangereux  du  procès  criminel. 
Ceux  des  démis  qui  manifestaient  encore  quelque  disposition 
à  rentrer,  comme  Sérant  et  les  deux  Dupont,  n'entendaient  le 
faire  que  lorsque  le  rôle  aurait  été  définitivement  débarrassé 
de  cette  redoutable  affaire.  K  importait  de  sortir  à  tout  prix 
de  cette  impasse.  Ce  fut  d'Aiguillon  qui,  oubliant  pour  la  cir- 
constance sa  résolution  hautement  proclamée  de  rester  étran- 
ger à  tout  ce  qui  regardait  la  procédure  criminelle  (*),  en  ima- 
gina un  moyen  ;  à  savoir  établir  une  distinction  parmi  les 
dilTérents  chefs  d'accusation  communs  à  tous  les  prévenus, 
de  manière  que  les  récusations  fondées  sur  quelque  mo- 
tif de  parenté  ou  d'inimitié  avec  l'un  d'entre  eux  cessassent 
d'être  valables  quand  il  s'agirait  déjuger  les  autres.  L'affaire 
des  billets  anonymes,  d'ailleurs  la  plus  grave,  se  prêtait  tout 
particulièrement  à  ce  genre  de  disjonction,  un  seul  des  pré- 
venus en  étant  soupçonné.  De  la  sorte  un  groupe  compact 
de  28  à  30  magistrats  non  récusables  devait  se  trouver 
au  sein  du  Parlement,  et  l'on  avait  en  outre  l'avantage  d'es- 
quiver la  question  délicate  de  la  validité  des  procédures 
de  Saint-Malo,  que  le  Parlement  s'obstinait  à  ne  pas  recon- 
naître. M.  de  la  Chalotais,  on  peut  le  remarquer,  avait  par 
lui-même,  quoique  bien  involontairement,  suggéré  cette  idée, 
en  s'élevant  avec  véhémence,  dans  ses  interrogatoires  et 
dans  ses  Mémoires,  contre. le  vague  et  l'indétermination  des 
cinq  ou  six  chefs  d'accusation  accumulés  indistinctement, 
sans  désignation  de  personne,  sans  spécification  de  temps,  de 
lieu,  ni  d'objet,  sur  la  tête  de  cinq  ou  six  personnes.  11  avait 
réclamé,  avant  tout,  que  leur  accusateur  commençât  par  dé- 
terminer ses  griefs  et  par  les  particulariser  contre  chacun  des 
accusés.  Il  allait  être  maintenant  servi  à  souhait,  puisqu'on 

(')  Il  l'exprime  dans  une  lettre  du  2  juillet  (H.  439)  où  il  dit  que  le  roi  a  bien 
voulu  le  dispenser  de  se  mêler  de  la  procédure  criminelle  et  que  ses  instructions 
l'expliquent  positivement. 


398  LA    nUETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

allait  mettre  la  défense  en  face  d'un  fait  précis  et  déterminé, 
et  imputé  à  une  seule  personne.  Dans  un  mémoire  qu'il 
adressa  le  22  juin  à  Saint-Florentin  (*),  d'Aiguillon  déve- 
loppa les  avantages  et  la  nécessité  de  cette  combinaison,  qui 
plut  au  ministre,  et  pour  laquelle  il  obtint  sans  difficulté 
l'adhésion  du  roi.  En  conséquence  furent  rendues  le  5  juil- 
let des  lettres  patentes  (dont  d'Aiguillon  avait  lui-même  ré- 
digé les  dispositions)  disjoignant  du  procès  l'affaire  des  bil- 
lets anonymes  injurieux  à  la  majesté  royale,  et  ordonnant 
que  la  procédure  sur  ce  fait,  commencée  en  la  Tournelle  de 
Paris,  fût  par  le  Parlement  de  Bretagne  continuée  sans  délai 
et  séparément  jusqu'à  jugement  définitif,  et  que  jusqu'alors 
il  fût  sursis  à  toute  procédure  sur  les  autres  faits  et  délits. 
Le  9  juillet,  le  Parlement  les  enregistra  sans  difficulté. 

La  tactique  était  habile  et  la  seule  peut-être  qui  pût  épar- 
gner au  gouvernement,  après  qu'il  s'était  tant  avancé,  le  désa- 
grément d'un  avortement  honteux.  Elle  était  la  meilleure 
réponse  anticipée  que  l'on  pût  faire  à  la  cédule  évocatoire 
que  le  26  juin  M.  de  la  Chalotais  allait  faire  signifier  à  M.  de 
Villeblanche  pour  réclamer  le  renvoi  de  son  aiïaire  et  de  celle 
de  ses  co-accusés  au  Parlement  de  Bordeaux,  en  vertu  de 
l'ordonnance  de  1737,  celui  de  Bretagne  étant  récusé  de  droit 
à  cause  du  grand  nombre  de  ses  membres  récusables  et  du 
nombre  insuffisant  de  ceux  qui  restaient  capables  de  juger. 
Plus  les  accusés  faisaient  d'efforts  pour  échapper  au  juge- 
ment de  leurs  anciens  collègues,  plus  il  appartenait  aux 
représentants  de  l'autorité  royale  de  déjouer  les  manœuvres 
imaginées  par  eux  pour  se  soustraire  à  ce  jugement,  le  plus 
impartial  que  dans  l'excitation  générale  des  esprits  il  fût  pos- 
sible de  trouver.  Non  pas  que  de  graves  raisons  ne  pussent 
être  alléguées  contre  la  compétence  du  Parlement  de  Rennes; 
mais  des  raisons  plus  graves  encore  s'élevaient  contre  celle 
de  toute  autre  cour,  quelle  qu'elle  fût.  Un  tribunal  d'excep- 
tion eût  soulevé  des  protestations  formidables,  et  paru  l'ins- 
trument non  de  la  justice,  mais  de  la  vengeance  :  le  renvoi 
de  l'aflaire  à  un  autre  Parlement,  si  ardemment  souhaité  par 
les  accusés,  n'était-il  pas  au  contraire  un  déni  de  justice  au 
roi?  Pouvait-on  douter,  étant  données  la  force  de  l'esprit  de 

(')H.  439. 


LETTRES    PATENTES    DE    DISJONCTION  399 

corps,  les  habitudes  de  confédération  des  cours,  la  commu- 
nauté de  leurs  intérêts  et  de  leurs  idées,  qu'il  n'équivalût 
d'avance  à  un  acquittement  triomphal,  injurieux  pour  l'auto- 
rité et  gros  peut-être  de  conséquences  politiques?  Seul,  le 
Parlement  de  Bretagne  présentait   et  à   l'attaque  et  à  la  dé- 
fense de  réelles  garanties.  Si  la  crainte  d'avoir  de  nouveau 
quelque  jour  les  accusés  pour  collègues  pouvait  incliner  les 
magistrats  de  Rennes   à  la  sévérité,  d'autre  part  l'esprit  de 
corps  et  la  peur  aussi  conspiraient  en  faveur  des  prévenus. 
Malheureusement,  à  côté  de  ces  avantages,  les  lettres  pa- 
tentes de  disjonction  présentaient  des  inconvénients  graves, 
dont  la  responsabilité  incombe  surtout  à  ceux  dont  les  mala- 
dresses avaient  conduit  le  gouvernement  à  une  situation  si 
inextricable  qu'il  ne   lui   était  plus   possible   de  faire  autre 
chose  que  des  fautes.  Tout  d'abord  elles  ajoutaient  un  nou- 
veau changement  à   tous  ceux  dont  l'histoire  de  ce  procès 
extraordinaire,   et  bien  probablement  unique  dans  les  anna- 
les de  la  jurisprudence   criminelle,   a   déjà  fait  voir  la  liste 
surprenante.  Il  avait  été  déféré  tour  à  tour  à  une  commission 
séant  à  l'Arsenal,  puis   au   Parlement  de   Paris,  puisa  une 
commission  envoyée  à  Rennes,  puis  au  Parlement  de  Breta- 
gne, puis  à  la  même  commission  installée  à  Saint-Malo,  puis 
de  nouveau  au  Parlement  de  Bretagne  ;  et  voici  qu'en  le  lais- 
sant à  cette  dernière  cour,   on  le  lui  laissait  cependant  sous 
une  forme   différente   de  la  précédente,   et  en  disjoignant, 
d'une  manière  arbitraire,   des  chefs  d'accusation  qu'il  était 
devenu  nécessaire  de  séparer,  mais  qu'il  était  impossible  de 
séparer  légitimement.   Les   partisans   de  M.   de  la  Chalotais 
ont  insisté  avec  force  sur  ces  nombreuses  et  déplorables  con- 
tradictions. C'était  de   bonne  guerre,    et  le  droit  ne  saurait 
leur  en  être  contesté.    Ils  en  ont  conclu  l'innocence  de  leur 
héros  et  l'existence  d'une  coalition  de  haines  implacables  for- 
mée pour  le  perdre  à  tout  prix;   il  serait,  semble-t-il,  plus 
légitime  et  plus   prudent  d'y  voir  simplement  une  preuve 
de  plus  de   la  versatilité   et  de  la  maladresse  du  gouverne- 
ment, engagé  par  un  coup  de  tête  dans  une  périlleuse  aven- 
ture dont  il  ne   savait  plus   comment  sortir  avec  honneur. 
Mais  ils  avaient  raison  de  souligner  tout  ce  qu'il  y  avait  d "ir- 
régulier dans  cette  manière  de  séparer  un  crime  particulier 
du  crime  principal  dont  il   était  partie  intégrante,  tout  ce 


400  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    DAIGL'ILLON 

qu'aurait  de  choquant  la  situation  de  ces  magistrats  qui,  ré- 
cusés pour  la  totalité  du  procès,  remonteraient  néanmoins 
sur  leurs  sièges  pour  connaître  d'une  des  parties,  et  assuré- 
ment d'une  des  parties  principales,  de  ce  même  procès.  C'est 
ce  que  le  Parlement  de  Paris,  rarement  aussi  bien  inspiré, 
exprimait  avec  une  justesse  incontestable  dans  les  représen- 
tations qu'il  arrêta  le  24  juillet  et  qu'il  adressa  au  roi  huit 
jours  après  :  «  On  désunit  les  chefs  d'une  accusation  sur 
laquelle  on  a  déjà  fait  une  instruction  qui  les  embrasse  tous 
conjointement,  instruction  qu'on  semble  vouloir  réserver 
dans  sa  force,  tout  irrégulière  qu'elle  soit  en  elle-même,  par 
la  disposition  des  lettres  patentes  qui  ordonnent  qu'il  y  sera 
seulement  sursis,  et  qu'on  laisse  en  même  temps  à  l'écart 
sur  un  chef  qui  y  était  compris...  On  préparc  k  chacun  des 
accusés,  qui  gémissent  déjà  depuis  huit  mois  dans  les  fers, 
l'affreuse  perspective  d'autant  de  procès  différents  qu'il  avait 
été  énoncé  originairement  de  chefs  sous  le  titre  unique  de 
l'accusation  intentée  par  les  lettres  patentes  contre  tous  les 
accusés  ensemble.  »  Des  arguments  non  moins  solides  se 
trouvent  dans  la  requête  qui  fut  présentée  le  11  août,  par 
M""  de  la  Chalotais,  contre  les  lettres  patentes  du  5  juillet. 
«  Le  délit  général,  y  était-il  dit,  est  un  délit  unique,  quoiqu'il 
soit  composé  de  plusieurs  faits  particuliers;  ces  faits  particu- 
liers ne  sont  qu'une  seule  masse,  c'est  un  corps  qui  a  plu- 
sieurs membres.  Or  ce  serait  mal  connaître  un  corps  que  de 
l'examiner  par  parties  détachées  et  sans  liaison  les  unes  avec 
les  autres.  C'est  l'ensemble,  c'est  toutes  les  parties  réunies, 
c'est  le  corps  entier  qu'il  faut  voir...  Chacun  de  ces  faits  n'est 
qu'une  circonstance  du  délit  général.  Comment  pourrait-on 
la  détacher  du  délit  qu'elle  est  destinée  à  constater  et  à  éta- 
blir? Si  le  sieur  de  la  Chalotais  est  condamné  sur  la  première 
procédure,  faudra-t-il  qu'il  essuie  une  nouvelle  instruction  et 
une  nouvelle  peine  sur  la  seconde?  Ou  bien,  après  avoir  été 
absous  sur  la  première,  pourra-t-il  être  condamné  sur  la 
sec<mde,  ou  être  absous  sur  celle-ci  après  avoir  été  condamné 
sur  celle-là?  Quelqu'un  peut-il  se  dissimuler  l'irrégularité 
d'une  disjonction  qui  jette  dans  la  procédure  des  singularités 
aussi  extraordinaires?...  L'ennemi  ou  le  parent  d'un  accusé 
qui  ne  pourra  point  être  son  juge  sur  le  délit  capital  et  sur 
les  circonstances  particulières  qui  le  concernent,  sera  le  juge 


LES    LETTRES    PATENTES    DE    DISJONCTION  401 

d'un  autre  accusé,  sur  d'autres  circonstances  personnelles  à 
celui-ci,  mais  faisant  également  partie  du  délit  capital...  Ce 
juge,  ennemi  d'un  co-accusé,  qui  voudra  le  perdre,  mais  qui 
n'étant  pas  son  juge  le  sera  d'un  autre,  provoquera  la  con- 
damnation de  celui-ci  pour  assurer  la  perte  de  celui-là.  Au 
contraire,  s'il  est  son  parent  et  s'il  veut  le  sauver,  quoiqu'il 
soit  coupable,  il  fera  absoudre  celui  dont  il  sera  juge  pour 
assurer  l'absolution  de  l'autre  qu'il  voudra  tirer  du  supplice. 
De  bonne  foi,  est-ce  là  le  vœu  de  nos  ordonnances?...  » 

En  outre,  les  lettres  patentes  du  5  juillet  offraient  ce  vice 
capital  de  négliger  cinq  des  six  accusés  pour  ne  viser  que  la 
condamnation  d'un  d'entre  eux,  et  rien  n'était  plus  susceptible 
de  donner  l'apparence  de  la  vérité  aux  imprécations  de  M.  de 
la  Chalolais  contre  la  cabale  qu'il  accusait  de  le  poursuivre. 
En  suspendant  toute  procédure  contre  JMINI.  de  Caradeuc,  de 
La  Gascherie,  de  La  Colinière,  de  Montreuil  et  de  Kersalaûn, 
on  se  mettait  évidemment  dans  l'impossibilité  morale  de  les 
atteindre  par  la  suite.  D'Aiguillon  le  sentait  si  bien  que,  dans 
son  mémoire  du  22  juin,  il  admettait  la  possibilité,  si  on 
trouvait  trop  de  difliculté  à  leur  faire  leur  procès,  que  le  roi 
leur  fit  grâce  et  se  bornât  à  les  éloigner  de  Bretagne  pour 
quelques  années.  En  décelant  ainsi  que  c'était  avant  tout  la 
perte  de  jNI.  de  la  Chalotais  que  l'on  voulait,  qu'on  était  prêt 
à  tout  y  sacrifier,  même  le  châtiment  d'autres  magistrats 
contre  lesquels  l'instruction  faite  à  Saint-Malo  avait  révélé 
des  charges  au  moins  très  fortes,  ne  risquait-on  pas  de  paraî- 
tre mû  par  des  haines  particulières  plutôt  que  par  le  désir 
de  venger  la  majesté  royale  outragée?  M.  de  la  Chalotais 
n'avait-il  pas  beau  jeu  désormais  pour  publier  par  toute  la 
France  que  son  véritable  et  unique  crime  était  d'avoir  fait 
les  comptes-rendus  et  d'avoir  froissé  l'orgueil  du  duc  d'Ai- 
guillon? L'acharnement  tout  particulier  que  l'on  montrait 
contre  cet  accusé,  parmi  tous  les  autres,  était  très  propre  à  lui 
concilier  la  faveur  de  l'opinion  publique,  toujours  portée,  par 
une  tendance  louable  en  elle-même,  quoique  souvent  irréflé- 
chie et  injuste,  à  prendre  parti  pour  ceux  en  qui  elle  voit  des 
opprimés  et  des  persécutés.  Précisément  alors  se  répandaient 
dans  tout  le  royaume  les  deux  premiers  Mémoires  de  La 
Chalotais,  ces  deux  pièces  d'une  incontestable  éloquence,  où 
le  style  mordant  et  incisif  de  l'auteur  pouvait  se  donner  libre 

d'Aïuuili.on.  26 


402  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIOT  ILLON 

carrière,  où  la  violence  de  riiiveclive  dissimulait  heiireuse- 
inent  la  faiblesse  et  rartilicc  de  rargumentation,  où  les  impu- 
tations les  plus  odieuses  et  les  calomnies  les  plus  téméraires 
étaient  revêtues  habilement  des  apparences  de  la  vérité,  où 
il  semble,  comme  Voltaire  l'a  fort  justement  remarqué,  que 
le  pi'isonnier  se  soit  proposé  d'exaspérer  jusqu'à  la  fureur  le 
ressentiment  de  ses  ennemis,  comme  pour  les  amener  à  quel- 
que fausse  démarche(').  Plusces  emportements  étaient  furieux 
et  plus  il  importait  de  ne  leur  opposer  que  le  sang-froid  et 
l'impassibilité  de  la  justice,  plus  il  fallait  éviter  jusqu'au 
moindre  soupçon  d'animosité  personnelle;  et  c'était  le  mo- 
ment que  l'on  choisissait  pour  disjoindre  arbitrairement  la 
cause  dun  homme  particulièrement  habile  dans  l'art  d'émou- 
voir en  sa  faveur  la  commisération  publique!  Peu  instruite, 
comme  il  était  naturel,  des  motifs  qui  rendaient  cette  disjonc- 
tion nécessaire,  l'opinion  se  prononça  avec  force  pour  M.  de 
la  Ghalotais  et  les  lettres  patentes  n'y  contribuèrent  pas  moins 
que  les  véhémentes  tirades  du  prisonnier.  C'est  à  partir  du 
mois  d'août  1766  que  les  allusions  au  procès  de  M.  de  la  Gha- 
lotais commencent  à  se  multiplier  dans  la  correspondance  de 
Voltaire,  jusque-là  assez  peu  préoccupé,  semble-til,  des  in- 
fortunes du  procureur  général,  et  qu'il  prend  parti  pour  lui 
contre  ses  persécuteurs  «  objet  de  l'exécration  publique  »  (^). 
Bien  des  gens  neutres,  ou  môme  mal  disposés  pour  lui, n'hési- 
tèrent pas  à  épouser  sa  cause  :  «  Je  vous  assure,  écrit  M.  de 
Robien  à  M.  de  Goniac  le  8  octobre,  qu'il  y  a  bien  peu  de  gens 

(')  «  Il  ne  semble  pas,  disait  Voltaire  (lettre  à  Damilavllle,  1 1  août,  XI,  381),  qu'il 
ail  voulu  adoucir  ses  ennemis  ».  D'Aiguillon  a-t-il  eu  connaissance  des  deux  pre- 
miers Mémoires  avant  de  suggérer  l'idée  de  la  disjonction?  C'est  possible,  quoi- 
qu'on ne  puisse  l'altirmer.  L'arrêt  du  conseil  qui  les  supprima  est  du  28  juin  et,  le 
22  juin,  Saint-Florentin  en  parlait  comme  étant  parus  depuis  peu  de  temps  à  Bor- 
deaux. Cependant  on  pourrait  conjecturer  d'une  lettre  de  Saint-Florentin,  du 
30  avril,  qu'il  en  avait  quelque  connaissance  dès  celte  époque. 

(2)  Lettre  à  d'.\lembert,  29  août,  OEuvres,  édil.  Beuchot,  XII,  404.  Cf.  la  lettre 
du  7  août  où  Voltaire  parle  du  cure-denls  qui  r/vace  pour  l'immorlalilé,  et  celle 
de  d'Alemberl  du  IL —  Dans  une  lettre  de  Diderot  h  Voltaire,  de  juillet  ou  d'août 
17(j6  (OLuvres  de  Diderot,  éd.  Assézat,  XIX,  48G),  oîi,  par  une  confusion  des  plus 
singulières,  Diderot  attribue  aux  Parlements  eux-mêmes  les  infortunes  de  M.  de 
la  Ghalotais  et  leur  impute  «  d'avoir  jeté  dans  les  cachots  un  magistrat  respectable 
à  tous  égards,  parce  qu'il  refusait  de  conspirer  à  la  ruine  de  sa  province  et  qu'il 
avait  déclaré  sa  haine  pour  la  superstition  et  le  despotisme  »  ne  pourrait-on  pas 
voir  une  certaine  trace  de  l'émotion  produite  par  l'enregistrement  des  lettres  pa- 
tentes de  disjonction? 


NOUVELLE    l'ROCÈDCRE    COMMIÎNCÉE  403 

aujourd'hui  qui  ne  s'intéressent  k  M.  de  la  Clialotais  et  que 
même  ceux  qui  semblaient  le  devoir  hair  pensent,  depuis  les 
dernières  lettres  patentes,  devoir  prendre  sa  défense  ;  ils 
n'aperçoivent  plus  le  coupable  du  crime  de  lèse-majesté,  mais 
l'homme  poursuivi  par  la  haine  ».  Cependant,  si  ce  fut  vrai- 
ment la  haine  qui  imagina  les  lettres  patentes  de  disjonction, 
elle  se  trouva,  cette  fois,  avoir  fort  mal  calculé. 

Le  Parlement,  en  effet,  ne  devait  pas  être  plus  dangereux 
pour  M.  de  la  Chalolais  seul  qu'il  ne  l'avait  été  pour  les  six 
accusés  ensemble,  et  sa  répugnance  à  frapper  une  aussi 
redoutable  victime  persisia  tout  aussi  grande  dans  cette  nou- 
velle phase  du  procès.  Néanmoins  il  parut,  dans  les  premiers 
jours,  comme  rappelé  à  la  vie  par  cette  transformation  de  la 
procédure.  Il  venait  de  manifester,  par  quelques  symptômes 
significatifs,  la  disposition  où  il  était  de  profiter  de  la  cédule 
évocatoire  pour  rester  dans  l'inaction  ('),  lorsque  les  lettres 
patentes  du  5  juillet  le  forcèrent  k  aller  de  l'avant.  Leur  pre- 
mier effet  fut  de  rendre  à  l'activité  un  certain  nombre  des 
magistrats  précédemment  récusés  et  dont  les  causes  de  récu- 
sation ne  subsistaient  plus,  notamment  le  premier  président, 
Auvril  de  Trévénégat,  de  Grimaudet,  du  Boisbaudry,  etc.  Le 
14  juillet,  Geffroy  de  Yilleblanche  fit  dépôt  de  la  procédure 
faite  en  la  Tournelle  de  Paris,  exposa  sa  plainte  contre  la 
lettre  de  Bouquerel  et  contre  les  billets  anonymes,  et  obtint 
permission  d'informer,  par  témoins  et  par  experts  nommés 
d'office.  Le  même  jour,  le  Parlement  arrêta  qu'il  n'y  avait 
pas  lieu  de  délibérer  sur  la  cédule  évocatoire  et  enjoignit  à 
six  de  ses  membres,  nominaux,  mais  non  effectifs,  de  se  ren- 
dre désormais  exactement  à  leur  service.  Huit  jours  après,  le 
premier  président  du  Parlement  de  Paris  ayant  refusé  de 
désigner  des  experts,  comme  il  en  avait  été  prié,  le  Parle- 
ment de  Rennes  se  décida  à  agir  lui-même  et  désigna,  dans 
une  pensée  d'impartialité  qu'on  s'étonne  de  lui  voir  imputée 
à  crime  dans  mainte  brochure,  deux  experts  de  I^aris,  Royllet 


(1)  MM.  de  Monlbourclier  et  de  Villeblanchc,  tout  en  ne  jugeant  pas  qu'elle  fût 
admissible,  ne  croyaient  pas  le  Parlement  en  droit  de  la  rejeter  purement  et  sim- 
plement et  voulaient  suivre  à  cet  égard  les  formalités  prescrites  par  l'ordonnance 
de  1737,  c'est-à-dire  soumettre  au  roi  et  à  son  conseil  leurs  motifs  d'opposition  à 
la  demande  en  évocation.  M.  de  Galonné  ayant  rédigé  une  réfutation  de  la  cédule 
évocatoire,  un  des  rentrés  rédigea  à  son  tour  une  réfutation  de  son  mémoire. 


404  LA    BRETAGNE    ET    LE    DEC    d'aKJUILLON 

et  Paillasson;  puis,  lorsqu'il  eut  été  instruit  que  Royllct  était 
précisément  un  de  ceux  qui  avaient  été  entendus  en  1765,  il 
décida,  le  29  juillet,  que  Royllet  ne  serait  entendu  que  comme 
témoin,  et  le  remplaça  pour  l'expertise  par  Dautreppe,  syn- 
dic des  écrivains  de  Paris  :  d'où  Terreur  singulière  de  cer- 
tains pamphlétaires  et  de  M.  de  la  Chalotais  lui-même,  qui, 
instruits  seulement  d'une  partie  de  ces  circonstances,  crurent 
qu'on  n'avait  écarté  Koyllet  que  parce  qu'il  était  favorable  à 
l'accusé  et  le  réclamèrent  avec  autant  d'insistance  qu'ils  en 
mirent  à  rejeter  l'autorité  des  autres;  or,  Royllet  avait  été  et 
fut  aussi  net  que  tous  ses  confrères  dans  ses  conclusions  con- 
tre M.  de  la  Chalotais.  Le  même  jour,  date  importante  dans 
l'histoire  du  procès,  le  Parlement  décida,  malgré  certaines 
répugnances,  qu'aucun  de  ses  membres  connaissant  de  l'af- 
faire ne  pourrait  s'absenter  sans  sa  permission  avant  qu'elle 
fût  terminée  (')  et,  détermination  infiniment  plus  grave,  arrêta 
sur  réquisitoire  de  M.  de  Villeblanche,  qui  pour  la  première 
fois  prononça  le  nom  de  La  Chalotais  (et  qui,  quoi  qu'on  en 
ait  dit,  pouvait  le  faire,  puisque  les  pièces  de  comparaison 
qu'on  lui  avait  administrées  par  ordre  du  roi  et  qui  étaient 
indubitablement  de  la  main  de  M.  de  la  Chalotais  mettaient 
celui-ci  dans  la  situation  de  prévenu),  que  représentation  des 
J)illets  anonymes  lui  serait  faite,  conformément  à  l'ordonnance 
de  1737,  sur  la  reconnaissance  des  écritures  et  signatures  en 
matière  criminelle.  Cette  représentation  était  précisément  ce 
que  M.  de  la  Chalotais  avait  réclamé  avec  insistance  dans  ses 
interrogatoires  de  Saint-Malo,  instruit  sans  doute  que  les  ori- 
ginaux des  fameux  billets  anonymes  n'étaient  pas  alors  au 
gretfe  de  la  commission,  et  il  avait  dénoncé  le  refus  qui  lui 
en  avait  été  fait  comme   la  plus   criante  des  injustices  (^). 

(')  M.  de  Quéliillac,  qui  tenait  à  se  faire  valoir,  pour  des  molifs,  hélas!  peu 
désiuléressés,  se  donna  lellie  ?!  d'Aiguillon,  II.  609)  pour  l'auteur  véritable  de  ce 
vole;  il  aurait  menacé  ses  collègues,  qui  y  répug-naicnt,  d'écrire  lui-même  aux 
ministres  si  on  ne  s'y  ralliait. 

(2)  Les  termes  dont  il  s'élait  servi  méritent  d'atlircr  l'attention.  <■  .\  dit...  qu'il 
craint  bien  que  des  personnes  capables  de  fabriquer  contre  lui  des  actes  faux  n'em- 
pèclient  qu'on  ne  lui  donne  communication  de  pièces  qu'il  a  déclaré  qu'on  inscri- 
rait de  faux...,  mais  qu'il  ne  cessera  d'en  demander  au  Roi  et  à  toute  la  Terre  la 
représentation  (Procès,  II,  120)...  Il  ne  cessera  tant  qu'il  vivra  de  demander  la 
représentation  de  billets  aussi  informes  et  aussi  injurieux  cl  cela  ne  peut  lui  être 
refusé  sans  une  iniquité  évidente  (Ibid.,  II,  127)...  Il  somme  M.  le  procureur  g-éné- 
ral  de  la  commission  de  représenter  ces  pièces  afin  qu'on  les  représente  à  lui  ré- 


NOUVELLE    PROCÉDIRE    COMMENCÉE  405 

Maintenant  que  ladite  représentation  allait  lui  être  accordée, 
par  une  tactique  entièrement  différente,  le  mot  d'ordre  dans 
le  parti  chalotiste  fut  d'y  voir  une  cause  de  nullité  pour  la  pro- 
cédure nouvelle.  Le  croira-t-on?  Ce  fut  la  nécessité  du  secret 
de  la  procédure,  l'obligation  pour  le  juge  de  tenir  impéné- 
trable à  l'accusé  tout  ce  qui  appartient  au  corps  du  délit, 
jusqu'à  son  interrogatoire  et  même  jusqu'à  la  confronta- 
tion ('),  qui  fut  l'argument  invoqué,  dans  une  nouvelle  requête 
des  magistrats  accusés,  revêtue  le  26  août  de  la  signature  de 
huit  avocats  de  Paris,  pour  soutenir  la  nullité  de  tout  ce 
qu'avait  fait  le  Parlement  depuis  les  lettres  patentes  du 
5  juillet.  Selon  la  thèse  assez  spécieuse  de  la  requête,  le  Par- 
lement de  Rennes  avait  erré  en  appliquant  dans  la  circons- 
tance le  titre  111  de  l'ordonnance  de  1737,  relatif  à  la  recon- 
naissance des  écritures  en  matière  criminelle,  parce  que  ce 
titre  visait  la  reconnaissance  des  écritures  pouvant  servir  à 
l'instruction  et  à  la  preuve  d'un  crime,  mais  que  dans  la  cir- 
constance les  billets  anonymes  constituaient  le  crime  lui- 
même;  c'était  le  titre  P'  de  la  même  ordonnance,  relatif  au 
faux  principal,  qui  devait  être  appliqué,  et  celui-là  interdisait 
la  représentation  à  l'accusé  du  corps  de  délit  et  prescrivait 
l'instruction  dans  la  même  forme  que  pour  tous  les  autres 
crimes,  c'est-à-dire  dans  le  plus  rigoureux  secret.  On  éprouve 
quelque  peine  à  voir  M.  de  la  Chalotais  et  les  siens  avoir 
recours  à  ces  misérables  chicanes  de  procureur,  ne  pas  recu- 
ler devant  cette  contradiction  flagrante  avec  eux-mêmes  et 
chercher  des  moyens  de  nullité  dans  ce  fait  qu'on  n'a  pas 
procédé  contre  eux  avec  toute  la  rigueur  que  la  barbare  juris- 
prudence du  siècle  permettait  ou  plutôt  même  imposait  au 


pondant...  Dès  que  M.  le  procureur  général  est  saisi  des  pièces  de  comparaison, 
il  doit  être  saisi  des  pièces  comparées;  cela  est  nécessaire  par  l'art.  5  du  titre  I""" 
de  l'ordonnance  de  1670,  et  la  même  obligation  est  portée  dans  les  lettres  patentes; 
par  conséquent,  M.  le  procureur  général  ne  peut  se  dispenser  de  les  représenter. 
Déclare  qu'il  ne  cessera  d'insister  à  cet  égard  »  (Ibid.,  II,  131).  Dans  son  second 
Mémoire  M.  de  la  Chalotais  affirme  énergiquemcnt  son  intention  de  s'inscrire  en 
faux  contre  les  billets  anonymes. 

(')  «  Si  l'accusé  en  était  instruit  auparavant,  lit-on  dans  cette  requête,  on  aurait 
trop  de  peine  à  tirer  la  vérité  de  sa  bouche;  il  arriverait  à  l'interrogatoire  tout 
préparé  et  ayant  arrangé  tout  le  système  de  sa  défense...  Indépendamment  de  ces 
te.xtes,  fallait-il  autre  chose  que  les  règles  générales  delà  procédure  criminelle, qui 
exige  si  sévèrement  que  tout  ce  qui  appartient  au  corps  du  délit  soit  impénétrable 
aux  accusés  jusqu'à  leur  interrogatoire  et  même  jusqu'à  la  confrontation?  ». 


406  LA    KIŒTAG.NE    ET    LE    DUC    d'aIGI  ILLON 

magistrat.  Us  auraient  pu  d'autant  plus  facilement  s'épargner 
cette  argumentation  inhumaine  qu'ils  avaient  d'autres  vices  à 
relever  dans  la  procédure  nouvelle.  Non  seulement,  en  effet, 
d'après  eux, le  Parlement  avait  erré  en  appli(|uant  l'article  III 
là  où  l'article  I  devait  être  suivi,  mais  encore  il  avait  mal  suivi 
l'article  III  ;il  avait  considéré  M.  de  laChalotais  comme  accusé 
alors  qu'aucun  décret  n'avait  encore  été  rendu  contre  lui, 
mais  une  simple  dénonciation  du  procureur  général;  il  avait 
nommé  des  experts  avant  la  présentation  des  pièces  à  l'accusé, 
et  par  conséquent  avant  de  savoir  s'il  les  avouerait  ou  les 
nierait  (');  dès  le  premier  pas,  il  avait  tréluiché,  et  celte  faute 
initiale  entachant  de  nullité  tout  le  reste  de  la  procédure 
rendait  plus  que  jamais  nécessaire  le  renvoi  devant  le  Parle- 
ment de  Bordeaux. 

Quoi  cju'il  en  soit  du  bien  fondé  de  cette  thèse  juridique,  le 
Parlementpersista  dans  la  voie  où  il  s'était  engagé.  Le  premier 
accusé  qui  fut  amené  devant  lui  fut  Bouquerel.  Sorti  de  la 
Bastille,  il  arriva  à  Rennes  le  17  juillet,  et,  comme  il  n'y  élnit 
attendu  que  le  18,  et  que  sa  prison  (le  fort  Saint-François, 
couvent  des  Gordeliers)  n'était  pas  prête  (^),  il  fut  mis  provi- 
soirement, par  ordre  de  d'Aiguillon,  à  Saint-Méen,  sorte  de 
maison  de  force  et  d'hôpital,  dont  le  directeur  était  un  prêtre, 
ex-jésuite,  sorti  de  la  Société  depuis  1740,  nommé  Clemen- 
ceau. Dans  la  nuit  du  18  au  19,  il  en  fut  transféré  au  fort 
Saint-François,  sous  l'escorte  de  .M.  Desfourneaux,  lieutenant 
au  régiment  d'Autichamp,  et  de  neuf  dragons.  Il  subit,  le  19, 
un  premier  interrogatoire.  Peut-être  n'aurait-il  pas  été  impos- 
sible d'en  tirer  enfin  d'utiles  renseignements,  si  la  malechance 
qui  poursuivait  sans  interruption  le  gouvernement  dans  toute 
cette  affaire  n'avait  fait  que  dès  la  nuit  du  21  au  22  le  malheu- 
reux jeune  homme  fût  pris  d'une  violente  attaque  de  folie, 
laquelle,  parait-il,  ne  fut  pas  simulée  :  telle  était,  du  moins, 
l'opinion  du  duc  d'Aiguillon.  «  On  juge,  par  les  discours 
qu'il  tient,  écrit  le  commandant,   qu'il  craint  d'être  damné, 

(')  M.  de  la  Clialolais  avait  hautement  annoncé,  dans  son  second  Mémoire,  sa 
ferme  intention  de  désavouer  les  billets.  Si  la  conduite  du  Parlement  n'était  donc 
pas  à  l'abri  de  toute  critique  quant  à  la  forme,  clic  était  du  moins  juste  et  raison- 
nable au  fond. 

(S)  On  trouve  naturellement  une  version  toute  différente  de  ces  circonstances 
dans  les  libelles  de  l'opposition.  D'après  eux  ce  serait  pour  être  pratiqué  par  Cle- 
menceau que  Bouquerel  aurait  été  mis  à  Saint-Méen. 


FOLIE    DE    BOUQUEUEL  407 

s'il  ne  nomme  pas  les  gens  qui  l'ont  engage  à  écrire  la  lettre 

anonyme ou  d'encourir  l'indignation  de  ces  mômes  gens, 

s'il  les  dénonce,  et  d'être  empoisonné  par  eux.  Dans  des  mo- 
ments, il  se  repent  du  peu  qu'il  a  commencé  de  dire,  et  parle 
de  poison;  dans  d'autres,  il  croit  voir  le  diable  à  ses  côtés,  et 
témoigne  du  repentir  de  n'avoir  pas  répondu  plus  sincère- 
ment dans  ses  interrogatoires  ».  On  lui  prodigua  tous  les  re- 
mèdes alors  connus,  mais  sans  succès,  et  il  fut  désormais 
impossible  de  tirer  de  cet  infortuné  aucune  parole  sensée.  Il 
fut  ramené  à  Saint-Méen,  puis  à  la  Bastille,  d'où  il  sortit  le 
22  décembre  1766,  pour  être  mis  à  Bicêtre,  sa  véritable  place, 
où  il  mourut  le  23  février  1768.  Jamais  donc  on  n'a  pu  obte- 
nir de  lui  la  moindre  révélation  contre  aucun  des  magistrats 
accusés.  Les  deux  partis  se  sont  mutuellement  renvoyé  la  res- 
ponsabilité de  sa  folie.  Il  est  possible  que  les  terreurs  reli- 
gieuses éveillées  dans  son  âme  par  les  entretiens  de  Clemen- 
ceau —  Bouquerel  venait  de  demander  à  se  confesser  à  ce 
prêtre,  quand  il  fut  pris  de  son  accès  d'aliénation  —  aient 
contribué  à  lui  faire  perdre  la  raison  :  mais  cela  même  sem- 
blerait indiquer  qu'il  était  dépositaire  de  graves  secrets,  et 
que  ses  réponses  avaient  manqué  de  sincérité. 

La  sensation  produite  par  ces  événements,  dont  personne 
alors  ne  pouvait  prévoir  les  conséquences  à  la  fois  odieuses 
et  burlesques,  fut  bientôt  effacée  par  un  événement  plus  inté- 
ressant, la  translation  de  M.  de  la  Chalotais  de  Saint-Malo  à 
Rennes.  Son  voyage  s'accomplit  sans  incident,  dans  la  nuit 
du  31  juillet  au  1"  août  :  il  fut  enfermé  au  fort  Saint-Fran- 
çois. Huit  jours  auparavant,  le  24  juillet,  le  duc  d'Aiguillon 
avait  quitté  Rennes  pour  aller  faire  sa  tournée  dans  la  pro- 
vince (')  :  le  fait,  insignifiant  en  apparence,  mérite  d'être 
noté,  on  verra  plus  tard  pourquoi.  Le  prisonnier  fut  donc 
mis  sous  la  garde  du  vicomte  de  Barrin,  qui  ne  fut  pas,  lui 


(')  La  deuxième  letlre  d'un  gentillioinme  breton  à  un  noble  espagnol  afllrmc,pour 
donner  à  ses  caiomnics  une  apparence  de  vraisemblance,  que  d'Aiguillon  fil  sem- 
blant de  partir,  mais  qu'il  resta  caché  dans  un  faubourg  de  Rennes.  On  peut  don- 
ner à  cette  assertion  un  démenti  catégorique,  car  sa  présence  est  constatée  à 
Ploërmel  le  24  juillet,  à  Tréguier  le  30,  etc.  Puis  d'.\iguiilon  passa  le  mois  d'août 
à  Belle-Ile  :  ne  pouvant  pas  être  hors  de  la  Bretagne,  il  tenait  à  être  le  plus  loin 
possible  de  Rennes,  pendant  l'instruction  et  le  jugement  du  procès.  11  se  trouva 
des  gens  pour  débiter  que  si  le  duc  était  allé  à  Belle-Ile,  c'était  afin  d'être  plus  à 
portée  de  fuir  en  Angleterre,  si  la  procédure  tournait  mal  pour  lui. 


408  LA    BHETAGiMi    ET    LE    DUC    DAIGUILLON 

non  plus,  un  gcnlier  bien  farouche.  A  part  les  plumes,  papier 
et  encre,  sévèrement  interdits  au  })risonnier  ('),  mais  que 
celui-ci  ne  tarda  pas  à  savoir  se  procurer,  M.  de  Barrin  veilla 
à  ce  qu'on  lui  accordât  tous  les  adoucisscinenis  possibles. 
'<  On  va  chercher  à  l'arranger  le  mieux  qu'on  pourra,  écrit- 
il  à  .M.  de  Fontclle,  le  I"'  août  (^)  :  je  suis  depuis  ce  matin  de 
pied  ferme  à  mon  bureau,  occupé  à  répondre  aux  demandes 
qu'il  me  fait  faire,  et  à  donner  des  iustruclioiis  parliculièrcs 
pour  chaque  chose  à  l'officier  qui  le  garde.  Il  faut  s'armer  de 
patience  et  ne  pas  se  négliger  sur  les  attentions  ».  Il  le  faisait 
surveiller  de  près  dans  ses  promenades  et  renouvelait  fré- 
quemment l'officier  de  dragons  chargé  de  sa  surveillance, 
pour  éviter  qu'à  la  longue  il  ne  se  glissât  quelque  relâche- 
ment. Malgré  toutes  les  précautions,  il  ne  se  flattait  pas  de 
déjouer  toutes  les  ruses  et  de  ne  pas  se  laisser  surprendre, 
lui  aussi;  et  celle  modestie  n'était  que  trop  fondée  :  au  bout 
de  peu  de  temps,  M.  de  Barrin  put  acquérir  la  preuve  maté- 
rielle, en  fouillant  des  pots  de  beurre,  des  paquets  de  tabac, 
des  bouteilles  de  bière,  qu'il  n'avait  pas  échappé  au  sort 
commun  et  que  l'ingéniosité  de  la  famille  de  M.  de  la  Chalo- 
tais  avait  été  plus  grande  que  sa  propre  vigilance. 

Il  n'eut  pas  d'ailleurs  à  souffrir  autant  que  M.  de  Fonlellc 
des  éclats  et  des  violences  de  son  prisonnier,  car  la  fureur  de 
celui-ci  se  tournait  maintenant  sur  d'autres  que  sur  ses  gar- 
diens. Le  2  août,  représentation  des  billets  anonymes  lui  fut 
faite  par  JNI.  de  la  Yillebouquay,  accompagné  du  greffier  Blain 
de  Saint  Aubin  :  M.  de  la  Chalotais  fut  ironique,  gouailleur, 
méprisant  :  il  affecta  de  persifler  le  rapporteur,  au  point 
qu'un  témoin  de  cette  scène  ignorant  les  circonstances  aurait 
pu  prendre  le  prévenu  pour  le  juge,  et  le  juge  pour  l'ac- 
cusé (^).  Il  refusa  de  répondre  sur  les  anonymes,  ne  voulut  ni 
les  nier,  ni  les  avouer,  protesta  contre  la  disjonction  et  con- 
tre la  compétence  du  Parlement  de  Rennes,  réclama  l'évoca- 

(')  Il  demanda  en  vain  la  permission  d'écrire  au  roi  et  à  ses  minisires.  «  Il  a  déjà 
tant  écrit,  observait  Saint-Florentin,  qu'il  n'a  plus  besoin  de  le  faire»  '27  aoùl  1766). 

(î)  Carré,  p.  179. 

(')  «  Le  rapporteur  avait  l'air  de  l'accusé, et  l'autre, avec  un  air  serein  et  dégagé, 
semblait  être  au  parqucl.  .lamais  on  n'a  peloté  son  juge  de  meilleure  grâce  »  (La 
Noue  à  Fonlelte,  Carré,  p.  183).  M.  de  la  Chalotais  confirme  enlièrement  ce  témoi- 
gnage de  La  Noue  :  il  se  vante,  dans  son  quatrième  ?*Iémoire,  «  de  l'avoir  forcé  à 
baisser  les  yeux  devant  lui,  comme  un  criminel  devant  son  juge.  » 


DÉBATS    SIR    LA    PREUVE    PAR    VÉRIFICATION    D^ÉCRITlRtlS        409 

tion  devant  le  Parlement  de  Bordeaux,  et  demanda  cependant 
la  liste  de  ses  juges,  afin  de  récuser  ceux  qu'il  croirait  avoir  à 
le  faire.  On  passa  outre,  excité  qu'on  était  par  la  réponse 
brève  et  impérieuse  que  le  roi  venait  de  faire  aux  dernières 
remontrances  du  Parlement  de  Paris  ('),  et  on  décida,  sur 
réquisitoire  de  Geffroi  de  Villeblanche,  de  communiquer  à 
l'accusé  trois  nouvelles  pièces  de  comparaison,  écrites  par  lui 
en  1753  et  17o4,  Entre  temps,  M.  de  la  Chalotais  avait  demandé 
à  récuser  le  premier  président,  et  M.  de  Villeblanche  lui- 
même,  pour  haine  capitale  et  irréconciliable,  Fabrony  de  la 
Prégenterie,  comme  complice  d'un  des  prétendus  délits  à  lui 
imputés,  et  Cornulier  fils,  pour  parenté  et  alliance.  Cette  der- 
nière récusation  seule  fut  admise  :  le  Parlement  semblait 
alors  fermement  décidé  à  aller  de  l'avant.  Le  8  août,  il  fit 
assigner  les  deux  experts  Dautreppe  et  T^aillasson,  arrivés  à 
Rennes  depuis  quelques  jours,  au  grand  scandale  des  amis  de 
l'accusé,  qui  prétendirent  qu'ils  avaient  été  circonvenus  par 
l'intendant  et  par  le  greffier  de  Saint-Aubin,  et  que  le  rap- 
port des  précédents  experts  leur  avait  été  communiqué  pour 
influencer  leur  jugement.  Allégations  bien  suspectes,  déno- 
tant peut-être  leur  propre  dépit  de  n'avoir  pas  pu  peser  eux- 
mêmes  sur  les  conclusions  en  question,  et  démenties  par  les 
inquiétudes  que  M.  de  la  Noue  conserva  jusqu'au  dernier  mo- 
ment sur  cette  vérification  ('),  inquiétudes  qui  font  honneur  à 
l'impartialité  des  experts.  Leur  rapport,  rédigé  le  9  et  jours 
suivants,  fut  absolument  formel  contre  l'accusé  :  il  porta  en 
substance  que  les  billets  anonymes  étaient  bien  de  l'écriture 
contrefaite  de  M.  de  la  Chalotais,  et  que  lui  seul  avait  pu 
contrefaire  ainsi  son  écriture  :  et  quelques  jours  plus  tard,  la 
déposition  de  Royllet  fut  entièrement  dans  le  même  sens. 

Il  ne  restait  plus  aux  amis  de  l'accusé  qu'une  ressource, 
contester  la  valeur  de  la  preuve  tirée  de  la  vérification  d'écri- 
tures ;  et  le  mot  d'ordre  fut  en  effet  parmi  eux  de  nier  l'auto- 

(')  «  J'ai  été  moi-même  dire  à  mon  l'arlcmciil,  de  ne  plus  se  mêler  de  l'affaire  de 
Bretagne,  avait  dit  Louis  XV  au  premier  président;  dites-lui  de  ma  part  qu'il  ne 
m'oblige  pas  d'y  retourner  »  (31  juillet).  Celte  réponse  combla  de  joie  MM.  de  Bar- 
rin  et  de  La  Noue.  Sans  cet  énergique  réconfortant,  au  dire  de  ce  dernier,  le  Sénat 
breton  n'était  capable  «  que  de  gâter  ses  culottes  »  (Carré,  p.  181). 

(')  La  Noue  à  Fontetle,  8  août,  Carré,  p.  189  :  »  Je  ne  suis  pas  sans  inquiétude 
sur  cette  vérification  d'experts  :  j'aurai  un  furieux  poids  de  moins  quand  ils  au- 
ront fini  la  besogne  qu'ils  commencent  demain  soir  >-. 


410  LA    nUETAGNE    ET    LE    DUC    DAIGUILLON 

rite  de  ce  genre  de  preuves,  particulièrement  en  matière  cri- 
minelle, particulièrement  contre  un  homme  que  rélévalion 
de  son  cnractère,  la  dignité  de  sa  vie,  l'éclat  de  sa  carrière, 
ne  permettaient  pas  de  croire  coupable  d'un  acte  pareil.  La 
science  des  experts,  purement  conjecturale,  hasardeuse,  n'of- 
frant rien  de  certain,  sinon  son  incertitude  même,  ne  pouvait 
tout  au  plus  fournir  (jue  des  indices  :  il  fallait  d'autres  preu- 
ves pour  avoir  le  droit  de  prononcer  sur  l'honneur,  peut-être 
sur  la  vie,  des  sujets  du  roi,  à  plus  forte  raison  de  ceux  dont 
le  zèle  avait  obtenu  d'éclatantes  récompenses,  et  dont  les  ser- 
vices avaient  mérité  l'animosité  d'une  société  intrigante  et 
vindicative.  Tel  fut  le  thème  développé  dans  les  innombra- 
bles brochures  et  consultations  publiées  alors  pour  réfuter 
l'ouvrage  récent  de  l'expert  Vallain,  qui  soutenait  la  valeur, 
même  en  matière  criminelle,  de  la  preuve  tirée  de  la  compa- 
raison d'écritures,  et  parmi  lesquelles  l'ouvrage  de  Duparc- 
Poullain,  produisit  à  Rennes  le  plus  de  sensation  (').  De  fait, 
la  jurisprudence  était  en  effet  généralement  conforme  à  la 
doctrine  des  partisans  de  M.  de  la  Chalotais  (')  :  les  tribu- 
naux paraissent  alors  n'avoir  accordé  à  la  comparaison  d'écri- 


(')  Il  exerça  notamment  sur  les  membres  du  Parlement  une  influence  que  M.  de 
la  Noue  déplorait.  Il  remarque  (Carré,  p.  196)  que  Duparc-Poullain  était  continuel- 
lement dans  le  cabinet  du  premier  président,  et  constate  avec  dépit  que  plusieurs 
des  magistrats  étaient  «  coiffés  >■  de  cet  avocat  (ibid.,  p.  210). 

(*)  Cf.  .Joussc,  youveau  commentaire  de  l'ordonnance  criminelle  de  1670, 
1765  et  1767,  II,  p.  535;  Guyot,  Répertoire  universel  de  jurisprudence,  IV,  p.  257  : 
«  En  matière  criminelle,  le  rapport  des  experts  écrivains  ne  fait  qu'une  demi- 
preuve.  Si  {"ordonnance  criminelle  de  1670  n"a  pas  dit  expressément  que  sur  la 
seule  disposition  des  experts...  il  ne  pourrait  intervenir  aucune  condamnation  à 
peine  atllictive  ou  infamante,  ce  fut  uniquement  parce  que  l'avocat  général  Talon 

observa  qu'une  telle  mention  rendrait  les  faussaires  plus  hardis m.  — Denisart, 

Colleclion  de  décisions  nouvelles,  IV,  781. 

Ce  qui  toutefois  affaiblissait  singulièrement  la  thèse  des  défenseurs  de  M.  de  la 
Chalotais,  c'est  que  la  magistrature  n'hésitait  pas  à  recourir  à  cette  preuve,  quand 
c'était  contre  des  ennemis  qu'il  s'agissait  de  se  procurer  des  armes.  La  cour  des 
aides  de  Paris  avait  ordonné  vérification  d'écritures,  le  13  avril  1763,  contre 
Varenne,  secrétaire  général  des  élus  de  Bourgogne,  et,  à  la  suite  du  rapport  des 
experts,  l'avait  décrété  de  prise  de  corps  sous  l'inculpation  de  subornation  de 
témoins,  crime  capital,  ou  tout  au  moins  passible  des  galères.  De  même  le  Parle- 
ment d'Aix  y  avait  eu  recours  en  1762  pour  convaincre  un  de  ses  propres  mem- 
bres, M.  de  Coriolis,  d'avoir  écrit  un  mémoire  en  faveur  du  collège  de  jésuites 
d'Aix  (A.  N.,  U.,  872).  M.  de  la  Chalotais  lui-même  avait  été  beaucoup  moins  dé- 
daigneux de  la  preuve  par  vérification  d'écritures  tant  qu'il  avait  ignoré  si  ce 
moyen  lui  serait  favorable  ou  nuisible.  Dans  son  interrogatoire  du  6  février,  somme 
de  dire  s'il  s'en  rapporterait  au  témoignage  d'experts,  il  avait  répondu  que  quand 


EMBARRAS    DU    BAILLIAGE    d'aIGUILLO.N  411 

tures  qu'une  autorité  fort  limitée  en  matière  criminelle,  et 
avoir  répugné  à  prononcer  des  condamnations  afflictives  ou 
infamantes  sans  autres  preuves.  C'est  pourquoi  le  gouver- 
nement avait  commis  une  si  lourde  faute  en  faisant  tant  de 
bruit  à  propos  d'un  crime  impossible  à  prouver  juridique- 
ment. Mais  celte  impossibilité  légale  d'établir  le  crime  n'en 
laisse  pas  moins  peser  sur  la  mémoire  de  M.  de  la  Chalolais 
des  présomptions  d'une  incontestable  gravité.  L'unanimité 
absolue  des  neuf  experts  en  écriture  qui  ont  été  successive- 
ment consultés,  les  conclusions  nettement  affirmatives  de 
leurs  rapports,  constituent  des  charges  fort  lourdes  :  et  les 
arguments,  d'ordre  purement  moral,  que  l'accusé  et  ses  dé- 
fenseurs ont  constamment  invoqués,  ne  sont  pas  de  nature  à 
les  alléger.  11  était  contraire  à  toute  vraisemblance,  a-t-on  dit, 
qu'un  procureur  général  s'abaissât  à  une  manœuvre  aussi 
basse  et  empruntât  ce  style  plus  digne  de  la  halle  que  du  pa- 
lais :  mais  l'invraisemblance  même  d'un  pareil  acte  ne  pou- 
vait-elle paraître  une  garantie  d'impunité,  et  pourquoi  oublier 
qu'au  témoignage  de  tous  les  contemporains  impartiaux, 
M.  de  la  Chalotais  était  violent  et  trivial  ?  Mais  il  eût  été  fou 
d'envoyer  des  billets  de  cette  sorte  à  un  ministre  dont  les  bu- 
reaux étaient  pleins  de  pièces  émanées  de  sa  main  I  Est-ce 
bien  sûr,  puisqu'on  se  réservait  de  nier  la  valeur  des  vérifi- 
cations d'écritures  ?  Mais  il  n'avait  aucun  intérêt  à  le  faire  ! 
C'est  là  précisément  qu'est  le  nœud  de  la  question,  et  rien 
n'est  moins  démontré  :  les  billets  anonymes  rappelaient,  à 
bien  des  égards,  ceux  qui  avaient  afflué  à  Versailles  quelque 
temps  avant  l'attentat  de  Damiens,  et  Louis  XV,  prompt  à 
s'effrayer,  pouvait,  devant  ces  preuves  de  l'extraordinaire  su- 
rexcitation des  esprits,  juger  prudent  de  sacrifier  un  ministre 
ou  un  commandant  détesté,  comme  il  avait  sacrifié  en  1757 
MM.  de  Machault  et  d'Argenson,  dont  la  rivalité  trop  ardente 


les  anonymes  lui  seraient  représenlcs,  il  demanderait  par  toutes  sortes  de  moyens 
la  vérification  et  la  reconnaissance  de  ladite  écrilure.  (Procès,  II,  115). 

Selon  M.  de  la  Noue  (Carré,  p.  481),  un  notaire  de  Troycs  lut  condamné,  en 
1767,  par  le  présidial  de  cette  ville,  à  cinq  ans  de  galères,  pour  faux.  En  appel,  le 
Parlement  de  Paris  allait  aggraver  la  peine  et  prononcer  les  galères  perpétuelles, 
lorsqu'un  de  messieurs  fit  observer  qu'il  n'y  avait  d'autre  preuve  contre  lui  que 
des  vérifications  d'écritures,  et  qu'on  allait  se  dédire  de  ce  qu'on  avait  soutenu  lors 
de  l'afTaire  de  M.  de  la  Clialolais.  Aussitôt  le  notaire  fut  acquitté  et  sou  accusa- 
teur condamné  à  30,000  livres  de  dommages  et  intérêts. 


412  i\  iiiun.vGM';  i:t  m:  du;  DAKiiiLLo.N 

avait  été  reg-ardéc  comme  la  cause  principale  de  la  fermenta- 
tion générale.  Soulavie  (')  pourrait  hien  avoir  dit  le  mot  vrai 
sur  ce  procès  célèbre  :  «  Gomme  homme,  je  mettrais  ma  tête 
que  les  billets  étaient  de  M.  de  la  Chalotais  :  comme  juge, 
j'aurais  prononcé  à  le  recevoir  partie  plaignante  contre  les 
quidams  (|ui  avaient  imité  son  écriture,  et  je  l'aurais  déchargé 
de  l'iiccusation  ». 

Le  bailliage  d'Aiguillon  at-il  eu  la  même  opinion  ?  Toutes 
les  conjectures  sur  ce  point  restent  possibles.  Plusieurs  de  ses 
membres,, paraît -il,  se  livrèrent  eux-mêmes  au  même  examen 
que  les  experts,  et  ne  trouvèrent  aucune  ressemblance  entre 
les  deux  écritures  (').  Quoi  qu'il  en  soit,  il  est  certain  que  le 
rapport  de  Dautreppe  et  de  Paillasson  jeta  dans  un  cruel  em- 
barras ce  malheureux  tribunal.  Acquitter  M.  de  la  Clialotais 
était  difficile  et  de  plus,  dangereux,  car  les  rentrés  eussent 
été  les  premiers  à  pàtir  du  triomphe  du  procureur  général  : 
le  condamner  n'était  ni  moins  dangereux  ni  moins  difficile. 
La  tactique  du  Parlement,  comme  toujours  en  pareil  cas,  fut 
de  gagner  du  temps.  11  s'ajourna  au  19  août,  c'est-à-dire 
décida  de  perdre,  sans  raison  plausible,  six  jours,  à  la  grande 
indignation  de  MM.  de  la  Noue,  de  Saint-Florentin  et  de  Fles- 
selles  (').  Il  eut  peut-être  l'intention  d'ordonner  des  moni- 
toires,  au  risque  de  mettre  plus  que  jamais  le  feu  dans  toute 
la  province,  mais  avec  l'agréable  perspective  de  retarder  la 
solution  pour  longtemps.  Il  réussit  encore  à  perdre  trois 
séances  en  différents  incidents  et  formalités  (').  Mais  le  22 


(')  Mémoires  du  minislère  du  duc  d'Aiguillon. 

(')  La  Noue  à  Fonleltc,  22  aoùl,  Carré,  p.  204.  M.  de  la  Chalotais  a  cité  le  mcme 
fait  dans  son  troisième  Mémoire.  «  Ils  diront  tout  ce  qu'ils  voudront,  aurait  dit  le 
premier  président  en  examinant  au  grefTe  les  fameux  billets,  cela  ne  ressemble 
point  à  son  écriture  ». 

(")  D'Amilly  reçut  à  ce  propos  quelques  observations.  Il  ne  s'en  émut  guère  et 
ses  réponses  laissèrent  entrevoir  qu'il  penchait  pour  M.  de  la  Chalotais.  Il  déclara 
à  La  Noue  et  à  Flesselles  que  vingt  conseillers  ne  se  menaient  pas  comme  vingt 
dragons,  qu'il  y  avait  de  l'humeur  dans  le  Parlement,  à  cause  de  la  céléiilé  qu'on 
semblait  exiger  de  lui,  qu'il  fallait  y  regarder  à  trois  fois  pour  décréter  un  magis- 
trat de6i  ans,  en  place  depuis  36,  et  n'ayant  contre  lui  que  des  vérilications  d'écri- 
tures, etc.  (Carré,  p.  195). 

(*)  Le  19  fut  examinée  et  rejetoe  une  nouvelle  requête  des  prisonniers  contre 
les  lettres  patentes  de  disjonction  :  le  20  fut  entendue  la  déposition  de  Royilet, 
tandis  que  M.  de  la  Villebouquuy,  venu  aux  Cordeliers  pour  s'informer  si  M.  de 
la  Chalotais  avait  quelque  motif  de  récusation  à  faire  valoir  contre  deux  nouveaux 
magistrats  rentrés,  MM.  de  Chamballan  père  et  fils,  subissait  de  la  part  du  prison- 


LE  PARLEMENT  REFUSE  DE  DÉCRÉTER  M.  DE  LA  CHALOTAIS   413 

devait  être  le  jour  décisif  :  le  Parlement  allait  y  être  obligé 
de  statuer  sur  le  réquisitoire  de  M.  de  Villeblanclie,  qui  con- 
cluait à  la  prise  de  corps  contre  M.  de  la  Chalotais  :  La  Noue, 
quelque  persuadé  qu'il  fût  de  l'extrême  timidité  du  Sénat 
breton,  avait  parié  contre  M.  d'Abrieu  que  le  décret  serait 
rendu  ce  jour-là  :  une  fois  ce  vote  obtenu,  il  était  tranquille  ; 
beaucoup  trop  ami  de  la  justice  sommaire  et  expéditive,  et 
trop  porté  à  attribuer  à  tout  le  monde  les  sentiments  qui 
l'animaient  lui-même,  il  pensait  qu'alors  le  roi,  assuré  par  la 
déposition  de  cinq  experts  habiles,  jugerait  au  besoin  lui- 
même,  s'il  le  fallait  (*).  Quelle  ne  fut  pas  sa  douleur  et  celle 
des  ministres,  qui  attendaient  le  décret  avec  impatience,  lors- 
que fut  connu  le  résultat  de  cette  séance  mémorable  !  Le  Par- 
lement se  refusait  décidément  à  décréter  M.  de  la  Chalotais 
sur  un  simple  rapport  d'experts  :  des  vingt-cinq  magistrats 
présents,  un  seul,  Auvril  de  Trévénégat,  émit  un  avis  con- 
forme aux  conclusions  du  procureur  général  :  la  cour  arrêta 
seulement  qu'il  serait  nommé  deux  nouveaux  experts,  ïirel, 
de  Paris,  et  un  autre  de  Lyon  ;  et,  comme  si  le  parti  avait  été 
pris  d'accumuler  dans  cette  affaire  le  plus  possible  de  mala- 
dresses, on  chargea  de  désigner  cet  expert  l'intendant  de 
Lyon,  Bâillon,  en  oubliant  ou  voulant  oublier  que  cet  inten- 


nier  une  scène  aiïreuse,  sur  son  refus  de  lui  donner  communication  du  rapport  des 
experts  :  <<  Vous  êtes  un  coquin,  lui  dit  M.  de  la  Chalotais,  une  âme  vendue  h 
Saint-Florentin  :  vous  n'avez  jamais  eu  que  le  masque  de  la  religion  :  vous  et  tous 
les  juges  êtes  des  monstres,  sectateurs  de  l'intendant  qui  vous  fait  bonne  chère  et 
vous  promet  des  grâces  »,  et  autres  aménités  que  M.  de  la  Villebouquay  souffrit. 
au  dire  de  La  Noue,  avec  une  patience  qui  tient  de  la  sottise.  Le  21,  le  Parlement 
examina  encore  une  nouvelle  requête  des  enfants  de  M.  de  la  (chalotais,  proleslanl 
contre  la  pression  exercée  sur  lloyllet  et  contre  la  présence  à  Rennes  du  nommé 
Urry,  ancien  greffier  de  la  commission  de  Saint-Malo,  qui  y  avait  été  envoyé,  en 
effet,  pour  guider  le  Parlement  dans  le  dédale  assez  confus  de  la  procédure  crimi- 
nelle à  suivre  :  il  en  donna  acte  et  la  fit  déposer  au  greffe.  Ce  fut  ce  jour-là  qu'un 
des  juges,  M.  de  Boisbaudry,  se  permit  en  plein  Parlement  une  sortie  qui  fil  la 
joie  des  amis  de  M.  de  la  Chalotais,  à  propos  des  relations  de  Royilet  avec  l'inten- 
dance. Le  président  de  Cuillé,  que  cette  intervention  ne  devait  pas  empêcher  d'être 
accablé  d'avanies  par  le  parti  chalotiste,  proposa  d'écrire  au  roi  pour  le  supplier 
d'évoquer  l'affaire  au  Parlement  de  Bordeaux,  attendu  les  récusations  nombreuses 
et  attendu  aussi  les  invectives  de  M.  de  la  Chalotais  contre  ses  juges.  Plus  le  mo- 
ment décisif  approchait,  plus  étaient  actives  les  démarches  des  Caradeuc  auprès 
des  membres  du  Parlement,  et  plus  étaient  grandes  les  hésitations  de  ceux-ci.  En 
outre,  le  Parlement  de  Paris  rentrait  en  scène  et  décidait  des  observations  sur  la 
réponse  du  roi. 

[^j  La  Noue  à  Fontello,  22  août,  Carré,  p.  204. 


414  LA    BRETAGNK    KT    LK    DfC    d'aIGLILLON 

daiit,  auti'cfois  maire  et  sénéchal  de  llcnnes,  avait  eu  comme 
tel  des  difficultés  avec  M.  de  la  Ghalotais,  ce  que  les  chalo- 
tistes,  eux,  n'oublièrent  pas. 

C'était  remettre  l'issue  du  procès  ù  un  avenir  impossible  à 
déterminer.  L'exaspération  fut  grande  dans  le  parti  gouver- 
nemental. «  Quelles  gens  !  et  quelle  indignation  le  roi  ne 
doit-il  [)as  avoir  contre  eux  !  »  s'écrie  M.  de  la  Noue  (').  M.  de 
Flesselles  était  exactement  dans  les  mêmes  sentiments  :  «  11 
»  faut  convenir,  écrit-il,  que  l'indécence  est  trop  marquée,  et  le 
»  déni  de  justice  à  la  personne  du  roi  est  bien  caractérisé...  On 
»  peut  être  assuré  que  jamais  le  Parlement  n'osera  décréter 
»  M.  de  la  Chalotais.  11  est  en  vérité  al'tligeant  de  voir  le  roi 
»  continuellement  aussi  mal  servi  »  !  Non  seulement  il  était  évi- 
dent qu'il  ne  fallait  plus  compter  sur  le  Parlement  pour  punir 
les  excès  que  le  gouvernement  avait  résolu  de  punir,  mais 
encore  il  était  h  prévoir  désormais  que  l'affaire  allait  languir 
indéfiniment,  bien  au  delà  des  vacances  dont  en  ce  moment 
même  le  Parlement  se  voyait,  à  son  grand  dépit,  privé  par 
des  lettres  de  continua ture  qui  prorogeaient  sa  session  jus- 
qu'au 25  septembre,  et  que  rien  ne  serait  encore  terminé  au 
moment  dangereux  de  la  réunion  des  Etats.  Ce  fut  vers  cette 
simultanéité  grosse  de  périls  que  se  porta  immédiatement  la 
pensée  du  contrôleur  général,  qui  sentait  compromis  le  vote 
des  fonds  dont  il  aurait  besoin,  si  les  Etats  avaient  auprès 
d'eux  un  pareil  accusé  pour  les  rendre  plus  intraitables  que 
jamais.  «  Je  viens  de  trouver  un  homme,  écrit-il  à  l'intendant 
»  dans  une  lettre  assez  lourdement  ironique  (^),  qui  a  des  rela- 
»  tions  à  la  (Jiine,  et  espérance  d'en  avoir  au  Kamtchatka...  Il 
»  nous  a  fait  espérer  de  bons  experts  de  ce  pays-là  pour  véri- 
»  fier  les  écritures  :  voilà  tout  ce  que  je  puis  vous  dire,  tant 
»  l'événementsurvenu  est  incroyable...  Au  surplus,  je  ne  peux 
»  pas  attendre  la  tin  du  procès  pour  la  tenue  des  Etats,  car  il 
»  faudra  aller  à  la  Chine.  Ainsi  je  compte  les  faire  tenir  au 
»  15  novembre  ».  Le  lendemain,  annonçant  au  duc  d'Aiguillon 
sa  résolution  de  ne  pas  tarder  au-delà  de  cette  date,  il  pro- 

(')  Carré,  p.  205.  H  représente  les  membres  du  tribunal  plus  lionlcux  que  des 
chiens  à  qui  on  a  coupé  la  queue,  n'osant  ni  lever  les  yeux  ni  parler.  Il  allicliait  en 
toute  circonstance  le  mépris  qu'il  avait  pour  eux  ^ibid.,  p.  2U8). 

(«)22  août,  II.  «9. 

(»)  24  Boùi,  11.  439. 


LE    GOUVERNEMENT    SE    DF.GOIITE    DU    PROCÈS  415 

nonçait  le  premier  mot  qui  permît  de  prévoir  que  le  gouver- 
nement, découragé,  allait  se  résoudre  à  un  nouveau  change- 
ment :  il  observait  que  la  procédure  de  Rennes  était  nulle 
parce  qu'on  avait  représenté  les  pièces  à  M.  de  la  Chalotais 
avant  de  l'avoir  décrété,  et  annonçait  que  toute  l'afiaire  élait 
renvoyée  à  l'examen  d'une  commission  du  conseil  (').  Saint- 
Florentin  était  du  même  avis.  Le  8  septembre,  il  adressait  à 
son  neveu  une  docte  dissertation  sur  l'ordonnance  de  1737, 
où  il  avouait  qu'il  y  avait  de  fortes  objections  à  élever  contre 
la  régularité  des  lettres  patentes  de  disjonction  et  plus  encore 
contre  la  procédure  qui  s'en  était  suivie,  et  laissait  entre- 
voir qu'une  évocation  était  probable.  Cette  évocation  était 
désormais  inévitable,  les  partis  les  plus  opposés  se  réunissant 
pour  la  vouloir.  Ceux  qui  désiraient  sauver  l'accusé,  ceux  qui 
désiraient  l'enlever  à  des  juges  ayant  prouvé  d'une  manière 
aussi  éclatante  leur  répugnance  à  condamner,  allaient  se  ren- 
contrer pour  souhaiter  cette  solution,  et  c'est  encore  aujour- 
d'hui un  problème  insoluble  pour  l'historien  que  de  dire  les- 
quels voyaient  le  plus  juste,  et  quel  était,  de  l'un  ou  de  l'autre 
tribunal,  le  plus  redoutable  pour  l'accusé.  Ouant  au  Parle- 
ment de  Rennes,  c'est  là,  plus  encore  qu'ailleurs,  qu'une  évo- 
cation devait  être  accueillie  avec  joie  :  il  n'avait  pas  cessé,  dès 
le  premier  jour,  de  la  souhaiter,  et  toute  sa  conduite  avait  été 
calculée  pour  l'imposer  au  gouvernement.  Nul  doute,  en  par- 
ticulier, que  son  arrêt  du  22  août  n'ait  été  dicté  par  cette  con- 
sidération machiavélique  (^). 

En  face  de  cette  quasi-unanimité,  il  y  eut  toutefois  une  op- 
position ardente,  persévérante,  irréductible,  et  ce  fut  du  duc 
d'Aiguillon  qu'elle  provint.  Cet  homme,  qu'on  a  représenté  si 
à  tort  comme  altéré  du  sang-  de  M.  de  la  Chalotais,  s'obstina, 
môme  après  les  preuves  manifestes  que  le  Parlement  avait 
données  de  sa  répugnance  à  une  condamnation,  à  vouloir  que 
cette  cour  restât  saisie  du  procès,  fallùt-il  pour  cela  retarder 
les  Etats,  fallùt-il  même  les  réunir  avant  que  le  jugement  fût 
prononcé.  Il  se  refusait  à  désapprouver  la  conduite  du  Parle- 
ment, se  félicitait  qu'on  eût  épuisé  tous  les  moyens  de  justi- 

(')  25  août,  H.  43'.1. 

(*)  Une  leLlredc  d'Amilly  à  Monlboiircber.  du  28  août,  ne  laisse  pas  de  doute  sur 
ce  point.  Elle  parle  du  projet  d'évoiiuer  ■<  comme  je  crois  que  vous  et  moi  le  vou- 
drions ». 


416  l.A    liltETAGNK    KT    LK    DUC    i/aIGUILI.ON 

ficaliou  pour  l'accusé,  et  voulait  voir  clans  l'ordonnance  de 
1737  le  droit  pour  le  tribunal  de  réitérer  autant  qu'il  le  vou- 
drait la  nomination  de  nouveaux  experts.  Quoique,  de  son 
eiilourage,  M.  de  Balleroy  seul  fût  de  cet  avis,  et  que  ses 
amis  eux-mêmes  blâmassent  fort  cette  manière  de  voir,  d'Ai- 
guillon la  soutenait  avec  force,  avec  entêtement,  jusqu'à  faire 
à  son  retour  à  Rennes  (')  une  scèue  violente  à  M.  de  Fies- 
selles,  qui  tenait  pour  une  évocation  au  Conseil  (^).  La  néces- 
sité de  consolider  ce  Parlement  qui  était  son  œuvre,  qu'il 
avait  eu  tant  de  peine  à  reconstituer  et  qu'il  avait  un  si  grand 
désir  de  compléter,  primait  évidemment  h  ses  yeux  l'utilité 
d'une  condanmation  de  M.  de  la  Chalotais,  et  il  s'obstinait 
d'ailleurs  à  avoir  dans  les  rentrés  plus  de  confiance  que  dans 
le  conseil  soumis  à  bien  des  influences  diverses.  Il  répétait 
qu'à  bout  de  délais  ils  seraient  bien  forcés  déjuger,  et  même 
mieux  que  toute  autre  cour;  qu'à  juger  les  hommes  par  leur 
intérèl,  il  n'y  avait  aucun  d'eux  qui  dût  désirer  le  triomphe 
de  iM.de  la  Chalotais,  qui  n'en  profiterait  que  pour  les  perdre  : 
que  le  relard  des  Etats  n'était  rien  dans  cette  affaire;  qu'il  fal- 
lait se  prêter  à  leur  pusillanimité,  se  résigner  à  leurs  lenteurs, 
mais  qu'à  la  fin  ils  seraient  bien  obligés  de  prononcer  (^) 

D'Aiguillon  ne  devait  pas  l'emporter.  Trop  de  gens,  pour 
des  motifs  divers,  inclinaient  vers  une  évocation  au  conseil, 
pour  que  son  avis  sur  ce  point  eût  aucune  chance  d'être 
adopté.  Les  requêtes  des  parents  des  détenus  contre  les  lettres 
patentes  de  disjonction  et  contre  la  validité  de  la  procédure 
étaient  alors  soumises  à  l'examen  du  conseil  d'Etat;  le  13  sep- 
tembre, cette  assemblée  rendit  un  arrêt  ordonnant  l'expédi- 
tion à  son  greffe  de  la  copie  de  toutes  les  procédures  faites 
tant  en  vertu  des  lettres  patentes  du  mois  de  novembre  pré- 
cédent que  de  celles  du  5  juillet.  Ce  n'était  pas  encore  une 

(')  11  revint  à  Rennes  le  2  septembre  et  y  resta  jusqu'au  10,  où  il  partit  pour  sa 
terre  de  Vérelz.  Ces  huit  jours  furent  les  seuls  qu'il  ait  passés  dans  la  même  ville 
que  M.  de  la  Chalotais  pendant  In  détention  de  celui-ci. 

(*)  La  Noue  àFonlette,  12  sept.,  Carré,  p.  229  :  «  La  conlérence  entre  le  géné- 
»  rai  et  l'intendant  fut  outrée  de  la  part  du  premier,  disant  qu'on  l'abandonnait, 
»  qu'on  le  déshonorait, que  tous  les  ministres  étaient  des  j  ..  f...  d'intrigants  :  en  un 
»  mot,  il  fut  une  heure  et  demie  à  ne  pas  se  posséder  decoloie...  je  crus  qu'il  me 
»  mangerait,  en  me  reprociianlque  c'était  l'inteiulanl  et  moi  qui  mctlionscesravau- 
»  dages  dans  la  tête  ducoiilrùieur  général, «lue  nous  donnions  croyance  à  toutes  les 
>i  absurdités,  que  nous  écbuullions  les  têtes,  de  manière  que  nous  perdions  tout.  » 

(')  La  Noue  à  Fonlelle,  3  sept.  Carré,  p.21G. 


ÉVOCATION    AU    CONSEIL    DÉCIDÉE    M\LGRÉ    d'aIGUILLON  417 

évocation  et  l'arrêt  stipulait  que  l'inslruction  devait  continuer 
comme  par  le  passé.  Mais  c'en  était  la  préface,  et  le  prétexte 
d'inaction  fourni  au  Parlement  par  cet  événement  était  trop 
beau  pour  qu'il  n'en  usât  point.  Jugeant  inutile  de  poursuivre 
une  procédure  destinée  peut-être  à  être  cassée,  mécontent 
d'ailleurs  d'avoir  reçu  de  nouvelles  lettres  de  continuature 
qui  prorogeaient  sa  session  jusqu'à  la  Saint-Martin,  il  alla 
encore  plus  lentement  que  de  coutume.  Les  experts  Tirel  (de 
Paris)  et  Mathieu  Bordes  (de  Lyon),  qui  arrivèrent  à  Rennes 
le  21  septembre,  furent  cependant  entendus,  bien  que  plu- 
sieurs des  juges  ne  fussent  pas  disposés  à  les  entendre.  Mais 
aucune  suite  ne  fut  donnée  à  leur  rapport,  aussi  formel  contre 
l'accusé  que  les  précédents  :  bien  au  contraire,  le  Parlement 
accueillait  avec  bienveillance  la  signification  que  lui  faisait 
M""  de  la  Chalotais  de  surseoir  à  toute  procédure  jusqu'au 
jugement  par  le  conseil  de  la  requête  à  lui  présentée,  au  nom 
des  détenus,  contre  les  lettres  patentes  du  5  juillet,  et  les 
invectives  du  chevalier  de  la  Chalotais,  qui  venait  jusqu'au 
palais  faire  des  scènes  à  M.  de  Saint-Aubin  et  sommer  les 
magistrats  de  rester  dans  l'inaction,  produisaient  un  grand 
efiet  (').  Le  30  septembre,  le  Parlement  arrêta  de  ne  plus 
s'assembler  jusqu'à  ce  qu'il  eût  plu  à  Sa  Majesté  de  statuer 
définitivement  en  son  conseil  sur  les  requêtes  des  familles 
des  prisonniers.  Selon  le  Journal  des  événements  (et  la  chose 
n'a  rien  que  de  fort  vraisemblable),  dès  le  21  août  une  con- 
vention semblable  avait  été  arrêtée  verbalement  par  les  ren- 
trés, sous  cette  restriction  seulement  qu'on  ne  se  départirait 
pas  de  la  continuation  de  l'instruction. 

Même  après  cette  nouvelle  reculade  d'Aiguillon  persista 
dans  son  opinion  que  le  procès  devait  être  laissé  au  Parlement. 
Il  était  alors  à  Véretz,  en  joyeuse  compagnie,  avec  MM.  de  la 
Châtre,  de  Broc,  de  Chabrillan,  de  Balleroy,  de  la  Noue,  de 
Redmond,  Coniac,  Mesnard,  etc.,  tout  occu[)é  des  prochaines 
noces  de  sa  fille  avec  le  marquis  de  Chabrillan  (^),  fort  dési- 
reux d'oublier  les  affaires  de  Bretagne,  et  très  peu  pressé  de 
retourner  dans  la  province.  Il  eutle  double  désagrément  d'être 
obligé  de  faire  le  voyage  de  l*aris  (^),où  il  aurait  souhaité  de 

(')  Barrin  à  FonleLle,  24  sept.  Carré,  p.  238. 
(*)  Le  mariage  eut  lieu  en  novembre  1766. 
i^j  II  partit  pour  Paris  le  23  octobre. 

ii'Aïub'iLi.uN.  27 


418  I,A    BRETAGNE   ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

ne  pas  reparaître  tant  que  l'affaire  de  M.  de  la  Ghalotais  élait 
en  suspens  ('),  mais  où  les  ministres  irrésolus  et  divisés  le  for- 
cèrent à  revenir,  et  de  voir  d'ailleurs  ses  avis  rejetés.  Son 
entrevue  avec  eux  fut  vive  (*)  :  le  roi  au  contraire  lui  lit  un 
accueil  excellent.  Mais  le  parti  de  l'évocation  au  conseil  l'em- 
portait décidément  à  la  cour.  Le  troisième  mémoire  de  M.  de 
la  Ghalotais,  qui  fut  intercepté  par  M.  de  Barrin  dans  les  pre- 
miers jours  d'octobre  (^),  et  où  Saint-Florentin  était  déchiré 
aussi  cruellement  que  dans  les  premiers,  lui  inspirait  plus 
que  jamais  le  désir  de  voir  la  fin,  quelle  qu'elle  fût,  de  toute 
l'affaire.  On  se  décida  donc  à  évoquer  au  conseil  et  à  faire 
venir  les  prisonniers  à  Paris.  MM.  de  Barrin  et  de  P'ontette, 
qui  prévoyaient  la  chose  et  attendaient  de  jour  en  jour  le 
moment  de  leur  délivrance,  furent  enfin  débarrassés  de  leurs 
encombrants  prisonniers.  M.  de  la  Ghalotais  fut  emmené  dans 
la  nuit  du  21  au  22  novembre.  Les  jours  suivants  furent  trans- 
férés les  prisonniers  de  Saint-Malo  ;  quelques-uns  firent  route 
par  la  Normandie  ('*).  «  J'en  suis  défait,  grâce  à  Dieu  !  s'écrie 

(»)  Note  du  4  oct.  1766  (H.  440). 

(«)  Barrin  à  Fontelte,  29  oct.  ;  Carré,  p.  273. 

(')  Le  mémoire  fut  saisi  au  fond  d'un  pot  à  tabac  que  M.  de  la  Ctialolais  envoyait 
à  l'hôtel  de  Caradeuc.  M.  de  Barrin  le  retint,  fit  parvenir  le  pot  à  son  adresse,  et 
quand  celui-ci  refit  le  voyage  en  sens  inverse,  on  y  trouva  la  requête  présentée  par 
M"e  de  la  Ghalotais  au  nom  de  tous  les  prisonniers.  M.  de  Barrin  pnt  être  alors 
édifié  sur  le  succès  de  toutes  les  précautions  qu'il  avait  prises.  Au  reste  il  put  rapi- 
dement se  convaincre  que  son  avantage  dans  ce  qu'il  appelait  celte  vilaine  guerre 
n'avait  été  que  très  partiel.  Un  autre  exemplaire  du  mémoire  a  dû  sans  doute  échap- 
per à  sa  vigilance  —  à  moins  que  la  publication  n'ait  été  l'œuvre  d'un  des  ministres 
eux-mêmes  —  car  ce  troisième  mémoire  ne  tarda  pas  à  se  répandre  avec  la  date 
de  novembre  17G6,  juste  un  an  après  l'arrestation  des  prisonniers.  Dans  une  lettre 
du  5  nov,  1766  (K.  713,  pièce  46),  M™<'**  de  Caradeuc,  de  la  Pruglaye  et  le  chevalier 
de  la  Ghalotais  supplient  leur  ami  et  protecteur,  Gilbert  de  Voisins,  de  leur  faire 
parvenir  le  manuscrit  intercepté  :  <^  Nous  croyons,  disent-ils,  avoir  des  litres  pour 
»  réclamer  ce  manuscrit  informe  afin  d'être  en  élat  de  le  présenter  au  roi  dans  une 
»  forme  décente  et  respectueuse  •■.  Le  détour  était  habile,  mais  il  ne  semble  pas  que 
le  troisième  mémoire,  tel  qu'il  a  été  publié,  ait  subi  les  corrections  en  question.  — 
Audouard  a  rédigé  une  réfution  de  ce  troisième  mémoire. 

(';  Le  fait  mérite  d'être  noté,  parce  qu'il  nous  permet  de  constater  une  fois  de 
plus  à  quel  point  l'exallation  générale  des  esprits  faisait  naitre  et  accepter  les  récils 
les  plus  inexacts.  Aux  Etats  de  177U,  comme  on  s'occupait  de  la  rédaction  d'un 
mémoire  eu  leur  faveur,  un  membre  de  la  noblesse  avança  ce  fait,  que  M.  de  Barrin 
avait  empêché  M'""  de  Caradeuc  de  faire  remettre  une  redingote  à  son  mari  lors 
de  son  passage  îi  Rennes.  Le  calomniateur  fut  aussitùt  confondu  par  un  membre 
du  cioi'gé,  (\u\  rappela  ipie  M.  de  Caradeuc  avait  l'ail  route  par  la  Normandie,  et  que 
M.  de  Barrin,  n'en  étiiul  pas  instruit,  avait  fait  passer  la  nuit  dans  la  rue  à  un  de 
ses  laquais  pour  remellre  la  redingote  à  M.  de  Caradeuc  quand  il  passerait. 


M.    Di:    L.V    CllALOTAIS    A    LA    BASTILLE  410 

»  en  mandant  cette  heureuse  nouvelle  M.  de  Fontette  (*).  Il  ne 
»  me  reste  plus  qu'à  me  tirer  d'ici  de  quelque  façon  car  je  suis 
»  aussi  las  de  tous  les  habitants  de  ce  pays  que  je  l'ai  été  des 
»  persécutions  des  gens  de  ce  château;  mais  où  habiter  dans 
»  celte  province  !  11  n'y  a  lieu  qui  ne  soit  infecté  de  principe  et 
»  delangage  républicains  et  où  toute  autorité,  quelque  modérée 
»  qu'elle  soit,  ne  paraisse  une  invasion  sur  la  liberté  ou,  pour 
»  parler  plus  juste,  sur  la  licence  bretonne  ».  Tous  furent  diri- 
gés sur  la  Bastille,  celle  de  toutes  leurs  prisons  où,  de  leur 
propre  aveu,  ils  furent  le  mieux  traités,  et  dont  ils  afï'ectèrent 
même  d'opposer  les  douceurs  aux  prétendues  cruautés  qui 
auraient  été  exercées  contre  eux  eu  Bretagne  [■). 

Pendant  qu'ils  se  mettaient  en  route,  était  rendu,  le  samedi 
22  novembre,  un  arrêt  par  lequel  le  roi  évoquait  à  lui  et  à 
son  conseil  les  accusations  intentées  contre  M.  de  la  Chalo- 
tais  et  les  siens,  rapportait  les  lettres  patentes  du  5  juillet, 
annulait  les  procédures  faites  en  conséquence,  et  ordonnait 
le  transfert  des  pièces  et  des  minutes  des  procédures,  pour 
être  lesdites  procédures  continuées  à  la  requête  d'Esmangart, 
maître  des  requêtes,  chargé  des  fonctions  du  ministère  pu- 
blic, et  au  rapport  de  Le  Noir,  maître  des  requêtes.  Dans  la 
pensée  de  Saint-Florentin,  cette  nouvelle  combinaison  n'im- 
jîliquait  nullement  qu'on  renonçât  à  frapper  les  prévenus,  et 
il  n'est  pas  douteux  qu'il  n'ait  eu  pendant  quelque  temps 
plus  d'espérance  d'obtenir  une  sentence  rigoureuse  du  conseil 
que  du  Parlement  de  Bennes.  Dans  le  but  de  se  procurer, 
s'il  était  possible,  de  nouvelles  charges,  il  fit  rompre  par 
M.  de  Flesselles,  en  présence  de  deux  notaires  et  du  cheva- 
lier de  La  Ghalotais  C*),  les  scellés  qui  avaient  été  réapposés 


(')  28  nov.  Carré,  p.  292. 

(')  C'est  ce  que  le  Parlement  de  Rouen  développait  en  termes  emphatiques  dans 
sa  lettre  au  roi  du  3  nov.  1767  :  «  Ces  illustres  opprimés,  conduits  dans  la  capitale 
»  de  votre  empire,  ont  éprouvé,  par  les  traitements  plus  humains  qu"ilsy  ontreçus, 
»  la  différence  qu'il  y  a  d'être  à  la  portée  des  regards  d'un  prince  bienfaisanl,  ou 
»  d'être  loin  du  trône  sous  la  verge  d'une  administration  tyrannique,  qui  abuse  du 
»  nomdu  prince  pour  tromper  les  vœux deson  cœuretsatisfaire  des  animosités  par- 
»  ticulières  ».  Il  aurait  été  plus  simple  de  dire  que  les  dangers  de  communication 
avec  l'extérieur  élanl  moins  grands  à  la  Bastille  qu'en  Bretagne  et  le  procès  étant 
d'ailleurs  à  son  terme,  la  surveillance  put  sans  inconvénient  se  relâcher. 

(^)  Par  une  nouvelle  maladresse  (il  faut  renoncer  à  les  énumérer  toutes)  Saint- 
Florentin  avait  envoyé  à  l'avance  le  cachet  de  M.  de  la  Chaloiais  à  M.  de  Flesselles, 
et  le  chevalier  de  la  Chaloiais  sut  fort  bien  l'aire  observer  que  l'intendant  a\ait  pu 


420  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

chez  le  procureur  général,  et  fit  joindre  au  dossier  du  pro- 
cès plusieurs  feuilles  faisant  partie  des  mémoires  que  celui-ci 
avait  préparés  sur  les  finances,  en  exécution  de  la  déclaration 
du  21  novembre  1763.  Mais  il  était  écrit  que  nulle  part  ce 
procès  ne  ferait  l'objet  d'un  jugement  régulier.  Uien  n'y  con- 
tribua davantage  que  l'attitude  énergique  prise  par  le  Parle- 
ment de  Paris  au  sujet  de  l'évocation  au  conseil,  lequel 
n'était  à  ses  yeux  qu'une  commission  d'une  autre  espèce.  Le 
8  décembre,  il  présenta  de  fortes  remontrances  et  réclama  le 
renvoi  de  l'afïaire  devant  la  justice  ordinaire.  La  réponse  du 
roi,  que  le  procès  contenait  beaucoup  de  circonstances  tou- 
chant de  près  son  administration  et  qu'il  n'avait  pu  se  dis- 
penser d'en  réserver  la  connaissance  à  son  conseil,  était 
plutôt  faite  pour  piquer  la  curiosité  de  son  Parlement  et  le 
rendre  plus  désireux  encore  de  pénétrer  tout  le  mystère. 
Le  15  décembre,  il  invita  les  princes  et  pairs  à  en  venir  déli- 
bérer le  surlendemain.  Pour  les  en  empêcher  radicalement, 
le  roi  manda  son  Parlement  tout  entier  à  Versailles  le  17, 
l'apostropha  sévèrement  et  lui  défendit  de  donner  suite  à  son 
arrêté.  Mais  il  ne  put  empêcher  de  nouvelles  représentations, 
où  le  Parlement  affirmait  sa  volonté  inébranlable  de  ne  pas 
laisser  s'accomplir  une  pareille  infraction  aux  droits  de  la  dé- 
fense, faisait  ressortir  la  contradiction  entre  la  réponse  du  roi 
et  les  précédentes  lettre  patentes  qui  avaient  déféré  l'affaire 
aux  Parlements  de  Paris  et  de  Rennes,  et  avertissait  que  rien 
ne  le  réduirait  au  silence  :  «  C'est  en  vain.  Sire,  que  les  gens 
»  de  votre  conseil  conduisent  cette  procédure  avec  une  préci- 
»  pitation  sans  exemple,  secondée  par  des  ordres  particuliers 
»  et  par  d'autres  moyens  inouïs  dans  une  instruction  crimi- 
»  nelle...  l'acte  irrégulier  qui  terminerait  leurs  procédures  ne 
»  ferait  qu'augmenter  les  embarras  de  l'affaire...  il  serait 
»  (quel  qu'il  fût)  un  sujet  toujours  subsistant  des  plus  per- 
»  sévérantes  et  des  plus  fortes  réclamations.  » 

lever  les  scellés  et  les  remellre  ensuite  en  bon  état.  —  Ces  mémoires  sur  les  finan- 
ces n'ont  pas  été  pu])liés.  Le  bruit  a  couru  (lettre  de  M.  de  Robien  à  M.  de  Coniac 
du  30  août  1760)  qu'un  travail  de  M.  de  la  Cbalotais  sur  les  finances  contenait  des 
cboses  d'une  force  étonnante  contre  les  ministres  qu'il  accusait  d'être  les  sangsues 
du  peuple,  et  contre  le  roi  lui-même,  au(juel  il  apiiHijuait  l'épitliète  d'imbécile,  et 
celle  encore  moins  méritée  de  despote.  Cependant  Saint-Florentin,  en  envoyant  à 
Le  Noir  les  mémoires  qu'on  venait  de  recevoir  (lettre  du  l«'déc.,  0.  462),  n'accom- 
pagna cet  envoi  d'aucun  commentaire.  Il  est  en  somme  impossib'e  de  rien  con- 
jecturer sur  ce  quils  pouvaient  contenir. 


EXTINCTION    DE    LA    PROCÉDURE  421 

Continuer  la  procédure  était  donc  accepter  avec  le  Parle- 
ment de  Paris  une  de  ces  luttes  qui  fatiguaient  le  roi.  D'au- 
tre part  la  nouvelle  instruction  menaçait  d'aboutir  à  une 
impasse;  ce  nouveau  tribunal  se  trouvait  comme  les  autres 
en  face  de  preuves  suffisantes  peut-être  pour  entraîner  une 
conviction  morale,  mais  insuffisantes  pour  amener  une 
condamnation  judiciaire.  Deux  nouveaux  experts,  Poiré  et 
Danger,  s'étaient  trouvés  entièrement  d'accord  avec  leurs 
confrères  pour  reconnaître  dans  les  billets  anonymes  l'écri- 
ture contrefaite  de  La  Ghalotais,  et  contrefaite  certainement 
par  lui  (').  JMais  les  indices  réunis  contre  lui  se  réduisaient 
toujours  à  ces  rapports  d'experts.  On  risquait  donc,  en  lais- 
sant aller  les  choses,  de  n'aboutir  qu'à  une  solution  pure- 
ment négative,  et  cependant  d'accroître  la  fermentation  dans 
les  Parlements,  de  rencontrer  de  graves  difficultés  dans  les 
Etats  de  Bretagne,  alors  près  de  s'ouvrir.  Le  roi  était  excédé 
de  tout  le  bruit  qui  se  faisait  autour  de  cette  affaire,  et  inquiet 
de  l'elïervescence  générale  des  esprits.  M.  de  Laverdy  avait 
un  emprunt  à  faire  enregistrer  par  le  Parlement  de  Paris, 
et  le  don  gratuit,  accompagné  de  maint  autre  fonds,  à  faire 
voter  par  les  Etats  de  Bretagne  (*).  Il  fut  donc  résolu  que  la 
procédure  serait  arrêtée  par  un  acte  de  la  volonté  royale.  Le 
22  décembre,  Louis  XV  se  rendit  au  conseil,  où  Le  Noir  lut  un 
résumé  de  toute  l'affaire  (^),  extrêmement  favorable  aux  accu- 
sés, passant  avec  brièveté  sur  tous  les  faits  à  charge,  et  in- 
sistant au  contraire  sur  les  sentiments  de  respect  et  de  fidé- 
lité dont  ils  avaient  donné  dans  leurs  interrogatoires  mainte 
assurance.   Il  fit  appel  à  la  justice  et  à  la  bonté  du  roi,  et 


(')  Mémoire  justiRcalif  de  M.  de  la  Ghalotais,  présenté  le  9  mai  1767,  p.  53  et  54. 
Le  Procès  ne  donne  pas  le  détail  de  ce  qni  s"est  passé  devant  le  conseil  ;  une  note 
(t.  III,  p.  282)  déclare  seulement  que  les  dernières  informations  ne  furent  qu'une 
répétition  très  sommaire  décolles  qui  avaient  été  faites  en  Bretagne. 

(*)  Ce  fut  là  sans  doute  le  plus  puissant  motif  de  la  décision  prise,  comme  l'indi- 
que la  lettre  de  Saint-Florentin  à  son  neveu  le  3  janvier  1767  (H.  630)  :  «...  Le  roi 
ne  s'y  est  déterminé  qu'avec  peine,  maison  a  fait  un  tableau  si  vif  de  la  chaleur  qu'il 
y  avait  dans  les  esprits...  que  cela  Ta  déterminé.  Je  ne  crois  pas  que  l'on  nous  ait 
trahis,  mais  on  ne  guérit  pas  de  la  peur,  et  elle  était  extrême  dans  tous  ceux  qu'on 
écoule  et  qui  pour  a/fah-es  d'argent  ont  besoin  des  Parlements...  » 

(S)  Il  en  existe  aux  Archives  nationales  (H.  440)  un  résumé,  à  peu  près  conforme 
au  texte  primitif,  que  Le  Noir  envoya  à  Mesnard  cinq  jours  après,  le  27  déc.  Le 
Xoir  ne  tente  pas  d'y  excuser  les  Mémoires  de  M.  de  la  Ghalotais,  qu'il  déclare 
"  pleins  d'agitation,  d'emportement,  et  tracés  méchamment  et  calomnieusement». 


422  LA    HRKTAGiNE    KT    LE    DUC    d'aIGUILLON 

aussitôt  celui-ci,  déclarant  ne  pas  vouloir  de  jugement,  fit 
dresser  des  lettres  patentes  cleii^-nant  toutes  poursuites  et 
procédures,  et  imposant  sur  toute  TafTaire  silence  absolu  à 
ses  procureurs  ,i;énéraux  et  à  tous  autres.  «  Cette  résolution, 
»  y  taisait-on  dii'e  au  roi,  nous  a  paru  d'autant  plus  convena- 
»  hle qu'une  grande  parlie  des  faits  qui  ont  donné  lieu  à  ladite 
»  instruction  ne  peuvent  être  regardés  que  comme  l'etfet  de  ces 
»  maximes  pernicieuses  et  de  ces  dangereux  sysièmes  que  nous 
»  avons  sul'fisamment  proscrits  par  notre  réponse  du  3  mars 
»  dernier  ». Toutefois,  au  moment  même  où  il  déclarait  ne  pas 
vouloir  trouver  de  coupables,  il  ne  faisait  sortir  de  prison  les 
six  magistrats  que  pour  les  envoyer  en  exil,  sans  leur  per- 
mettre même  de  voir  leur  famille  :  MM.  de  la  Chalotais,  à 
Saintes,  MM.  de  la  Gascherie  et  de  la  Colinière,  ^i  Autun, 
M.  de  Montreuil,  à  Angers,  M.  de  Kersalaiin,  au  Mans. 

Tel  fut  l'expédient,  ou  trop  indulg-ent  ou  trop  rigoureux, 
auquel  le  faible  Louis  XV  crut  pouvoir  recourir  pour  se  dé- 
barrasser enfin  d'une  affaire  gauchement  entreprise,  gauche- 
ment conduite.  Il  se  trompait  :  cette  fausse  démarche  ajoutée 
à  tant  d'autres  ne  devait  pas  lui  rendre  cette  tranquillilé  au- 
delà  de  laquelle  il  n'élevait  pas  son  ambition.  Loin  de  là,  elle 
allait  fournir  aux  récriminations  du  parti  parlementaire  une 
admirable  matière.  Le  roi  ne  voulait  pas  de  jugement,  et  il 
voulait  des  châtiments!  Il  n'y  avait  pas  de  coupables,  et  les 
six  magistrats  restaient  en  exil  !  I^es  calomnies  dont  ils  avaient 
été  l'objet  s'étaient  évanouies  aux  premiers  regards  de  la  jus- 
tice, leur  honneur  n'était  pas  compromis,  et  cependant  ils 
restaient  frappés  de  la  plus  terrible  des  peines,  la  défaveur 
d'un  maitre  vénéré  et  chéri!  Ce  n'était  pas  lui,  dans  l'aimable 
bonté  de  son  cœur,  qui  était  l'auteur  de  ce  déni  de  justice; 
sa  religion  avait  été  surprise;  l'imposture  avait  su  se  ména- 
ger accès  auprès  du  trône;  la  cabale  ennemie  de  la  magis- 
trature, toute  frémissante  de  n'avoir  pas  pu  perdre  les  six 
magistrats  bretons,  avait  du  moins  réussi  à  les  noircir  dans 
l'esprit  de  Sa  INIajesté.  Voilà  ce  que  développèrent  désormais 
toutes  les  requêtes,  mémoires,  suppli({ues  et  remontrances  (') 

(')  Renionlrunces  du  Parlement  de  Paris  des  21  janvier,  12  mai  1767, 18-20  mars 
1768;  du  Parlement  de  Houen,  18  fév.,  5  juin  1767  et  lettre  au  roi  du  3  sept.  1767; 
arrêté  du  Parlement  de  Bordeaux,  3  juin  1767;  requêtes  des  si.x  magistrats  (jue 
supprimèrent  des  arrêts  du  conseil  des  17  mai  et  12  oct.  1767,  etc.,  etc. 


INCONSÉQUENCE    DE    LA    RÉSOLUTION    ROYALE  423 

que  les  exilés,  leurs  familles  et  les  Parlements  inulliplièrent 
sans  relâche,  sûrs  d'émouvoir  l'opinion  publique,  de  fatiguer 
le  roi  et  ses  ministres,  peut-être  d'arracher  quelque  jour  à 
leur  lassitude  quelque  éclatante  réparation. 

Cette  dernière  satisfaction  seule  ne  devait  pas  leur  être 
accordée,  du  moins  du  vivant  de  Louis  XV,  qui  céda  sur  tout 
le  reste,  mais  qui  maintint  obstinément  jusqu'au  dernier  jour 
de  son  règne  l'exil  des  deux  procureurs  généraux,  dont  la 
culpabilité,  très  certainement,  n'était  pas  douteuse  à  ses  yeux. 
II  leur  fallut  attendre  l'avènement  d'un  souverain  plus  faible 
encore,  et  moins  expérimenté,  pour  voir  le  gouvernement  leur 
faire  amende  honorable  et  retourner  ses  disgrâces  contre  leur 
prétendu  persécuteur.  Mais,  en  somme,  rien  n'a  manqué  à 
leur  triomphe,  ni  l'auréole  du  martyre,  ni  l'enivrante  popula- 
rité, ni  les  marques  substantielles  de  la  bienveillance  du  pou- 
voir ('),  ni  le  plaisir  de  la  vengeance,  ni  même  l'admiration 
de  la  postérité.  Tant  de  faveurs  de  la  fortune  ne  sont-elles 
pas  une  compensation  bien  réelle  de  treize  mois  de  prison  et 
de  huit  ans  d'exil?  Faut-il  tant  s'attacher  à  les  plaindre?  Ils 
furent,  nous  lavons  vu,  poursuivis  par  une  haine  parfois 
furieuse  et  accusés  de  plus  de  crimes  qu'ils  n'en  avaient 
commis;  les  règles  de  la  justice  ont  pu  être  violées  à  leur 
détriment;  mais  ils  furent  coupables,  au  moins  les  principaux 
d'entre  eux,  et  l'exagération  de  leurs  doléances  comme  l'ai- 
greur de  leurs  invectives  ne  doit  pas  faire  oublier  qu'ils 
avaient  eux-mêmes  trahi  les  devoirs  de  leur  place,  trempé 
dans  de  condamnables  intrigues,  travaillé  avec  obstination  à 
faire  éclater  les  troubles,  et  tout  fait  pour  attirer  sur  eux  ces 
rigueurs  qu'ils  ont  dénoncées  en  ternies  si  passionnés  à  l'in- 
dignation publique. 

(')  Leur  exil  fut  levé  à  l'avènement  de  Louis  XVI.  Le  5  août  1775,  M^L  de  la 
Chalotais,  «  voulant  donner  à  Sa  Majesté  un  témoignage  de  respect  pour  sa  per- 
sonne sacrée,  de  leur  reconnaissance  de  la  justice  qu'elle  avait  bien  voulu  leur 
rendre,  de  leur  désir  de  concourir  aux  vues  de  paix  dont  elle  était  animée  et  de 
leur  considération  pour  M.  le  comte  de  Maurepas  »,  consentirent,  comme  par 
grâce,  à  se  désister  de  toutes  actions  et  demandes  pour  tout  ce  qui  s'était  passé 
depuis  leur  emprisonnement,  notamment  envers  le  duc  d'Aiguillon.  Le  8  août, 
une  lettre  du  garde  des  sceaux  Miromesnil  annonça  à  M.  de  la  Chalotais  une  gra- 
tification de  100,0CI0  1.  et  une  pension  de  8,000,  réversible  pour  moitié  au  chevalier 
de  la  Chalotais,  pour  moitié  à  M™e  de  la  Fruglaye.  La  terre  de  Caradeuc  fut  érigée 
on  marquisat  par  lettres  patentes  de  décembre  1776.  M.  de  Caradeuc  reprit  son 
siège  de  procureur  général. 


CHAPITHE  XIII 

LES  ÉTATS  UE   1706- 17G7   ET  LE  INOIVEAU   RÈGLEMENT 

Le  9  décembre  1700,  veille  de  son  départ  pour  la  Bretagne, 
d'Aiguillon  donnait  un  grand  diner  dans  son  hôtel.  Son  air 
sérieux  et  ennuyé  frappa  ses  convives,  qui  ne  })urenf,  répri- 
mer une  violente  envie  de  rire.  Se  retournant  vers  l'un  des 
rieurs  :  «  Eh  bien,  allez  y  donc  à  ma  place,  puisque  cela 
»  vous  amuse,  s'écria  le  duc  ;  pour  moi,  j'aimerais  mieux 
»  brider  des  ours  que  des  Bretons I  »  ('). 

La  session  de  1766  ne  devait  que  trop  justifier  cette  bou- 
tade; elle  fut  de  beaucoup  la  plus  orageuse  des  sept  tenues 
auxquelles  d'Aiguillon  a  eu  le  redoutable  honneur  de  prési- 
der. Si  le  bastion  n'avait  plus  pour  lui,  comme  en  1764,  l'ap- 
pui et  la  complicité  du  grand  corps  judiciaire  de  la  province, 
il  avait  dans  les  événements  survenus  depuis  dix- huit  uiois 
des  sujets  d'excitation  bien  plus  puissants  encore.  Nom- 
bre de  gentilshommes,  l'esprit  échauffé  par  la  violence  des 
propos  qu'ils  entendaient  tenir,  ne  voyaient  plus  dans  d'Ai- 
guillon que  le  tyran  de  la  province  et  le  persécuteur  de  ses 
procureurs  généraux.  Il  leur  fallait  tirer  une  vengeance  écla- 
tante des  prétendues  atteintes  à  leur  droit  national  et  rétablir 
dans  son  intégrité  cette  compagnie  héroïque  qui  s'était  immo- 
lée pour  la  défense  de  leurs  privilèges  ;  le  rappel  de  l'uni- 
versalité allait  être  le  mot  d'ordre  de  tout  le  parti.  Beaucoup 
d'autres,  qui  le  désiraient  peu,  qui  même  le  craignaient,  mais 
qui  l'attendaient  de  la  faiblesse  bien  connue  du  gouvernement, 
voulaient  paraître  y  avoir  contribué.  <(  Plusieurs  personnes, 
»  remarquait  très  justement  Pévêque  de  Saint-Brieuc,  crient, 
»  sollicitent,  cabalent,  qui  ne  diraient  mot  s'il  passait  pour 
»  constant  qu'il  n'y  a  nulle  espérance;  les  deux  tiers  de  ceux 
»  qui  montrent  le  plus  de  feu  seraient  très  fAchés  que  les  choses 

(')  De  Belleval,  Souvenirs  d'un  chevau-léger. 


OUVERTURE    DES    ÉTATS  425 

»  fussent  rétablies  surTancien  pied  ».  Il  aurait  suffi  pour  rega- 
gner cette  foule  que  les  esprits  fussent  persuadés  de  l'énergie 
du  roi, de  la  bonne  entente  des  ministres  et  delà  persévérance 
du  gouvernement  ;or,  malbeureusemcnt,  en  ce  moment  même 
l'extinction  de  la  procédure  ne  prouvait  que  trop  l'indécision 
et  les  contradictions  de  sa  politique.  Une  telle  magnanimité 
dans  le  pardon  des  injures  ne  pouvait  être  auprès  des  Bre- 
tons que  dun  effet  déplorable,  et  c'est  surtout  en  prévision 
des  difficultés  de  la  tenue  que  d'Aiguillon  regretta  la  déter- 
mination royale,  cette  détermination  dont  on  lui  a,  si  h  tort, 
imputé  la  responsabilité  (')  :  «  Je  ne  parlerai  de  ma  vie  de  cette 
»  malheureuse  journée,  écrit-il  le  30  décembre;  c'est  tout  ce 
»  que  je  puis  gagner  sur  moi,  mais  il  m'est  impossible  de 
»  l'approuver  et  de  n'en  pas  gémir  »  (-).  La  chose  faite,  il  alla, 
lui,  l'adversaire  implacable  du  rétablissement  des  procureurs 
généraux,  lui  qui  ne  cessait  de  prédire  les  funestes  con- 
séquences d'un  pareil  événement,  si  jamais  il  venait  à  se  pro- 
duire, jusqu'à  regretter  qu'on  ne  fût  pas  allé  jusqu'au  bout 
et  qu'on  laissât  les  six  magistrats  en  exil,  alors  qu'on  dé- 
clarait ne  pas  vouloir  trouver  de  coupables.  Il  ne  voyait 
aucune  bonne  raison  à  donner  en  faveur  de  celte  combinaison 
boiteuse,  et  n'en  attendait  que  les  plus  fâcheux  résultats.  \e 
pouvant  mieux  faire,  il  tint  du  moins  à  ôter  aux  Etats  le  plus 
possible  de  prétextes  à  réclamation  en  procurant  le  rappel 
des  autres  exilés  dont  la  province  pleurait  la  perte  ;  c'est  ainsi 
qu'il  fit  lever  les  lettres  de  cachet  de  jNDI.  de  Pire  et  de  Ker- 
guézec  ;  puis,  de  son  aveu,  M""  de  la  Roche,  l'abbé  de  Bois- 
billv,  MM.  de  la  Rochevilletebert  et  de  Kermode,  le  Boucher, 


(')  M.  Tabbé  Bossard  pense  que  désespérant  de  faire  condamner  les  accusés 
d'Aiguillon  a  du  moins  tenu  à  obtenir  learexil  pour  les  flétrir  devant  la  postérité. 

(-)  S'il  fallait  ajouter  une  preuve  de  plus  à  toutes  celles  qui  ont  été  déjà  données 
du  peu  d'influence  de  d'Aiguillon  sur  les  décisions  ministérielles  relatives  à  l'affaire 
de  Bretagne,  celte  brusque  cessation  de  la  procédure  serait  peut-être  la  plus  déci- 
sive. D'Aiguillon  était  loin  de  s'attendre  à  ce  coup.  La  nouvelle  en  arriva  à  Ren- 
nes dans  la  journée  du  24  décembre  1766;  d'Aiguillon  venait  de  commencer  une 
lettre  au  contrôleur  général  où  il  se  montrait  assez  optimiste;  la  tranquillité  était, 
d'après  lui,  fort  grande  dans  la  ville  :  peuple  et  bouigcoisie  avaient  oublié  l'cxis- 
lence  de  M.  de  la  Chalotais.  Tout  à  coup  arrive  le  courrier  porteur  de  celte  sur- 
prenante nouvelle  :  <■  elle  va  produire  inévitablement  un  grand  changement  dans 
»  la  disposition  des  esprits,  ajoute  d'Aiguillon  dans  un  post-scriptum  désespéré, 
»  ainsi  vous  ne  devrez  plus  compter  sur  ce  que  j'ai  l'honneur  de  vous  mander  dans 
»  cette  lettre  »  (H.  362). 


-i2()  LA   iiiŒi'.vdiM':  KT  i.i:  i>i c  d'aKjIILLu.n 

(iazon  ('),  fuient  rendus  à  la  liberté,  quelques-uns  avec  cette 
restriction  (|u'ils  ne  devraient  pas  s'approcher  de  Rennes  de 
plus  d'une  distance  déterminée;  M""'  du  Halgouet,  de  Bou- 
leviile,  de  Guerry,  de  la  Pajotièi-e  purent  revenir  à  Rennes  (^)  ; 
M.  de  la  Fruglaye  eut  également  permission  d'y  rentrer  ('). 
Les  Etats  s'ouvrirent  le  29  décembre,  sous  la  présidence 
de  l'évèque  de  Rennes  pour  le  clergé,  de  Silguy,  sénéchal  de 
Quimper,  pour  le  tiers  (*),  et  du  duc  de  La'Trémoille,  baron 
de  Vitré,  pour  la  noblesse.  La  présidence  de  ce  dernier,  jeune 
homme  d'un  caractf're  faible  et  inexpérimenté,  insuffisam- 
ment en  garde  contre  les  manœuvres,  les  ruses  et  souvent  les 
perfidies  de  son  ordre,  était  pour  le  commandant  une  circons- 
tance très  fâcheuse.  D'Aiguillon  comptait  sur  le  tiers,  mal- 
gré le  grand  nombre  d'officiers  de  justice  qu'il  comprenait, 
sur  le  clergé,  quoique  quelques-uns  des  abbés,  l'abbé  de 
Pontual  (^),  l'abbé  Desfontaines,  fussent  entièrement  gagnés 
au  parti  parlementaire  :  mais  les  665  gentilshommes  qui  com- 
posaient l'ordre  de   la    noblesse   allaient  se  trouver,  par  le 

(1)  Le  Bouclier  avait  élé  exilé  à  Rodez,  et  Gazon  à  Civray,  le  19  février  1766. 

(*)  Ces  quatre  dames  avaient  reçu  l'ordre  de  partir  de  Rennes  en  décembre  1765. 

(*)  Exilé  à  Quimper  en  juillet  1766. 

(*)  M.  de  Coniac,  qui  commençait  à  ressentir  quelque  craintes  pour  l'avenir  de 
ceux  qui  s'étaient  compromis  au  service  du  duc  d'Aiguillon,  avait  jugé  opportun 
d'éviter  cette  session  dont  il  prévoyait  les  orages.  Fort  ambitieux,  il  songeait  à 
une  charge  de  mailre  des  requêtes,  et  désirait  surtout  quitter  la  Bretagne  dont  le 
séjour  devenait  dangereux,  pour  aller  à  Versailles  édifier  une  nouvelle  fortune 
poliliquc.  D'ailleurs  il  en  avait  assez  de  la  présidence  :  «  î\Ia  santé,  écrivait-il  le 
»  2  nov.  1766  (tl.  439),  n'est  plus  assez  forte  pour  soutenir  une  présidence  où,  plus 
»  malheureux  que  des  galériens,  sans  aucun  moment  de  liberté,  les  heures  du 
»  sommeil  et  du  repos  n'ont  aucunes  règles  déterminées etoù  les  peines  réelles  du 
»  corps  sont  égales  à  celles  de  l'esprit  el  du  cœur  ».  11  fit  si  bien  qu'il  se  fit  donner 
l'ordre  de  venir  à  Versailles.  M.  de  Flesselles  pense  qu'il  avait  surtout  voulu  se 
faire  valoir  et  qu'il  fut  fort  marri  d'èlrepris  au  mot. 

M.  de  Silguy,  sénéchal  de  Quimper,  venait  précisément  de  lever  une  charge  de 
conseiller  au  Parlement  et  de  verser  à  cet  effet  32,000  livres  aux  parties  casuellcs, 
mais  sa  réception  n'avait  pas  encore  eu  lieu  ;  comme  il  était  contre  l'usage  que  des 
membres  du  Parlement  fissent  partie  des  Etats,  son  droit  à  la  présidence  lui  fut 
contesté  par  quelques  baslionnaires,  et  il  dut,  pour  le  faire  reconnaître,  promettre 
de  ne  pas  se  faire  recevoir  au  Parlement  de  deux  ans.  Celait  donc  une  recrue 
perdue  pour  le  complément  de  cette  cour.  Mais  M.  de  Silguy  s'était  assez  avancé 
pour  comprendre  que  l'ancien  Parlement  ne  lui  pardonnerait  jamais,  s'il  revenait, 
cl  celle  circonstance  l'attacha  au  parli  de  d'Aiguillon  que  tout  d'abord  il  hésitait 
à  suivre. 

{")  L'abbé  de  Pontual  avait  élé  en  1763  chaudement  recommandé  par  d'Aiguillon 
à  la  bienveillance  de  l'évôcjue  d'Orléans',  tant  pour  la  pureté  de  sa  doctrine  et  de 
ses  mœurs  que  pour  son  zèle  pour  le  bien  du  service. 


DÉBUTS    DE    LA    SESSION  427 

défaut  d'une  direction  ferme  et  habile,  embrigadés  en  trop 
grand  nombre  dans  les  troupes  du  bastion,  dont  MM.  de  Pire, 
de  Guerry,  de  Coëtanscourt  et  le  chevalier  de  Pontual  se  révé- 
lèrent dès  les  premiers  jours  comme  les  chefs  tout  désignés. 

Le  premier  soin  des  Etats,  après  le  vote  du  don  gratuit, 
fut,  comme  il  était  prévu,  de  décider  une  députation  au  roi 
pour  demander  le  rappel  de  l'universalité,  le  retrait  des 
arrêts  du  conseil  des  20  octobre  1764  et  14  mars  1765,  et 
généralement  de  tout  ce  qui  avait  pu  être  fait  de  contraire 
aux  franchises  et  libertés  de  la  province.  D'Aiguillon  avait 
des  ordres  formels  de  ne  recevoir,  ni  envoyer,  ni  souffrir 
qu'il  fût  envoyé,  aucune  demande  ni  députation  pour  le  rap- 
pel de  l'universalité  (')  ;  il  notifia  aux  Etats  celte  partie  de 
ses  intructions,  tout  en  offrant  de  se  charger  des  mémoires 
que  les  Etats  lui  feraient  remettre  sur  les  autres  objets,  et  fit 
lecture  de  lettres  du  roi  affirmant  dans  les  termes  les  plus 
précis  qu'il  ne  changerait  jamais  rien  à  la  constitution  de  son 
Parlement  de  Bretagne  et  que  les  exilés  à  vingt  lieues  de  Ren- 
nes ne  seraient  jamais  rappelés.  Des  actes  auraient  mieux 
valu  que  ces  paroles  :  «  La  persuasion  où  l'on  est,  écrit  d'Ai- 
ii  guillon,  que  le  roi  faiblira  sur  le  rappel  du  Parlement 
))  comme  il  a  fait  sur  presque  tous  les  partis  qu'il  a  pris 
»  depuis  plusieurs  années,  que  M.  de  la  Ghalotais  est  soutenu 
»  même  dans  le  ministère,  qu'il  reviendra  bientôt  à  ses  fonc- 
»  lions,  qu'on  ne  l'a  éloigné  momentanément  que  par  égard 
»  pour  Saint-Florentin  et  pour  moi  qu'il  a  outragés,  qu'il 
»  persécutera  tous  ceux  qui  ne  se  seront  pas  hautement  dé- 
»  clarés  en  sa  faveur,  et  que  les  magistrats  rappelés,  dont  on 
»  connaît  la  violence  et  l'animosité,  se  joindront  à  lui  pour 
»  vexer  ou  écraser  ceux  qui  seront  l'objet  de  son  ressentiment, 

»  fait  que  personne  n'ose  élever  la  voix Je  n'ai  jamais  vu 

»  autant  de  faiblesse,  de  timidité,  et  de  méfiance  de  la  fer- 
»  mêlé  et  de  l'unanimité  du  ministère  ». 

Cinq  jours  d'inaction  tumultueuse  suivirent  le  refus  de 
d'Aiguillon  (*).  Pour  remettre  l'assemblée  en  mouvement,  il 


(')  Insti-uclioii  particulière,  H.  637. 

(-)  L'avis  que  dWiguiilon  fil  prendre  au  tiers  dans  celle  circonstance  mérited'ètre 
mentionné,  parce  qu'il  reflète  exactement  la  pensée  intime  et  les  vœux  les  plus 
chers  du  commandant:  lra\  ailler,  prier  les  commissaires  du  roi  de  soUiciler  de 
nouveaux  ordres  pour  être  aulorisés  à  recevoir  et  à  l'aire  passer  les  mémoires  pour 


428  l.A    ItMKTAGNi:    ET    LK    DIT,    d'aIGCILLON 

se  décida  à  lui  ropréscnter  que,  sollicitant  une  grâce  de  Sa 
Majesté,  elle  devait  avant  tout  s'efforcer  de  lui  être  agréable, 
que  si  elle  s'était  comportée  comme  elle  l'aurait  dû,  peut-être 
ses  commissaires  auraient-ils  pu  prendre  sur  eux  de  lui 
demander  l'autorisation  de  recevoir  et  de  transmettre  ses 
mémoires  :  mais  (jue  son  inaction  ne  leur  permettait  pas  de 
faire  pareille  demande  au  roi,  et  que,  si  elle  se  prolongeait, 
elle  les  forcerait  à  lui  en  rendre  compte.  Sitôt  cette  réponse 
conciliante  communiquée  aux  Etats,  le  5  janvier,  le  président 
du  tiers  se  hàla  de  s'écrier  que  son  ordre  était  d'avis  de  tra- 
vailler, et,  avant  que  la  noblesse  eût  eu  le  temps  de  se  recon- 
naître, le  procureur  général  syndic  donna  lecture  des  deman- 
des du  roi  relatives  à  la  capitation,  au  premier  vingtième  pour 
les  années  1767  et  1768,  au  second  vingtième  pour  1768 
seulement  et  au  secours  extraordinaire  de  700,000  1.  Puis  le 
clergé  et  le  tiers  se  retirèrent  dans  leurs  chambres  pour  en 
délibérer,  laissant  sur  le  théâtre  la  noblesse  furieuse  de  se 
voir  ainsi  ù  moitié  engagée  dans  la  voie  d'une  délibération, 
alors  qu'elle  était  résolue  à  ne  rien  faire  tant  qu'elle  n'aurait 
obtenu  satisfaction  sur  le  rappel  de  l'universalité.  Au  moment 
de  sa  plus  grande  surexcitation  parait  sur  le  théâtre  un  enfant 
de  cinq  ans,  conduit  par  le  marquis  de  Pire  :  c'est  le  fils  de 
M.  de  la  Fruglaye,  le  petit-fils  de  M.  de  la  Chalotais  :  «  Le 
»  voilà,  s'écrie  M.  de  Pire,  cet  enfant  malheureux,  ce  pelit- 
»  fils  d'un  grand  homme  qu'un  exil  rigoureux  éloigne  de  sa 
))  [)atrie  :  il  vient  vous  prier  de  le  protéger  ;  c'est  lui  que  M.  de 
»  la  (Mialolais  dans  les  fers  demandait  avec  tant  d'instance, 
»  et  que  M.  de  Barrin  a  eu  la  cruauté  de  dérober  à  ses  em- 
»  brassements  »  (').  Au  milieu  de  l'indignation  générale,  le 


le  rappel  de  riiuivers^alité,  et,  en  cas  ijue  tout  espoir  fût  ùlé  de  ce  côlé,  prier  les 
commissaires  du  roi  d'obtenir  de  Sa  Majesté  que  les  places  restant  à  pourvoir  au 
Parlement  fussent  remplies  p:ir  des  anciens  olficiers  de  celle  cour,  et  que  les  let- 
tres de  cachet  des  magistrats  exilés  loin  de  Rennes  fussent  levées,  afin  qu'ils 
pussent  venir  prendre  place  parmi  la  noblesse  des  Etats.  Un  vole  pareil,  émis  par 
les  Etals,  eiît  vraisemblablement  décidé  à  rentrer  beaucoup  des  anciens  officiers  du 
l'urlement  :  et  ce  corps  une  fois  complété,  les  revenants  n'étaient  plus  à  craindre, 
surtout  lorsqu'ils  se  seraient  confondus  avec  la  noblesse  des  Etats. 

(')  Le  lendemain,  selon  le  Journal  du  commandement,  M.  de  Barrin  alla  trouver 
M.  de  Pire  et  lui  demanda  des  explications  sur  le  propos  qui  lui  était  attribué. 
M.  de  l'iré  nia  l'avoir  tenu,  et  sur  l'observation  que  le  bruit  en  étant  cependant 
public,  le  désaveu  devait  l'être  aussi,  il  rentra  dans  la  salle  des  séances  et  en  pré- 
sence d'un  grand  nombre  de  gentilshommes  allirma  n'avoir  rien  dit  au  préjudice 


OBSTRUCTION    DE    L.\    MOBLESSE  429 

duc  de  la  Trémoille  a  quelque  peine,  la  clolure  étant  pro- 
noncée, à  sortir  du  théAlre,  plusieurs  membres  de  son  ordre 
voulant  le  maintenir  de  force  à  sa  place.  Ce  n'est  pas  cepen- 
dant le  désir  de  travailler  qui  l'anime  :  bien  au  contraire  :  la 
noblesse  a  obstinément  refusé  de  prendre  aucun  avis,  et  de 
nommer  ses  représentants  à  la  commission  des  demandes  que 
le  clergé  et  le  tiers  viennent  de  constituer.  Le  8  janvier,  il 
fallut  que  les  commissaires  du  roi  fissent  sur  le  théâtre  une 
de  ces  entrées  qui  devaient  être  si  fréquemment  renouvelées 
pendant  le  cours  de  cette  session,  pour  enjoindre  à  la  noblesse 
de  nommer  ses  commissaires.  Elle  n'en  persista  pas  moins 
dans  son  refus,  et  La  Trémoille  fut  obligé  de  les  désigner  lui- 
même;  et  quand  les  six  gentilshommes  ainsi  choisis  se  rendi- 
rent à  la  commission,  ce  fut  pour  affecter  de  ne  prendre 
aucune  part  à  ses  travaux,  de  ne  pas  écouter  les  rapports,  et 
de  ne  pas  ouvrir  la  bouche.  On  comptait  beaucoup,  pour 
rendre  l'avantage  au  parti  de  l'obéissance,  sur  une  lettre  du 
roi  que  d'Aiguillon  avait  instamment  sollicitée,  dont  il  avait 
même  écrit  le  projet,  et  o\x  était  affirmée  de  nouveau  l'iné- 
branlable résolution  du  souverain  de  ne  jamais  rien  changer 
à  la  composition  du  Parlement  de  Rennes  :  cet  espoir  fut  déçu. 
La  lettre  fut  lue  le  10  janvier  ('),  sans  produire  l'effet  attendu. 
Pendant  la  lecture,  plusieurs  gentilshommes  affectèrent  de 
rire,  niant  qu'elle  fût  du  roi,  et  criant  qu'elle  avait  été  écrite 
à  l'hôtel  d'Aiguillon  :  «  On  ne  peut  pas  rendre  toutes  les  in- 
»  décences  qui  se  commettent  journellement  dans  l'ordre  de 
»  la  noblesse,  écrit  Flesselles;  il  se  tient  à  l'assemblée  des 

de  M.  de  Barrin.  Gela  n'est  pas  tout,  insista  M.  de  Barrin,  vous  m'avez  promis 
d'ajouter  que  si  vous  eussiez  rien  dit  en  ce  genre,  vous  eussiez  eu  un  très  grand 
tort.  —  Oui,  répondit  M.  de  Pire,  j'aurais  eu  un  bien  grand  tort.  —  C'en  est  assez» 
reprit  M.  de  Barrin,  je  suis  bien  votre  serviteur  ».  L'anecdote  est-elle  vraie".'  Ce 
qui  peut  en  faire  douter,  c'est  qu'elle  n'a  laissé  aucune  trace  dans  la  correspondance 
de  M.  de  Fontette. 

(')  [^a  rédaction  n'en  était  pas  des  plus  habiles.  »  Mon  cousin,  faisait-on  dire  au 
»  vo\, vos  Bretons  (l'expression  choqua  et  fut  tournée  en  ridicule)  peuvent-ils  s'ima- 
»  ginerque  je  changerai  d'avis  sur  la  résolution  invariable  que  j'ai  prise  de  main- 
»  tenir  la  nouvelle  forme  que  j'ai  donnée  à  mou  Parlement  de  Bretagne?  Croient- 
»  ils  que  je  renverrai  de  bons  serviteurs  que  j'y  ai  pour  faire  entrer  à  leur  place  ceux 
»  qui  ont  manqué  à  l'obéissance  qui  m'est  due  par  tous  mes  sujets?  Képétez-leur 
»  pour  la  dernière  fois  que  je  leur  défends  très  expressément  de  s'occuper  plus  long- 
»  temps  de  ce  qui  regarde  mon  Parlement,  et  dites-leur  que  s'ils  persistaient  encore 
"  à  faire  des  représentations  et  à  ne  pas  travailler  à  leurs  affaires,  je  ne  pourrais 
»  regarder  celte  conduileque  comme  une  désobéissance  formelle  à  mes  volontés...  » 


A'M)  i.A   imi:TA(i.\i:  i:t  le  dcc  d'aigiillon 

);  [>i'o[)()s  (|iii  l'ont  IVéniir"  :  on  n'a  point  l'idée  de  pareilles  têtes. 
»  Nous  voilà  dans  une  Inrieuse  bagarre,  et  je  ne  garantis  pas 
»  que  nous  en  puissions  sortir  ». 

D'AiguilUon  était  moins  alarmiste.  Il  ne  désespéra  jamais, 
pendant  toute  cette  session,  de  ramener  la  noblesse  à  force 
de  patience  et  de  concessions  :  et  tandis  que  les  efforts  du 
bastion  tendaient  ;\  le  mettre  dans  la  nécessité  de  séparer  les 
Etals,  les  siens  au  contraire  tendaient  à  prévenir  tout  éclat 
regrettable,  et  il  comptait  toujours  par  cette  tactique  pouvoir 
opposer  au  bastion  une  majorité  de  modérés  (').  Il  appliqua 
ces  principes  en  permettant  le  11  janvier  que  la  nomination 
de  commissaires  faite  par  le  duc  de  La  Trémoille  fût  considérée 
comme  nulle,  et  aussitôt  la  noblesse  procéda  h  son  élection, 
qu'elle  eut  soin  de  ne  faire  tomber  sur  aucun  de  ceux  que 
son  président  avait  précédemment  désignés.  Cette  marque 
d'obéissance  fut  d'ailleurs  la  seule  que  l'on  put  en  obtenir  : 
dans  les  séances  suivantes,  elle  retomba  dans  son  inaction, 
décidée  à  ne  prendre  aucune  délibération  tant  que  le  rappel 
de  l'universalité  ne  serait  pas  accordé,  et  passant  le  temps  à 
protester  contre  les  délibérations  du  clergé  et  du  tiers,  à 
réclamer  acte  de  son  avis  contraire,  à  envoyer  à  d'Aiguillon 
députations  sur  dépufations,  et  à  quereller  son  président  à 
cause  du  refus  qu'il  faisait  de  rester  sur  le  théâtre  après  la 
levée  régulière  des  séance  est  de  recevoir  le  dépôt  des  avis 
particuliers  de  son  ordre.  Quelques  gentilshommes  allèrent 
jusqu'à  proposer  d'élire  un  autre  président;  et  le  21  janvier 
les  clameurs  furent  si  fortes  sur  le  théâtre  qu'on  les  enten- 
dait de  la  place  voisine.  De  guerre  lasse,  d'Aiguillon  crut 
devoir  lui  accorder  une  nouvelle  concession,  ardemment 
désirée,  à  savoir  la  faculté  d'avoir  un  registre  particulier  où 
elle  put  faire  inscrire  ses  avis  tant  passés  que  futurs,  et  tous 
les  actes  l'intéressant  particulièrement;  celte  innovation,  que 
le  ministère  regretta  (*),  mais  qu'il  n'osa  refuser,  fut  votée  le 
20  janvier,  et  la  noblesse,  momentanément  satisfaite,  se  uiit 

{']  Lettres  de  d'Aiguillon,  7, 16,  25  janvier  (H.  362)  :  lettre  de  Fontette  à  LaNouc, 
17  janv.  Carré,  p.  316  :  de  lévôqiie  de  Saint-Brieuc  h  Mcsnard  (14  janv.,  H.  362) 
où  le  prélat  expose  qu'il  travaille  avec  Flessellcsel  dAiguillou  à  opérer  une  diver- 
sion dans  la  noblesse  et  qu'il  a  bon  espoir  de  réussir. 

(-)  Lettre  de  Laverdy,  2  fév.,  11.  .'^)62.  11  pié\t)il  ipie  la  noblesse  abusera  sans 
cesse  de  cette  permission  pour  inculper  le  tiers  el  le  clergé  aux  yeux  du  public  et 
de  toule  la  province. 


LA    CAPITATION    N  EST    M    ACCORDÉE    NI    REFlSÉr  431 

enfin  à  vaquer,  après  un  mois  lofaloment  perdu,  à  la  tran- 
quille expédition  des  affaires.  On  lut  le  rapport  des  députés 
en  cour,  celui  des  procureurs  généraux  syndics  :  on  nomma 
les  diverses  commissions  ordinaires  :  la  noblesse  affichait 
une  telle  ardeur  qu'elle  proposa  d'assembler  les  Elats 
une  heure  plus  tôt,  afin  d'accélérer  le  travail.  Mais  ce 
beau  zèle  ne  dura  pas.  Une  ridicule  requête  des  marchands 
de  Rennes  en  diminution  de  leur  capitation,  sous  prétexte 
que  l'absence  du  Parlement  entraînait  une  stagnation  totale 
des  affaires,  pour  faire  pendant  aux  requêtes  qu'en  ce  mo- 
ment même  tous  les  corps  de  métiers  présentaient  pour  le 
rappel  de  l'universalité,  servit  de  prétexte  pour  perdre  plu- 
sieurs jours;  il  fat  prouvé  par  les  comptes  du  trésorier  que 
ces  commerçants  n'avaient  acquitté  ni  leur  capitation,  ni 
leur  vingtième  d'industrie  depuis  trois  ans,  ce  qui,  au  terme 
du  règlement  des  Etats,  rendait  leur  demande  irrecevable  : 
il  ne  s'en  trouva  pas  moins  dans  la  noblesse  180  voix  contre  7 
pour  la  renvoyer  à  la  commission  des  demandes.  Le  passage 
par  Rennes  d'une  trentaine  de  dragons  allant  rejoindre  leur 
quartier  fit  perdre  ensuite  plusieurs  séances.  Lorsqu'on  «  tra- 
vaillait )),ce  n'était  pas  d'ailleurs  de  manière  à  aboutir  beaucoup 
plus  vite  :  il  était  visible  qu'on  ne  cherchait  qu'à  embrouiller 
et  compliquer  les  affaires.  Témoin  la  fameuse  formule  de  con- 
sentement aux  pieds  du  trône  dont  la  noblesse  bretonne  devait 
tant  user  et  abuser  pendant  celte  session,  comme  si  elle  avait 
tenu  à  honneur  d'égaler  celle  d'une  province  voisine,  célèbre 
par  son  esprit  chicanier  et  sa  répugnance  aux  affirmations  ca- 
tégoriques. Le  clergé  et  le  tiers  avaient  accordé  la  capitation, 
après  que  toutes  les  demandes  ordinaires  de  suppression  et 
de  diminution  eurent  été  faites  et  repoussées;  la  noblesse 
imagina  un  biais  pour  accorder  sans  accorder  et  refuser  sans 
refuser  :  «  L'ordre  de  la  noblesse,  plein  de  confiance  dans  la 
»  réponse  de  Sa  Majesté  au  Parlement  de  Paris,  le  8  décembre 
»  1766  et  intimement  convaincu  que  demander  à  être  entendu 
»  n'est  pas  désobéir,  est  d'avis  que  la  commission  des  de- 
))  mandes  sera  autorisée  à  consentir  aux  pieds  du  trône  et 
))  dans  les  mains  de  Sa  Majesté  la  capitation  sur  le  pied  de 
»  1,800.000  livres...  Sera  de  plus  ladite  commission  autorisée 
»  à  porter  au  roi  les  justes  représentations  qu'exige  la  situa- 
»  tion  de  la  province  pour  être  statué  par  Sa  Majesté  et  être 


432  LA    ItUKI'AdNl-:    KT    LK    DL'C    u'aIGUILLON 

»  iciiclii  aux  l*]tals  {)ar  ladite  commission  la  réponse  que  le 
»  roi  aura  bien  voulu  faire  auxdites représentations  »  (12  fév.). 
I.e  lendeuiaiu  l'évètjue  de  Tiennes  veut  faire  enregistrer  la 
dolii>ération  formée  par  les  deux  ordres  :  des  clameurs  for- 
midables l'interrompent  du  cùté  des  bastionnaires  :  «  Com- 
ment donc,  Messieurs,  est-ce  que  vous  refusez  la  capitation  ? 
—  Non,  non,  non.  —  Vous  l'accordez  donc?  —  Non,  non, 
non.  —  Cependant  nous  avons  été  aux  chambres  pour  déli- 
bérer sur  la  capitation  :  l'avis  ne  peut  être  qu'un  oui  ou 
qu'un  non.  —  Nous  ne  refusons  pas,  nous  n'accordons  pas  : 
nous  promettons  d'accorder  lorsque  nous  serons  aux  pieds 
du  trône  »  (').  Or,  il  élait  bien  évident  qu'ils  n'y  seraient 
jamais,  puisqu'il  leur  était  interdit  d'envoyer  aucune  dépu- 
tation,  surtout  pour  le  rappel  de  l'universalité.  D'Aiguillon 
entra,  évita  de  faire  enregistrer  d'autorité  la  déliliération 
formée  par  les  avis  du  clergé  et  du  tiers,  pour  ne  pas  donner 
lieu  à  quelque  querelle,  se  contenta  de  faire  remettre  copie 
des  avis  des  diiférents  ordres  pour  les  envoyer  au  roi,  défen- 
dit aux  Etals  de  s'occuper  davantage  de  la  capitation  et  leur 
enjoignit  de  délibérer  sur  les  vingtièmes  dans  les  24  heures. 
Le  lendemain,  la  nouvelle  de  la  mort  de  M""  de  la  Chalotais 
et  la  question  aussitôt  soulevée  par  la  noblesse  d'une  dépu- 
tation  des  Etats  à  envoyer  à  ses  funérailles  renouvelèrent 
l'aigreur  des  plus  mauvais  jours.  Tout  le  reste  de  la  séance 
et  les  séances  suivantes  furent  remplies  des  débats  les  plus 
orageux  sur  les  diminutions  à  demander  sur  les  vingtièmes. 
Un  mémoire  fut  remis  par  la  noblesse  aux  commissaires  du 
roi  pour  le  faire  passer  <i  Sa  Majesté  :  sous  couleur  de  solli- 
citer une  diminution  de  vingtième,  ce  mémoire  ne  parlait 
presque  que  du  rappel  de  l'universalité.  D'Aiguillon  refusa 
de  le  faire  partir,  tout  en  faisant  dire  sous  main  à  la  no- 
blesse qu'il  prendrait  sur  lui  d'envoyer  tous  les  mémoires 
qu'elle  voudrait  dès  que  les  demandes  dn  roi  auraient  été 
consenties  (-),  et  ce  fut  l'origine  d'un  des  incidents  les  plus 
célèbres  de  cette  tumulteusc  session. 

Le   17   février,  les  commissaires   de   la   noblesse,  rendant 
compte  à  leur  ordre  tlu  refus  du  duc  d'Aiguillon,  proposè- 


(')  .Xnccdoles  des  KtaU,  11.  ('.28. 

(*)  Ix'ltre  de  d'Aiguillon, 'Jii  tév.,  H.  30o. 


FAIBLESSE    DC    DUC    DK    L.V    TRÉMOILLE  433 

rcnt  sur-le  champ  d'adresser  le  mémoire  aux  princes  du  sang-, 
aux  minisires  et  aux  barons  de  Bretagne,  et  de  leur  deman- 
der leurs  bons  offices  auprès  de  Sa  Majesté  pour  sa  fidèle 
noblesse.  Des  lettres  toutes  préparées  sont  aussitôt  lues,  aux 
acclamations  du  bastion,  et  La  ïrémoille  est  sommé  d'y  met- 
tre sa  signature.  Il  s'y  refuse  et  tient  bon,  malgré  les  violen- 
ces et  les  menaces  d'une  foule  de  gentilshommes  qui  l'entou- 
rent. On  s'écrie  qu'il  est  bien  étonnant  qu'un  président  de  la 
noblesse  se  refuse  toujours  aux  vœux  de  son  ordre,  que  c'est 
certainement  l'effet  des  conseils  qu'il  va  chercher  auprès  des 
ennemis  de  la  province,  que  pareille  chose  n'arriverait  pas 
si  la  noblesse  élisait  elle-même  son  président,  au  lieu  de 
recevoir  celui  que  la  cour  jugeait  à  propos  de  lui  envoyer, 
et  les  injures  personnelles  ne  lui  sont  pas  ménagées.  La 
ïrémoille  persiste,  mais  il  est  visible  qu'il  est  à  bout  de  for- 
ces ;  indigné,  révolté,  elFrayé  en  même  temps  de  voir  200 
gentilshommes  sur  le  point  de  s'entr'égorger,  il  va  céder 
peut-être,  lorsque  le  clergé  et  le  tiers,  prévenus,  rentrent  sur 
le  théâtre  et  le  dégagent,  la  fureur  des  bastionnaires  se  tour- 
nant contre  les  nouveaux  venus.  L'évêque  de  Rennes,  sans 
s'émouvoir,  tient  les  yeux  fixés  sur  la  pendule  de  la  salle; 
dès  le  coup  de  deux  heures,  il  déclare  la  séance  levée,  prononce 
la  formule  consacrée  —  les  Etats  à  demain  —  et  sort,  suivi 
du  clergé,  du  tiers,  de  M.  de  la  Trémoille,  et  d'une  cinquan- 
taine de  gentilshommes,  malgré  les  cris  de  fureur  des  autres 
qui  veulent  les  contraindre  et  contraindre  leur  président  à 
rester  (').  Maîtres  ainsi  du  champ  de  bataille,  les  opposants 
mettent  en  question  l'élection  d'un  nouveau  président,  puis 
se  décident,  plus  habilement,  à  profiter  de  la  fatigue,  de  l'in- 
quiétude et  de  l'indécision  visibles  du  duc  de  La  Trémoille. 
On  lui  envoie  une  députation  de  douze  membres  qui  le  trouve 
chez  lui,  seul,  et  épuisé  par  les  émotions  de  la  journée.  On  le 
presse,  on  le  supplie  de  se  rendre  aux  instances  de  son  ordre, 
de  ne  pas  encourir  la  grave  responsabilité  d'un  refus  qui 
pourrait  compromettre  à  jamais  la  bonne  intelligence  si  néces- 
saire entre  un  président  et  son  ordre;  on  le  somme  de  reve- 
nir aux  Etats  signer,  sinon  les  lettres,  du  moins  un  acte  cons- 
tatant qu'il  a  refusé  de  les  signer.  Il  cède,  retourne  au  théâtre, 

(')  Anecdoles  des  Etals,  H.  (328  :  lettres  de  Fontelte,  18  fcv.  (Carré,  p.  3i3.) 

D'AlCiUlLl.UN.  28 


431  ].\    BRETAGNK    ET    LE    hVC.    d'aIOUILLON 

et  appose  sa  signature,  sans  se  rendre  compte  de  la  gravité 
de  la  chose,  au  bas  d'un  acte  ainsi  conçu  :  «  MM.  de  la  no- 
blesse, délibérant  sur  le  refus  que  fait  M.  le  duc  de  la  ïré- 
moille  de  signer  le  mémoire  dudit  ordre  et  les  letlres  qu'il 
compte  écrire  à  MM.  les  princes  du  sang,  ministres  et  barons 
de  Bretagne,  sont  d'avis  que  lesdits  mémoires  et  lettres  soient 
signés  au  nom  dudit  ordre  par  les  dix  commissaires  nommés 
à  cette  fin  ».  Puis  le  malheureux  rentre  chez  lui,  et  le  bastion, 
sans  perdre  une  minute,  dépêche  un  courrier  porteur  du 
mémoire,  des  lettres  et  de  l'autorisation  présidentielle. 

La  Trémoille  n'était  pas  au  bout  de  ses  peines.  D'Aiguillon, 
averti  sur-le-champ,  accourt  chez  lui,  et  lui  fait  sentir  à  quel 
point  est  irrégulière  la  conduite  des  gentilshommes  qui  ont 
voulu  prendre  une  délibération,  surtout  pour  un  pareil  objet, 
alors  que  les  Etats  étaient  séparés  et  dissous,  et  la  sienne, 
qui  avait  donné  à  cet  acte  illégal  les  apparences  de  la  régula- 
rité et  du  droit  :  et  le  malheureux,  plein  de  confusion  et  d'in- 
quiétude, ne  voit  pas  de  meilleur  moyen  de  réparer  cette 
fausse  démarche  que  d'adresser  sur-le-champ  au  roi  une 
lettre  et  une  protestation  qui  est  le  soir  même  soumise  à  un 
certain  nombre  de  gentilshommes,  signée  par  83  d'entre 
eux  et  expédiée  immédiatement  :  «  J'ai  l'honneur  d'envoyer 
»  à  Votre  Majesté,  disait  le  duc  de  La  Trémoille,  un  acte 
»  de  protestation  signé  d'un  grand  nombre  de  membres 
»  de  la  noblesse  contre  l'envoi  d'une  multitude  de  lettres 
»  adressées  aux  princes  de  votre  sang,  aux  ministres  de  V^otre 
»  Majesté  et  aux  barons  de  Bretagne,  signées  sur  mon  refus 
»  par  des  commissaires  nommés  h  la  hâte  par  la  pluralité 
»  apparente  de  ceux  qui  se  trouvaient  à  la  chambre...  On  m'a 
»  demandé  un  acte  de  refus  que  j'ai  hésité  longtemps  de  don- 
»  ner,  et  que  j'ai  signé  enfin  comme  par  violence,  sans  pren- 
»  dre  garde  que,  |)ar  quelques  termes  adroitement  glissés,  je 
»  semble  reconnaître  qu'il  y  avait  eu  une  véritable  délibéra- 
»  tion  de  la  noblesse.  Votre  Majesté  verra  par  la  protestation 
»  qu'il  s'en  faut  de  beaucoup  que  toute  la  noblesse  des  Etals 
»  soit  coupable  de  cette  indiscrétion...  Je  ne  doute  point  qu'il 
»  n'en  fût  encore  venu  un  plus  grand  nombre  s'ils  eussent  été 
n  avertis,  et  si  l'empressement  que  j'ai  de  faire  parvenir  k 
»  Votre  Majesté  la  justification  de  l'ordre  à  la  tôle  dufjuel  j'ai 
»  l'honneur  d'être,    m'cTit  [)ermis  de  retardei"  d'un  courrier. 


LA    PROTESTATJON    DES    83  435 

»  Je  dois  dire  à  la  décharge  des  autres  que  le  plus  grand 
»  nombre  n'a  pas  senti  l'imprudence  de  cette  démarche...  ». 
Tel  fut  le  principe  des  divisions  terribles  qui  pendant  de 
longues  années  devaient  séparer  la  noblesse  bretonne  en  fac- 
tions irréconciliables  et  porter  la  brouille  dans  toutes  les 
familles.  Le  bastion  accusa  d'Aiguillon  d'avoir,  par  ses  intri- 
gues, et  les  83  par  leur  servilité,  empêché  le  recours  au  sou- 
verain et  dérobé  au  maître  la  connaissance  des  maux  dont  sa 
fidèle  province  était  accablée.  Furieux,  en  réalité,  d'avoir  vu 
échouer  par  cette  protestation  courageuse  la  manœuvre  qu'il 
avait  ourdie  pour  inculper  le  commandant  au  nom  du  corps 
de  la  noblesse,  et  peut-être  pour  amener  le  gouvernement 
à  une  dissolution  de  l'assemblée,  il  ne  négligea  rien  pour 
dépeindre  les  83  comme  autant  de  faux  frères,  de  traîtres, 
d'hommes  séduits  ou  corrompus.  Etre  83  devint  un  titre 
assuré  au  mépris,  aux  injures,  aux  persécutions.  Ceux  de  ces 
malheureux  auxquels  on  pouvait  supposer  quelque  faiblesse 
dans  le  caractère  furent  circonvenus  à  outrance  pour  désavouer 
leur  conduite.  Quelques-uns  n'y  purent  tenir,  et  se  laissèrent  ar- 
racher, notamment  lorsque  la  chute  de  d'Aiguillon  devint  pro- 
bable, de  piteuses  ou  perfides  rétractations,  dont  ses  ennemis 
triomphèrent  bruyamment  (').  Admettons,  si  l'on  veut,  que  la 
séduction,  la  surprise,  le  désir  des  faveurs  administratives  ou 
la  crainte  de  quelque  disgrâce,  aient  entraîné  quelques-uns 
des  signataires.  Mais  qui  fera  le  compte  de  ceux  qu'arrêta  la 


(')  Citons  dans  le  nombre  Joseph  Pouences  de  La  Noë,  qui  déclare  avoir  signé 
sans  lire,  proleste  de  sa  vive  douleur,  et  avoue  d'ailleurs  que  son  état  d'indi^^ence 
et  le  grand  nombre  de  ses  enfants  le  mettent  dans  la  dépendance  de  son  ordre: 
Aullruy  du  Gué-Lambert  :  V'isdelou  du  Liscouët  :  Uibart  de  la  Villetanet  :  de  Tro- 
gofT,  dont  il  nous  a  semblé  curieux  de  conserver  le  style  et  l'ortliograplie  (VA. 
appendice,  VIII)  :  Courson  de  Lissineuc  (ils,  dont  la  rétractation  mérite  une  atlen- 
lion  spéciale.  Aux  petits  ICtals  de  1768,  ce  gentilliomme  fut  poursuivi  jusque  dans 
son  auberge  à  Sainl-Bricuc  par  cinq  gentilshommes  de  sa  fannlle,  qui  lui  signiliè- 
rent  qu'étant  le  chef  de  nom  et  d'armes  des  Courson  (son  père  venait  de  mourir 
huit  jours  auparavant),  c'était  à  lui  de  soutenir  l'honneur  de  la  famille,  qu'il  l'avait 
terni,  ainsi  que  son  père,  en  signant  la  protestation,  qu'ils  ne  pouvaient  pas  même 
porter  son  deuil,  puisqu'il  était  83,  et  qu'il  eût  à  se  rétracter  dès  le  jour  même,  ou 
qu'il  se  préparât  à  se  couper  la  gorge  avec  eux  tous  (Journal  du  commandement, 
VI,  60).  La  liasse  C.  2711  des  Arch.  d'Ille-ct-Vil.  contient  la  liste  des  protestataires, 
au  nombre  de  8. 

Une  liste  des  83,  avec  des  épithètcs  injurieuses  accolées  au  nom  de  chacun,  a 
été  faite  par  un  rimeur  du  parti  chaloliste  (Carré,  p.  571).  Tous,  bien  entendu, 
sots,  fripons,  plats  valets  du  duc,  qui  se  moque  d'eux  et  les  fait  tous  cocus. 


436  LA    imETAGNE    KT'LK    DUC    d'aIGUILLON 

frayeur  des  rancunes,  bien  auticment  redoutables,  des  bas- 
lionnaires?  Comment  évaluer  ceux  quifurentintimidés,  dupés, 
séduits  par  le  parti  de  l'opposition?  M.  de  Fontetle  a  affirmé 
que  bien  d'autres  gentilshommes  auraient  été  disposés  à  se 
joindre  aux  protestataires,  s'ils  avaient  eu  le  temps  de  con- 
naître la  protestation,  et  d'Aiguillon  accusa  formellement  l'in- 
tendant du  duc  de  la  Trémoille,  le  sieur  Meny,  chargé  de 
garder  la  pétition  pour  recevoir  les  signatures,  d'en  avoir  dis- 
suadé un  grand  nombre  de  signer,  de  s'être  môme  caché 
pour  éviter  d'en  recevoir,  et  ces  faits  se  trouvent  corroborés 
même  par  les  dépositions  les  plus  empreintes  de  partialité  et 
de  haine  contre  le  commandant  (').  De  quel  côté  venait  la 
pression  la  plus  blâmable?  D'où  venait  la  pire  atteinte  à  la 
liberté,  de  cette  administration  débile  et  incertaine,  dont  les 
gens  avisés  se  détachaient  chaque  jour  de  plus  en  plus,  ou 
de  cette  faction  formidable  qui  savait,  elle,  perdre  ses  adver- 
saires, et  de  laquelle  il  ne  fallait  attendre  ni  oubli,  ni  pardon? 
En  bonne  justice,  cependant,  le  bastion  aurait  dû  savoir 
quelque  gré  h  cette  minorité,  car  ce  fut  peut-être  à  sa  protes- 
tation que  les  Etats  durent  de  ne  pas  voir  prendre  contre  eux 
quelque  mesure  de  rigueur  ('-).  Mais  on  conçoit  sans  peine 
que  son  tempérament  passionné  l'ait  empêché  de  juger  à 
ce  point  de  vue  les  événements  inouïs  que  la  nuit  du  17  au 
18  février  avait  vus  s'accomplir,  et  que  sa  fureur  fût  surexci- 
tée à  l'ouverture  de  la  séance  du  18  plus  qu'elle  ne  l'avait 
jamais  été  «  d'autant  plus  que  les  protestants  paraissaient 
cette  fois  décidés  à  tenir  bon  »  (').  «  Jamais  François  l^""  et  le 

(')  Ainsi  le  mémoire  du  sieur  Tanguy  Corentin  du  Vieux-Cliâlel,  capitaine  d'un 
bataillon  de  milice  garde-cotes,  qui  refusa  de  signer,  et  qui  tut  plus  tard  cassé  de 
son  grade.  Naturellement,  selon  lui,  son  refus  de  signer  aurait  été  la  cause  unique 
de  sa  disgrâce.  Dans  un  mémoire  du  14  janvier  1775  (époque  où  il  était  extrême- 
ment avantageux  d'avoir  été  persécuté  par  le  duc  d'Aiguillon),  où  il  demande  la 
croix  de  Saint-Louis  et  une  pension,  M.  du  Vieux-Chàtel  raconte  à  sa  façon  toute 
l'uffaire  et  l'attitude  qu'il  prêle  h.  !\1.  de  Meny  est  exactement  celle  que  le  duc  d'Ai- 
guillon lui  a  imputée  (.\rcli.  d'Ille-et-Vil.,  C.  1145). 

(-)  Fontetle  àLa  Noue;  27  fév., Carré,  p.  360.  —  D'Aiguillonaussiadoucilles  cho- 
ses etempêclia  (ju'oii  ne  sévit  (Fontette  fi  La  Noue,  24  fév.,  ibid.,  p.  357).  —  Quant 
aux  princes  du  sang  ils  firenl  aux  lettres  de  la  noblesse  une  réponse  à  double 
entente.  «  J'ai  rendu  compte  au  roi  de  la  lettre  que  vous  nfavez  écrite  le  17  du 
»  mois  dernier.  Sa  Majesté  m'a  fait  l'Iionneur  de  me  dire  (juil  n'y  avait  rien  à 
»  répondre,  allendii  l/i  proleslalioii  faite  le  même  jour  par  le  corps  de  la 
»  noblesse  de  BreUujue  et  so?i  président....  •> 

(^)  ■  Leur  rage  contre  les  protestants,  écrit  d'Aiguillon  le  20  fév.  (11.  363i,  est  au 


SÉANCE   Sr.AiNDALErSE    AIX    ÉTATS  437 

»  grand  Condc  ne  furent  si  ahuris  du  bruit  du  canon  et  de  la 
»  niousqueterie  après  les  batailles  de  Marignan  et  deFribourg 
»  que  je  le  suis  du  tapage  des  Etats  »  écrit  Fontette  à  La  Noue. 
M.  de  la  Trémoille  est  impérieusement  sommé  de  rendre 
compte  d'un  acte  clandestin  qu'il  a  commis  la  veille  :  sur  sa 
réponse  qu'il  n'a  commis  aucun  acte  clandestin,  et  qu'il  serait 
prêt,  dans  les  mêmes  circonstances,  à  agir  encore  de  même, 
injures  et  imprécations  pleuvent  de  toutes  parts  contre  lui. 
La  séance  cependant  n'est  pas  perdue  tout  entière  :  les  ordres 
parviennent  k  se  retirer  aux  chambres  et  à  délibérer  sur  les 
vingtièmes  :  mais  c'est,  de  la  part  de  la  noblesse,  pour  con- 
sentir cette  fois  encore  aux  pieds  du  trône  et  dans  les  mains 
de  Sa  Majesté,  et  à  la  charge  pour  la  députation  qui  sera 
envoyée  au  roi  de  lui  porter  les  justes  représentations  qu'exige 
la  situation  de  la  province.  11  faut  de  nouveau  que  d'Aiguillon 
rentre  aux  Etats,  se  fasse  remettre  les  copies  des  avis  des 
différents  ordres,  leur  défende  de  s'occuper  plus  longtemps 
des  vingtièmes,  et  leur  ordonne  de  travailler  sur  les  deux  sols 
pour  livre  du  dixième.  Peu  pressés  de  déférer  à  cet  ordre,  les 
Etats  préfèrent  s'abandonner  de  nouveau  au  tumulte  et  aux 
violences.  La  séance  du  20  février,  surtout,  fut  si  chaude  que 
l'évêque  de  Rennes  jugea  devoir  lever  les  Etats  au  bout  d'une 
demi  heure  à  peine,  fait  à  peu  près  sans  exemple.  Le  bastion 
s'était  emporté  en  injures  d'une, violence  extraordinaire  con- 
tre son  président  (•),  contre  la  violence  et  la  séduction  em- 
ployées pour  réunir  des  adhérents  à  la  protestation  des  83, 
et  au  milieu  du  tumulte  un  gentilhomme  pauvre  et  obscur, 
vassal  du  duc  de  la  Trémoille,  Léziart  de  Leglée,  avait  sou- 
tenue La  Trémoille  lui-même  qu'il  avait  voulu  le  séduire  «  Oui, 
»  s'écria  t-il,  M.  de  la  Trémoille  a  voulu  séduire  en  secret  plu- 
»  sieurs  personnes,  et  moi-même  j'ai  été  séduit  ».  «  Vous  êtes 
»  bien  hardi,  répond  le  duc  :  je  suis  incapable  d'une  pareille 


>.  dernier  degré.  Ceux-ci,  de  leur  côté,  qui  se  voient  poussés  à  bout...  montrent  en- 
»  fin  du  courage,  et  s'ils  pouvaient  prendre  sur  eux  de  se  rassembler  et  de  se  sou- 
»  tenir,  je  crois  qu'ils  en  imposeraient  à  la  cabale  qui  n'est  composée  que  de  gens 
•.  obscurs,  mal  famés  et  ignorants  ». 

(')  «  Tout  ce  que  j'ai  à  essuyer  est  inconcevable,  écrit  La  Trémoille  {20  fév.,  H. 
»  363)  :  si  j'avais  pu  en  prévoir  le  demi-quart,  jamais  rien  n'aurait  pu  me  détermi- 
»  scr  à  venir  aux  Etats,  car  en  vérité  la  place  n'est  plus  tenable  ».  M.  de  Bégasson 
s'écriait  en  pleins  Etals,  en  face  du  duc,  que  la  noblesse  n'avait  pas  de  président  et 
qu'elle  devait  s'en  donner  un. 


438  I.A    BUIÎTAGNK    K T    LE    DUC    d'aIGLILLON 

»  horreur.  »  L'excès  du  scandale  produisit  d'ailleurs  une  réac- 
tion salutaire  :  une  certaine  crainte  commença  à  se  manifester 
parmi  les  signataires  des  lettres  aux  princes  du  sang.  Léziart, 
efl'rayé  des  suites  de  son  incnrtade,  vint  de  lui-môme  se  jeler 
aux  genoux  du   président,  le  suppliant  de  ne  pas  le  perdre. 
D'Aiguillon,   sur   la  demande  de   plusieurs   membres  de  la 
noblesse  (jui  déclaraient  ne  pas  pouvoir  rester  aux  l']lats  si  on 
)  était  exposé  à  de   pareilles  avanies,  ordonna  à  Léziart  de 
garder  les  arrêts,  et  le  lendemain  l'invita  à  quitter  Hennés. 
Cependant  d'Aiguillon,  désespérant  de  surmonter  l'invin- 
cil)le  résistance  de  la  noblesse,  avait  depuis  quelrpics  jours 
proposé  au  ministère  une  autre  ligne  de  conduite.  Il  n'avait 
jamais  été  très  partisan  de  la  défense  qui  lui  avait  été  faite  de 
recevoir  des  mémoires  tendant  au  rappel  de   l'universalité. 
Autant  il  pensait  qu'une  députation  envoyée  par   les   Etats 
pour  cet  objet  aurait  d'inconvénients,  autant  il  jugeait  peu 
dangereux,  et  peut-être  même  avantageux,  des  mémoires  en 
ce  sens  :  car  la  réponse  nettement  négative  qu'ils   ne   pou- 
vaient manquer  de  recevoir  ne    pourrait  qu'encourager   les 
membres  et  les  amis  du  nouveau  Parlement  ;   et  plus  le  roi 
s'engagerait,  plus  il  multiplierait  ses  promesses  de  ne  jamais 
rappeler  les  exilés,  plus  la  besogne  devait  être  facilitée  en 
Bretagne.   11  espérait  aussi  qu'après  avoir  fait  constater  par 
un  acte  public  et  authentique  qu'elle  n'abandonnait  pas  le 
Parlement  qui  l'avait  tant  soutenue  en  1764,   la  noblesse  se 
montrerait  plus  traitable  et  perdrait  de  vue  cet  objet.  D'ail- 
leurs le  seul  moyen  d'obtenir  quelle  consentit  aux  deman- 
der! du  roi  était  de  lui  faire  espérer  qu'après  cette  maripie 
d'obéissance  sa  voix  pourrait  être  entendue.  En  conséquence, 
le  21  février,  les  dispositions  de  l'assemblée  paraissant  meil 
leures,  d'Aiguillon  vint  lire  une  déclaration,  par  laquelle  le 
roi  lui  enjoignait  d'ordonner  de  sa  part  à  ]\LM.  de  la  noblesse 
de  déclarer  positivement  s'ils  consentaient  ou  non  à  la  levée 
de  la  capitation  et  des  vingtièmes,    et  avertissait   les   Etats 
qu'il  ne  pouvait  recevoir  les  représentations  faites  par  un  seul 
des    ordres,    mais  qu'il   recevrait  volontiers    celles   que   lui 
adresseraient  les  trois  ordres  après  qu'ils  auraient  consenti 
par  une  délibération  unanime  aux  demandes  faites  le  5  fé- 
vrier (').  L'eflet  de  cette  déclaration  fut  considérable  :   les 

(')  Saint-Florentin  et  Laverdy  approuvèrent  entièrement  cette  concession.  Saint- 


ACCORD    DE    LA    CAI'ITATIOM    ET    DES    VINGTIÈMES  439 

commissaires  du  roi  partis,  la  noblesse  demanda  aux  autres 
ordres  promesse  de  se  joindre  à  elle  pour  réclamer  le  retour 
de  l'universalité  :  le  clergé  et  le  tiers  ayant  assuré  qu'ils  le 
feraient  volontiers,  la  noblesse  revint  immédiatement  ù  leurs 
avis  sur  la  capitalion  et  les  vingtièmes,  et  ces  deux  impôts  se 
trouvèrent  ainsi  formellement  et  régulièrement  accordés, 
malgré  quelques  baslionnaires  intransigeants,  comme  M.  de 
Coëtanscourt,  qui  ne  voulaient  aucune  concession  et  disaient 
très  haut  que  mieux  vaudrait  laisser  casser  les  Etats.  Ce  fut 
le  signal  d'une  irrémédiable  division  parmi  les  bastionnai- 
res  :  les  uns,  désireux  surtout  d'obtenir  le  rappel  du  Parle- 
ment, suivirent  l'impulsion  de  MM.  de  Pire  et  de  Guerry,  et  se 
montrèrent  disposés  à  voter  les  fonds  à  l'accord  desquels 
était  subordonné  l'envoi  des  mémoires  relatifs  au  rappel  de 
l'universalité  ;  les  autres,  plus  indifférents  au  sort  des  mem- 
bres de  l'ancien  Parlement,  se  groupèrent  autour  de  M.  de 
Coëtanscourt  et  prirent  pour  mot  d'ordre  de  tout  refuser,  et  de 
ne  consentir  qu'aux  pieds  du  trône.  Les  premiers,  relative- 
ment modérés,  eurent  l'avantage  le  21  février  pour  la  der- 
nière fois;  les  autres,  les  intransigeants,  le  ressaisirent  fort 
vite  et  le  gardèrent  jusqu'à  la  fin  de  la  tenue.  Ainsi  ce  fut  dans 
la  portion  de  la  noblesse  la  moins  portée  pour  le  Parlement, 
dans  celle  dont  le  chef  était  un  ami  déclaré  des  jésuites,  que 
d'Aiguillon  trouva  l'opposition  la  plus  gênante. 

La  discussion  sur  les  deux  sols  pour  livre  du  dixième  et 
sur  le  secours  extraordinaire  rendit  immédiatement  la  supé- 
riorité au  parti  de  l'intransigeance.  Il  réussit  à  faire  traîner 
pendant  trois  jours  le  vote  des  sols  pour  livre  du  dixième; 
quant  au  secours  extraordinaire,  on  ne  voulut  pas  même  écouter 
lecture  du  rapport  de  l'évêque  de  Vannes  à  ce  sujet  (26  fév.), 
et  d'Aiguillon  fut  réduit,  pour  occuper  les  Etats,  à  faire  pré- 

Florenlin  y  avait  déjà  pensé  dès  le  28  janvier.  Ce  ministre  regrettait  seulement 
Mettre  du  22  février)  que  d'Aiguillon  n'eût  parlé  que  des  demandes  faites  le  5  jan- 
vier (capitalion,  vingtièmes,  secours  extraordinaire)  au  lieu  de  parler  de  toutes 
les  demandes  en  général  que  le  roi  avait  à  l'aire.  Mais  d'Aiguillon  (lettre  du  G  mars, 
II.  363)  explique  pourquoi  celle  marche  n'aurait  pas  élé  habile.  S'il  avait  exigé  le 
consentement  de  la  noblesse  à  toutes  les  demandes,  il  n'aurail  rien  obtenu,  parce 
que  la  noblesse  aurait  craint  que  les  Etats  ne  fussent  séparés,  et  leurs  mémoires 
remis  aux  calendes  grecques,  dès  que  tous  les  fonds  auraient  été  votés.  11  était 
plus  politique  de  n'en  demander  que  quelques-uns,  ceux  qui  souffraient  ordinai- 
rement le  plus  de  difficullé.  La  résistance  obstinée  que  les  Etals  allaient  opposer 
sur  le  secours  extraordinaire  prouva  bientôt  la  justesse  de  cette  observation. 


440  LA  imi  lAiiM!:  et  lk  klc  d'aiguillon 

scnlcr  le  reste  des  demandes  du  roi  :  emprunt  de  six  millions 
pour  le  compte  de  l'Etat,  autre  emprunt  pour  acquitter  les 
dettes  de  la  province,  fonds  pour  le  casernement,  les  milices, 
les  milices  garde-côtes,  les  grands  chemins,  les  étapes, etc.,  etc. 
Les  jours  suivants  rallairc  n'avanra  pas  davantage  ;  la  noblesse 
suscitait  incident  sur  incident  [)()ur  [)aralyser  l'activité  des 
Etats;  unjour  ellel'aisait  une  all'aire  au  couimandantpouravoir, 
l'encontrant  une  trentaine  de  gentilshommes  qui  venaient  chez 
lui  6  rimproviste  lui  adresser  quelques  représentations,  prié 
ces  messieurs  de  vouloir  bien  remettre  leur  visite  au  lende- 
main, afin  qu'il  pût  prévenir  et  convoquer  les  autres  commis- 
saires du  roi;  un  autre  jour  elle  arrachait  à  son  président  un 
(juasi  désaveu  de  sa  conduite  au  17  février  et  lui  faisait  signer 
une  lettre  justificative  de  son  ordre,  actes  de  faiblesse  qui 
valurent  au  malheureux  Laïrémoille,  de  la  part  du  contrôleur 
général  etde  Saint-Florentin,  quelques  observations  sévères(') 
et  qui  ne  relevèrent  en  aucune  façon  son  prestige  auprès  des 
gentilshommes  eux-mêmes  (').  Quand  elle  se  décida  enfin  à 
entamer  ratï'aire  du  secours  extraordinaire,  ce  fut  pour  inviter 
les  deux  autres  ordres  à  prendre  rengagement  de  se  réunir  à 
elle  pour  voter,  dans  le  cas  où  le  secours  extraordinaire  serait 
unanimement  consenti,  l'envoi  d'une  députation  en  cour  à 
Tetlet  de  porter  au  roi  les  représentations  et  supplications  de 
la  province.  C'était  aller  singulièrement  plus  loin  que  les 
offres  des  commissaires  du  roi,  qui  n'avaient  parlé  que  de 
l'envoi  de  mémoires,  et  celte  demande  n'était  faite  que  pour 


(')  «  Sa  IMajeslé,  lui  écrivit  Saint-Florentin  (H.  636),  m"a  diargé  de  vous  léinoi- 
»  gner  qu'autant  qu'elle  a  été  satisfaite  de  voire  conduite  dans  le  commencement 
')  de  la  tenue,  autant  elle  en  est  mécontente  à  présent...  Vous  cherciiez  vainement 
»  à  justifier  l'indiscrétion  et  la  témérité  des  lettres  circulaires  qu'ils  ont  écrites  et 
»  approuvées.  Sa  Majesté  leur  en  aurait  déjà  fait  ressentir  son  juste  mécontentement 
»  si  la  plus  saine  partie  de  la  noblesse  n'avait  réparé  celte  faute  par  sa  proteslalion, 
»  dans  laquelle  elle  a  reconnu  les  véritables  sentiments  de  sa  noblesse  de  Bretagne». 

(^)  Témoin  un  libelle  assez  singulier,  une  lettre  supposée  écrite  des  Champs- 
Elysées  à  La  Trémoille  par  un  de  ses  ancêtres,  qui  lui  raconte  les  cruels  châtiments 
que  Némésis  exerce  sur  le  cardinal  (de  Richelieu)  «  dont  votre  corruptenr  porte  le 
nom  »,  la  gloire  dont  sont  entourées  ses  victimes,  Montmorency,  Marillac,  Chalais, 
la  douleur  dont  ont  été  saisies  les  ombres  des  bienheureux  en  apprenant  que 
lui,  La  Trémoille,  s'était  livré  sans  réflexion  aux  lâches  conseils  de  l'ari'ière-neveu 
de  leur  domestique  (un  Vignerot,  garde-chasse  àThouars,  qui  aurait  été  chassé  pour 
faux  témoignage).  Mais  Kerguézec  survenant  avait  appris  que  La  Trémoille  s'était 
rétracté,  avait  prolesté  contre  tout  ce  qu'il  avait  fait,  demandé  solennellement 
pardon  à  la  noblesse  de  Drelarjne,  et  sur  ce  la  joie  était  redevenue  générale. 


DÉLIBÉRATION  ÉQUIVOQUE  SUR  LE  SECOURS  EXTRAORDLNAIRE       441 

contraindre  à  un  refus,  dont  la  noblesse  comptait  bien  tirer 
parti  pour  accuser  les  deux  ordres  d'abandonner  la  cause  de 
l'universalité.  Le  clergé  et  le  tiers  refusèrent  en  efïet  de  pren- 
dre cet  engagement;  les  commissaires  du  roi  se  bornèrent  à 
renouveler  les  assurances  données  le  21  février.  Rien  ne  put 
alors  faire  départir  la  noblesse  de  sa  formule  habituelle  de 
consentement  aux  pieds  du  trône.  L'avis  qu'elle  prit  le  7  mars 
fut  d'envoyer  une  députation  solennelle  pour  solliciter  le  rap- 
pel de  l'universalité  et  consentir  le  secours  extraordinaire  de 
700,000  1.  aux  pieds  du  trône  (')  ;  mais  ce  consentement  éven- 
tuel à  Versailles  était  un  refus  h  Rennes.  En  vain  lui  repré- 
senta-t-on  que  l'accord  des  demandes  du  roi  était  la  condition 
indispensable  de  l'expédition  en  cour  des  vœux  des  Etats  pour 
la  cause  qui  lui  était  chère  :  elle  se  cantonna  obstinément  dans 
cette  position.  Le  10  mars,  comme  l'évèque  de  Rennes  la  pres- 
sait vivement  de  prendre  une  délibération  plus  satisfaisante,  il 
fut  interrompu  par  des  cris  d'animaux,  et  quand  il  proclama  la 
remise  des  Etals  au  lendemain,  M.  de  la  Besneraye  s'écria  à 
haute  voix  :  «  A  demain  la  reprise  des  fourberies  de  Scapin  !  » 
L'impossibilité  évidente  de  la  faire  revenir  à  un  avis  plus 
docile,  et  l'impatience  du  contrôleur  général  de  faire  faire 
l'adjudication  du  bail  des  devoirs  (il  y  avait  déjà  deux  mois 
et  demi  qu'il  était  expiré,  le  trésorier  se  plaignait  du  retard 
du  recouvrement,  et  le  défaut  d'adjudication  le  privait  de 
rentrées  importantes  sur  lesquelles  il  avait  compté),  déter- 
minèrent les  commissaires  du  roi  à  entrer  aux  Etats  le 
11  mars  :  ils  se  firent  remettre  les  avis  des  difTérents  ordres 
sur  le  secours  extraordinaire,  leur  défendirent  de  s'occuper 
davantage  de  cette  matière,  et  leur  enjoignirent  de  prendre 
connaissance  du  rapport  de  la  commission  des  baux,  étant 
urgent  d'adjuger  les  fermes  de  la  province,  qui  souffrait 
grand  préjudice  de  ces  délais  exagérés.  Cet  ordre  devait  être 
le  point  de  départ,  dans  l'histoire  de  cette  tenue,  d'une  pé- 
riode plus  agitée  encore  que  tout  ce  qu'on  avait  vu  jus- 
qu'alors. La  séance  du  12,  où  l'évoque  de  Rennes  mit  habile- 


(•)  Quant  au  clergé  et  au  tiers,  leurs  avis  étaient  d'accorder,  m;iis  étaient  conçus 
en  des  termes  difTércnls.  Le  11  mai  ces  deux  ordres  devaient  se  réunir  à  un  avis 
identique,  qui  fut  d'accorder  le  secours  e.xtraordiiiaire,  d'augmenter  en  conséquence 
le  tarif  des  devoirs  et  de  consentir  les  deux  sois  pour  livre  des  droits  des  fermes. 
Le  gouvernement  dut  accepter  ce  consentement,  qu'il  était  loin  d'avoir  sollicité. 


442  LA    lillKTAd.NE    ET    LE    Dl  C    d'aIGLILLON 

ment  à  profit  l'absence  fortuite  de  quelques-uns  des  chefs  du 
bastion  pour  enlever  le  vote  des  fouages  ordinaires  et  extra- 
ordinaires et  de  quelques  autres  fonds,  vit  les  derniers  mo- 
ments de  calme  :  encore  ne  durèrent-ils  pas  jusqu'au  bout,  la 
noblesse  levcnue  en  tumulte  ayant  empêché  la  lecture  du 
rapport  de  la  conimission  des  baux.  Le  13,  l'abbé  de  Brilhac 
essaya  en  vain  de  poursuivre  cette  lecture  :  quoiqu'il  ail  la 
voix  forte,  raconte  d'Aiguillon,  les  cris  de  la  cabale  étaient 
tels  que  le  lecteur  put  à  peine  se  faire  entendre  de  ceux  qui 
étaient  auprès  de  lui  :  les  Entreticiu  sur  les  Etats  de  1766 
doutent  môme  qu'il  ait  pu  s'entendre  lui-même  «  par  les 
huées  continuelles  et  le  tumulte  effroyable  dont  retentissait  la 
salle  des  Etats.  »  iMèmes  scènes  tous  les  jours  suivants; 
renonciation  des  avis,  la  rédaction  du  procès-verbal  étaient 
quotidiennement  l'occasion  de  querelles  interminables.  «  Cha- 
»  que  séance,  raconte  le  Journal  du  commandement,  commen- 
»  (^'ait  par  le  refus  de  la  noblesse  de  signer  le  procès-verbal  de 
»  la  session  précédente  :  les  gens  sages  formaient  de  justes  re- 
»  présentations  :  on  leur  répondait  par  des  invectives.  Le 
»  tiers  et  le  clergé,  jusqu'alors  résignés,  commençaient  à  sup- 
»  porter  impatiemment  les  affronts  qu'on  faisait  en  toute  occa- 
»  sion  à  leurs  chefs  ou  à  leurs  députés  :  ils  menaçaient  haute- 
»  ment  de  se  séparer  sans  retour  de  la  noblesse,  si  elle  ne  se 
»  montrait  pas  plus  raisonnable  :  le  théâtre  était  devenu  un 
>)  champ  clos,  où  les  champions  subalternes  de  la  cabale  pro- 
»  voquaient  indécemment  tous  ceux  qui  osaient  élever  la  voix 
»  pour  soutenir  le  bon  parti  :  enfin  l'assemblée  avait  perdu 
»  jusqu'à  la  dignité  extérieure  cpii  devait  la  rendre  respectable 
»  au  peuple.  Toute  la  ville  retentissait  des  scènes  ridicules  qui 
»  s'y  passaient  chaque  jour».  Dans  ce  désordre,  les  entrées  des 
commissaires  du  roi,  devenues  de  plus  en  plus  fréquentes,  au 
grand  scandale  du  bastion,  parvenaient  seules  à  rendre  pos- 
sible une  certaine  expédition  des  aflaires.  «  Pour  faire  écouter 
»  la  commission  des  baux,  dit  Linguet,  pour  faire  délibérer 
»  sur  son  rapport,  pour  faiic  énoncer  la  délibération  des 
»  ordres  soumis,  pour  la  faire  inscrire  sur  le  registre  et  la  faire 
»  signer,  il  fallut  à  chaque  fois  que  les  commissaires  du  roi 
»  entrassent  dans  l'assemblée.  Les  fabricateurs  de  libelles  se 
»  sont  beaucoup  récriés  contre  ces  entrées  qu'ils  ont  appelées 
»  illégales,  et  ont  essayé  de  les  faire  envisager  comme  des 


ADJUDICATION    DU    BAIL    DES    DEVOIRS  443 

»  abus  de  pouvoir  et  des  coups  de  despotisme  :  mais,  quand 
»  le  trouble  se  met  dans  les  assemblées,  quand  une  aveugle 
»  obstination  s'oppose  aux  résolutions  les  plus  justes,  les  plus 
»  sages,  par  où  cesserait  le  désordre,  (piels  seraient  le  terme 
»  et  l'issue  de  cette  résolution  de  ne  rien  finir,  si  l'autorité 
»  n'avait  pas  le  droit  de  s'en  mêler  ?  »  Toutes  les  formalités 
préliminaires  enfin  accomplies,  la  première  enchère  eut  lieu 
le  22  mars,  la  seconde  le  23,  malgré  la  résistance  opiniâtre 
de  la  noblesse,  qui  ne  négligeait  rien  pour  intimider  les 
fermiers  et  les  détourner  de  prendre  un  bail  ainsi  contesté. 
Cependant  l'adjudication  qui  fut  enfin  faite,  le  25  mars,  à  la 
compagnie  Hourgeoiset  Kcrlivio,  le  fut  k  de  belles  conditions  : 
7,125,000  livres,  soit  635,000  livres  d'augmentation  sur  le 
bail  précédent,  le  fameux  bail  de  la  Société  patriotique  :  et 
comme  les  nouveaux  fermiers  s'engagèrent,  au  grand  dépit  de 
la  noblesse,  à  augmenter  cette  somme  d'un  vingtième  si  le 
secours  extraordinaire  était  enfin  accordé,  l'augmentation  à 
prévoir  n'était  pas  moindre  de  991,750  livres  en  tout.  Extrê- 
mement irritée  de  ces  événements,  la  noblesse  répondait  ce 
jour-là  même  à  une  lettre  du  roi  qui  l'invitait  à  prendre  un 
avis  définitif  sur  le  secours  extraordinaire,  en  persistant,  à  la 
majorité  de  170  voix  contre  3,  dans  ses  délibérations  précé- 
dentes, et  le  27,  par  une  délibération  fortement  motivée  ('), 
elle  chargeait  onze  commissaires  de  rédiger  un  mémoire  de 
plaintes  sur  les  abus  et  contraventions  aux  libertés  de  la  pro- 
vince multipliés  depuis  l'ouverture  de  l'assemblée. 

Malgré  ces  symptômes  fâcheux,  on  ne  recula  pas  devant  la 
démarche  dangereuse  de  faire  écrire  par  le  roi  une  nouvelle 
lettre,  d'ailleurs  assez  raide,  dont  les  commissaires  du  roi 
donnèrent  lecture  le  l*"  avril  :  Sa  Majesté  y  enjoignait  à  la 
noblesse  de  prendre  dans  les  48  heures  un  avis  définitif  pour 
accorder  ou  refuser  le  secours  extraordinaire,  et  l'avertissait 
qu'en  cas  de  refus  elle  ferait  lever  elle-même  les  sols  pour 
livre.  Cet  aveu  dénué  d'artifice  du  peu  de  compte  qu'on  en- 
tendait tenir  de  son  vote  n'était  pas  fait  pour  lui  plaire.  M.  de 
Bégasson  proposa  un  avis  directement  contraire  à  la  volonté 
royale,  puisqu'il  portait  que,  vu  les  obstacles  continuels  ap- 
portés par  le   clergé  et  le  tiers,  et  leur  désir  évident  de  lais- 

(')  Registre  particulier  de  la  noblesse,  Arch.  d'Ille-el-Vil.,  G.  2711. 


4ii  i.A  bri:tagine  f.t  lk  urc  u'aigiillon 

scr  nucantii'  los  privilèges  des  Etats,  la  noblesse  devait  s'oc- 
cuper uniquement  des  moyens  de  faire  parvenir  aux  pieds  du 
trône  ses  justes  représentations.  On  n'osa  pas  aller  aussi  loin 
et  répondre  à  Tordre  de  délibérer  sur  le  secours  extraordi- 
naire par  la  déclaration  qu'on  ne  s'occuperait  que  d'autre 
chose  :  mais  on  prit  tous  les  échappatoires  possibles  pour 
éviter  l'alternative  d'accepter  ou  de  refuser  :  députations  aux 
comuiissaires  du  roi  pour  les  prier  de  retirer  l'ordre,  protes- 
tations contre  la  violence  faite  aux  Etats,  contre  l'anéantisse- 
ment de  la  liberté  des  délibérations,  etc.  Le  3  avril,  le  gref- 
fier <|ue  le  duc  de  La  Trémoille  a  fait  venir  pour  [)rocéder  à 
un  scrutin  sur  le  oui  ou  sur  le  non,  est  chassé  par  quelques 
gentilshommes  exaltés,  qui  n'ignorent  pas  que  malgré  tout 
l'accord  est  certain,  si  la  majorité  de  la  noblesse  se  trouve 
nettement  en  face  de  cette  alternative  :  les  soutiens  ordinaires 
de  l'administration,  MM.  de  (juélen,  de  LuUer,  du  Dresnay, 
essaient  en  vain  de  se  faire  entendre  :  leur  voix  est  couverte 
par  les  huées  et  les  clameurs.  Point  de  scrutin,  point  d'avis  ! 
crie  le  bastion  à  tue- tête.  D'autres  chantent  cette  chanson  de 
circonstance  improvisée  par  je  ne  sais  quel  rimeur  : 

Ni  oui,  ni  non 
C'est  aujoiird'iiui  noire  devise  : 

Ni  oui,  ni  non. 
Ah  !  que  la  cour  sera  surprise 
Qu'un  Breton,  comme  un  Normand,  dise 
Ni  oui,  ni  non  1 

Le  délai  fatal  des  48  heures  expira  sans  qu  il  eût  pu 
être  procédé  au  scrutin.  Les  commissaires  du  roi  envoyè- 
rent, le  4  au  matin,  l'ordre  au  clergé  et  au  tiers  de  ren- 
trer sur  le  théâtre  et  tirent  défense  aux  Etats  de  s'occuper 
davantag-e  du  secours  extraordinaire,  le  rapport  de  la  com- 
mission intermédiaire  devant  être  maintenant  l'objet  de  leurs 
délibérations.  Mais  auparavant,  la  rédaction  du  procès-verbal 
de  ce  qui  s'était  fait  ou  plutôt  de  ce  qui  ne  s'était  pas  fait 
dans  les  journées  du  2  et  du  3,  souleva  une  furieuse  tempête, 
la  noblesse  prétendant  y  faire  insérer  tout  le  détail  de  ses 
députations  et  négociations  avec  les  commissaires  du  roi, 
alors  qu'il  était  contraire  aux  usages  d'inscrire  sur  le  registre 
ce  qui  n'intéressait  qu'un  ordre  en  particulier,  et  émettant 
cette  théorie  singulière  quelle  avait  satisfait  à  l'ordre  du  roi, 


SECESSION    DU     CLERGÉ    ET    Dl     TIERS  440 

attendu  que  l'avis  de  ne  point  prendre  d'avis  était  une  déli- 
bération. «  Hier,  écrit  Flesselles  le  5  avril  (M,  on  traita  nos 
»évêques  avec  la  plus  grande  indignité...  En  vérité,  tout  ce  qui 
»  se  passe  ici  est  sans  exemple  ;  il  faut  force,  courage  et  patience, 
»  car  je  prévois  que  nous  en  avons  encore  pour  longtemps  I  » 
Nouvelle  scène  le  6,  où  M.  Du  Han,  officier  de  la  compagnie 
des  Indes,  bastionnaire  acharné,  apporte  un  mémoire  qu'il  a 
composé  pour  prouver  la  régularité  de  la  conduite  de  la  no- 
blesse et  l'impossibilité  de  travailler  tant  que  l'ordre  du  roi 
restera  sur  le  registre.  L'évêque  de  Rennes  rappelle  en  vain 
la  nécessité  d'écouter  le  rapport  de  la  commission  intermé- 
diaire. «  Point  de  rapport,  le  mémoire!  crie  la  noblesse.  — 
«  Point  de  mémoire,  le  rapport  !  crient  le  clergé  et  le  tiers.  »  — 
Sur  quoi  l'abbé  de  Saint-Aubin  entame  la  lecture  du  rapport, 
M.  Du  Han  celle  du  mémoire,  au  milieu  des  vociférations  et 
des  clameurs.  Quand  il  s'agit,  le  lendemain,  de  rédiger  le 
procès-verbal  de  cette  séance,  nouveau  tumulte;  le  chevalier 
de  Pontual  qui  s'était  donné  pour  spécialité  dans  cette  tenue 
d'ergoter  sans  cesse  sur  la  rédaction  des  procès-verbaux  et 
que  M.  de  Flesselles  accuse  d'avoir  fait  perdre  par  là  aux 
Etats  la  valeur  de  plus  de  six  semaines,  ne  pouvait  laisser  pas- 
ser sans  en  profiter  une  aussi  belle  occasion.  Mais,  cette  fois, 
clergé  et  tiers  étaient  bien  décidément  à  bout  de  patience. 
Ils  signifièrent  qu'ils  étaient  las  de  ces  lenteurs  extraordi- 
naires, de  ces  chicanes  perpétuellement  renouvelées,  des 
injures  qui  leur  étaient  adressées  quotidiennement;  ils  annon- 
cèrent intention  de  se  retirer  dans  leurs  chambres,  d'y 
expédier  rapidement  les  affaires  non  encore  terminées,  et,  si 
la  noblesse  refusait  de  voter,  de  déposer  leurs  avis  au  greffe 
et  d'en  adresser  des  copies  aux  commissaires  du  roi,  avec 
prière  de  séparer  l'assemblée.  Et,  tenant  immédiatement 
parole,  ils  sortirent  du  théâtre,  y  laissant  la  noblesse  en  train 
de  discuter  sur  les  mérites  comparés  du  mémoire  de  Du  Han 
et  d'un  autre  mémoire  analogue,  dont  M.  Le  Gualès  était 
l'auteur  et  qui  eut  la  préférence.  Il  inspira  le  fond  et  la  forme 
d'un  long  avis  où  la  noblesse  spécifiait  ce  que  doit  être  la 
liberté  et  ce  que  doit  être  l'obéissance  d'un  corps  délibérant, 
opposait  les  volontés  générales  et  permanentes  du  roi  à  ses 

(')  H.  44U. 


i46  I.A    BllUTAGNK    KT    Li:    DlC    d'aIGUILLON 

volontés  momentanées,  les  lois  aux  ordres  particuliers,  et 
aftirinait  son  droit  et  son  devoir  de  l'aire  mettre  sur  le  regis- 
tre des  l'^tats,  car  il  ne  saurait  être  rendu  trop  public,  Tavis 
qu'elle  avait  pris  pour  demander  le  retrait  de  l'ordre  royal. 

Le  lendemain,  clergé  et  tiers  s'en  furent  directement  à  leurs 
chambres,  et  cet  abandon  du  théâtre  ne  laissa  pas  de  faire 
quchinc  impression  sur  la  noblesse;  elle  s'en  plaignit  ù  d'Ai- 
guillon ([ui  justifia  les  deux  ordres  et  s'offrit  d'ailleurs  à  les 
prier  de  revenir  sur  le  théâtre,  à  condition  que  la  noblesse 
s'engageât  à  écouter  sans  interruption  les  rapports  qui  res- 
taient et  à  en  délibérer  dans  les  délais  fixés  par  l'ordre  du 
roi  de  1752.  Elle  le  promit  (10  avril)  par  79  voix  contre  68» 
en  donna  môme  l'assurance  écrite,  clergé  et  tiers  reparurent 
aussitôt,  et  les  séances  suivantes  furent  consacrées  dans  un 
calme  inaccoutumé  à  l'expédition  des  alfaires  ordinaires. 

Quelques  jours  d'interruption,  du  16  au  19  avril,  à  propos 
des  f(Mcs  de  Pâques,  lompirent  le  charme,  et  rendirent  la 
noblesse  à  son  naturel.  Le  21  avril,  comme  d'Aiguillon  se 
résignait  à  faire  passer  un  mémoire  justificatif  de  la  conduite 
de  cet  ordre  dans  l'affaire  du  service  extraordinaire,  jugeant 
la  chose  moins  dangereuse  que  l'envoi  de  cette  pièce  aux 
princes  du  sang,  et  comme  les  liltats  procédaient  à  la  nomina- 
tion des  membres  de  la  commission  intermédiaire,  une  grave 
querelle  éclata  dans  la  chambre  du  clergé.  L'abbé  de  Pontual, 
depuis  longtemps  lié  avec  le  bastion  et  en  hostilité  avec  son 
ordre,  tancé  publiquement  pendant  les  Etals  de  1764  par  l'évê- 
que  de  Quimper,  était  commissaire  pour  le  diocèse  de  Vannes 
et  comme  tel  soumis  à  la  réélection.  Au  moment  où  on  allait 
procéder  à  l'élection,  un  des  abbés  demanda  qu'elle  eût  lieu 
au  scrutin.  L'abbé  de  Pontual  ne  se  méprit  [)as  un  instant  sur 
le  but  de  celte  proposition,  faite  évidemment  pour  l'empêcher 
d'être  réélu.  11  réclama  avec  violence,  disant  que  c'était  une 
machination  pour  l'exclure  et  que  d'Aiguillon  en  était  l'au- 
teur. L'évêque  de  Rennes  repoussa  bien  loin  celte  allégation 
et  rappela  à  l'abbé  de  Pontual  que  s'il  avait  remarqué  de 
l'éloignement  pour  lui  de  la  pai'l  de  son  ordre,  il  ne  pouvait 
l'attribuer  qu'à  la  conduite  qu'il  tenait  depuis  longtemps, 
qu'il  avait  évité  par  ménai^oment  de  le  lui  dire  depuis  le 
commencement  de  la  tenue  (|uoi{]ue  en  ayant  été  chargé  plu- 
sieurs fois,  mais  que  puisqu'il  persistait  à  causer  du  trouble  il 


AFFAIRE  DK  LA  NON-RÉÉLECTION  DE  l'aHBÉ  DE  PONTl'AL  447 

devenait  indispensable  de  le  rappeler  à  des  devoirs  dont  un 
homme  de  son  état  et  de  son  rang-  n'aurait  jamais  dû  s'écar- 
ter. Cette  semonce  porta  à  son  comble  la  fureur  de  l'abbé  de 
Pontual;  il  fit  h  son  ordre  une  scène  affreuse  ('),  dont  les 
éclats  retentirent  jusqu'au  théâtre  et  attirèrent  à  la  porte  de 
la  chambre  de  l'Eglise  un  certain  nombre  de  gentilshommes 
curieux  de  voir  les  ecclésiastiques  rivaliser  de  violence  avec 
la  noblesse  dans  ses  jours  les  plus  orageux.  M.  de  Pontual 
ne  fut  pas  élu.  Il  alla  porter  ses  plaintes  à  la  noblesse  qui 
accueillit  avec  enthousiasme  cette  occasion  de  rallumer  le  feu 
dans  les  Etats.  Le  lendemain  le  bastion  exigea  qu'on  entendît 
lecture  aux  Etats  d'un  mémoire  justificatif  de  l'abbé  de  Pon- 
tual et  lança  mille  imprécations  violentes  contre  les  évêques. 
«  Tout  le  crime  de  l'abbé  de  Pontual,  s'écriait Bégasson,  c'est 
»  d'être  trop  honnête  homme,  et  c'en  est  un  bien  grave  aux 
»  yeux  de  l'Eglise  »  (-)  !  Irrité,  et  ne  voulant  pas  reconnaître 
un  autre  ordre  pour  juge  de  ce  qui  s'était  passé  chez  lui,  le 
clergé  se  retira  dans  sa  chambre  et  le  tiers  en  fit  autant,  mal- 
gré les  imprécations  de  la  noblesse.  Le  23,  après  une  rédac- 
tion du  procès-verbal  aussi  laborieuse  que  de  coutume,  l'af- 
faire Pontual  fut  de  nouveau  discutée  avec  fuicur;  la  noblesse 
exigeant  qu'il  fût  donné  lecture  d'un  mémoire  justificatif  de 
l'abbé,  les  deux  autres  ordres  soutenaient  que  les  Etats  avaient 
à  s'occuper  des  affaires  générales  de  la  province,  non  de  celles 
qui  n'intéressaient  qu'un  particulier,  que  la  noblesse  avait 
promis  de  travailler  et  qu'elle  manquait  à  sa  parole,  et  ils 
retournèrent  k  leurs  chambres  en  énonçant  que  c'était  pour 
délibérer  sur  les  demandes  du  roi.  Leur  première  délibéra- 
tion fut  de  ne  pas  reparaître  sur  le  théâtre  que  toutes  ces 
demandes  n'aient  été  disculées.  Cette  fois  la  sécession  fut  irré- 
parable et  définitive,  et  désormais  la  tenue  aura  deux  scènes 
différentes  :  Tune  où  la  rage  poussée  à  son  paroxysme  allait 
amener  des  scandales  inouïs  jusqu'alors,  l'autre  où  l'on  prit 
paisiblement  une  série  de  délibérations  que  valida  en  bloc  un 
ordre  du  roi  du  5  mai. 

Surprise  et  quelque  peu  inquiète  de  cette  détermination, 
la  noblesse  tenta  d'abord,  pour  les  faire    revenir,  quelques 


(M  Fontelle  à  La  Noue,  Carré,  p.  419. 
(^1  Anecdo'es  des  E'als,  H.  628. 


448  I.A    DRKTAGNl::    ET    LE    DUC    d'aIGLILLON 

démarches  (jiii  restèrent  sans  succès.  M.  de  Coislin,  son  prési- 
dent par  intérim  pendant  une  indisposition  de  La  Trémoille, 
fut  chargé  de  solliciter  à  la  conférence  l'intervention  bien- 
veillante des  commissaires  du  roi;  d'Aiguillon  subordonna 
son  acceptation  à  la  remise  par  la  noblesse  d'un  tableau  où 
elle  tracerait  jour  par  jour  le  programme  de  ses  futurs  tra- 
vaux, avec  indication  du  moment  de  la  clôture  (').  La  noblesse 
refusa  de  le  promettre  et  passa  les  jours  suivants  à  envoyer  des 
sommations  aux  deux  autres  ordres,  des  députations  au  duc 
d'Aiguillon,  à  nommer  une  commission  des  griefs  ('),  puis 
une  commission  des  moyens,  et  à  rédiger  des  protestations 
contre  tout  ce  qui  s'était  fait  depuis  l'adjudication  des  fermes. 
Le  7  mai,  la  noblesse  perdit  enfin  toute  patience  et  résolut 
de  frapper  i»  son  tour  un  coup  retentissant.  Son  commerce 
épistoiaire  avec  les  princes  du  sang  durait  toujours,  au  grand 
dépit  du  duc  d'Aiguillon;  ils  avaient  répondu  à  ses  lettres  du 
17  février  (''),  elle  leur  avait  écrit  le  13  mars,  en  avait  encore 
reçu  réponse,  et  leur  avait  récrit  une  troisième  fois  le  1"  avril 
pour  les  remercier  de  la  protection  qu'ils  voulaient  bien  lui 
accorder  et  les  prier  de  la  continuer;  c'est  ù  eux  que,  dans 
l'embarras  où  elle  se  trouvait,  elle  résolut  d'avoir  encore 
recours.  Elle  chargea  six  de  ses  membres,  MM.  de  Bégasson, 
du  Plessis-Tiercent,  de  Penquilly,  du  Molan,  Le  Vicomte  et 
La  Besneraye,  de  faire  parvenir  aux  pieds  du  trône,  par  tous 
les  moyens  possibles,  l'obligation  où  elle  se  trouvait  de  ces- 
ser tout  travail  jusqu'à  ce  que  l'ordre  fût  rétabli  dans  l'assem- 
blée et  d'adresser  au  roi,  aux  princes  du  sang,  barons,  minis- 
tres et  autres,  toutes  lettres,  requêtes,  placets  et  mémoires 
relatifs  à  cette  affaire.  Pressé  d'énoncer  cet  avis,  quand  il  fut 
mis  aux  voix,  La  Trémoille  s'y  refusa;  on  eut  alors  recours 
au  doyen  de  la  noblesse,  M.  de  Gonidec,  très  vieux,  infirme, 
tout  étourdi  de  la  scène   dans   laquelle  il  était   appelé   bien 


(')  Fonlelte  à  La  Noue,  Carré,  p.  424. 

(')  CeUe  commission  était  destinée  à  résumer  dans  un  mémoire  tous  les  griefs 
que  la  noblesse  prétendait  avoir  contre  les  commissaires  du  roi  et  les  deux  autres 
ordres.  Dès  qu'ils  en  eurent  connaissance,  d'Aiguillon  et  les  autres  commissaires 
adressèrent  au  roi  un  mémoire  justificalir  de  leur  conduite  el  demandèrent  l'envo 
en  Bretagne  d'une  commission  d'cnquèle  ;  demande  qui  fut  rejetée  dans  les  termes 
les  plus  llalteurs  pour  lui.  (Leltre  de  Sainl-Florenlin,  28  avril.  Jl.  636.) 

(3)  Le  duc  d'Orléans  avait  oljleim  celle  permission  de  l'insouciance  du  roi  et 
malgré  l'opposition  des  minisires  (baint-P^lorenlin  à  d'.\iguillon,  7  mars,  11.  636). 


LETTRE    DE    LA    NOBLESSE    AUX    PRINCES    DU    SANG  449 

malgré  lui  ù  figurer  personnellement,  incapable  d'en  appré- 
cier la  gravité,  et  qui  se  prêta  docilement  à  tout  ce  qu'on 
exigeait  de  lui.  On  le  fit  asseoir,  on  lui  mit  un  chapeau  dans 
les  mains,  et  il  reçut  les  bulletins,  dont  89  contre  3  furent 
favorables  à  la  proposition  du  bastion,  tandis  que  La  Tré- 
moille  et  un  groupe  de  gentilshommes  protestaient  contre 
la  régularité  du  scrutin  et  refusaient  d'y  prendre  part.  Le 
lendemain,  comme  M.  de  Bégasson  se  mettait  en  devoir  de 
lire  le  texte  des  lettres  (tant  la  noblesse  avait  alors  l'intention 
de  regai'der  la  délibération  du  7  comme  valable  et  de  s'y  con- 
former), M.  du  Dresnay  demanda  si  celte  lecture  était  une 
suite  de  ce  qui  s'était  passé  la  veille  ;  on  lui  répondit  affirma- 
tivement; il  s'écria  alors  qu'il  s'opposait  à  la  lecture,  ladite 
délibération  ayant  été  illégale,  et  La  Trémoille  l'appuya. 
Pressé  avec  violence  de  signer  la  délibération,  ou  tout  au 
moins  de  donner  acte  du  refus  qu'il  fuit  de  la  signer,  La  Tré- 
moille tient  bon  cette  fois,  et,  ne  pouvant  rien  oblenirde  lui, 
les  bastionnaires  se  décident  de  guerre  lasse,  le  9  mai,  à 
ordonner  que  les  pouvoirs  des  commissaires  seront  signés 
par  les  gentilshommes  qui  ont  concouiu  à  la  délibération. 
Ensuite,  par  un  artifice  des  plus  mesquins,  on  substitua  aux 
commissaires  désignés  le  7  mai  les  dix  commissaires  qui 
avaient  précédemment  signé  les  premières  lettres  aux  princes 
(MM.  Le  Goales,  de  Coëtanscourt,  chevalier  de  Pontual,  de 
Guerry,  du  Cambout  de  Coislin,  chevalier  de  Saint-Gilles, 
Kersaint-Gilly,  Bégasson  du  Roz,  du  Vauférier,  Dufresne  de 
Benac)  et  on  les  chargea  de  les  faire  parvenir  à  destination. 
C'est  à  ce  misérable  subterfuge  qu'on  aura  recours  pour  sou- 
tenir qu'il  n'y  a  pas  eu  de  délibération  le  7,  mais  un  simple 
avis  sans  authenticité  et  sans  exécution,  et  que,  l'arrêt  du 
conseil  cassant  celte  prétendue  délibération  aura  donc  été 
surpris  par  d'Aiguillon  sur  un  faux  exposé. 

Tandis  que,  sur  le  refus  de  d'Aiguillon  de  les  faire  passer, 
ils  se  mettaient  en  devoir  d'expédier  leurs  lettres  au  roi  et  aux 
princes  du  sang,  le  ministère,  prévenu  en  hâte  par  d'Aiguil- 
lon, s'empressait  de  faire  rendre  un  arrêt  du  conseil,  daté  du 
10  mai,  cassant  la  prétendue  délibération  de  la  noblesse  du  7  : 
et  Saint-Florentin,  en  l'envoyant  ;\  son  neveu,  lui  enjoignit  (') 


(•)  LeUrc  du  11  mal,  0.  4G3  et  H.  (537. 

u'AïuuiLi.uN.  29 


450  L.V    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

de  le  faire  enregistrer  sans  délai  sur  le  registre  des  Etats, 
quand  même  la  délibération  n'aurait  pas  eu  d'exécution, 
de  sommer  en  même  temps  les  six  gentilshommes  de  lui 
déclarer  ce  qu'ils  auraient  l'ait  en  conséquence  de  cette  dé- 
libération, de  lui  remettre  copie  des  lettres,  requêtes,  mé- 
moires qui  auraient  pu  avoir  été  envoyés,  et,  s'il  y  en 
avait  quelqu'un  où  le  clergé  et  le  tiers  fussent  inculpés,  de  le 
leur  communiquer  sans  délai.  D'Aiguillon  reçut  cette  lettre 
le  13  :  il  venait  précisément  d'entrer  le  12  aux  Etats  pour 
signifier  à  la  noblesse  un  ordre  royal  portant  que,  le  clergé 
et  le  tiers  ayant  délibéré  sur  toutes  les  affaires,  l'intention 
du  roi  était  que  dans  le  délai  de  huit  jours  elle  donnât  aussi 
son  avis  sur  lesdits  objets,  et  que  la  clôture  de  l'assemblée 
eût  lieu  le  23  mai  au  plus  tard.  Il  reprit  le  13  le  chemin  du 
théâtre,  et  vint  tenir  cette  séance  si  fameuse  par  les  fureurs 
qu'elle  suscita. 

Lecture  faite  de  l'arrêt  du  10  mai,  il  se  met  en  devoir  de 
faire  les  interpellations  prescrites.  La  Trémoille,  interrogé, 
répond  qu'il  n'a  pas  la  délibération  du  7  mai  et  qu'il  est  resté 
étranger  h  toute  cette  affaire;  le  commandant  s'adresse  alors 
au  chevalier  de  Pontual  :  mais  Bégasson  prend  la  parole,  dé- 
clare que  la  délibération  du  7  n'a  eu  aucune  exécution,  et  que 
ce  n'est  qu'en  vertu  d'une  délibération  du  9  qu'on  a  écrit  au 
roi,  aux  princes  du  sang  et  aux  barons  de  Bretagne.  M.  de 
Guerry  confirme  ce  dire  et  ajoute  que  la  minute  de  la  délibé- 
ration a  été  déposée  chez  M''  Bichelot,  notaire.  D'Aiguillon  se 
la  fait  représenter  et  réclame  celle  des  lettres  écrites  en  con- 
séquence. Pontual,  sommé  de  les  remettre,  tergiverse  quel- 
que temps,  dit  qu'elles  ne  sont  pas  en  sa  possession.  «  Il  faut 
dire  la  vérité,  interrompt  M.  de  Guerry,  elles  ont  été  dépo- 
sées chez  un  notaire.  »  —  «  Non,  reprend  M.  de  Pontual,  je 
n'en  ai  |)as  encore  eu  le  temps.  »  —  <(  Oîi  sont-elles  donc? 
demande  le  duc.  »  —  «  Dans  ma  poche.  Et  il  les  tend  à  d'Ai- 
guillon, en  déclarant  que  ces  lettres  ont  été  envoyées  et  qu'il 
n'y  a  été  joint  d'autre  pièce  que  le  texte  delà  délibération  du 9. 

Le  13  au  soir,  d'Aiguillon  reçut  copie  du  mémoire  de  la 
commission  des  griefs,  non  point,  comme  l'a  dit  Linguet,  par 
envoi  du  ministère,  mais  par  une  personne  affidée  qu'il  avait 
chargée  do[)uis  longtemps  déjà  de  se  le  procurer  à  tout  prix  ('). 

(')  Lettre  de  d'Ait^uillon,  15  mai,  H.  364. 


SÉANCES    CÉLKBRES    DKS    13    ET    14    MAI  451 

Ce  mémoire  était,  comme  il  était  facile  de  le  prévoir,  rempli 
des  plus  violentes  attaques  contre  lui,  contre  le  clergé  et  con- 
tre le  tiers.  La  lettre  de  Saint-Florentin  pouvait  ne  pas  l'aire 
allusion  littéralement  à  ce  mémoire,  mais  elle  ordonnait  de 
la  façon  la  plus  précise  de  faire  la  lumière  complète  sur  tous 
les  actes,  mémoires,  lettres,  etc.,  délibérés  par  la  noblesse, 
de  mettre  le  clergé  et  le  tiers  en  état  de  se  défendre,  et  c'était 
certainement  se  conformer  entièrement  à  son  esprit  que  de 
tirer  à  clair  l'origine  et  l'usage  probable  de  ce  mémoire  des 
griefs  (').  D'Aiguillon  résolut  donc  de  rentrer  aux  Etats  le 
lendemain  pour  procéder  à  cette  enquête  :  il  en  avait  d'au- 
tant plus  de  raison  que  M.  de  Bégasson  lui  avait  affirmé  que 
les  lettres  n'avaient  été  écrites  qu'en  vertu  de  la  délibération 
du  9,  et  que  cependant  il  résultait  du  texte  de  cette  délibé- 
ration qu'elles  avaient  été  lues  le  8.  En  conséquence  d'Ai- 
guillon revint  sur  le  théâtre  le  jeudi  14;  il  y  trouva  la  noblesse 
toute  frémissante  de  la  scène  de  la  veille.  Ses  premiers  mots 
furent  pour  sommer  M.  de  Bégasson  de  s'expliquer  sur  la 
contradiction  existant  entre  ses  réponses  de  la  veille  et  la 
délibération  du  9.  Aussitôt  s'élève  un  formidable  tumulte  : 
d'Aiguillon  est  sommé  de  montrer  l'ordre  qui  l'autorise  à 
mettre  à  la  question  le  corps  illustre  de  la  noblesse  de  Breta- 
gne. Montrez  l'ordre!  Montrez  l'ordre!  crie-t-on  sans  cesse 
sur  les  bancs  du  bastion.  MM.  le  Vicomte  et  de  la  Moussaye 
se  font  remarquer  par  la  vigueur  de  leurs  cris  et  la  violence 
de  leurs  propos.  Calme  et  impassible  devant  ce  déchaînement 
de  fureur,  d'Aiguillon  invite  M.  de  Bégasson  à  aller  rédiger 
sa  réponse  au  greffe,  ce  qu'il  fait,  malgré  les  clameurs  des 
forcenés  qui  lui  disent  de  ne  pas  sortir;  elle  porte  qu'ins- 
truit du  désir  de  son  ordre  d'écrire  au  roi  et  aux  princes,  il 
avait  proposé  le  8  un  projet  de  lettre  qui  avait  été  adopté. 
Sans  juger  à  propos  de  tirer  plus  h  clair  cette  réponse,  car 


(')  Aussi  d'Aiguillon  fut  il  eu  celte  circonstance  cntièreincnt  couvert  par  le 
ministère.  On  lui  envoya  le  17  mai  un  ordre  antidaté  et  portant  la  date  du  11,  où 
le  mémoire  des  griefs  était  mentionné  et  où  les  inlei'pellations  prescrites  étaient 
indiquées  comme  pouvant  s'étendre  à  plus  d'une  séance  []].  G37).  Saint-Florentin 
remarqua  dans  sa  lettre  (17  mai,  H.  GiJCi)  que  cet  ordre  rappelle  les  intentions  de 
Sa  Majesté  indiquées  le  II,  et  une  lettre  du  19  mai  n'est  pas  moins  explicite  : 
«  Vous  devez  être  sûr  que  vous  serez  soutenu  comme  vous  devez  l'être,  puisque 
»  vous  n'aurez  fait  i|u'exécuter  les  ordres  du  roi,  que  je  n'ai  jamais  pris  qu'en  son 
»  conseil,  et  que  son  autorité  y  est  intéressée  u. 


4o2  LA    BRKTAGNE    KT    LK    DUC    d'aIGUILLON 

la  fureur  est  telle  (ju'on  peut  craindre  des  voies  de  fait  qui 
forcent  à  déployer  l'autorité  dans  toute  sa  rigueur,  le  comman- 
dant demande  à  le  Vicomte,  membre  de  la  commission  des 
griefs,  s'il  a  été  fait  dans  sa  commission  quelque  mémoire  ten- 
dant à  inculper  les  commissaires  du  roi  et  les  deux  autres  or- 
dres, et  pour  quel  usage  :  ce  gentilhomme  répond  tout  hors  de 
lui  que  c'est  le  secret  de  la  commission  et  qu'il  ne  peut  le  révé- 
ler. D'Aiguillon  ordonne  alors  augreftîer  de  donner  lecture  du 
mémoire  de  la  commission  des  griefs.  Ce  fut  un  coup  de  théâ- 
tre qui  déconcerta  visiblement  l'opposition,  d'autant  plus  que  le 
mémoire,  s'il  faut  en  croire  le  Journal  du  commandement, 
avait  subi  certaines  retouches  qui  n'avaient  pas  eu  pour  objet 
de  le  rendre  plus  modéré,  et  que  certains  membres  de  la 
commission  ne  reconnurent  plus  leur  œuvre  :  «  J'atteste  la 
»  terre  et  le  ciel,  s'écria  un  gentilhomme,  qu'il  n'est  point  sorti 
»  de  la  commission  :  non.  Monsieur  le  duc,  il  n'en  est  pas  sorti  : 
»  je  ne  sais  pas  comment  cela  s'est  fait;  mais  assurément  ce 
»  n'est  pas  son  ouvrage.  »  D'autres  au  contraire  l'admettaient 
volontiers  :  «  11  est  bien  fait,  murmuraient-ils,  il  faut  l'adop- 
»  ter,  il  est  tombé  du  ciel  pour  secourir  la  noblesse  !  »  La  lec- 
ture terminée,  d'Aiguillon  ordonna  à  M.  de  Kergrée  Bernard, 
doyen  de  la  commission,  de  la  réunir  le  soir,  de  lui  commu- 
niquer le  mémoire,  et  de  lui  apporter  le  lendemain  une 
déclaration  écrite  par  laquelle  elle  l'avouerait  ou  le  désavoue- 
rait. Puis  il  sortit,  et  le  reste  de  la  séance  fut  rempli  par  une 
discussion  entre  M.  de  Guerry  et  l'évêque  de  Saint-Brieuc 
sur  la  responsabilité  respective  des  différents  ordres  quant  à 
la  situation  violente  où  se  trouvait  l'assemblée.  Quelques  pa- 
roles de  conciliation  furent  prononcées  et  peut-être  n'était-il 
pas  impossible  encore  d'obtenir  de  la  noblesse,  dans  les  six 
jours  qui  lui  restaient,  qu'elle  joignit  ses  avis  à  ceux  des  autres 
ordres,  et  que  les  délibérations  fussent  énoncées  en  consé- 
quence; mais  M.  de  Coëtanscourt  coupa  court  brusquement 
à  toute  négociation  en  signifiant  que  la  noblesse  ne  termine- 
rait rien  qu'on  n'eût  recommencé  l'adjudication  illégale  des 
fermes  et  procédé  à  de  nouvelles  enchères.  11  ne  restait  plus 
(ju'à  lever  la  séance,  avec  la  douloureuse  conviction  qu'aucun 
retour  n'était  [)lus  désormais  à  espérer  de  la  part  du  second 
ordi'e.  Telle  fut  cette  journée  fameuse,  qui  devait  fournir  aux 
libelles  et  pamphlets  une  matière  longtemps  inépuisable. 


PROTESTATIONS  DE  LA  NOBLESSE  453 

La  fermentation  de   la  noblesse  ne  fit  que  croître  après 
cette  orag-CLise  séance,  et  son  parti   fut  vite  pris  de  ne  pas 
obtempérer  à  l'injonction  faite  par  d'Aiguillon  à  la  commis- 
sion des  griefs.  Le  15  mai,  elle  adopta  une  vigoureuse  pro- 
testation contre  les  événements  de  la  veille  :  «  La  noblesse... 
»  a  pensé  que  ce  qui  s'est  passé  dans  les  assemblées  du  13  et 
»  du  14  est  sans  exemple  :  que  les  interpellations  faites  par 
»  M.   le   duc  d'Aiguillon,  sans  avoir  auparavant  déposé  au 
»  greffe  des  Etats  les  ordres  de  Sa  Majesté...  ne  peuvent  être 
»  regardées  que  comme  une  démarche  illégale,  un  projet  formé 
»  d'humilier  la  noblesse  en  lui  faisant  subir,  publiquement,  un 
»  interrogatoire  contraire  à  l'ordre  et  aux  lois...  que  jamais  les 
»  commissaires  du  roi  ne  se  sont  mêlés  de  ce  qui  se  fait  dans 
»  les  commissions  particulières  ;  qu'il  serait  du   plus  grand 
»  danger  que  les  commissaires  du  roi  se  servissent  du  nom  de 
»  Sa  Majesté  pour  connaître  le  travail...  que  dans  les  circons- 
»  tances  où  les  Etats,  ou  même  un  des  ordres  qui  les  compo- 
»  sent,  auraient  à  se  plaindre  des  commissaires  de  Sa  Majesté, 
»  ce  qui  n'est  pas  sans  exemple,  ces  mêmes  commissaires  pour- 
»  raient  alors  se  servir  de  pareils  ordres  pour  forcer  les  com- 
»  missaires  à  leur  montrer  leur  travail,  en  empêcher  l'effet,  et 
»  étouffer  ainsi  les  plus  justes  réclamations.  D'après  ces  mo- 
»  tifs...  la  noblesse  a  délibéré  que  l'ordre  en  question  n'étant 
»  pas  connu  par  le  dépôt  qui  devait  en  être  fait  au  greffe,  ([ui  a 
))  été  demandé   plusieurs  fois  au   duc  d'Aiguillon  et  qu'il  a 
»)  constamment  refusé,  elle  ne  peut  ni  doit  répondre  aux  inter- 
»  pellations  du  duc  d'Aiguillon,  et  a  défendu  expressément  à 
»  la  commission  des  griefs  de  lui  donner  d'autre  réponse  ». 
Quel  dommage  qu'une  si  fière  et  si  noble  énergie  n'ait  ja- 
mais été  employée  qu'à  la  défense  d'une  mauvaise  cause  !  La 
Trémoille  ayant  refusé  de  signer  cette  délibération,  elle  le 
fut  par  la  majorité  des  gentilshommes,  et  la  commission  des 
griefs  eut  ordre  de  la  déposer  chez  M"  Pocquet,  notaire.  La 
cassation  ne  s'en  fit  pas  longtemps  attendre  :  un  arrêt  du  con- 
seil du  18,  qui  donnait  à  la  conduite  des  commissaires  du  roi 
une  approbation  sans  réserve,  la  prononça  dans  les  termes 
les  plus  durs...  «  La  conduite  tenue  en  cette  occasion  par  le- 
»  dit  ordre  de  la  noblesse,  et  dont  Sa  Majesté  est  justement 
»  irritée,  n'est  qu'une  suite  de  celle  que  des  esprits  factieux  lui 
»  ont  continuellement  inspirée  depuis  l'ouverture  de  l'assem  • 


■iol  LA    ItRIiTAlJM;    1:T    LK    Dl  i;    b  AltillLLON 

»  blée.  Des  désordres  aussi  multipliés  détermineraient  Sa 
»  Majesté  à  user  de  toute  son  autorité  pour  les  faire  cesser  dans 
»  leur  principe,  en  supprimant  pour  toujours  des  assemblées 
»  qui  ne  seraient  plus  qu'un  germe  de  trouble  et  de  faction 
»  dans  ladite  province  et  même  dans  son  royaume  ;  mais  esti- 
))  mant  de  sa  justice  et  de  sa  boulé  de  reconnaître  le  zèle  et  la 
»  lidclité  que  les  ordres  de  l'église  et  du  tiers  lui  ont  marqués 
»  durant  tout  le  cours  de  ladite  assemblée,  elle  aurait  bien 
»  voulu  se  contenter  de  proscrire  ladite  délibération  comme 
»  étant  aussi  contraire  à  son  autorité  et  à  celle  de  ses  dits  com- 
»  missaires  qu'à  l'honneur  môme  de  la  noblesse  ».  (Juant  aux 
deux  gentilhommes  qui,  à  la  séance  du  14  mai,  s'étaient  mon- 
trés les  plus  forcenés,  Le  Vicomte  et  La  Moussaye,  ils  furent, 
sans  attendre  même  la  fin  des  Etats,  saisis  et  expédiés  à  Pierre- 
Encise  ('). 
Les  quelques  jours  que  l'assemblée  avait  encore  à  vivre  ne 

(M  Ils  furent  arrêtés  dans  la  nuit  du  20  au  21  mai.  Ce  sont,  avec  les  arrestations 
de  MM.  de  la  Gaschcric  et  du  Pargo  en  1757,  les  seules  exécutions  dont  d'Aiguil- 
lon ait  accepté  la  responsabilité.  Il  y  a  loin  de  là  aux  160  lettres  de  cachet  dont 
le  Tableau  c/ironolor/ic/ue  des  actes  violents  de  pouvoir  absolu  a  donné  la  liste, 
rien  que  du  22  mai  1765  à  la  fin  de  1766,  et  que  les  chalolistes  ont  toutes  mises  sur 
le  compte  du  commandant.  En  outre,  à  la  fin  des  Etats,  des  lettres  de  cachet 
d'exil  furent  envoyées  pour  les  douze  gentilhommes  chargés  de  la  procuration  de 
leur  ordre  pour  la  défense  des  libertés  de  la  province  :  d'Aiguillon  n'en  expédia 
que  deux,  à  MM.  de  Bruc  et  d'Orvault,  qui  n'avaient  pas  obéi  aux  ordres  à  eux 
signifiés  de  la  part  du  roi  de  venir  signer  l'état  des  fonds.  Toujours  ennemi  des 
actes  de  rigueur,  d'.\iguillon  en  avait  diminué  le  nombre  le  plus  possible,  au 
grand  mécontentement  de  ses  amis  Fontette  et  La  Noue  qui  trouvaient  ces  ména- 
gements hors  de  saison.  <■  Je  tiens  toujours  pour  la  punition  des  factieux,  écrit 
Il  Fontette  le  6  juin  :  un  Guerry  avec  4(X)0  livres  de  bienfails  du  roi,  un  chevalier  de 
»  Rosnyvinen,  lieutenant-colonel  de  son  régiment,  un  Saint-Gilles,  capitaine  au  ré 
»  giment  du  roi,  un  d'Orvault,  un  de  Bruc,  qui  ont  signé  le  Sottisier!  Un  Bégas- 
1)  son,  faux  comme  un  jeton,  un  chevalier  de  Pontual,  fanatique,  demeureraient 
»  dans  leur  province  qu'ils  ont  voulu  bouleverser!  Entre  nous,  ce  serait  mal  fait  de 
i>  ne  pas  les  punir;  ■- et  La  Noue  fait  chorus  avec  lui.  M.  deSainl-GilIcs  fut  destitué 
par  le  duc  deChoiseul,  qui  inclinait  assez  volontiers  vers  des  mesures  sévères  dont 
il  savait  que  la  responsabilité,  devant  l'opinion,  retombait  toujours  sur  d'Aiguillon. 

L'extrême  modération  de  d'.Viguillon  dans  l'usage  des  lettres  de  cachet  est  d'au- 
tant plus  remarquable  qu'il  n'est  pas  douteux  qu'il  en  ait  eu  à  sa  disposition,  e?i 
blanc,  pour  écarter  des  assemblées  d'Etats  les  membres  jugés  dangereux.  Il  existe 
dans  la  liasse  H.  640-  des  Arch.  Nat.  un  paquet  de  lettres  de  cachet  en  blanc 
délivrées  quelque  temps  avant  la  tenue  de  1760,  et  sur  lequel  est  cette  mention  : 
«  Lettres  de  cachet  en  blanc  remise  ici  suivant  l'usage  au  premier  commissaire  du 
Roi  avant  l'assemblée  des  Etats,  dont  il  n'a  été  fait  aucun  emploi.  »  Il  en  était  de 
même  en  1766-67.  M.  de  la  Noue  parle,  le  12  jan v.  1767  (Carré,  p.  314)  «  des  ordres 
que  d'Aiguillon  a  en  poche  »  non  sans  s'étonner  et  même  s'indigner  de  l'obstina- 
tion du  duc  a  n'en  point  faire  usage. 


DERNIERS  JOURS  DES  ÉTATS  455 

pouvaient  plus  présenter  qu'une  extrême  confusion.  Ils  ne 
furent  remplis,  de  la  part  de  la  noblesse,  que  de  violentes 
protestations  contre  tout  ce  qui  venait  de  s'accomplir.  Elle 
entendit  lecture  de  divers  factums,  parfois  injurieux  à  tel 
point  que  M.  de  La  Trémoille  alla  pour  ainsi  dire  chercher 
refuge  dans  la  chambre  du  clergé,  où  son  émotion  et  son 
indignation  furent  remarqués,  et  que  M.  de  Villeneuve-Geslin, 
un  des  83,  s'écria  le  18  mai  :  ((  Si  je  connaissais  l'auteur  qui 
»  a  fait  cet  ouvrage,  je  le  clouerais  à  terre  avec  mon  épée, 
»  comme  un  crapaud  dans  un  jardin!  »  L'arrestation  des  deux 
gentilshommes,  l'arrêt  du  conseil  du  18  mai,  les  nombreux 
ordres  que  les  commissaires  du  roi  vinrent  signifier  le  21 
pour  faire  enregistrer  et  signer  des  présidents  les  délibéra- 
tions prises  depuis  la  fin  d'avril  par  les  voix  du  clergé  et  du 
tiers,  donnèrent  ensuite  un  autre  cours  aux  préoccupations, 
et  jetèrent  un  instant  le  découragement  dans  la  noblesse  : 
«  11  ne  nous  reste  plus  qu'à  pleurer  nos  malheurs,  disait 
»  M.  de  Goëtanscourt  :  les  Etats  sont  détruits  :  j'ose  dire  que 
»  nous  n'avons  pas  mérité  cela  :  non,  M.  le  duc,  nous  ne 
»  l'avons  pas  mérité  !  »  M.  de  Bégasson  était  plus  irrité  qu'a- 
battu :  «  Messieurs,  s'écria-t-il  en  se  tournant  vers  les  dépu- 
))  tés  du  tiers,  vous  ne  serez  donc  contents  que  lorsque  vous 
»  nous  aurez  vu  tous  pendre!...  (*)  »  Le  lendemain  une  pro- 
testation contre  ces  ordres  fut  signée  par  120  gentilshom- 
mes {')  et  déposée  chez  un  notaire,  et  douze  membres  de  la 
noblesse  furent  chargés  de  faire,  au  nom  de  l'ordre,  toutes 
les  démarches  qu'il  appartiendrait  contre  ce  qui  s'était  fait  ou 
pourrait  se  faire  de  contraire  aux  franchises  de  la  province. 
Persistant  jusqu'au  bout  dans  son  système  d'abstention,  la 
noblesse  refusa  le  23  mai,  dernier  jour  des  Etats,  de  prendre 
part  à  la  nomination  d'un  greffier,  et  ce  fut  par  les  seules  voix 
du  clergé  et  du  tiers  que  M.  de  Gargouët,  déjà  odieux  au  bas- 
tion pour  n'avoir  pas  en  1763  imité  la  cessation  de  service 
des  autres  gentilshommes  de  la  commission  intermédiaire, 
reçut  ces  fonctions  que  la  noblesse  ne  voulut  jamais  lui  recon- 
naître et  qu'elle  le  contraignit  plus  tard  à  abandonner. 

A  la  différence  des  séances  ordinaires  de  clôture,  celle  du 

(')  Le  propos  a  été  souvent  attribué  à  un  autre  des  chauds  partisans  de  d'Aiguil- 
lon, M.  de  Tinténiac. 
(2)  Lettre  de  d'Aiguillon,  27  mai,  II.  364. 


450  LA   BRETAGNE    ET    LE   DUC   d'aIGUILLON 

23  mai  1767  présenta  un  intérêt  tout  particulier.  C'est  ce  jour 
en  elFet  que  fut  lu  et  enregistré  aux  Etats  un  document  de 
haute   importance,  à  savoir  le  nouveau  règlement   que  dès 
avant  la  session,  en  prévision   des   troubles   qui  devaient  se 
produire,  il  avait  été  question  d'établir  pour  ramener  l'ordre 
et  la  décence  dans  cette  tumultueuse  assemblée.  L'idée  n'était 
pas  nouvelle  :  depuis  les  premiers  jours  du  règne  de  Louis  XV, 
où  les  Etats  de  Bretagne  avaient  commencé  à  devenir  ora- 
geux, elle   était  discutée  dans  un  nombre  considérable  de 
projets,  de  mémoires,  qui  remplissaient  les  bureaux  du  con- 
trôle général,  et  parfois  même  elle  avait  fait  l'objet  de  pro- 
positions émanant  de  la  noblesse  bretonne  elle-même,  qui  se 
trouvait  avec  raison  trop  nombreuse   et  trop   mélangée  (*). 
Cependant,  de  toutes  ces  propositions,  un  seul  acte  était  résulté, 
la  déclaration  du  26  juin   1736.  qui  exigeait  vingt- cinq  ans 
d'âge  et  cent  ans   de  noblesse  paternelle  pour  l'entrée  des 
gentilshommes  aux  Etats.  Cette  déclaration  n'avait  apporté 
qu'un  remède  insuffisant  au   mal   le  plus  grave  qui  viciât  la 
tenue  de  l'assemblée,  à  savoir  le  nombre  exagéré  et  la  mau- 
vaise composition  de  l'ordre  de  la  noblesse  :  et  l'interminable 
session  de  1764  avait  démontré  une  fois  de  plus  la  nécessité 
de  faire  subir  à  cet  ordre  quelque  amputation  salutaire,  et 
d'établir  une  meilleure   police   dans  l'assemblée.  «  La  salle 
»  est  une  halle,  dit  un  mémoire  rédigé  dans  les  bureaux  du 
»  contrôle  général  (^),  où  tous  les  ordres  sont  confondus  pêle- 
»  mêle  :  l'entrée  en  est  ouverte  à  tout  le  monde  ;  les  curieux, 
»  les  commis,  les  clercs  de  procureurs  y  viennent  augmenter 
»  la  foule   et  y   font  chorus  dans  les  opinions,  car  ce  n'est 
»  jamais  que  par  des  clameurs  qu'on  opine.  Tout  le  monde 
»  est  debout  et  entassé  les  uns  sur  les  autres  :  on  ne  recueille 
»  point  les  voix  :  à  peine  les  présidents  peuvent-ils  se  faire 

(')  Ainsi  aux  Etats  de  1722,  1724,  etc.  ;  en  1753  avait  été  envoyé  un  mémoire  de 
l'ancienne  noblesse  bretonne,  oii  elle  sollicitait  l'exclusion  de  la  foule  tumultueuse 
des  anoblis  de  date  récente,  coupables  de  tous  les  scandales  qui  venaient  de  se 
passer  en  1752  (H.  428).  «  La  marchandise  était  trop  mêlée  •>,  dit  le  chevalier  dans 
les  Entretiens  sur  les  Etats  de  1166,  et  ses  interlocuteurs  font  chorus  avec  lui.  Il 
y  avait  aussi  de  fréquentes  usurpations  de  noblesse.  «  La  province,  lit-on  dans  un 
mémoire  de  M.  de  Sérant  (H.  438),  est  surchargée  d'une  quantité  immense  de  faux 
nobles;  un  procureur  général  rendrait  un  service  essentiel  au  public  en  mettant 
des  bornes  à  ces  usurpations,  qui  servent  de  titre  à  bien  des  gens  pour  entrer  aux 
Etats,  y  clabauder,  et  fomenter  des  divi-sions  intestines  ». 

(2)  H.  42C. 


NÉCESSITÉ    D  UN    NOUVEAU    RÈGLEMENT  457 

»  voir,  encore  moins  se  faire  entendre  :  cinquante  voix  fortes 
»  et  ameutées,  qui  crient  oui  ou  non,  et  souvent  oui  et  non 
»  en  même  temps,  y  forment  à  leur  gré  les  délibérations  :  si 
»  quelque  homme  sage  veut  prendre  la  parole,  il  est  hué  par 
»  la  cabale  et  forcé  de  se  taire  :  les  présidents  eux-mêmes 
»  sont  tous  les  jours  exposés  à  cette  irrévérence  :  on  leur 
»  manque  de  respect  à  tout  propos,  de  la  façon  la  plus  indé- 
»  cente  et  souvent  la  plus  piquante.  »  On  pouvait  remédier  à 
cette  situation  en  supprimant  les  déjeuners  à  la  fourchette  don- 
nés par  les  commissaires  du  roi  et  les  présidents  des  ordres, 
déjeuners  «  dont  l'cfTet  ordinaire  était  de  tenir  les  têtes  de 
»  la  plus  grande  parlie  des  gentilshommes  échauflees toute  la 
»  journée  :  à  la  bonne  heure  de  permettre  seulement  le  thé,  le 
»  café,  le  chocolat  comme  autrefois  (*)  :  »  en  limitant  la  durée 
des  sessions  :  en  établissant  une  police  plus  exacte  à  Icnlrée 
et  dans  l'intérieur  de  la  salle  :  en  fixant  la  tenue  aux  pre- 
miers jours  de  septembre,  afin  d'exclure  par  là  même  beau- 
coup de  gentilshommes  qui  n'ayant  pas  encore  vendu  leurs 
récoltes  auraient  été  hors  d'état  de  faire  les  frais  d'un  dépla- 
cement :  mais  surtout  en  introduisant  de  graves  modifications 
dans  la  composition  de  l'ordre  de  la  noblesse,  et  c'était  là  le 
fond  du  projet  de  règlement  que  le  ministère  avait  élaboré 
dès  les  premiers  jours  des  Etats  de  1766,  et  qu'au  mois  de 
mars  Laverdy  avait  envoyé  au  duc  d'Aiguillon  avec  injonc- 
tion de  le  faire  enregistrer,  les  désordres  de  l'assemblée  ren- 
dant une  réforme  indispensable.  Tout  en  convenant  entière- 
ment de  ce  dernier  point,  d'Aiguillon  jugeait  dangereux  de 
soumettre  aux  Etats,  précisément  à  cause  de  leur  turbulence, 
un  arrangement  aussi  désagréable  pour  la  noblesse;  il  crai- 
gnait fort  que  la  résistance  acharnée  qu'il  devait  rencontrer 
ne  fit,  comme  tant  de  fois,  reculer  le  ministère  et  qu'au  lieu 
de  parer  au  désordre  cette  tentative  de  réforme  ne  servit 
qu'à  avilir  davantage  le  pouvoir.  11  constatait  que  malgré  les 
vices  intolérables  de  la  composition  des  Etats  et  le  désordre 
de  leurs  délibérations,  ils  avaient  cependant  fini  par  acquies- 
cer presque  toujours  aux  volontés  du  roi,  et  il  pensait  qu'ils 
le  feraient  encore  si  l'esprit  d'indiscipline  et  de  révolte  ne 
leur  était  pas  communiqué  du  dehors  (*).  Ces  considérations 

(«)  Notes  sur  les  Etats  de  1766.  H.  420. 
(»j  D'Aiguillon,  26  avril  1767,  H.  365. 


458  LA    ltliETA(;.NK    KT    LE    Dl C    DAKJL'ILLON 

ne  l'empêchèrent  pas  d'ailleurs  de  montrer  le  projet  de  rè- 
glement à  l'intendant,  aux  évoques,  et  k  plusieurs  membres 
bien  intentionnés  des  trois  ordres,  et  de  soumettre  au  minis- 
tre ses  propres  observations  et  celles  qui  lui  avaient  été 
adressées.  Il  conseillait,  pour  diminuer  la  cohue  des  gentils- 
hommes, de  limiter  le  droit  d'entrée  aux  descendants  de 
ceux  avec  qui  Louis  XII  et  François  I'^'"  avaient  pris  des  enga- 
gements dans  leurs  édits  et  lettres  patentes.  La  combinaison 
ne  fut  pasagrééc  des  ministres,  qui  pensèrent  que  les  engage- 
ments pris  ne  l'avaient  pas  été  avec  tels  ou  tels  gentilshom- 
mes en  particulier,  mais  avec  le  corps  de  la  noblesse  toujours 
subsislant,  et  (jui  se  rallièrent  à  un  système  beaucoup  plus 
radical,  en  fait,  que  la  combinaison  imaginée  par  le  com- 
mandant; exiger  comme  condition  d'entrée  des  preuves  de 
noblesse  remontant  à  la  réformation  de  1668,  le  paiement 
d'une  capitation  d'au  moins  30  1.,  et  la  possession  d'une  terre 
ayant  justice  et  contenant  une  paroisse  :  cette  dernière  con- 
dition aurait  peut-être  restreint  à  une  cinquantaine  de  gen- 
tilshommes le  droit  d'entrée  aux  p]tats  (').  D'Aiguillon  qui  en 
cette  circonstance  encore  s'interposa  pour  défendre  les  inté- 
l'êls  de  ceux  dont  il  a  été  accusé  d'avoir  été  le  tyran,  s'efiorça 
d'esquiver  la  redoutable  mission  d'imposer  une  réforme  des- 
tinée à  provoquer  tant  de  plaintes  :  il  représenta  que  le  temps 
manquerait,  avant  la  fin  de  la  tenue,  pour  faire  toutes  les 
recherches  nécessaires  et  qu'il  valait  mieux  remettre  l'enre- 
gistre.nent  du  règlement  à  la  session  suivante,  afin  d'avoir 
mieux  le  loisir  d'en  peser  tous  les  articles  (^).  Ces  arguments 
firent  peu  d'impression;  la  crainte  de  compromettre  d'Ai- 
guillon en  fit  encore  moins,  et  il  reçut  enfin  l'ordre  impératif 

(')  La  Noue  à  Fontetle,25  mai,  Carré,  p.  458, 

(-]  Fontelle  à  La  Noue,  ler  mai,  ibid.,  p.  429;  10  mai,  p.  433.  «On  scnl  la  néces- 
»  silé  du  règlement:  mnisil  y  avait  une  affaire  plus  pressante,  quoique  personnelle, 
»  qui  était  d'empêclierque  le  blâme  de  cette  innovation  ne  retentit  dans  le  moment 
»  présent  sur  un  homme  à  qui  le  public  injuste  et  peu  instruit  attribue  déjà  celui 
»  de  tout  ce  qui  se  passe  en  cette  province  depuis  trois  ans,  et  à  qui  les  reproches 
n  de  despotisme  et  de  destruction  des  privilèges  et  droits  les  plus  sacrés  et  les 
»  plus  anciens  ne  sont  pas  épargnés.  On  n'eût  pas  craint  de  faire  exécuter,  dès  à 
»  présent,  un  règlement  qu'il  faudra  bien  faire  un  jour,  et  auquel  on  ne  discon- 
>>  vient  pas  qu'on  tra\  aille  depuis  six  mois,  si  l'amiral  (le  duc  de  Penthièvre)  et  ses 
»  matelots  avaient  voulu  s'en  déclarer  hautement  les  auteurs  et  les  appuis  invaria- 
'.  blés  :  mais.,,  on  s'est  vu  responsable  seul,  et  peut-être  inculpé  de  l'événement... 
»  on  a  senti  que  tant  d'événements  coup  sur  coup  auraient  augmenté  la  fermenta- 
»  tion  eléciiauffé  de  plus  en  plus  les  esprits  que  le  temps  pourra  rasseoir  ». 


DISPOSITIONS    DU    NOUVEAU    RÈGLEMENT  459 

de  faire  lire  et  enregistrer  le  règlement,  au  plus  tard  le  jour 
de  la  clôture  (').  Forcé  d'obéir,  il  insista  au  moins  pour  que 
la  clause  relative  à  la  diminution  de  la  noblesse  fût  modifiée, 
et  le  ministère  se  rendit  à  ses  instances;  il  se  décida  h  n'exi- 
ger que  le  paiement  de  30  1.  de  capitalion  et  la  possession  de 
biens  fonds  dans  la  province,  et  autorisa  même  le  comman- 
dant, en  cas  d'urgente  nécessité,  à  adoucir  celte  disposition  (^). 

Tel  qu'il  fut  notifié  aux  Etats  le  23  mai  et  inscrit  d'autorité 
sur  leurs  registres,  le  règlement  était  certainement  capable 
de  mettre  un  terme  aux  désordres  qui,  depuis  longtemps, 
déshonoraient  l'assemblée.  Mais  là  précisément  était  le  dan- 
ger, comme  d'Aiguillon  l'avait  prévu  :  plus  le  règlement  cou- 
pait court  aux  abus,  plus  il  devait  rencontrer  de  résistance, 
et  si  le  gouvernement  faiblissait,  si,  après  avoir  montré  des 
velléités  d'énergie,  il  capitulait  comme  il  en  avait  l'habitude, 
il  aurait  beaucoup  mieux  valu  que  cette  entreprise  n'eût 
jamais  été  tentée. 

Les  principales  dispositions  en  étaient  les  suivantes  :  (^). 

Chapitre  II,  art.  5  :  «  Pour  empêcher  la  confusion  qui  a 
régné  jusqu'à  présent  dans  l'assemblée  des  ordres  »  la  place 
de  chacun  d'eux  sur  le  théAtre  était  déterminée  avec  précision  : 
au  fond  du  théâtre,  sur  une  estrade  élevée  de  trois  marches, 
et  sous  un  dais,  des  fauteuils  à  bras  pour  les  présidents  du 
clergé  et  de  la  noblesse  :  à  côté,  deux  bancs  recouverts  d'un 
tapis,  celui  de  droite  pour  les  évoques,  celui  de  gauche  pour 
les  barons  :  en  avant,  un  espace  entouré  d'une  balustrade 
pour  les  commissaires  du  roi  :  le  restant  du  théâtre  disposé 
en  deux  parties  égales,  celle  de  droite  pour  les  abbés,  les 
députés  des  chapitres  et  le  tiers,  celle  de  gauche  pour  la 
noblesse  :  entre  les  deux  un  espace  vide,  de  six  pieds  de  large, 
depuis  l'entrée  du  théâtre  jusqu'à  la  place  des  commissaires 

'')  Lettre  de  Sainl-Florcniiii  du  14  mai,  II.  63(3. 

{'-)  Lettre  du  19  mai,  O.  463. 

(')  Le  règlement  comprenait  seize  chapitres  :  I,  des  commissaires  du  roi;  II,  de 
la  convocation  des  Etals  cl  de  la  tenue  des  séances;  III,  de  Tordre  du  clergé  ;  IV, 
de  Tordre  de  la  noblesse  ;  V,  de  Tordre  du  tiers  ;  VI,  de  la  forme  des  délibérations  ; 
VII,  des  bureaux  des  Etats  ;  VIII,  des  commissions  intermédiaires  ;  IX,  des  olliciers 
des  Elats;  X  et  XI,  des  procureurs  généraux  syndics  et  de  leurs  substituts;  XII,  de 
l'avocat  des  Etals  au  conseil  ;  XIII,  du  grelTier  des  Elats  ;  XIV,  du  trésorier  des  Etats  ; 
XV,  des  députés  des  Etats  à  la  cour  et  à  la  chambre  des  comptes  ;  XVI,  des  députés 
du  commerce.  On  ne  cilera  ici  que  les  dispositions  les  plus  importantes.  Le  texte 
du  règlement  est  dans  le  registre  II.  365  et  dans  G.  2692  (.\rch.  d'Ille-et-Vil.). 


460  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

du  roi;  près  de  la  porte,  les  officiers  de  la  maréchaussée  «  à 
reflet  d'avoir  inspection  sur  les  cavaliers  qui  la  gardent  et  de 
veiller  à  ce  qu'il  ne  s'introduise  dans  la  salle  que  des  per- 
sonnes ayant  droit  d'assister  h  l'assemblée  ».  Les  innovations 
les  plus  graves  étaient  la  suppression  des  tribunes  destinées 
au  public  «  qui  avaient  donné  naissance  à  plusieurs  abus 
auxquels  il  était  important  de  remédier  pour  conserver  la 
décence  de  l'assemblée  »  et  la  séparation  de  l'enceinte  de  la 
noblesse  en  neuf  intervalles,  un  pour  chaque  évêché,  pouvant 
s'étendre  ou  se  resserrer  en  proportion  du  nombre  de  gen- 
tilshommes de  chaque  évêché  assistant  à  l'assemblée  Les 
séances  devaient  avoir  lieu  tous  les  jours,  sauf  les  dimanches 
et  les  quatre  grandes  fêtes,  de  9  heures  et  demie  à  2  heures  ; 
les  funérailles  des  membres  de  l'assemblée  venant  à  mourir 
pendant  les  sessions  ne  seraient  jamais  faites  pendant  le  temps 
fixé  pour  les  séances,  mais  renvoyées  au  soir  à  six  heures  et 
les  messes  pour  les  défunts  au  lendemain  matin. 

Chapitre  IV,  de  l'ordre  de  la  noblesse.  —  Les  conditions 
exigées  pour  avoir  entrée  dans  l'ordre  de  la  noblesse  étaient 
vingt-cinq  ans  d'àgc,  descendance  des  gentilshommes  ayant 
>  entrée  et  voix  délibérative  en  1532  ou  maintenus  nobles 
d'ancienne  extraction  par  les  commissaires  de  la  réformation 
faite  en  vertu  des  lettres  patentes  du  20  janvier  1668,  paiement 
d'au  moins  30  1.  de  cnpitation  et  possession  de  biens  fonds 
dans  la  province  (').  En  outre,  modification  non  moins  grave, 
au  vole  par  tête  était  substitué  dans  la  noblesse  le  vote  par 
évêché.  Les  premiers  chefs  dans  chaque  évêché  et  à  leur 
défaut  les  seconds  ou  troisièmes  chefs  (c'est-à-dire  les  gen- 
tilshommes les  plus  anciens  d'inscription)  devaient  parcourir 
les  bancs  de  leur  évêché,  où  il  était  enjoint  aux  gentilshommes 
de  rester  assis  sans  quitter  leur  place,  recueillir  les  suttVages, 
et  énoncer  l'avis  de  leur  évêché  formé  par  la  pluralité  des 
votants;  en  cas  de  partage,  la  voix  du  président  était  prépon- 
dérante :  l'avis  auquel  se  ralliait  la  majorité  des  évêchés 
formait  l'avis  de  la  noblesse.  11  est  à  peine  besoin  de  remar- 
quer l'importance  de  ce  changement,  qui  devait  enlever  à  la 
petite  noblesse  des  évêchés  de  Saint-Malo,  Rennes  et  Nantes, 
la  seule  qui  vint  aux  Etats  en  grand  nombre,  une  prépondé- 

(')  Il  devait  y  avoir  environ  400  gcnlilsliommcs  remplissant  ces  conditions  (Lettre 
de  Fonlelte,  25  août). 


DISPOSITIONS    DU    NOUVEAU    RÈGLEMENT  461 

rance  souvent  signalée  et  déplorée   par  le  duc   d'Aiguillon. 

Chapitre  VI,  de  la  forme  des  délibérations.  —  Ordre  aux 
délibérants  de  se  tenir  assis,  d'observer  pour  les  ordres,  pour 
chacun  des  membres  qui  les  composent,  et  principalement 
pour  les  présidents,  les  égards  qui  leur  sont  dus,  sous  peine 
d'exclusion  perpétuelle  :  obligation  pour  les  membres  pré- 
sents de  s'inscrire  chaque  jour,  de  leur  propre  main,  sur  un 
registre  à  ce  destiné,  l'absence  pendant  plusieurs  jours  con- 
sécutifs entraînant  de  droit  l'exclusion  des  Etats  pendant  le 
reste  de  la  session  ;  obligation  de  délibérer  sans  délai,  ni 
interruption  pour  quelque  cause  que  ce  soit,  sur  les  deman- 
des du  roi  :  sur  les  autres  matières,  dès  que  deux  ordres 
étaient  d'avis  de  délibérer,  obligation  pour  le  troisième  de  le 
faire  ;  obligation  de  remettre  les  motions  qu'on  se  proposait 
de  faire,  24  heures  à  l'avance  et  par  écrit  au  président  de 
l'ordre,  afin  qu'il  pût  en  conférer  avec  les  présidents  des 
autres  ordres.  Les  sutlVages  devaient  être  pris  au  scrutin 
secret  pour  les  élections  et  pour  l'accord  on  le  refus  des  gra- 
tifications :  dans  tous  les  autres  cas  ils  devaient  être  recueillis 
dans  la  forme  usitée  dans  les  conseils  de  Sa  Majesté  et  dans 
les  Parlements,  et  la  délibération  du  13  décembre  1760  était 
de  nouveau  cassée.  Toutes  les  délibérations  devaient  être  con- 
clues à  la  pluralité  de  deux  ordres  contre  un,  hors  les  cas 
spécifiés  au  chapitre  III  du  règlement  de  1687  (dons  et  grati- 
fications) et  l'avis  de  l'ordre  dissident  ne  pouvait  être  inscrit 
sur  le  registre,  ni  déposé  chez  des  notaires.  Après  pronon- 
ciation d'une  délibération  par  le  président  de  l'ordre  de 
l'Eglise,  encore  que  ladite  délibération  n'eût  pas  été  portée 
sur  les  registres,  défense  était  faite  d'y  rien  changer  autre- 
ment que  du  consentement  unanime  des  trois  ordres. 

Chapitre  VIII,  de  la  commission  intermédiaire.  —  Les  mem- 
bres de  la  commission  intermédiaire,  au  nombre  de  quatre 
par  ordre,  plus  l'évêque  de  Rennes  et  les  barons  de  Bretagne 
qui  seraient  présents,  devaient  désormais  être  désignés  par 
le  roi  sur  une  liste  de  huit  noms  élus  dans  chaque  ordre  le 
lendemain  de  l'adjudication  des  fermes  de  la  province;  même 
système  pour  les  bureaux  diocésains,  formés  de  trois  députés 
de  chaque  ordre;  chaque  assemblée  devait  être  réputée  com- 
plète pourvu  qu'il  s'y  trouvât  au  moins  six  membres  présents 
dans  le  grand  bureau  (de  Rennes)  et  trois  dans  les  bureaux 


462  LA    IIRETAONF,    HT    LK    DUC    d'aIGUILLON 

diocésains;  les  votes  y  seraient  pris  par  tète,  innovation  im- 
portante, contre  laquelle  l'auteur  de  V  Affaire  générale  de  Bre- 
tagne, violent  pamphlet  chalotiste,  s'est  élevé  avec  indigna- 
tion :  le  grand  bureau  devant  exécuter  provisoirement  les 
ordonnances  du  roi  pour  le  casernement  et  les  étapes,  encore 
qu'elles  n'eussent  pas  été  notifiées  aux  Etats. 

Chapitre  IX.  —  Des  officiers  des  Etats  :  Ces  officiers  ne 
pourraient  jamais  être  destitués  que  par  le  vote  de  deux 
ordres  et  non  d'un  seul;  ils  ne  devraient  jamais  obéir  au 
commandement  d'un  seul  ordre  contre  le  vœu  des  deux  au- 
tres; ils  s^eraicnt  nommes  tous  les  quatre  ans  à  la  pluralité 
de  deux  ordres;  sinon,  les  anciens  seraient  continués  ou  la 
nomination  dévolue  au  roi. 

Chapitre  X.  —  L'art.  5  spécifiait  que  s'il  était  adressé  aucunes 
lettres  ou  édils  portant  préjudice  aux  privilèges  de  la  pro- 
vince, les  procureurs  généraux  syndics  pourraient  se  pour- 
voir en  opposition  aii/irrs  de  Sa  Majesté  (et  non  pas  auprès 
du  Parlement). 

Telles  étaient  les  innovations  principales  de  ce  règlement 
fort  habilement  rédigé  pour  débarrasser  l'administration  des 
obstacles  perpétuels  qu'elle  avait  rencontrés  dans  la  mau- 
vaise volonté  des  Etats.  Il  les  aurait  métamorphosés,  selon 
Y  Araire  générale  de  Bretagne,  en  instruments  mécaniques 
de  la  volonté  arbitraire  et  momentanée  du  commandant,  en 
un  simple  bureau  de  finances  toujours  sous  la  main  du  prin- 
cipal commissaire,  en  un  bureau  servant,  pour  employer  une 
expression  souvent  usitée  en  Bretagne  depuis  l'administration 
du  duc  d'Aiguillon...  Cette  indignation  était  prématurée.  Le 
règlement  de  1767  était  destiné  à  subir  des  modifications  si 
graves,  des  changements  si  complets,  que  rien,  on  peut  le 
dire,  ne  devait  subsister  du  texte  primitif  et  que  la  question 
de  la  réforme  des  Etats  de  Bretagne  devait  se  poser  sous 
Louis  XVI,  aussi  urgente,  aussi  grave  que  sous  Louis  X\  . 
D'Aiguillon  avait  vu  juste  en  prédisant  que  le  ministère 
n'aurait  jamais  assez  de  persévérance  et  d'énei'gie  pour 
imposer  une  pareille  réforme.  Elle  était  trop  radicale  pour 
sa  faiblesse.  Et  on  n'eut  même  pas  j'i  attendre  le  retour  d'une 
assemblée  d'Etats  pour  voir  le  sort  qui  lui  était  réservé. 
Au  lendemain  même  des  Etats  de  1767  et  alors  qu'on  n'avait 
devant  soi  que  le  bailliage  d'Aiguillon^  le  ministère  se  laissa 


ENRKGISTREMEXT    DU    NOUVEAU    RÈGLEMENT  -463 

arracher  certaines  modifications  à  ce  texte  dont  il  avait 
annoncé  la  volonté  inébranlable  de  maintenir  strictement 
l'exécution.  Il  s'agissait  de  le  faire  enregistrer  par  le  Parle- 
ment. Beaucoup  plus  indépendante  que  l'on  n'aflectait  de  le 
répéter,  tenant  comme  l'ancienne  à  la  noblesse  de  la  pro- 
vince et  ne  voulant  pas  être  accusée  de  l'avoir  sacrifiée,  re- 
doutant d'autant  plus  ce  reproche  qu'elle  pouvait  être  soup- 
çonnée d'avoir  voulu  se  venger  des  mauvais  propos  tenus 
contre  elle  aux  Etats,  cette  cour  accueillit  l'opposition  de  leur 
procureur  général  syndic  contre  le  nouveau  règlement  et  un 
courant  assez  fort  d'opposition  s'y  manifesta.  Il  fut  bientôt  évi- 
dent que,  s'il  enregistrait,  le  Parlement  ne  le  ferait  qu'après 
remontrances  et  du  très  exprès  commandement  du  roi,  afin 
de  dégager  sa  responsabilité  et  d'éviter  le  blâme  public. 
Saint-Florentin  en  fut  vivement  désappointé,  mais  il  dut  se 
résigner.  Dans  ses  remontrances  du  26  juin,  le  Parlement  fit 
un  grand  éloge  des  Etats,  de  la  noblesse,  protesta  contre  le 
cens  de  30  1.  de  capitation  comme  trop  élevé  et  demanda 
qu'au  moins  il  fût  abaissé  fi  10  1.,  «  taxe  encore  supérieure  à 
celle  des  nobles  dont  le  peu  de  fortune  approche  de  l'indi- 
gence »,  et  contre  le  suffrage  par  évêchés,  car  c'est  le  corps 
même  de  la  noblesse  qui  opine  et  non  tel  ou  tel  évêché.  Quant 
aux  conditions  de  naissance,  le  Parlement  se  trouva  exacte- 
ment divisé  :  il  y  eut  sept  voix  pour  demander  que  le  droit 
d'entrée  fût  restreint  aux  descendants  des  gentilshommes  de 
1532,  sept  pour  qu'on  y  ajoutât  ceux  qui  avaient  été  mainte- 
nus nobles  d'ancienne  extraction  par  la  réformation  de  1668. 
Saint- Florentin  crut  indispensable  de  faire  une  concession  : 
il  abaissa  le  cens  à  loi.  de  capitation  et  profita  en  môme 
temps  de  l'occasion  pour  revenir  à  la  combinaison  précédem- 
ment écartée  et  restreindre  le  droit  d'entrée  aux  descendants 
des  gentilshommes  de  1532,  dans  l'espérance  que  plusieurs 
des  nouveaux  nobles  de  la  province,  se  voyant  fermer  l'en- 
trée des  Etats,  seraient  plus  disposés  à  prendre  des  charges 
de  conseillers  au  Parlement.  Il  obtint  ainsi  l'enregistrement 
de  son  règlement  (24  juillet  1767),  non  toutefois  sans  repré- 
sentations nouvelles  et  sans  une  protestation  solennelle  en 
faveur  du  droit  pour  les  Etats  de  faire  leurs  règlements  eux- 
mêmes,  sous  le  bon  plaisir  du  roi.  Il  était  dores  et  déjà  facile 
de  prévoir  ce  qui  adviendrait  du  règlement  le  jour  où  l'on  se 
trouverait  en  face  d'une  opposition  plus  redoutable. 


CHAPITRE  XIV 

LE  BAILLIAGE    d'aIGUILLON.   l'aFFAIRE  DU  POISON    ET    l'aFFAIRE    DES 

ASSEMBLÉES 

Quand  il  s'était  vu  enfin  débarrassé  du  redoutable  procès 
de  iM.  de  la  Chalotais,  le  Parlement  de  Rennes  avait  éprouvé 
un  mouvement  de  joie;  il  fit  bien  d'en  savourer  la  douceur, 
car  les  jours  heureux  devaient  être  rares  dans  son  histoire. 
Sa  répugnance  évidente  à  sévir  contre  l'illustre  accusé  n'avait 
nullement  adouci  ses  implacables  adversaires.  Il  occupait 
une  place  que  le  parti  aurait  voulu  laisser  vacante;  il  s'était 
prêté  au  succès  d'une  combinaison  voulue  par  le  duc  d'Ai- 
guillon; il  démontrait,  par  son  existence  même,  qu'on  pou- 
vait se  passer  de  l'ancien  Parlement;  c'étaient  là  autant  de 
crimes  irrémissibles  que  le  parti  chalotiste  a  pris  à  tâche  de 
punir  en  déversant  à  pleines  mains  sur  lui  le  ridicule  et 
l'odieux.  La  faction  parlementaire  dans  tout  le  royaume  l'y  a 
aidé,  car  elle  a  parfaitement  compris  que  c'en  était  fait  d'elle, 
de  la  terreur  qu'elle  exerçait  et  de  son  pouvoir  dans  l'Etat, 
s'il  était  prouvé  que,  dans  une  grande  province,  le  gouverne- 
ment pouvait  à  sa  guise  détruire,  puis  reconstituer  en  l'épu- 
rant, le  corps  formidable  qui  l'avait  si  souvent  tenu  en  échec. 
Il  ne  s'agissait  de  rien  moins  que  de  l'influence  prépondé- 
rante dans  le  gouvernement  du  royaume,  et  l'enjeu  de  la  lutte 
en  explique  bien  l'acharnement. 

Ils  étaient,  comme  on  le  sait,  une  quarantaine  environ,  que 
des  motifs  très  divers  avaient  attirés  dans  ce  petit  tribunal  : 
le  sentiment  du  devoir,  le  désir  d'occuper  un  poste  long- 
temps envié,  l'appât  de  l'argent,  l'esprit  de  parti,  la  lassitude, 
l'influence  du  commandant  :  sans  parler  de  ceux  qui,  sur  le 
tard,  n'y  entrèrent  que  pour  en  préparer  la  destruction,  et 
mériter,  en  desservant  le  gouvernement  du  jour,  le  pardon 
de  celui    du    Icndenuiiu.    Les    éléments  qui  le   composaient 


COMPOSITION    DU    BAILLIAGE    d'aIGUILLON  465 

étaient  donc  de  valeur  fort  inégale.  Il  s'y  Irouvait  des  hom- 
nKîS  sérieux  et  honorables,  comme  Conen  de  Saint-Luc,  Des- 
nos des  Fossés,  Duparc,  de  Brilhac,  etc.,  etc.;  des  hommes 
consommés  dans  Tart  de  se  ménager  auprès  de  tous  les  partis, 
comme  La  Britfe  d'Amilly  et  le  président  de  Montbourcher  : 
des  hommes  tarés,  comme  Fourché  de  Quéhillac,  qui  était 
criblé  de  dettes,  et  qui  a  reçu,  à  n'en  pas  douter,  de  l'argent 
du  duc  d'Aiguillon  (•);  des  cerveaux  brûlés,  comme  Caradeuc 
de  Kéranroy,  que  sa  haine  furieuse  contre  son  frère  avait 
surtout  rangé  de  ce  côté,  et  qui  aurait  peut  être  été  un  fac- 
tieux, si  M.  de  la  Chalotais  n'en  avait  pas  été  un;  des  traî- 
tres, comme  du  Boispéan  et  Jouneaux  du  Breilhoussoux  {'^).  Il 
y  avait  des  caractères  faibles  et  des  âmes  fortement  trem- 


(')  Une  pension  de  600  livres  avait  été  accordée  h.  sa  fille  en  1760  (H.  009),  et 
M.  de  Quéhillac  puisait  de  temps  à  autre  dans  la  bourse  du  commandant.  Les 
pamphlétaires  chalotistes  auraient  payé  bien  cher  la  lettre  suivante  qu'a  écrite  d'Ai- 
guillon le  11  juillet  1768  (Bib.  de  Nantes,  ms.  672,  pièce  4)  :  «...  Quoique  je  sois 
"  peu  altaclié  à  mon  argent,  je  vous  avoue  que  j'ai  un  peu  de  regret  à  celui  que  je 
>i  donne  à  i\l.  de  Quéhillac,  parce  qu'il  en  fait  mauvais  usage,  qu'il  ne  réside 
»  pas  davantage  à  Rennes  et  qu'il  s'y  déshonore  pendant  le  peu  de  temps  qu'il  y 
»  demeure  par  sa  plate  et  l'idicule  conduite...  Il  arrivera  h  Hennés  pour  y  toucher 
»  l'argent  que  vous  devrez  lui  donner,  le  dépensera  en  huit  jours  en  gourgandi- 
»  nés  ou  autres  choses  encore  plus  ridicules,  et  repartira  ensuite  sous  prétexte  de 
>'  ses  anylles  (béquilles  :  AI.  de  Quéhillac  était  goutteux)  ou  de  ses  créanciers,... 
»  Cela  ne  change  rien  à  ma  résolution  de  l'aider  suivant  vos  idées.  Ainsi  je  vous 
»  prie...  de  m'envoyer  la  note  des  avances  que  vous  lui  ferez,  afin  que  je  vous  en 
»  rembourse.  Vous  voudrez  bien  y  ajouter  les  trois  louis  que  M.  Desnos  m'a  mandé 
»  que  vous  lui  avez  prêtés,  et  y  en  joindre  un  quatrième,  en  lui  recommandant 
»  d'être  un  peu  plus  économe,  de  tâcher  de  vivre  avec  le  produit  de  son  bureau, 
')  et  de  se  débarrasser  de  son  fils,  puisqu'il  est  assez  mauvais  sujet  pour  s'être  fait 
»  renvoyer  de  la  ferme  ».  Dans  ce  même  mois  de  juillet  1708,  le  boulanger  qui  four- 
nissait M.  de  Quéhillac,  à  Rennes,  ne  pouvant  parvenir  à  se  faire  payer,  s'adressa 
à  Saint-Florentin,  qui  dut  intervenir. 

(-)  M.  de  Caradeuc  de  Kéranroy  (1715-1780),  frère  cadet  de  M.  de  la  Chalotais, 
nourrissait  contre  celui-ci  une  haine  implacable.  A  en  croire  les  rapports  qu'en  1705 
et  1706  il  envoyait  assidûment  contre  lui,  on  eût  fait  grâce  à  M.  de  la  Chalotais  en 
ne  l'envoyant  qu'aux  galères  :  il  n'est  guère  de  crime  dont  il  ne  l'ait  accusé.  D'Ai- 
guillon regardait  ses  propos  comme  sans  conséquence,  lion  homme  au  demeurant, 
quand  son  frère  n'était  pas  en  jeu,  M.  de  Kéranroy  aimait  assez  le  mot  pour  rire. 
Tout  î/"  qu'il  était,  il  avait  eu  un  véritable  succès  à  la  buvette  du  Parlement,  un 
jour  oïl  il  s'était  écrié  qu'au  lieu  d'incarcérer  M.  de  la  Chalotais  le  roi  ferait  mieux 
de  le  faire  habiller  en  jésuite,  d'abord  h  temps,  puis,  en  cas  de  récidive,  à  perpétuité. 
Il  était  poète  :  il  parla  de  mettre  l'affaire  de  Bretagne  en  vers,  et  d'en  faire  une 
Iliade,  où  l'on  verrait,  au  lieu  de  la  colère  d'.\chille  contre  Agamemnon,  celle  de 
la  Gascherie  contre  d'Aiguillon.  Il  commit  une  tragédie  intitulée  Télémaqueà  Tyr 
et  l'envoya  à  Voltaire  en  lui  demandant  son  avis.  Il  y  avait  â  la  fin  :  Fin  de  la 
TRAGÉDIE.  Voltaire  se  contenta  de  rayer  l'n. 

d'-\igu[li.on.  30 


466  LA    BIIETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

pées  ;  il  y  avait  des  magistrats  éclairés,  et  d'autres  que  l'âge 
et  les  infirmités  avaient  singulièrement  affaiblis.  Mais,  bien 
entendu,  pour  les  libelles  du  parti  adverse,  ces  distinctions 
n'existaient  pas.  Tous  gens  perdus  d'honneur,  de  mœurs  infâ- 
mes, prêts  à  tous  les  crimes,  vides  de  science  et  pleins  de 
vices,  imbéciles  parfaits  et  totalement  incapables  de  rem- 
plir leurs  fonctions.  Scélératesse  ou  ineptie,  telles  sont  les 
appréciations  à  peu  près  invariables  qu'accole  à  chacun  des 
noms  de  la  liste  fatale  le  Commentaire  de  la  liste,  libelle  de 
1767  ou  1768,  dont  l'implacable  sévérité  ne  s'adoucit  un  peu 
que  pour  ceux  des  rentrés  qui  ont  eu  maille  à  partir  avec 
leurs  collègues,  ou  qui  ont  déserté  le  palais.  Desnos  des 
Fossés  est  incapable  de  faire  un  rapport  ;  de  Brilhac,  un 
suppôt  des  jésuites  ;  Conen  de  Saint-Luc  est  affilié  à  cette 
compagnie,  fanatique,  et  payé  pour  l'être  ;  Auvril  de  Trévé- 
négat,  perdu  de  dettes,  a  été  chassé  de  l'ancienne  compa- 
gnie pour  la  dépravation  de  ses  mœurs  :  on  ne  lui  donne  pas 
d'épithète  parce  qu'il  les  mérite  toutes  et  qu'il  est  si  connu 
qu'il  n'est  pas  besoin  de  le  faire  connaître  (')  :  Blanchard  du 
Bois  de  la  Muce  est  le  tyran  de  ses  vassaux  et  la  terreur  de 
ses  voisins  ;  de  Foucher  père  est  tombé  depuis  six  mois 
dans  l'imbécillité  complète  ;  Foucher  de  Gareil,  son  fils, 
concussionnaire  public,  contrebandier,  pris  chez  le  duc  de  La 
Trémoille  en  flagrant  délit  de  tricherie  au  jeu,  vil  stipendié 
du  duc  d'Aiguillon,  a  tenu  pendant  les  Etats  de  1766  une 
maison  de  prostitution  :  Eveillard  de  Livois  est  un  vieux  liber- 
tin ayant  passé  sa  vie  dans  les  brelans,  inepte  et  goutteux,  in- 
capable de  rapporter  aucune  affaire.  La  langue  française  ne 
fournit  malheureusement  pas  d'expressions  assez  fortes  pour 
les  caractériser  suffisamment.  Caligula  était  moins  ridicule  de 
vouloir  faire  son  cheval  consul,  que  le  duc  d'Aiguillon  d'aller 
ramasser  cette  canaille  pour  en  faire  un  Parlement  ("). 

De  cet  horrible  tripot  sort  naturellement  une  besogne  digne 
des  mains  infâmes  qui  l'ont  préparée.  Les  arrêts  de  cet  odieux 

(')  Pour  avoir  été  d'avis  de  décréter  M.  de  la  Chalotais  de  prise  de  corps,  Auvril 
de  Trévénéf^al  a  été  particulièrement  malmené.  Nous  avons  vainement  cherché  à 
découvrir  quelle  a  pu  être  sa  tare.  Il  était  peu  considéré  même  hors  du  parti  bas- 
tionnaire  :  M.  de  Hobieu  le  déclare  (lettre  du  22  février  1766),  «  indigne  même  du 
nom  d'homme  ». 

(')  Réponse  ittsli  active  à  une  lettre  du  if>  mai  I76S  (Recueil  de  pièces,  t.  IV). 


INJURES    ADRESSÉES    AU    BAILLIAGE    DAIGUILLON  467 

tribunal  sont  autant  de  défis  à  Téquité  et  au  bon  sens;  à  son 
aspect,  la  vertu  tremble  et  le  crime  se  rassure;  il  fuit  pendre 
des  gens  qu'il  faut  dépendre  ensuite  (')  ;  ce  ne  sont  pas  des 
juges,  mais  des  vautours  toujours  prêts  à  fondre  sur  la  pre- 
mière proie  qu'ils  aperçoivent,  et  s'amusant,  pour  faire  quel- 
que chose,  à  faire  pendre  ou  rouer  inditteremment.  Quels 
plaideurs,  en  effet,  consentiraient  à  confier  ;\  ce  ramassis  de 
coquins  le  soin  de  leur  honneur  ou  de  leurs  intérêts  les  plus 
chers?  Le  voudraient-ils,  qu'ils  en  seraient  empêchés  par 
l'impuissance  absolue  où  est  ce  misérable  tribunal  d'expédier 
les  innombrables  affaires  qui  naissent  à  tout  instant  dans 
toutes  les  parties  d'une  vaste  province;  ils  ne  sont  jamais 
plus  de  20  à  22  juges,  et  souvent  pas  plus  de  13  ou  14,  qui 
errent  de  chambre  en  chambre  depuis  huit  heures  du  matin 
jusqu'à  huit  heures  du  soir,  pour  déposer  leurs  iniquités, 
comme  les  mouches  déposent  leurs  œufs.  Et  c'est  cette  ver- 
mine qui  ose  supprimer  les  remontrances  des  plus  recom- 
mandables  Parlements  du  royaume,  signer  la  subversion 
des  privilèges  de  la  province,  enregistrer  l'anéantissement 
de  la  constitution  de  ses  Etats,  persécuter  tous  ceux  qui  tien- 
nent le  parti  des  lois,  servir  la  vengeance  et  la  fureur  du  des- 
tructeur des  mœurs  et  de  la  liberté,  étayer  son  despotisme 
et  empêcher  le  rétablissement  des  magistrats  après  lequel 
soupire  toute  la  province! 

Tel  est  le  thème  invariable  et  tel  est  le  ton  général  des 
innombrables  libelles  dont  le  parti  chalotiste  inonda  la  pro- 
vince et  la  France  entière.  Dès  le  premier  jour  de  la  réunion 

(*/  Une  terrible  erreur  judiciaire  faillit,  en  eiïet,  èlre  commise.  Un  certain  Y\e3 
Flem  fut  condamné,  le  lU  janvier  1767,  lui  Iroisièine,  h  la  question  ordinaire  et 
extraordinaire  et  à  la  pendaison,  pour  vol  avec  effraction  ;  plusieurs  témoins  avaient 
affirmé  le  reconnaître.  Déjà  un  des  condamnés  avait  été  expédié  dans  l'autre  monde 
et  le  tour  de  Flem  allait  venir,  lorsque  le  second  de  ces  malheureux  demanda  à 
parler  au  rapporteur,  Fouclier  de  Careil,  et  lui  afiirma  l'innocence  de  Flem.  Trois 
autres  malfaiteurs,  qui  devaient  être  exécutés  les  lendemain  et  surlendemain,  ren- 
dirent le  même  témoignage.  On  sursit  à  l'exécution,  malgré  le  rapporteur  qui 
aurait  dit,  d'après  la  Réponse  inslriiclive  :  «  Pendez  toujours;  on  réliabilitera 
après  s'il  y  a  lieu!  ■ ,  et  les  preuves  de  son  innocence  se  multipliant,  le  jugement 
qui  le  condamnait  fut  cassé  par  le  conseil.  On  devine  le  parti  que  la  passion  poli 
tique  tira  de  cette  affaire.  Cependant  toute  la  responsabilité,  dans  l'espèce,  incom- 
bait non  aux  juges,  mais  aux  témoins  :  «  Chacun,  écrit  Le  Noir  le  7  février  1767, 
»  est  convenu  que  le  jugement  était  régulier,  la  condamnation  bien  prononcée  et 
»  qu'il  aurait  jugé  de  même  sur  le  témoignage  de  deux  témoins...  Quiconque  vou- 
»  drait  couvrir  de  défaveur  votre  sénat  ne  peut  être  qu'un  factieux  et  un  ignorant  ■>. 


468  LA    BUKTAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

des  Etats  commença  une  vigoureuse  campagne  de  presse 
dont  l'éternel  refrain  était  l'impossibilité  de  suffire  à  l'admi- 
nistration de  la  justice  avec  cet  embryon  de  tribunal  et  la 
nécessité  de  rappeler  l'universalité  pour  panser  les  blessures 
et  tarir  les  larmes  de  la  province.  Coup  sur  coup,  l'on  mit 
en  avant  les  procureurs,  qui  décidèrent  de  représenter  à  la 
cour  l'extrême  misère  à  laquelle  ils  étaient  réduits  par  la  ces- 
sation des  afiaires,  et  dressèrent  une  requête  si  injurieuse  pour 
le  Parlement  qu'on  demeure  confondu  à  la  pensée  que  c'est 
précisément  au  premier  président  qu'ils  s'adressèrent  pour 
lui  demander  de  la  faire  parvenir  au  roi  [');  les  avocats  (7  fé- 
vrier et  7  mars  1767)  ;  les  étudiants  en  droit,  qui  résolurent  de 
députer  deux  d'entre  eux  à  Paris,  mais  rentrèrent  dans  l'ordre 
sur  un  simple  arrêt  du  Parlement  leur  interdisant  assemblées 
et  registres;  les  perruquiers,  toujours  et  partout  ardents  par- 
lementaires, qui  décidèrent  de  présenter  une  supplique  aux 
Etats  pour  leur  exposer  la  crise  douloureuse  que  la  disper- 
sion de  Messieurs  faisait  subir  à  leur  industrie;  les  marchands 
de  la  ville  de  Rennes  qui,  pour  le  même  motif,  adressèrent 
aux  Etals  une  requête  en  diminution  de  capitalion,  dont  on  a 
vu  précédemment  le  triste  sort.  Il  y  eut  de  l'agitation  dans 
la  communauté  des  tailleurs  et  dans  celle  des  cordonniers, 
«  Notre  peuple  est  moutonnier,  écrit  M.  de  Robien;  fous  veu- 
»  lent  sauter  là  où  il  en  a  passé  un  «.  —  «  Je  m'attends,  dit  d'au- 
»  tre  part  d'Aiguillon,  que  la  communauté  des  savetiers  et  les 
»  fdles  de  joie  prendront  incessamment  de  semblables  délibé- 
»  rations.  Il  n'est  pas  difficile  de  deviner  les  moteurs  de  ces 
»  basses  et  plates  intrigues  qui  ne  causent  pas  grande  sensation 
»  ici...  Je  crois  qu'elles  ne  méritent  que  du  mépris  et  que  ce 
»  serait  leur  faire  trop  d'honneur  que  d'y  faire  attention  ».  On 
ne  sévit,  en  effet,  que  contre  les  procureurs,  dont  il  importait 


(')  Ils  exposaient  que  c'était  seulement  après  les  arrêts  définitifs  qu'ils  pouvaient 
se  l'aire  payer  de  leurs  clients,  et  qu'on  ne  rendait  plus  d'arrêts  définitifs  :  «  Il  est 
>i  impossible,  Sire,  que  le  petit  nombre  des  magistrats  qui  composent  aujourd'hui 
»  le  Parlement  sullise  à  l'administration  de  la  justice;  ce  nombre  déjà  si  petit  dé- 
»  croît  tous  les  jours;  les  uns  se  retirent  dans  leurs  terres  pour  affaires  particulières, 
)■  d'autres  y  ont  toujours  été  retenus  par  leurs  infirmités,  quclques-ims  n'entrent 
»  point  au  palais  depuis  bien  des  années,  et  de  18  ou  20  dont  la  présence  est  ordi- 
»  naire  (il  y  a)  les  présidents  (jue  leurs  charges  dispensent  du  rapport  des  procès; 
«  quelques-uns  s'en  excusent  sur  leur  âge,  leurs  infirmités,  d'autres  sur  le  défaut 
»  d'exercice  ». 


ACTIVITÉ  COMPARÉE  DE  l'aNCIEN  ET  DU  NOUVEAU   PARLEMENT    469 

d'arrêter  l'esprit  d'insubordination.  Leur  greffier,  Le  Bris, 
ayant  refusé  de  remettre  au  Parlement  une  copie  du  mémoire 
de  sa  communauté  et  le  registre  de  ses  délibérations,  fut 
arrêté  séance  tenante  et  conduit,  en  robe,  en  prison.  On  l'y 
laissa  un  jour  et  une  nuit  au  milieu  des  malfaiteurs  (7  février), 
et  les  douze  signataires  du  mémoire  furent  interdits  pour 
trois  mois  et  avertis  d'être  plus  circonspects  à  l'avenir  et  de 
porter  honneur  et  respect  à  la  cour.  Nullement  intimidés,  ils 
décidèrent  de  se  pourvoir  au  conseil  contre  les  arrêts  rendus 
contre  eux,  de  regarder  comme  faux  frères  ceux  d'entre  eux 
qui  vaqueraient  au  service,  et,  en  dépit  de  la  misère  dont  ils 
se  plaignaient,  ils  votèrent  à  Le  Bris,  qui  avait  souffert  pour 
leur  cause,  100  1.  de  gratification  et  60  1.  d'augmentation  de 
traitement.  Le  Parlement,  toujours  patient,  laissa  faire  et  ne 
fit  pas  aux  procureurs  l'excellente  réponse  que  Le  Prestre 
conseillait  :  en  supprimer  une  trentaine  sur  les  110  qu'ils 
étaient.  Leur  intérêt  et  celui  du  public  y  eussent  également 
trouvé  leur  compte. 

Cependant,  insensible  aux  injures,  la  petite  troupe  conti- 
nuait, avec  une  persévérance  digne  d'un  meilleur  succès,  h 
donner  au  milieu  des  sifflets  et  des  brocarts  sa  représentation 
quotidienne.  Elle  faisait,  en  somme,  beaucoup  meilleure 
figure  que  ses  adversaires  ne  voulaient  en  convenir.  Elle 
faisait  fouetter,  pendre,  rouer,  ni  mieux,  ni  plus  mal  qu'un 
vrai  Parlement;  elle  jugeait  même  au  civil  :  les  plaideurs 
n'avaient  pas  pour  ses  jugements  autant  de  répugnance,  ni 
les  avocats  et  procureurs  autant  d'éloignement  pour  ses 
audiences,  que  la  cabale  s'efforçait  de  le  dire  et  de  leur  en 
inspirer.  De  curieuses  statistiques  de  la  production  judiciaire 
comparée  de  l'ancien  et  du  nouveau  Parlement  ont  été  dres- 
sées par  quelques-uns  de  ses  amis,  et  les  chiffres  en  sont  fort 
honorables  pour  le  bailliage  d'Aiguillon.  De  Pâques  1767  à 
Pâques  1768,  il  rendit  en  tout  3515  arrêts  ;  et  il  en  aurait 
rendu  bien  davantage,  si  les  procureurs  avaient  bien  voulu  y 
mettre  un  peu  du  leur  ;  en  un  an  aussi,  de  la  Saint-Martin 
1763  à  la  Saint-Martin  1764,  l'ancien  Parlement,  avec  ses 
120  officiers,  n'en  avait  rendu  que  4068  (*).   Divisez  par  tête 

(*)  Lettre  du  18  mai  1768,  attribuée  au  conseiller  des  Gognets,  Arsenal  ms.  3611. 
Le  Prestre  de  Ghâteaugiron  a  dressé  une  statistique  analogue  :  3368  arrêts  de  la 
Saint-Martin  1763  au  23  août  1764;  3269  de  la  Saint-Martin  1767  au  23  août  1768. 


470  LA    liltETA(;M;    et    le    DD;    I)'AItiUILLO>' 

ces  totaux  imposants,  et  calculez  un  peu  quelle  supériorité  ils 
révèlent,  de  la  part  des  membres  du  bailliage  d'Aiguillon,  au 
point  de  vue  du  rendement  utile...  Incontestablement  battue 
en  ce  qui  concernait  la  quantité,  l'opposition  déplaçait  la 
question  et  cherchait  à  prendre  sa  revanche  sur  le  terrain  de 
la  qualité  :  ces  arrêts  des  rentrés  n'étaient,  disait-elle,  que 
des  arrêts  de  simple  instruction,  des  arrêts  sur  requête,  des 
arrêts  de  viennent,  des  arrêts  sur  défaut,  de  ceux  qui  éter- 
nisent les  procès,  jamais  de  ceux  qui  les  terminent  :  car  qui 
voudrait  recevoir  un  jugement  définitif  de  ces  juges  de  paco- 
tille? Malheureusement,  ici  encore,  les  chifl'res  ne  justifiaient 
point  ces  assertions  :  de  janvier  à  décembre  1766  la  grand' 
chambre  avait  eu  85  procès  rapportés  :  encore  était-ce  au  temps 
où  le  bailliage  venait  à  peine  de  naître,  et  où  il  était  occupé 
par  l'afTaire  de  M.  de  la  Ghalotais;  dans  le  même  laps  de  temps, 
l'ancienne  grand  chambre  n'avait  ouï  que  108  rapports  en  1761  - 
1762,  139  en  1762-1763,  131  en  1763-1764,  et  de  la  Saint- 
Martin  1764  au  jour  célèbre  des  démissions,  soit  en  six  mois  de 
temps,  7  seulement,  1  avant  Pâques,  et  6  de  Pâques  au  22 
mai  (')  ;  ce  qui  n'empêchait  pas  tout  le  monde  de  crier  sus  au 
malheureux  bailliage  et  de  lui  imputer  toute  la  responsabilité 
du  sommeil  de  Thémis.  La  vérité,  au  contraire,  était  que  de- 
puis une  trentaine  d'années  jamais  le  palais  n'avait  contenu 
autant  de  magistrats,  surtout  pendant  les  six  premiers  mois 
de  l'année,  qu'il  en  contint  de  1766  à  1769  :  et  que  le  bailliage 
d'Aiguillon,  quoique  souffrant,  lui  aussi,  de  l'absentéisme 
voulu  ou  forcé  d'un  grand  nombre  de  ses  membres,  fut 
extrêmement  supérieur,  au  point  de  vue  du  zèle  et  de  l'as- 
siduité professionnels,  au  Parlement  qui  l'a  précédé,  et  à 
celui  qui  l'a  suivi  (").  Il  résista  autant  qu'il  pouvait  le  faire 

(')  Etat  des  procès  rapportés  en  Grand'Chambre  de  1756  à  1767,  H.  633.  Pour 
la  Tournelle,  la  comparaison  aurait  été  encore  plus  avantageuse  aux  rentrés. 

(2)  Nous  avons  déjà  cité  quelques  traits  typiques  du  peu  d'assiduité  de  l'ancien 
Parlement.  Le  subdélégué  Ilaudin  nous  apprend  en  outre,  dans  un  curieux  mé- 
moire (24  fév.  1769,  H.  369),  qu'au  moment  des  démissions  il  y  avait  des  milliers 
de  procès  en  état  depuis  plus  de  trente  ans  et  attendant  le  bon  plaisir  de  mes- 
sieurs, et  qu'on  ne  comptait  pas  moins  de  15,000  sacs  à  la  distribution.  Ces  habi- 
tudes persistèrent  dans  le  Parlement  rétabli,  et  la  cour  au  grand  complet  ne  four- 
nit jamais  autant  de  magistrats  que  le  bailliage.  Le  20  déc.  1770  (H.  379)  ils  étaient 
onze  en  Grand'Chambre  et  c'était  relativement  beaucoup.  Un  avocat  voulut  plai- 
der :  mais  duBourgbIanc  l'interrompit  en  disant  qu'il  a^ait  à  faire  en  '^l'ournelle; 
un  autre  s'y  rendit  aussi,  malgré  les  efforts  du  premier  président  ;  il  fallait  être 


LE  PARLEMENT  DEMANDE  LE  RAl'l'KL  DE  l'uNIVERSALîTÉ  471 

aux  inirigues  infinies  qui  furent  employées  pour  éloigner  de 
lui,  clienls,  avocats  et  procureurs  :  il  y  réussit  à  peu  près 
jusqu'à  ce  que,  en  1768,  les  manifestations  tolérées  par  Ogier, 
le  départ  de  d'Aiguillon  et  la  perspective  de  plus  en  plus 
probable  du  retour  de  l'universalité  rendissent  vains  ses 
efforts,  en  faisant  comprendre  à  tout  le  monde  que  ses  jours 
étaient  comptés. 

Une  des  choses  les  plus  singulières,  dans  cette  singulière 
affaire  de  Bretagne,  est  de  voir  ceux  qui  étaient  le  point  de 
mire  d'attaques  aussi  violentes  se  joindre  eux-uiêmes  à  leurs 
ennemis  et  faire  chorus  avec  eux,  sinon  pour  proclamer  leur 
propre  ineptie,  du  moins  pour  solliciter  le  rappel  de  leurs 
anciens  confrères,  rappel  qui  ne  pouvait  avoir  lieu  sans  les 
exposer  aux  pires  avanies.  Telle  était  cependant  la  force  de 
l'esprit  de  corps  dans  la  grande  famille  judiciaire,  et  telle 
aussi  la  terreur  qu'inspirait  la  possibilité  du  retour  de  l'uni- 
versalité, qu'on  vit  à  de  nombreuses  reprises  le  nouveau 
Parlement  demander  la  réintégration  des  exilés.  Quelques- 
uns  des  rentrés,  regrettant  leur  détermination  et  inquiets  de 
l'avenir,  saisissaient  ce  moyen  de  flatter  l'opinion  et  de  se 
ménager  quelques  chances  de  pardon  auprès  de  leurs  ex-collè- 
gues :  quelques  autres  l'employaient  pour  tout  brouiller  et 
empêcher  que  l'opinion  ne  prît  au  sérieux  un  tribunal  dési- 
reux de  s'anéantir  lui-même  :  d'autres  enfin,  inspirés  aussi, 
mais  d'une  tout  autre  manière,  par  la  peur  des  revenants, 
se  prêtaient  à  ces  démarches  pour  mettre  le  roi  dans  la  né- 
cessité d'y  opposer  des  refus  catégoriques  et  de  multiplier  ses 
assurances  que  l'ancien  Parlement  ne  serait  jamais  rétabli  : 
c'était  pour  eux  un  moyen  de  fixer  la  volonté  versatile  de 
Louis  XV  et  de  rendre  plus  difficile  une  rétractation  que  le 
passé,  hélas,  n'autorisait  que  trop  à  craindre.  C'est  ainsi  que 


dix  pour  juger;  les  autres  furent  alors  obligés  de  partir  aussi.  On  déijitait  dans  la 
ville  que  quelques  jours  auparavant  le  premier  président  ne  trouvant  que  quatre 
juges  au  palais  avait  envoyé  un  huissier  supplier  trois  autres  de  venir.  Le  preirder 
répondit  qu'il  était  nnalade  ;  le  second,  que  sa  femme  était  malade;  le  troisième, 
qu'il  allait  bien,  mais  que  puisqu'on  l'envoyait  chercher,  il  n'irait  pas  (Bulletin  du 
20déc.  1770,  H.  879). 

A  la  Saint-Martin  1767,  dix-huit  magistrats  du  bailliage  assistèrent  à  l'audience 
de  rentrée.  C'était  un  succès;  c'en  eût  été  un  même  avec  le  vrai  Parlement. 
«  L'audience,  écrit  Le  Preslre  le  13  nov.  (H.  438)  élait  plus  garnie  qu'elle  ne 
l'était  dans  les  temps  où  nous  étions  cent-dix,  puisque  nous  étions  dix-huit  ». 


472  LA    BUKTAGNE    ET    LE    1)IC    D  Altil  ILLON 

dès  le  10  janvier  1767  le  Parlement  résolut  d'écrire  au  roi 
pour  implorer  de  lui  le  rappel  de  runiversalité,  ou  tout  au 
moins  l'augmentation  du  nombre  de  soixante  magistrats  fixé  par 
ledit  de  noven)ljre  17Co.  Une  réponse  très  négative  de  Saint- 
Florentin  n'empcclia  pas  la  cour  de  revenir  à  la  charge  le 
27  mai  :nouvelleassurancede Saint-Florentin,  le  1"' juin,  queSa 
Majesté  maintiendrait  toujours  exactement  l'exécution  de  son 
édit  de  t7G.'>,  que  rien  ne  pourrait  changer  sa  détermination, 
et  que  de  nouvelles  démarches  en  ce  sens  ne  pourraient  que 
lui  être  désagréables.  C'était  bien  le  style  qu'il  fallait  pour  en- 
courager les  timides,  raffermir  les  bons  et  facibter  l'entrée  de 
nouvelles  recrues  qui  portassent  le  Parlement  au  nombre  con- 
venu de  soixante,  principal  souci  de  radniinistration  main- 
tenant que  les  États  étaient  séparés  :  car  la  partie  ne  serait 
définitivement  gagnée  que  le  jour  où  il  serait  complété. 

C'est  à  quoi  d'Aiguillon  s'employa  avec  ardeur  pendant 
les  quelques  jours  qu'il  dut  encore,  bien  malgré  lui,  passer 
en  Bretagne  après  la  séparation  des  Etats.  L'entreprise  était 
difficile  :  les  démis  n'otfraient  plus  guère  d'éléments  sur  les- 
quels on  pût  compter,  et  s'il  était  dangereux  de  laisser  le 
Parlement  incomplet,  il  était  plus  dangereux  encore  d'en  ou- 
vrir l'accès  à  des  hommes  qui  n'y  viendraient  que  pour  y 
mettre  le  trouble  et  travailler  au  rappel  de  l'universalité.  On 
songeait  assez  volontiers,  à  Versailles,  à  envoyer  à  quinze  ou 
seize  des  démis  un  ordre  de  rentrer,  à  peine  de  désobéis- 
sance (^)  :  c'était,  pour  la  satisfaction  inutile  de  présenter  (et 
sur  le  papier  seulement),  un  effectif  complet  de  soixante  ma- 
gistrats, se  préparer  les  difficultés  les  plus  graves  :  leur  déso- 
béissance et  leur  obéissance  eussent  été  également  fâcheuses. 
C'est  pour  n'avoir  pas  assez  médité  cette  vérité  que  M.  de 
F'iesselles,  péchant  par  excès  de  zèle  et  de  précipitation,  enri- 
chit le  Parlement  de  quelques  recrues  fort  regrettables.  On 
était  au  mois  d'août  1767  :  le  moment  semblait  favorable, 
car  l'enregistrement  du  règlement  des  Etats  venait  d'être 
fait,  ce  qui  dispensait  les  nouveaux  rentrants  d'avoir  à  pren- 
dre parti  dans  la  question  délicate  de  la  réduction  de  la  no- 
blesse. Il  envoya  à  quatre  des  démis,  du  Pont  des  Loges 
père,  du  Fresne  de  Virel,  de  la  Bourdonnaye  de  Montluc  fils, 

(')  Fontette  à  La  Noue,  10  août,  Carré,  p.  492. 


INJURES    ADRESSÉES    AUX    HOMMES    NOUVEAUX  473 

et.  Grimaudet  de  la  Marche,  un  ordre  de  rentrer,  sous  peine 
de  désobéissance,  qu'ils  exécutèrent  le  17  août.  Mais  aussitôt 
après  avoir  fait  pour  la  forme  acte  de  présence,  ils  reprirent 
le  chemin  de  leurs  terres  ou  de  leur  exil  et  signifièrent  inso- 
lemment qu'ils  ne  reprendraient  le  service  que  lorsqu'il  y 
aurait  un  Parlement.  L'échec  douloureux  de  cette  tentative, 
faite  en  l'absence  de  d'Aiguillon  et  contre  son  avis,  fut  peut- 
être  la  cause  déterminante  du  départ  de  M.  de  Flesselles 
d'une  province  où  il  avait  d'ailleurs  rendu  au  gouvernement 
de  réels  services  :  il  fut  nommé  à  Lyon,  à  la  fin  de  1707 
Quant  à  d'Aiguillon,  il  avait,  lui  aussi,  mais  avec  plus  de  pru- 
dence, négocié  et  procuré  quelques  entrées,  mais  il  les  avait 
résolument  cherchées,  pour  la  première  fois,  en  dehors  de 
l'ancien  personnel  parlementaire,  dont  les  éléments  utilisa- 
bles étaient  bien  décidément  épuisés.  Les  trois  premiers 
hoynmes  nouveaux  qui  osèrent  ainsi  entrer  dans  le  bailliage 
(après  M.  de  Sdguy  qui  avait  ses  provisions,  mais  qui  avait 
promis  de  ne  pas  se  faire  recevoir),  furent  de  Langle  de  Coë- 
tuhan  fils,  de  Becdelièvre  fils  et  René  de  Champeaux  (22  et 
25  août  1767)  :  il  leur  fallut  du  courage,  car  le  crime  dont  ils 
se  rendaient  coupables  aux  yeux  du  bastion  était  bien  plus 
irrémissible  encore  que  celui  des  rentrants  :  à  la  défection 
s'ajoutait  chez  eux  l'usurpation.  Aussi  ont-ils  été  particuliè- 
rement maltraités.  M.  de  Becdelièvre,  fils  du  premier  prési- 
dent de  la  chambre  des  comptes,  élait,  d'après  le  Commen- 
taire, livré  aux  jésuites,  très  borné,  el  d'une  ignorance  crasse  : 
vingt-cinq  louis  que  lui  promit  M.  son  père  triomphèrent  de 
ses  hésitations  à  s'agréger  dans  cette  troupe  :  cette  somme 
lui  suffit  pour  le  déterminer  à  s'engager  dans  la  route  du 
déshonneur.  Le  jeune  de  Langle  a  été  épargné,  on  ne  sait 
pourquoi,  par  le  Cotnmentaire ,  mais  la  Répojisc  inslructive 
à  la  lettre  du  18  mai  a  comblé  celle  lacune,  u  II  a  manqué,  dit- 
»  elle,  sa  vocation  :  fort  habile  dans  le  commerce  des  bœufs, 
»  pour  lequel  il  semblait  fait,  il  allait  vendre  et  acheter  dans 
»  les  foires  et  marchés  de  la  province  :  d'une  ignorance  crasse 
»  en  matière  de  lois  comme  en  toute  autre,  on  prétend  qu'il  ne 
»  savait  pas  encore  lire  à  vingt  ans  :  ^1™"  sa  mère,  qui  dispose 
))  à  son  gré  de  toutes  les  dispenses,  lui  en  a  sans  doute  donné  de 
»  science  et  même  de  bon  sens  ».  Quant  à  René  de  Champeaux, 
si  on  ne  peut  croire,  sur  la  seule  affirmation  des  pamphlets, 


474  LA    BRETAGiNK    KT    LK    DUC    d'aIGLILLON 

({u'il  eût  l'esprit  l)orné  et  le  jugement  faux,  et  que  l'ancienne 
compagnie  ail  refusé  de  le  l'ccevoir,  toujours  est-il  certain 
qu'il  fut  pour  le  bailliage  une  recrue  des  moins  utiles.  Il  y 
avait  à  peine  six  mois  (ju'il  siégeait,  qu'il  fut  pris  d'un  suLit 
accès  d'aliénation  mentale  en  plein  tribunal,  le  20  avril  1768, 
Le  Parlement  était  assemblé  pour  délibérer  sur  le  cérémo- 
nial à  observer  pour  la  canonisation  de  M"'  de  Chantai,  lors- 
qu'il se  leva,  dit  qu'il  était  bien  singulier  qu'on  canonisât 
M"'"  de  Chaulai,  qui  avait  été  la  c...  de  saint  François  de  Sales, 
qu'il  n'y  avait  qu'un  honnête  homme,  La  Chalotais,  que 
celui-là  seul  devait  être  canonisé;  il  déclara  à  ses  collègues 
qu'ils  étaient  tous  des  j...  f  ..,  et  que  lui-même  était  malheu- 
reux d'être  un  f. ..  conseiller  sans  charge.  11  ajouta  que  le 
prêtre  Boursoul  était  mort  et  (|ue  c'était  bien  fait  :  comme  on 
lui  affirma  le  contraire,  il  se  fâcha,  et  dit  que  s'il  n'était  pas 
mort  tout  h  fait,  il  l'était  presque.  Deux  de  ses  collègues  le 
reconduisirent  chez  lui;  sitôt  déshabillé,  il  sauta  sur  son  che- 
val, partit  ventre  à  terre,  et  on  n'entendit  plus  parler  de  lui  ('). 
Tant  bien  que  mal,  les  sièges  encore  vides  se  garnissaient 
ainsi  peu  à  peu,  et  l'espoir  était  grand  que  le  nombre  de 
soixante  serait  atteint  à  la  rentrée.  Il  s'en  fallut  de  peu  que 
le  gouvernement  pût  s'enorgueillir  de  cette  difficile  victoire. 
D'Aiguillon,  qui  n'avait  rien  de  plus  à  cœur  que  la  constitu- 
tion définitive  de  son  Parlement,  s'y  employa  avec  persévé- 
rance pendant  le  séjour  qu'il  fit  en  Bretagne  du  4  décembre 
1767  au  20  janvier  1768  —  le  dernier  qu'il  dût  y  faire.  Ses 
efforts  furent  couronnés  de  succès,  et  il  sut  trouver  pour 
accepter  des  charges,  voire  même,  chose  plus  difficile,  pour 
en  acheter,  des  hommes  qui  furent  loin  de  mériter  les  épi- 
thètes  injurieuses  que  le  bastion  leur  prodigua.  Il  n'y  eut  pas 
de  sacritice  à  faire  sur  la  qualité  et  d'Aiguillon,  d'ailleurs, 


(')  (Robien  à  Coniac,  21  avril  1768).  On  devine  le  parti  que  les  pamphlétaires 
ont  tiré  de  ces  incidents.  La  deuxième  lettre  du  f/enlilhomme  breton  lui  prête 
celte  apostrophe  à  ses  collègues  :  «  Vous  êtes  tous  des  misérables  qui  vous  cou- 
»  vrei  d'opprobre  et  vous  repaissez  d'iniquilés  :  chaque  pas  que  vous  faites  est  mar- 
»  que  par  de  nouvelles  horreurs,  surtout  dans  la  procédure  que  vous  instruisez  au 
»  sujet  du  complot  trop  réel  d'empoisonner  M.  de  la  Chalotais.  Je  me  retire  pour 
»  ne  point  paitlcipcr  à  la  consommation  de  cet  abominable  projet,  et  pour  n'être 
»  plus  complice  de  vos  forfaits».  Elle  allirine  que  la  cause  du  dérangement  de  son 
esprit  était  le  chagrin  de  participer  aux  injustices  notoires  de  son  corps  et  à  l'exé- 
cration puulique  {\u"\\  avait  si  Lien  méritée. 


IMPOSSIBILITE    DE    COMPLÉTER    LE    BAILLIAGE    D  AIGUILLON        4/0 

n'en  aurait  pas  souffert  :  a  Nous  ne  pouvons  pas,  écrivait-il 
»  le  18  déceml)re  ('),  faire  entrer  dans  le  Parlement  de  Breta- 
>)  gne  des  avocats,  des  subdélégués,  des  secrétaires,  comme  on 
•>  a  fait  dans  le  Parlement  de  Pau,  ou  même  des  étrangers.  La 
»  vanité  et  la  délicatesse  de  nos  magistrals  ne  leur  pcrmet- 
»  traient  pas  de  les  admettre  parmi  eux  ».  On  n'eut  qu'à  faire 
quelques  concessions  pécuniaires  :  abaisser  un  peu  le  prix 
des  charges  et  accorder  des  délais  pour  le  paiement.  Moyen- 
nant ces  conditions,  on  vit  frapper  aux  portes  du  palais,  pen- 
dant les  premiers  mois  de  1768,  un  certain  nombre  de  héros. 
Cette  dernière  fournée  comprenait  notamment  MM.  Gouyon 
de  Coespais,  de  la  Villevolelle,  sous-lieutenant  des  gardes  du 
commandant,  contre  lequel  les  libelles  se  sont  particulière- 
ment acharnés  (^),  l'accusant  d'avoir  été  domestique  du  duc 
d'Aiguillon  et  d'avoir  porté  sa  livrée.  Le  Borgne  du  Boisriou, 
avocat  :  les  deux  frères  Menardeau  :  enfin  des  ecclésiastiques, 
Rolland  du  Roscouèt  que  la  Lettre  du  gentilhomme  breton 
appelle  Roland  furieux,  l'abbé  de  Tronjolly,  grand  vicaire  de 
l'évêque  de  Saint-Brieuc,  et  l'abbé  Descognets,  chanoine  et 
officiai  de  Cornouailles;  il  n'y  avait  jamais  eu  de  conseillers 
clercs  au  Parlement  de  Bretagne;  mais,  comme  dit  le  même 
libelle,  nécessité  n'a  point  de  loi;les  trois  abbés  furent  admis 
sans  difficulté  et  firent  d'ailleurs  honneur  au  Parlement  par 
leur  zèle  au  travail  et  leur  inébranlable  fermeté,  également 
inaccessible  aux  pièges  ou  aux  menaces  des  bastionnaires; 
s'il  y  en  avait  eu  beaucoup  comme  eux,  le  parti  des  braves 
n'eût  pas  eu  de  peine  à  l'emporter  sur  celui  des  poules  mouil- 
lées (").  De  la  sorte,  au  mois  de  mai  1768,  en  y  comprenant, 
il  est  vrai,  les  conseillers  malgré  eux  qui  ne  venaient  jamais 
ou  qui  ne  venaient  que  pour  entraver  leurs  collègues,  en  y 
comprenant  aussi  ceux  que  le  grand  Age  ou  les  infirmités 
éloignaient  forcément  du   palais,  on  avait  sur  le  papier  un 


;')  H.  371.  Il  fallut  bien,  malgré  celte  profession  de  foi  hautaine,  admettre  quel- 
ques avocats. 

(-)  Les  libelles  l'accusent  d'avoir  pris  un  répétiteur  qui  lui  expliqua  quelques 
passages  des  Inslitufes  ;  des  examinateurs  complaisants  l'interrogèrent  là-dessus 
et  prononcèrent  le  dif/itus  inlrcwe.  On  écrivit  sur  les  nmrs  du  palais,  à  la  nouvelle 
de  cette  étonnante  candidilure  :  »  Défense  à  la  livrée  d'entrer,  même  en  payant  ». 
Et  quand  on  apprit  cette  stupéfiante  admission  :  <>  Permis  à  la  livrée  d'entrer, 
même  sans  payer.  - 

(3)  Lettre  écrite  de  Rennes,  25  mars  1768,  H.  6-33. 


476  L.V    ItllKTAONK    ET    LK    DUC    d'aIGUILLON 

efTeclif  de  50  mtigistrats  ;  il  ne  restait  plus  que  trois  charges  de 
président  et  une  de  conseiller  à  remplir  pour  atteindre  le  chiffre 
réglementaire  (').  Sur  ces  l'yQ  magistrats,  vingt  à  trente  étaient 
ordinairement  présents  et  ce  spectacle  ravissait  d'aise  ceux 
qui  pouvaient  comparer  celte  assiduité  inaccoutumée  à  l'abs- 
tention  systémalique  de  l'ancienne  magistrature.  «  il  est  incon- 
»  ccvable,  lit  on  dans  une  lettre  de  Rennes  du  25  mars  1768, 
»  de  voir  avec  quelle  ardeur  et  quelle  activité  INIM.  du  Parle- 
»  ment  remplissent  leurslonclions;  matin  et  soirils  travaillent; 
»  la  (Irand'Ghambre,  la  Tournellc,  les  enquêtes  vont  e.xacte- 
»  meut...  On  ra[)porte continuellement  dos  procès...  ;  quoiqu'il 
»  n'y  ait  que  26  à  27  magistrats  présents,  ils  font  face  au  travail 
»  de  trois  chambres  ;  de[)uis  plus  de  vingt  ans,  il  n'y  avait  ja- 
»  mais  eu  autant  de  procès  rapportés  aux  enquêtes  qu'il  y  en  a 
»  eu  cette  année  ».  Les  plushautesespérancesétaientdonc per- 
mises. Mais  hélas,  cruelle  ironie  du  destin!  ce  fut  au  moment 
d'atteindre  le  port  que  la  tempête  redoubla  de  rage.  Déjà  le 
navire,  désemparé,  faisait  eau  de  toutes  paris  et  était  privé 
de  son  pilote  loi'squ'y  montèrent  les  dernières  recrues  que 
son  équipage  ait  faites  (^].  11  était  écrit  que  le  bailliage  d'Ai- 
guillon ne  serait  jamais  complété. 

Hien  ne  donne  mieux  l'idée  des  épreuves  qu'eut  à  subir  ce 
malheureux  tribunal  et  du  déchaînement  inouï  des  fureurs 
de  l'opposition,  que  l'histoire  de  deux  procès  dont  il  eut,  bien 
malgré  lui,  à  connaiire,  et  qui  lui  ont  valu  les  imputations 
les  plus  flétrissantes,  les  outrages  les  plus  injustes,  parmi  tous 
ceux  qui  lui  ont  été  prodigués. 

Au  nombre  des  libelles  multipliés  qu'enfantaient  chaque 
jour  les  écrivains  du  parti  bastionnaire,  figurait  dès  novembre 
1766  une  brocliure  relative  aux  manœuvres  auxquelles  les 
ci-devant  jésuites  se  seraient  livrés  à  Rennes  pour  assouvir 
leurs  vengeances  et  reconstituer  leur  société.  Elle  fut  réim- 
primée et  colportée  partout  en  mai  1767,  sous  le  titre  de  : 
Tableau  des  a.sse?nblées  sec?'ètes  et  fréquentes  des  jésuites  et 
de  leurs  affiliés  à  Rennes.  C'était  une  simple  énumération, 
sans  commentaire,  des  endroits  où  se  seraient  tenus  leurs 
conciliabules  (Pelit-Séminaire,  hôtel    de   Kergu,   hôpital   de 

(')  LeUre  de  d'Aiguillon,  4  mai  17G8,  K.  712, 

(*)  Les  deux  frères  Menardeau  furent  admis  les  9  et  23  août  1768,  juste  au  mo- 
ment où  dWiguillon  perdait  le  commandement  de  la  Bretagne. 


PRÉTENDUES    ASSEMBLÉES    DES    JÉSUITES  477 

Saint-Méen,  hôtel  de  Langle,  etc.)  et  des  personnes  qui  y 
auraient  assisté.  On  nommait  entres  autres  huit  officiers  du 
Parlement,  MM.  de  F'arcy  de  Guillé,  de  Brilhac,  Blanchard 
du  Bois  de  la  Muce,  Conen  de  Saint  Luc,  Auvril  de  Trévé- 
négat,  Geffroy  de  Villehlanche,  l'avocat  général  Le  Prestre 
de  Ghâteaugiron,  Coniac,  sénéchal  de  Rennes  :  des  ecclé- 
siastiques, Tévêque  de  Rennes  Desnos,  les  abbés  de  Saint- 
Luc,  de  Saint-Aubin,  de  Kergu,  le  prêtre  Clemenceau,  supé- 
rieur de  l'hôpital  de  Saint-Méen  :  des  laïques,  de  Cargouet, 
de  la  Bourdelière,  Audouard,  les  procureurs  Desnos  et  de 
Minihy;  un  certain  nombre  de  ci-devant  :  et  des  dames, 
comme  la  présidente  de  Francheville,  et  la  fameuse  prési- 
dente de  Langle  (').  C'étaient  ces  personnes  qui,  dans  leurs 
conférences  secrètes ,  se  seraient  appliquées  à  forger  des 
accusations  contre  les  procureurs  généraux,  à  suborner  des 
(émoins  contre  eux  et  à  répandre  des  espions  dans  toute  la 
province.  On  accueillit  avec  avidité  ces  dénonciations  anony- 
mes, et  ce  fut  bientôt  un  article  de  foi,  dans  toute  la  France, 
que  Rennes  était  remplie  de  ci-devant,  et  le  centre  de  leurs 
plus  abominables  intrigues. 

Qu'un  certain  nombre  de  membres  de  l'ancienne  société  se 
soient  réunis  dans  cette  ville,  comme  aussi  bien  l'édit  de  1764, 
cetéditqueM.  de  la  Chalotaislui-mèmea  hautementapprouvé 
et  que  le  Parlement  de  Rennes  avait  enregistré  en  janvier  1766, 
leur  en  donnait  le  droit  et  leur  en  faisait  presque  le  devoir  (on 
sait  que  la  compagnie  avait  compté  beaucoup  de  Rretons  dans 
ses  rangs)  ;  que  l'évêque  de  Rennes,  qui  les  aimait,  leur  ait 
confié  des  chaires;  qu'ils  aient  visité  les  amis  qu'ils  comp- 
taient dans  cette  ville  et  aient  été  visités  par  eux,  au  vu  et  au 
su  de  toute  la  population  ;  ce  sont  là  faits  tout  naturels,  faciles 
à  admettre,  et  attestés  d'ailleurs  par  des  témoins  dignes  de 
foi  (").  Quant  aux  complots  et  aux  intrigues,  c'est  ce  qui  n'a 
jamais  été  prouvé,  et  c'est  ce  que  semblerait  démentir  tout 
d'abord  l'absence  complète  de  mystère  qui,  au  dire  môme 
des  témoins  les  plus  passionnés,  caractérisait   les  allées  et 


(')  Elle  était  célèbre  par  l'ardeur  de  sa  dévotion  et  par  son  allacliemenl  pour  les 
jésuites.  En  1766,  le  pape  —  ou  peut-être  le  P.  Bol,  un  ci-devant  —  ou  peut  être 
encore  quelque  mauvais  farceur  de  procureur  —  lui  fit  parvenir,  avec  un  bref  élo- 
gieux,  un  chapelet  et  une  médaille  à  titre  de  présent  apostolique. 

(')  Lettre  de  M.  de  Hobien,  28  mars  1766. 


478  LA  imi:TAGM::  et  lk  duc  d'aiguillon 

venues  des  soi-disants.  M.  de  Montbourcher,  chargé  en  dé- 
cembre 1766  de  luire  une  enquête  sur  une  prétendue  assem- 
blée qui  se  serait  tenue  ù  Saint-Méen,  n'en  trouvait  aucune 
trace,  et  ne  découvrait  h  la  charge  des  Révérends  Pères  que 
d'avoir  rendu  visite  fi  quelques  dames  de  la  haute  noblesse 
tle  la  ville  (').  Mais  le  mot  de  jésuites  avait  été  prononcé  :  ne 
pas  donner  suite  à  l'affaire  eût  été  s'avouer  complice.  Force 
fut  donc  au  Parlement  d'accueillir  comme  sérieuses  ces  dé- 
nonciations anonymes,  et  comme  Le  Prestre,  mis  lui-même 
en  cause,  ne  pouvait  l'cquérir,  celte  charge  incomba  à  son 
substitut  Gault  de  la  Galmandière,  un  malheureux,  père  de 
dix  enfants,  ex  substitut  de  M.  de  la  Chalolais,  qu'il  a  peutr 
être  servi  lors  des  querelles  parlementaires  de  1764,  resté  en 
fonctions  dans  le  bailliage  d'Aiguillon,  vraisemblablement  à 
cause  du  besoin  qu'il  avait  de  sa  place,  et  qui,  pour  n'avoir 
pas  foulé  aux  pieds  toute  notion  de  justice  et  n'avoir  pas 
voulu  se  faire  l'instrument  de  leurs  rancunes,  a  encouru  de 
la  part  des  chalotistes  les  attaques  les  plus  violentes  (-).  Son 
immixtion  bien  involontaire  dans  ce  procès  fécond  en  péri- 
péties imprévues  devait  faire  le  tourment  de  sa  vie.  Il  déposa 
sa  plainte  le  27  mai  et  conclut  à  ce  qu'il  fût  fait  des  informa- 
tions, soit  pour  sévir  contre  ceux  qui  pourraient  être  coupa- 
bles d'assemblées  illicites  et  de  complots,  si  le  fait  était  vrai, 
soit,  s'il  était  faux,  pour  faire  subir  à  l'auteur  inconnu  du 
Tableau  les  peines  méritées  par  la  noirceur  de  ses  calomnies. 
Les  monitoires  furent  ordonnés,  lus  —  à  voix  basse,  parait-il  — 
dans  plusieurs  des  paroisses  de  Rennes,  et  l'instruction  com- 
mença immédiatement. 

Les  dépositions  qui  furent  recueillies  ne  purent  laisser 
aucun  doute  à  un  esprit  impartial  sur  le  peu  de  foi  que  mé- 
ritait cette  dénonciation  anonyme.  La  plupart  des  témoins  ne 
purent  déposer  que  d'ouï  dire  :  tel  le  procureur  Even  qui 
déclara  tenir  ces  différentes  assemblées,  qu'on  lui  avait  dit 
avoir  eu  lieu,  pour  aussi  vraies  et  aussi  certaines,  quoiqu'il 
ne  les  eût  pas  vues,  qu'on  tient  à  Paris  pour  certain  l'incen- 
die de  Rennes  en  1720,  bien  qu'on  n'y  ait  pas  assisté  :  ce  que 

(')  LelLre  de  M.  de  Monlbourclier,  24  déc.  1760,  II.  439. 

(»)  '.  (Jaiilt  saura  se  prêter,  dit  la  lellre  du  genlilhoinme  breluii...  il  ira  coinme 
»  la  cabale  voudra  le  mener...  Vin  se  livrant  à  ses  coinineltaiils  puur  cette  iiaure 
).  d'iniquité,  il  a  uiis  dans  son  niarcbé  d'avaler  l'opprobre  comme  de  l'eau  ". 


PRÉTENDUES    ASSEMBLÉES    DES    JÉSUITES  479 

la  lettre  du  gentilhomme  breton  donne  pour  une  preuve 
décisive,  devant  laquelle  il  n'y  a  plus  qu'à  s'incliner.  D'au- 
tres déclarèrent  avoir  vu  la  chaise  de  la  présidente  de  Lan- 
gle  et  le  carrosse  de  l'évêque  de  Rennes  à  la  porte  de  l'hôpi- 
tal de  Saint-Méen  ;  des  ecclésiastiques  et  ex-jésuites  se  seraient 
rendus  en  troupe,  d'après  le  dire  d'un  marchand  de  vin 
du  voisinage,  à  l'hôtel  de  Langle  de  Coëtuhan  ;  un  témoin 
se  rappela  avoir  vu  la  présidente  de  Langle  avec  six  ou  huit 
ecclésiastiques  qu'il  crut  en  partie  ex-jésuites  dans  un  jardin 
dépendant  de  l'hôtel  de  Kergu.  D'aucuns,  pour  donner  à 
ces  entretiens  un  air  de  mystère  et  une  apparence  suspecte, 
assurèrent  que  le  mot  d'ordre  pour  se  faire  ouvrir  la  porte 
était  de  dire  en  frappant  :  Entrez  !  Entrez  !  D'autres  enfin, 
insuffisamment  stylés,  déclarèrent  qu'il  n'y  avait  jamais  eu 
d'assemblées,  que  les  bruits  qu'on  faisait  courir  étaient  ca- 
lomnieux, et  ceux  là  ont,  bien  entendu,  attiré  sur  leur  tête 
l'excommunication  majeure  des  auteurs  de  la  Procédure,  qui 
les  déclarent  jésuites  et  très  jésuites...  A  vrai  dire,  aucune 
des  dépositions  qui  furent  reçues  n'a  pu  rien  ajouter  au  do- 
cument que  le  parti  chalotiste  s'était  procuré  dès  le  premier 
moment  où  l'on  commença  à  parler  des  assemblées  des  soi 
disants,  un  certificat  des  officiei-s  de  police  de  Rennes  (tous 
procureurs  livrés  à  la  cabale  parlementaire),  daté  du  23  dé- 
cembre 1766  et  ainsi  conçu  :  «  Nous,  officiers  de  police  à 
»  Rennes,  assemblés  à  l'Hôtel  de-Ville,  en  conséquence  des 
»  ordres  du  roi  à  nous  adressés  ce  jour,  exprimés  dans  la  let- 
»  tre  adressée  à  M.  de  Flesselles,  et  vu  l'imprimé  qui  a  pour 
»  titre  :  Tableau  des  assemblées...  déclarons  que  la  voix publi- 
»  que  nous  apprend  que  depuis  deux  ans  environ,  il  se  tient 
»  des  assemblées  de  jésuites,  et  d'autres,  sans  savoir  autrement 
»  ceux  qui  les  composaient,  et  que  ces  assemblées  se  sont  te- 
»  nues  en  différents  lieux  de  cette  ville  et  faubourgs  »  (').  Ce 
certificat  était  signé  de  Le  Masson,  Le  Sénéchal,  Even,  Rer- 
thier.  Bureau,  Le   Masson  des  Longrais,  Guichard,  l'Abbé, 


(')  Le  Preslre  de  Cliàleangiron,  cité  personnellement,  comme  on  lésait,  dans  le 
Tableau  des  assemblées,  adressa  une  assez  vive  algarade  aux  officiers  de  police 
sur  l'habile  perfidie  des  termes  de  leur  certificat  et  exigea  d'eux  une  rétractation 
ou  des  preuves  à  l'appui  de  leur  allégation.  Ils  se  bornèrent  à  remplacer  les  mots 
voix  publique  par  ceux  de  bruit  populaire  et  à  supprimer  les  mots  et  d'autres,  et 
firent  grand  bruit  de  la  tentative  d'intimidation  dont  ils  auraient  été  l'objet. 


480  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

Baudot,  Bouvart  et  Bonamy  :  tous  noms  plus  ou  moins  connus 
dans  riiisloire  des  troubles  de  la  Bretagne,  témoins  d'impar- 
tialité douteuse  et  de  véracité  suspecte,  ayant  grand  soin 
d'ailleurs  de  se  borner  ù  répéter  des  on-dit,  si  bien  qu'en 
dernière  analyse  la  rumeur  publique  restait  la  seule  preuve 
que  l'on  pût  alléguer  de  l'existence  des  assemblées,  et  que 
les  bouches  perfides  qui  mirent  en  circulation  cette  rumeur 
créèrent  elles-mêmes  le  prétendu  crime  qu'elles  mirent  en- 
suite tant  de  passion  à  dénoncer. 

Malgré  le  zèle  de  la  plupart  des  témoins,  et  bien  que  le 
mot  d'ordre  fût  de  considérer  le  certificat  des  officiers  de 
police  comme  une  preuve  dont  l'évidence  imposait,  l'aftairc 
menaçait  d'avorter  piteusement,  lorsqu'on  trouva  moyen 
d'en  gretler  sur  elle  une  autre  infiniment  plus  grave.  Le 
8  juillet  1767,  un  procureur  au  Parlement,  nommé  Canon, 
beau- frère  de  l'avocat  Hichard  de  la  Bourdelière  et  brouillé 
avec  lui,  homme  de  mœurs  suspectes  et  d'honorabilité  plus 
que  douteuse,  qui  n'avait  pas  donné  son  nom  lors  de  la  pu- 
blication des  monitoires  et  n'avait  été  indiqué  par  aucun 
témoin  comme  pouvant  savoir  quelque  chose  sur  les  assem- 
blées, mais  qui  avait  otl'ert  de  déposer  d'un  fait  très  grave 
concernant  M.  de  la  Chalotais,  vint  raconter  qu'un  gentil- 
homme extra-provinciaire,  M.  Desfourneaux,  lieutenant  au 
régiment  d'Aulichamp,  avait  été  circonvenu  par  l'ex-jésuite 
Clemenceau  pour  empoisonner  le  procureur  général  :  que 
Clemenceau  était  venu  aux  Cordeliers  lui  apporter  du  poison 
et  lui  offrir  le  prix  du  crime  :  que  Desfournaux  avait  révélé 
ces  faits  au  jeune  Annibal  Morcau,  volontaire  dans  son  régi- 
ment :  et  que  lui.  Canon,  tenait  toutes  ces  circonstances  de  la 
dame  Moreau,  mère  du  jeune  volontaire,  qui  les  lui  avait 
révélées  dans  une  conversation  du  10  juin,  confirmée  le  sur- 
lendemain 18,  jour  de  la  Fête-Dieu,  dans  un  entretien  qu'il 
avait  eu  avec  le  fils  Moreau. 

A  peine  eut  elle  été  faite  devant  le  magistrat  instructeur, 
M.  de  Grimaudet,  (jue  cette  déposition  h  sensation  (dont  le 
secret  avait  d'ailleurs  été  confié  à  l'avance  à  gens  sûrs),  fit  en 
un  instant  le  tour  de  la  ville,  où  elle  produisit  une  émotion 
indescriptible,  (^anon  n'avait  pas  trop  présumé  de  la  crédu- 
lité du  public  :  il  suflisait  que  les  jésuites  et  que  M.  de  la 
Chalotais  fussent  mis  en  cause  pour  qu'il  acceptât  les   yeux 


DÉNONCIATION    DU    PllOCLRtUR    CANON  481 

fermés  tout  ce  qu'on  voulait  lui  faire  croire,  et  les  inventions 
les  plus  sottes,  les  contes  les  plus  invraisemblables,  étaient 
précisément  ce  qu'il  accueillait  avec  le  plus  d'avidité.  Ignoré 
la  veille.  M'  Canon  devint  en  un  instant  le  héros  du  jour. 
0  Jamais  coup  de  canon,  lit-on  dans  la  première  lettre  au 
»  noble  espagnol,  ne  lit  un  cll'et  aussi  prodigieux  que  cette 
»  déposition  :  elle  porta  la  frayeur  jusqu'au  fond  de  l'àme  de 
M  nos  conjurés  :  ces  hommes  qui  jusque-là  avaient  fait  trem- 
»  blcr  tous  nos  citoyens  restèrent  immobiles  et  presque  sans 
»  pensée.  »  Le  pamphlétaire  se  flatte,  et  ilalte  son  héros  : 
d'Aiguillon,  quand  il  apprit  cette  nouvelle  invention,  se  con- 
tenta de  sourire  de  pitié.  Mais  il  est  vrai  que  Canon  se  prit 
réellement  pour  un  personnage.  Ivre  d'orgueil,  il  étala  avec 
complaisance  son  impudente  personne,  jusqu'au  jour  où  il  la 
déroba  par  une  fuite  opportune  aux  rigueurs  tardives  de  la 
justice  ;  il  ne  recula  pas,  pour  achever  de  se  faire  valoir, 
devant  cet  artitîce  grossier  de  répandre  le  bruit  d'une  pré- 
tendue tentative  d'assassinat  contre  lui  (');  et  on  l'entendit 
répéter  avec  emphase  : 

«  Victrix  causa  diis  placuit,  sed  vida  Canoni  !  » 

Voici  sur  qui  reposait  toute  cette  misérable  imposture. 

On  se  rappelle  cjue  lorsque  Bouquerel  avait  été  transféré 
de  Paris  à  Rennes,  il  avait  été  mis  d'abord  dans  la  maison  de 
Saint-Méen,  sous  la  surveillance  du  prêtre  Clemenceau.  Il  était 
porteur,  depuis  environ  un  an  qu'il  était  à  la  Bastille,  d'une 
somme  d'environ  9i  louis,  dont  la  présence  entre  ses  mains 
n'a  jamais  été  expliquée.  Son  argent  et  ses  eifets  étaient  res- 
tés à  Saint-Méen  lorsque  Bouquerel  fut  transféré  aux  Corde- 
liers;  l'abbé  Clemenceau  voulut  les  lui  rapporter  quand  l'ac- 
cusé, peu  de  temps  après  son  transfert,  l'eut  fait  demander 
pour  entendre  sa  confession.  Eu  ce  moment  môme  Bouque- 
rel tombait  en  frénésie  et  son  entrevue  avec  le  prêtre  n'eut 
pas  lieu;  Clemenceau  pria  alors  l'officier  qui  gardait  Bouque- 

(')  Les  gens  du  parli  répélèreiU  avec  une  indignation  affeclée  qu"un  procureur 
nommé  Lodin,  de  taille  et  d'aspect  fort  semblal>le  à  Canon,  revenant  un  soir  à  sa 
campagne  située  tout  près  de  celle  de  Canon,  avait  été  attaqué  par  deux  hommes 
armés.  Lcdin  aurait  saisi  l'un  des  deux  scélérats  qui,  le  reconnaissant,  se  serait 
écrié  :  "  Laissez  moi,  ce  n'est  point  à  vous  qu'on  en  veut,  laissez-moi  aller!  » 
Une  enquête  judiciaire  aussitôt  commencée  ne  put  pas  découvrir  la  moindre 
preuve  de  ce  prétendu  attentat. 

D'AlLiLlLl.ON.  31 


482  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLOxN 

rel  de  se  charger  de  la  valise  et  de  la  bourse  du  prisonnier. 
C'était  un  lieutenant  nommé  Desfourneaux,  cœur  intrépide, 
mais  esprit  faible,  qui  dans  une  affaire  où  son  lieutenant- 
colonel  Pinon  était  resté  pour  mort,  était  allé  le  tirer  du 
milieu  des  ennemis  et  lui  avait  sauvé  la  vie.  Cet  acte  héroïque 
lui  avait  valu  la  vive  reconnaissance  de  cet  officier  supérieur 
et  une  réelle  considération  dans  le  régiment  d'Auticliamp; 
mais,  par  malheur,  il  ne  s'était  jamais  entièrement  rétabli  de 
quatorze  coups  de  sabre  qu'il  avait  reçus  dans  cette  bataille 
et  il  était  resté,  depuis  cette  aventure,  sujet  «  à  des  vertiges 
fréquents  et  considérables  ».  L'idée  d'avoir  à  garder  un  pri- 
sonnier d'Etat  auquel  les  factions  aux  prises  prenaient  un 
intérêt  si  puissant  causa  une  vive  émotion  à  ce  cerveau  déjà 
affaibli  ;  lorsque  ce  prisonnier  devint  fou,  cet  événement 
acheva  par  contre-coup  d'ébranler  sa  raison.  Il  circulait  des 
bruits  sinistres  de  tentatives  possibles  d'empoisonnement  sur 
la  personne  du  prisonnier  confié  à  ses  soins,  dont  le  silence 
était  peut-être  si  précieux  pour  certaines  gens;  habile  à  se 
forger  des  chimères,  son  imagination  malade  lui  représenta 
sous  les  traits  les  plus  terrifiants  tous  ceux  qui,  pour  une  rai- 
son quelconque,  confesseur,  médecin,  chirurgien,  tentèrent 
de  pénétrer  jusqu'auprès  du  détenu.  L'incident  de  la  bourse 
offerte  par  Clemenceau  fit  surtout  sur  lui  une  impression  pro- 
fonde; il  lui  en  resta  des  idées  vagues  de  tentatives  de  séduc- 
tion, d'offres  faites  pour  le  corrompre.  11  refusa  la  bourse  que 
Clemenceau  déposa  au  greffe  criminel  du  Parlement  et  dont 
il  prit  un  reçu.  11  eut  encore  assez  de  bon  sens  pour  se  rendre 
compte  de  son  état  et  demander  son  déplacement  qu'il  obtint 
le  23  ou  le  26  juillet.  Mais  déjà  le  spectre  hideux  de  la  folie 
s'était  abattu  sur  cette  proie.  Quelque  temps  encore,  le  mal 
resta  à  l'état  latent;  mais  la  crise  n'en  fut  que  plus  terrible 
quand  elle  éclata  à  Blain,  en  avril  1767.  Un  beau  jour,  la 
dame  Roland  de  l'isle  le  vit  entrer  chez  elle,  les  yeux  hagards 
et  la  figure  altérée.  11  lui  déclara  qu'il  était  Jésus-Christ,  qu'il 
voulait  bien  s'expliquer  devant  elle,  mais  qu'il  fallait  (jue  sa 
nièce  y  fût.  Celle-ci  entrée  :  «  Vous  êtes  aussi  surprise  que 
»  moi,  lui  dit-il;  je  vous  estime,  je  vous  honore  et  vous  res- 

»  pecte  infiniment;  l'amour  viendra  quand  il  pourra En 

»  arrivant  à  lîennes,  je  fus  commis  à  la  garde  d'un  prison- 
»  nier  d'Etat,  et  voyant  qu'on  voulait  l'empoisonner,  je  feignis 


ABSURDITÉ  DE  LA  PRÉTF.NUUE  TK.NTATIVE  d'eMPOISONNEMENT     483 

»  d'être  malade  et  on  ni'ôla  de  mon  poste;  voilà  mon  secret, 
»  vous  en  ferez  maintenant  ce  qui  vous  plaira  »  (').  11  ajouta 
qu'il  aimait  le  lait  et  qu'il  en  portait  toujours  une  bouteille 
pleine  dans  sa  poche.  A  l'officier  Dantonelle,  son  camarade 
et  son  compagnon  de  table,  il  adressait  des  discours  sans 
suite,  entrecoupés  de  «  Tu  m'entends  bien,  Dantonelle l  »,  à 
quoi  celui-ci  par  commisération  répondait  affirmativement, 
bien  que  le  langage  de  Desfourneaux  fût  totalement  inintelli- 
gible (').  A  la  dame  Moreau,  au  contraire  :  «  Vous  ne  m'en- 
tendez point,  Madame!  »  et  il  tirait  de  sa  poche  un  pistolet, 
en  ajoutant  qu'il  avait  une  bouteille  de  lait  dans  l'autre  ('). 
Quelques  mois  plus  tard,  le  malheureux  Desfourneaux  affir- 
mera à  Pinon  avoir  vu  pendant  la  nuit  son  grand  père  Phi- 
lippe le  Bel  qui  venait  pour  l'empoisonner  (*).  Au  milieu  de 
ces  divagations  revenaient  avec  insistance  les  mots  de  prison- 
nier d'Etat,  de  poison,  de  prêtre,  de  bourse,  de  pistolet,  de 
mariage  et  de  fiole  de  lait.  Quantité  de  gens  étaient  aux 
écoutes  et  colportaient  partout  les  propos  incohérents  de 
Desfourneaux!  Annibal  Moreau  raconta  à  sa  mère  (^)  cette 
histoire  de  prisonnier,  d'argent,  de  poison,  ces  frémissements 
dont  Desfourneaux  était  agité  quand  on  faisait  allusion  au 
Tableau  des  assemblées  ou  qu'on  prononçait  devant  lui  le  nom 
de  Clemenceau.  Ignorant  l'existence  de  Bouquerel  et  croyant 
qu'il  s'agissait  de  M.  de  la  Chalotais,  ils  échafaudèrent  une 
ridicule  histoire  de  tentative  d'empoisonnement  contre  le 
procureur  général,  à  laquelle  M"  Canon,  autrefois  clerc  de 
Moreau  et  qui  fréquentait  chez  lui,  donna  la  dernière  main. 
D'Aiguillon  et  les  jésuites  avaient  voulu  faire  décapiter  M.  de 
la  Chalotais  à  Saint-Malo;  n'ayant  pu  y  réussir,  ils  avaient 
du  moins  juré  de  l'empoisonner  à  Rennes;  Clemenceau,  leur 
instrument,  était  allé  trouver  Desfourneaux  et  lui  avait  otfert, 
en  même  temps  qu'une  fiole  de  poison,  de  l'or  pour  le  prix 
du  crime;  de  là  les  agitations  et  les  inquiétudes  de  ce  malheu- 

(*)  Déposition  de  la  dame  de  l'Islc.  Procédure  de  Bretagne,  recueil  déjà  cité,  t.  V. 

(')  Déposition  de  Danlonelle,  21  août  1767,  ibid. 

(*;  Déposition  de  la  daine  Moreau,  10  juillet  1767,  ibid. 

(*)  La  Noue  à  Fontette,  20  février  1768,  Carré,  p.  531. 

(n)  M>"c  Moreau  était  une  Bédée  de  la  Bouëlardaye,  famille  connue  par  la  pas- 
sion avec  laquelle  elle  se  jeta  dans  l'affaire  La  Chalotais.  Elle  était  sœur  de  la 
mère  de  Chateaubriand.  Elle  avait  épousé  un  procureur  au  Parlement  et,  comme 
presque  tout  le  bas  palais  était  entièrement  acquise  à  la  faction  parlementaire. 


484  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

reux  officier,  les  craintes  dont  il  était  possédé,  sachant  que  le 
ressentiment  des  «  puissances  »  était  fixé  sur  lui,  les  bruits 
suspects  qu'il  croyait  entendre  la  nuit  h  sa  porle,  le  pistolet 
qu'il  portait  pour  se  garantir  de  la  violence,  le  lait  dont  il 
était  toujours  muni  pour  combattre  l'effet  du  poison,  et  son 
désir  de  contracter  mariage  avec  une  Bretonne  pour  vivre 
sous  la  protection  des  lois  de  la  province.  Les  invraisemblan- 
ces énormes  dont  était  remplie  cette  histoire  ne  parvinrent 
pas  à  rebuter  la  robuste  crédulité  du  public.  On  ne  voulut 
pas  voir  que  le  prisonnier  de  Desfourneaux  n'avait  pas  été 
M.  de  la  Chalotais,  mais  Bouquerel;  que  M.  de  la  Chalotais 
n'était  arrivé  aux  Gordeliers  que  le  l*^'  août,  cinq  ou  six  jours 
après  le  départ  de  Desfournoaux  ;  on  crut  que  les  jésuites, 
dont  on  stigmatisait  cependant  avec  de  grandes  démonstra- 
tions d'horreur  et  d'épouvante  l'esprit  madré  et  retors,  au- 
raient pu  être  assez  niais  pour  demander  à  un  inconnu  un 
service  de  cette  nature,  lui  ollrir  à  cette  fin  une  somme  de 
2,262  fr.  et  des  sous  ('),  et,  par  une  erreur  inconcevable, 
envoyer  à  Bouquerel  le  poison  préparé  pour  M.  de  la  Chalo- 
tais; on  voulut  soutenir  que  Desfourneaux  n'était  point  fou, 
et  il  le  fallait  bien,  puisque  les  propos  extravagants  de  ce 
malheureux  furent  et  restèrent  toujours  la  seule  et  unique 
base  sur  laquelle  il  ait  été  possible  d'édifier  contre  d'Aiguil- 
lon la  formidable  accusation;  on  dépensa  des  prodiges  de 
subtilité  pour  démontrer  que  Desfourneaux  avait  toujours 
joui  de  sa  raison  et  que,  s'il  s'était  prêté  à  simuler  la  folie, 
c'était  à  cause  de  la  contrainte  et  de  la  terreur  exercées  sur 
lui  par  ceux  qui  redoutaient  de  le  voir  divulguer  leurs  inten- 
tions criminelles  (^).  On  soutint  qu'en  parlant  du  prisonnier 

(')  Il  y  avait  dans  la  bourse  94  louis,  2  écus  et  un  peu  de  menue  monnaie. 
Linguet  a  fait  justement  remarquer  que  l'offre  d'une  pareille  somme  pour  une 
pareille  besogne  aurait  été  encore  plus  ridicule  qu'odieuse.  On  ne  calcule  pas,  en 
cas  semblable,  par  sous  et  par  deniers.  On  serait  allé  du  premier  coup  jusqu'à 
100  louis. 

(*)  Telle  est  l'argumenlalion  des  Leilies  d'un  i/eul  il/tomme  breton  à  un  noble  espa- 
gnol. L'auteur  inconnu  qui  les  a  écrites  a  lait  d'incroyables  efforts  pour  répandre 
sur  ces  faits  assez  d'obscurité  pour  qu'il  fût  possible  de  croire  à  la  culpabilité  de 
d'Aiguillon  et  des  jésuites.  Desfourneuux  aurait  consenti  à  jouer  le  rôle  de  fou,  par 
terreur,  et  aussi  par  la  promesse  d'une  place  aux  Invalides  et  d'une  vente  avan- 
tageuse de  sa  lieutenance.  Mais,  en  se  rendant,  il  n'aurait  pas  pu  cacher  entière- 
ment les  cruels  remords  qui  l'agitaient  :  <<  Plaignons  ce  jeune  homme;  son  co'iir 
).  n'était  pas  fait  pour  le  vice  et  la  fourberie;  i!  a  fallu  la  violence  pour  les  y  faire 


ABSURDITÉ  DE  LA  PRÉTENDUE  TENTATIVE  d'eMPOISONNEMENT      485 

d'Etat,  Desfourneaux  n'avait  pas  voulu  dire  celui  qu'il  avait 
sous  sa  garde,  mais  celui  qu'il  avait  autrefois  gardé  ou  qu'il 
devait  garder  encore  (*)  ;  et,  de  fait,  on  a  réussi,  puisque  la 
légende  de  la  tentative  d'empoisonnement  contre  M.  de  la 
Chalotais  fut  acceptée  par  la  passion  politique  ('),  transmise 
par  le  préjugé  et  l'ignorance,  qu'elle  existe  encore,  et  qu'elle 
durera  peut-être  encore  longtemps. 

L'état  de  surexcitation  des  esprits  ne  permettait  pas  de 
laisser  sans  suite  la  déposition  de  Canon.  Gault  présenta,  dès 
le  10  juillet,  un  supplément  de  plainte  visant  les  nouveaux 
faits  qui  venaient  d'être  divulgués  :  discours  injurieux  et  abo- 
minables contre  les  magistrats  détenus,  et  tentative  d'empoi- 
sonnement contre  M.  de  la  Chalotais;  et  on  se  trouva  ainsi 
engagé  dans  le  plus  irritant  procès,  au  grand  chagrin  du 
ministère,  qui  aurait  voulu  qu'on  étouflat,  ou  tout  au  moins 
qu'on  expédiât  lestement  l'affaire,  tandis  que  le  Parlement  et 
le  ministère  public  la  firent,  au  contraire,  traîner  fort  long- 
temps, redoutant  le  courroux  des  amis  du  procureur  général. 
Précaution  inutile  d'ailleurs,  car  les  libelles  du  parti  ne  leur 
en  ont  su  aucun  gré. 

»  entrer;  il  exhalera  encore  des  traits  de  vérité  et  de  candeur  à  travers  les  men- 
>.  songes  que  sa  bouche  proférera  ». 

La  passion  qui  anime  l'auteur  de  ce  libelle  est  si  forte  qu'elle  l'entraîne  parfois 
jusqu'à  compromettre  lui-même  sa  propre  thèse.  Ainsi  il  résultait  de  la  déposition 
de  Dantonelie  que  Desfouineaux  lui  avait  signalé,  comme  causede  ses  inquiétudes 
d'esprit,  ce  fait,  qu'étant  allé  chez  M.  de  Barrin,  un  médecin  ou  chirurgien  s'était 
présenté  pendant  ce  temps  pour  aller  voir  Bouquerel  et  qu'ensuite  lui,  Desfour- 
neaux, avait  cru  s'apercevoir  que  le  nom  était  resté  en  blanc  sur  la  permission  que 
ce  médecin  avait  remise.  Cette  allégation  fut  contredite  par  les  intéressés,  les  mé- 
decins du  Lattay,  du  Bois  et  Rapatel,  et  la  permission  où  le  nom  de  du  Laltay  était 
écrit  en  toutes  lettres  passa  sous  les  yeux  de  la  cour;  mais  une  main  adroite  la  fit 
disparaître  et  la  pièce  resta  absente  du  dossier.  Un  doute  pouvait  donc  subsister, 
et  l'on  devine  à  quelles  suppositions  fâcheuses,  à  quelles  insinuations  perfides  con- 
tre l'autorité  militaire,  pouvait  donner  lieu  ce  prétendu  fait  d'une  permission  en 
blanc.  Il  semblerait  assez  naturel  que  les  libelles  chalotistes  eussent  tiré  parti  de 
cette  circonstance.  .Mais  point;  leur  désir  de  présenter  la  visite  de  Clemenceau 
coir.me  la  cause  unique  de  la  folie  de  Desfourneaux  était  si  grand  qu'ils  ont  nié 
avec  la  dernière  énergie  le  fait  de  la  permission  en  blanc  et  traité  ce  récit  comme 
une  invention  faite  après  coup  pour  essayer  de  disculper  Clemenceau. 

(')  .■\ussi  les  chalotistes  ont-ils  dépensé  des  prodiges  de  subtilité  —  sans  succès 
—  pour  affirmer  que  c'était  Desfourneaux  qui  avait  escorté  M.  de  la  Chalotais  de 
Rennes  à  Sainl-Malo  en  décembre  1765. 

(2)  Dans  ses  remontrances  du  20  mars  1768,  le  Parlement  de  Paris  accepte 
comme  fondée  et  vraisemblable  l'accusation  de  tentative  d'empoisonnement  et 
aperçoit  à  l'appui  «  un  commencement  de  preuve  très  forte  ». 


486  LA  iuœtaom:  et  lk  duc  d'akjuillon 

La  vérité,  cependant,  ne  fut  pas  longue  à  percer.  Les  Mo- 
reau  durent  reconnaître  que  jamais  Desfourneaux  ne  leur 
avait  cité  le  nom  de  la  Chalotais,  qu'ils  s'étaient  figuré  seule- 
ment (jue  ce  dont  parlait  Desfourneaux  pouvait  regarder  le 
procureur  général.  Desfourneaux,  de  son  C(Mé,  déclara  n'avoir 
jamais  connu  M.  de  la  Chalotais,  ne  l'avoir  jauiais  conduit, 
ni  gardé  ni  dû  garder.  Dantonelle  attesta  que  Desfour- 
neaux dans  ses  égarements  ne  lui  avait  jamais  cité  aucun 
nom,  et  qu'il  lui  avait  affirmé  n'en  avoir  jauiais  cité  aucun  : 
qu'il  avait  reconnu,  étant  revenu  à  lui,  que  ses  soupçons  et 
craintes  avaient  été  ridicules,  et  qu'une  imagination  échauffée 
comme  la  sienne  avait  pu  seule  enfanter  de  telles  chimères. 
II  eût  été  légitime  d'en  conclure  que  l'histoire  de  l'empoison- 
nement de  M.  de  la  Chalotais  n'était  que  l'invention  de  quel- 
ques esprits  fanatisés  :  la  lettre  du  genthilhommc  breton  en 
conclut  au  contraire  que  les  faits  sont  patents,  qu'on  cherche 
en  vain  h  étouffer  la  lumière,  que  la  cour  et  le  ministère  public 
veulent  sauver  les  accusés,  et  qu'une  instruction  menée  régu- 
lièrement ne  manquerait  pas  de  faire  apparaître  le  crime  à 
tous  les  yeux.  Elle  voit  une  preuve  des  machinations  les  plus 
noires  dans  le  fait  de  la  substitution,  comme  magistrat  ins- 
tructeur, du  conseiller  Le  Borgne  de  Coètivy  à  Grimaudet  ('), 
et  lorsque  peu  après,  pendant  les  vacances  de  1767,  M.  de 
Coëtivy  est  enlevé  par  une  mort  subite,  elle  voit  dans  ce  trépas 
prématuré  un  juste  châtiment  de  Dieu,  et  s'incline  devant  les 
mystérieux  desseins  de  la  F^rovidence.  Pour  le  parti  chaloliste, 
la  procédure  a  égalé,  sinon  surpassé,  l'atrocité  des  crimes 
qui  en  faisaient  l'objet. 

En  réalité,  la  conduite  du  Parlement  dans  cette  affaire  fut 
toute  différente  de  celle  que  lui  prêtent  les  libelles.  La  plu- 
part des  magistrats  qui  le  composaient,  regrettant  de  s'être 
fourvoyés  dans  cette  galère,  et  se  défiant  de  la  fermeté  du 
gouvernement,  ne  souhaitaient  rien  tant  que  de  désarmer  le 
plus  possible  le  courroux  de  leurs  adversaires,  et  pour  cela 

(')  Grimaudet  avait  refusé  de  continuer  ses  fonctions  de  magistrat  instructeur 
parce  que  le  chef  de  prétendus  discours  injurieux  et  abominables  contre  les  magis- 
trats arrêtés  en  1765  était  spécialement  visé,  et  qu'il  était  apparenté  à  quelques- 
uns  d'entre  eux.  L'arrêt  sur  cette  inculpation  (arrêt  de  non-lieu)  fut  rendu  le 
17  août.  Grimaudet  consentit  alors  à  reprendre  les  fonctions  de  commissaire,  va- 
cantes par  la  mort  de  M  de  Coëtivy,  et  les  reçut  de  nouveau  le  12  décembre  1767. 


INSTRUCTION    DK    l'aFFAIRE    DU    POISON  487 

de  fuir  les  responsabilités  et  d'éluder  les  affaires  délicates. 
Comme  autrefois  pour  le  procès  de  la  Chalotais,  trouver  des 
motifs  de  récusation  était  leur  vœu  le  plus  cher.  Même  avant 
la  déposition  Canon,  et  lorsque  les  assemblres  seules  étaient 
enjeu,  c'était  à  qui  chercherait  à  éviter  de  siéger,  et  l'espoir 
secret  du  Parlement  était  de  se  trouver  réduit  à  un  nombre 
insuffisant  pour  pouvoir  connaître  de  cette  affaire.  Le  pre- 
mier président  alla  jusqu'à  prétendre  qu'il  suffisait  d'avoir 
mangé  chez  des  personnes  désignées  sur  le  tableau  pour  ne 
pouvoir  rester  juge  (').  Lorsqu'après  la  déposition  de  Canon  le 
ministère,  pour  couper  court  aux  manœuvres  qu'il  prévoyait, 
leur  envoya  des  lettres  patentes  les  autorisant  à  juger  au 
nombre  de  sept,  puis,  sur  leur  réclamation,  au  nombre  de 
huit  (26  juillet),  celle  injonction,  loin  de  combler  leurs  vœux, 
comme  l'affirme  le  gentilhomme  breton,  fut  pour  eux  une 
déception  douloureuse.  Obligés  malgré  eux  de  rester  juges, 
ils  n'osèrent  pas  ne  pas  garder  envers  les  auteurs  et  les  dupes 
de  cette  machination  d'excessifs  ménagements.  Les  Moreau 
avaient  d'ailleurs  dans  le  Parlement  des  parents,  le  président 
de  Cuillé  et  Bonin  de  la  Villebouquais,  qui  épousèrent  leur 
cause  avec  ardeur.  C'est  pourquoi  le  tribunal  épuisa  tous 
les  moyens  de  justification  pour  les  calomniateurs.  Sa  lenteur 
dans  l'instruction,  son  affectation  à  faire  assigner  jusqu'à 
l'autre  bout  de  la  France  des  témoins  sans  importance  (^), 
l'inépuisable  patience  qu'il  apporta  à  écouter  toutes  les  sot- 
tises qu'enfanta  l'imagination  échauffée  des  déposants  (^),  lui 
valurent,  etsurtoutà  Gault,  des  reproches  assez  sévères  de  la 
part  de  Saint-Florentin,  et  le  malheureux  substitut,  que  les 
chalotistes  accusaient  de  s'être  livré  corps  et  âme  aux  jésuites 
et  qu'ils  menaçaient  de  leur  malédiction  éternelle  sur  lui  et 
sur  ses  enfants,  fut  accusé  par  le  ministre  de  connivence  avec 
la  cabale  et  de  complicité  avec  les  ennemis  du  roi  (*).  Au 
reste  le  gouvernement  lui-même  était  loin  d'être  à  l'abri  de 
tout  reproche  de  faiblesse  :  s'il  faut  en  croire   M.   de  Fon- 


(')  Saint-F'Iorentin  à  d'Aiguillon,  30  novembre  1767,  0.  463, 

(-)  Déposition  de  Gournay-Duc,  ex-capitaine  au  régiment  d'Autichamp,  qui  avait 
connu  Desfourneaux  à  Blain  pendant  sa  maladie,  faite  devant  la  cour  supérieure 
de  Nancy, 

(■^)  Dépositions  Picot  et  Derval,  6  et  11  août  :  Hé  vin,  8  août,  etc. 

(*)  Saint-Florentin  à  Le  Preslre,  20  juillet,  0.  463. 


588  LA    BRKTAGiNK    ET    LE    DLC    D  AKJUILLON 

tette  ('),  il  se  serait  abaissé  jusqu'à  entreprendre  avec  M.  de 
la  Clialolnis  de  honteuses  négociations  pour  obtenir  de  lui 
que  ses  amis  se  conduisissent  avec  plus  de  modération  dans 
l'aflaire  du  poison.  Du  propi-e  aveu  de  la  première  lettre  du 
gentilhomme  breton,  il  s'en  fallut  de  peu  que  pendant  les 
vacances  raffaire  ne  fût  totalement  abandonnée  cl  que  les 
Moreau  et  (Janon  ne  jouissent  impunément  du  bénéfice  de 
leurs  calomnies.  Il  n'en  fut  rien  cependant,  parce  que,  pour 
employer  l'expression  du  pamphlétaire,  la  cabale  agit  éner- 
giquemcnt  sur  les  ministres,  et  que  Le  Noir  envoya  au  bail- 
liage d'Aiguillon  l'indication  de  la  marche  à  suivre  ("). 

La  procédure  fut  donc  continuée,  trop  lentement  au  gré 
des  ministres,  trop  précipitamment  au  gré  des  bastionnai- 
res,  qui  auraient  voulu  des  monitoires,  des  enquêtes,  le 
recommencement  de  l'instruction,  etc.,  etc.,  et  qui  eus- 
sent été  charmés  d'activer  davantage  l'incendie.  Leurs  cla- 
meurs avaient  de  l'écho  jusque  dans  le  sein  du  Parlement,  et 
le  refus  de  reprendre,  depuis  le  principe,  la  procédure  tout 
entière  aurait,  d'après  une  allégation  très  suspecte  de  la  let- 
tre du  gentilhomme  breton,  provoqué  de  la  part  d'un  des  ifs, 
La  Forest  d'Armaillé,  une  protestation  indignée  et  une  scis- 
sion éclatante  d'avec  sa  compagnie  f  ).  Le  26  janvier  1768  fut 
rendu  l'arrêt  relatif  aux  assemblées  :  il  portait  qu'il  n'avait 
été  fourni  aucune  preuve  d'assemblées  illicites  et  qu'il  n'y 
avait  pas  lieu  à  prononcer  :  cinq  juges,   dont  jM.  de  Mont- 


(')  Lettre  à  La  Noue,  15  septembre,  Carré,  p.  495.  La  ienlalive  était  bien  iiiulilc. 
M.  de  la  Chalotais  n'a  pas  dédaigné  de  feindre  d'ajouter  foi  à  des  racontars  dont  il 
ne  pouvait  certainement  se  dissimuler  l'absurdité.  Il  existe  une  lettre  de  lui  à 
Gault  |22  novembre  1767,  Carré,  p.  582),  oîi  il  se  plaint  de  cette  procédure  singu- 
lière et  singulièrement  instruite,  »  faite  pour  étouffer  les  crimes  médités  contre  lui 
plutôt  que  pour  les  punir  ». 

(2)  Le  Noir  a  envoyé,  en  eflet,  quelques  mémoires,  et  il  n'était  pas  le  premier  : 
dès  auparavant,  des  instructions  avaient  été  envoyées  de  Versailles.  Mais  les  re- 
commandations ministérielles  n'avaient  pour  but  que  de  mettre  la  vérité  dans 
tout  son  jour.  '<  Le  roi,  écrit  Saint-Florentin  h  Gault  le  21  août,  a  témoigné  vouloir 
»  qu'un  crime  aussi  énorme  que  celui  qui  a  été  déféré  à  la  justice,  soit  vérifié  avec 
»  la  plus  grande  exactitude  et  mis  au  plus  grand  jour...  C'est  à  vous  à  savoir  le 
»  parti  que  vous  devez  prendre  pourremplir  régulièrement  votre  ministère,  clà  faire 
»  usage  des  voies  justes  et  légitimes  pour  découvrir  la  vérité  ». 

(')  M.  de  la  Forest  d'Armaillé  venait  d'être  débouté  d'une  demande  en  récu-a- 
salion  par  arri't  du  14  janvier  1768.  Peut-être  at-il  pu,  comme  tout  plaideur  mal- 
heureux en  a  le  droit,  maudire  ses  juges;  mais  le  libelle  a  sans  doute  fortement 
exagéré  les  faits. 


DÉCRET    DE    PRISE    DE    CORPS    CONTRE    CANON  489 

bourclier,  oubliant  ce  qu'il  avait  écrit  lui-même  en  décembre 
1766,  et  qui  eut  ce  jour-là  une  excellente  presse,  s'étaient 
opposés  fortement  à  cet  arrêt  et  auraient  voulu  qu'on  conti- 
nuât encore  à  instruire.  Restait  l'affaire  du  poison  :  celle-ci 
s'éclaircissait  de  jour  en  jour  :  les  derniers  voiles,  s'il  y  en 
avait  encore,  durent  être  levés  quand  on  entendit  le  sieur 
Moreau  père  déposer  que  Canon  avait  échauffé  la  lôlc  de  sa 
femme  en  lui  parlant  sans  cesse  des  affaires  du  temps,  fju'il 
lui  avait  suggéré  toute  la  trame  et  dicté  les  dépositions 
qu'elle  devait  faire,  et  que  son  fils  avait  été  également  prati- 
([ué.  La  conséquence  de  ces  informations  nouvelles  fut  un 
décret  de  prise  de  corps  contre  Canon  (9  fév.)  qui,  voyant 
l'affaire  tourner  mal  pour  lui,  avait  jugé  prudent  de  prendre 
la  fuite,  et  d'ajournement  personnel  contre  la  dame  et  le  fds 
Moreau,  que  Gault  dans  son  réquisitoire  accusa  nettement 
de  s'être  joués  de  la  justice.  Impartial  dans  la  distribution  de 
ses  rigueurs,  il  requérait  d'autre  part  un  décret  de  soit  ouï 
contre  Clemenceau,  comme  véhémentement  suspect  d'avoir 
offert  de  l'argent  pour  empoisonner  M.  de  la  Chalotais  :  ce 
qui  fut  prononcé,  malgré  l'indignation  de  tous  les  juges  contre 
le  véhi'mentcmo.nt,  qui  infligeait  à  cet  abbé  une  grave  flétris- 
sure, et  qui  fut  peut-être  dans  l'esprit  du  substitut  une  tenta- 
tive pour  désarmer  le  courroux  des  amis  de  j\I.  de  la  Cha- 
lotais ('). 

Les  confrontations,  la  rédaction  et  la  lecture  des  volumi- 
neux mémoires  que  les  divers  auteurs  de  cette  tragi-comé- 
die firent  dresser,  et  la  nécessité  d'attendre  un  moment 
lucide  du  malheureux  Desfourneaux  pour  lui  faire  subir  un 
suprême  interrogatoire  hrent  encore  traîner  l'affaire  pen- 
dant près  de  trois  mois.  Ramené  une  première  fois  à  Ren- 
nes, Desfourneaux  avait  été  repris  de  ses  terreurs  folles  et 
s'était  sauvé  h.  Paris,  où  il  arriva  la  tête  si  complètement  dé- 
traquée qu'on  se  décida  à  l'envoyer  pour  quelque  temps  à 
Joigny,  dans  sa  famille  (-).   Quand  il  fut  un  peu  mieux  por- 

(')  Le  «  véhémenlemenl  ■>  a  disparu  de  la  rclalion  de  celle  pcocédure,  imprimée 
cl  publiée  par  des  partisans  déclarés  de  M.  de  la  Clialolals,  et  il  n'est  pas  impossi- 
ble qu'ils  l'aient  fait  disparaître  pour  accréditer  les  reproches  de  parlialllé 
qu'ils  ont  adressés  à  Gault.  Les  notes  prises  par  INL  de  Fontolle  le  3  février,  la 
lettre  de  Le  Prcstre  à  Fonteltc  du  même  jour,  publiée  par  M.  Carré  (p.  517),  ne 
permettent  pas  de  douter  que  le  mot  véliémentement  n'ait  élé  dans  le  réquisitoire. 

(')  Pinon  à  Fonlette,  13  février,  17  février  (Carré,  p.  526  et  529}. 


490  L.\    ItllKTAGNE    ET    LE    UlC    KAIdlILLON 

tant,  on  le  renvoya  h  Rennes  (17  avril)  avec  force  recom- 
mandations de  ne  voir  que  son  avocat  Anneix,  son  procureur 
Desnos,  et  M.  de  Fontctlc  :  sage  précaution,  puisque  quan- 
tité de  gens  ne  pensaient  qu'à  le  faire  jaser  et  à  envenimer 
ses  propos,  et  qu'une  rencontre  d'un  moment  avec  la  dame 
de  risle  ou  sa  nièce  aurait  peut-être  suffi  pour  rallumer 
sa  passion  el  brouiller  de  nouveau  ses  idées  ('),  mais  que 
les  libelles  ont  naturellement  dénoncée  comme  une  manœuvre 
chontée  pour  empêcher  la  vérité  de  sortir  de  ses  lèvres.  Enfin 
tous  les  interrogatoires  étant  terminés,  toutes  les  circonstances 
de  rallairc  ayant  été  minutieusement  scrutées  et  mûrement 
pesées,  fut  rendu  le  5  mai  1768  l'arrêt  définitif  qui  termina  ce 
long  procès.  Clemenceau  était  déchargé  d'accusation  :  Canon 
condamné  au  bannissement  à  perpétuité  et  à  la  confiscation 
des  biens  :  Annibal  iMoreau  à  être  admonesté  et  à  3  livres 
d'amende,  la  dame  Moreau  à  donner  acte  au  greffe  qu'elle  ne 
connaissait  que  bien  et  honneur  en  la  personne  du  prêtre 
Clemenceau,  et  tous  trois  solidairement  en  mille  livres  de 
dommages  et  intérêts  envers  Clemenceau  et  aux  dépens. 
Unanime  pour  reconnaître  l'innocence  de  l'abbé  (et  cette 
unanimité  est  d'autant  plus  probante  que  le  parti  chalotiste 
comptait  dès  cette  époque  dans  le  sein  même  du  Parlement 
des  soutiens  tout  dévoués)  la  cour  ne  l'avait  pas  été  pour  in- 
fliger aux  Morcau  ce  cliAtiment  en  somme  très  modéré  de 
leur  perfide  bavardage  (*]  ;  9  juges  sur  21  avaient  été  disposés 
à  les  laisser  indemnes,  à  savoir  les  présidents  de  Montbour- 
cher  et  de  Châteaugiron,  MM.  Duparc,  de  Boisbaudry,  de  la 
Bertière,  le  Loup  de  la  Biliais,  de  Becdclièvre,  Jouneaux  du 
Brcilhoussoux  («  moins  juge  que  partie  »  dit  un  rapport  ano- 
nynie  du  11  mai),  qui  opinaient  à  mettre  les  accusés  hors  de 
cour  et  à  condamner  Desfourneaux  aux  dépens,  et  le  Borgne 
de  Coëtivy  fils,  qui  était  d'avis  de  prononcer  la  nullité  de  la 
procédure  et  de  recommencer  toute  l'instruction.  S'il  ne 
s'était  pas  trouvé  quelques  nouveaux  conseillers  de  fraîche 

(')  «  Les  charmes  de  la  dame  font  impression  sur  le  monsieur  »,  écrit  Le  Pres- 
Ire  àFotilellc  (29  avril  1768,  Carré,  p.  556). 

(')  L'insolence  des  Moreau  avait  persisté  jusqu'au  dernier  moment.  Lors  de  sa 
confrontation  avec  Clemenceau,  en  mars  1768,  sommée  par  lui  de  reconnaître 
qu'elle  le  croyait  incapable  d'empoisonner  personne,  la  dame  Moreau  se  borna 
à  observer  qu'on  ne  pouvait  répondre  que  de  soi. 


ACQUITTEMENT  DE  CLEMENCEAU   :   CONDAMNATION  DE  CANON       491 

date,  comme  Rolland  du  Roscouët  et  des  Cognets,  qui  jugè- 
rent dans  cette  affaire,  à  la  grande  indignation  du  gentil- 
homme breton,  et  si  Fourché  de  Quéhillac  ne  s'élait  pas  arra- 
che tout  perclus  de  goutte  à  son  domicile  de  Redon  pour  ve- 
nir siéger  au  moment  décisif,  il  aurait  été  démontré  qu'on 
pouvait  impunément  lancer  contre  les  plus  honnêtes  gens  les 
plus  épouvantables  calomnies,  pourvu  qu'on  eût  la  protection 
d'un  certain  parti,  et  que  ces  honnêtes  gens  fussent  suspects 
d'être  attachés  à  un  autre  ('). 

Cette  sentence,  la  plus  retentissante  de  toutes  celles  que  le 
bailliage  d'Aiguillon  ait  prononcées,  lui  valut  un  redoublement 
d'avanies.  «  Le  bruit  de  cet  énorme  arrêt,  raconte  le  gentil- 
»  homme  breton  à  son  correspondant  espagnol,  se  répandit 
»  dans  toute  notre  ville  avec  la  rapidité  d'un  éclair  et  y  jeta 
»  une  consternation  si  générale  et  si  profonde  qu'on  eût  dit 
»  que  c'étaient  tous  les  citoyens  qui  venaient  d'être  condam- 
»  nés  à  l'opprobre  et  au  supplice.  Tous,  depuis  les  plus  petits 
«jusqu'aux  plus  grands,  s'empressèrent  d'aller  témoigner  à 
»  la  famille  ^loreau  la  part  sincère  qu'ils  prenaient  à  l'injus- 
»  tice  qu'elle  venait  d'éprouver  et  lui  offrirent  leur  bourse  pour 
»  se  pourvoir  contre  un  jugement  si  atroce  ».  Les  Moreau 
furent  publiquement  fêtés  et  complimentés  de  leur  condam- 
nation comme  du  plus  beau  titre  de  gloire;  les  procureurs 
envoyèrent  à  la  dame  Canon  une  députation  pour  la  féliciter; 
Gault  qui,  toujours  timide,  n'avait  cependant  requis  contre 
Canon  que  trois  ans  de  bannissement,  fut  l'objet  de  telles 
persécutions  qu'il  songea,  dès  ce  moment,  à  quitter  une  ville 
où  la  vie  menaçait  de  devenir  pour  lui  impossible  (').  On 
publia  très  haut  que,  dès  le  rétablissement  du  Parlement,  les 
victimes  de  la  cabale  sauraient  faire  casser  ce  jugement  inique 
et  tirer  vengeance  de  leurs  persécuteurs.  En  attendant,  le 
jugement  contre  les  Moreau  ne  fut  pas  exécuté  et  lorsque 
l'ancien  Parlement  eut  été  rappelé  et  que  les  prétendues 
victimes  de  d'Aiguillon  relevèrent  la  tête,  le  duc  de  Duras 


(')  Lettre  da  11  mai  1768,  H.  633  :  Robien  à  Coniac,  6  mai  1768.  Quéhillac  à 
Fontetle,  20  avrill768,  Carré,  p.  554,  etc. 

(')  Lettres  des  6  et  11  mai,  H.  535.  — Il  y  eut  des  voix  pour  prononcer  les  galères 
contré  Canon;  le  bruit  courut  même  qu'il  y  en  avait  eu  une  pour  prononcer  la 
peine  de  mort  (Robien  à  Coniac,  6  mai).  —  Une  parodie  du  jugement  du  5  mai  assez 
spirituelle  et  très  injurieuse  pour  le  tribunal  fut  répandue  (cf.  Appendice,  IX). 


-402  LA    BRKTAGNK    KT    LK    DUC    DAIGUILLON 

fit  compter  à  la  dame  Morcau  2,400  1.,  aux  frais  du  roi,  pour 
obtenir  d'elle  qu'elle  ne  présentât  point  requête  aux  Etats 
touchant  son  aliaire,  dont  on  craignait  le  renouvellement  (*). 
Des  lettres  patentes  du  5  août  1769  déclarèrent  nuls  et  de  nul 
effet  les  plaintes,  informations,  décrets  et  jugement,  et  le 
bannissement  de  Canon  fut  levé  en  décembre  1769  (■),  tandis 
que  les  infortunés  magisirals  (jui  l'avaient  trop  justement 
frappé  étaient  trop  souvent  réduits  à  fuir  ou  à  se  cacher. 

Une  autre  victime  du  bailliage,  un  autre  martyr  des  liber- 
tés de  la  province,  fut  peut-être  encore  moins  recommandal)le 
que  ce  procureur.  Ce  fut  un  gentilhomme  normand  nommé 
Boctey  des  Moyeux  ou  Boctey  des  Landes,  venu  en  Bretagne 
«  où  on  lui  échautfa  fort  la  tête  sur  les  atTaires  du  temps  »  et 
auteur  d'ouvrages  à  la  fois  impies,  obscènes  et  révolution- 
naires où  la  religion,  la  décence,  l'autorité  royale  et  le  Par- 
lement inlérimaire  étaient  violemment  attaqués,  les  Senti- 
ments d'un  cœur  tendre,  les  Aventures  du  vicomte  de  *"*  et  le 
Roi/au?ne  des  femmes  ou  Voyage  d'un  inconnu  dans  la  pro- 
vince de  Bretagne. 'èii  mauvaise  étoile  conduisit  le  malheu- 
reux Boctey  à  Saint-Malo,  chez  l'imprimeur  Valais,  h  qui  il 
proposa  un  manuscrit  à  publier.  Valais  était  l'imprimeur 
en  quelque  sorte  officiel,  celui  qui  prêtait  ses  presses  aux 
ouvrages  favorables  «  aux  puissances  «  (').  Dénoncé  sans  tar- 
der, Boctey  fut  arrêté  (29  janvier  1768)  et  amené  à  Bennes, 
à  la  grande  joie  du  Parlement  et  du  ministère  qui  espérèrent 
parvenir  par  cette  capture  jusqu'à  la  source  des  libelles  dont 
la  province  et  le  loyaume  étaient  inondés.  Saint-Florentin  le 
recommanda  tout  spécialement  à  la  sévérité  du  Parlement,  et 
Le  Prostré  prit  des  précautions  exceptionnelles  pour  assurer 
la  garde  de  ce  j)risonnier  [irécieux  et  empêcher  toute  commu- 

(')  Houleux  île  celte  faiblesse,  le  ministère  éleva  d'aiilanl  le  chifTrc  de  ses  rem- 
bouisemenls  au  duc  de  Duras,  atiu  qu'il  ne  restât  pas  trace  de  cette  dépense  (lettre 
à  Duras  du  16  mai  1769,  H.  535). 

(-)  Saint-Florentin  à  Duras,  19  décembre  1769,  0.  465. 

(')  C'est  lui  qui  avait  imprimé  VEnlrelien  sur  les  Etals  de  1766.  Certaines  cir- 
constances tendraient  à  prouver  que  Valais  avait  d'abord  conseillé  à  son  interlocu- 
teur de  brûler  son  ouvrage  et  de  fuir  eu  Angleterre,  et  qu'il  l'aurait  dénoncé  dans 
la  crainte  d'être  dénoncé  lui-même.  L'atraire  avait  transpiré  et  les  ennemis  de 
Valais  réclamaient  déjà  son  arreslalioii.  Valais  fut  même  un  moment  emprisonné 
(Lettre  de  Valais  à  Fonletle,  2  fév.  correspondance  Fontetle,  Bib.  de  Dijon,  ms. 
1430).  Il  se  défendit  assez  bassement  en  soutenant  que  ses  conseils  n'avaient  eu 
pour  but  que  d'amener  Boctey  à  se  compromettre  davantage. 


PROCÈS    DE    BOCTEY  493 

niçation  avec  le  dehors.  Son  procès  fut  mené  avec  une  activité 
inaccoutumée.  Le  Prestre  conclut  h.  une  amende  honorable  à 
genoux  et  en  chemise  devant  la  principale  porte  de  la  cathé- 
drale et  au  pied  du  grand  escalier  du  palais,  à  une  heure  de 
carcan  sur  la  place  des  Lices  et  à  une  détention  perpétuelle 
dans  une  maison  de  force.  La  cour  fut  plus  indulgente;  elle 
considéra  que  le  crime  n'avait  pas  été  consommé  et  rendu 
public,  qu'il  n'y  avait  contre  Boctey  qu'un  seul  témoin,  et 
treize  voix  contre  treize  firent  passer  in  mitms  un  arrêt 
(29  mars  1768)  qui  ne  retenait  des  conclusions  du  procureur 
général  que  la  détention  perpétuelle.  Le  corps  du  délit  ne 
nous  est  pas  connu;  mais  il  semble  bien,  par  la  manière  dont 
la  troisième  lettre  du  gentilhomme  breton  parle  de  celte 
affaire,  que  le  Parlement  devait  y  être  outragé  d'une  manière 
particulièrement  atroce  et  Le  Prestre  surtout  cruellement 
déchiré  (');  c'est  ce  qui  expliquerait  la  sévérité  terrible  du 
réquisitoire  et  celle  du  jugenient;  c'est  ce  qui  expliquerait 
aussi,  sans  d'ailleurs  le  justiher,  le  dépit  de  Le  Prestre  de  ne 
pas  voir  ses  conclusions  entièrement  suivies  et  certaine  lettre 
où  le  calme  du  magistrat  fait  trop  évidemment  place  à  la 
fureur  de  la  vengeance. 

(')  Le  perfide  libelle  suppose  un  entretien  de  la  présidente  de  Cueè,  sœur  de  Le 
Prestre,  avec  la  femme  de  Boctey  :  "  Votre  mari  est  un  scélérat,  un  coquin,  dit  la 
»  présidente;  si  j'étais  de  ses  juges,  je  le  condamnerais  à  l'amende  liotiorable,  au 
»  carcan  et  à  la  cage  de  fer  du  mont  Saint-Michel.  — Vous  ne  le  connaissez  pas  et 
»  vous  le  jugez  bien  sévèrement.  —  Oh  !  il  a  dit  du  mal  de  mon  petit-frère  Le  Pres- 
»  tre,  c'est  comme  s'il  m'avait  insultée  ;  j'aimerais  mieux  qu'on  m'ôtàt  mon  rouge, 
»  mes  biens,  mon  honneur,  que  d'outrager  mon  petit  frère  Le  Prestre  ».  —  Tout 
n'était  pas  invention  dans  ce  dialogue,  tjuand  l'arrêt  eut  été  rendu,  Le  Prestre  exhala 
son  indignation  dans  une  lettre  du  30  mars  1768  (H.  640^)  qui  ne  lui  fait  pas  hon- 
neur, d'autant  plus  qu'il  y  dénonçait  les  magistrats  qui  n'avaient  pas  été  de  son 
avis  :  I.  Il  y  aurait  belle  matière  à  reprocher  à  la  compagnie  en  général  le  peu  de 
»  zèle  qu'elle  marque  pour  défendre  la  majesté  royale  et  la  religion  cruellement 
»  attaquées...  Un  petit  mot  du  minisire  de  la  part  du  roi  tiendra  ces  magistrats  en 
»  garde  contre  ces  égards  d'humanité  qui  pourraient  peut-être  sans  cela  faire  for- 
»  tune  lorsqu'il  s'agira  de  prononcer  sur  le  poison...  Pour  faire  sentir  l'indignation 
»  du  roi  contre  cet  auteur  que  le  Parlement  vient  de  ménager,  il  est  nécessaire  que 
I)  le  roi  indique  pour  maison  de  force  lu  cage  du  mont  Saint-Michel;  ce  choix  fera 
»  ouvrir  les  yeux  à  ceux  qui  n'ont  pas  fait  assez  de  réflexions  sur  le  crime  de  ce 
»  Normand  dont  la  qualité  avantageuse  en  a  imposé  à  quelques  magistrats  qui  ont 
>i  craint  de  noter  un  gentilhomme  ».  L'auteur  de  la  Lettre  du  gentilhomme  breton  a 
eu  évidemment  connaissance  de  celte  lettre  ou  de  propos  analogues  :  «  De  pareils 
»  traits,  dit-il,  humilient  l'homme  eu  lui  montrant  plus  de  cruauté  dans  des  individus 
»  de  son  espèce  que  dans  les  bêtes  les  plus  féroces  »,  (Juéhillac  et  Fontette  parta- 
geaient l'indignation  de  Le  Prestre  contre  la  mansuétude  relative  des  juges  (Carré, 
p.  55U). 


494  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGLILLON 

Comment,  au  sur()Ius,  ce  malheureux  tribunal  aurait-il  pu 
ne  pas  perdre  parfois  patience  devant  les  excès  de  l'outrage? 
Gomment  n'aurait-il  pas  frémi  de  rage  en  présence  des  ma- 
nœuvres perfides  employées  pour  le  ridiculiser  et  pour  le 
réduire  à  l'impuissance?  Comment  les  bons  serviteurs  du  roi 
qu'il  contenait  auraient-ils  pu  toujours  maîtriser  leur  indi- 
gnation en  voyant  croître  sans  cesse  la  hardiesse  de  leurs, 
ennemis?  Ils  furent,  à  coup  sûr,  excusables  d'avoir  quelque 
fois  dépassé  la  mesure  dans  la  répression  et  perdu  le  sang- 
froid  dont  ils  donnèrent  par  ailleurs  d'incontestables  preuves. 
On  ne  doit  pas  surtout  les  accuser  d'avoir  cherché  à  se  pro- 
curer, par  des  sentences  rigoureuses,  la  protection  des  impuis- 
sances »  ;  car  au  moment  où  ils  les  rendaient,  il  était  déjà 
devenu  évident  que  la  volte-face  prévue,  tant  de  fois  annon- 
cée et  tant  de  fois  démentie,  allait  se  produire  dans  les  régions 
gouvernementales,  et  le  moment  était  proche  où  l'on  allait  se 
trouver  mieux  d'avoir  combattu  la  politique  ministérielle  — 
si  politique  il  y  eut  —  que  de  lavoir  servie. 


CHAPITRE  XV 

LES  ÉTATS  EXTRAORDINAIRES  DE  1  768  ET  LA  CHUTE  DU  DUC  d'aIGUILLON 

Le  règlement  —  ce  règlement  que  d'Aiguillon,  avec  une 
sorte  de  pressentiment  trop  fondé,  aurait  voulu  être  dispensé 
d'imposer  aux  Etats  —  fut  Fécueil  où  se  brisa  sa  fortune 
administrative.  Par  un  contre-coup  imprévu,  ce  fut  contre 
lui-même  que  se  retournèrent  ces  dispositions,  en  apparence 
si  funestes  à  ses  éternels  antagonistes. 

Le  mal  vint  de  l'excès  du  bien.  A  peine  venait-il  de  pro- 
mulguer ce  règlement  formidable  que  le  ministère  com- 
mença à  s'inquiéter  des  conséquences  qu'il  pouvait  amener. 
Qu'arriverait-il  si  aux  prochains  Etats  la  noblesse  tout  en- 
tière se  présentait  pour  forcer  ces  portes,  qu'on  prétendait 
lui  fermer  à  demi  ?  si  elle  refusait  tout  impôt  ?  si  le  désespoir 
et  la  rage  la  portaient  à  quelque  extrémité  fâcheuse  (*)?  Tout 
n'était-il  pas  à  craindre  de  la  part  d'une  opposition  aussi  opi- 
niâtre, aussi  exaltée  ?  Ne  valait-il  pas  mieux  faire  accepter 
par  persuasion  une  réforme  nécessaire,  que  de  l'imposer  par 
autorité  et  jeter  dans  la  province  ce  nouveau  brandon  de  dis- 
corde ?  Et  la  lassitude  qu'on  éprouvait  à  soutenir  le  comman- 
dant contre  les  fureurs  d'un  parti  qui  ne  désarmait  pas  se 
dissimulant  sous  les  apparences  du  désir  de  l'union  et  de  la 
paix,  inclinait  le  ministère  h  chercher  (pielque  moyen  de 
conciliation.  L'évêque  de  Saint-Brieuc,  Bareau  de  Girac,  qui 
vint  à  Versailles  aussitôt  après  la  séparation  des  Etats,  en 
mai  1767,  et  qui  y  devança  d'Aiguillon  de  quelques  jours, 
n'eut  pas  de  peine  à  démêler  ce  sentiment,  et  sa  résoljjtion 
fut  bientôt  prise  d'édifier  là-dessus  sa  fortune. 

Ce  prélat,  très  adroit  et  très  ambitieux,  venait  d'être  pourvu, 
en  1766,  du  siège  de  Saint-Brieuc,  grâce  à  l'appui  des  Choi- 

(•)  Un  voit  par  une  lettre  de  La  Noue  (29  sept.  1767,  Carré,  p.  496),  que  ces 
crtiinles  existaient  jusque  dans  l'entourage  du  commandant. 


496  LA    liUKTACN'K    KT    LE    1)1  C    UAKllILLUN 

seul  et  des  IJeauvaii;  il  avait  (''lé  mis  en  relation  avec  cette 
dei-nière  laniille  [)ar  un  voisinage  de  campagi>e,  les  Girac, 
originaiies  d'Angoulcnic,  possédant  près  de  Jarnac  une  mai- 
son voisine  de  celle  du  vicomte  de  Jarnac,  frère  de  M""  de 
Beauvau  (').  Trop  avisé  pour  chanter  les  louanges  du  duc  de 
Glioiseul  devant  d'Aiguillon  et  devant  M.  et  M"""  de  Hesselles, 
il  n'avouait  [)Our  ses  protecteurs  que  les  Beauvau  et  l'évé- 
que  d'Orléans,  et  avait,  dans  les  Etats  de  1766-67,  paru  s'at- 
tacher avec  le  plus  grand  zèle  au  parti  du  commandant.  On 
avait  remarqué  le  soin  avec  lequel  il  le  tenait  au  courant  de 
tous  les  incidents  des  séances  par  un  envoi  fréquent  de  mes- 
sagers (la  petite  poste  de  l'église,  disait-on),  et  c'est  lui  qui, 
dans  la  journée  fameuse  du  14  mai,  prit  la  parole  pour  jus- 
tifier la  conduite  du  clergé  et  du  tiers.  D'Aiguillon,  toutefois, 
avait  remarqué  avec  quelque  défiance  que  ses  conférences 
particulières  avec  les  chefs  du  bastion  étaient  plus  fréquentes 
qu'il  n'était  nécessaire  pour  se  mettre  au  courant  de  leurs 
projets.  Ses  soupçons,  d'ailleurs,  n'avaient  pas  pris  une  réelle 
consistance,  et,  de  fait,  l'évoque  de  Saint-Brieuc  ne  song'eait 
peut-être  pas  encore  à  accomplir  son  évolution  (^).  Ce  ne  fut 
sans  doute  que  lorsqu'il  eut  été  h  même  de  sonder  les  dispo- 
sitions du  ministère  et  qu'il  eut  compris  qu'on  souhaitait 
par  dessus  tout  une  détente  qu'il  jugea  opportun  de  se  rap- 
procher des  basiionnaires.  C'est  lui  qui  émit  l'idée  dange- 
reureuse  de  convoquer  une  session  extraordinaire  pour  y  faire 
accepter  par  les  Etats,  librement,  le  règlement,  et  il  réussit  à 
persuader  le  ministère  de  cette  nécessité.  L'usage  étant  que 
les  petits  l'^tats  ne  fussent  pas  tenus  par  le  commandant  de  la 


(')  Journal  du  commanclL-menl,  VI,  3.  Alalf,M'é  les  services  qu'il  a  rendus  à  la 
noblesse  bretonne,  cet  évoque  est  assez  inallraité  par  les  recueils  d'anecdoles  du 
temps.  On  a  incriminé  son  orif,Mne  (les  Bareau  descendaient  d'un  boucher  d'An- 
goulême),  et  ses  mœurs  (Cf.  l'histoire  racontée  par  Bachaumont  le  31  janvier  1767 
du  flagrant  délit  dans  lequel  l'évêque  de  Saint-Brieuc  et  M'"8  de  la  Musanchcre, 
nièce  de  l'évêque  de  Nantes,  auraient  été  surpris  par  le  mari  de  celle-ci). 

(-)  Dans  une  lettre  du  10  avril  1767,  d'Aiguillon  recommande  chaudement  l'évê- 
que de  Saint-Brieuc  à  la  bienveillance  pécuniaire  du  gouvernement.  M.  de  Fon- 
tetle  paraît  avoir  été  plus  clairvoyant  sur  le  conqîle  de  ce  prélat  intrigant  «  petit 
).  brigand  qui  veut  jouer  un  personnage,  très  désapprouvé  par  ses  confrères  dans 
»  l'épiscopal,  capable  de  donner  de  très  mauvaises  notions  sur  tout  ceci,  et  en 
>'  général  sur  les  affaires  de  la  province,  qu'il  connaît  aussi  mal  que  l'esprit  du  bas- 
j)  lion,  par  lequel  il  est  sans  cesse  abusé",  (Lettre  à  La  Noue,  4  mars  1767,  (>arré, 
p.  364). 


LE    PRÉSIDENT    OGIER  497 

province,  on  devine  facilement  quelle  était  la  portée  de  celle 
mesure,  et  quel  danger  elle  comporlait  pour  d'Aiguillon. 

On  la  lui  présenta,  il  est  vrai,  sous  les  couleurs  les  plus 
rassurantes,  et-  sans  doute  on  était  sincère.  Rien  n'y  serait 
traité  ni  contre  ses  intérêts,  ni  contre  sa  volonté  :  on  songeait 
uniquement,  par  cette  réunion  de  petits  Etats,  à  diminuer  les 
difficultés  qu'il  devait  rencontrer  à  la  session  suivante  :  il  n'y 
serait  question  que  du  règlement  :  les  instructions,  les  ré- 
ponses à  faire  aux  Etats,  tout  passerait  par  ses  mains;  rien 
ne  serait  fait  sans  son  aveu  :  et  on  entremêlait  ces  assurances 
de  vives  protestations  de  confiance  en  lui  et  d'affirmations 
réitérées  que  l'on  ne  pourrait  rien  faire  de  bon  sans  sa  direc- 
tion (').  Sans  avoir  jamais  accordé  une  pleine  confiance  à 
l'homme  qui  était  déjà  désig'ué  pour  tenir  ces  États  extraor- 
dinaires, Ogier  (-),  d'Aiguillon  fit  taire  ses  soupçons,  et  La 
Noue  lui-même  convenait  que  si  on  ne  s'écartait  pas  de  ce 
plan  aucun  danger  n'était  à  craindre  (^).  Quand  d'Aiguillon 
revint  à  Paris,  à  la  fin  de  janvier  1768,  pour  concourir  à  la 
rédaction  des  instructions,  il  avait  complètement  pris  son 
pai'ti  de  la  tenue  des  petits  Etats,  et  était  fort  loin  de  penser 
qu'il  venait  de  voir  la  Bretagne  pour  la  dernièi'e  fois.  11  n'at- 
tribuait pas  grande  imporlance  à  l'agitation  que  l'annonce 
des  petits  VAtxis  avait  provoquée  dans  la  province,  aux  propos 
qui  faisaient  d'Ogier  un  ami  intime  de  La  Chalolais,  venant 
pour  faire  le  rappel  de  l'universalité  et  pour  abolir  le  règle- 
ment, aux  conciliabules  que  les  basiionnaires  tenaient  à 
Lamballe,  sur  lesquels  il  avait  l'teil  ouvert  depuis  longtemps  : 
et  en  etî'et  cette  fermentation  ne  pouvait  être  dangereuse 
que  si  le  nouveau  commissaire  la  tolérait  et  l'encourageait. 

Malheureusement,  personne  n'y  était  plus  disposé.  Ogier, 
homme  orgueilleux  et  ambitieux,  n'entendait  nullement  se 
contenter  d'être  en  Bretagne  l'écho  de  d'Aiguillon;  il  rêvait 
de  plus  hautes  destinées  :  pacifier  cette  province  rebelle,  réus- 
sir là  où  d'Aiguillon  avait  échoué,  savoir  se  faire  aimer  là  où 
son  prédécesseur  n'avait  su  que  se  faire  haïr,  telle  était  son 

(')  Journal  du  commaiuleineiil,  VI.  —  La  Noue  h  Fontelle,  25  janv.,  Carré,  p.  508. 

C^)  Ogier,  né  en  1703,  conseiller  au  Parlement  de  Paris  en  1722,  président  en 
1727,  surintendant  des  aiïaires  de  M"»"  la  Daupliine  en  1744,  ambassadeur  en  Da- 
nemark de  1753  à  1766. 

(»)  Carré,  p.  508. 

d'Aiuuili.on.  32 


498  LA    BRETAGNK    ET    U:    BIC    d'aIGIILLON 

idée  fixe.  Elle  impliquait  un  changement  complet  de  politique 
et  Ogier  avait  beau  avoir  avec  le  commandant  de  longs  entre- 
tiens du  matin  au  soir  ('),  il  avait  déjà  résolu  de  bouleverser 
toute  sa  besogne  et  d'accepter,  de  solliciter  Talliance  de  ses 
ennemis.  Ces  dispositions  allaient  être  secondées  par  la  très 
habile  politique  du  bastion  qui  comprit  vile  le  parti  à  tirer 
de  ces  événements.  Se  conduire  avec  une  modération  inaccou- 
tumée :  faire  même  quelques  concessions  :  flatter  la  vanité  du 
nouveau  commissaire  par  des  démonstrations  d'affection  et 
de  reconnaissance  :  vanter  sa  douceur  et  son  humanité,  était 
le  meilleur  moyen  de  prouver  que  les  désordres  qui  avaient 
agité  la  Bretagne  n'avaient  eu  d'autre  cause  que  le  despo- 
tisme du  commandant,  qu'on  avait  calomnié  la  province  et 
que  les  Bretons  redevenaient  doux  et  faciles  dès  qu'on  ne 
prétendait  plus  les  mener  à  la  verge  et  au  bâton.  Le  mot 
d'ordre  fut  donné  en  conséquence,  et  les  Bretons  ne  marchan- 
dèrent pas  à  Ogier  une  popularité  faite  tout  entière  de  l'im- 
popularité de  son  prédécesseur  et  de  l'envie  extrême  qu'on 
avait  de  le  perdre  par  n'importe  quel  moyen. 

Il  n'est  pas  encore  arrivé  dans  la  province  qu'il  en  est  déjà 
l'idole.  On  chante  déjà  ses  louanges;  on  lui  prépare  à  Saint- 
Malo,  où  il  est  apparenté  à  quelques-unes  des  familles  qui 
tiennent  le  haut  du  pavé  (-),  une  réception  splendide.  On  sait 
d'ailleurs  qu'un  nouveau  commissaire  doit  nécessairement 
apporter  avec  lui,  comme  une  sorte  de  don  de  joyeux  avène- 
ment, la  libération  de  toutes  les  victimes  de  l'administration 
précédente  et  en  effet  les  lettres  de  cachet  de  Le  Vicomte,  de 
La  Moussayc,  de  Bruc,  de  l'abbé  de  Pontual  sont  révoquées  (*). 
Quand  il  passe  par  Bennes,  le  9  février  1768,  bien  qu'il  n'y 
fasse  que  changer  de  chevaux,  les  procureurs  sont  là  qui  lui 
remettent  un  mémoire  pour  le  rappel  de  l'universalité  et  aussi 
une  foule  de  noblesse,  qui  lui  est  présentée  par  Bégasson,  ((  ce 
brave  et  digne  gentilhomme,  honnête  et  bien  intentionné  »  (*) 
et  par  le  chevalier  de  la  Chalotais  à  qui  il  exprime  toute  la 
part  (ju'il  prend  aux  malheurs  de  son  père  et  tout  son  désir 
de  pacifier  la  Bretagne.  A  Saint-lMalo,  tous  les  corps  vont  le 

(')  La  Noue  à  FontoUe,  3  février,  Carré,  p   518. 

(2)  Magin  k  Fonletlc,  8  février. 

(*)  L'abbé  do  l'oiiliial  avait  clé  exilé  ;\  la  suite  des  doniicrs  Etais  dans  son  abbaye. 

(♦)  Ugier  il  yaiiit-Florenlin,  18  février,  H.  371. 


ACCUEIL    PAIT    A    OOIER  499 

haranguer;  on  tire  le  canon  en  son  honneur;  à  Lamballe, 
quatre  cents  gentilshommes  se  réunissent  pour  aller  au-devant 
de  lui,  honneur  qui  n'était  dû  qu'au  commandant  de  la  pro- 
vince; à  Saint-Bi'ieuc,  où  l'évèque  Girac  a  eu  bien  soin  de 
faire  décider  que  les  Etals  seraient  convoqués,  cinquante 
femmes  de  condition,  en  superbes  équipages,  et  bon  nombre 
d'hommes  sortent  de  la  ville  à  sa  rencontre;  la  plus  jeune  et 
la  plus  jolie  le  harangue.  Sa  besogne  n'est  pas  commencée 
qu'il  est  déjà  le  prisonnier  du  parti  hostile  au  commandant  ' '), 
Tout  concourt  d'ailleurs  à  favoriser  les  desseins  de  l'oppo- 
sition. Le  chef  des  intransigeants,  le  chef  de  cette  fraction  de 
la  noblesse  qui  a  fait  échouer  aux  Etats  de  176G-17G7  toute 
tentative  de  conciliation  et  que  rien  ne  peut  satisfaire,  sinon 
le  retrait  pur  et  simple  du  règlement,  M.  de  Coëtanscourt, 
vient  de  mourir  (4  sept.  1767),  et  cet  événement  va  faire  pas- 
ser aux  prudents  et  aux  politiques  la  direclion  du  parti  :  le 
nouvel  intendant,  d'Agay,  encore  nouveau  dans  la  carrière 
et  peu  au  courant  des  all'aircs  de  la  province,  n'entend  nulle- 
ment se  compromettre  eu  soutenant  une  cause  condamnée, 
et  quoique  dès  son  arrivée  dans  la  province  il  ait  été  violem- 
ment injurié  par  les  bastionnaires  (^),  son  influence  s'exercera 
plutôt  en  leur  faveur  :  et  la  composition  du  tiers  aux  petils 
Etats  de  Saint-Brieuc  s'en  ressent,  liennes  nomme  Lemoine, 
beau-frère  du  procureur  Bertier,  et  gagné  d'avance  à  l'oppo- 
sition, au  lieu  de  Dubreil-Moy,  dont  c'était  le  tour,  mais  qui 
était  fermier  de  l'évoque  de  Bennes  et  suspect  de  complai- 
sance envers  lui  :  et  d'Aiguillon  est  impuissant  à  casser  celte 
nomination  peu  régulière,   n'étant  pas  commissaire  du  roi  h 

(';  De  nombreuses  dépulalions  des  corps  conslilués  de  la  ville  de  Rennes  lui 
fui'cnt  envoyées  à  Sainl-Urieuc.  (Jgier  venait  de  recevoir  défense  de  les  accueillir; 
il  n'en  jugea  pas  moins  nécessaire  de  se  laisser  remctlre  les  mémoires  des  a\ocals 
et  des  procureurs,  et  crut  assez  Faire  en  ne  les  recevant  pas  officiellement.  Les 
deux  procureurs  porteurs  du  précieux  document  furent  donc  reçus  non  comme 
députés  de  leur  corps,  mais  comme  particuliers;  les  avocats  ensuite.  La  distinction 
importait  assez  peu  au  bastion,  qui  tenait  uniquement  à  faire  croire  à  sa  force  et  au 
procbain  rappel  de  l'universalité,  et  qui  y  réussit  facilement.  Les  autres  députalions 
rebroussèrent  cliemin;  mais  les  gentilshommes  se  firent  remettre  leurs  mémoires 
et  les  firent  passer  h  Ogier  En  réalité,  tant  que  durèrent  les  Etats,  les  routes  de 
Bretagne  ne  cessèrent  d'être  couvertes  de  dépnlations  et  les  populations  purent 
se  convaincre  que  des  changements  considérables  élaient  proches. 

(-)  Le  Commeiilaire  de  la  liste  prétend  que  c'est  d'Agay-Sol  (jui  est  intendant 
de  Bretagne,  et  pense  qu'il  y  avait  déjà  bien  assez  de  jésuites  dans  la  province 
sans  qu'on  fit  encore  venir  celui-là. 


300  I.A    nUETAGNE    ET    LE    DlC    Ij'aIGLILLON 

celte  assemblée  (').  Beaucoup  de  villes  de  la  province  en 
usent  à  peu  près  de  même,  et  la  liste  du  tiers  comprend  un 
grand  nombre  de  noms  nouveaux,  jeunes  gens  peu  accrédités 
et  peu  expérimentés  dans  les  affaires,  que  la  cabale  fera 
mouvoir  à  son  gré  (^).  On  réussit  encore  ù  exclure  de  la  pré- 
sidence Coniac,  qui  cette  fois  l'a  désirée  et  que  le  ministère 
voudrait  y  voir  ('),  mais  que  la  noblesse  supporterait  avec 
impatience,  parce  qu'il  semble  encore  tout  dévoué  au  duc 
d'Aiguillon  :  sous  prétexte  qu'il  est  conseiller  honoraire  au 
Parlement  et  qu'une  délibération  de  1625  exclut  des  Etats  les 
membres  de  cette  compagnie,  on  réclame  avec  force  son 
départ  :  la  raison  est  loin  d'être  irréfutable  et  Coniac,  dans  la 
séance  d'ouverture  (18  fév.),  y  oppose  de  sérieux  arguments  : 
mais  l'hostilité  de  la  noblesse  est  si  bruyante  et  la  mauvaise 
volonté  du  premier  commissaire  du  roi  si  certaine  que  Coniac 
renonce  à  la  lutte.  «  Messieurs,  s'écrie  le  gros  Bedée  d'une 
»  voix  de  tonnerre,  quand  les  gens  ne  veulent  pas  sortir  de 
»  plein  gré,  il  y  a  des  moyens  de  les  faire  sortir  de  force  !  »  (*). 
Coniac  n'en  attend  pas  davantage,  sort,  sans  même  faire 
réserve  de  ses  droits,  et  laisse  la  place  à  Borie,  sénéchal  de 
Vannes,  qui  n'allait  pas  tarder  à  mériter  de  dures  observations 
du  duc  d'Aiguillon  C^).  Quant  à  la  noblesse  elle  avait  cette  fois 
à  sa  tête  le  duc  de  Rohan,  qui  avait  affecté  récemment,  s'il 
faut  en  croire  M.  de  la  Noue,  de  refuser  le  salut  au  duc  d'Ai- 


(1)  Le  Minihy  au  duc  d'Aiguillon,  3  fév.  1768  :  dWiguillon  à  Le  Miuiliy,  H.  624. 

(^)  Mémoire,  H.  423;  Fontelte,  25  fév.  Carré,  p.  532.  La  comparaison  de  la  liste 
des  petits  Etals  de  1768  avec  celle  de  1766  montre  vingt  députés  du  tiers  qui 
n'avaient  pas  fait  partie  de  cette  dernière  tenue. 

(')  Les  instructions  données  à  Ugier  (II.  372)  étaient  formelles  pour  le  maintien 
de  Coniac  à  la  présidence  du  tiers,  au  moins  provisoirement. 

(♦)  Magin  à  Fontette,  26  fév.  1768,  Bib.  de  Dijon,  ms.  1430.  —  Du  propre  aveu 
de  l'évêque  de  Saint-Brieuc,  la  séance  fut  «  longue  et  très  vive  •>  et  M.  de  Calan 
consigne  dans  son  Journal  (de  Calan,  La  chute  du  duc  d'Air/uillo7i],  qu'elle  fut 
«  très  orageuse  ».  Le  parti  pris  d'optimisme  d'Ogier  l'empêche  de  ressentir  ou  tout 
au  moins  d'exprimer  la  même  impression  :  «  Il  y  a  eu,  écrit-il  (H.  371),  quatre 
heures  de  débat,  mais  avec  beaucoup  d'ordre  et  sans  aucun  tumulte.  >- 

{^)  Lettre  du  9  mars,  H.  624.  «...  Un  désapprouve  la  faiblesse  avec  laquelle  vous 
»  laissez  entraîner  votre  ordre  qui,  sans  réflexion,  sans  examen,  contre  sa  façon  de 
«penser, son  intérêt  particulier  et  l'intérêt  général, adopte  des représentationsdont 
»  il  parait  que  tout  le  but  est  de  détruire  un  règlement  nécessaire  pour  la  traii- 
«  quillité  des  Etats  et  le  bien  de  la  province,  au  lieu  de  s'occuper,  suivant  les 
»  intentions  du  roi,  à  examiner  les  vices  qui  peuvent  s'y  être  glissés  et  à  proposer 
»  des  cliangenients  sages  et  utiles,  que  Sa  Majesté  aurait  certainement  agréés.  » 


FORME    NOUVELLE    ADOPTÉE    POUR    LES    DÉLIBÉRATIONS  501 

guillon,  comme  sa  femme  à  la  duchesse  (').  La  présidence  du 
clergé  apparlenait  comme  de  juste  à  l'évêque  de  Saint-Brieuc, 
qui  édifiait  tant  d'espérances  sur  le  succès  de  cette  tenue. 

Sa  terreur,  et  celle  d'Ogier,  était  de  voir  triompher  la  por- 
tion intransigeante  delà  noblesse,  celle  qui  annonçait  haute- 
ment l'intention  de  ne  rien  faire,  sauf  la  demande  du. retrait 
pur  et  simple  du  règlement  comme  contraire  au  droit  des 
Etats  de  se  faire  eux-mêmes  leurs  lois.  Avec  ce  système,  les 
Etats  eussent  fini  le  jour  même  de  leur  réunion.  Aussi  ne  négli- 
gèrent-ils rien  pour  les  amener  à  des  résolutions  plus  modé- 
rées. Ils  représentèrent  qu'une  attitude  aussi  irréconciliable 
froisserait  le  roi,  qui  respectait  bien  leurs  privilèges,  puisqu'il 
les  consultait  et  leur  laissait  le  droit  de  lui  adresser  leurs 
représentations  :  qu'une  bonne  conduite  serait  payée  du 
retour  inestimable  de  la  bienveillance  du  prince  et  lui  démon- 
trerait l'inutilité  des  dispositions  les  plus  pénibles  du  règle- 
ment :  qu'il  importait  de  prouver  qu'on  les  avait  calomniés  en 
les'  représentant  comme  des  factieux.  Ce  langage  fut  entendu. 
Les  20  et  21  février,  tandis  que  quelques  irréconciliables, 
s'attardantdans  une  opposition  désormais  inutile,  déclamaient 
violemment  contre  le  règlement  lui-même,  des  gens  plus  avi- 
sés, l'évêque  de  Saint-Brieuc,  l'abbé  Desfontaines  <(  qui  parla 
comme  Démosthène  en  faveur  de  l'autorité  royale  »,  MM.  de, 
Pire,  de  Guerry,  firent  décider  dans  les  trois  ordres  —  la 
noblesse  à  la  majorité  de  323  voix  contre  40,  : — qu'on  nomme- 
rait une  commission  pour  rédiger  des  représentations  contre 
l'atteinte  portée  au  droit  des  Etats  de  faire  leur  règlement, 
mais  aussi  pour  en  examiner  chaque  article,  et  en  demander 
le  retrait,  comme  le  retrait  du  règlement  en  général.  Cette 
résolution  ne  présageait  certes  pas  que  le  règlement  sortit 
intact  de  cette  épreuve,  et  la  minorité  mieux  avisée  ne  tarda 
pas  à  s'y  rallier  du  fond  du  cœur  (^),  comprenant  bien  qu'il 
importait  assez  peu  que  le  règlement  fût  détruit  d'un  seul 
coup  ou  supprimé  article  par  article.  Mais  Ogicr  et  l'évêque 

(')  La  Noue,  à  Fontelte,  10  fév.,  Carré,  p.  524. 

(2)  Celle  unanimité  depuis  longlemps  inconnue  fut  célébrée  dans  les  termes  les 
plus  dithyrambiques.  "  Spectacle  vraiment  touchant  pour  tout  homme  qui  aime  le 
bien  et  qui  est  vraiment  patriote  !  »  écrit  l'évêque  de  Saint-Brieuc.  Le  soir  cet 
évoque  porta  la  santé  de  l'ordre  de  la  noblesse  au  nom  de  celui  de  l'Eglise.  La 
noblesse  répondit  en  protestant  qu'il  n'y  aurait  plus  en  Bretagne  de  distinction  des 
trois  ordres,  et  que  les  trois  réunis  n'en  feraient  plus  qu'un. 


502  LA    BIUriAGNIi    KT    LK    DUC    d'aiGUILLON 

de  Saint-Brieuc  saluèrent  comme  une  grande  victoire  cette 
délibération  du  21  février,  étant  désormais  certains  que  les 
Etats  ne  seraient  pas  finis  aussitôt  commencés.  La  compo- 
sition de  la  commission  répondit  aussi  entièrement  à  leurs 
vœux  :  dans  la  noblesse,  liégasson  la  Lardais,  Montmuran,  de 
Guerry,  de  Pire,  de  la  Fruglaye,  des  Grées  du  Lou  :  dans  le 
clergé,  l'abbé  Desfontaines  :  et  des  six  commissaires  du  tiers, 
un  seul,  Timour,  de  Guingamp,  était  attaché  ;\  d'Aiguillon. 

La  commission  commença  immédiatement  ses  ti-avaux  et 
ce  fut  pour  infliger  dès  le  début  au  duc  d'Aiguillon  un  nouvel 
échçc.  Il  s'agissait  de  décider  de  quelle  manière  on  procéde- 
rait à  l'examen  du  règlement.  On  n'était  pas  encore  assez  sur 
d'avoir  gagné  le  tiers  pour  qu'on  ne  craignît  pas  de  voir, 
comme  à  l'ordinaire,  la  noblesse  battue  par  les  voix  des 
deux  autres  ordres;  aussi  tourna-t-on  la  difficulté  en  décidant 
(24  fév.)  que  par  dérogation  spéciale  au  règlement  de  1687, 
chaque  ordre  délibérerait  séparément  :  les  arrêtés  de  la  com- 
mission seraient,  après  avoir  été  lus  sur  le  théâtre,  remis 
chapitre  par  chapitre,  sur  trois  cahiers,  aux  présidents  des 
trois  ordres,  pour  être  soumis  à  leur  délibération  :  les  obser- 
vations de  chaque  ordre  seraient  transcrites  sur  un  cahier 
signé  de  son  président,  et  copie  en  serait  remise  aux  commis- 
saires du  roi  pour  les  faire  parvenir  à  Sa  Majesté  et  obtenir 
de  sa  bonté  les  changements  justes  et  nécessaires  ;  le  travail 
de  chaque  ordre,  achevé,  serait  déposé  au  greffe,  et  les  arrêtés 
de  la  commission  qui  seraient  adoptés  par  les  trois  ordres 
seraient  inscrits  sur  les  registres  des  Etats.  De  la  sorte,  la 
noblesse  était  assurée  de  pouvoir  faire  parvenir  au  roi  tout 
ce  qu'elle  jugerait  à  propos  de  dire  du  règlement  en  général 
et  de  d'Aiguillon  en  particulier.  MM.  de  Guerry,  de  Pire, 
l'abbé  Desfontaines,  l'évêque  de  Saint-Brieuc,  s'étaient  em- 
ployés avec  ardeur  pour  arracher  ce  vote,  d'une  régularité 
au  moins  contestable.  «  Messieurs,  c'est  le  seul  moyen  que 
vous  ayez  d'abattre  votre  ennemi  »,  aurait  déclaré  l'évêque 
de  Saint-Brieuc  à  quelques  gentilshommes  qui  hésitaient  ('). 
Peut-être,  mais  c'était  avant  tout  enlever  au  gouvernement 
le  seul  moyen  qu'il  eût  de  tirer  des  Etats  de  Bretagne  quelque 
décision  raisonnable,  et  tout  était  perdu  pour  lui  le  jour  oîi 

(')  Espion  anglais,  t.  VIII,  arlicle  sur  les  Bareau  Girac. 


MANOEUVRES    POUR    PERDRE    d'aIGUILLON  503 

il  n'aurait  plus  la  ressource  ordinaire  d'étouffer  la  voix  de 
l'ordre  fougueux  et  tumultueux  sous  celles  des  deux  ordres 
plus  modérés.  D'Aiguillon,  sans  voir  encore  qu'il  était  trahi, 
apercevait  du  moins  fort  justement  les  conséquences  fâcheuses 
que  cette  délihéraliou  et  celle  du  21  entraîneraient  nécessai- 
rement :  «  Si  vous  ne  trouvez  pas  moyen,  écrivait-il  le  l*"'  mars 
»  à  l'évoque  de  Saint-Brieuc,  de  désunir  votre  ordre  et  celui 
»  du  tiers  de  la  nohlesse,  si  vous  ne  parvenez  pas  à  engager 
»  les  deux  premiers  à  rejeter  les  réclamations  absurdes  et  sans 
»  fondement  du  troisième  sur  le  règlement  en  général  et  cha- 
»  que  article  en  particulier  et  à  se  borner  à  faire  les  repré- 
»  sentations  qui  vous  paraîtront  justes  sur  les  articles  qui  en 
»  sont  susceptibles  et  qui  peuvent  être  modifiés  sans  qu'il  en 
»  résulte  aucun  inconvénient,  je  regarde  votre  opération 
0  comme  étant  manquée  absolument,  et  vous  aurez  achevé 
»  de  détruire  dans  cette  assemblée  le  peu  d'autorité  qui  res- 
»  tait  au  roi  en  Bretagne  et  d'y  mettre  le  trouble,  le  désordre 
»  et  la  licence.  Toute  la  force  du  ministère  réside  dans  la  réu- 
»  nion  des  deux  ordres  contre  le  troisième  qu'il  ne  peut  pas 
»  se  flatter  de  persuader,  et  dans  la  division  de  ce  dernier; 
»  tout  autre  système  n'aura  qu'un  succès  momentané  et  finira 
»  par  porter  une  nouvelle  atteinte  à  l'autorité.  On  ne  peut  pas 
»  s'élever  contre  elle  ni  lui  reprocher  d'être  injuste,  arbitraire, 
»  tyrannique,  quand  elle  ne  parait  que  pour  soutenir  deux 
»  ordres  contre  le  troisième,  qui  lui-même  est  divisé,  et  les 
»  clameurs  des  gens  mal  instruits  et  prévenus  ne  doivent  point 
»  l'alarmer  dans  cette  supposition  :  mais  quand  elle  n'est  point 
»  appuyée  de  deux  ordres,  quand  elle  est  obligée  d'attaquer 
»  les  trois  ordres  réunis  et  soutenant  les  mêmes  principes,  sa 
»  position  n'est  pas  soutenable...  »  Laverdy  était  exactement 
dans  les  mêmes  sentiments  :  «  F*ensez-vous,  écrivait-il,  que 
»  l'autorité  seule  vainque  trois  ordres  réunis  en  apparence! 
»  Hélas!  vous  savez  où  ou  a  réduit  cette  autorité  si  précieuse!  » 
Le  fait  est  que  monseigneur  de  Girac  et  qu'Ogier  étaient 
les  hommes  les  moins  capables  et  d'ailleurs  les  moins  dési- 
reux de  rétablir  cette  autorité  si  cruellement  atteinte.  Ils  lais- 
saient se  poursuivre  l'examen  du  règlement  dans  un  esprit 
aussi  contraire  que  possible  aux  vues  du  gouvernement,  et  les 
ordres  de  l'Eglise  et  du  tiers  subir  docilement  l'influence  de 
la  noblesse,  comme  autrefois  ils  avaient  subi  celle  des  com- 


504  LA    llHETAGiNE    1:1    LE    DUC    DAIGLILLON 

missaircs  du  roi.  Aussi  l'union  était-elle  complète  entre  les 
ordres  et  un  calme  inaccoutumé  régnait-il  dans  l'assemblée. 
Comment  aurait-il  été  troublé,  puisque  tous  les  désirs  de  la 
noblesse  étaient  aussitôt  satisfaits?  Bastionnaires,  présidents, 
commissaires  du  roi  avaicntbcau  jeu  à  vanter  celte  tranquillité 
admirable  comme  faisant  leur  éloge,  et  par  conire-coup  la 
satire  du  commandant.  Fontctte  a  [)arfaiteinent  démêlé  celte 
tactique  :  «  Tout  se  dirige,  écrit-il  le  3  mars,  pour  prouver 
»  qu'il  n'y  a  jamais  eu  de  troubles  en  Brelagne,  que  les  Ira- 
^)  casseries  intérieures  des  Etats  ont  été  fomentées,  et  que, 
»  si  on  retire  la  cause,  l'effet  tombera  de  lui-même  sans  qu'il 
»  soit  besoin  d'un  règlement,  c'est-à-dire,  en  bon  français, 
»  que  si  le  roi  veut  bien  se  départir  de  son  autorité  sur  les 
»  Bretons,  ils  deviendront  les  plus  doux  des  hommes.  Le 
»  calme  a  été  recommandé  et  concerté  à  l'avance  par  lettres 
»  circulaires  aux  plus  affidés  et  aux  plus  importants  du 
»  parti,  et  par  des  conciliabules  tenus  dans  différents  chà- 
»  teaux.  On  est  raisonnable  par  système  ».  On  ne  disait  pas 
de  quel  prix  était  payée  cette  tranquillité  si  vantée  :  on  ne 
disait  pas  qu'il  fallait  pour  l'obtenir  sacrifier  l'autorité  royale  : 
car  c'était  bien  elle  qui  était  atteinte  dans  cette  déclaration  de 
principes  que  les  Etats  convenaient  unanimement  le  4  mars 
de  mettre  en  tête  du  règlement,  et  où  il  était  dit  que  les  Etats 
inviolablement  attachés  aux  droits  de  la  couronne  et  à  la  con- 
servation du  pouvoir  législatif  dans  la  personne  sacrée  de  Sa 
Majesté  ((  tenaient  pour  avéré  qu'ils  avaient  une  possession 
»  continue,  aussi  ancienne  que  leur  existence,  de  faire  eux- 
»  mêmes,  sous  le  bon  plaisir  du  roi,  les  règlements  concernant 
»  l'administration  économique,  la  police  et  la  discipline  inté- 
»  rieure  de  leurs  assemblées  »,  d'oîi  ils  déduisaient  leur  droit 
«  de  supplier  Sa  Majesté  de  retirer  la  totalité  et  chacun  des 
»  articles  du  règlement  enregistré  d'autorité  en  1767  sans  le 
»  consentement  des  Etats  ».  Cette  délibération  entortillée  et 
confuse  qui  n'affirmait  le  droit  souverain  du  roi  que  pour  le 
nier  ensuite  en  réalité,  cette  proclamation  que  Fontette  regar- 
dait comme  tendant  au  bouleversement  de  la  constitution 
monarchique  et  à  l'établissement  d'un  gouvernement  répu- 
blicain dans  ce  coin  du  royaume  ('),  Ogier  et  l'évoque  de  Saint- 

{')  Lettre  à  La  Noue,  13  mars  1768,  Carré,  p.  541. 


INSTANCES    d'oGIER    POUR    LE    RETRAIT    DU    RÈGLEMENT  oOo 

Bi'ieuc  en  étaient  réduits  à  la  présenter  comme  une  victoire 
décisive,  et  la  citaient  comme  une  réponse  écrasante  h  l'adresse 
de  ceux  qui  leur  reprochaient  d'acheter  trop  chèrement  la 
paix  (').  Ogier  voulait  y  voir  une  reconnaissance  bien  claire 
du  droit  royal  de  donner  des  règlements  ('),  et  l'évêquc  de 
Saint-Brieuc  entonnait  un  champ  de  triomphe  :  «  Trouvez- 
»  vous  encore,  écrivait-il  au  contrôleur  général  ('),  (pie  nous 
»  achelions  la  paix  aux  dépens  de  l'autorité  du  roi,  dont  nous 
))  serons  toujours  les  plus  zélés  défenseurs?  A  l'ouverture, 
»  une  partie  de  la  noblesse  a  parlé  du  droit  exclusif  des  Etals  : 
»  pour  la  lier,  il  a  fallu  employer  des  termes  généraux  :  sans 
»  cela,  nous  n'aurions  pas  obtenu  la  délibération  du  21 ,  et  ce 
»  n'est  que  le  4  que  nous  avons  pu  faire  naître  l'occasion  de 
»  faire  expliquer  catégoriquement  les  Etats  sur  le  droit  légis- 
»  latif  du  roi...  ». 

En  dépit  de  cet  optimisme  systématique,  ni  l'évêque  ni 
Ogier  ne  pouvaient  au  fond  se  faire  d'illusion;  ce  n'était  qu'à 
force  de  sacrifices  qu'ils  maintenaient  cette  tranquillité  dont 
ils  étaient  si  tiers,  et  ils  sentaient  parfaitement  qu'elle  serait 
singulièrement  compromise  le  jour  où  ils  seraient  obligés 
d'opposer  un  non  possumns  absolu  aux  exigences  du  bastion. 
Ce  jour  approchait,  car  les  réponses  de  la  cour  aux  représen- 
tations des  Etals,  réponses  forcément  négatives,  allaient  arri- 
ver. Ogier,  beaucoup  plus  inquiet  qu'il  ne  voulait  le  dire, 
s'efforçait  de  faire  entendre  en  cour  que  le  règlement  était 
devenu  inutile,  qu'on  pouvait  tout  au  moins  en  suspendre 
l'exécution  jusqu'aux  prochains  Etats,  que  le  roi  ferait  bien 
de  prendre  son  temps  pour  examiner  les  représentations  de 
l'assemblée  et  qu'il  était  fâcheux  à  tous  égards  de  répondre 
précipitamment  à  des  doléances  aussi  justes.  «  Je  dis  justes, 
»  ajoutait-il  naïvement  (*),  sans  les  avoir  vues,  parce  qu'il  est 

(')  Le  méconlcnleineul  des  ministres  ne  se  dissimulait  pas  dans  leurs  ietli  es  des 
2  mars,  7  mars,  11  mars,  etc. 

C^)  Lettre  du  6  mars,  H.  372.  Cependant  Ogier  lui-même  avoue  qu'il  a  proposé 
aux  présidents  des  ordres  difîérenis  moyens  pour  avoir  une  délibération  formelle 
sur  cet  objet  (il  en  reconnaît  donc  l'insuffisance),  mais  que  les  principaux  de  la 
commission  l'ont  prié  de  ne  pas  faire  une  démarche  qui  inquiéterait  une  assem- 
blée jusqu'à  présent  tranquille,  et  qu'il  n'a  pas  cru  devoir  en  exiger  davantage  sur 
un  objet  qui  ne  peut  faire  la  matière  d'un  doute. 

(')  6  mars,  H.  372. 

(♦)  Lettre  du  10  mars,  H.  372. 


506  L.V    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

»  difficile  qu'un  ouvrage  fait  par  une  nombreuse  commission 
»  l)ien  composée  et  adopté  par  Tuiianiuiité  de  trois  ordres  ne 
»  présente  pas  des  objets  moralement  justes  «.Mais  le  minis- 
tère fit  la  sourde  oreille  et  renvoya  bientôt  les  deux  preuiiers 
cliapitres,  modifiés  sur  certains  points  conformément  aux 
représentations  de  l'assemblée,  maintenus  conformes  sur  la 
plupart  aux  dispositions  primitives.  Il  fallut  communiquer 
cette  réponse  aux  I*]lats  le  1  i  mars.  Elle  provoqua  une  fer- 
mentation menaçante  et  l'évoque  de  Saint-Brieuc  crut  pru- 
dent de  lever  hâtivement  la  séance.  Ogier,  Roban,  Girac  se 
livrèrent  à  une  propagande  désespérée  pour  calmer  les 
esprits,  représenter  que  le  roi  avait  tenu  compte  sur  bean- 
coup  de  points  des  vœux  des  Etats,  que  la  voie  restait  d'ail- 
leurs toujours  ouverte  à  de  nouvelles  doléances;  ils  obtinrent 
c^  grand'peine  que  la  nouvelle  rédaction  fût  renvoyée  à  la 
commission  pour  qu'elle  arrêtât  les  représentations  conve- 
nables. Saint-Florentin  avait  compté  qu'elle  serait  reçue  avec 
autant  de  reconnaissance  que  de  respect  et  de  soumission  (')  ; 
on  en  était  loin,  et  on  n'avait  gagné,  en  somme,  qu'un  nou- 
veau procès  à  débattre  sur  tous  les  points  où  les  Etats  n'avaient 
pas  eu  gain  de  cause  (''').  Les  autres  articles  furent  enregistrés 
et  on  suivit  la  même  méthode  pour  les  chapitres  III  et  V, 
enregistrés  le  18  mars,  à  l'exception  des  articles  qui  ne  satis- 
faisaient point  les  Etats. 

Le  chapitre  IV,  le  [)lus  important  de  tous,  puisqu'il  conte- 
nait les  articles  relatifs  à  la  réduction  de  la  noblesse,  avait 
été  réservé,  ou  plutôt  le  gouvernement,  sur  les  instances  réi- 
térées d'Ogier,  avait  résolu  de  laisser  à  la  noblesse  elle-même 
le  soin  de  proposer  les  moyens  de  parvenir  h  une  réduction 
qu'il  proclamait  d'ailleurs  absolument  indispensable.  Le 
18  mars,  cette  décision  dut  être  signifiée  aux  Etals.  C'était  un 
adoucissement,  mais  tout  relatif.  Prévoyant,  malgré  la  tran- 
quillité avec  laquelle  avait  été  reçue  cette  communication, 
que  la  lutte  serait  rude,  Ogier  revenait  à  la  charge  pour  per- 
suader le  ministère  de  renoncer  à  cette  amputation  :  c  Nous 


f)  11  mars,  U.  4G4. 

(*)  C"6laient  naturellement  les  articles  conlcnanl quelque  innovation  importante  : 
suppression  des  tribunes,  division  de  la  noblesse  en  évêchés,  fixation  des  heures 
d'ouverture  et  de  clôture,  attribution  aux  coininissaires  du  roi  du  droit  de  juger  la 
validité  des  titres,  etc. 


LN'STANCtS  d'oGIER  CONTRE  LA  RÉDLCTIOxN  DE  LA  NORLESSE        507 

»  avons  eu  lieu,  écrit-il  le  19,  d'être  surpris  de  l'ordre  et  du 
))  silence  avec  lesquels  nous  avons  été  écoulés...  et  pendant 
»  toute  l'après-midi  et  loute  la  soirée,  cette  noblesse,  assem- 
»  bléc  chez  IM.  le  duc  de  Rohan  et  dans  ma  maison,  abattue 
»  et  consternée,  n'a  paru  occupée  que  des  moyens  de  se  con- 
»  former  aux  intentions  du  roi,  quoiqu'en  répétant  souvent... 
»  qu'ils  ne  sont  pas  les  maîtres  de  disposer  des  droits  et  des 
»  prérogatives  qu'ils  ont  reçus  de  leurs  pères...;  et  ils  n'ont 
»  cessé  de  nous  représenter  que  si  le  projet  a  été  de  rendre 
»  leur  assemblée  décente  et  tranquille,  nous  avons  été  à  por- 
»  tée  de  reconnaître  depuis  l'ouverture  de  cette  tenue  que  ce 
»  moyen  n'est  pas  nécessaire...  ».  Tout  au  moins,  il  pensait 
qu'il  serait  suffisant  de  prendre  quelques  mesures  indirectes 
pour  diminuer  l'afiluence  des  gentilshommes  :  renouveler  la 
défense  des  jeux  de  hasard,  partout,  et  particulièrement  chez 
les  commissaii-es  du  roi  et  chez  les  présidents  des  ordres, 
moyen  assure  d'écarter  toute  une  catégorie  de  gentilshommes 
qui,  passant  au  jeu  une  partie  de  la  nuit,  venaient  le  lende- 
main aux  Etats  la  tcte  échauffée,  souvent  aigrie  par  les  pertes 
de  la  veille,  pour  y  porter  la  mauvaise  humeur  et  le  trou- 
ble (');  défendre  aux  présidents  des  ordres  les  déjeuners  à 
nappe  mise, ou  au  moins  fixer  le  nombre  des  plats;  défendre 
aux  commissaires  du  roi  d'admettre  les  excuses-aprcs  un  cer- 
tain délai;  reculer  au  besoin  à  trente  ans,  au  lieu  de  vingt- 
cinq,  l'âge  requis  pour  entrer  aux  Etats;  n'y  admettre,  comme 
aux  diètes  de  Suède,  que  l'ainé  de  chaque  famille  noble; 
exclure  les  gentilshommes  ne  possédant  pas  au  moins  800  ou 
1,000  1.  de  revenu,  ou  encore  les  admettre  tous,  sauf  à  ne 
laisser,  une  fois  le  don  gratuit  accordé,  que  les  150  ou  200 
plus  anciens  pour  délibérer  sur  les  autres  affaires  du  roi  et 
sur  celles  de  la  province.  Tous  ces  procédés  écarteraient  les 
cohues  trop  nombreuses  et  cependant  irriteraient  moins  la 
noblesse  qu'une  distinction  fondée  sur  la  naissance,  qui  crée- 
rait des  querelles  et  des  inimitiés  irréconciliables  entre  les 
nobles  maintenus  et  les  nobles  exclus,  et  rendrait  impossible 
toute  alliance  entre  leurs  familles.  «  Si,  concluait-il,  le  Roi 
»  voulait  dans  ce  moment  adopter  seulement  des  moyens  de 
»  police  et  des  lois  somptuaires,  et  suspendre  par  provision  à 

(')  C'est  le  duc  de  Rohan  qui  parle  ainsi  (15  mars,  H.  372j. 


508  LA    UIIKTAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLOiN 

»  statuer  sur  les  dispositions  tle  l'art.  3  du  chapitre  IV,  sauf 
»  ù  pourvoir  h  cotte  réduction  d'une  manière  encore  plus 
»  étendue  si  par  la  suite  il  en  reconnaissait  la  nécessité,  j'ai 
»  lieu  de  croire  avec  une  sorte  de  certitude  que  la  noblesse, 
»  intimidée  par  celte  menace  toujours  subsistante,  se  condui- 
»  rait  de  façon  à  éviter  une  réduction  (ju'elle  redoute  ». 

Malheureusement  pour  cette  argumentation,  en  ce  moment 
même  la  noblesse,  à  bout  de  forces,  revenait  à  son  naturel  et 
se  chargeait  par  sa  conduite  de  démontrer  une  fois  de  plus 
la  nécessité  du  règlement.  Le  21  mars,  comme  on  délibérait 
sur  le  chapitre  VI,  beaucoup  de  gentilshommes  voulurent 
s'opposer  à  ce  que  Ton  allât  plus  avant,  jusqu'à  ce  que  le  roi 
eût  répondu  à  leurs  observations  sur  le  chapitre  IV.  Ils  ne 
l'emportèrent  pas  et  le  chapitre  VI  fut  enregistré  presque  en 
totalité,  mais  la  lutte  avait  été  rude  et  l'évêque  de  Saint- 
Biieuc,  écrivant  en  cour  après  cette  séance  orageuse,  était 
obligé  de  convenir  lui-môme  que  la  lin  de  la  session  serait 
sans  doute  tumultueuse.  De  réduction  volontaire  de  la  no- 
blesse il  ne  pouvait  plus  être  question;  son  dernier  mot 
avait  été  qu'il  n'était  pas  possible  de  rien  proposer  à  cet 
égard  et  que  le  roi  serait  supplié  de  s'en  tenir  aux  termes 
de  le  déclaration  du  16  juin  1736.  Le  22,  la  rédaction  du 
registre  occupa  les  Etats  pendant  la  séance  presque  entière, 
comme  aux  plus  mauvais  jours  de  la  session  précédente.  Puis 
l'enregistrement  des  chapitres  VU  à  XV,  presque  identiques 
aux  termes  primitifs,  souffrit  de  graves  difficultés;  on  n'en 
serait  peut  être  pas  sorti  sans  une  ruse  d'Ogierqui,  le  2o  mars, 
attira  chez  lui  Bégasson  du  Roz,  le  chef  des  opposants,  le 
seruionna,  finalement  lui  proposa  une  promenade,  ne  le  per- 
dit pas  de  vue,  et  ne  le  ramena  que  lorsque  l'enregistrement 
eut  été  un  fait  accompli  (')  :  prouvant  ainsi  que  ces  petites 
habiletés  sournoises,  tant  reprochées  à  d'Aiguillon,  n'étaient 
en  réalité  qu'une  des  nécessités  de  la  situation  terriblement 
difficile  où  tous  les  commissaires  du  roi,  quels  qu'ils  fussent, 
étaient  placés. 

liestait  h  présenter  aux  Etats  les  réponses  royales  à  leurs 
itératives  représentations;  moment  d'autant  plus  difficile  à 
passer  que  les  esprits  s'aigrissaient  de  plus  en  plus  et  que 

Cj  Lettre  du  25  mars,  H.  371. 


LA  NOBLESSE  REPOUSSE  TOUT  PROJET  DE  RÉDICTION     509 

nombre  de  gentilshommes  se  reprochaient  d'avoir  consenti 
trop  facilement  à  enregistrer  les  derniers  chapitres  avant  que 
la  question  de  la  réduction  de  la  noblesse  eût  été  tranchée  ('). 
De  plus,  la  noblesse  avait  rédigé  un  mémoire  particulier  où, 
à  propos  de  quelques  articles  du  chapitre  IV,  elle  s'élevait 
dans  les  termes  les  plus  amers  contre  d'Aiguillon,  contre 
les  83,  contre  le  clergé  et  le  tiers.  Ogier  et  d'Agay  avaient 
inutilement  essayé  d'en  faire  rayer  ce  qu'il  contenait  de 
plus  offensant  {^)\  l'injui^ieux  mémoire  avait  été  envoyé  à 
Versailles,  où  il  avait  produit  l'impression  la  plus  défavorable 
et  la  plus  pénible  (^)  :  et  il  venait  de  parvenir  à  la  connais- 
sance du  clergé,  qui  s'en  était  vivement  indigné;  h  grand' 
peine  les  évêques  de  Saint-Brieuc  et  de  Vannes  avaient-ils 
obtenu  de  leur  ordre  qu'il  attendit  jusqu'à  latin  de  l'enregis- 
trement du  règlement  pour  réfuter  cette  attaque;  et  le  bruit 
courait  même  que  le  clergé  n'avait  pas  attendu  si  longtemps 
pourfairede  son  côté  un  mémoire  sanglant  contre  la  noblesse. 
C'est  dans  ces  circonstances  délicates  que  les  Etats  entendi- 
rent le  27  mars  lecture  des  décisions  du  roi  sur  leurs  itérali-. 
ves  représentations  et  sur  la  réduction  de  la  noblesse.  Sa 
Majesté,  allant  jusqu'à  l'extrôme  limite  de  ses  concessions, 
consentait,  à  titre  provisoire,  à  ne  plus  fixer  d'époque  pour 
l'admission  dans  la  noblesse  et  exigeait  seulement  la  posses- 
sion de  biens-fonds  dans  la  province,  un  revenu  d'au  moins 
mille  livres,  et  la  qualité  de  chef  de  famille,  les  cadets  devenus 
chefs  de  famille  par  leur  mariage  devant  aussi  y  avoir  entrée. 
Si  mitigée  qu'elle  fut,  cette  réduction  parut  encore  insuppor- 
table à  la  noblesse,  qui  en  refusa  l'enregistrement,  et  il  ne 
resta  plus  au  gouvernement  d'autre  moyen  que  l'emploi  de 
l'autorité.  Les  Etats  se  montrèrent  de  meilleure  composition 
pour  les  autres  articles,  d'ailleurs  souvent  modifiés  d'après 

(')  Leltre  de  d'Agay,  25  mars,  H.  371.  —  Journal  de  M.  de  Calan. 

(«)  D'Agay,  11  mars,  H.  372. 

(')  Sainl-Florenlin  à  Ogier,  14  mars;  à  l'évoque  de  Saint-Brieuc,  20  mars,  0.464. 
D'Aiguillon  surtout  en  fut  très  afTecté.  «  Vous  connaissez  sa  sensibilité,  écrit  Mes. 
»  nard  à  l'évêque  de  Saint-Brieuc,  (12  mars,  H.  371)  ;  je  ne  peux  vous  exprimer  à 
»  quel  point  de  douleur  et  d'amertume  cette  lecture  l'a  conduit,  ni  vous  rendre  les 
»  plaintes  et  réflexions  sur  ce  qu'il  y  avait  nécessairement  un  complot  entre  ses 
»  ennemis  jurés  et  le  premier  commissaire  pour  que  des  inculpations  aussi  atroces 
»  et  aussi  audacieuses  fussent  déposées  dans  les  registres...  On  veut  demander 
»  hautement  la  suppression  de  ces  articles  et  satisfaction  du  commissaire  du  roi 
>>  qui  les  a  reçus,  envoyés,  et  peut-être  plus,  dit-on  ». 


510  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

leurs  représentations  ('),  et  les  enregistrèrent  pour  la  plupart. 

Le  vendredi  suint  1"  avi'il,  les  commissaires  du  roi  firent 
enregistrer  d'autorité  les  articles  restés  en  souffrance  (entre 
autres  ceux  qui  portaient  suppression  des  tribunes  et  abro- 
gation de  la  coutume  fâcheuse  de  laisser  destituer  les  officiers 
des  Etats  par  le  sutlVage  d'un  seul  ordre)  et  un  arrêt  du  Conseil 
du  30  mars  qui  contenait  les  dernières  résolutions  du  roi  au 
sujet  de  la  réduction  de  la  noblesse.  Ils  avaient  pris  des  pré- 
cautions toutes  particulières  eu  vue  de  cette  séance  :  ils  avaient 
négocié  à  l'avance  avec  les  plus  intluents  des  gentilshommes 
et  avaient  obtenu  d'eux  que  leur  ordre  restât  tranquille  :  ils 
le  méritaient  bien,  car  ce  jour-là  même  Ogier  lui  rendait  le 
plus  grand  service  qu'il  lui  eût  encore  rendu. 

Ou  se  rappelle  que  le  clergé  s'était  réservé,  lorsque  l'enre- 
gistrement du  règlement  serait  terminé,  de  réfuter  les  do- 
léances de  la  noblesse  en  ce  qu'elles  avaient  d'injurieux  pour 
lui.  II  comptait  sur  la  séance  du  1'"^  avril  pour  faire  adopter 
ce  mémoire,  déjà  tout  rédigé  ('),  et  avait  le  droit  d'y  compter, 
car  la  clôture  était  partout  annoncée  pour  le  lendemain.  Ces 
combinaisons  furent  dérangées  par  le  plus  imprévu  des  coups 
de  théâtre.  Sitôt  l'arrêt  du  conseil  mis  sur  le  registre,  Ogier 
prononça  brusquement  la  clôture,  sans  attendre  les  formalités 
ordinaires,  sans  que  les  ordres  lui  eussent  envoyé  comme  de 
coutume  une  députation  pour  l'avertir  que  leurs  affaires 
étaient  terminées,  et  à  la  stupéfaction  générale  de  toute  l'as- 
sistance, sauf  des  quelques  affidés  qu'il  avait  prévenus  et 
grâce  auxquels  il  avait  pu  obtenii'  de  cette  assemblée  frémis- 
sante un  dernier  jour  de  tranquillité.  IHiis  il  se  rendit  seul 
avec  un  secrétaire,    aussi  secrètement  que   possible  ('),   au 


(')  Ainsi,  par  exemple,  l'article  5  du  chapitre  X,  qui  reconnaissait  le  droit  aux 
procureurs  généraux  syndics  de  faire  opposition  devant  le  roi,  mais  non  pas  au 
Parlement,  fut  retiré.  Le  roi  déclarait  simplement  dans  sa  réponse  qu'il  en  maiii' 
tiendrait  l'exécution  et  annulerait  tout  ce  qui  pourrait  y  être  contraire.  Il  n'y  parais- 
sait guère,  puisqu'il  reculait  devant  l'enregislrement  de  cet  article  désagréable. 

(')  Selon  M.  de  Calan,  c'est  d'Aiguillon  lui-même  qui  en  auiail  élé  l'auteur.  Ce 
mémoire  (H.  372)  fait  l'apologie  du  duc  d'.Mguillon  et  du  nouveau  parlement, 
affirme  que  le  départ  du  commandant  serait  pour  la  Bretagne  une  perle  immense, 
que  la  plus  grande  partie  de  la  noblesse  le  pense  elle-même,  qu'elle  le  dir.nt,  si 
ses  membres  étaient  entendus  séparément,  et  il  exprime  une  vive  indignation  de  ce 
que  le  premier  commissaire,  envoyé  pour  rétablir  et  mainlenir  l'union  entre  les 
trois  ordres,  ait  eu  la  complaisance  de  se  charger  d'un  libelle  aussi  taux, 

(3)  Lettre  d'Ogier,  2  avril,  H.  371. 


CLÔTIRE    PRÉMATURÉE    DE    l'aSSEMBLÉE  51  I 

greffe  des  Etats,  pour  y  faire  subir  au  mcmoire  de  la  noblesse 
certaine  radiations  que  Saint-Florentin  avait  expressément 
ordonnées  ('),  ne  voulant  pas  qu'il  restât  trace  d'attaques 
aussi  déplacées  contre  le  commandant,  le  clergé  et  le  tiers. 
Ainsi  fut  esquivé  un  double  péril,  car  le  calme  de  la  noblesse 
n'eût  certainement  pas  duré  si  elle  avait  eu  connaissance,  en 
pleins  Etats,  des  mutilations  subies  par  son  œuvre  et  de  la 
réplique  du  clergé. 

11  était  grand  temps  que  cette  tenue  prit  fin,  sans  quoi 
l'événement  risquait  fort  de  donner  un  rude  démenti  aux  as- 
surances optimistes  que  chaque  courrier  d'Ogier  et  de  l'évê- 
que  de  Saint-Brieuc  apportait  à  la  cour.  Un  plus  long  tête-à- 
tête  du  commissaire  du  roi  et  de  la  noblesse  eût  certainement 
amené  le  conflit,  retardé  à  grand'peine  par  des  complaisances 
et  des  manœuvres  de  toute  sorte.  Cependant  le  bastion  pou- 
vait se  déclarer  satisfait  des  résultats  de  cette  tenue  :  sïl  avait 
dû  accepter  le  règlement,  il  ne  l'avait  subi  toutefois  que  mo- 
difié et  gravement  altéré  dans  son  article  essentiel  :  il  avait 
profondément  ébranlé  le  duc  d'Aiguillon  :  il  avait  ravivé 
l'agitation  parlementaire,  détruit  toute  confiance  dans  la 
durée  de  l'état  de  choses  présent,  et  surtout  il  avait  fourni 
des  arguments  redoutables  à  ceux  (et  ils  étaient  nombreux) 
qui  soutenaient  dans  le  conseil  et  à  la  cour  qu'on  n'aurait 
jamais  la  paix  en  Bretagne  tant  que  d'Aiguillon  y  comman- 
derait, et  que  l'envoi  d'un  chef  populaire  et  sachant  se  faire 
aimer  était  le  seul  moyen  d'y  pacifier  les  esprits  (^).  «  De  quels 
»  mal  heurs  votre  province  n'est-elle  pas  encore  menacée,  disait 
»  la  noblesse  dans  ses  représentations  au  roi,  si  ce  même  chef 
»  revient  y  commander  avec  une  puissance  sans  bornes  et  de 
»  nouveaux  ressentiments!  »  Rien  n'était  plus  habile  que  ce 
langage  adressé  à  un  gouvernement  divisé,  affaibli,  lassé  de 
la  lutte,  et  qui  devait  être  nécessairement  tenté,  en  Bretagne 
comme  ailleurs,  de  sacrifier,  pour  avoir  la  paix,  ses  plus 
signalés  et  ses  plus  dévoués  défenseurs. 

(')  Lettre  du  29  mars,  0.  464. 

('^)  C'est  ce  que  l'évêque  de  Saint-Brieuc  répétait  à  tous  les  échos.  M"^*  du  Defland 
l'entendit  un  jour,  chez  M™*  d'Aiguillon  mère  elie-mènïe,  raconter  toute  l'histoire 
de  la  dernière  tenue  :  elle  en  conclut  que  l'ordre  ne  serait  jamais  rétabli  en  Bre- 
tagne tant  que  d'Aiguillon  y  commanderait,  et  qu'il  faudrait  y  envoyer  le  duc  de 
Penthièvre  pour  tenir  les  prochains  Etats  et  y  rester  jusqu'à  ce  que  la  paix  lût 
bica  alTcriiiie  (Lellro  h  l'abbé  Barthélémy,  11  mars  1768). 


512  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

I^c  retour  dOgier  lui  digne  de  son  arrivée.  Ce  ne  sont 
partout  que  députalions ,  harangues,  félicitations,  expres- 
sions d'une  reconnaissance  délirante  (jui  se  manifeste  en  prose 
et  en  vers.  Lamballe  le  compare  à  Plamininus,  restaurateur 
de  la  liberté  des  villes  grecques.  A  Rennes,  douze  jeunes 
fdies  vêtues  de  blanc  viennent  lui  apporter  des  fleurs,  des 
rafialchissemcnts,  et  un  mémoire  pour  le  rappel  de  l'univer- 
salité; deux  laboureurs  lui  présentent  un  mémoire  contre  la 
corvée.  La  foule  amassée  crie  :  Vive  le  roi,  vive  Ogier,  vive 
notre  ancien  parlement!  Le  chevalier  de  la  Chalotais  lui  pré- 
sente présidiai,  avocats,  procureurs,  huissiers,  perruquiers, 
tout  le  ban  et  l'arrière-ban  de  Tarmée  parlementaire.  Le 
bAtonnier  Even  vient  en  bel  habit  de  velours  déclarer  que  si 
l'ancien  Parlement  n'est  pas  rappelé,  ils  seront  tous  ruinés  et 
obligés  de  quitter  la  ville.  Deux  femmes  du  peuple  s'écrient  : 
«  Monseigneur,  nous  vous  demandons  le  Parlement,  car,  sans 
»  lui.  nous  mourrons  de  faim  !  »  (')  Ogier  fait  bon  accueil  à  tout 
ce  monde,  promet  ses  bons  offices,  assure  qu'il  rendra  compte 
au  roi  de  leurs  désirs,  et  quitte  la  province,  la  laissant  dans 
une  fermentation  plus  grande  que  jamais,  fermentation  que 
le  gentilhomme  breton  reconnaît,  mais  qu'il  compare  *(  à  celle 
que  le  printemps  excite  dans  la  nature,  qui  la  fait  sortir  de 
l'état  de  mort  où  les  frimas  de  Ihiver  l'avaient  réduite,  pour 
la  rendre  à  une  nouvelle  vie  ».  Puis,  après  avoir  si  bien  tra- 
vaillé à  ruiner  l'autorité  du  roi  en  Bretagne,  il  revient  à  la 
cour  où  il  reçoit  du  duc  de  Choiseul  un  accueil  des  plus  flat- 
teurs, et  où  il  recommande  vivement  au  roi,  pour  leur  bonne 
conduite  pendant  les  Etals,  des  hommes  comme  MM.  de 
Montmuran,  de  Guerry,  de  Pire  et  de  la  Fruglaye. 

Les  ennemis  de  d'Aiguillon  poussèrent  un  long  cri  de 
triomphe  et  ouvrirent  immédiatement  la  brèche  contre  ceux 
qui  lui  étaient  attachés.  Des  bruits  circulèrent  avec  persis- 
tance du  prochain  rappel  de  l'universalité,  du  départ  de 
d'Aiguillon,  du  retour  de  M.  de  la  Chalotais,  et  l'on  com- 
mença même  à  parler  des  réjouissances  publiques  qu'il  fau- 
drait faire  le  jour  de  sa  rentrée  triomphale  (*).  Le  Parlement 
se  sentit  ébranlé,  et  un  redoublement   de  mauvais   procédés 


{•)  Journal  du  commandeiiieiil,  VI,  p.  413. 
(*)  Robien  à  Cuiiiac,  29  avril  1768. 


SITUATION    CRITIQUE    DU    BAILLIAGE  513 

put  l'avertir  du  triste  sort  qui  l'attendait.  «  J'ai  vu,  raconle 
»  l'abbé  de  TronjoUy  ('),  à  la  suite  des  Etats  extraordinaires 
»  de  Saint-Brieuc,  les  personnes  qui  devaient  me  marquer  la 
»  plus  vive  reconnaissance  me  prouver  la  plus  afTreuse  ingra- 
»  titude  :  j'ai  fait  rendre  des  arrêts  dont  dépendait  la  fortune 
»  de  quelques  nobles  de  la  province,  lesquels  suppliant  chez 
»  moi  avant  l'arrêt  m'ont  méconnu  après  avoir  réussi  :  j'ai 
»  vu  le  bas  palais  me  refuser  les  égards  dus  à  mon  rp.ng, 
»  quoique  par  les  rapports  des  procès  je  lui  aie  va.u  en  moins 
»  de  quatre  mois  plus  de  1,700,000  livres...  J'ai  vu  mes 
»  amis  craignant  de  me  voir  et  de  me  parler  en  public,  afin 
))  de  n'être  pas  désagréables  à  leurs  concitoyens,  mes  parents 
»  me  fuir,  m'abandonner,  et  des  ecclésiastiques  vertueux 
»  m'approuver  en  particulier  et  me  blâmer  en  public,  »  Si 
dans  ces  circonstances  critiques  et  décourageantes  le  Parle- 
ment osa  juger  comme  il  le  fit  dans  l'affaire  du  poison,  il 
fallait  bien  que  l'innocence  de  Clemenceau  et  l'imposture 
de  Canon  fussent  plus  claires  que  le  jour,  car  dans  le  sein 
même  de  la  compagnie  les  progrès  de  l'opposition  se  mani- 
festaient par  des  symptômes  évidents.  Le  26  avril,  après  une 
séance  extraordinairement  tumultueuse  où,  si  l'on  en  croit 
le  gentilhomme  breton  on  n'entendait  que  les  B...  et  les  F... 
retentir  sur  toutes  les  lèvres,  il  ne  se  trouva  que  deux  voix  de 
majorité  (16  contre  14)  pour  rejeter  une  proposition  de  de- 
mander au  roi  le  rappel  de  l'universalité  :  il  ne  s'en  serait 
pas  trouvé  si  M.  de  Trévéïirégat  n'était  accouru  de  Paris  et 
M.  de  Quéhillac  de  Redon.  Saint-Florentin  eut  beau  prévenir 
la  compagnie  que  de  nouvelles  démarches  seraient  inutiles  et 
ne  pourraient  que  déplaire  à  Sa  Majesté,  l'affaire  fut  reprise 
quinze  jours  plus  tard,  et  il  y  eut  cette  fois,  tant  les  amis  du 
bastion  avaient  énergiquement  travaillé,  22  voix  pour  écrire, 
contre  13  pour  ne  pas  le  faire.  La  majorité  comptait,  il  est  vrai, 
un  certain  nombre  de  membres  qui  ne  s'y  étaient  joints  que 
pour  provoquer  de  la  part  du  roi  une  assurance  de  sa  résolu- 
tion irrévocable  de  ne  jamais  rappeler  les  exilés  (")  :  mais  ces 
démarches  n'en  faisaient  pas  moins  un  effet  déplorable  et  four- 

(>)  H.  438. 

(*)  Ainsi  Desnos  des  Fossés,  de  la  Brelesclie,  de  la  Bourbansais,  de  Brilhac,  de 
Kéranroy,  des  Cogncls,  de  Tronjolly,  furent  cette  fois  de  l'avis  d'écrire  :  personne 
cependant  ne  redoutait  plus  qu'eux  le  rappel  de  l'universalité. 

dWiguillon.  33 


314  LA  bretagm;  et  lk  duc  d'aiguillon 

Hissaient  des  arguments  à  tous  ceux  qui  avaient  intérêt  à  faire 
croire  au  prochain  retour  de  l'universalité. 

Aussi  le  parti  de  la  grève  générale  l'emportait-il  de  plus 
en  plus  dans  le  bas  palais.  Les  huissiers  s'abstenaient  de 
toutes  fonctions  et  ne  faisaient  que  rire  d'un  arrêt  (14=  mars) 
par  lequel  la  cour  leur  enjoignait  d'être  plus  exacts  à  obser- 
ver leur  règlement  de  1078.  Les  procureurs  imitaient  leur 
inaction  :  le  Parlement  fit  comparaître  devant  lui  leur  syndic 
Faverot,  qu'ils  avaient  élu  en  remplacement  de  Desnos, 
parce  que  celui-ci  avait  refusé  de  se  prêter  aux  volontés  de 
son  corps  lors  du  passage  d'Ogier,  et  quatre  autres  membres 
de  la  communauté,  les  semon(;a,  cassa  plusieurs  de  leurs 
délibérations,  et  enjoignit  à  l'un  des  leurs,  Gédouin,  trop 
strict  observateur  de  la  consigne  de  ne  rien  faire,  d'occuper 
pour  le  compte  d'une  certaine  dame  de  la  Botinière,  plai- 
deuse endurcie,  qui  aimait  encore  mieux  plaider,  même  de- 
vant le  bailliage  d'Aiguillon,  que  de  renoncer  à  son  plaisir 
favori  et  qui  ne  trouvait  point  de  procureur  pour  lui  prêter 
son  ministère.  Cette  lutte  à  coups  d'arrêts,  de  mémoires,  de 
requêtes,  se  prolongea  plusieurs  mois  sans  résultat  bien  sen- 
sible :  il  aurait  fallu,  pour  mettre  les  procureurs  à  la  raison, 
en  supprimer  une  trentaine,  donner  une  punition  exemplaire, 
comme  le  demandait  Le  Prestre,  à  ceux  d'entre  eux  qui-  ap- 
portaient à  Versailles  les  requêtes  et  protestations  de  la  com- 
munauté, liquider  les  offices  des  conseillers  démis,  et  prouver 
par  des  actes  l'inébranlable  résolution  où  l'on  était  de  main- 
tenir quand  même  le  Parlement  nouveau  :  et  le  ministère 
était  bien  loin  de  suivre  une  semblable  politique. 

La  foudre  commen(;ait  même  à  tomber  sur  les  serviteurs 
les  plus  dévoués  du  commandant,  et,  comme  il  était  naturel, 
le  plus  en  vue  de  tous  et  le  plus  détesté  fut  frappé  le  premier. 
On  a  déjà  deviné  qu'il  s'agit  d'Audouard.  Il  fut  brutalement 
destitué  par  d'Agay  de  sa  place  de  subdélégué,  le  20  avril 
17()8,  sous  prétexte  qu'il  aurait,  pendant  les  Etats,  ouvert  un 
paquet  adressé  par  l'intendant  à  un  de  ses  secrétaires  et  con- 
tenant les  représentations  de  l'ordre  de  la  noblesse,  qu'il 
aurait  comnuniiquées  aussitôt  à  Le  Prestre  et  à  Fontelte  ('). 


(')  La  correspuiuliinco  de  M.  de  Fontclle  ne  menlionne  pas  ce  fait.  En  le  suppo- 
sant exact  et  en  jugeant  aussi  sévcrementqu'on  le  voudra  l'indiscrétion  d'Audouard, 


DÉMISSION    DE    d'aIGUILLOX  515 

Audouard  demanda  un  mois  de  délai  pour  terminer  les 
afi'aires  courantes  et  pallier  aux  yeux  de  ses  collègues  la  honte 
de  cette  révocation.  Non  seulement  cette  grâce  lui  fut  refusée, 
mais  encore  le  suisse  qui  gardait  la  porte  de  l'intendance  eut 
ordre  de  ne  plus  l'y  laisser  entrer  (*).  Aussitôt  une  foule  d'en- 
nemis surgit  contre  cet  homme,  devant  qui,  selon  le  pamphlé- 
taire, chacun  tremblait  et  dont  personne  n'osait  se  plaindre. 
Les  officiers  de  la  milice  bourgeoise  écrivirent  le  13  mai  au 
duc  de  Penthièvre  pour  solliciter  sa  destitution  :  quatre  jours 
plus  tard,  il  fut  proposé  à  la  commission  intermédiaire  de 
nommer  un  autre  correspondant.  Ces  deux  démarches  n'eu- 
rent, il  est  vrai,  aucun  succès  (^),  mais  il  était  déjà  fort  grave 
qu'elles  eussent  été  tentées.  Rien  ne  prouvait  plus  clairement 
l'affaiblissement  du  crédit  de  d'Aiguillon,  Nul  frein  mainte- 
tenant  ne  pouvait  plus  arrêter  ses  ennemis,  et,  quant  h  ses 
amis,  la  certitude  de  la  défaite  devait  nécessairement  de  plus 
en  plus  en  diminuer  le  nombre  et  décourager  leur  zèle. 

D'Aiguillon  le  comprit  facilement.  Les  derniers  incidents 
démontraient  clairement  que  l'opposition  bretonne  était  plus 
compacte,  plus  ardente  que  jamais,  et  qu'il  fallait  moins  que 
jamais  compter  sur  le  ministère.  Les  prochains  Etats,  s'ils 
étaient  tenus  par  lui,  semblaient  devoir  être  intraitables. 
Depuis  longtemps  déjà  il  demandait  comme  une  grâce  d'être 
relevé  de  fonctions  aussi  pénibles;  et  il  ne  fit  sans  doute  que 
répéter  en  1768  ce  qu'il  avait  déjà  dit  en  1760,  1762  et  depuis. 
Mais  deux  circonstances  nouvelles  firent  que  ce  langage  fut 
alors  entendu:  ses  ennemis  le  jugèrent  assez  compromis  pour 
que  son  maintien  en  Bretagne  ne  leur  fût  plus  nécessaire  :  les 
autres  ministres,  qui  avaient  cru  entrevoir  la  possibilité  de 
mettre  fin,  par  un  changement  de  personnes,  à  des  troubles 
dont  ils  étaient  fatigués  et  inquiets,  le  jugeaient  de  leur  côté 

ne  doit-on  pas  juger  plus  sévèremeut  encore  la  conduite  de  1  intendant  qui  se  fai- 
sait ainsi  le  porte -parole  des  ennemis  de  l'autorité  royale"? 

(')  Audouard  à  d'Agay,  Carré,  p.  553. 

(-)  Le  gouvernement  continuait  à  rendre  pleine  justice  à  Audouard,  tout  en 
n'osant  gère  le  proléger.  «  Il  ne  m'est  jamais  revenu  que  de  bons  témoignages  du 
»  sieur  Audouard,  écrit  Saint-Florentin  à  Penthièvre,  le  15  juin  (0.  464).  J'ignore 
•>  quelles  sont  les  raisons  qui  ont  pu  déterminer  d'Agay  à  lui  ôter  sa  subdélégation 
»  mais  je  sais  que  les  différents  ordres  qu'il  a  été  chargé  de  faire  exécuter  dans  ces 
»  derniers  temps  lui  ont  attiré  beaucoup  d'ennemis  auxquels  on  paraîtrait  le  sacri- 
»  fier  s'il  était  privé  de  toutes  ses  places.  Le  zèle  et  l'intelligence  avec  lesquels  il 
»  s'est  conduit  paraissent  devoir  le  mettre  à  couvert  d'une  pareille  mortification  ». 


516  LA    BRETAGNE   ET   LE    DUC    d'aIGUILLON 

assez  compromis  pour  que  son  maintien  fût  dangereux.  Lors- 
que, en  août  1708,  crAiguillon  envoya  sa  démission  de  son 
commandement  de  Bretagne,  sa  détermination  se  trouva  ainsi 
satisfaire  et  lui-même  et  ses  adversaires  et  Saint-Florentin  ('). 
C'est  en  Bretagne  que  cette  retraite  de  d'Aiguillon  causa  le 
plus  de  regrets.  Il  y  avait  de  chauds  amis,  gravement  com- 
promis pour  sa  cause.  Sa  retraite  les  laissait  exposés  sans 
défense  aux  vengeances  d'un  parti  implacable  dans  ses  haines. 
La  troisième  lettre  du  gentilhomme  breton  dépeint,  à  cette 
foudroyante  nouvelle,  les  Audouard,  les  Minihy,  les  Raudin, 
les  Anneix,  les  Bourdelière,  pâles,  les  yeux  hagards,  accu- 
sant le  ciel  et  la  terre  :  M™*^  de  Saint-Luc  tombant  évanouie 
et  sans  connaissance  :  la  vieille  présidente  de  Francheville 
parcourant  ses  appartements,  tenant  d'une  main  la  lettre 
fatale,  de  l'autre  un  mouchoir  qu'elle  arrose  de  ses  larmes  et 
poussant  des  hurlements  épouvantables  :  les  ci-devant  assez 
politiques  pour  affecter  rindiderence  en  public,  et  dévorant 
en  secret  la  fureur  et  la  rage  dont  leur  âme  était  remplie, 
tandis  que  le  peuple  faisait  éclater  son  allégresse.  Le  fait 
est  que  son  départ  allait  mettre  dans  une  situation  singuliè- 
rement difficile  quiconque  avait  consenti  à  servir  sa  politique. 
«  Nous  souhaitons,  écrit  l'évêque  de  Rennes  à  Mesnard  le 
»  10  septembre,  que  la  démission  du  duc  d'Aiguillon,  protec- 
»  teur  déclaré  de  tous  les  sujets  fidèles  et  zélés  pour  le  bien, 
»  n'apporte  pas  de  plus  grands  préjudices  aux  intérêts  du  roi  : 
»  mais  nous  ne  pouvons  vous  dissimuler  que  la  fermentation 
»  des  esprits  depuis  cette  époque  est  si  grande,  et  la  persé- 
»  cution  si  déclarée  entre  tous  ceux  qui  se  sont  montrés  invio- 
»  lablement  attachés  au  service  du  roi  et  de  la  province,  que 
»  plusieurs  n'envisagent  plus  d'autre  parti  à  prendre  que 
»  d'abdiquer  aussitôt  qu'ils  le  pourront  toute  connaissance 


(1)  Les  libelles  eux-mêmes  présentent  sa  démission  comme  volontaire,  tout  en 
insistant  sur  ce  fait  qu'elle  lui  a  été  imposée  par  la  gravité  des  circonstances.  La 
troisième  lettre  du  gentilhomme  breton  le  fait  parler  «  du  parti  forcé  qu'il  a  pris 
de  donner  sa  démission,  sa  position  étant  intenable  dans  les  circonstances.  »  Dans 
une  lettre  du  11  juillet  (Cf.  p.  3),  d'Aiguillon  afllrme  bien  nettement  son  intention 
de  ne  plus  revenir  en  Bretagne  :  <>  Je  suis  toujours,  dit  il,  avocat  consullant,  et 
»  compte  bien  fort  que  je  ne  serai  plus  autre  chose.  C'est  le  meilleur  rcMe  à  jouer 
»  dans  la  circonstance  présente.  SI  les  partis  déterminés  ne  réussissent  point,  c'est 
»  toujours  la  faute  de  l'exécuteur,  on  rejette  tout  sur  lui,  et  pendant  qu'il  se  tue,  on 
»  est  tranquille,  on  dort  et  on  va  à  l'Opéra  ».  (Bib.  de  Nantes,  ms.  672,  pièce  4). 


DÉMISSION    DE    d'aIGLILLON  517 

»  des  affaires  publiques  ».  Ce  jour  devait  venir  en  cfl'et,  mais 
moins  vite  que  lévèque  ne  le  pensait  peut-être.  Le  départ  de 
d'Aiguillon  n'était  pas  une  disgrâce  et  il  exerçait  encore  à 
Versailles  assez  d'influence,  non  pour  inspirer  au  ministère 
la  fermeté  nécessaire,  mais  pour  retarder  quelque  temps 
encore  l'heure  des  irréparables  faiblesses.  Il  conservait  la 
lieutenance  générale  du  comté  nantais,  il  avait  donc  toujours 
un  certain  rôle  à  jouer  en  Bretagne,  et  était  tenu  au  courant 
des  affaires  de  la  province  par  les  amis  et  correspondants 
qu'il  y  avait  laissés.  Les  libelles  affectèrent  même  de  préten- 
dre que  son  pouvoir,  pour  être  dissimulé,  n'en  serait  que  plus 
étendu  et  plus  redoutable,  et  on  publia  de  prétendues  let- 
tres de  lui,  fabriquées  ou  altérées  par  des  mains  aussi  perfi- 
des qu'habiles,  où  sa  résolution  d'intriguer  s'exprimait  de  la 
manière  la  moins  détournée  (^).  On  ne  considérait  donc  pas 
la  lutte  comme  terminée  :  elle  ne  pouvait  l'être  au  gré  des 
ennemis  de  d'Aiguillon,  que  le  jour  où  ils  auraient  détruit  son 
Parlement,  chassé  ses  amis,  et  tiré  de  lui  une  vengeance  écla- 
tante dont  ils  pouvaient  commencer  à  entrevoir  la  possibilité. 

{})  « J'ai,  comme  vous  savez,  un  très  grand  nombre  d'amis  dans  l'Eglise,  fait- 

»  on  dire  àd'Aigullion  dans  des  lettres  adressées  à  M.  de  Villeblanche  et  àLePreslre 
»  de  (Ihâteaugiron, prêts  à  tout  entreprendre  pour  mes  intérêts...  Le  tiers  mefournit 
>'  aussi  des  créatures,  et  j'espère  par  leur  moyen  l)raver  la  noblesse,  où  j'ai  encore 
»  des  partisans  qui  ne  sont  pasoisifs....et  nous  pourrons  achever  de  lui  ôter  jusqu'à 
»  l'ombre  de  liberté  que  lui  laisse  le  règlement  qu'elle  a  déjà  accepté  en  partie  ». 

Avec  une  noirceur  extrême,  on  cherchait  à  tirer  parti  du  mécontentement  que 
d'Aiguillon  ne  pouvait  pas  ne  pas  avoir  des  ministres  pour  le  brouiller  avec  eux, 
et  notamment  avec  son  oncle.  On  répandit  le  bruit  que  ses  émissaires  devaient 
demander  aux  prochains  Etats  le  changement  du  secrétaire  d'Etat  de  la  province, 
et  on  affecta  de  plaider  chaleureusement  la  cause  de  ce  ministre  contre  lequel  on 
n'avait  pas  eu  auparavant  assez  d'injures.  «  Une  pareille  démarche  n'est  pas  dans 
»  le  cœur  des  Bretons,  dit  la  Réponse  inslnictive  :  elle  ne  peut  exister  que  dans  le 
»  désir  et  la  volonté  de  d'Aiguillon.  Cet  homme  que  les  liens  du  sang  et  de  la 
»  reconnaissance  ne  sont  pas  capables  de  retenir  ne  cherche  qu'à  mettre  le  feu  par- 
»  tout:  il  sacrifierait  parents,  amis,  il  se  sacrifierait  peut-être  lui-même,  pour  venir 
»  à  bout  de  ses  projets.  Si  la  province  de  Bretagne  a  eu  le  chagrin  de  voir  émaner 
»  du  ministère  des  ordres  durs  et  rigoureux,  une  expérience  de  bien  des  années  l'a 
»  convaincu  que  le  ministre  avait  été  trompé....  Dès  qu'il  sera  désabusé  des 
»  impressions  désavantageuses  qu'on  lui  avait  données  et  qu'il  cessera  d'être 
»  séduit,  (elle  a  lieu  de  croire)  qu'il  lui  rendra  la  tranquillité  et  sera  le  premier  à 
»  lui  procurer  les  avantages  et  les  douceurs  que  mérite  une  province  fidèle  ». 


CHAPITRE  XVI 

DU    MOIS    d'aQÛT    1708    AU    RAPPEL    DE    l'uNIVERSALITÉ 

Les  changements  ministériels  (]ui  eu  ce  moment  même 
avaient  lieu  à  Versailles  prouvèrent  que  d'Aiguillon  avait  vu 
juste,  en  quittant  un  commandement  où  il  ne  pouvait  plus 
espérer  être  soutenu.  Le  15  septembre  1768  fut  nommé  chan- 
celier M.  de  Maupeou,  alors  tout  livré  aux  Ghoiseul.  Quinze 
jours  plus  tard,  le  contrôle  général  des  finances  était  enlevé  à 
M.  de  Laverdy  et  passait  à  Maynon  d'Invault,  autre  créature 
du  tout-puissant  ministre  de  la  guerre  (').  Tout  faisait  présa- 
ger une  prochaine  victoire  des  amis  de  M.  de  la  Chalotais. 

Le  bailliage  d'Aiguillon  a  survécu  cependant  près  d'un  an 
au  départ  de  son  fondateur  et  protecteur,  mais  cette  dernière 
période  de  son  existence  ne  devait  plus  être  qu'une  longue 
agonie.  11  ne  put  réussir  en  1768  à  constituer  sa  chambre 
des  vacations  :  il  ne  se  trouva  que  six  magistrats  pour  y  ve- 
nir, alors  que  le  nombre  de  huit  était  exigé,  et  ces  six  magis- 
trats se  retirèrent  dans  leurs  terres,  leur  petit  nombre  les 
empêchant  de  rendre  aucun  service  (-).  Saint-Florentin  lui 
adressa  une  assez  forte  semonce  pour  cette  abstention  évi- 
demment calculée;  il  remarquait  que  le  Parlement  en  avait 
fourni  une  l'année  précédente,  alors  qu'il  était  moins  nom- 
breux, qu'il  en  avait  fourni  au  xvi^  siècle,  alors  qu'il  compre- 
nait presque  moitié  moins  d'officiers,  et  il  reprochait,  spécia- 
lement au  président  de  Montbourcher,  de  tenir  un  langage  qui 
autorisait  les  mauvais  propos  et  ébranlait  la  confiance  (^). 
Mais  le  ministre  lui-même  était  coupable  tout  le  premier  :  il 
ne  sévissait  pas  contre  les  procureurs  insolents,  il  ne  faisait 
pas  liquider  les  charges  des  démis,  il  défendait  de  procéder  à 

(•)  La  reine  Marie  Leczinska  ôlait  morte  le  25  juin  1768.  Il  n'est  pas  impossible 
que  cet  événement  ait  exercé  aussi  quelque  influence  sur  la  détermination  de  d'Ai- 
guillon. Il  le  privait  d'une  protection  peu  puissante,  mais  assurée.  M™«  d'Aiguillon 
était  favorite  de  la  reine,  et  elle  eut  quelquefois  chez  elle  l'occasion  d'entretenir  le 
roi  des  affaires  de  Bretagne.  (La  Noue  à  Fontette,  29  sept.  1767,  Carré,  p.  498). 

(*)  Lettre  du  président  de  Montbourcher,  21  septembre  1768,  H.  365. 

(')  Lettre  du  26  septembre,  0.  464. 


LE  PARLEMENT  DEMANDE  LE  RAPPEL  DE  LUMVERSALITÉ  319 

l'exécution  de  la  sentence  rendue  contre  les  Moreau  ('),  parce 
que  le  chancelier  se  réservait  de  prononcer,  après  mûr  exa- 
men, sur  leur  requête  en  cassation,  et  il  abandonnait  Au- 
douard  aux  fureurs  de  l'opposition.  Celle-ci  était  revenue  à  la 
charge  contre  lui  et,  sur  de  nouvelles  plaintes  du  bureau  ser- 
vant de  la  communauté  de  Rennes  et  des  ofticiers  de  la  milice 
bourgeoise  {-),  avait  obtenu  par  surprise  un  vote  de  la  com- 
mission intermédiaire  qui  le  destituait  de  ses  fonctions  de 
correspondant  (6  septembre)  ('*).  Ce  vote  irrégulier  fut  cassé 
par  un  arrêt  du  conseil  (7  novembre),  mais  Saint-Florentin, 
fatigué  des  all'aires  d'Audouard,  ne  voulant  pas  se  mêler  «  des 
contestations  qu'il  avait  avec  son  corps  »,  ne  tarda  pas  à  l'in- 
viter à  donner  sa  démission  de  tous  ses  emplois  et  à  venir  ;\ 
Paris,  avec  promesse  d'une  indemnité  proportionnée  (*), 

Comment  s'étonner  dans  ces  circonstances  que  le  décou- 
ragement s'emparât  de  plus  en  plus  des  bons  serviteurs?  Com- 
ment s'étonner  que  nombre  de  gens  voulussent  se  ménager 
un  retour  auprès  du  parti  qui  allait  vaincre?  A  la  rentrée,  le 
13  novembre,  20  voix  contre  13  décidèrent  d'écrire  de 
nouveau  au  roi  pour  le  rappel  de  l'universalité  ;  on  lui  décla- 
rait que  sans  l'espoir  du  prochain  retour  de  collègues  regrettés 
on  n'aurait  pu  résister  à  l'excès  du  travail  et  des  dégoûts  de 
toute  espèce,  que  la  province  était  déchirée  par  la  discorde 
et  la  division,  que  le  rétablissement  du  Parlement  dans  son 
ancien  état  était  le  seul  remède  à  tant  de  maux.  Le  chancelier, 
le  duc  de  Duras,  qui  venait  d'être  nommé  au  commandement 


(•)  Lettre  du  6  novembre  à  Le  Prestre,  0.  464. 

(*)  Il  aurait  été,  d'après  ce  factum,  violent  et  brutal,  traitant  les  gens  de  b  ..  et 
de  j.  f...  ;  il  aurait  forcé  des  ouvriers  à  travailler  gratis  pour  lui,  confié  l'adminis- 
tration du  corps  de  garde  à  un  vil  artisan,  son  espion,  etc.,  etc. 

(')  Ce  vote  fut  émis  dans  les  conditions  les  plus  irrégulières,  et  à  la  faveur  de 
l'absence  de  la  plupart  des  membres  du  tiers  et  du  clergé.  Il  fut  l'œuvre  de  six 
commissaires  de  la  noblesse,  MM.  de  la  Saudraye,  de  Rosnyvinen,  du  Plessis  du 
Tiercent,  Desgrées  du  Lou,  de  Keryvon,  de  Vauféricr,  et  d'un  commissaire  du  tiers. 
Bureau,  contre  l'opposition  opiniâtre  de  l'abbé  Fournier,  de  l'abbé  de  Cornulier 
et  de  Richard  de  la  Bourdelière. 

(*)  Cette  promesse  ne  fut  pas  tenue.  Les  appointements  d'Audouard  montaient 
en  tout  à  6,000  livres;  il  n'eut  qu'une  gratification  de  2,000  livres  par  an,  en  atten- 
dant qu'on  lui  donnât  un  emploi,  dont  le  contrôleur  général  le  déclarait  (lettre  de 
Saint-Florentin  au  duc  de  Penthièvre,  2  juin  1769,  0.  465),  indigne  par  sa  con- 
duite. En  1770,  d'Aiguillon  en  était  encore  à  solliciter  l'élévation  de  son  indem- 
nité au  chiffre  de  6,000  livres  et  la  promesse  du  premier  emploi  de  pareille  valeur 
qui  vaquerait  dans  les  fermes  du  roi  (Mémoire  pour  Audouard,  H.  535). 


520  L\    BRliTAGNI':    KT    LK    DIÎC    d'aIGUILLON 

de  la  province,  reçurent  des  lettres  semblables.  N'ayant  pas 
reçu  de  réponse,  le  Parlement  revint  k  la  charge  le  3  décem- 
bre en  termes  plus  forts  et  représenta  au  roi  que  la  crainte 
de  porter  la  douleur  dans  son  cœur  lui  avait  fait  adoucir  le 
tableau  des  malheurs  de  ha  province  et  l'empêchait  encore 
d'en  développer  toute  l'étendue.  Qu'on  juge  de  l'effet  produit 
sur  les  esprits  par  ces  symptômes  réitérés  de  la  fragihté  du 
nouvel  ordre  de  choses!  Le  Prestre  de  Chàteaugiron,  le  plus 
inaccessible  de  tous  soit  k  la  séduction,  soit  à  la  peur,  était 
lui-même  désespéré  et  cherchait  inutilement  à  inspirer  autour 
de  lui  une  confiance  qu'il  n'avait  plus  :  les  avertissements  pro- 
phétiques que  sans  se  lasser  il  adressait  au  gouvernement 
restaient  inutiles  :  celui-ci  laissait  sans  mot  dire  insulter, 
chansonner,  déshonorer  tous  ceux  qui  l'avaient  servi.  Gault, 
vilipendé  pour  le  rôle  qu'il  avait  joué  dans  l'affaire  du  poison 
et  dans  celle  des  assemblées,  prévoyait  le  moment  où  il  allait 
être  obligé  de  quitter  son  état  et  sa  patrie.  Anneix  et  La  Bour- 
delière,  les  deux  seuls  avocats  qui  eussent  continué  à  suivre 
les  audiences  depuis  la  Saint-Martin,  expiaient  leur  fidélité  au 
duc  d'Aiguillon  par  toutes  les  avanies  possibles  et  se  voyaient 
refuser  des  lettres  d'agrégation  pour  les  prochains  Etats, 
sans  pouvoir  se  faire  écouter  du  commandant  qui  les  renvoyait 
au  gouverneur,  ni  du  gouverneur  qui  les  renvoyait  au 
commandant  ;  les  procureurs  Minihy  et  Doré  éprouvaient 
tous  les  désagréments  que  la  méchanceté  pouvait  imaginer. 
L'opposition,  au  contraire,  s'enhardissait  de  plus  en  plus, 
entraînait  tous  les  corps,  multipliait  les  libelles,  réveillait 
d'anciennes  colères  en  faisant  imprimer  et  répandre,  malgré 
tous  les  efforts  du  gouvernement,  l'histoire  commentée  à  sa 
façon  du  procès  de  M.  de  la  Chalotais  et  de  ses  co-accusés  ('), 
et  se  préparait  à  mobiliser  toutes  ses  troupes  pour  le  jour 
prochain  où  le  nouveau  commandant  allait  faire  son  entrée 
en  Bretagne  pour  la  tenue  des  Etats. 

Emmanuel- Félicité  de  Durfort,  duc  de  Duras,  pair  de 
France,  né  le  19  décembre  1715,  lieutenant  général  en  1748, 
ambassadeur  à  Madrid  de  1752  à  1755,  tenait,  lui  aussi,  à  la 
noblesse  bretonne  par  sa  femme,  née  de  Coëtquen,  et  appa- 
rentée, entre  autres  familles,  à  M.  du  Bourgblanc.   11  n'avait 

(>)  Saint-Florentin  à  Sartine,  7  nov.  1768,  0.  464.  En  décembre  1768  un  arrêt  du 
conseil  prononça  très  inutilement  la  suppression  de  ce  recueil. 


RÉCEPTION    EMTHOUSIASTE    DU    DUC   DE 'DURAS  521 

pas  besoin  d'ailleurs  d'invoquer  les  liens  qui  l'attachaient  à 
la  Bretagne  pour  faciliter  sa  tâche;  étant  le  successeur  de 
d'Aiguillon,  il  était,  de  prime  abord,  l'idole  de  ses  futurs 
administrés.  Le  gagner  par  toutes  sortes  de  démonstrations 
d'affection;  semer  des  fleurs  sous  ses  pas;  s'étudier  à  lui  faci- 
liter la  besogne  autant  qu'on  avait  pris  soin  de  la  rendre 
impossible  à  d'Aiguillon,  à  condition,  bien  entendu,  de  ne  lui 
laisser  que  les  apparences  de  l'autorité  et  d'en  garder  pour 
soi  les  bénéfices:  telle  était  la  tactique  qui,  ayant  si  bien  réussi 
à  l'égard  du  président  Ogier,  devait  naturellement  être  em- 
ployée aussi  envers  le  nouveau  commandant.  Il  est  convenu 
qu'on  lui  fera  fête,  qu'on  l'acclamera  comme  le  libérateur  de 
la  Bretagne,  comme  l'homme  choisi  par  la  bonté  du  roi  pour 
rendre  à  une  province  infortunée  l'union,  le  calme,  la  félicité 
et  le  plus  grand  des  biens,  l'amour  d'un  prince  qu'elle  n'a 
jamais  cessé  de  chérir.  Tous  les  corps  s'apprêtent  à  tenir  ce 
langage;  les  orateurs  officiels  préparent  leurs  harangues,  les 
faiseurs  de  mémoires  taillent  leurs  plumes,  les  poètes  invo- 
quent la  muse  (')  :  c'est  au  bruit  des  vivats  et  des  acclamations, 

(')  Citons  seulement  comme  échantillon  de  cette  verve  poétique  la  chanson  qu'on 
chantait  à  Saint-Brieuc  lors  de  l'entrée  du  duc  de  Duras  : 

Quel  tintamarre  et  quel  tumulte! 

Quels  cris  perçants,  quels  chants  joyeux! 

A  qui  rend-on  ce  nouveau  culte? 

Quel  est  ce  nouveau  fils  des  dieux? 

C'est  l'envoyé  de  notre  Prince, 

C'est  notre  nouveau  commandant,  reli,  relan 

Si  désiré  dans  la  province 

Ran  tan  plan,  tambour  battant. 

Ces  vifs  transports  de  notre  zèle 

Diront  à  la  postérité 

Combien  chez  le  Breton  fidèle 

Duras  est  un  nom  respecté. 

Quel  plus  flatteur  panégyrique 

Pour  notre  nouveau  commandant,  reli,  relan 

Que  cette  allégresse  publique 

Ran  tan  plan,  tambour  battant. 

L'opulence  dans  notre  ville 
Reparaîtra  par  ses  bienfaits  ; 
Nous  goûterons  dans  cet  asile 
Les  fruils  de  la  plus  douce  paix. 
Jurons  tous  de  l'aimer  sans  cesse  ; 
Le  cœur  est  un  petit  présent,  reli,  relan 
Mais  c'est  toute  notre  richesse 
Ran  tan  plan,  tambour  battant. 


522  F.\  iinKTAd.NK  i:t  lk  di  c  d'aiguilloîv 

au  milieu  d'innombrables  panégyriques  en  prose  et  en  vers, 
que  le  duc  de  Duras  va  faire  son  entrée  dans  la  province. 

Défense  lui  a  été  faite  de  recevoir,  défense  a  été  faite  de 
lui  envoyer  d'autres  députations  que  celles  qui  sont  de  tradi- 
tion; mais,  de  part  et  d'autre,  on  s'inquiète  peu  de  mécon- 
tenter Saint  Florentin.  Hévin  et  du  Sel  des  Monts,  qui  sont 
accourus  à  sa  rencontre  à  Vitré  et  qui  le  devancent  ii  Rennes, 
l)ul)licnt  qu'il  écoutera  chacun  avec  plaisir,  et  Duras,  de  son 
côté,  a  soin,  sous  prétexte  des  difficultés  de  la  route,  de  retar- 
der le  moment  de  son  passage,  primitivement  fixé  à  une  heure 
très  matinale.  Aussi,  dès  la  première  apparition  du  cortège, 
y  a-t-il  une  foule  innombrable,  accourue  jusque  chez  Le 
Grand,  greffier  du  présidial,  où  un  déjeuner  a  été  préparé 
])our  les  notabilités  du  parti.  Le  présidial,  iNL  de  Coniac  en 
tête,  les  avocats,  les  procureurs,  les  huissiers,  les  juges  de 
police,  les  officiers  de  la  milice  bourgeoise,  les  étudiants  en 
droit  (')  s'y  sont  donné  rendez-vous.  Les  honneurs  de  la  jour- 
née furent  pour  M.  de  Coniac  auquel  une  lettre  assez  sévère 
de  Saint-Florentin  (6  nov.)  venait  d'apprendre  qu'il  était 
compromis  en  haut  lieu,  et  qui  avait  enfin  compris  l'impossi- 
bilité de  retarder  davantage  une  évolution  depuis  quelque 
temps  méditée.  Il  réussit  h  étonner  la  Bretagne  entière  par 
son  ingratitude,  comme  à  la  charmer  par  son  éloquence.  A 
la  stupéfaction  générale,  il  adressa  au  duc  de  Duras  un  des 
discours  les  plus  véhéments  qui  aient  jamais  été  prononcés 
contre  d'xAiguillon  :  «  Nos  maux,  dit-il,  sont  parvenus  à  leur 
»  comble  par  des  actes  de  pouvoir  trop  souvent  répétés... 
»  qui  tendent  à  anéantir  l'heureux  accord  de  l'autorité  et  de 
»  l'obéissance  et  à  faire  succéder  l'empire  de  la  crainte  à 
»  celui  que  les  bontés  du  roi  et  notre  amour  pour  sa  personne 
»  sacrée  doivent  toujours  obtenir  sur  nos  cœurs  et  nos  volon- 
»  tés...  Les  Bretons  ne  craignent  ni  les  exils  ni  les  cachots, 
»  ils  craignent  uniquement  de  déplaire  à  leur  souverain.  Ils 
»  voient  avec  douleur  que  pour  le  maintien  de  l'autorité  on 

(')  Cependant  le  prévôt  des  étudiants  en  droit,  Duporial,  fils  du  maire  de  Tré- 
guier,  un  partisan  déclaré  du  duc  d'.\iguillon,  refusa  d'aller  haranguer  le  duc  de 
Duras.  On  fil  ces  vers  sur  son  compte  : 

Excusez-moi,  Messieurs,  de  mon  entête    , 
De  refuser  de  faire  au  duc  un  compli    i  ' 

Le  Prestre  le  défend  et  comment  passer  ( 

Bon  chien  chasse  de  race  et  mon  père  est  Jean  f    ' 


SALM-FLORElNTJiN  SE  LASSE  DE  SOUTENIR  LE  PARLEMENT  523 

»  perpétue  les  troubles  de  cette  province,  que  l'on  sème  la 
»  division  entre  tous  les  citoyens,  que  l'obéissance  se  trouve 
»  placée  en  opposition  avec  les  lois  et  les  constitutions  les 
»  plus  respectables.  Ils  voient  avec  douleur  les  esprits  s'aigrir 
»  par  les  punitions  et  les  plaintes  qu'elles  occasionnent  for- 
»  mer  de  nouveaux  délits.  Réunir  les  hommes  pour  se  haïr, 
»  pour  se  craindre,  établir  entre  eux  l'inimitié,  la  défiance, 
»  ce  n'est  faire  ni  leur  bonheur  ni  celui  du  souverain,  c'est 
»  déchirer  la  société,  c'est  en  bannir  les  vertus  sociales;  la 
»  force  de  l'autorité  doit-elle  donc  naître  de  la  discorde  éta- 
»  blie  entre  les  sujets?».  On  applaudit  k  outrance  ce  langage 
inattendu  et  tout  le  monde  de  s'ébranler  à  la  suite  de  Duras 
jusqu'à  la  place  Sainte-Anne  où  il  doit  changer  de  chevaux. 
Là,  devant  une  foule  plus  épaisse  encore,  Even,  bâtonnier 
des  avocats,  Boudicr,  syndic  des  procureurs  au  Parlement, 
Vaubruan  le  Masson,  syndic  des  procureurs  au  présidial, 
Bienassis,  premier  des  huissiers  du  Parlement,  Fitty,  doyen 
des  échevins  du  bureau  servant,  Guichard,  juge  de  police. 
Gazon,  le  plus  ancien  officier  de  la  milice  bourgeoise,  se  suc- 
cèdent à  la  portière  du  carrosse  et  débitent  chacun  leur  com- 
pliment, où  le  rappel  de  l'universalité,  bien  entendu,  n'est 
pas  oublié;  puis  la  femme  de  Deslongrais  le  Masson,  suivie 
de  trois  autres  femmes  de  procureurs,  fend  la  foule  et  pro- 
nonce un  long  discours  où  il  est  dit  et  répété  que  tout  ce 
peuple  immense  meurt  de  faim  à  cause  de  l'absence  du  Par- 
lement. Pendant  ce  débordement  d'éloquence,  le  canon  est 
tiré  par  ordonnance  des  juges  de  police,  le  tocsin  se  fait 
entendre  et  l'horloge  de  la  ville  est  détraquée  (8  déc.  1768  ('). 
Saint-Florentin,  en  apprenant  ces  événements,  se  borna  à 
exprimer  à  d'Agay  et  à  Duras  des  regrets  qui  étaient  à  peine 
des  reproches  et  fit  entendre  au  Parlement  qu'il  ne  devait 
compter  que  sur  lui-même  pour  venger  sa  majesté  outragée. 
«  Quant  aux  entreprises  faites  par  le  siège  de  police,  écrivit- 
»  il  à  Le  Prestre,  et  à  la  désobéissance  des  écoliers  à  vos 
»  ordres,  je  ne  vois  pas  pourquoi  le  Parlement  n'en  prendrait 
))  pas  connaissance,  ni  quelle  crainte  vous  devez  avoir  de 
»  demandes  en  cassation  qui  ne  manqueraient  pas  d'être 
»  rejetées  dès  qu'elles  seraient  mal  fondées  ».  Encouragés 

(')  Rapport  de-Le  Minihy,  H.  633;  lettre  de  Rennes  du  9  déc,  H.  369. 


521  LA    ItllKTAGÎSK    KT    I.K    1)1  C    DAIGl  ILLO.N 

par  celte  mollesse  ('),  les  llennais  poursuivirent  Duras  de 
leurs  compliments  et  de  leurs  doléances  jusqu'à  Saint-Brieuc, 
où  les  Etals  devaient  être  encore  réunis,  et  des  députations 
des  procureurs,  des  avocats  et  des  juges  de  police  ne  tardè- 
rent pas  à  affluer  dans  cette  ville,  faisant  des  extrémités  aux- 
(juelles  était  réduite  la  ville  de  Rennes,  de  sa  misère,  de  sa 
dépopulation,  de  sou  afflictiou,  les  descriptions  les  plus  patlié- 
li(jues  cl  les  plus  exagérées  ('^). 

Le  but  du  gouvernement,  dans  l'assemblée  qui  allait  s'ou- 
vrir, était  d'imposer  l'exéculion  du  règlement  et  d'obtenir 
l'accession  de  la  noblesse  aux  délibérations  prises  sans  elle  à 
la  fm  des  Etats  de  1766.  On  comptait  l'amener  à  ce  sacrifice 
en  ne  lui  défendant  pas  d'adresser  des  mémoires  sur  l'admi- 
nistration de  la  justice  en  Bretagne,  sous  la  condition  que 
ces  mémoires  ne  continssent  pas  de  personnalités  et  que 
l'expédition  des  affaires  n'en  fût  point  retardée.  On  se  réser- 
vait de  suspendre  la  réponse  du  roi  jusqu'à  ce  que  les  affai- 
res les  plus  importantes  fussent  terminées,  et  alors  on  signi- 
fierait cette  réponse  «  qui  ne  pourrait  que  confirmer  ce  que 
Sa  Majesté  a  mainte  fois  déclaré  de  ses  intentions  »  (^). 
Quant  à  la  province,  elle  entendait,  au  contraire,  empêcher 
l'exécution  du  règlement,  exclure  M.  de  Cargouët,  contrain- 
dre le  gouvernement  au  rappel  de  l'universalité.  Ses  batte- 
ries étaient  déjà  toutes  dressées.  Plusieurs  communautés 
violèrent,  dans  la  désignation  de  leurs  députés  aux  Etats, 
l'arrêt  du  H  juin  1763  (*);  celle  de  Rennes,  en  élisant  pour 
député  Lemoine,  affecta  en  même  temps  d'écrire  sur  ses  bul- 
letins le  nom  de  son  maire,  Hévin,  alors  sous  le  coup  d'une 

(')  Il  n'y  eut  d'exccplion  que  pour  Ilévin,  qui  fut  mandé  en  cour  pour  rendre 
compte  de  sa  conduite;  en  cas  de  refus  de  sa  part,  il  devait  être  conduit  au  Mont- 
Sainl-Micliel.  Il  ne  vint  pas  et  se  déroba  aux  recherches  des  cavaliers  de  la  maré- 
chaussée. (Lettres  de  Saint-FIorenlin,  11  et  13déc.  1768,  0.  464). 

(2)  Les  rapports  de  Raudin  donnent  à  ces  allégations  un  démenti  catégorique. 

"  Jamais,  écrit-il  le  5  fév.  1769,  il  ne  s'y  est  donné  autant  de  bals  et  de  repas 

»  Les  traiteurs,  les  marchandes  de  modes,  les  coiffeuses,  ne  peuvent  suffire  à  tout 
»  ce  qu'on  leur  commande  et  tout  se  vend  aux  marchés  aux  plus  hauts  prix.  »  Il  n'y 
avait  que  le  bas  palais  qui  fût  misérable,  et  il  l'était  par  sa  faute. 

(■*)  Instruction  secrète  pour  les  Etats  de  1768,  H.  374. 

(*)  Saint  Florentin  laissa  faire.  Il  écrivait  à  l'évêque  de  Saint-Brieuc  (15  déc, 
0.  464)  :  <■  Je  pense  comme  vous  que  tant  que  l'arrêt  du  conseil  subsistera,  il  doit 
»  ôtre  exécuté.  Mais  ne  serait-il  pas  à  craindre  qu'en  voulant  actuellement  enpres- 
»  ser  l'exécution,  cela  n'allum.àt  du  feu  dans  les  Etats  et  ne  leur  donnât  l'idée  d'en 
»  demander  la  révocation?  >i 


OUVERTURE    DES    ÉTATS    ORDINAIRES    DE    1768  525 

interdiction;  elle  nomma  une  commission  de  douze  membres 
pour  rester  en  relation  avec  son  député  pendant  toute  la  ses- 
sion (').  Les  gentilshommes  rassemblés  à  Saint-Brieuc,  parmi 
lesquels  un  grand  nombre  de  cadets  exclus  par  l'arrêt  du 
30  mars  1768,  ne  parlaient  de  rien  moins  que  d'empêcher  la 
tenue  jusqu'à  ce  que  l'arrêt  du  conseil  fût  révisé,  et  de 
remettre  en  question  le  règlement  tout  entier,  consenti,  sui- 
vant eux,  par  une  assemblée  sans  pouvoirs.  Sans  doute 
MM.  de  Pire,  de  Guerry  et  les  leurs  conseillaient  le  calme, 
la  modération,  l'union  entre  les  ordres,  recommandaient  de 
ménager  le  nouveau  commandant,  de  gagner  la  bienveillance 
de  d'Agay  et  de  Saint-Florentin  (^)  qui  avaient  déjà  rendu  à 
la  province  de  grands  services  et  qui  pouvaient  lui  en  rendre 
encore;  mais  il  était  à  craindre  que  ces  conseils  de  prudence 
ne  fussent  pas  entendus  de  cette  noblesse  impétueuse,  et  exas- 
pérée de  voir  que  sa  sagesse  aux  petits  Etats  ne  l'avait  pas 
débarrassée,  comme  on  le  lui  avait  promis,  de  cet  odieux 
règlement.  Bien  des  gentilshommes  étaient  prêts  à  renoncer 
à  demander  le  rappel,  pourvu  que  le  gouvernement  renonçât 
de  son  côté  à  maintenir  l'arrêt  du  conseil,  et  la  tactique  indi- 
quée par  les  chefs  du  parti  parlementaire  n'avait  rien  qui  dût 
leur  plaire.  C'était  là  la  principale  difficulté  qu'eût  rencontrée 
Ogier;  elle  se  posait  encore  devant  Duras  et  lui  aussi  put 
craindre  de  voir  les  Etats  aussitôt  séparés  que  réunis. 

De  fait,  ses  débuts  furent  laborieux  et  pénibles.  Le  jour  de 
l'ouverture,  12  décembre  1768,  on  eut  grand'peine  à  obtenir 
de  la  noblesse  qu'elle  envoyât  aux  commissaires  du  roi  la  dépu- 
tation  d'usage  pour  les  avertir  de  la  réunion  des  Etats  ;  elle 
ne  voulait  rien  faire  que  l'arrêt  du  conseil  ne  fût  retiré,  et 
soutenait  quejusque-là  elle  n'existait  point.  L'évêque  de  Saint- 
Brieuc  la  décida  enfin  à  envoyer  sa  députation,  qu'elle  ne 
composa  que  de  gentilshommes  tombant  sous  le  coup  de 
l'arrêt  du  30  mars.  Duras  fit  alors  son  entrée  et  prononça  un 
discours  qui  était  une  première  capitulation  :  il  annonça  que 


(1)  Cette  délibération  illégale  fut  cassée;  mais  la  communauté  de  Rennes  en 
reprit  une  à  peu  près  semblable  le  8  décembre  et  Saint-Florentin  n'osa  pas  insister. 

(*)  «  Ne  pas  imputer  les  malheurs  passés  à  M.  de  Saint-Florentin,  disait  une 
»  pièce  (H.  633)  qui  fut  répandue  à  profusion  en  Bretagne  avant  les  Etats  de  1768  ; 
»  cette  conduite  est  d'autant  plus  nécessaire  à  tenir  qu'il  est  certain  que  lesdisposi- 
»  tions  de  ce  minisire  tendent  à  la  doucenr  cl  à  la  paix  de  la  province » 


526  L\    BRIÎTAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

le  roi  avait  résolu  d'ajourner  l'impression  du  règlement,  vou- 
lant juger,  dans  le  cours  de  la  tenue,  s'il  ne  serait  pas  h  pro- 
pos d'ajouter  ou  de  modifier  certaines  dispositions.  Mais  ce 
n'était  pas  une  surséance,  c'était  un  retrait  pur  et  simple  que 
l'on  voulait  :  les  commissaires  du  roi  sortis,  la  séance  devint 
tumultueuse,  et  l'évêque  de  Saint-Brieuc  écrivait  que,  si  cela 
devait  continuer  huit  jours,  il  n'y  saurait  résister. 

Ce  fut  seulement  le  17  décembre,  après  cinq  jours  d'une 
propagande  désespérée,  que  le  parti  du  travail  l'emporta  déci- 
dément sur  celui  de  l'inaction,  et  que  l'existence  de  l'assem- 
blée fut  par  conséquent  assurée.  Duras  avait  dû  pour  cela  céder 
sur  l'arrêt  du  30  mars,  laisser  inscrire  tous  les  gentilhommes 
présents,  sans  distinction,  sur  la  liste  de  la  noblesse,  et  pro- 
mettre d'envoyer  un  courrier  extraordinaire  pour  porter  les 
réclamations  des  Etats  contre  l'arrêt  de  réduction.  Beaucoup 
plus  inquiet  jusque-là  qu'il  n'avait  voulu  le  paraître,  Duras 
chanta  désormais  les  louanges  de  cette  noblesse,  si  zélée,  si 
fidèle,  si  calomniée  par  l'administration  précédente,  si  facile  à 
conduire  et  qu'il  est  si  inutile  d'affliger  et  d'irriter  par  une 
injuste  réduction  :  «  Il  n'y  aura  jamais  davantage  de  gentils- 
»  hommes,  puisqu'ils  sont  cinq  cents,  écrit-il  au  contrôleur 
»  général  le  20  décembre  :  jamais  ils  n'auront  plus  d'humeur, 
»  puisqu'elle  est  fomentée  par  un  parti  qui  voudrait  tout 
»  brouiller  (')  :  eh  bien,  Monsieur,  c'est  cette  multitude  qui 
»  s'est  écriée  en  donnant  le  don  gratuit  ces  propres  mots  que 
»  je  vous  rends  littéralement:  Que  notre  bon  roi  prenne  nos' 
»  biens,  nos  vies,  tout  est  à  lui  :  nous  l'aimons  bien,  mais  qu'il 
»  nous  laisse  nos  privilèges  !  »  Si  elle  conservait  encore  un 
reste  de  chaleur  et  de  défiance,  la  faute  en  était  uniquement 
à  l'administration  précédente  :  «  Ils  ont  été  cruellement  vexés, 
»  toujours  sous  la  verge  de  la  tyrannie,  leurrés  sans  cesse  par 
»  des  espérances  qu'on  leur  donnait  légèrement  et  qu'on  reti- 


(i)  Duras  entend  par  là,  non  les  intransigeants  de  la  noblesse,  mais  les  amis  que 
d'Aiguillon  a  encore  dans  l'assemblée,  et  notamment  les  évoques  de  Rennes  (Des- 
nos) et  de  Saint-Pol  de  Léon  (Dandigné  de  la  Chasse),  et  les  abbés  de  Saint-Aubin 
de  Briihac  cl  de  Saint-Luc.  Tout  ce  qui  lui  arrivera  de  désagréable  pendant  la 
tenue  sera  toujours  attribué  par  lui  à  ce  petit  groupe  d'ecclésiastiques  et  aux  jé- 
suites. A  l'entendre,  ces  hommes,  pour  qui  la  noblesse  n'avait  pas  assez  d'injures 
et  de  mauvais  procédés,  élaienlceux  ([ui  la  mettaient  en  mouvement.  Duras  ne  voyait 
que  par  les  yeux  du  bastion,  n'ac.ordait  sa  confiance  qu'à  des  hommes  comme  Pire, 
de  (iuerry,  le  chevalier  de  l'onlual,  de  la  Fruglaye,  Montmuran. 


AFFAIRE    DE    M.    DE    CARGOllET  527 

»  rait  avec  dureté...  Il  règne  dans  la  province,  disait-il  encore  ('), 
»  un  mal  qu'il  faudra  bien  du  temps  pour  guérir  :  c'est  la  divi- 
h  sion  des  familles  et  la  méfiance  générale  établie  entre  les 
»  parents  les  plus  proches.  Le  genre  d'administration  qui  nous 
»  a  précédé  était  fondé  sur  un  espionnage  perpétuel  qui  a 
»  banni  toute  confiance,  l'esprit  de  parti  s'est  emparé  de  tous 
»  les  individus,  et  ce  n'est  qu'avec  peine  qu'on  peut  négocier 
»  vis-à-vis  des  Bretons,  accoutumés  à  être  trompés  ».  Du 
reste,  «  il  n'y  avait  point  d'endroit  dans  le  royaume  où  le  roi 
fût  aussi  aimé  »  C)  et  il  suffisait  de  répondre  à  ce  zèle  par 
de  bons  procédés,  par  des  preuves  de  confiance,  par  de  jus- 
tes réparations,  et  notamment  par  le  retrait  du  règlement, 
pour  faire  oublier  les  inimitiés  et  rétablir  la  concorde. 

En  attendant  cet  heureux  jour,  Duras  s'attachait  à  gagner 
cette  noblesse  dont  il  avait  plus  peur  qu'il  ne  lui  convenait 
de  le  dire,  à  force  de  concessions.  Le  19,  il  obtint  d'elle 
qu'elle  accédât  aux  délibérations  prises  en  1767  par  les  seu- 
les voix  du  clergé  et  du  tiers,  après  que  ces  deux  ordres  eurent 
promis  de  se  joindre  à  elle  pour  demander  le  rappel  de  l'uni- 
versalité. Mais  il  fallut  payer  cher  cette  complaisance  que 
Rohan,  d'Agay,  Duras  célèbrent  dans  leurs  dépêches  comme 
une  victoire  décisive,  rétablissant  enfin  l'union  et  la  confiance 
entre  les  ordres  et  effaçant  jusqu'aux  dernières  traces  des 
divisions  ;  il  fallut  excepter  de  ces  délibérations  auxquelles 
la  noblesse  consentait  ainsi  de  donner  son  visa  celle  qui  nom- 
mait à  la  place  de  greffier  des  Etats  M.  de  Cargouët,  que 
Duras  avait  reçu  mission  expresse  de  soutenir  {^)  et  qu'il 
s'efforça  par  tous  les  moyens,  promesses,  menaces,  calom- 
nies, intrigues  de  toutes  sortes,  d'éloigner  de  l'assemblée  ('*), 

(')  Lettre  du  17  janvier  (H.  369). 

(-)  Lettre  du  6  janvier,  ibid. 

(3)  Instructions  pour  les  Etats  de  1768,  H.  374. 

(*)  Duras  commença  par  presser  M.  de  Cargouët  de  partir  pour  Paris,  et  lui  fit 
entrevoir  la  survivance  de  la  majorité  de  Nantes  et  une  pension  de  3,000  1.  par  an 
en  attendant  :  refus  de  M.  de  CargouiU.  Duras  le  supplia  au  moins  de  ne  pas  se 
montrer  aux  Etats  que  le  don  gratuit  ne  fût  voté.  Cargouët  y  consentit,  mais  se 
présenta  ensuite  pour  remplir  les  fonctions  de  sa  place  :  nouvelles  instances  pour 
le  déterminer  à  partir  pour  Paris,  nouveau  refus.  «  Cet  homme,  écrivait  Duras  le 
15  décembre,  a  perdu  toute  espèce  de  pudeur  ».  Il  finit  par  lui  intimer  l'ordre  de 
partir  pour  la  capitale  où  le  conseil  d'Etat  devait  statuer  sur  la  validité  de  son 
élection.  Avant  qu'il  eût  aucune  décision  de  ce  conseil,  Duras  annonça  aux  Etats 
qu'ils  avaient  pleine  liberté  d'élire  un  autre  greffier,  ce  qui  eut  lieu  le  20  février. 
On  avait  fait  courir  le  bruit  non  fondé  de  sa  démission.  Cargouët  obtint  une  grati- 


528  LA    BUKTAGNK    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

pour  le  sacrifier  impitoyablement  aux  rancunes  de  la  noblesse. 
Un  autre  personnage  non  moins  détesté,  l'avocat  général  Le 
Prestre,  ne  tarda  pas  h.  avoir  son  tour  :  il  fut  vivement  pris 
à  partie,  le  21  décembre,  à  propos  d'un  certain  réquisitoire 
qu'il  avait  prononcé  contre  un  libelle  et  où  la  noblesse  pré- 
tendait être  insultée.  Les  gentilshommes  furieux  parlèrent 
d'éplucher  sa  conduite,  de  demander  sa  destitution,  et  Bedéc 
de  la  Bouëtardais,  frère  de  M'"'^  Moreau,  proposa  de  prendre 
une  délibération  pour  lui  interdire  à  perpétuité  l'entrée  des 
Etats.  A  grand'peine  réussit-on  à  calmer  cet  orage.  Il  venait 
d'être  apaisé,  lorsque  la  tranquillité  fut  de  nouveau  troublée 
à  propos  d'une  question  ridicule,  à  savoir  si  la  commission 
de  la  chiffrature  serait  autorisée  à  inspecter  la  rédaction  des 
délibérations.  Cet  incident  futile  surexcita  les  passions  d'une 
manière  incroyable.  «  J'ai  eu,  écrit  l'évêque  de  Saint-Brieuc 
»  le  27  décembre,  les  discussions  les  plus  vives,  les  plus 
»  aigres  à  soutenir...  Si  j'avais  plusieurs  séances  comme 
»  celle-là,  je  serais  bientôt  hors  de  combat  ».  Et  Rohan  : 
<(  Je  trouve  dans  l'assemblée  une  chaleur  et  une  activité 
»  qui  diminuent  le  crédit  et  l'influence  de  ceux  qui  cher- 
»  client  à  procurer  le  succès  des  ad'aires.  Cette  disposition 
»  s'augmente  par  les  craintes  et  les  inquiétudes  que  quelques 
»  membres  opposants  afTectent  de  répandre  et  que  la  multi- 
))  tude  adopte  sans  réflexion.  Nous  en  avons  fait  l'expérience 
»  hier  »  (*).  Duras  n'osait  pas  rétracter  tout  ce  qu'il  avait  dit 
de  favorable  à  la  noblesse,  mais  il  était  bien  forcé  de  conve- 
nir «  qu'il  fallait  travailler  à  s'assurer  davantage  de  l'ordre 
du  tiers  »  et  d'Agay,  avec  plus  de  franchise  encore,  exposait 
sur  la  manière  d'en  user  avec  cet  ordre  toute  une  théorie 
dépouillée  d'artifice  (-),  qui  aurait  dû  rendre  plus  indulgents 

ficalion  annuelle,  mais  n'en  fut  pas  payé  et,  dans  un  mémoire  de  1772  il  se  dit 
déshonoré  en  Bretagne,  endetté,  à  bout  d'expédients  (Lettres  et  mémoire  de  M.  de 
Cargouct,  H.  633,  H.  605;  de  l'évêque  de  Vannes,  20  déc.  1768,  H.  367). 

(>)  Lettre  du  27  décembre  (H.  367;. 

(^)  Lettre  du  28  décembre,  ibid.  :  "  Je  crois  pouvoir  répondre  de  l'ordre  du  tiers 
»  toutes  les  fois  qu'il  sera  question  du  service  du  roi  ou  de  l'exécution  de  ses  ordres, 
»  mais  j'ai  prié  révoque  de  Saint-Brieuc  de  me  prévenir  autant  qu'il  serait  possi- 
1)  ble  des  occasions  où  il  faudrait  faire  agir  ou  décider  l'ordre  du  tiers  pour  lui 
»  inspirer  ce  qu'il  convient  de  faire.  J'ai  conseillé  aussi  au  président  de  cet  ordre 
»  de  faire  délibérer  dans  la  chambre  au  lieu  de  l'aire  délibérer  sur  le  théâtre,  comme 
»  on  a  fait  dans  la  dernière  séance,  ce  qui  avait  produit  sur  le  champ  une  délibé- 
»  ration  dont  il  était  dillicile  de  revenir  :  cependant  j'avais  déterminé  le  tiers  à 


LES    DEJIANDKS    DU    ROI    ACCORDÉES    d'e.NTHOUSIASME  529 

ceux  qui  ont  reproché  à  d'Aiguillon  d'avoir  intrigué  pour  se 
rendre  maitre  des  délibérations  du  troisième  ordre. 

Cependant,  comme  la  noblesse  avait  obtenu  ce  qu'elle  avait 
voulu  :  comme  elle  avait  fait  adopter  et  expédier  en  cour  un 
mémoire  sur  l'administration  de  lajustice  en  Bretagne,  euphé- 
misme pour  ne  pas  dire  le  rappel  de  l'universalité  :  comme 
une  lettre  de  Saint-Florentin  venait  de  lui  apprendre  que  le 
roi  se  ferait  rendre  compte  du  mémoire  des  Etats  sur  l'arrêt 
du  30  mars,  et  ne  désirait  que  maintenir  dans  son  intégrité  la 
constitution  de  la  province,  son  irritation  ne  pouvait  être  bien 
longue,  et  lorsque  le  2  janvier  1769  les  commissaires  du  roi 
vinrent  présenter  aux  Etals  les  demandes  de  Sa  Majesté,  elles 
furent  votées  en  bloc  et  sans  discussion,  à  la  seule  exception 
du  fonds  pour  les  milices  garde-côtes  :  «  C'est  une  de  ces 
»  séances  incroyables,  écrit  l'évêque  de  Saint-Brieuc,  et  qui 
»  prouve  ce  que  peut  une  assemblée  comme  la  nôtre  dans  un 
»  moment  d'enthousiasme.  Rien  de  plus  touchant  pour  le  roi. 
»  Je  suis  bien  fatigué,  mais  je  ne  regrette  pas  ma  peine  ».  Un 
souper  somptueux  chez  le  commandant,  un  bal  magnifique 
que  la  duchesse  de  Duras  ouvrit  avec  M.  de  Pire,  couronnè- 
rent cette  radieuse  journée.  Cette  conduite  exemplaire  four- 
nissait un  trop  bel  argument  pour  qu'on  ne  se  soit  pas  hâté 
d'en  tirer  parti.  «  Le  moment  où  M.  le  duc  de  Duras  vient  de 
»  notifier  les  demandes  de  Votre  Majesté,  lit-on  dans  une 
))  lettre  de  la  noblesse  au  roi,  va  lui  prouver  combien  les 
»  cœurs  de  la  noblesse  de  Bretagne  lui  sont  acquis,  et  que 
»  les  obstacles  de  toute  nature,  que  les  difficultés  élevées  aux 
»  Etals  de  1766  n'ont  eu  de  principe  que  dans  des  causes 
»  étrangères  qui,  grâce  à  la  justice  de  Votre  Majesté,  ne  sub- 
»  sistent  plus  aujourd'hui...  Votre  Majesté  touchée  de  l'unani- 
»  mité  qui  détermine  le  consentement  que  nous  donnons 
»  aujourd'hui  pourrait-elle  ne  pas  retirer  un  arrêt  qui  retran- 
»  cherait  de  notre  assemblée  des  sujets  dont  le  bonheur  est 
))  de  la  servir  et  de  lui  plaire?  Pourrait-elle  être  insensible  à 
»  nos  vœux  pour  le  retour  de  l'universalité  du  Parlement,  et 


»  revenir  s'il  en  était  besoin  à  un  autre  avis,  démarche  très  délicate.  L'essentiel 
»  pour  le  bien  du  service  est  que  les  co7nmissaires  du  roi  disposent  entièrement 
»  de  l'ordre  du  tiers,  et  qu'il  ne  soit  dépendant  d'aucun  des  deux  autres  ordres. 
»  Les  commissaires  du  roi  s'en  servent  alors  comme  d'une  balance  pour  contenir 
»  les  deux  autres  ordres  et  affermir  leur  autorité  -<. 

u'AlOUILLON.  34 


530  LA    WIETAGNE    ET    LE    DLC    d'aIGLILLON 

»  à  nos  très  humbles  supplications  pour  qu'elle  veuille  bien 
»  rendre  ses  bonnes  grâces  à  des  magistrats  exilés  dont  le  plus 
»  grand  malheur  a  été  celui  de  lui  déplaire?  »  Il  fallait  bien 
en  eflet  récompenser  un  zèle  aussi  méritoire.  Le  roi  accorda 
100,000  1.  de  remise  extraordinaire  sur  la  capitation,  promit 
satisfaction  relativement  à  l'arrêt  du  30  mars,  et  adressa  à  la 
noblesse  une  lettre  conçue  dans  les  termes  les  plus  flatteurs. 
Il  tint  paroje  :  un  arrêt  du  conseil  du  27  janvier  1769  retira 
celui  du  30  mars  1768  et  remit  en  vigueur  les  dispositions  de 
la  déclaration  de  juin  1736  relativement  au  droit  d'entrée  aux 
Etats,  «  Sa  Majesté  voyant  que  les  troubles  et  divisions  qui 
»  avaient  régné  dans  les  dernières  tenues  des  Etats  avaient 
»  enfin  cessé,  et  que  tous  les  ordres  s'étaient  réunis  pour  lui 
»  donner  des  preuves  éclatantes  de  leur  fidélité,  de  leur  zèle 
»  et  de  leur  attachement  ».  C'est  donc  à  ce  piteux  résultat 
qu'aboutit  ce  beau  zèle  réformateur  :  le  fameux  règlement 
disparut  sans  avoir  été  exécuté  une  seule  fois  (*). 

Malgré  ces  relations  optimistes,  ces  compliments  officiels 
et  ces  congratulations  réciproques,  les  dispositions  des  Etats 
étaient  beaucoup  moins  dociles  que  Duras  ne  voulait  bien  le 
dire,  et  le  naturel  impétueux  de  la  noblesse  reparaissait  à  la 
moindre  opposition  à  ses  volontés.  Chaque  fois  qu'une  ques- 
tion délicate  se  trouvait  posée,  il  était  facile  de  voir  que  les 
anciennes  passions  n'étaient  nullement  assoupies.  Quand,  à 
l'occasion  du  rapport  de  la  commission  intermédiaire,  le  mot 
de  grands  chemins  fut  prononcé,  des  cris  formidables  s'éle- 
vèrent contre  l'ancienne  administration,  on  parla  de  destituer 
tout  les  ingénieurs  placés  par  le  duc  d'Aiguillon,  on  signala 
-nombre  d'abus,  et  on  chargea  le  bureau  du  commerce  et  des 
travaux  publics  d'ouvrir  une  vaste  enquête  à  cet  égard  (-). 

(')  Un  autre  changement  digne  d'attention  fut  fait  par  cet  arrêt  du  conseil  :  les 
litiges  relatifs  à  la  qualité  de  gentilhomme  étaient  déférés  au  Parlement  au  lieu  de 
l'être,  comme  dans  le  texte  primitif  du  règlement,  aux  commissaires  du  roi.  Les 
Etats  avaient  vivement  réclamé  contre  ce  pouvoir  donné  aux  commissaires  de  com- 
poser, disaient-ils,  à  leur  gré,  l'ordre  de  la  noblesse,  comme  celui  du  tiers. 

(*)  Une  circulaire  fut  adressée  h  cet  effet,  le  9  janvier  1769,  à  tous  les  généraux 
des  paroisses,  et  leurs  réponses  furent  en  général  une  cruelle  déception  pour  les 
ennemis  de  d'.-Mguillon,  d'autant  plus  cruelle  que  cette  manière  de  procéder  était 
précisément  celle  qu'ils  avaient  réclamée  avec  tant  d'insistance  en  17(i4  et  qu'ils 
s'étaient  tant  indignés  de  voir  rejetée.  Beaucoup  de  paroisses  déclarèrent  n'avoir 
à  présenter  aucune  plainte  ;  plusieurs  terminaient  leurs  réponses  en  suppliant  qu'on 
fil  ouvrir  de  nouvelles  routes;  d'autres  n'apportaient  aucune  preuve  à  l'appui  de 


QUERELLE    A    PROPOS    DE    LA    DESTITUTION    d'aUDOUARD  531 

Puis  une  affaire  plus  passionnante  encore  relégua  celle-là  dans 
l'oubli;  le  même  rapport  de  la  commission  intermédiaire 
ramena  en  effet  l'attention  sur  le  vote  qui  avait  destitué  x\u- 
douard  et  sur  l'arrêt  du  conseil  qui  l'avait  cassé,  et  à  ce  pro- 
pos éclata  une  violente  tempête.  La  noblesse  prit  un  avis  qui 
contenait  une  chaude  approbation  de  la  conduite  des  commis- 
saires de  son  ordre  et  de  Bureau,  du  tiers,  à  la  séance  fameuse 
du  6  septembre,  une  désapprobation  non  moins  énergique  de 
celle  des  commissaires  du  clergé,  voire  même  de  l'évêque  de 
Rennes  qui  n'avait  pas  assistée  la  séance,  et  requit  linscription 
de  cet  avis  sur  le  registre  ;  le  tiers,  gagné  par  elle,  yconsentit, 
tandis  que  les  évêques  protestaient  avec  indignation  contre  ce 
procédé  désobligeant  et  parlaient  unanimement  d'abandon- 
ner la  commission  pour  toujours,  si  le  registre  restait  chargé 
de  cette  espèce  de  flétrissure  infligée  à  l'un  d'eux.  Les  séances 
des  17,  18  et  19  janvier,  pendant  lesquelles  cette  affaire  fut 
discutée,  furent  d'une  vivacité  exceptionnelle  et  les  commissai- 
res du  roi  se  virent  avec  une  indicible  douleur  sur  le  point 
d'être  obligés  de  renoncer  à  présenter  dans  leurs  rapports 
ce  tableau  d'une  union  et  d'une  intelligence  inaltérables  entre 
les  ordres  que  chacun  de  leurs  courriers  apportait  au  minis- 
tère enchanté.  «  J'ai  passé  la  nuit  k  négocier  avec  les  princi- 
))  paux  de  la  noblesse,  écrivait  Duras  le  20  janvier;  je  suis 
»  excédé  de  fatigue  et  si  cela  durait,  il  faudrait  m'enterrer... 
»  II  a  fallu  combattre,  négocier,  persuader  cinquante  gentils- 
»  hommes  qui  ont  été  proscrits,  emprisonnés,  privés  de  leurs 
»  emplois  par  le  canal  de  M.  de  Rennes,  qui  étaient  animés 
»  d'un  esprit  de  vengeance,  et  qui  se  sont  désistés  avec  bien 


leurs  doléances  :  d'autres  furent  facilement  convaincues  de  faux  exposés,  de  chiffres 
inexacts,  de  confusions  volontaires.  11  faudrait  pouvoir  citer  ici  tous  les  procès- 
verbaux  de  vérifications  de  plaintes  qui  furent  dressés  par  les  membres  de  la  com- 
mission intermédiaire  en  1769  et  1770,  pour  donner  une  idée  de  la  mauvaise  foi 
trop  fréquente  des  réclamations  des  paroisses  Nous  avons  été  particulièrement 
frappé  de  ceux  qui  furent  dressés  par  l'abbé  de  Bontouillic  dans  le  diocèse  de 
Vannes  en  1769  (Arch.  lUe-et-Vi!.,  série  G,  fonds  non  classé).  Linguet,  dans  ses 
Observations  sur  la  réponse  des  Etats,  a  cité  une  lettre  d'un  des  principaux  mem- 
bres de  l'assemblée  (son  nom  n'est  pas  indiqué)  d'après  laquelle,  dans  toutes  les 
réponses  qui  passèrent  sous  les  yeux  du  bureau  pendant  la  tenue  de  1768,  il  ne  se 
trouvait  aucune  trace  de  vexations,  de  concussion  et  d'abus  d'autorité.  Il  nous 
semble  bien  que  cette  assertion  était  fondée.  En  somme  ni  aux  Etats  de  1769  ni  à 
eeux  de  1770  les  réponses  reçues  ne  purent  fournir  aucune  arme  contre  d'Aiguillon. 
Aussi  fit-on  le  silence  sur  ce  piètre  résultat. 


532  L\    ItUETAGNF.    ET    LE    DL'C    d'aIGUILLON 

»  de  la  peine  d'une  occasion  d'humilier  l'auteur  de  leurs 
»  maux  ».  A  force  d'efforts  désespérés,  ils  parvinrent  à  obte- 
nir de  la  noblesse,  malgré  une  quarantaine  d'opposants  irré- 
conciliables, que  la 'partie  approbative  de  son  avis  fût  seule 
inscrite  sur  le  registre;  mais  alors  elle  exigea  obstinément 
que  les  deux  autres  ordres  se  joignissent  à  elle  pour  approu- 
ver la  conduite  de  ses  commissaires  et  solliciter  le  retrait  de 
l'arrêt  du  conseil  du  7  novembre  :  et  le  clergé  qui  se  laissa 
arracher  ce  vote  par  lassitude  et  en  l'absence  de  ses  princi- 
paux chefs  se  trouva  ainsi  amené  à  approuver  en  janvier  des 
faits  contre  lesquels  il  avait  hautement  protesté  en  septembre. 
L'évêque  de  Rennes  fut  indigné  de  cette  faiblesse  et  de  l'atti- 
tude du  duc  de  Duras  dans  cette  circonstance  :  «  Lorsque 
»  j'appris  chez  moi,  où  je  m'étais  retiré  par  prudence  jusqu'à 
))  la  fin  de  cet  orage,  écrit-il  à  Saint-Florentin  ('),  la  délibéra- 
»  tion  qui  venait  d'être  prise,  j'en  fus  pénétré  jusqu'au  fond 
»  de  l'âme  et  dès  lors  je  me  regardai  comme  une  victime 
»  immolée  à  la  cabale;  on  dit  au  second  ordre  du  clergé,  pour 
»  avoir  son  suffrage,  que  je  n'étais  compromis  en  rien  parce 
»  que  je  n'étais  pas  présent  à  la  délibération  du  6  septembre.., 
»  comme  si  je  n'avais  pas  agi  moi-même,  en  chef,  à  la  suite 
»  de  cette  affaire...  la  précipitation  avec  laquelle  on  recueillit 
»  les  suffrages  ne  donna  pas  le  temps  à  la  moindre  réflexion, 
»  mais  on  voulait  mander  à  Versailles  que  les  trois  ordres 
»  étaient  unanimes  dans  leur  avis,  que  la  paix  et  l'union 
»  régnaient  parmi  nous,  tandis  qu'il  n'y  a  jamais  eu  dans 
»  aucune  de  nos  assemblées  plus  de  haine,  de  fureur  et  de 
»  discorde  ».  Duras  joignit  ses  instances  à  celles  des  Etats 
pour  demander  le  retrait  de  l'arrêt  du  conseil  du  7  novembre 
qu'il  déclarait  insoutenable  dans  le  fond  et  dans  la  forme, 
que  le  contrôleur  général  au  contraire  proclamait  parfaite- 


(')  21  janv.,  II.  G3i.  Duras  ne  voyait  d'autre  solution  satisfaisante  que  le  départ 
de  la  Bretagne  de  l'évêque  de  Rennes.  «  Il  est  de  la  plus  grande  importance,  écrivait- 
»  t-il  au  contrôleur  général  le  17  janvier,  d'engager  M.  l'évêque  d'Orléans  à  retirer 
»  M.  de  Uennes,  et  je  peux  vous  dire  que  M.  de  Saint-Brieuc  seul  peut  le  remplacer  ; 
»  il  ne  s'en  soucie  pas,  mais  si  l'on  veut  maintenir  l'ordre  en  Bretagne  cet  arrange- 
»  ment  est  absolument  nécessaire  ;  la  noblesse  et  l'évêque  de  Rennes  ne  s'accorderont 
»  jamais:  malheureusement  ce  dernier  a  fourni  des  raisons  trop  légitimes  à  cet  éloi- 
»  gncment».  Tandis  que  le  duc  d'.-Viguilloii  n'obtenait  jamais  rien  de  .larcnte,  l'année 
1769  ne  devait  pas  se  terminer  sans  que  la  combinaison  désirée  par  Girac  et  si 
naïvement  recommandée  par  Duras  fût  réalisée. 


REFIS    DU    FONDS    POUR    L.V    GARDE-CÔTES  533 

ment  rôgulier  et  même  nécessaire,  mais  qu'il  retira  cependant, 
tant  la  politique  des  concessions  à  outrance  pour  conserver 
une  paix  apparente  dominait,  même  à  Versailles. 

Même  faiblesse  dans  toutes  les  autres  circonstances.  Quand 
les  Etats  accordèrent  le  31  janvier  les  700,000  livres  pour  le 
secours  extraordinaire,  ils  eurent  soin  d'ajouter  à  leur  vote  un 
consentement  à  la  levée  des  deux  sols  pour  livre  en  sus  des 
droit  des  fermes,  consentement  qu'on  ne  leur  avait  pas  de- 
mandé, mais  qu'on  n'osa  pas  refuser,  non  plus  qu'une  re- 
nonciation de  leur  part  à  toute  réclamation  pour  la  percep- 
tion antérieure  et  non  consentie  de  cette  levée  additionnelle. 
Lorsque  le  10  février  la  demande  du  fonds  pour  les  milices 
garde-côtes  fut  de  nouveau  présentée,  elle  n'eut  pour  effet  que 
de  provoquer  les  clameurs  les  plus  injurieuses  pour  M.  delà 
Noue.  En  vain  fit-on  valoir  que  c'était  le  duc  de  Choiseul  qui 
demandait  ce  fonds,  qu'il  avait  rendu  assez  de  services  à  la 
province  pour  mériter  sa  reconnaissance,  que  M.  de  la  Noue 
d'ailleurs  ne  remettrait  sûrement  plus  les  pieds  en  Bretagne  : 
rien  n'y  fit,  et  la  demande  fut  retirée  sous  le  prétexte  men- 
songer qu'il  y  avait  en  caisse  des  fonds  suffisants  pour  ce  ser- 
vice pendant  l'année  courante  et  pendant  la  suivante  (').  A 
peine  est-il  besoin  d'ajouter  que  le  déficit  sur  le  casernement, 
au  lieu  d'être  imposé,  comme  le  portaient  les  instructions, 
fut  couvert  par  un  emprunt,  et  qu'il  en  fut  de  même  pour  le 
déficit  de  l'état  de  fonds  :  c'étaient  là  des  actes  de  faiblesse 
qui  n'étaient  point  imputables  au  nouveau  commandant, 
puisqu'ils  étaient  malheureusement  passés  en  habitude, 
mais  qui  devenaient,  à  mesure  que  le  temps  s'écoulait,  de 
plus  en  plus  désastreux.  «  Je  conçois,  écrivait  Duras  au  con- 
»  trôleur  général  (^)  en  sollicitant  son  consentement  pour  un 
»  emprunt  de  2  millions  et  demi  à  3  millions,  que  rien  n'est 
»  plus  malheureux  que  d'accumuler  comme  on  a  fait  jusqu'à 
»  présent  et  comme  je  suis  forcé  de  le  faire  encore  emprunt 
»  sur  emprunt,  et  d'écraser  la  province  sous  le  poids  de 
»  dettes  immenses  ;  j'y  vois  comme  vous  la  perte  de  son  cré- 


(')  Huit  jours  environ  avant  cette  décision,  la  vérification  de  l'état  de  fonds  poul- 
ies années  1767  et  1768  avait  accusé  un  déficit  de  1,457,119  1.  8  s.  5  d.  :  et  l'état 
de  fonds  qui  fut  établi  par  prévision  dans  cette  tenue  pour  les  années  1769  et  1770 
était  en  déficit  de  2,682,000  fr. 

(2)  2  fév.,  H.  367. 


534  LA    BRETAGNE    ET    LK    DUC    d'aIGUILLON 

»  dit  et  les  suites  les  plus  fâcheuses;  mais  il  est  impossible 
»  en  ce  moment  d'en  user  autrement.  » 

Un  des  incidents  où  se  montra  de  la  manière  la  plus 
fâcheuse  la  servilité  du  duc  de  Duras  envers  le  bastion  fut 
l'adjudication  des  fermes,  ce  moment  toujours  si  difficile  h 
passer,  et  d'autant  plus  redoutable  que  cette  adjudication  se 
faisait  dans  l'après-midi,  «  circonstance  peu  favorable  pour 
traiter  avec  des  Bretons  »  écrivait  Duras  lui-même  ('),  qui  a, 
au  milieu  de  ses  rapports  mensongers  et  systématiquement 
optimiste,  par  ci,  par  là,  quelques  échappées  de  franchise. 
Deux  compagnies  étaient  aux  prises,  celle  de  Gratien  et  de 
son  beau-père  Bourgeois,  que  la  noblesse  haïssait  pour  avoir 
pris  les  fermes  en  1766  sans  son  aveu,  et  contre  la  régie  de 
laquelle  elle  proférait  les  plaintes  les  plus  violentes  :  et 
celle  de  iMillet,  la  fameuse  société  patriotique  de  Nantes,  à 
laquelle  étaient  réservées  toutes  ses  tendresses.  Sur  une 
question  de  Gratien,  au  moment  de  l'allumage  des  feux 
(16  fév.),  il  avait  été  convenu  qu'on  publierait  les  enchères 
selon  l'usage  au  troisième  et  dernier  feu,  que  cependant  il 
pourrait  être  procédé  à  un  quatrième  feu,  si  les  Etats  le  requé- 
raient et  si  l'intérêt  de  la  province  paraissait  le  demander. 
Au  moment  de  l'extinction  du  troisième  feu,  cinq  enchères 
furent  faites  consécutivement  et  si  rapidement  que,  de  l'aveu 
général,  il  fut  impossible  à  l'oreille  la  plus  exercée  de  savoir 
quel  était  le  dernier  enchérisseur  :  néanmoins,  il  n'y  eut 
qu'un  cri  dans  la  noblesse  pour  que  le  bail  fût  adjugé  à 
Millet,  tandis  que  le  clergé  et  le  tiers  réclamaient  un  qua- 
trième feu.  Leur  voix  fut  couverte  par  les  clameurs  de  la 
noblesse,  appuyées  de  celles  d'un  bon  nombre  a  d'externes  », 
gens  étrangers  aux  Etats,  dont  la  salle  était  alors  remplie  et 
qui  étaient  venus  apporter  au  bastion  le  renfort  décisif  de 
leurs  poitrines.  Les  injures  les  plus  atroces  sont  prodiguées 
à  Gratien,  au  clergé,  au  tiers  :  l'évêque  de  Saint-Brieuc,  qui 
voulait  un  quatrième  feu,  s'entend  déclarer  qu'il  est  de  cet 
avis  parce  que  Gratien  lui  a  promis  un  pot-de-vin  de  10,000  écus 
si  les  fermes  lui  restaient.  L'instant  était  critique,  et  Duras 
allait  voir  la  réalité  donner  à  ses  assurances  le  plus  éclatant 
démenti,  lorsque  le  président  du  tiers  le  tira  d'embarras. 

< 

(<)  17  fév.,  II.  369. 


ADJUDICATION    DES    FERMES  535 

Feignant  crignorer  le  prix  offert  par  Millet,  il  s'en  fit  répéter 
le  chiffre  (7,650,000  1.),  sur  l'invitation  de  M.  de  Pire  fils  qui 
avait  escaladé  les  bancs  de  la  noblesse  pour  venir  lui  parler 
à  l'oreille  :  aussitôt,  sous  prétexte  qu'il  y  avait  bénéfice  par 
rapport  au  bail  précédent  (7,135,000),  il  déclara  que  son 
ordre  était  d'avis  d'adjuger  les  fermes  à  Millet.  C'était  pour 
la  province  une  perte  de  peut-être  200,000  livres,  car  Gratien 
aurait  vraisemblablement  porté  ses  offres  jusque-là  ('),  mais 
c'était  pour  le  duc  de  Duras  la  délivrance  d'un  poids  énorme. 
Il  fit  ce  jour-là  pour  la  première  fois  connaissance  avec  la 
véritable  physionomie  des  Etats  de  Bretagne,  et,  si  porté 
qu'il  fût  à  imputer  tous  les  événements  fâcheux  à  d'Aiguillon 
et  aux  jésuites,  il  ne  put  pas  ne  pas  être  indigné  dans  le  fond 
de  son  cœur  de  la  turbulence  et  des  mauvais  procédés  de  la 
noblesse.  «  Si  c'est  ainsi  qu'on  traite  ceux  qu'on  aime,  disait- 
»  il,  comment  donc  traitait-on  ceux  qu'on  n'aimait  pas  ?  Je 
M  vois  bien  que  d'Aiguillon  avait  raison  et  que  tout  ce  que 
»  l'on  m'a  dit  était  vrai  »  (^).  Les  choses  avaient  été  portées  à 
un  tel  excès  que  le  lendemain  quelques  gentilshommes  pro- 
posèrent, parait-il,  qu'on  députât  aux  commissaires  du  roi 
pour  leur  exposer  que  les  désordres  de  la  veille  étaient  le  fait 
des  externes,  et  pour  demander  que  l'entrée  des  Etats  leur 
fût  dorénavant  impitoyablement  refusée. 

Ces  événements  étaient  d'autant  plus  fâcheux  qu'en  ce  mo- 
ment même  surgissaient  d'autres  sujets  de  troubles.  La  ré- 
ponse de  Saint-Florentin  au  mémoire  des  Etats  pour  le  rappel 
de  l'universalité,  longtemps  gardée  secrète  parce  qu'elle  ne 
leur  donnait  pas  entière  satisfaction,  avait  dû  enfin  leur  être 
communiquée,  et  elle  contenait  entre  autres  choses  la  phfase 
suivante  :  «  Si  le  roi  a  changé  l'administration  de  la  justice, 
»  la  province  ne  doit  en  accuser  que  les  magistrats  qui,  par 
»  l'abandon  volontaire  de  leurs  charges,  par  leur  résistance 
»  aux  ordres  réitérés  de  Sa  Majesté  pour  les  leur  faire  repren- 
»  dre,  enfin  par  le  refus  constant  de  se  prêter  à  tous  les 
»  arrangements  proposés  pour  leur  en  faciliter  les  moyens, 
»  l'ont  forcé  à  la  réduction  dont  se  plaignent  les  Etats  :  ce- 
»  pendant  Sa  Majesté  se  réserve  de  statuer  sur  les  moyens 

(')  Un  des  correspondants  de  d'Aiguillon  assure  même  qu'il  serait  allé  jusqu'à 
huit  millions  (H.  633). 
(^)  Rapport  envoyé  de  Saint-Brieuc  à  d'Aiguillon,  18  fév.,  H.  633. 


536  LA    BRETAGNK    ET    LE    DUC    d'aIGI  ILLON 

»  possibles  de  procurer  la  meilleure  administraiion  de  la 
»  justice,  et  si  les  magistrats  qui  l'ont  mécontentée  méritent 
))  par  leur  soumission  de  redevenir  utiles  à  son  service,  je  ne 
»  doute  pas  qu'ils  ne  la  Irouvent  disposée  à  leur  donner  des 
»  preuves  de  sa  confiance  ».  En  même  temps,  on  apprenait  la 
levée  des  exils,  d'abord  de  plusieurs  des  démis,  et,  quelque 
temps  après,  de  tous,  à  la  seule  exception  des  six  auxquels 
avait  été  fait  le  procès.  C'était  assez  pour  achever  de  jeter  le 
découragement  dans  le  bailliage,  pas  assez  pour  satisfaire  les 
Etats  qui  voulaient  le  rétablissement  immédiat  de  l'universa- 
liié,  et  qui,  froissés  de  quelques-uns  des  termes  de  la  lettre 
de  Saint-Florentin,  en  refusèrent  l'inscription  sur  leurs  regis- 
tres. Tout  cela  entretenait  l'agitation  des  esprits  et  enlevait 
beaucoup  d'influence  à  ceux  des  gentilshommes  qui  recom- 
mandaient le  calme  et  la  sagesse  par  tactique.  Visiblement, 
le  groupe  intransigeant  tendait  à  reprendre  le  dessus  :  M.  de 
Pire  fils,  l'àme  du  parti  modéré  dans  le  bastion,  perdait  tous 
les  jours  de  son  influence  :  le  triumvirat  qu'il  formait  avec 
MM.  de  Guerry  et  de  Rosnyvinen  était  surnommé  ironique- 
ment le  pacte  de  famille  :  c'était  à  d'autres,  MM.  de  Guales, 
de  la  Bédoyère,  du  Sel  des  Monts,  que  passait  la  direction  de 
la  noblesse.  La  séance  du  18  février,  où,  à  propos  des  fonds 
à  faire  pour  la  Société  d'agriculture,  il  fut  (juestion  de  la  des- 
titution de  Busson,  secrétaire  de  cette  Société,  coupable 
d'avoir  été  le  médecin  du  duc  d'Aiguillon,  fut  si  vive  que 
l'évèque  de  Saint-Brieuc  jugea  prudent  de  lever  brusquement 
les  Etats.  Celle  du  22,  où  les  ordres  se  trouvèrent  d'avis  con- 
traire, la  noblesse  voulant  qu'on  nommât  aux  pensions  avant 
de  nommer  les  commissions,  le  clergé  et  le  tiers  tenant  pour 
l'ordre  inverse,  reproduisit  les  scènes  les  plus  tumulteuses  du 
passé.  Deux  jours  après,  nouvel  orage  à  propos  des  élections 
à  la  commission  intermédiaire,  le  clergé  ayant  maintenu  sur 
la  liste  de  ses  élus  quelques-uns  de  ses  membres  les  plus 
haïs  pour  des  services  rendus  à  l'ancien  commandant, 
comme  l'évèque  de  Rennes,  les  abbés  de  Saint-Luc,  de  Saint- 
Aubin  et  de  Cornulier.  La  nomination  de  l'abbé  de  Saint- 
Aubin,  notamment,  fut  accueillie  par  la  noblesse  avec  de  vé- 
ritables cris  de  rage.  Duras  ne  s'attendait  pas  à  ce  coup  :  il 
avait  fait  la  propagande  la  plus  acharnée  contre  lui  (car  il  ne 
se  faisait  nul  scrupule  de  pratiquer,  lui  aussi,  la  candidature 


LASSITUDE    DU    DUC    DE    DURAS  «)37 

officielle),  et  il  avait  obtenu,  du  moins  il  le  prétendit  ('),  la 
promesse  formelle  que  Tordre  de  l'Eglise  ne  réélirait  pas  ce 
commissaire  :  mais  il  avait  suffi  du  retour  de  l'évêque  de 
Rennes,  revenu  tout  exprès  de  Brest  où  il  était  depuis  dix 
jours,  pour  déjouer  les  combinaisons  administratives  et  faire 
triompher  cette  odieuse  candidature  (^)  !  Duras  au  désespoir 
comprit  que  tout  était  perdu  si  ce  brandon  de  discorde  n'était 
pas  immédiatement  éteint.  Il  réunit  le  soir  un  grand  nombre 
de  gentilshommes,  les  implora,  les  supplia,  leur  rappela  la 
nécessité  de  la  plus  grande  sagesse  et  de  la  plus  grande  mo- 
dération pour  déjouer  les  efforts  de  leurs  ennemis  communs  : 
il  ne  dit  pas,  dans  la  lettre  où  il  raconte  cette  conférence,  s'il 
leur  promit,  comme  les  correspondants  de  d'Aiguillon  l'at- 
testent, de  faire  casser  cette  élection  et  d'empêcher  l'abbé  de 
Saint-Aubin  de  reparaître  jamais  en  Bretagne  (')  :  mais  il 
montra  tout  au  moins  combien  cette  cassation  lui  tenait  à 
cœur;  il  fut  pathétique  ;  il  fut  aussi  familier  et  même  trivial  {*), 
ce  qui  était,  auprès  des  gens  à  qui  il  avait  affaire,  une  chance 
de  plus  de  succès.  11  réussit  ù  persuader  son  monde,  et  le 
lendemain  matin  25  l'énoncé  de  la  délibération  de  la  veille 
fut  fait  au  milieu  du  plus  grand  calme  :  la  noblesse  alla 
même,  à  l'issue  de  la  séance,  le  remercier  en  corps  de  l'inté- 
rêt qu'il  avait  bien  voulu  prendre  à  sa  sensibilité.  ]Mais 
c'étaient  là  de  ces  tours  de  force  qui  ne  se  renouvellent  pas, 
et  le  seul  moyen  d'obtenir  une  heureuse  issue  de  l'assemblée 
était  désormais  que  la  clôture  vint  le  plus  vite  possible.  «  Je 
»  me  flatte,  écrit-il  le  25  février,  le  jour  même  de  son  grand 

(!)  Lettre  de  Duras,  25  fév.,  H.  369. 

(2)  Son  imagination  terrifiée  lui  avait  aussi  fait  voir  deux  ci-devant  et  deux 
83,  liabillés  en  colporteurs,  entrer  dans  la  chambre  du  clergé  et  semer  l'esprit  de 
rébellion  dans  cet  ordre. 

(')  Il  aurait  dit  à  la  noblesse  :  «  Je  vous  ferai  avoir  raison,  mais  mot,  ou  vous 
gâterez  tout  !  ».  (Lettre  du  25  février  à  dWiguilion,  H.  633).  Il  se  serait  vanté 
d'avoir  plus  de  la  moitié  du  conseil  pour  lui,  contre  d'Aiguillon.  (28  février,  ibid;. 

(*)  Il  se  serait  répandu  en  propos  plus  que  vifs  contre  l'abbé  de  Saint-Aubin, 
«  ce  j...  f...  de  prestolet,  ce  fils  de  p..  ,  ce  bougre  de  bâtard  ».  Il  aurait  promis  que 
cet  abbé  serait  rayé,  demandant  qu'on  lui  coupât  son  ...  et  ses  ...,  si  ce  qu'il  disait 
n'était  pas  l'exacte  vérité.  (Rapports  des  28  février  et  4  mars,  H.  369).  Ces  propos 
ont-ils  été  véritablement  tenus?  Ce  qui  peut  les  rendre  vraisemblables,  c'est  que 
Duras  était  assez  coutumier  du  fait.  Il  affectait  avec  la  noblesse  le  plus  complet 
sans-façon.  Il  tapait  sur  le  ventre  des  gens,  lâchait  à  tout  moment  des  b...  et  des 
f...  Il  ne  reculait  pas  devant  les  plus  basses  manœuvres,  pour  acquérir  une  peu 
enviable  popularité.  (2  janvier  1769,  H.  633). 


538  LA  iiuKTAfi.M:;  i:t  lk  dl'c  d'aiguillon 

»  triomphe,  que  nous  finirons  la  semaine  prochaine  :  je  vous 
»  avoue  que  je  le  désire  vivement,  car  je  suis  véritablement 
»  excédé  ».  Il  ajoutait,  en  style  plus  familier  :  «  J'en  ai,  je 
»  vous  assure,  la  plus  vive  impatience,  car  M.  de  Saint-Brieuc 
»  et  moi,  nous  sommes  crevés  !  (')  ».  Le  malheureux  en  était 
venu,  après  quelques  semaines  de  contact  avec  les  Etats  de 
Bretagne,  à  désirer  sa  délivrance  avec  plus  d'ardeur  que 
d'Aiguillon  après  plusieurs  années  I 

Ce  vœu  devait  être  exaucé.  La  nouvelle  de  la  levée  des 
exils  de  tous  les  magistrats  démis  venant,  sur  ces  entrefaites, 
bien  disposer  les  esprits,  les  affaires  qui  restaient  encore  fu- 
rent rapidement  enlevées;  on  nomma  la  députation  en  cour 
qu'on  chargea  d'appuyer  le  mémoire  des  Etals  sur  l'adminis- 
tration de  la  justice  :  on  adopta  un  nouveau  projet  de  règle- 
ment pour  l'administration  des  grands  chemins  :  on  enregis- 
tra les  réponses  du  roi  aux  dernières  représentations  sur  le 
règlement,  et  l'arrêt  du  conseil  du  12  fév.  1769  qui  fixait  défi- 
nitivement les  questions  encore  en  suspens,  mais  avec  réserve 
du  droit  pour  les  Etats  de  faire  eux-mêmes  leurs  règlements, 
sous  le  bon  plaisir  du  souverain  ("),  puis  on  se  sépara  le  6  mars 
après  un  discours  du  duc  de  Duras  et  une  réponse  du  procu- 
reur général  syndic  La  Bourdonnaye,  où  l'on  remarque  ce 
passage  :  ((  Nous  avons  vu  la  confiance,  la  cordialité  et  l'union 
»  succéder  à  la  défiance,  à  l'inquisition  et  à  l'espionnage... 
»  Vous  avez  rendu,  Monseigneur,  à  leurs  familles  soixante 
»  citoyens  qui  en  étaient  bannis;  nous  osons  espérer  encore 


(1)  Autre  lettre  du  25  février,  H.  369. 

(^)  Aussi  les  Etats  de  1770  devaient-ils  agir  tout  comme  si  le  règlement  émané 
de  l'autorité  du  roi  n'existait  pas.  Celte  délibération  du  5  mars,  que  Duras  présen- 
tait comme  terminant  au  gré  du  roi  l'afTairo  du  règlement,  ne  faisait  donc  que 
préparer  de  nouvelles  complications.  Et  cependant,  dans  cet  arrêt  du  conseil  du 
12  février,  l'autorité  avait  encore  cédé  sur  toute  la  ligne.  Non  seulement,  comme 
on  l'a  déjà  vu,  on  revenait  pour  l'entrée  de  la  noblesse  au\  Etats  aux  mêmes  règles 
i^u'en  1736,  mais  on  rétablissait  la  tribune  sous  la  seule  condition  qu'il  n'y  pût  en- 
trer plus  de  vingt  personnes  et  que  ces  personnes  fussent  d'un  état  distingué  :  on 
renonçait  à  prendre  les  voles  de  la  noblesse  par  évêcbé  et  on  lui  restituait  le  vote 
par  tèle;  on  permettait  l'entrée  de  notaires  pour  donner  acte  à  un  ordre  d'un  avis 
dont  les  deux  autres  lui  auraient  refusé  l'inscription,  à  condition  que  cette  entrée 
n'eût  lieu  que  quand  les  ordres  seraient  aux  chambres  et  que  ces  cas  fussent  aussi 
rares  que  possible,  etc.  (H.  420).  Relativement  à  la  commission  intermédiaire,  le 
droit  d'entrer  au  grand  bureau  de  Rennes  quand  ils  se  trouveraient  dans  cette 
ville,  mais  sans  pouvoir  y  être  convoqués  par  ledit  bureau  sans  permission  de  Sa 
Majesté,  était  restitué  aux  commissaires  diocésains. 


CLÔTURE    DES    ÉTATS  539 

»  que  vous  obtiendrez  de  Sa  Majesté  le  retour  de  soixante 
»  magistrats  utiles  et  nécessaires  à  leurs  fonctions.  Tous  les 
»  corps,  tous  les  ordres,  tous  les  tribunaux  de  la  province,  à 
»  l'exception  de  quelques-uns  qui  en  ont  été  empêchés  par 
»  autorité,  se  sont  réunis  pour  former  le  même  voeu...  et  si 
»  quelqu'un  avait  osé  élever  la  voix  poVir  réclamer  contre, 
»  elle  aurait  été  étouffée  par  celle  de  la  bonne  foi,  de  la 
«justice  et  de  la  raison  ».  Après  quoi  Duras  triomphant 
revint  à  Versailles  célébrer  les  louanges  de  la  noblesse 
bretonne,  démontrer  la  nécessité  du  transfert  de  l'évêque  de 
Saint-Brieuc  au  siège  épiscopal  de  Rennes  ('),  insister  pour 
le  rappel  de  l'universalité,  et...  présenter  au  contrôleur  géné- 
ral, douloureusement  surpris,  une  note  de  frais  formidable, 
témoignage  curieux  de  ce  que  coûtait  à  l'autorité  royale,  dans 
tous  les  sens  du  mot,  la  substitution  en  Bretagne  de  la  poli- 
tique de  la  main  ouverte  ù  la  politique  du  poing  fermé  [^). 

Le  rappel  de  l'universalité  !  C'était  là  le  refrain  que  répé- 
taient tous  les  échos  de  la  province  :  c'était  le  mot  d'ordre  de 
tous  ceux  qui  le  désiraient,  et  de  tous  ceux  qui,  le  prévoyant, 
voulaient  paraître  l'avoir  désiré  :  c'était  le  cri  général,  devenu 
plus  fort  et  plus  impérieux  à  mesure  que  les  indices  de  la 
prochaine  capitulation  du  gouvernement  se  multipliaient 
davantage.  C'était  pour  le  rappel  de  l'universalité  que  les 
Etats  avaient  observé  une  tranquillité  relative,  pour  lui  que 
les  flatteries  avaient  été  prodiguées  au  duc  de  Duras,  pour 
lui  que  les  insultes  redoublaient  envers  ce  petit  groupe  de 
fidèles  serviteurs  qui  auraient  voulu   épargner  à  l'autorité 

(')  Lettre  de  Duras,  17  janvier  (H.  369).  Ce  transfert,  auquel  l'évêqueDesnos  était 
loin  de  s'opposer,  eut  lieu  à  la  fin  de  1769,  Desnos  ayant  été  nommé  à  Verdun. 
(^)  Cette  session  de  1768-69  coûta  au  roi  la  somme  énorme  de  714,353  1.,  savoir  : 

Au  duc  de  Duras 505, .353 

Au  duc  de  Rohan  ..%...       145,000 

A  l'évêque  de  Saint-Brieuc.        25,000 

Au  président  du  tiers  ....        12,000 

AM.  d'Agay 15,00(J 

A  la  Briffe  d'Aniilly 12,000 

714,.353  (H.  436). 

Celle  de  1764-65,  qui  s'était  prolongée  pendant  six  mois,  n'avait  coûté  que 
330,000  1.  Encore  Duras  négligea-t-il,  lorsqu'il  demanda  le  remboursement  de  ses 
frais,  de  défalquer  les  45,000  1.  de  présent  ordinaire  fait  par  les  Etats  à  lui  et  à  la 
duchesse.  Il  y  eut  discussion  à  cet  égard  (H.  535)  ;  on  finit  par  accorder  à  Duras  ce 
qu'il  demandait  en  l'avertissant  de  s'imposer  une  limite  à  l'avenir. 


«)Î0  LA    nilKTAGNK    ET    \Ai    Dl  C    d'aIGLILLO.N 

royale  celle  suprême  humiliation,  pour  lui  qu'une  propagande 
etFrénce  était  faite  jusque  dans  le  sein  du  bailliage  lui-même. 
Le  23  janvier,  les  elForts  de  Jouneaux  du  Breilhoussoux  et  de 
Honin  de  la  Villebouquay  fils,  inutilement  combattus  par  le 
subdélégué  Raudin,  avaient  déterminé  l'envoi  d'une  nouvelle 
lettre  où  le  Parlement  sollicitait  le  retour  de  ses  ex-collègues. 
Un  mois  après,  c'était  le  tour  de  la  Chambre  des  comptes  de 
Nantes,  ennemie  séculaire  des  Parlementaires,  mais  entraînée, 
elle  aussi,  par  l'exemple  universel  (*).  A  toutes  ces  représen- 
tations le  gouvernement  n'opposait  qu'un  silence  désespérant 
pour  les  magistrats  fidèles,  convaincus,  comme  Le  Prestre, 
qu'un  mot  de  sa  part,  prononcé  du  ton  qu'il  fallait,  aurait 
suffi  pour  éteindre  cette  confiagration  générale  et  consolider 
un  établissement  qui  aurait  été  solide,  pour  peu  qu'il  eût  été 
soutenu.  Aussi  le  bruit  du  prochain  retour  des  exilés  prenait- 
il  de  plus  en  plus  de  consistance,  jetant  la  terreur  dans  l'àme 
de  tous  ceux  qui  s'étaient  compromis  au  service  de  l'ancien 
commandant.  Dès  la  fin  de  janvier,  la  noblesse  débitait  cou- 
ramment à  Saint-Brieuc  que  le  rappel  aurait  lieu  dès  la  clô- 
ture des  Etats,  ou  qu'elle  aurait  été  fort  trompée  par  ceux 
qui  lui  en  avaient  donné  des  assurances.  Elle  annonçait  que 
le  Parlement  reconstitué  chasserait  la  plus  grande  partie  des 
magistrats  actuels,  purgerait  la  Bretagne  des  officiers  que 


(')  Remontrances  du  16  fév.  1769,  dans  Fourmont,  Histoire  de  la  chambre  des 
comptes  de  Bretagne,  18ji.  <>  Sire,  y  lisait-on,  tant  qu'il  a  plu  à  Votre  Majesté 
d'imposer  un  silence  absolu  à  tous  les  ordres  de  l'Etal  sur  le  rappel  de  l'universa- 
lité du  Parlement  de  Bretagne,  votre  chambre  des  comptes  a  marqué,  par  sa  res- 
pectueuse obéissance,  sa  profonde  soumission  à  vos  ordres  souverains.  Mais  s'il 
était  de  son  devoir  d'obéir  dans  ces  tristes  circonstances,  il  faut  avouer.  Sire,  que 
ce  devoir  lui  a  été  pénible,  et  qu'il  lui  en  a  coûté  pour  renfermer  dans  son  sein 
les  gémissements  de  sa  douleur.  »  On  ne  pouvait  pas  plus  habilement  s'excuser 
d'un  long  silence.  En  même  temps  le  procureur  général  de  cette  cour,  de  la  Tul- 
laye,  entra\ail  autant  qu'il  lui  était  possible  le  fonctionnement  du  Parlement  en 
retardant  l'enregistrement  des  provisions  de  conseiller  des  dernières  recrues  faites 
par  ce  tribunal,  sous  prétexte  que  faire  cet  enregistrement  serait  désavouer  la  dé- 
marche que  \enait  de  faire  sa  cour  auprès  de  Sa  Majesté,  et  confirmer  un  éditdont 
on  demandait  la  suppression.  A  Rolland  du  Roscouël,  dont  les  gages  étaient  par 
là  même  arrêtés  et  qui  s'en  plaignait,  il  répondait  par  une  lettre  délicieusement 
impertinente  (25  avril,  H.  438)  :  «  J'ai  pensé.  Monsieur,  qu'il  était  de  la  prudence 
»  d'attendre  que  le  roi  eût  fait  connaître  sa  volonté,  et  que  ce  retardement  ne  pou- 
»  vait  vous  causer  d'autre  préjudice  que  celui  de  reculer  de  quelques  mois  l'attou- 
>>  chôment  de  vos  gages  :  c'est  un  molif  trop  petit  et  trop  bas  pour  qu'une  âme 
»  telle  que  la  vôtre  puisse  en  être  touchée  ». 


PRÉVISION    DU    RAPPEL    DE    l/uNIVERSALIlÉ  541 

trxViguillon  y  avait  amenés,  et  que  d'Aiguillon    lui-môme 
n'éviterait  pas  ce  qu'il  lui  gardait  ('). 

L'attitude  des  exilés,  qui  rentraient  à  Rennes  de  plus  en 
plus  nombreux,  ne  démentait  pas  ces  rumeurs  :  reçus  ù  bras 
ouverts  par  Duras,  par  l'intendant  (-),  docilement  écoutés  par 
le  bas  palais,  tout  fiers  de  leur  prochain  triomphe,  ils  écra- 
saient de  leur  mépris  ceux  qui  osaient  encore  s'avouer  leurs 
adversaires.  En  dépit  des  assertions  optimistes  de  l'inten- 
dant, qui  affirmait  que  les  relations  entre  les  membres  du 
Parlement  et  leurs  anciens  confrères  étaient  empreintes  de  la 
plus  grande  honnêteté,  il  est  malheureusement  certain  qu'au- 
cune avanie  n'était  épargnée  à  ces  tristes  victimes  des  inco- 
hérences de  la  politique  ministérielle.  L'infortuné  Le  Preslre, 
qui  en  était  plus  marri  qu'aucun  autre,  ne  voyait  que  trop 
bien  où  l'on  marchait  :  «  On  veut  faire  ici  peau  neuve,  écri- 
»  vait-il  le  12  avril,  on  éloigne  de  la  Bretagne  tous  ceux  qui 
w  se  sont  occupés  depuis  quatre  ans  à  y  soutenir  et  rétablir 
»  l'autorité  qui  est  furieusement  entamée  :  on  croit  y  rétablir 
»  la  paix  en  sacrifiant  à  ceux  que  l'on  craient  tous  les  hon- 
»  nêtes  gens,  qui  sont  en  butte  à  leurs  traits  et  dont  la  sou- 
»  mission  fait  aujourd'hui  le  crime  »  {^).  Le  bailliage  d'Aiguil- 
lon, réduit  à  l'inaction  par  la  désertion  d'un  nombre  de  plus 
en  plus  grand  de  ses  membres  et  par  l'abstention  concertée  des 
suppôts  de  la  justice,  ne  manifestait  plus  guère  son  existence 
que  par  des  suppliques  réitérées  pour  le  rappel  (*).  La  Tour- 
nelle  seule,  où  l'on  n'avait  guère  besoin  ni  d'avocats  ni  de 
procureurs,  travaillait  encore.  Pour  la  paralyser,  elle  aussi, 
la  cabale  imagina  une  trame  singulièrement  perfide.  Un  juge 


(')  Copie  d'une  lettre,  envoyée  par  Raudin,  10  mars,  H.  369. 

(-)  Lettre  écrite  de  Rennes,  7  mars,  H.  633.  On  remarqua  que  les  lettres  qui 
leur  furent  envoyées  pour  révoquer  leurs  exils  leur  donnaient  la  qualité  de  con- 
seillers au  Parlement,  ainsi  que  les  invilatlons  à  dîner  que  Duras  leur  adressa. 

(3)  Eu  avril  1769,  l'avocat  général  Duparc-Porée,  éloigné  de  Rennes  depuis  no- 
vembre 1765,  fut  réiniégré  dans  ses  fonctions,  au  grand  dépit  de  Le  Preslre. 

(*)  Il  décida  ainsi  le  14  mars  qu'on  écrirait  au  roi  le  6  avril,  pour  le  supplier  de 
répondre.  On  résolut  même  d'écrire  aux  ducs  de  Duras  et  de  Penthièvre  pour  les 
prier  d'appuyer  les  représentations  de  la  province.  Le  Parlement  reconnaissait 
que  c'était  là  une  démarche  inusitée  et  que  les  registres  n'en  fournissaient  aucun 
exemple,  mais  il  avait  cru  pouvoir  innover  »  dans  cette  circonstance  unique  oil 
il  s'agissait  de  procurer  à  lui-même  et  à  toute  la  province  un  bien  inappréciable, 
le  rappel  de  tous  les  anciens  membres  du  Parlement,  si  nécessaire  pour  rétablir 
la  tranquiililé  et  l'union  »  (arrêt  du  14  avril  1769). 


542  LA    BRETAGNE    ET    LE    DLC    d'aKUILLON 

inférieur  ayant  été  tiaduit  devant  le  Parlement  sous  l'incul- 
pation de  négligence  dans  une  procédure  criminelle  qu'il  ins- 
fi'uisait,  son  procureur  imagina  de  récuser  comme  suspects 
les  trois  magistrats  qui  seuls  pouvaient  être  chargés  du  rap- 
port de  cette  cause.  Invité  h  déclarer  ses  motifs,  il  garda  un 
silence  obstiné  :  le  président  de  Langle  (')  crut  alors  pouvoir 
faire  la  distribution  de  l'afFaire  sans  tenir  compte  de  ces  sus- 
picions atfectées,  et  ce  fut  l'occasion  d'un  violent  orage.  Les 
procureurs  se  pourvurent  contre  l'arrêt  de  distribution  et  en- 
voyèrent au  chancelier  un  mémoire  insolent  contre  le  prési- 
dent de  Langle  (^).  Cette  dernière  audace  combla  la  mesure. 
A  l'assemblée  des  chambres  du  29  avril  — ,  assemblée  tenue 
peut  être  ù  l'improviste  et  à  laquelle  les  soutiens  ordinaires 
du  bastion,  MM.  de  Monibourcher,  de  Cuillé,  du  Breilhous- 
soux,  de  Villebouquay  fils,  etc.,  n'assistaient  pas — ,  sur  la 
dénonciation  du  président  de  Langle,  il  se  trouva  une  majo- 
rité pour  décider  qu'on  dévoilerait  au  roi  sans  réticence  les 
odieuses  manœuvres  pratiquées  h  Rennes  pour  empêcher  la 
justice  d'avoir  son  cours  :  «  Tant  que  votre  Parlement,  di- 
»  sait-on  dans  cette  lettre,  a  été  secondé  par  ceux  qui,  par 
»  leur  état,  sont  préposés  pour  faire  l'instruction  des  procès 
»  et  les  mettre  en  état  de  recevoir  jugement,  il  s'est  occupé 
»  avec  activité  et  sans  relâche  à  l'expédition  des  affaires  d'au- 
»  dience  et  de  rapport  :  la  preuve  en  est  consignée  dans  ses 
»  registres,  et  connue  par  le  relevé  des  arrêts  rendus  dans  le 
»  cours  des  deux  précédentes  années...  Nous  eussions  conti- 
»  nué  de  travailler  avec  le  même  zèle,  mais  un  esprit  d'indé- 
»  pendance,  de  manque  de  respect  et  d'obéissance  pour  les 
»  magistrats,  même  un  esprit  de  cabale  qui  ne  tend  qu'à  ex- 
»  citer  du  trouble  et  de  la  division  dans  la  province,  règne 
n  aujourd'hui  parmi  le  plus  grand  nombre  des  procureurs, 
»  et  détruit  l'harmonie  sans  laquelle  le  cours  de  la  justice  ne 
M  peut  subsister...  Ils  affectent  par  un  concert  criminel  de  ne 
»  pas  mettre  les  causes  dont  ils  sont  chargés  aux  rôles  des 
»  audiences  publiques,  ils  s'efforc^'ent  d'empêcher  la  dislribu- 
»  tion  des  procès  sous  des  prétextes  frivoles  et  sans  fonde- 

(')  Il  s'agil  (lu  jeune  de  Langle,  reçu  en  17G8  :  son  père,  le  non  démis  de  1765, 
le  mari  de  la  fameuse  présidente  de  Langle,  était  mort  en  17G8. 

(-)  Comme  en  17C5,  des  .1  et  des  F  furent  crayonnés  sur  sa  porte,  et  une  cou- 
ronne de  branches  d'ifs  y  fut  déposée. 


LE  PARLEMENT  EXACTEMENT  PARTAGÉ  543 

»  ment,  ils  empêchent  le  jugement  de  ceux  distribués  en  les 
»  retenant  avec  obstination  sans  vouloir  les  rendre,  ils  aban- 
»  donnent  les  audiences  et  ne  s'y  présentent  point.  Ils  por- 
»  tent  l'excès  de  leurs  brigues  et  de  leurs  menées  jusqu'à 
»  traiter  avec  outrage  dans  leurs  assemblées  de  communau- 
»  tés  et  ailleurs  ceux  de  leurs  confrères  qui,  conduits  par  le 
»  devoir  de  leur  état  et  par  la  religion  du  serment...  ne 
»  croient  pas  pouvoir  se  dispenser  de  s'acquitter  de  leurs 
»  fonctions...  La  vivacité  et  l'indécence  ont  été  portées  dans 
»  leurs  assemblées  au  point  que  la  saine  partie  de  leurs  mem- 
»  bres  s'abstient  d'y  assister  et  qu'un  des  anciens  syndics...  a 
»  préféré  se  démettre  de  sa  place  pour  éviter  les  odieux  pro- 
»  cédés  que  lui  attiraient  ses  sages  représentations  et  son  re- 
»  fus  de  concourir  à  leurs  manœuvres...  La  correction  de 
)>  ces  abus  est  de  la  compétence  du  Parlement,  mais  il  se 
»  trouve  arrêté  par  le  trop  grand  nombre  des  réfractaires  et 
»  par  les  différentes  circonstances  auxquelles  leur  délit  est 
»  lié  :  il  est  forcé  de  recourir  à  Sa  Majesté,  de  l'instruire  du 
»  désordre  qui  s'accroit  de  jour  en  jour,  de  la  supplier  d'em- 
»  ployer  son  autorité  pour  le  faire  cesser  »  ('). 

Cet  appel  désespéré  ne  fut  pas  entendu.  La  réponse  de 
Saint-Florentin  se  fait  remarquer  par  son  extrême  froideur 
et  n'est  pas  autre  chose  qu'une  fin  de  non-recevoir.  «  Je  ne 
»  puis  vous  dissimuler,  écrivait  le  ministre,  que  j'ai  été  sur- 
»  pris  de  vous  voir  recourir  à  Sa  Majesté  contre  des  officiers 
»  subalternes  que  vous  avez  le  droit  de  punir  lorsqu'ils  s'écar- 
))  tent  de  leur  devoir.  Sa  Majesté,  lorsqu'elle  a  pris  lecture  de 
»  votre  lettre,  a  porté  le  même  jugement,  et  elle  laisse  à  vo- 
»  tre  zèle  et  à  votre  sagesse  le  soin  d'infliger  à  ces  officiers 
»  les  peines  qu'ils  peuvent  mériter  par  leur  insubordination, 
»  ou  par  la  négligence  ou  l'abus  de  leurs  fonctions  ».  Battu 
à  Versailles,  le  parti  aiguillonniste  n'était  guère  plus  heu- 
reux à  Rennes,  où  la  minorité  du  29  avril,  furieuse  de  son 
échec,  tenait  à  prendre  sa  revanche  et  proposa  à  l'assemblée 
des  chambres  du  11  mai  d'écrire  en  cour  pour  demander  le 
rappel  de  l'universalité.  Les  voix  se  trouvèrent  ce  jour  exac- 
tement partagées  et  le  furent  encore  le  lendemain  :  quinze 
contre  quinze.  Il  fut  alors  unanimement  convenu  qu'on  ne 

(')  Lettre  du  2  mai,  H.  333. 


544  LA  imiriAGNi!;  kt  lk  dlc  d'aiglillon 

inellrait  licii  de  cet  incitlent  sur  le  registre  et  que  la  réunion 
des  chambres  serait  regardée  comme  non  avenue.  Mais  cela 
n'ompècha  pas  les  quinze  qui  avait  voulu  écrire  de  se  réunir 
chez  Monlbourcher,  de  rédiger  leur  lettre  et  de  la  faire  par- 
tir, signée  par  le  greffier  du  Parlement,  pour  lui  donner  un 
caractère  authentique  et  la  j)rcsenler  comme  le  vœu  du  corps 
entier  (').  Encouragés  par  cet  exemple,  les  procureurs  ne 
mettaient  plus  de  borne  à  leur  audace,  et  portaient  leurs 
vexations  jusqu'à  des  personnes  dont  le  nom  semblait  cepen- 
dant devoir  présenter  toutes  garanties  en  bastion.  Duparc- 
l*oullain,  le  fameux  jurisconsulte,  avait  signé  la  cédule  évo- 
catoire de  M.  de  la  Chalotais  et  plusieurs  consultations  pour 
les  magistrats  prisonniers,  des  l'eprésentations  contre  divers 
articles  du  règlement  et  pour  le  rappel  de  l'universalité  : 
mais  il  avait  aussi  signé  un  mémoire  apologétique  du  prêtre 
Clemenceau  et  avait  été  pour  cela  grossièrement  attaqué  dans 
la  seconde  lettre  du  gentilhomme  breton  au  noble  espa- 
gnol (-)  :  il  venait  de  faire  paraître  un  Avertissement  fort 
agressif  contre  les  libelles,  destiné  à  figurer  en  tête  de  son 
sixième  volume  des  Principes  de  droit  f ramais,  dont  les  cinq 
premiers  volumes  avaient  déjà  paru  :  par  sentence  du  18  mai, 
les  juges  de  police,  dont  quatre  procureurs,  Lemasson,  Bou- 
vard,Juhel  et  Bonamy,  imaginèrent  d'infliger  à  cet  avertisse- 
ment l'outrage  d'une  suppression,  comme  à  un  vulgaire  libelle 
sans  nom  d'auteur  ni  d'imprimeur  et  contraire  aux  règlements 
de  la  librairie  et  de  l'imprimerie.  Son  imprimeur  était  cepen- 
dant bien  connu  :  c'était  Vatar,  dont  la  maison  avait,  de  tra- 
dition immémoriale,  la  clientèle  du  Parlement,  et  était  un 
des  centres  de  la  réunion  de  la  faction  parlementaire  :  les  ju- 


(')  Lettre  des  magistrats  fidèles,  31  mai,  II.  G33.  Un  bulletin  du  24  mai  (ibid), 
montre  la  cour  du  président  de  Montbourclier  remplie,  pendant  celte  délibération, 
de  procureurs,  d'avocats  et  de  magistrats  démis,  s'expliquanl  fort  grenadière- 
menl  sur  le  compte  des  conseillers  lidcles  et  promettant  de  leur  faire  payer  cher 
leur  fermeté  si  jamais  ils  rentraient  au  palais. 

(*)  Elle  mettait  dans  sa  bouche  ce  quatrain  : 

On  dit  mes  ouvrages  mauvais, 
Oui,  quelques  sages  les  rejettent, 
Mais  plus  de  cent  sots  les  achètent, 
•Test  pour  ceux-ci  que  je  les  fais. 

Elle  lui  imputait,  ainsi  qu'à  Anneix  (ijui  avait  plaidé  pour  Audouard),  d'avoir 
prostitué  les  nobles  fonctions  d'avocat,  et  prédisait  leur  radiation  de  l'ordre. 


LETTRE    DES    DÉMIS    AU    ROI  545 

ges  do  police  l'ignoraient  moins  que  personne,  puisque  le 
28  mai,  voulant  punir  cet  industriel  d'avoir  imprime  l'ou- 
vrage de  Duparc-Poullain,  ils  imaginèrent  de  lui  retirer  l'im- 
pression de  la  pancarte  du  prix  du  pain,  qu'un  arrêt  de  1724 
réservait  à  sa  maison,  et  la  donnèrent  à  un  autre  imprimeur, 
(îarnier,  dont  les  opinions  ofïraient  encore  plus  de  garanties. 
Le  Parlement  cassa  ces  sentences,  mais  il  ne  put  les  punir, 
vu  la  protection  assidue  dont  une  partie  de  ses  membres  cou- 
vrait les  incartades  du  bas  palais.  Tout  se  borna  à  une  se- 
monce adressée  à  leur  syndic  par  le  premier  président  et  le 
doyen,  et  à  une  injonction  de  travailler,  qui  n'était  pour  la 
communauté  qu'un  nouveau  sujet  de  dérision. 

Les  événements  marchèrent  encore  plus  vite  pendant  le 
mois  de  juin.  Réunis  à  Rennes  sous  l'œil  bienveillant  de 
M.  d'Agay,  tenant,  avec  la  permission  de  Saint-Florentin,  de 
grands  conciliabules  où  ils  discutaient  la  ligne  de  conduite  à 
tenir,  les  démis  afiectaient  un  air  triomphant,  parlaient  tout 
haut  de  leur  prochain  retour,  annonçaient  le  rappel  même 
des  six  exilés,  et  narguaient  les  rentrés,  tandis  que  Duras  et 
d'Agay  mandaient  partout  que  tout  était  dans  le  plus  grand 
calme  et  dans  la  plus  parfaite  union.  Avertis  par  les  amis  fort 
actifs  qu'ils  avaient  à  Paris  et  à  Versailles  qu'on  n'attendait 
plus,  pour  les  réinstaller  sur  leurs  sièges,  qu'une  lettre  écrite 
par  eux  au  roi,  ils  tinrent  le  20  juin,  partie  chez  le  prési- 
dent de  Robien,  partie  chez  M.  de  Monluc  père,  des  assem- 
blées où  ils  examinèrent  cette  idée.  Il  leur  répugnait  de 
demander  pardon  et  de  se  donner  l'air  de  solliciteurs  :  ils  se 
décidèrent  toutefois  le  21  à  écrire  une  lettre,  d'où  les  mots 
de  grâce  et  de  pardon  furent  d'ailleurs  soigneusement  écar- 
tés :  «  Nous  regardons.  Sire,  disaient-ils,  comme  l'époque  du 
»  bonheur  le  jour  où  il  nous  a  été  possible  de  faire  parvenir 
i)  au  Maître  le  plus  aimé  et  le  plus  digne  de  l'être  l'hommage 
»  de  la  plus  respectueuse  reconnaissance...  Le  zèle,  la  fidélité, 
»  l'amour  le  plus  tendre.  Sire,  pour  votre  Majesté,  nous  ont 
»  toujours  animés,  ils  sont  gravés  dans  nos  cœurs,  nous  les 
»  avons  reçus  de  nos  ancêtres,  nous  les  transmettrons  à  la 
»  postérité,  ils  dureront  autant  que  votre  empire.  »  Ils  écri- 
virent en  même  temps  au  chancelier,  alors  universellement 
regardé  comme  un  chaud  défenseur  de  la  cause  parlemen- 
taire, une  lettre  pleine  de  déférence  et  de  protestations  de 
d'Aiguillon.  35 


546  LA   BRETAGNE    ET    LE   DUC    d' AIGUILLON 

fidélité  et  d'amour  pour  la  personne  sacrée  du  roi.  La  satis- 
faction fut  considérée  comme  suffisante  à  Versailles. 

Quelques  obstinés  avaient  encore,  malgré  tout,  trop  haute 
opinion  du  gouvernement  pour  croire  qu'une  pareille  pali- 
nodie fût  possible  (M.  Ils  luttèrent  jusqu'au  bout  :  ils  écrivi- 
rent encore  les  30  juin  et  5  juillet  pour  déconseiller  le  rappel, 
tandis  que  le  4  juillet  17  voix  contre  15  avaient  fait  prévaloir 
au  Parlement  l'envoi  d'une  lettre  pour  exprimer  le  vœu  con- 
traire. Mais  toutes  ces  démarches  étaient  maintenant  égale- 
ment inutiles  :  le  parti  de  la  cour  était  pris,  et  rien  désormais 
ne  pouvait  plus  conjurer  cette  déplorable  résolution. 

Le  10  juillet  arriva  à  Rennes  le  duc  de  Duras,  porteur  d'un 
édit  qui,  en  considération  du  calme  dont  la  province  jouissait 
enfin,  abrogeait  celui  de  novembre  1765,  fixait  la  composition 
du  parlement  à  un  premier  président,  9  présidents  à  mor- 
tier, 6  présidents  aux  enquêtes,  88  conseillers,  distribuait  ce 
personnel  entre  la  Grand'Chambre,  la  Tournelle,  deux  cham- 
bres des  enquêtes  et  une  des  requêtes,  et  attribuait  ces  offices 
tant  aux  Conseillers  actuellement  en  fonctions  qu'aux  démis, 
auxquels  il  fut  écrit  de  se  trouver  au  palais  le  15  juillet.  Cet 
édit  était  loin  de  satisfaire  entièrement  les  vainqueurs  :  ils  lui 
reprochaient  notamment  la  continuation  de  l'exil  des  procu- 
reurs généraux.  Mais  Duras  promettait  ses  bons  offices  pour 
obtenir  leur  rappel,  et  il  était  d'une  bonne  politique  de 
ne  pas  afficher,  avant  que  la  reconstitution  du  Parlement  fût 
un  fait  accompli,  de  trop  hautes  prétentions.  Ils  se  décidè- 
rent donc  à  accepter.  Le  14  juillet  le  bailliage  d'Aiguillon 
tint  sa  dernière  séance  :  ce  fut  pour  décider  que  le  palais 
serait  illuminé  en  l'honneur  du  retour  de  leurs  collègues. 

Le  15,  la  famille  fut  complète.  Cinq  présidents,  soixante- 
dix  conseillers  assistèrent  à  cette  séance  solennelle.  Ecrire  au 
roi  et  au  chancelier  des  lettres  de  remerciment  fort  chaleu- 
reuses :  une  beaucoup  plus  sèche  à  Saint- Florentin  :  enregis- 

(•)  Notamment  MM.  de  Langle,  Gonen  de  Saint-Luc,  de  la  Bretesche,  tou- 
jours inébranlable,  de  Villeblanche,  de  Trévénégat,  Eveillard  de  Livois,  Picot, 
de  Peccadeuc,  et  les  nouveaux  venus,  qui  avaient,  plus  que  n'importe  qui,  tout  à 
redouter  du  rappel,  les  Menardeau,  Rolland  du  Roscouet,  Descognets,  etc.  Du 
propre  aveu  de  Lepaige  (Cf.  Flammermont,  Le  chancelier  Maupeou,  p.  66),  il  ré- 
sulte que  le  chancelier  cacha  au  roi  leur  appel  pathétique,  et  que  sans  cela  on  n'eût 
sans  doute  pas  obtenu  de  lui  cet  éclatant  démenti  à  sa  parole  royale,  si  fréquem- 
ment réitérée,  que  l'ancien  parlement  de  Rennes  ne  serait  jamais  rétabli. 


RAPPEL    DE    l'tNIVKRSALIïÉ  347 

trer  l'édit  de  rappel,  par  pur  empressement  de  se  conformer 
aux  volontés  royales,  mais  sous  réserve  toutefois  d'adresser 
de  très  humbles  et  très  respectueuses  représentations  «  sur 
les  clauses  de  cet  édit  qui  portent  atteinte  à  Ja  constitution  du 
Parlement  et  en  général  sur  tout  ce  qui  intéresse  Tordre  pu- 
blic et  le  bien  du  service  de  Sa  Majesté  »,  furent  les  premiers 
soins  des  rentrants.  Puis  commença  l'interminable  série  des 
harangues,  députations  et  réjouissances  publiques  qui  étaient, 
de  tradition,  l'accompagnement  obligé  de  ces  grandes  vic- 
toires parlementaires  :  tous  les  corps  constitués,  toutes  les 
classes  de  la  société,  tous  les  ordres  religieux,  toutes  les  com- 
munautés municipales,  toutes  les  corporations  de  métiers 
tenant  à  honneur  et  jugeant  prudent  de  placer  leur  note  dans 
ce  concert  universel  de  félicitations  et  de  louanges.  Even, 
bâtonnier  des  avocats,  Boudier,  syndic  des  procureurs,  et  le 
premier  huissier  Bienassis,  ouvrirent  la  liste,  que  grossirent 
le  chapitre,  le  présidial,  les  échevins,  les  juges  de  police,  le 
collège,  les  notaires,  la  milice  bourgeoise,  la  faculté  de  droit, 
les  étudiants  en  droit,  les  cordeliers,  les  dominicains,  les 
capucins,  les  carmes,  les  augustins,  les  apothicaires,  les  im- 
primeurs, les  orfèvres,  les  serruriers,  les  cordonniers,  les 
perruquiers,  etc.,  etc.  «  Les  maladies,  suites  ordinaires  du 
»  chagrin  et  de  la  misère,  dit  M.  de  la  Boujardière  au  nom 
»  des  médecins  de  Rennes,  se  multipliaient  chaque  jour  :  la 
»  joie  et  l'allégresse  que  votre  retour  a  fait  naitre  devien- 
»  nent  dans  ce  moment  un  antidote  souverain  :  Hippocrate 
»  perd  son  crédit  et  se  trouve  proscrit  par  Thémis  triom- 
»  phante  »  (').  Les  bouchers  présentèrent  à  la  cour  un  agneau 
vivant  orné  de  bandelettes  de  soie  et  de  fleurs  d'oranger  :  les 
boulangers  apportèrent  un  immense  gâteau  :  les  dames  de  la 
halle  réclamèrent  et  obtinrent  l'honneur  d'embrasser  les  pré- 
sidents et  de  leur  présenter  à  chacun  une  corbeille  de  fleurs. 
Les  curés  du  diocèse  de  Rennes,  au  nombre  de  168,  soit  pour 
écarter  loin  d'eux  tout  soupçon  de  jésuitisme,  soit  pour  mor- 
tifier leur  évêque,  firent  grandement  les  choses  :  messe  solen- 
nelle. Te  Deum,  feux  de  joie  sur  la  place  du  palais,  visite  en 

(')  Les  apothicaires  de  Besançon  avaient  les  premiers  exprimé  cette  idée  ingé- 
nieuse dans  une  circonstance  semblable,  en  1761  : 

Quaerere  non  opus  est  noslra  medicamen  in  arte  : 
Ecce  Themis  venit,  vera  medela  malis  ! 


548  LA    BRETAGNE    ET    LE    ULC    d'aIGUILLON 

corps  à  la  famille  de  La  Chalolais,  et  lettre  à  l'illustre  exilé 
pour  le  féliciter  de  son  zèle  pour  la  religion  et  de  sa  fermeté 
à  maintenir  les  libertés  de  l'Eglise  gallicane.  Pendant  plus 
d'un  mois  coula  h  pleins  bords  ce  Ilot  de  littérature  fasti- 
dieuse. Il  y  eut  tel  jour  où  la  cour  n'eut  pas  moins  de  48  com- 
pliments à  subir,  et  le  total  des  harangues  qui  lui  furent 
adressées  dépassa  le  chiffre  imposant  de  350. 

Que  dire  des  réjouissances  publiques  qui  dans  toute  la 
Bretagne  célébrèrent  ce  jour  mémorable!  Les  villes  oubliè- 
rent qu'elles  avaient  été  ruinées  par  l'administration  du  duc 
d'Aiguillon  pour  rivaliser  de  frais  et  de  bombances,  et  per- 
sonne ne  se  trouva  cette  fois  pour  leur  reprocher  leurs  prodi- 
galités. Redon  dépense  310  1.  en  fêtes  :  Hennebont  390  pour 
une  députation  au  parlement  rétabli  (')  :  Landerneau,  Lesne- 
ven  montrent  encore  plus  de  patriotisme  avec  des  dépenses 
respectives  de  666  1.  et  1199  1.  :  Quintin  réclame  vigoureuse- 
ment contre  une  décision  qui  réduit  de  1 ,2001.  à  loO  1.  les  frais 
qu'elle  doit  faire  pour  un  festin  pantagruélique  offert  au  pré- 
sident de  Robien  :  Brest  ne  s'en  tire  pas  à  moins  de  5,831  1.  (^)  ; 
et  l'on  parla  longtemps  à  Quimper  des  réjouissances  extraor- 
dinaires qui  célébrèrent  la  rentrée  triomphale  de  M.  de  Ker- 
salaiin  (31  juillet)  (^),   dont  l'exil   avait  été  levé,  ainsi   que 

(•)  Arch.  IlIe-et-Vil.,  G.  412,  G.  717. 

(*)  Dupuy,  L'administration  municipale  en  Bretagne,  p.  433  et  suiv. 

(')  Un  avocat  de  Quimper,  nommé  Girard,  en  a  fait  une  curieuse  et  emphatique 
relation  sous  forme  d'une  lettre  supposée  d'un  écolier  de  seconde  du  collège  de 
Quimper  à  son  père,  h  Rennes  (U.  3G9).  —  Son  héros  et  deux  de  ses  camarades 
«  voulant  jouir  en  entier  du  beau  jour  qui  allait  luire  »,  parlent  dès  la  nuit  à  che- 
val sur  la  roule  de  llosporden,  éclairés  par  le  feu  des  étoiles  «  plus  belles  et  plus 
brillantes  qu'à  l'ordinaire  >'.  Bientôt  l'alouette,  par  un  chant  d'allégresse  et  de 
triomphe,  annonce  la  première  les  approches  du  grand  jour  :  puis  lé  soleil  se  lève 
radieux  vers  l'Orient.  On  arrive  joyeux  à  Rosporden,  mais  on  y  apprend  la  triste 
nouvelle  que  le  hien-aimé  ne  sera  pas  là  avant  midi.  Retour  en  arrière,  et  repos 
de  quelques  heures. 

Gependant,  en  voyant  les  oiseaux  s'envoler  par  bandes  vers  Quimper,  nos  écoliers 
conjecturent  avec  raison  qu'ils  devançaient  M  de  Kersalaiin,  et  les  voilà  de  nou- 
veau galopant  vers  Rosporden.  Tout  à  coup,  les  hennissements  de  leurs  chevaux 
semblent  leur  annoncer  que  leur  impatience  va  être  satisfaite.  Une  épaisse  pous- 
.sière  couvre  l'horizon  et  l'air  retentit  du  bruit  des  instruments  et  du  chant  des 
oiseaux.  C'est  M.  de  Kersalaiin  suivi  d'un  nombreux  cortège  :  il  descend  de  sa 
chaise  :  on  le  complimente,  on  s'embrasse  et  on  se  dirige  vers  Quimper,  au  milieu 
des  (lots  pressés  d'une  multitude  innombrable  do  paysans  qui  bordent  la  route  et 
crient  à  tue-tête  :  <■  Vive  le  Roi  !  Vive  le  parlement  et  M"'»  la  .Justice  !  Vive  M.  de 
Kersalaiin  !  Vive  M.  du  Luc  d'.\rras  (le  duc  de  Duras)  et  M™»  la  duchesse  !  ». 

Le  cortège  fait  son  entrée  dans  la  ville,  superbement  décorée,  et  se  fraye  péni- 


RÉJOUISSAiNCKS    POUR    LE    RAPPEL    DE    l'u.NI VERSALITÉ  549 

celui  de  MM.  de  la  Gaschcrie,  de  la  Colinièrc  et  de  Montreuil. 

Ces  démonstrations  bruyantes  d'une  joie  souvent  plus  af- 
fectée que  réelle,  ne  suffisaient  pas  au  triomphe  du  parti  par- 
lementaire. Il  lui  fallait  des  victimes.  Les  ministres  avaient 
cru,  en  rappelant  l'ancien  Parlement,  rendre  le  calme  et  la 
paix  à  la  province  :  ils  annonçaient  même  l'intention  de  sévir 
contre  quiconque  la  violerait  (*).  Jamais  erreur  ne  fut  plus 
complète  que  la  leur.  L'ère  des  ovations  n'était  pas  terminée, 
que  déjà  était  ouverte  celle  des  proscriptions. 

Longue  est  la  liste  de  ce  martyrologe,  et  encore  n'en  con- 
naissons-nous, n'en  connaitra-t-on  jamais  qu'une  faible  par- 
tie. Qui  pourrait  suivre,  en  effet,  dans  chacune  des  bourgades 
de  cette  vaste  province,  la  trace  des  alïreuses  divisions  en- 
gendrées par  tous  les  événements  dont  nous  avons  essayé  de 
présenter  le  récit?  Qui  pourrait  dire  toutes  les  injustices, 
toutes  les  persécutions  infligées  aux  tenants  du  parti  qui  ve- 
nait de  succomber  ?  Gomment  retracer  ces  amitiés  brisées, 
ces  familles  divisées,  cette  universelle  explosion  de  haines  qui 
fit  alors  de  la  Bretagne,  de  l'aveu  général,  un  épouvantable 
séjour  ?  «  Quel  temps  !  quelle  ville  !  quelle  vie  !  »  écrivait  de 
Rennes,  dès  1768,  un  témoin  attristé  de  ce  morne  isolement 
et  de  cette  lugubre  existence  (").  On  ne  va  pas  chez  les  ifs; 

blement  passage  jusqu'à,  l'hôlel  de  Kersalaiiti.  «  Dans  un  instant,  M.  de  Kersalaiin 
se  trouve  assailli  par  tous  les  harangueurs,  et  faisant  céder  la  nature  aux  égards 
qu'il  croit  devoir  au  public,  il  les  écarte  et  cherche  des  yeux  le  vieillard  respecta- 
ble qu'il  n'a  pas  vu  depuis  si  longtemps.  Mais  la  nature  l'emporte  enfin  ;  il  demande 
à  haute  voix  où  est  son  Père  :  «  Quoi,  dit-il  en  fendant  la  foule,  quoi,  il  y  a  une 
heure  que  je  suis  arrivé,  et  je  ne  pourrais  enfin  voir  mon  Père  !  Aussitôt  il  l'aper- 
çoit et  vole  dans  ses  bras  en  s'écriant  :  «  Voici,  cher  Père,  le  plus  beau  jour  de 
notre  vie!  »  Tous  deux  pleurent  de  joie  :  autant  en  font  les  spectateurs  de  cette 
scène  attendrissante. 

On  essuie  ses  larmes  pour  se  précipiter  à  la  cathédrale  où  a  lieu  un  Te  Deum 
solennel.  M.  de  Kersalaùn  est  reconduit  ensuite  chez  lui  par  un  cortège  innom- 
brable. «  Puis  cinquante  instruments  font  succéder  aux  airs  d'une  marche  joyeuse 
ceux  des  danses  les  plus  vives  »,  et  les  couples  se  mettent  à  tournoyer.  Des  fon- 
taines de  vin  coulant  de  toutes  parts,  entretiennent  l'ardeur  générale,  et  l'aurore  du 
lendemain  voit  toute  la  population  dansant  encore. 

"  Onze  jours  durant,  l'on  tira  le  canon,  l'on  chanta  des  Te  Deiwi,  et  les  compli- 
ments en  vers  et  en  prose,  où  les  mots  de  héros  et  de  père  de  la  patrie  revenaient 
fréquemment,  affluèrent  à  l'hôtel  de  Kersalaùn. 

(')  Saint-Florentin  à  d'Agay,  29  juillet  1769,  0.  465.  Il  recommandait  d'empê- 
cher les  réjouissances  et  fêtes  publiques  !  k  Personne  ne  sera  persécuté,  écrit  de 
»  Paris  M.  de  llobien,  le  l^  août  1769  :  on  veut  la  paix,  à  quelque  prix  que  ce 
»  soit  :  le  ministère  est  réuni  là-dessus,  et  malheur  à  qui  la  troublera  ». 

(2)  Robien  à  Coniac,  5  juin  1768. 


550  L.\    BIŒTAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

on  ne  va  pas  chez  les  83;  on  ne  va  pas  chez  les  habits  relour- 
7iés;  on  ne  va  pas  chez  ceux  qui  conservent  quelque  ménage- 
ment pour  ces  différentes  catégories  de  flétris  (').  On  se  défie 
de  tout  le  monde;  on  est  réduit  à  se  cacher  et  à  fuir.  Heureux 
qui  pouvait  trouver  une  retraite  assez  profonde  pour  se  faire 
ouhlier  !  INhiis  tous  n'avaient  pas  cette  chance,  et  parmi  ceux 
qui  avaient  joué  quelque  rôle  dans  les  affaires  de  la  province, 
bien  peu  échappèrent  aux  vengeances  du  bastion.  Rayé  de  la 
liste  du  l^arlcment,  ce  malheureux  de  la  Villevolette,  qui  avait 
été  le  point  de  mire  les  traits  les  plus  acérés  des  libelles  (')  : 
rayés  de  celle  des  avocats,  Richard  de  la  Rourdelière  et  An- 
neix  de  Souvenel  (*)  ;  forcés  de  fuir,  les  Ménardeau,  les  des 
Gognets,  les  Tronjolly,  les  Rolland  du  Roscouët,  les  de  Ville- 
blanche  (')  :  Conen  de  Saint-Luc  perd  coup  sur  coup  trois 
procès  qui  font  dans  sa  fortune  une  brèche  de  200,000  1.  et 
est  forcé  de  s'absenter  du  palais  (^)  :  de  Quéhillac  doit  quitter 
Rennes  et  c'est  pour  trouver  à  Redon  d'autres  avanies  plus 
sensibles  encore  f)  :  Blanchard  du  Bois  de  la  Muce  C)  et  Le 


(')  Lotti'e  écrite  de  Sauil-Malo,  le  5  décembre  1770  et  citée  dans  VEspion  anrjlais, 
t.  VIII.  — Les  habits  retournés  étaient  les  gens  autrefois  attachés  à  d'Aiguillon,  qui 
avaient  paru  quitter  son  parti  depuis  sa  retraite,  mais  dont  on  se  défiait  toujours. 

(^)  Par  arrêt  du  14  août  1769. 

(')  Richard  de  la  Bourdelière,  par  délibération  de  Tordre  du  15  aoilt  1770  «  pour 
avoir  été  un  des  espions  de  dWiguillon,  le  délateur  de  ses  confrères,  avoir  tenté 
de  suborner  des  témoins  contre  les  six  magistrats,  avoir  prêté  sa  plume  aux  apolo- 
gies de  d'Aiguillon  oîi  la  province  est  calomniée  ».  Anneix  «  essuya  une  persécu- 
tion si  vive  qu'il  fut  obligé  d'abandonner  son  état,  sa  famille,  sa  patrie  et  de  se 
réfugier  à  Paris  »  où  il  fut  nommé  en  1771  maître  des  requêtes  du  comte  de  Pro- 
vence, place  infime  à  laquelle  s'ajoutèrent  seulement  une  indemnité  de  6,000  1.  et 
une  pension  de  1,800  1.  Dans  une  pétition  adressée  à  Nccker  le  malheureux  crie 
famine  (H.  554). 

(*)  .Journal  historique  de  la  révolution  opérée  par  M.  de  Maupeon,  I.  288  :  lettre 
de  Saint-Florentin  à  M.  de  Rennes,  0.  466. 

(^)  Requête  de  Gonen  de  Saint-Luc  en  1775  pour  demander  l'évocation  au  con- 
seil des  causes  des  magistrats  ayant  fait  partie  du  Parlement  Maupcou  à  Rennes 
(H.  712).  De  ces  trois  arrêts,  deux,  en  1775,  avaient  été  cassés  à  l'unanimité  par  le 
conseil  et  le  troisième  n'était  pas  encore  examiné. 

(8)  Plainte  de  M.  de  Quéhillac  au  chancelier,  25  fév.  1770  (.\rch.  des  aff.  étran- 
gères, t.  1564)  contre  le  sieur  Deshayes  Pyart,  négociant,  qui  lui  a  adressé  des  pro- 
pos offensants  dans  une  assemblée  de  la  communauté. 

C)  Dans  un  discours  aux  chambres  assemblées,  juillet  1770  (Bib.  Arsenal,  ms. 
3613)  ce  magistrat  se  plaint  d'avoir  été  systématiquement  exclu  du  rapport  des  pro- 
cès, et  constate  qu'il  s'est  cruellement  trompé  en  croyant  que  le  rappel  ferait 
oublier  les  divisions  et  les  querelles  personnelles.  Il  était  pris  à  partie  pour  avoir 
dénoncé  en  1766  des  remontrances  de  Paris  et  de  Rouen  injurieuses  au  bailliage 
d'Aiguillon.  c<  Tous  ceux,  disait-il,  qui  ont  approuvé  les  libelles  où  je  suis  outragé, 


VENGEANCES   DES    MAGISTRATS    RÉINTÉGRÉS  551 

Prestre  de  Chàteaugiroii  sont  décrétés  d'assigné  pour  être  ouïs 
et  réduits  à  s'éloigner  du  palais  ou  à  fuir  de  la  province; 
Gault  est  interdit  de  ses  fonctions  dès  le  mois  d'août  1769, 
forcé  de  fuir  à  la  campagne  avec  sa  misère  et  ses  dix  enfants, 
et  sollicite  longtemps  en  vain  un  emploi,  qu'il  n'obtient  qu'en 
1771  (')  :  Raudin,  rappelé  de  Bretagne  dès  mai  1769,  sollicite 
en  vain  la  continuation  du  traitement  de  4,000  1.  qu'il  avait 
comme  subdélégué  général  :  Clioiseul  lui  fait  refuser  cette 
grâce  et  l'envoie  à  Lille  en  qualité  de  commissaire  ordon- 
nateur des  guerres,  sans  l'indemniser  de  son  déplacement  (^)  : 
Magin  est  envoyé  à  la  Rochelle  :  de  Lor,  h  Saumur,  où  il  meurt 
en  1770  laissant  sa  famille  dans  la  misère.  Avoir  été  bien  vus 
de  d'Aiguillon  est  pour  tous  les  fonctionnaires  un  titre  assuré 
de  disgrâce.  Plus  à  plaindre  encore  sont  ceux  qui  restent  dans 
la  province  ;  les  procureurs  qui  ont  continué  leur  service, 
comme  les  Minihy,  les  Doré,  les  Desnos,  qu'on  ruine  en  leur 
faisant  perdre  leur  clientèle;  les  officiers  des  juridictions  infé- 
rieures qui  ont  continué  à  rendre  la  justice  {^)  :  les  ingénieurs 
comme  Dorotte  qui  ont  rendu  témoignage  en  sa  faveur,  lors 
de  la  discussion  sur  les  grands  chemins  :  les  membres  des 
Etats  connus  par  leur  attachement  à  sa  personne;  les  83,  qui 
éprouvent  tout  ce  que  la  noirceur  peut  imaginer  de  plus  vexa- 
toire  (*),  et  jusqu'aux  financiers  qui  sont  soupçonnés  de  lui 


»  calomnié,  qui  ont  tenu  des  propos  injurieux  sur  mon  compte...  peuvent-ils  con- 
>■  naître  de  mes  afTaires?  Si  mes  ennemis  sont  mes  juges,  quel  sera  mon  jugement, 
»  à  quoi  ne  dois-je  pas  m'atlendre?  >-  Quant  S"Le  Prestre  de  Cliàteaugiron,  il  était 
pris  à  partie  pour  avoir  requis  contre  lesdiles  remontrances.  L'arrêt  qui  les  décré- 
tait fut  cassé  par  arrêt  du  conseil  du  23  juillet  1770.  Le  Prestre  n'en  fut  pas  moins 
obligé  de  quitter  la  Bretagne;  il  vint  à  Paris  où  il  fut  nommé  surintendant  des 
finances  et  de  la  maison  de  M'no  la  Dauphine  :  il  fit  partie  du  Parlement  Maupeou. 
Lors  de  la  révolution  de  1774,  poursuivi  par  la  haine  tenace  des  parlementaires, 
il  fut  relégué  au  grand  conseil,  vil  de  plus  jeunes  que  lui  lui  passer  sur  le  corps,  dut 
s'abstenir  d'y  siéger,  et  mourut  en  1782,  de  remords  disaient  ses  ennemis. 

0  Mémoire  pour  Gault  de  la  Galmandièrc,  H.  535;  lettre  de  Gault  au  chance- 
lier, 12  mai  1770.  Il  obtint  la  place  de  receveur  général  des  fermes  à  Tours. 

(-')  Lettres  de  Raudin,  14  et  24  mai  1769,  H.  611,  H.  462. 

{')  (.  Le  sieur  Kérangas,  sénéchal  des  regaires  de  Saint-Brieuc,  n'a  été  admis  à 
»  faire  sa  harangue  au  Parlement  qu'après  avoir  arrosé  le  parquet  de  ses  larmes 
»  pendant  près  d'une  grande  heure  :  encore  est-il  heureux  qu'on  ait  voulu  l'écouter. 
»  Un  membre  de  l'augusle  assemblée  a  dit  avec  toute  la  gravité  qui  caractérise  le 
»  sénateur  :  «  Bienheureux  sont  ceux  qui  pleurent  et  qui  sont  admis  ;  d'autres  pleu- 
»  reront,  mais  pleureront  vainement  »  (Kerguénech  à  d'Aiguillon,  H.  640*). 

(*)  Villeneuve-Geslin,  un  des  83,  un  parent  de  Descognet?,  écrit  le  17  août  1769  : 
«  Je  n'ai  point  voulu  être  témoin  de  toutes  les  vilenies  qu'on  fait  à  Saint-Brieuc, 


552  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

avoir  ouvert  leur  l)oursc  pour  lui  faciliter  l'acquisition  de  la 
licutenance  des  chevau-légers  ('). 

Mais  le  bastion  n'entend  pas  borner  ses  vengeances  à  celte 
foule  plus  ou  moins  obscure  ;  il  lui  faut  un  triomphe  plus  écla- 
tant et  une  plus  illustre  victime. 

»  et  moi  et  toute  ma  famille  avons  quitté  cet  affreux  séjour  pour  venir  à  la  campa- 
»  gne  vivre  de  préférence  avec  les  loups,  qui  valent  mille  fois  mieux  que  tous  les 
»  Bretons  ensemble  ».  M.  de  Kerguénech,  le  23  mai  1770  :  «  Les  cruels  effets  de 
»  la  persécution  que  j'éprouve  dès  à  présent  me  font  trembler  pour  l'avenir  ».  M.  de 
Kérouarl  (qui  avait  la  malechance  d'être  proche  voisin  de  campagne  de  MM.  de 
Guerry,  de  Pire,  de  Boisteilleul  et  du  chevalier  de  la  Ghalolais)  le  10  juillet  1771  : 
«  Jugez  des  désagréments  que  j'éprouve  tous  les  jours,  le  détail  en  ferait  frémir 
»  d'horreur  et  de  pitié  ».  M.  de  Triac  supplie  le  duc,  le  13  août  1771,  de  lui  procu- 
rer un  emploi  qui  le  tire  de  cette  province,  sans  quoi  il  ne  sait  que  devenir. 

(*)  «  Ils  ne  cessent,  écrit  Bourgeois  le  13  août  1770  (H.  502),  de  me  faire  éprouver 
»  les  plus  grandes  mortifications;  suivant  eux  je  suis  un  traître  à  la  patrie  pour 
>>  avoir  prêté  des  fonds  à  ce  seigneur.  Si  j'avais  été  assez  heureux  pour  cela,  je 
»  n'aurais  cru  me  libérer  qu'en  partie  de  la  reconnaissance  que  je  lui  dois  et  que  je 
»  lui  conserverai  toute  ma  vie  ». 


CHAPITRE  XVII 

LE    PROCÈS    DU    DUC    d'aIGUILLON 

Le  rappel  du  Parlement,  qu'on  avait  présenté  à  Louis  XV 
comme  Tunique  moyen  de  terminer  les  aEfaires  de  Bretagne, 
dont  il  était  excédé,  n'avait  donc  rien  terminé  dans  cette  pro- 
vince; il  allait  être,  par  surcroit,  le  point  de  départ  d'une 
crise  formidable  dans  le  royaume. 

Incomplète,  en  effet,  était  la  satisfaction  donnée  à  l'oppo- 
sition bretonne,  quelque  dure  qu'elle  fût  pour  l'honneur  du 
souverain.  On  rétablissait  sur  leurs  sièges  les  magistrats 
qu'on  avait  tant  de  fois  promis  d'en  éloigner  à  tout  jamais. 
On  retirait  de  la  province  ou  on  abandonnait  à  ses  vengeances 
les  hommes  qui  lui  déplaisaient;  mais  on  n'avait  pas  étendu 
jusqu'à  ses  deux  chefs  principaux  cette  politique  de  conces- 
sions à  outrance.  MM.  de  la  Chalotais  et  de  Caradeuc  restaient 
en  exil,  et  cet  exil  était  encore  moins  justifiable  depuis  que  le 
roi  avait  rendu  à  leurs  collègues  sa  confiance  et  son  bon  vou- 
loir, et  à  leurs  co-accusés  leur  liberté.  Cette  exception  inexpli- 
cable mettait  le  gouvernement  dans  la  plus  fausse  position. 
Maupeou  et  Ogier  avaient,  parait-il,  pressé  le  roi  de  leur  par- 
donner, jugeant  leur  retour  indispensable  à  la  pacification 
de  la  province  ;  mais  ils  se  heurtèrent  chez  lui  à  une  telle 
répugnance  qu'il  ne  leur  fut  plus  possible  d'insister. 

Ils  avaient  vu  juste,  car  le  premier  soin  du  Parlement 
devait  être  de  réclamer  les  deux  illustres  exilés.  Les  réjouis- 
sances pour  le  rappel  n'étaient  pas  encore  terminées  qu'au 
grand  mécontentement  de  Saint-Florentin,  M'"*  de  Caradeuc 
accourait  à  Rennes  et  présentait  au  Parlement  une  requête 
dans  laquelle  son  père  et  son  mari rappelaientleurs  malheurs, 
les  persécutions  qu'ils  avaient  subies,  et  réclamaient  un  juge- 
ment régulier  qui  fit  éclater  à  tous  les  yeux  leur  innocence. 
Fort  embarrassé,  le  ministère  se  hâta  d'envoyer  des  let- 
tres patentes  (12  août)  affirmant  qu'il  ne  pouvait  pas  rester 


O04  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    D  AIGUILLON 

contre  les  six  magistrats  inculpés  «  le  moindre  soupçon  », 
qu'ils  n'avaient  pas  besoin  de  plus  ample  justification,  et  im- 
posant à  tous  silence  absolu  sur  tous  ces  faits.  Le  Parlement 
ne  refusa  pas  de  les  enregistrer  (18  août),  mais  en  accompa- 
gnant cet  enregistrement  de  réserves  significatives  rpii  devaient 
lui  permettre  de  reprendre  l'aflaire  dès  qu'il  le  voudrait  et  de 
lui  donner  telles  proportions  qu'il  jugerait  à  propos.  Il  y 
constatait  que  si  les  six  magistrals  pouvaient  être  pleinement 
rassurés,  par  la  déclaration  publique  que  leur  honneur  n'était 
pas  compromis,  la  magistrature  cependant  restait  alarmée  en 
voyant  substituer  à  un  jugement  légal  une  forme  nouvelle, 
dangereuse  et  inconnue  dans  l'ordre  judiciaire;  que  de  cette 
proclamation  de  leur  innocence  et  de  la  déclaration  déjà  faite 
par  Sa  Majesté  qu'elle  ne  voulait  pas  trouver  de  coupables, 
il  résultait  naturellement  que  ces  coupables  n'étaient  pas  les 
accusés;  et  il  exprimait  l'espoir  de  revoir  prochainement,  dans 
l'exercice  de  leurs  fonctions,  des  niagistrats  dont  l'éloigne- 
ment  dégénérerait  en  proscription,  peine  inconciliable  avec 
la  déclaration  que  venait  de  donner  Sa  Majesté.  Des  lettres 
en  conséquence  furent  adressées  au  roi,  aux  ministres  et  à 
toutes  les  cours  souveraines  du  royaume  (19  août)  :  «  Rassu- 
»  rés,  disait  le  Parlement,  sur  le  sort  de  quatre  d'entre  ces 
»  illustres  malheureux,  nous  ne  pouvons  être  inquiets  sur 
»  celui  des  deux  autres.  Nous  avons  la  plus  vive  impatience 
»  de  les  revoir  incessamment  parmi  nous;  nous  attendons 
»  leur  retour  avec  la  plus  ferme  confiance,  comme  une  suite 
»  nécessaire  de  leur  innocence  reconnue  ». 

La  rentrée  arriva  sans  que  cet  espoir  fût  réalisé,  et  même 
sans  que  le  roi  eût  fait  réponse  k  cette  lettre.  Le  Parlement 
décida  aussitôt  des  remontrances,  une  députation  solennelle, 
et  l'envoi  au  chancelier  d'une  lettre  encore  conçue  dans  les 
termes  les  plus  bienveillants  et  les  plus  empreints  de  grati- 
tude, où,  en  le  remerciant  d'avoir  fait  mettre  un  terme  à  ses 
disgrâces,  il  le  suppliait  d'obtenir  maintenant  ce  qui  mettrait 
le  comble  à  son  bonheur.  Les  remontrances,  arrêtées  le  14  dé- 
cembre, portées  au  roi  le  20  janvier  1770  par  une  députation 
que  conduisait  le  président  de  Robien,  durent  mettre  Louis  XV 
dans  un  grand  embarras,  car  elles  faisaient  nettement  ressor- 
tir ce  qu'il  y  avait  de  singulier  dans  la  situation  des  procu- 
reurs g-énéraux,  punis  quoique  reconnus  innocents  :  «  Votre 


LE  PARLEMENT  RÉCLAME  LE  RETOUR  DE  MM.  DE  LA  CHALOTAIS   555 

»  Parlement,  Sire,  ne  cessera  jamais  de  vous  rappeler  quelles 
»  durent  être  les  conséquences  nécessaires,  quelles  furent  en 
»  quelque  sorte  les  conditions  apposées  à  son  enregistrement 
»  (des  lettres  patentes  du  12  août)  ;  s'il  adopta  ce  témoignage 
»  public  de  l'innocence  des  accusés  ce  fut  dans  la  pleine  con- 
»  fiance  de  les  voir  incessamment  dans  l'exercice  de  leurs 
»  fonctions.  Ce  retour  est  le  complément  essentiel  de  leur  jus- 
»  tiQcation  ;  la  main  bienfaisante  qui  veut  effacer  jusqu'aux 
»  traces  de  l'accusation  ne  le  peut  faire  qu'en  effaçant  aussi 
»  les  vestiges  de  la  disgrâce  qui  en  fut  la  suite.  11  est  impos- 
»  sible,  sous  l'empire  du  plus  juste  des  rois,  que  le  délit  n'ait 
»  jamais  existé,  et  que  la  peine  subsiste;  autrement  le  sujet 
»  justifié  tremblerait  lui-même  sur  la  réalité  de  sa  justifica- 
»  tion,  il  serait  dans  la  cruelle  nécessité  de  se  croire  encore 
»  coupable  à  vos  yeux  et  cette  inquiétude  accablante  le  force- 
»  rait  à  chercher  tous  les  moyens  légitimes  pour  constater 
))  son  innocence  ».  L'argumentation  était,  il  faut  le  reconnaî- 
tre, irréfutable,  et  la  réponse  du  roi  fut  des  plus  maladroites. 
«  Ce  n'est  point,  déclara  Louis  XV,  pour  les  faits  dont  mes 
»  procureurs  généraux  ont  été  accusés  qu'ils  sont  retenus  par 
»  mes  ordres;  il  ne  peut  plus  en  être  question  depuis  mes 
»  lettres-patentes  du  mois  d'août  dernier.  Vous  n'auriez  pas 
»  dû  recevoir  leur  requête  ('),  et  je  vous  défends  d'y  donner 
»  aucune  suite.  D'autres  faits  particuliers,  qui  n'ont  aucun 
»  rapport  ù  l'exercice  de  leurs  fonctions,  m'ont  déterminé  ;  ils 
»  ne  vous  concernent  point,  ni  la  magistrature,  et  je  n'en  dois 
»  compte  à  personne  ».  C'était  en  réalité  une  inculpation 
nouvelle  impossible  à  concilier  avec  l'assertion  des  lettres 
patentes  du  12  août,  qu'aucun  soupçon  ne  pouvait  subsister 
contre  les  procureurs  généraux.  Le  parlement  ne  pouvait  se 
contenter  de  cette  réponse;  il  s'empressa  d'arrêter  de  nou- 
veaux objets  de  remontrances,  où  il  développait  celte  idée 
que  la  nouvelle  inculpation  contenue  dans  la  réponse  royale 
était  un  motif  de  plus  pour  les  procureurs  généraux  de  dési- 
rer leur  justification,  car  autrement  «  un  ennemi  adroit  et 
»  puissant,  après  avoir  épuisé  tout  ce  que  la  haine  et  la  pas- 
»  sion  ont  de  ressources  pour  perdre  des  innocents  par  une 

(')  Les  procureurs  généraux  avaient  présente  au  Parlement  une  requête  contre 
l'enregistrement  des  lettres  patentes  du  12  août,  et  pour  obtenir  un  jugement.  Le 
Parlement  leur  en  avait  décerné  acte  le  22  décembre. 


Oo6  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGLILLON 

»  accusation  publique,  trouverait  dans  le  genre  des  accusa- 
»  tions  secrètes  un  moyen  infaillii)le  de  satisfaire  sa  ven- 
»  geancc,  d'autant  plus  sûrement  qu'il  serait  impossible  à  sa 
»  victime  d'en  parer  les  coups  ».  La  logique  était  évidem- 
ment pour  la  cour  souveraine  de  Rennes;  effrayé  des  nou- 
veaux troubles  parlementaires  qui  s'annonçaient,  le  gouver- 
nement fit  les  derniers  efforts  pour  sortir  de  l'impasse  dange- 
reuse dans  laquelle  il  se  trouvait;  il  fit  des  offres  séduisantes 
aux  procureurs  généraux  pour  obtenir  leur  démission  et  leur 
silence;  il  envoya  Duclos  à  Saintes  pour  les  adjurer  de  se 
prêtera  une  conciliation (');  le  paiement  de  leurs  dettes,  Térec- 
tion  de  leur  (erre  en  marquisat,  les  charges  les  plus  brillan- 
tes seraient  la  récompense  de  leur  démission  et  de  leur  pro- 
messe de  ne  pas  donner  suite  à  leur  requête.  Gomme  il  était 
facile  de  s'y  attendre,  ces  offres  furent  repoussées  avec  mé- 
pris. Le  gouvernement  n'avait  réussi,  par  ces  négociations 
avilissantes,  qu'à  grandir  encore  l'homme  qu'il  redoutait  : 
«  M.  de  la  Chalotais,  écrivait  avec  raison  un  des  correspon- 
»  dants  de  Lepaige,  sera  à  Saintes  comme  Charles  XII  à  Ben- 
»  der;  même  courage,  môme  raideur  contre  l'adversité;  la 
h  force  triomphera,  mais  ne  l'abattra  pas  ». 

La  Bretagne  entière  prenait  feu  de  nouveau.  Le  rappel  des 
procureurs  généraux  était  maintenant  le  cri  général,  comme 
quelques  mois  auparavant  le  rappel  de  l'universalité.  Les 
mémoires  et  remontrances  affluaient.  Un  des  corps  de  la 
province  se  fit  surtout  remarquer  par  la  force  et  l'éloquence 
de  ses  protestations,  le  bureau  de  la  commission  intermé- 
diaire de  Tréguier  :  ses  remontrances  célèbres,  dont  la  forte 
éloquence  contraste  heureusement  avec  la  verbosité  creuse  et 
déclamatoire  ordinaire  à  ces  sortes  de  morceaux,  mérite- 
raient d'êti'e  citées  tout  entières  :  <(  Nous  n'avons  pu  voir 
»  sans  une  surprise  mêlée  d'effroi  des  faits  et  des  méconten- 
»  tements  particuliers  donnés  pour  motif  d'une  punition 
»  publique.  Tout  magistrat,  tout  citoyen,  tout  homme  qui  est 
»  puni  doit  être  jugé  coupable.  S'il  est  condamné,  il  faut 
»  d'abord  qu'il  ait  été  convaincu.  A  quoi  doivent  s'attendre 

(')  Celte  mission  célèbre  a  dû  avoir  lieu  en  janvier  ou  en  février  1770.  Bachau- 
nioiil  y  fait  allusion  le  21  mars.  —  D'après  Lepaige  (Flammermont,  p.  72),  Duclos 
aurait  élé  muni  de  l'avis  signé  de  quatre  des  plus  fermes  magistrats  du  Parlement 
de  Paris,  qui  conseillaient  à  M.  de  la  Chalotais  de  céder  pour  le  bien  de  la  paix. 


d'aiguillon  pris  a  partie  557 

»  les  simples  citoyens,  si  les  premiers  magistrats  ne  sont  pas 
»  l'abri  d'une  si  funeste  oppression  ?  Sire,  la  province  à  vos 
»  genoux  réclame  votre  justice.  Il  n'y  en  a  plus,  si  l'on  peut 
»  nous  enlever  dans  nos  maisons,  nous  jeter  dans  les  fers, 
»  nous  retenir  dans  un  exil  sans  fin,  sous  prétexte  de  délits 
M  secrets,  appuyés  sur  des  délations  obscures,  dont  nous  ne 
»  pourrions  nous  défendre  et  qu'on  ne  nous  fera  connaître 
»  que  par  la  rigueur  de  la  peine...  L'accusation  poursuivie 
»  avec  tant  d'éclat  est  abandonnée,  mais  la  vengeance  sub- 
»  siste.  Des  faits  et  des  mécontentements  qu'on  n'articule 
»  point,  afin  de  n'avoir  rien  à  prouver,  prennent  la  place 
»  d'une  instruction  prouvée  calomnieuse,  et  l'on  substitue  à 
»  des  procédures  vexatoires  une  vexation  sans  procédure.  » 
Hardy  constate  l'immense  succès  de  ce  morceau  et  Bachau- 
mont  y  voit  «  un  chef  d'œuvre  de  logique  et  d'éloquence  >->. 
Saint-Florentin,  irrité  et  inquiet,  eut  la  pelitcsse  d'envoyer 
une  lettre  de  cachet  à  l'homme  à  qui  la  voiï  publique  en 
attribuait  la  rédaction,  le  sieur  Tuomelin,  de  Tréguicr. 

Une  seule  chose  pouvait  désormais  arrêter  la  vivacité  des 
démarches  en  faveur  des  procureurs  généraux  :  c'était  qu'un 
intérêt  plus  puissant  encore  détournât  d'un  autre  côté  l'atten- 
tion :  c'était  que  la  Bretagne  oubliât  pour  quelque  temps 
MM.  de  la  Chalotais,  pour  ne  plus  se  souvenir  que  de  leur 
prétendu  persécuteur,  et  se  montrât  plus  désireuse  encore  de 
perdre  d'Aiguillon  que  de  faire  revenir  les  exilés, 

Le  gouvernement  était  d'autant  plus  coupable  de  n'avoir 
pas  prévu  cette  nouvelle  complication  (jué  le  parti  chalotisle 
n'avait  fait  nul  mystère  de  ses  intentions.  Dès  les  premiers 
jours  de  1769,  la  troisième  lettre  du  gentilhomme  breton  avait 
mis  la  question  sur  son  véritable  terrain  en  réclamant  la 
mise  en  accusation  du  duc  d'Aiguillon  :  «  Hâtez- vous,  disait 
»  ce  libelle  aux  membres  du  Parlement  intérimaire,  hâlez- 
»  vous  de  joindre  vos  instances  à  celles  de  toute  la  province 
»  pour  obtenir  le  rappel...,  afin  que  notre  illustre  Sénat 
»  puisse  se  joindre  lui-même  avec  tous  les  ordres  de  la 
»  nation  pour  dénoncer  tout  d'une  voix  le  Landais  de  nos 
»  jours  à  la  justice  de  notre  monarque,  à  la  cour  des  pairs, 
»  comme  le  seul  auteur  des  troubles  et  des  maux  qui  déso- 
»  lent  une  de  ses  provinces,  la  plus  fidèle  et  la  plus  soumise. 
»  Louis  le  Bien-Aimé  ne  veut  régner  que  par  les  lois  :  il  n'est 


558  LA    BRETAGNE    ET    LE    DLC    d'aIGUILLON 

))  pas  moins  équitable  (juc  h't'nnrois  II  :  pouvcz-vous  douter 
»  qu'il  ne  se  rende  aux  vœux  unanimes  de  toute  une  province, 
»  et  qu'en  ordonnant,  comme  notre  dernier  duc,  que  Vignerot 
»  soit  jugé,  il  ne  recommande  autre  chose  sinon  qu'il  ne  lui 
»  soit  fait  aucun  tort,  et  qu'il  ne  soit  traité  que  selon  les 
))  règles  de  la  justice..?  Que  ce  prince  magnanime  use  même 
»  de  sa  clémence  pour  le  soustraire  aux  peines  que  méritent 
»  ses  crimes,  nous  y  applaudirons  de  tout  notre  cœur;  mais 
»  que  les  preuves  de  ses  délits,  acquises  par  l'instruction 
«judiciaire,  le  mettent  à  jamais  dans  l'impuissance  de  nous 
»  nuire,  c'est  tout  ce  que  nous  demandons.  »  Le  discours 
préliminaire  mis  en  tète  de  la  Procédure  de  Bretagne,  dia- 
tribe de  la  dernière  violence  contre  d'Aiguillon,  réclamait  son 
jugement  en  termes  plus  vifs  encore.  Calomniateur,  bourreau, 
fauteur  d'un  projet  d'empoisonnement,  suborneur  de  témoins, 
auteur  de  toutes  les  souti'rances  de  la  province,  de  toutes  les 
persécutions  qui  s'étaient  appesanties  sur  elle,  de  tous  les 
malheurs  publics  et  privés  qu'elle  pleurait  encore,  d'Aiguillon 
ne  pouvait  plus  rester  dans  l'ombre  :  la  voix  publique  le  citait 
au  pied  des  tribunaux  ;  il  importait  au  repos  du  monde  qu'un 
procès  instruit  dans  les  formes  fit  connaître  à  tous  quels  étaient 
les  vrais  coupables  et  les  mit  pour  toujours  dans  l'impossi- 
bilité de  perpétrer  leurs  desseins  ('). 

La  haine  implacable  qui  dictait  ces  paroles  —  haine  incon- 
testablement plus  habile  que  n'avait  été  celle  des  ennemis  de 
M.  de  la  Ghalotais  —  n'avait  pas  mal  calculé.  Cette  sorte  de 
défi  mettait  le  duc  d'Aiguillon  dans  une  situation  difficile.  S'il 
ne  réclamait  pas  son  jugement,  on  le  déclarait  convaincu  de 
tous  les  crimes  dont  on  vient  de  lire  la  formidable  énuméra- 
tion  :  s'il  le  sollicitait,  il  n'était  pas  sûr  de  l'obtenir;  s'il  le 
sollicitait  et  qu'il  l'obtint,  la  seule  juridiction  qui  fût  compé- 
tente, le  Parlement  de  Paris,  transformé  en  cour  des  pairs, 
avait,  par  mainte  et  mainte  remontrance,  tellement  pris  parti 
dans  les  afifaires  de  Bretagne,  tellement  identifié  sa  cause  à 
celle  de  MM.  de  la  Chalotais  et  des  siens,  que  d'Aiguillon 
devait  y  trouver  moins  des  juges  que  des  adversaires  passion- 

(')  La  troisième  lettre  du  gentilhomme  breton  est  du  2  janvier  1769.  La  Procé- 
dure de  Bretagne  a  dû  être  répandue  dans  les  premières  semaines  de  1770.  Certains 
indices,  et  notamment  l'ignorance  de  la  signilicalion  du  K  barré  dans  les  noms 
bretons,  tendraient  à  prouver  qu'elle  a  été  publiée  à  Paris. 


d'aiguillon  empêché  de  se  pourvoir  en  justice         559 

nés,  tout  fiers,  en  outre,  dans  leur  orgueil  bourgeois,  d'hu- 
milier en  lui  cette  aristocratie  d'épée  que  la  robe  haïssait.  Il 
prit  le  parti  le  plus  noble  et  en  même  temps  le  plus  sage  :  il 
releva  fièrement  le  défi  :  il  réclama  formellement  l'autorisa- 
tion de  rompre  le  silence  que  le  roi  lui  avait  demandé  et  de 
porter  à  la  cour  des  pairs  une  plainte  en  règle  (janvier  1769). 
Ce  n'était  pas  la  première  fois  qu'il  exprimait  ce  désir.  Dès 
1767,  après  la  publication  des  Mémoires  de  M,  de  la  Chalo- 
tais  —  et  bien  longtemps,  il  importe  de  le  remarquer,  avant 
qu'il  fût  question  de  M'"®  du  Barry  à  Versailles  —  il  avait 
déjà  demandé  des  juges.  Une  lettre  particulière  de  Saint- 
Florentin,  du  10  fév.  1767,  établit  d'une  manière  certaine  ce 
fait  important  et  généralement  ignoré  (')  :  «  Je  suis  aussi 
»  affecté  que  vous,  mon  cher  neveu,  de  l'infâme  mémoire  de 
»  M.  de  la  Chalolais;  mais  j'ai  cru,  avant  de  rendre  au  roi  la 
»  lettre  que  vous  m'avez  adressée,  devoir  vous  prier  de  faire 
»  encore  quelques  réflexions.  En  demandant  au  roi  des  juges, 
»  vous  faites  la  même  demande  que  le  Parlement  de  Paris  et 
»  le  roi  ne  pourrait  vous  donner  d'autres  juges  que  le  Parle- 
»  ment  de  Paris  et  c'est  ce  qu'il  souhaite  :  il  faudrait  donc 

»  recommencer  toute  cette  maudite  affaire Comme  vous 

»  71  êtes  pas  le  seul  calomnié  et  que  je  le  suis  autant  que  vous, 
»  il  faudrait  donc  que  je  présente  aussi  ma  requête  et  je  vous 
»  avoue  qu'il  est  fort  désagréable  de  recommencer  une  affaire 
»  aussi  triste  qui,  clans  trois  mois,  sera  oubliée,  au  lieu  d'être 
»  de  nouveau  tympanisé  partout...  Je  n'ai  parlé  qu'à  M.  de 
»  Maurepas  de  votre  lettre  et  il  pense  comme  moi...  et  je  crois 
»  qu'en  y  réfléchissant  vous  trouverez  qu'il  vaut  mieux  mépri- 
»  ser  une  pareille  production  que  de  lui  donner  un  nouvel 
»  éclat  ».  Ainsi  fut  fait  et  d'Aiguillon  se  résigna  à  garder  le 
silence.  Quand  il  demanda  de  nouveau  à  le  rompre,  en  1769, 
il  se  heurta  aux  mêmes  répugnances.  Le  conseil  en  délibéra 
et  crut  devoir  lui  refuser  l'autorisation  de  se  pourvoir  devant 
la  cour  des  pairs  (*).  Peu  lui  importait  d'ôter  à  un  bon  ser- 
viteur du  roi,  cruellement  calomnié,  les  moyens  de  venger 
son  honneur  et  de  démontrer  son  innocence,  pourvu  qu'il 


(t)  H.  636. 

(^)  Lettres  de  M^e  du  DefTand  à  Walpole,  6  et  13  février  1769.  Bien  entendu, 
M"e  du  Deffand,  tout  acquise  àChoiseul,  affirme  que  d'Aiguillon  n"a  présenté  celte 
demande  que  parce  iju'il  savait  qu'elle  serait  repoussée. 


560  LA    BRKTACINK    ET    LK    blC    d'aIGUILLON 

évilAt  les  gros  embarras  qui  devaient  nécessairement  résulter 
d'une  telle  affaire.  I.es  auteurs  de  libelles  ont  affecté  de  nier 
la  sincérité  de  d'Aiguillon  ;  s'il  eût  vraiment  voulu  être  jugé, 
il  eût,  d'après  eux,  porté  directement  sa  requête  à  la  cour  des 
pairs.  Ils  ont  oublié  —  sans  doute  volontairement  —  que  la 
silualion  politique  que  d'Aiguillon  avait  occupée  lui  faisait 
un  devoir  de  ne  pas  entamer,  sans  l'aveu  du  roi,  un  procès 
dont  le  retentissement  devait  être  aussi  énorme  et  les  consé- 
quences aussi  graves.  Linguet  n'a  fait  qu'exprimer  une  grande 
vérité  en  parlant  «  des  ordres  (|ue  son  premier  devoir  était 
»  de  respecter,  des  considérations  supérieures  qu'il  ne  lui 
))  appartenait  ni  de  blâmer,  ni  de  combattre  ».  C'est  pour  ce 
motif  unique  que  d'Aiguillon  ne  comparut  pas  devant  la  cour 
des  pairs  comme  demandeur  (').  Jusqu'au  bout,  le  mot  de 
M.  de  la  Chalolais  devait  rester  rigoureusement  vrai  :  d'Ai- 
guillon était  5  Versailles  foi-t  liai  ai  peu  aimé. 

Les  mémorables  événements  dont  la  cour  fut  le  théâtre  en 
1769  n'auraient  en  rien  modifié  cette  situation  si  M.  de  Choi- 
seul  l'avait  voulu.  Lorsqu'une  nouvelle  maîtresse  parut  à 
Versailles,  il  aurait  été  facile  au  tout-puissant  ministre  de 
s'assurer  sinon  l'appui,  du  moins  la  neutralité  de  cette  favo- 
rite :  il  [»référa  affecter  pour  elle  un  mépris  au  moins  singu- 
lier de  la  part  d'un  homme  qui  devait  à  M™"  de  Pompadour 
toute  sa  fortune  politique,  et  qui  n'aurait  certes  pas  crié  au 
scandale  si  le  choix  du  roi  s'était  porté  sur  la  duchesse  de 
Giammont  ou  sur  quelque  autre  dame  du  parti.  11  convien- 
drait à  l'histoire  sérieuse  d'en  finir  une  bonne  fois  avec  ces 
accès  de  pudeur  indignée  et  ces  explosions  de  dégoût  qui  sont 
pour  ainsi  dire  de  style  dès  qu'apparaît  le  nom  particulière- 
ment odieux  de  M"'e  du  Barry.  Ils  se  comprendraient,  si  les 
autres  maîtresses  de  Louis  XV  et  de  Louis  XIV  étaient  jugées 
avec  la  même  rigueur,  et  si  l'on  professait  la  même  horreur 
pour  les  scandales  dont  la  cour  des  Georges  à  Londres,  ou 
celle  des  tzarines,  à  Saint-Pétersbourg,  était,  alors  même,  le 

(')  S'il  faut  en  croire  La  BrifTe  d'Amiliy,  ceux  qui  affeclèrenl  le  plus  d'indigna- 
tion de  cet  avorlemcnt  furent  au  fond  ceux  qui  s'en  réjouirent  le  plus.  «  Bien  des 
»  gens,  écrivait-il  à  Montbourcher  le  9  fév.  1769,  disent  qu'ils  ne  s'en  embarrassent 
»  pas;  je  ne  sais  s'ils  disent  ce  qu'ils  pensent.  On  est  toujours  ffiché  d'avoir  un 
«procès  à  essuyer,  d'ôlre  obligé  de  quitter  son  domicile  pour  aller  plaider  ailleurs  et 
»  d'être  tenu  de  donner  des  preuves  juridiques  de  faits  auancés peut  être  légèrement 
»  aur  la  foi  d'aulvui  et  satis  avoir  pris  la  précdution  de  s'assurer  de  leur  réalité.  •> 


m"""  dl  barry  et  li-:  duc  d'aiguillon  561 

théâtre  :  mais  on  sait  qu'il  n'en  est  rien  :  notre  liabitude  bien 
française  de  nous  calomnier  nous-mêmes  ne  nous  laisse  guère 
d'indignation  que  pour  les  torts  de  nos  propres  souverains,  et 
parmi  eux  on  fait  un  choix,  pas  toujours  avec  beaucoup  de 
discernement.  Entre  M"""  de  Pompadour  et  M™"  du  Barry,  par 
exemple,  l'analyse  la  plus  subtile  reste  impuissante  à  établir 
quelque  ditférence  bien  tranchée  :  les  histoires  scandaleuses 
par  lesquelles  on  a  voulu  salir,  plus  que  de  raison,  le  passé 
de  cette  dernière,  sont  d'une  authenticité  douteuse,  et  la  dame 
qui  tit  fermer  le  Parc  aux  Cerfs  pourrait  bien  être,  après  tout, 
supérieure  en  moralité  à  la  dame  qui  le  fit  ouvrir.  En  tout 
cas,  ce  n'est  pas  à  Choiseul  et  à  ses  amis  qu'il  convenait  de  se 
montrer  si  rigoristes,  et  les  railleries  insultantes  dont  ils  ont 
criblé  la  nouvelle  favorite  étaient  à  la  fois  une  injustice  et 
une  imprudence.  C'est  leur  hostilité  déclarée  contre  la  com- 
tesse du  Barry  qui  a  scellé  Palliance  étroite  de  celle-ci  et 
du  duc  d'Aiguillon.  Leur  commune  antipathie  contre  le  tout- 
puissant  ministre  fit  leur  union  :  et,  sans  chercher  à  élucider 
la  question  inutile  de  savoir  si  leur  intimité  fut  de  l'amour, 
ou  seulement  de  l'amitié,  il  est  certain  qu'avec  M'""  du  Barry 
l'ancien  commandant  de  Bretag-ne  eut  à  la  cour  un  précieux 
appui,  sur  la  puissance  et  le  rôle  duquel  il  semble  cependant 
qu'on  se  soit  généralement  mépris. 

Ce  fut  environ  cinq  mois  après  la  fameuse  présentation  de 
M""'  du  Barry  à  Versailles,  le  22  avril  1769,  le  premier  échec 
grave  qu'ait  éprouvé  le  parti  Choiseul,  que  M™"  du  Barry  eut 
pour  la  première  fois  occasion  d'exercer  son  influence  en 
faveur  du  duc  d'Aiguillon.  La  mort  du  duc  de  Chaulnes 
(sept.  1769)  laissait  vacante  la  charg-e  fort  importante  de  lieu- 
tenant des  chevau-légers.  Le  titulaire  de  ce  poste  fort  envié 
avait  ses  entrées  auprès  du  roi  et  toute  facilité  pour  l'entrete- 
nir en  toute  liberté,  car  il  ne  rendait  compte  qu'au  roi  lui- 
même  des  atlaires  relatives  à  la  compagnie.  Tous  les  placets 
adressés  au  roi  par  des  chevau-légers,  toutes  les  grâces  ac- 
cordées par  le  monarque  passaient  par  son  intermédiaire  (*). 


(')  Guyot  et  Merlin,  Traité  des  droits,  franchises,  foyictions,  etc.  —  Pour  être 
reçu  chevau-léger,  il  fallait  faire  preuve  de  noblesse  centenaire  par  devant  le  gé- 
néalogiste de  Sa  Majesté.  Leur  lieutenant  (le  titre  de  capitaine  de  la  compagnie 
appartenait  au  roi  lui-même)  les  appelait  quand  il  leur  éç.v\\a\[  <<  Monsieiw  mon 
comparjnon  »  et  signait  «  Voire  affectionné  serviteur  ». 

U'AIGUILI.ON.  36 


562  LA   BRETAGNE    ET    LE   DUC    d'aIGUILLON 

Le  lieutenant  des  chevau-légers  était  donc  assuré  d'une  grande 
influence  à  la  cour  et  dans  la  noblesse  du  royaume,  et  s'il  est 
vrai,  comme  le  bruit  en  courut,  que  d'Aiguillon  ait  payé  cette 
charge  fort  au-dessus  de  sa  valeur  ('),  peut-être  cependant 
n'a-t-il  pas  fait  un  mauvais  marché.  Il  régnait  dans  cette 
compagnie  d'élite  des  sentiments  fort  hostiles  au  duc  de  Choi- 
seul  :  il  était  utile  d'y  entretenir  ces  dispositions  et  d'en  fer- 
mer l'accès  à  l'influence  du  premier  ministre,  qui  s'efforçait 
d'y  pénétrer  (^).  La  nouvelle  fit  grande  sensation  en  Bretagne 
où  l'on  croyait  d'Aiguillon  à  tout  jamais  perdu  (').  On  en  con- 
clut, non  qu'il  fallait  renoncer  à  atteindre  un  seigneur  encore 
aussi  puissant,  mais  qu'un  nouvel  effort  était  nécessaire  pour 
l'abattre.  On  fut  plus  que  jamais  décidé  à  lui  susciter  un  pro- 
cès criminel  sous  le  scandale  duquel  on  comptait  bien  le  per- 
dre définitivement,  et  ruiner  ses  visées  ministérielles. 

Par  un  destin  sinistre 
En  Bretagne  il  détruit  marine,  Parlement, 

Etats,  sous  son  commandement. 

Tous  ses  vœux  sont  de  devenir  ministre, 

Pour  du  royaume  en  faire  autant. 

Le  Parlement  commença  les  hostilités  dès  la  rentrée.  Un 
arrêt  qu'il  rendit  le  24  novembre  1769,  pour  ouvrir  une  en- 
quête sur  la  manière  dont  l'édit  de  destruction  des  jésuites 
avait  été  exécuté  dans  la  province,  était,  en  effet,  un  moyen 
assuré  de  mettre,  quand  il  le  voudrait,  l'ancien  commandant 
sur  la  sellette.  Information  fut  faite  en  conséquence,  notam- 
ment à  Saint-Malo;  nulle  part  il  n'était  difficile  d'avoir  des 

(1)  1,200,000  ou  1,250,000  \.  selon  M^e  du  Deffand  (lettre  du  15  janv.  1770)  et 
selon  le  bruit  général.  Cependant  de  Bellevai,  dans  ses  Souvenirs  d'un  c/ievau- 
léçjer,  ne  parle  que  de  800,000  1.,  et  il  devait  être  très  au  courant  des  faits.  Le  prix 
ordinaire  était  de  5  à  600,000  1. 

(*)  De  Bellevai,  op.  cit.  D'Aiguillon  y  fut  très  bien  accueilli  et  y  gagna  vile  de 
précieux  dévouements.  Le  duc  de  Cboiseul  avait  demandé  la  compagnie  pour  son 
parent  le  vicomte  de  Cboiseul  et  avait  même  obtenu  l'agrément  du  roi.  M™*  du 
Barry,  qui  demanda  le  poste  pour  d'.Viguillon,  représenta  au  roi  que  cette  pro- 
messe même  était  une  raison  de  plus  pour  le  lui  accorder  :  «  Ne  faut-il  pas,  disait- 
elle,  punir  Cboiseul  de  ses  mécbancetés  pour  moi?  »  Le  roi  sourit  et  donna  la 
compagnie  à  d'Aiguillon  (de  Bellevai,  20  oct  1769). 

(')  M.  de  Kermartin,  un  cbaud  partisan  de  d'.\iguillon,  écrivait  de  Nantes  le 
19  sept.  1769  (H.  640')  :  «  Je  suis  entièrement  revenu  à  moi  depuis  que  j'ai  appris 
).  le  nouveau  grade  qu'occupe  mon  très  respecté  etblcn-aimé  bienfaiteur  :  je  triom- 
»  pbe  en  voyant  les  (igures  allongées  de  ces  enragés,  dont  plusieurs  crèvent  de  dé- 
»pil...  M.  le  lieutenant  du  roi  n'a  pu  s'empècbcr  de  me  faire  conuailre  son  sensible 
»  cbagrin  de  ce  qui  vient  d'arriver  à  M.  le  duc  >>. 


ENQUÊTE    SUR    LES    AGISSEMENTS    DES    JÉSUITES  5G3 

témoins  contre  les  jésuites,  mais  notamment  dans  cette  ville 
où  existait  un  foyer  de  jansénisme  fort  ardent.  Les  85  dépo- 
sitions qui  y  furent  recueillies  en  janvier  et  février  1770,  par 
les  conseillers  Le  Gall  de  Ménorai  et  de  Guerry,ne  révélèrent 
que  des  faits  déjà  connus  et  auxquels  il  était  naturel  de  s'at- 
tendre :  des  jésuites  avaient  prêché  et  confessé,  avaient  été 
vus  ensemble  ou  avec  différents  habitants  de  cette  ville;  des 
propos  malsonnants  avaient  été  tenus  par  eux  ou  par  leurs 
amis  contre  les  six  magistrats  détenus;  des  paroles  «  fanati- 
ques »  avaient  été  adressées  par  eux  au  sieur  Scott,  lieute- 
nant du  roi  à  Saint-Malo;  toutes  choses  faciles  à  présumer, 
même  sans  instruction  judiciaire,  et  où  il  était  difficile  de 
trouver  des  crimes.  Cela  n'empêcha  pas  qu'on  ne  fit  grand 
bruit  de  prétendues  révélations  formidables  produites  contre 
les  jésuites;  on  raconta  que  nombre  de  personnes  avaient  été 
subornées  par  eux  pour  déposer  contre  M.  de  la  Chalotais; 
que  trois  ursulines  de  Rennes,  s'étant  trouvées  à  des  assem- 
blées clandestines,  avaient  été  si  révoltées  des  horreurs  qui 
s'y  disaient  contre  les  procureurs  généraux  qu'elles  avaient 
refusé  d'y  revenir  et  avaient  été,  pour  ce  fait,  vexées  par  leurs 
supérieures,  si  bien  qu'après  leur  déposition  faite,  elles 
avaient  supplié  la  cour  de  les  prendre  sous  sa  protection;  que 
deux  négociants  de  Saint-Malo,  se  trouvant  à  Macao  en  1758, 
y  avaient  entendu  un  jésuite  s'écrier  dans  un  accès  de  joie  : 
«  Nous  voilà  enfia  débarrassés  du  roi  de  Portugal!  »,  trois  ou 
quatre  mois  avant  qu'on  eût  connaissance,  par  l'arrivée  de 
nouvelles  d'Europe,  de  l'attentat  de  Lisbonne  ;  que  partout  se 
manifestaient  des  preuves  évidentes  du  complot  tramé  pour 
empoisonner  M.  de  la  Clialotais  (*).  Sur  ces  informations,  le 
Parlement,  par  arrêt  du  2  mars  1770,  ordonna  à  tous  les  ci- 
devant  jésuites  non  originaires  de  la  province  de  la  quitter 
dans  le  délai  de  quinze  jours  et  aux  autres  de  prêter  dans 
huitaine  le  serment  prescrit  par  l'arrêt  du  27  mai  17G2,  sous 
peine  d'expulsion  hors  du  royaume, et  défendità  tousévêques, 
supérieurs,  etc.,  d'en  employer  aucun  à  quelque  fonction  ecclé- 
siastique ou  pédagogique  que  ce  fût  (-).  Puis,  comme  quel- 

(')  Hardy,  dans  son  journal  (février  et  mars  1770)  se  fait  complaisamment  l'éclio 
de  ces  bruits  formidables. 

(-)  II  y  eut,  en  outre,  des  décrets  d'assigné  pour  être  ouïs  entre  deux  ci-devant, 
les  PP.  de  Launay  et  Le  Franc,  et  deux  laïques,  les  sieurs  Poitevin  de  la  Villes- 


o6i  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aKILILLON 

ques  témoins  avaient  parlé  dans  leurs  dépositions  de  manœu- 
vres faites  pour  obtenir  contre  M.  de  la  Ghalotais  et  ses 
co-détenus  des  dépositions  mensongères,  un  arrêt  du  3  mars 
ordonna  que  par-devant  les  mômes  conseillers,  Boux,  de  la 
Noue,  Le  Gall  de  Ménorai  et  de  Guerry,  il  serait  informé  des 
sollicitations  de  témoins  qui  auraient  pu  être  faites,  par  pro- 
messes ou  par  menaces,  pour  charger  les  six  magistrats  pré- 
cédemment incarcérés.  C'était  entrer  dans  le  vif  de  la  ques- 
tion. 

En  conséquence,  du  5  au  10  mars,  les  commissaires  dési- 
gnés par  la  cour  entendirent  67  témoins,  pour  la  plupart 
procureurs,  huissiers  ou  avocats,  qui  s'appliquèrent  à  char- 
ger le  plus  possible  d'Aiguillon  et  Audouard,  s'étendirent 
avec  complaisance  sur  les  faits  d'espionnage  et  de  corrup- 
tion depuis  longtemps  imputés  à  ces  deux  personnages  par 
les  libelles,  et,  par  des  allusions  plus  ou  moins  adroitement 
amenées,  remirent  sur  le  tapis  la  fameuse  affaire  du  poison, 
dont  le  parti  n'avait  pas  encore  renoncé  à  se  servir.  Pendant 
ce  temps,  et  voyant  la  tournure  que  prenaient  les  choses,  les 
co-accusés  des  procureurs  généraux,  MM.  de  la  Gascherie,  de 
Montreuil,  de  la  Colinière  et  de  Kersalaiin,  et  à  leur  suite 
MM.  du  Bourgblanc  et  de  Bégasson,  s'empressaient  de  faire  à 
leur  tour  opposition  à  l'enregistrement  des  lettres  patentes  du 
12  août,  et  réclamaient  que  le  procès  leur  fût  fait  selon  la 
rigueur  des  ordonnances,  «  se  réservant  de  prendre  telles 
conclusions  et  de  les  diriger  vers  qui  il  se  serait  vu  apparte- 
nir ».  Toute  l'affaire  de  Bretagne,  qu'on  avait  crue  finie,  me- 
naçait de  renaître  une  seconde  fois.  Le  gouvernement  essaya 
de  calmer  ces  passions  intraitables  :  un  arrêt  du  conseil  du 
9  mars  cassa  celui  du  Parlement  du  3  mars  et  tout  ce  qui  s'en 
était  suivi,  comme  contraire  à  l'arrêt  d'enregistrement  du 
18  août,  ainsi  qu'aux  ordres  donnés  par  Sa  Majesté  le  20  jan- 
vier, et  renouvela  la  défense  de  contrevenir  directement  ou 
ou  indirectement  au  silence  prescrit  sur  tous  ces  faits  :  et  le 
même  jour  Maupeou  écrivit  au  Parlement  une  lettre  de 
blâme,  où  il  lui  représentait  qu'ayant  enregistré  les  lettres 

naux  et  Picot  de  Préménil,  inculpés  de  propos  révoltants  contre  M.  de  la  Ghalo- 
tais. Le  Franc  l'ut  condamné  à  lU  I.  d'amende  et  reçut  injonction  d'être  plus  cir- 
conspect à  l'avenir;  même  avertissement  fut  adressé  à  Picot  de  l'réménil;  Launay 
quitta  la  Bretagne  et  Villesnaux  n'était  pas  encore  jugé  en  1771. 


LE    PROCÈS    DE    d'aIGUILLON    EST    DÉCIDÉ  565 

patentes  du  12  août  1769,  il  s'était  ititerclit  la  faculté  de  re- 
prendre une  procédure  à  jamais  anéantie,  que  l'ordonnance 
de  1667  défendait  aux  cours  de  rétracter  leurs  propres  juge- 
ments, celle  de  1673  de  recevoir  aucune  opposition  à  l'enre- 
gistrement des  lettres  patentes  émanées  du  propre  mouve- 
ment du  roi  et  enregistrées  par  ses  ordres.  «  En  ce  qui  con- 
»  cerne  les  faits  particuliers  qui  déterminent  Sa  Majesté  h 
»  retenir  ses  deux  procureurs  généraux  éloignés  de  leurs  fonc- 
»  lions,  ajoutait  le  chancelier,  le  roi  m'ordonne  de  vous  mar- 
»  quer  qu'il  ne  suffit  point  à  des  magistrats,  et  surtout  k  ceux 
»  qui  agissent  en  son  nom,  de  n'avoir  point  commis  de  délit 
))  pour  mériter  sa  confiance,  et  que  vous  n'avez  d'autre  parti 
»  à  prendre  que  celui  d'attendre  avec  respect  les  effets  de  sa 
»  bonté,  sans  y  mettre  obstacle  par  de  nouvelles  procédures 
»  qui  seraient  également  contraires  aux  dispositions  des  or- 
»  donnances  et  aux  ordres  de  Sa  Majesté...  ».  Ni  ces  défenses, 
ni  cette  demi-promesse  d'un  adoucissement  dans  le  sort  des 
procureurs  généraux  n'arrêtèrent  le  Parlementde  Rennes,  qui, 
le  17  mars,  répondit  au  chancelier  dans  les  termes  les  plus 
énergiques  :  il  était  du  devoir  du  Parlement,  apercevant  les 
traces  d'un  crime,  d'en  rassembler  les  indices  et  d'en  recueillir 
les  preuves  ;  or,  il  s'en  rencontrait  contre  d'Aiguillon  :  il  y 
avait  dans  les  informations  des  indices  d'une  vexation  inouïe, 
d'un  abus  énorme  de  pouvoir,  du  crime  le  plus  atroce...  «  Tout 
»  ce  qui  tendrait  h  arrêter  ou  prévenir  le  cours  de  la  justice 
»  après  l'éclat  d'une  accusation  aussi  capitale  aggraverait  les 
»  soupçons  contre  les  accusés  et  effrayerait  la  nation  ». 

11  était  évident  que  rien  ne  ferait  lâcher  prise  au  Parlement 
de  Rennes,  et  déjà  celui  de  Paris  se  préparait  à  joindre  ses 
efforts  aux  siens  (').  Le  gouvernement  se  voyait  acculé  à  la  né- 
cessité de  ce  procès  qu'il  redoutait,  qu'il  sentait  plein  de  dan- 
gers, au  bout  duquel  il  prévoyait  un  formidable  conflit  entre 
le  pouvoir  royal  et  le  pouvoir  judiciaire,  mais  qu'il  ne  pouvait 
plus  éviter  sans  provoquer  de  la  part  de  tout  le  monde  par- 
lementaire une  levée  de  boucliers  générale.  11  para,  comme  tou- 


(')  Dès  le  17  mars,  un  conseiller  de  la  deuxième  des  enquêtes  dénonçait  au  Par- 
lement l'arrêt  du  9  mars  et  faisait  décider  qu'on  en  délibérerait  le  vendredi 
23  mars.  Le  23  une  indisposition  du  premier  président  fit  remettre  la  délibération 
au  premier  jour.  Il  était  certain  que  le  Parlement  de  Paris  se  disposait  à  faire 
campagne  avec  celui  de  Rennes. 


566  L.v  hhi:tag.nk  et  le  dic  u'aiguillon 

jours,  nu  péril  le  plus  pressé,  sans  savoir  ou  sans  vouloir  prévoir 
les  périls  plus  graves  qu'entraînerait  dans  l'avenir  sa  déter- 
mination. Quant  à  d'Aiguillon,  depuis  longtemps  déjà  on  sait 
qu'il  demandait  des  juges,  et  qu'il  croyait,  peut-être  à  tort,  en 
trouver,  dans  le  Parlement  de  Paris,  de  suffisamment  impar- 
tiaux. Après  les  imputations  nouvelles  et  particulièrement  gra- 
ves contenues  dans  la  dernière  lettre  du  Parlement  de  Rennes, 
il  était  moins  que  jamais  possible  d'hésiter.  Une  jusiitication 
éclatante  était  nécessaire  à  l'ancien  commandant  de  Bretagne  : 
ses  meilleurs  amis,  le  maréchal  de  Richelieu,  la  comtesse 
de  Forcalquier,  étaient  unanimes  à  cet  égard.  Un  comité 
d'avocats  qu'il  avait  consultés  partageait,  sauf  un  seul,  Cel- 
lier, celte  manière  de  voir.  11  insista  pour  qu'on  laissât  faire 
son  procès  et  l'obtint  (*).  Au  conseil  du  24  mars  1770,  malgré 
la  résistance  prophétique  du  roi,  qui  s'écria  :  «  Vous  le  vou- 
»  lez,  j'y  consens,  mais  vous  verrez  ce  qui  en  arrivera  I  »,  il 
fut  décidé  que  l'affaire  du  duc  d'Aiguillon  serait  portée  devant 
la  cour  des  pairs,  et  des  lettres  patentes  furent  rendues,  qui 
défendaient  au  Parlement  de  Rennes  de  poursuivre  les  pro- 
cédures et  lui  ordonnaient  d'envoyer  à  Paris  celles  qui  avaient 
déjà  été  faites.  Le  Parlement  de  Rennes  les  enregistra,  tout 
en  faisant  ses  réserves  sur  la  prétention,  chère  à  toutes  les 
cours  souveraines  de  province,  d'être,  au  même  titre  que  le 
Parlement  de  Paris,  cours  des  pairs  :  il  considéra  '<  qu'en 
»  donnant  au  seigneur  roi  ce  témoignage  de  soumission  et  de 
))  déférence  à  sa  volonté,  bien  loin  de  s'écarter  du  devoir  que 
»  la  loi  lui  prescrivait,  il  ne  faisait  qu'en  remplir  plus  effica- 
»  cernent  l'esprit,  en  accélérant  l'instruction  et  le  jugement 
»  d'une  affaire  dont  la  conclusion  eût  été  nécessairement  re- 
»  tardée  par  la  difficulté  de  garnir  la  cour  de  pairs  à  Rennes, 


(•)  Et  ce  fut  peut-être  à  cause  de  l'appui  de  M'"e  du  Barry  qu'il  triompha  des 
répugnances  du  roi  et  des  hésitations  du  chancelier.  Lebrun  l'affirme,  et  si  con- 
traire que  soit  celte  manière  de  voir  aux  idées  généralement  reçues,  il  semble 
bien  que  telle  est  la  vérité,  «  Le  chancelier,  dit-il,  résista  d'abord  à  ces  vues,  fit 
»  sentir  les  dangers  de  cette  mesure...  D'.\iguillon  insista  et  il  fallut  céder  à  la  vo- 
»  lonlé  du  roi,  ou  plutôt  à  la  volonté  de  la  favorite  ». 

Une  lettre  que  ^L  de  Robien  adressait  à  M.  de  Coniac  le  14  avril  1770  montre 
bien  aussi  quelle  avait  été  la  répugnance  du  chancelier  à  s'engager  dans  cette 
aiïaire.  «  .Je  n'ai  pu  voir  ce  ministre,  mon  cher  frère,  et  ce  moment-ci  n'est  pas 
..  favorable;  il  est  très  mécontent  de  notre  Parlement,  et  d'avoir  été  forcé  à  la 
»  besogne  qui  se  fait  ici  ». 


OUVERTURE    DU    PROCÈS  567 

»  et  par  les  différents  obstacles  et  incidents  qui  eussent  pu  naî- 
»  tre  des  circonstances  ».  Quant  au  Parlement  de  Paris,  après 
avoir,  lui  aussi,  sauvegardé  dans  son  enregistrement  une 
prétention  qui  lui  tenait  fort  à  cœur,  celle  du  droit  de  convo- 
quer lui-même  les  ducs  et  pairs,  de  sa  propre  autorité,  il  fit 
également  une  concession  :  il  se  résigna  à  ce  que  les  séances 
eussent  lieu  à  Versailles,  comme  le  gouvernement  le  désirait. 
La  cour  des  pairs  fut  convoquée  dans  cette  ville  pour  le 
A  avril  ;  il  était  entendu  que  les  suffrages  no  seraient  gênés  en 
aucune  manière,  qu'ils  seraient  pris  à  haute  voix,  et  qu'au- 
cune personne  étrangère  à  la  cour  ne  serait  admise  aux 
séances. 

Au  jour  fixé,  le  Parlement  se  rendit  en  corps  à  Versailles, 
dans  la  salle  des  gardes  de  la  reine,  disposée  selon  le  céré- 
monial usité  dans  les  lits  de  justice,  et  la  garde  étant  faite, 
comme  il  était  convenu,  uniquement  par  des  huissiers  du 
Parlement.  Le  roi  s'y  rendit  à  son  tour.  Après  un  discours  de 
Maupeou  et  une  réponse  du  premier  président  d'Aligre,  l'un 
des  deux  greffiers  au  criminel  donna  lecture  d'une  vingtaine 
des  dépositions  contenues  dans  l'information  faite  par  le  Par- 
lement de  Rennes.  On  arrêta  qu'elles  seraient  communiquées 
au  procureur  général  pour  qu'il  donnât  ses  conclusions,  et  on 
s'ajourna  au  7  avril  pour  les  entendre.  Elles  furent  pour  l'an- 
nulation des  procédures  de  Bretagne,  la  cause  d'un  pair  ne 
pouvant  être  instruite  que  devant  la  cour  des  pairs,  et  la 
réouverture  d'une  nouvelle  information  sur  les  faits  de  subor- 
nation imputés  à  d'Aiguillon  et  à  Audouard.  Le  chancelier 
recueillit  les  avis  :  on  remarqua  pendant  cette  opération  une 
vive  apostrophe  du  président  Lepelletier  de  Saint-Fargeau, 
qui  dit  au  roi  :  «  Votre  Majesté  voit  par  la  lecture  qu'on 
vient  de  lui  faire  comment  se  comportent  dans  les  provinces 
les  commandants  chargés  de  Texécution  de  ses  ordres  »,  et 
un  discours  éloquent  de  Michau  de  Montblin,  à  l'avis  duquel 
le  roi  se  rangea  lui-même,  en  en  retranchant  seulement  les 
monitoires,  par  le  motif  très  plausible  que  des  monitoires 
ne  serviraient  qu'à  échauffer  davantage  les  esprits  dans  une 
province  où  ils  n'étaient  déjà  que  trop  excités.  Tout  le  monde 
adopta  cette  manière  de  voir.  On  prononça  donc  la  nullité 
des  procédures  de  Bretagne,  on  donna  acte  au  procureur 
général  de  sa  plainte  contre   d'Aiguillon   et  Audouard  en 


568  L.V    BRIiTAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

subornation  de  témoins,  et  on  ordonna  la  réassignationdetous 
les  témoins  devant  MM.  de  Brétignières  et  Boula  de  IMonlgo- 
defroy,  deux  magistrats  que  leur  impartialité  et  leur  droiture 
n'allaient  pas  tarder  à  désig-ncr  aux  insultes  des  ennemis  de 
d'Aiguillon.  Les  témoins  furent  assig-nés  aussitcM,  :  du  16  avril 
au  7  mai,  ils  furent  entendus  sans  interruption. 

Ce  qu'ont  été  leurs  dépositions,  marquées  pour  la  plupart 
au  coin  de  la  haine  et  du  mensonge,  on  peut  déjà  le  deviner 
et  on  peut  s'en  convaincre  en  lisant  les  Observations  de  Lin- 
guet  sur  les  Procédures  faites  en  Bretagne  et  devant  la  cour 
des  pairs.  Les  violentes  sorties  de  Linguet  contre  les  témoins 
à  charge  doivent-elles  mettre  en  garde  le  lecteur  impartial? 
Cette   opinion   est   celle   que  M.  Flammermont  a  soutenue  : 
il  nous  est  impossible  de  la  partager  :  l'impression  que  laisse 
la  lecture  des  dépositions  et  des  commentaires  de  Linguet 
est,   croyons-nous,  toute  différente.    L'affectation  visible   de 
la   plupart  des  témoins   cà  ne   citer  que   des  ouï- dire,    soit 
par  impuissance  d'alléguer   des   faits   précis,    soit   pour   se 
ménager  prudemment,    en  cas  de  calomnie  constatée,    une 
ligne  de  retraite  :  tantôt  de  grossières  contradictions  entre 
les  dépositions  de  Paris  et  celles  de  Rennes,  tantôt  au  con- 
traire une  identité  tellement  littérale  qu'elle  dénote  la  leçon 
apprise  par  cœur  et  rédigée  à  l'avance  par  qui  de  droit  :  sou- 
vent l'invraisemblance  flagrante  des  faits  énoncés  :  parfois  le 
caractère  tout  naturel  et  parfaitement  légitime  de  faits  cités 
avec  affectation  comme  empreints  d'une  criante  iniquité,  voilà 
ce  que  Linguet  a  fait  ressortir,  et  ce  qui  frappe  en  effet  quand 
on  parcourt  cette  série  de  dépositions  manifestement  arran- 
gées, avec  plus  ou  moins  d'habileté,  pour  donner  une  appa- 
rence de  consistance  à  un  fantôme  insaisissable.  Certes  il  y 
a  eu  dans  toute  cette  affaire,  et  dans  une  proportion  peut-être 
inconnue  jusqu'alors,  subornation  de  témoins  :  mais  non  pas 
à  beaucoup  près  dans  le  sens  qu'indiquait  l'accusation.  Com- 
ment admettre,  par  exemple,  que  si  d'Aiguillon  et  Audouard 
avaient  eu  réellement  le  désir  d'arracher  par  la  promesse  ou 
par  la  menace  des  dépositions  mensongères  contre  les  pri- 
sonniers de   Saint-iNIalo,  ils  se  fussent  adressés   pour  cette 
négociation  scabreuse  à  des  personnes  notoirement  livrées 
tout  entières  au  parti  de  M.  de  la  Chalotais,  comme  la  femme 
Garnier,  dont  la  boutique,  rendez-vous  ordinaire  d'une  foule 


FAUX    TÉMOIGNAGES  569 

de  conseillers  et  de  procureurs,  était  le  quartier  général  de 
toute  l'armée  parlementaire,  ou  comme  le  maire  tiévin,  parent 
de  M.  de  la  Chalotais,  brouillé  avec  d'Aiguillon  depuis  1764, 
et  dénoncé  depuis  février  1766  (un  mois  avant  la  prétendue 
entrevue  où  Audouard  lui  aurait  demandé  contre  les  procu- 
reurs généraux  des  î-diis  co)777ne  ça,  vivais  ou  aulrement),  par 
une  terrible  lettre  de  M.  de  Flesselles  ('),  comme  un  fripon  et 
comme  un  escroc?  Met-on  de  pareilles  armes  entre  les  mains 
de  gens  dont  on  se  sait  haï  et  qu'on  n'ignore  pas  être  capa- 
bles de  tout?  De  tels  services  ne  se  demandent  pas  aux  amis 
les  plus  chauds  des  personnes  que  Ton  veut  perdre  :  certaines 
précautions  sont  indispensables  :  faute  de  les  observer,  c'est 
à  soi-même  que  l'on  nuit.  Il  est  possible  (et  même  certain  pour 
la  femme  Garnier,  qui  a  été  entendue  à  Saint-Malo)  qu'on  ait 
cherché  à  faire  révéler,  par  ces  personnes  admirablement 
informées,  des  faits  qu'elles  ont  d'ailleurs  obstinément  per- 
sisté à  cacher  :  mais  qu'on  ait  employé  la  violence  et  la  menace, 
qu'on  ait  sollicité,  en  ne-  s'en  cachant  pas,  des  dépositions 
mensongères,  qu'on  ait  spontanément  découvert  à  des  inter- 
locuteurs aussi  dangereux  des  intentions  aussi  peu  avouables, 
c'est  ce  qui  heurte  toutes  les  règles  de  la  vraisemblance,  et 
ce  qui  entache  évidemment  de  fausseté  ces  deux  dépositions, 
dont  presque  toutes  les  autres  ne  furent  que  l'écho  plus  ou 
moins  fidèle.  Le  tailleur  Poulain  et  le  menuisier  Dimet  avaient 
tous  les  deux,  en  décembre  1767,  alors  que  le  ministère  fai- 
sait procéder  à  une  enquête  sur  l'administration  d'Hévin, 
fourni  des  déclarations  parfaitement  nettes  et  concluantes,  qui 
dévoilaient  à  la  charge  de  ce  maire  concussionnaire  des  actes 
de  friponnerie  manifeste;  ils  essayèrent  en  1770  de  rétracter 
péniblement  leurs  dires  et  prétendirent  (non  sans  se  couper 
plusieurs  fois)  que  ces  déclarations  leur  avaient  été  arrachées 
par  l'intimidation  ;  mais  quelle  foi  accorder  à  des  témoins  qui, 
déclarant  qu'ils  avaient  été  subornés,  avouaient  par  là  même 
qu'ils  étaient  bien  capables  de  l'être  encore?  N'était-il  même 
pas  évident  qu'ils  l'étaient,  et  que  la  crainte  de  se  brouiller 
avec  le  parti  redevenu  le  maitre  de  la  ville,  et  dont  dépendait 
leur  existence,  dictait  à  ces  deux  pauvres  artisans  un  langage 
mensonger,  qu'ils  ne   tenaient  d'ailleurs  qu'avec  une  répu- 

(!)  Arch.  Ille-et-Vil.,  C.  247. 


570  LA  imi:TAr„M-:  i  r  li-:  dlc  d'aiguillon 

gnancc  et  une  inexpérience  manifestes?  On  entendit  ensuite, 
entre  autres  témoins,  M.  de  Pire  citer  des  faits  de  pression 
qui  aurait  été  exercés  sur  le  conseiller  Duparc,  et  le  médecin 
La  Boujardicre  des  promesses  faites  au  procureur  Uoré,  fails 
et  promesses  que  Duparc  et  Doré  nièrent  positivement.  M.  de 
(iuyomard  de  la  Ville-Hervé,  avocat^  déclara  tenir  d'un  M.  de 
la  Motlie-Hulin  que  des  tentatives  de  subornation  avaient  été 
pratiquées  sur  le  sieur  Loisel,  secrétaire  de  La  Chalotais,  et 
>1.  de  la  Mothe-llulin  affirma,  plus  tard,  n'en  avoir  jamais  ni 
parlé  ni  entendu  parler  (').  Pareille  mésaventure  arriva  au 
négociant  Lescoublet,  de  Bennes  ;  il  raconta  qu'on  avait  essayé 
de  corrompre  un  nommé  Morin  par  l'intermédiaire  du  marquis 
de  la  Guère,  amiduduc  d'Aiguillon;  et  celui-ci,  prévenu,  écri- 
vit une  lettre  indignée  d'où  il  résultait  que  c'était  en  1762  ou 
en  1763,  longtemps  avant  le  procès  de  M.  de  la  Chalotais,  qu'il 
s'était  mêlé  de  faire  obtenir  un  emploi  à  ce  jeune  homme.  Au 
total,  76  témoins  ont  été  entendus  ;  quelques-uns  ont  nié  positi- 
vement les  faits  imputés  à  d'Aiguillon  et  à  Audouard  ;  beaucoup 
n'ont  fait  que  répéter  des  ouï  dire  ;  tout  l'artifice  des  autres 
n'estpas  parvenu  à  établir  à  la  charge  des  deux  inculpés  un  seul 
fait  vraiment  probant.  Les  plus  passionnés  eux-mêmes  furent 
bien  forcés  d'en  convenir;  aussi  prirent-ilsleurs  précautions,  en 
insinuant  que  les  commissaires  du  Parlement,  gagnés  à  l'ac- 
cusé, faisaient  disparaître  les  dépositions  les  plus  concluantes. 
Dans  une  note  d'une  brochure  de  circonstance.  Extrait  de 
l'information  faite  en  exécution  de  l'arrêt  du  S  ?nars,  que  le 
Parlement  condamna  avec  feu  par  arrêt  du  26  mai  comme 
calomniant  la  magistrature,  le  lecteur  est  averti  que  si  les 
dépositions  de  Paris  n'étaient  pas  plus  étendues  que  celles 
de  Bennes,  ce  serait  parce  que  les  commissaires  ou  le  greffier 
ne  seraient  pas  fidèles  dans  la  lecture  de  la  plainte  ou  dans 
la  transcription  des  témoignages  :  «  On  aurait  lieu  de  croire 
»  que  les  visites  du  duc  tous  les  jours  introduit  à  la  dérobée 
»  chez  ses  commissaires  n'auraient  pas  été  sans  succès;  leurs 
»  trop  fréquentes  conférences  seraient  justement  suspectes  ». 
C'était  toujours  la  même  tactique,  de  dénoncer  comme  venou 

(')  Lettre  de  La  Mothe-Huliii  à  d'Aiguillon,  4  fév.  1772  (H.  640^).  .-  Je  n'ai  pas 
>.  eu  plus  de  connaissance  de  tous  les  laits  déposés  par  le  témoin  que  je  n'ai  celle 

»  de  l'avoir  jamais  vu l'aurais  désiré  le  confondre  publiquement  si  j'avais  été 

»  dans  le  cas  d'être  entendu  ». 


FAUX    TÉMOIGNAGES  571 

au   parti  adverse    quiconque    ne    partageait    pas  les  fureurs 
de  la  cabale  et  ne  suivait  pas  aveuglément  son  mot  d'ordre. 

C'est  donc  en  vain  que  les  Bureau,  les  Berlier,  les  Carreau, 
les  des  Long-rais  et  autres  g-ens  du  bas  palais  déployèrent 
toute  leur  subtilité  ;  c'est  en  vain  que  sous  prétexte  de  subor- 
nation ils  reprirent  contre  d'Aiguillon  toute  la  série  des  griefs 
cent  fois  reproduits  et  cent  fois  réfutés,  Saint-Cast,  les  corvées. 
Belle- Ile,  l'excès  des  dépenses  municipales,  l'ameublement  de 
l'hôtel  de  Blossac,  les  lettres  de  cachet,  les  assemblées  des 
ci-devant,  la  tentative  d'empoisonnement  contre  M.  de  laCha- 
lotais,  etc.,  etc.  ;  ils  ne  sont  point  parvenus  à  charger  réelle- 
ment l'homme  qu'ils  honoraient  d'une  haine  aussi  furieuse. 
Toutefois,  parmi  cet  amas  de  pauvretés,  il  se  trouva  une 
déposition  grave  et  qui  dut  produire  sur  le  moment  une  émo- 
tion considérable.  Linguet  lui  a  fait  les  honneurs  d'une  discus- 
sion spéciale  et  plus  étendue;  l'historien  de  ce  procès  doit 
aussi  s'y  arrêter,  non  qu'elle  en  mérite  la  peine  par  elle 
même,  mais  parce  qu'elle  eut  sur  la  suite  des  événements  une 
influence  considérable.  Si  le  gouvernement  jugea  nécessaire 
d'interrompre  en  juin  un  procès  qu'il  avait  permis  en  mars, 
c'est  en  grande  partie  la  déposition  du  conseiller  de  Cornulier 
de  Lucinière  qui  en  fut  cause  ('). 

Lorsqu'il  avait  été  entendu  à  Bennes,  le  5  mars,  ce  magis- 
trat s'était  borné  à  raconter  l'histoire  (assez  intéressante 
d'ailleurs)  (^),  des  démêlés  d'une  demoiselle  Lemée  avec 
M.  de  la  Cascherie,  et  des  prétendues  intrigues  de  d'Ai- 
guillon pour  tirer  de  cette  fille,  qui  depuis  plus  de  dix  ans  ne 
cessait  de  faire  retentir  tous  les  échos  de  ses  plaintes  contre 
ce  conseiller,  une  déposition  qui  pût  servir  contre  lui.  Du 
mois  de  mars  au  mois  d'avril,  la  mémoire  lui  revint,  avec 
une  abondance  et  une  sûreté  étonnantes,  car  sa  déposition  de 
Paris  fut  beaucoup  plus  longue  et  plus  circonstanciée  que 
celle  de  Rennes.  Il  déclara,  entre  autres  choses,  savoir  (sans 

(•)  Jean-Baptiste-Benjamin  de  Cornulier  de  Lucinière,  né  en  1740,  reçu  conseil- 
ler au  Parlement  de  Rennes  le  4  août  1763.  Nous  ne  savons  si  c'est  le  même  qu'un 
Cornulier  contre  qui  une  lettre  de  cachet  fut  sollicitée  en  1760  par  son  père.  Il  fut 
du  nombre  des  exilés  en  1765  (à  Ancenis),  et  exilé  de  nouveau  en  1772  à  Givray. 

(«)  Elle  donne  une  idée  de  la  redoutable  tyrannie  qu'exerçaient  les  parlemen- 
taires dans  leur  voisinage,  et  dément  catégoriquement  l'assertion  de  M.  delaGas- 
cherie  dans  son  Mémoire  juslincalif,  qu'il  n'a  jamais  eu  de  contestation  avec  qui 
que  ce  fût.  La  Lemée  prétendait  avoir  été  frustrée  par  lui  d'environ  20,000  livres. 


572  LA    BRETAGiNE    KT    LK    DUC    d'aIGUILLON 

indiquer  d'ailleurs  de  quelle  façon)  que  d'Aiguillon  était  allé 
secrètement  à  Saint-Malo  dans  la  nuit  d'un  samedi  au  diman- 
che du  mois  de  janvier  1766,  s'était  enfermé  avec  Le  Noir  et 
Calonne,  et  (|u'une  certaine  dame  de  Léon  avait  surpris  entre 
ces  trois  personnages  l'épouvantable  entretien  que  voici  : 
«  Mais  en  aurez-vous  assez  pour  les  condamner?  »  disait 
d'Aiguillon.  A  quoi  Le  Noir,  o«  Calonne,  répliqua  :  «  Un  ma- 
))  gis! rat  peut  bien  représenter  une  chose  une  fois,  deux  fois, 
»  au  Roi  :  il  peut  bien  nièmc  jusqu'à  trois  :  mais  lorsqu'il 
')  continue  à  le  solliciter,  il  doit  se  rendre.  J'avais  condamné 
»  M.  de  la  Chalotais  avant  d'arriver  à  Saint-Malo,  et  je  le 
»  condamnerai  avant  d'en  sortir.  »  Tel  fut  le  passage  le  plus 
saillant  de  cette  déposition  k  sensation,  dont  il  résultait  que 
c'était  le  roi  lui-même  qui  avait  exigé  la  tête  de  M.  de  la  Cha- 
lotais. En  supposant  vraie  cette  atroce  calomnie,  d'Aiguillon 
se  trouvait  innocenté  du  coup  :  il  n'aurait  été  que  l'instru- 
ment d'une  volonté  plus  puissante  que  la  sienne,  et  c'était  au 
roi,  plus  qu'(^  lui,  qu'il  appartenait  de  venir  s'asseoir  sur  la 
sellette.  Comme  il  n'est  pas  à  supposer  que  cette  conséquence 
n'ait  pas  été  aperçue  de  M.  de  Cornulier  de  Lucinière,  on  ne 
peut  guère  donner  de  son  intempérance  de  langage  une 
autre  explication  que  celle  que  Linguet  en  a  fournie  :  le 
témoin,  comprenant  bien  l'insuffisance  des  dépositions  à 
charge,  aurait  ainsi  parlé  pour  forcer  le  roi  à  terminer  d'au- 
torité une  procédure  qui  devenait  injurieuse  au  souverain, 
contraire  à  l'honneur  du  trône,  et  pour  enlever  à  d'Aiguillon 
le  bénéfice  de  l'acquittement  triomphal  qui  allait  s'imposer, 
même  à  des  juges  prévenus.  Peut-être  aussi  M.  de  Lucinière 
a-t-il  agi  plutôt  par  passion  que  par  calcul  :  peut-être  n'a-t-il 
fait  que  céder  à  l'exaltation  qui  entraînait  alors  toutes  les 
têtes  parlementaires.  Mais,  quoi  qu'il  en  soit,  le  résultat  de 
cette  déposition  formidable  ne  pouvait  être  autre  que  celui 
(jue  Linguet  a  signalé.  En  laissant  les  choses  prendre  cette 
tournure,  le  procès  du  duc  d'Aiguillon  allait  devenir  le  pro- 
cès du  gouvernement  tout  entier,  des  ministres,  et  du  souve- 
rain en  personne,  dénoncé  comme  fauteur  d'un  assassinat  : 
devant  la  P'rance  attentive  et  déjà  fortement  travaillée  par  les 
passions  révolutionnaires  allait  se  dérouler  le  plus  scanda- 
leux débat  que  l'imagination  pût  concevoir.  Et  ]\1.  de  Luci- 
nière ne  fut  pas  seul  à  entrer  dans  cette  voie  :  la  déposition 


EFFORTS    POCR    METTRE    LE    GOUVERNEMENT    EN    CAUSK  573 

de  M.  de  la  Souallaye  roula  presque  tout  entière  sur  les 
différents  incidents  de  la  fin  des  Etats  de  1766-1767,  les 
ordres  du  roi  et  les  lettres  de  cachet  auxquels  ils  avaient 
donné  lieu  :  le  procureur  Even  inculpa  dans  sa  déposition 
de  Paris  M.  de  Saint-Florentin,  dont  il  n'avait  point  parlé  à 
Rennes  :  le  maire  Hévin  souleva  la  grosse  question  des  lettres 
de  cachet  en  suppliant  la  cour  de  le  protéger  contre  les  ven- 
geances que  lui  attirerait  sa  déposition.  Ce  n'était  plus  le  pro- 
cès d'un  homme,  mais  celui  de  l'administration  tout  entière. 
«  Le  gouvernement,  dit  fort  bien  Linguet,  était  donc  forcé 
»  d'arrêter  cette  explosion  formidable,  de  fermer  ce  volcan 
»  dont  les  éruptions  s'étendaient  jusqu'à  lui  ». 

Il  est  généralement  admis  que  la  brusque  terminaison  de 
ces  débats  fut  l'œuvre  de  d'Aiguillon  lui-même,  qui  se  serait 
senti  compromis  et  aurait  voulu  éviter  une  condamnation. 
Cette  légende  répandue  par  la  haine  et  acceptée  par  la  mali- 
gnité publique  ne  résiste  pas  à  l'examen  des  faits.  A  mesure 
que  la  répugnance  du  roi  à  laisser  ainsi  tomber  sa  couronne 
dans  la  poussière  du  greffe  s'affirmait  ou  se  devinait,  d'Ai- 
guillon, au  contraire,  mullipliait  ses  efforts  pour  obtenir  que 
l'affaire  suivit  son  cours.  Il  faisait  décider  dans  son  conseil, 
malgré  l'opposition  opiniâtre  de  Linguet,  qu'il  porterait  lui- 
même  plainte  en  subornation  contre  plusieurs  des  témoins 
ayant  déposé  contre  lui;  démarche  évidemment  incompré- 
hensible si  son  désir  intime  avait  été  d'étouffer  l'affaire,  et 
dont  le  principal  but  était  de  créer  un  obstacle  de  plus  à 
l'extinction  du  procès  (').  Il  écrivait  au  chevalier  de  Bal- 
leroy,  son  ami  intime  et  son  confident,  cette  lettre  significa- 
tive (^).  «  Pour  moi,  je  suis  toujours  dans  les  embarras  de 
»  ma  vilaine  aïïa'ire  et  dans  la  crainle  de  ne  pas  obtenir  de  juge- 
»  ment.  J'ai  eu  à  ce  sujet,  depuis  quelques  jours,  de  fortvives 

(')  Une  lettre  de  Linguet  au  duc,  du  21  mai,  ne  laisse  aucun  doute  sur  ce  point  : 
..  Uuand  on  vous  a  fait  envisager  ce  puéril  moyen  comme  capable  d'empêcher 
»  l'extinction  de  la  procédure,  on  vous  a  trompé,  sans  le  vouloir,  sans  doute;  on 
»  s'est  trompé  soi-même...  Je  crois  que  vous  devez  n'employer  que  voire  crédit 
»  el  celui  de  vos  amis  pour  empêcher  l'exlinclion  de  la  procédure...  » 

(*)  Citée  par  M.  Flammermont,  op.  cit.,  p.  83,  sans  indication  de  provenance  et 
à  la  date  du  4  mai  :  mais  elle  doit  être  d'une  date  postérieure,  puisqu'elle  fait 
allusion  à  la  plainte  de  d'Aiguillon  qui  ne  fut  décidée  et  déposée  que  quelques  jours 
après.  Cette  lettre  nous  paraît  absolument  probante  et  la  sincérité  de  d'.\iguillon 
n'y  peut  pas  être  contestée. 


574  LA    BHETAflN'K    KT    LE    DUC    d'aKUILLON 

»  alui'incs  ;  quoi(]u  elles  ne  soient  pas  encore  totalement  cessées, 
«elles  sont  fort  diminuées  ». 

Ces  ell'oi'ts  furent  inutiles.  Sacrifié  en  1768  ù  l'espérance 
chiniéi'ique  de  rétablir  le  calme  en  Bretagne,  d'Aiguillon 
devait  l'être  en  1770  k  l'espérance  non  moins  chimérique  de 
calmer  l'eifervescence  des  esprits  dans  le  royaume.  Dès  le 
commencement  de  mai,  le  roi  et  Maupeou  y  étaient  à  peu 
près  décidés  :  ils  comprenaient  trop  bien  le  danger  de  lais- 
ser se  dérouler  jusqu'au  bout  ce  procès  formidable  et  gros  de 
complications.  Le  8  mai,  le  roi  manda  le  premier  président 
et  lui  ordonna  de  lui  apporter  la  grosse  de  l'information 
close  la  veille.  A  la  séance  du  9,  le  Parlement  acquiesça  à  la 
volonté  royale,  mais  avec  de  vigoureuses  remontrances  où, 
s'altaquant  h  l'intention  présumée  de  Louis  XV  de  tout  finir 
par  un  coup  d'autorité,  on  lui  déclarait  que  l'honneur  ne  se 
rétablissait  point  par  voie  d'autorité,  parce  qu'on  ne  comman- 
dait point  à  l'opinion  publique,  et  que  tout  parti  qui  tendrait 
k  interrompre  le  cours  naturel  de  la  procédure  dans  une 
affaire  de  ce  genre  et  de  cet  éclat  serait  également  préjudi- 
ciable aux  accusés,  au  bien  de  la  justice  et  au  service  du 
S""  Roi.  Les  fêtes  du  mariage  du  Dauphin  vinrent  alors  inter- 
rompre pour  quelques  jours  la  vie  publique.  Le  26  mai,  le 
Parlement,  saisi  de  la  requête  de  d'Aiguillon  et  aussi  d'une 
autre  de  MM.  de  la  Chalotais  qui  se  portaient  partie  civile, 
lit  prier  le  roi  de  vouloir  bien  indiquer  le  jour  le  plus  proche 
possible  pour  prononcer  sur  ces  deux  requêtes  et  statuer 
sur  les  informations  faites.  Le  roi  répondit  qu'il  indiquerait 
ce  jour  dès  que  la  seconde  grosse  des  informations  serait 
achevée,  que  les  conseillers  rapporteurs  auraient  fini  leur 
travail,  et  que  le  ministère  public  serait  en  mesure  de  pren- 
dre des  conclusions.  Registre  fut  fait  de  cette  réponse  et  la 
cour  s'ajourna  au  19  juin.  Mais  elle  n'avait  plus  confiance 
dans  l'issue  de  cette  affaire;  l'intention  du  roi  de  tout  arrê- 
ter ne  semblait  plus  douteuse  ;  on  débitait  qu'au  conseil 
tenu  k  Versailles  le  samedi  26  mai  le  chancelier  avait  pré- 
senté plusieurs  projets  de  lettres  patentes  d'extinction,  et 
d'Aiguillon,  comprenant  bien,  lui  aussi,  que  le  temps  était 
précieux,  pressait  le  plus  possible  la  publication  du  fameux 
Mémoire  de  Linguet  qui  devait  conlenir  l'historique  de  son 
administration  en  Bretagne  et  lui  ramener  l'opinion.  Le  Mé- 


LIT    DE    JUSTICE    DU    27    JUUN  575 

moire  parut  le  16  juin  et  justifia  les  espérances  de  l'avocat  et 
du  duc;  l'impression  produite  fut  profonde,  si  profonde  que 
les  ennemis  les  plus  acharnés  de  d'Aiguillon  durent  eux- 
mêmes  en  convenir  et  qu'ils  firent  à  Linguet  l'honneur  de 
reporter  sur  lui  quelque  chose  de  la  haine  implacable  qu'ils 
avaient  vouée  à  son  client  ('). 

Au  jour  fixé,  le  19  juin,  le  Parlement,  princes  et  pairs  y 
séant,  envoya  les  gens  du  roi  demander  à  Sa  Majesté  d'indi- 
quer jour  pour  l'expédition  des  deux  requêtes  et  le  mercredi 
27  juin  fut  fixé.  Le  roi  tint  parole,  mais  le  rendez-vous  devait 
avoir  un  caractère  fort  différent  de  ce  à  quoi  le  Parlement 
s'attendait.  La  veille  au  soir,  le  grand-maitre  des  cérémonies 
lui  ordonna  de  se  rendre  à  Versailles,  le  roi  se  proposant  d'y 
tenir  son  lit  de  justice.  L'émotion  fut  extrême  ;  la  cour  se  dis- 
posa à  obéir,  mais  s'ajourna  au  28,  prévoyant  qu'elle  pour- 
rait avoir  à  protester  contre  les  événements  du  lendemain. 

Le  lit  de  justice  eut  lieu  le  27,  avec  un  magnifique  éclat  : 
«  Sa  Majesté,  dit  Maupeou,  se  manquerait  à  elle-même  si  elle 
»  soumettait  à  une  discussion  judiciaire  les  détails  du  gouver- 
»  nement  de  son  royaume.  Elle  n'a  vu  dans  M.  le  duc  d'Ai- 
»  guillon  que  du  zèle  pour  son  service;  elle  a  été  convaincue 
);  qu'il  n'a  fait  qu'un  usage  légitime  du  pouvoir  qu'elle  lui  a 
»  confié.  Mais  si  elle  lui  doit  de  le  justifier  publiquement  et 
»  d'anéantir  tout  ce  qui  pourrait  offenser  son  honneur,  elle 
»  doit  à  son  autorité  de  ne  pas  laisser  pénétrer  jusque  dans 
»  le  sanctuaire  de  son  administration.  Sa  Majesté  a  senti  plus 
»  que  jamais  la  nécessité  d'étouffer  une  fermentation  qui  fait 
))  depuis  longtemps  le  malheur  de  sa  province  de  Bretagne, 
»  et  de  ne  pas  lui  fournir  de  nouveaux  aliments  dans  une  pro- 
»  cédure  qui  ranimerait  des  divisions  dont  elle  veut  éteindre 
»  jusqu'au  souvenir  ».  Les  lettres  patentes  d'abolition  dont  il 
fut  ensuite  donné  lecture  visaient  l'affectation  des  témoins  à 
déposer  de  faits  étrangers  à  la  plainte  du  procureur  général, 
d'annexer  à  leurs  dépositions  des  ordres  particuliers  émanés 

(')  Mme  du  Deffand  le  constate  dans  une  lettre  du  27  juin.  A  plus  forte  raison 
les  gens  impartiaux.  On  peut  citer  entre  autres  le  témoignage  particulièrement 
concluant  de  Gondorcet  :  «  Le  duc  me  paraît  bien  défendu,  écrivait-il  à  Turgot  le 
»  29  juin  1770,  et  s'il  est  vrai  que  le  Parlement  de  Rennes  l'ait  calomnié  en  1764 
»  et  n'ait  cessé  de  le  faire  calomnier  depuis,  j'avoue  que  la  haine  parlementaire  est 
»  aussi  cruelle  que  le  despotisme  ministériel  ».  Elle  l'était  même  plus,  car  elle  était 
singulièrement  tenace  et  la  politique  ministérielle  ne  l'était  pas. 


576  LA    URKTAGNK    ET    LE    DUC    d'aIGL'ILLON 

du  roi,  de  tenter  de  compromettre  ses  ministres.  Quelque 
intéressant  qu  il  pût  être  pour  le  duc  d'Aiguillon  et  pour 
Audouard  de  poursuivre  leur  justification,  il  était  encore  plus 
important  pour  l'autorité  du  roi  de  ne  pas  souffrir  que  les 
personnes  honorées  de  sa  confiance  et  chargées  de  l'exécu- 
tion de  ses  ordres  pussent  être  compromises,  recherchées  et 
inquiétées  pour  l'exécution  des  dits  ordres.  En  conséquence 
les  procédures  étaient  déclarées  nulles,  et  silence  absolu 
était  imposé  à  tous  sur  cette  alfaire,  ainsi  que  sur  les  requêtes 
respectives  de  d'Aiguillon  et  de  la  Ghalotais.  Le  soir  d'Ai- 
guillon fut  du  voyage  de  Marly  et  soupa  avec  le  roi. 

Ces  témoignages  d'estime  et  d'affection  n'empêchaient  pas 
qu'en  réalité  d'Aiguillon  ne  fût  victime  d'un  cruel  déni  de 
justice.  Pour  s'épargner  des  embarras  redoutables,  on  lui 
enlevait  le  moyen  d'obtenir  l'éclatante  justification  à  laquelle 
il  avait  droit.  On  l'exposait,  comme  l'événement  ne  tarda  pas 
à  le  prouver,  aux  plus  malveillants  et  aux  plus  injustes  com- 
mentaires {').  Aussi  voyons-nous  que  l'impression  dominante 
dans  son  entourage  fut  une  impression  de  regret.  Dès  le 
27  juin,  iM'"e  du  Deffand  remarque  que  les  amis  de  d'Aiguil- 
lon étaient  très  mécontents  de  ce  qu'il  ne  pût  plus  être  jugé 
régulièrement.  Les  lettres  ('-)  qui  ne  tardèrent  pas  à  lui  être 
adressées  en  grand  nombre,  de  Bretagne  et  d'ailleurs,  expri- 
ment le  même  sentiment.  «  Les  lettres  patentes,  écrit  Desco- 
»  gnets  le  5  juillet  1770,  m'ont  fait  plaisir  d'un  côté  et  de  la 
»  peine  de  l'autre,  car  j'aurais  souhaité  que  toute  l'affaire 

(')  La  légende  de  M"^  du  Barry  obtenant  du  roi  lexlinclioii  de  la  procédure 
pour  sauver  d'Aiguillon  est  absurde;  mais  il  n'est  que  trop  vrai  que  les  ennemis 
de  d'Aiguillon  avaient  beau  jeu  pour  accréditer  celte  interprétation  fantaisiste  des 
événements.  Des  chansons  bien  connues  l'ont  popularisée  : 

Oublions  jusqu'à  la  trace 
De  mon  procès  suspendu; 
Avec  des  lettres  de  grâce 
On  ne  peut  être  pendu. 
Grâce  aux  soins  de  ma  mie, 
Je  n'ai  perdu  que  l'honneur. 


Ou  bien  encore 


(»)  H.  640». 


0  d'Aiguillon!  On  fallait  pendre; 
Chacun  disait  :  il  est  perdu. 
.\  la  grève  j'allais  l'attendre 
Et  tu  serais  déjà  pendu 
Sans  la  P 


RÔLE    DE    MAUPEOU    DANS    LE    PROCÈS    DE    d'aIGUILLON  577 

»  eût  été  mise  tout  à  fait  au  jour  et  que  les  faux  témoins  eus- 
»  sent  été  punis  ».  Chez  M.  de  la  Guère  le  mécontentement 
domine  :  «  Je  suis  si  mécontent  de  tout  ce  qui  vient  de  se 
«passer,  écrit-il  à  la  duchesse  d'Aiguillon,  que  je  n'ose  ni 
»  vous  en  parler,  ni  vous  en  faire  mon  compliment,  que  j'avais 
M  pourtant  bien  préparé,  comptant  que  la  finale  de  notre 
»  affaire  eût  été  tout  à  fait  différente.  La  cabale  a  été  ravie  de 
»  voir  ce  dénouement  qui  laisse  les  choses  à  peu  près  dans  le 
»  même  état  où  elles  étaient  ».  Le  vicomte  de  LangleàM.  d'A- 
brieu  :  «  Je  pense  comme  vous  du  mécontentement  que  doit 
»  avoir  M.  le  duc  ».  Du  Loch  mande  de  Quimper  au  même 
d'Abrieu  que  la  crainte  que  le  duc  n'obtînt  de  faire  informa- 
tion glaçait  d'effroi  les  bastionnaires,  et  que  le  dénouement 
imprévu  «  obtenu  par  l'adresse  des  amis  bastionnaires  qui 
»  abusent  de  la  bonté  du  roi  »  va  les  rassurer  et  les  exciter  à 
des  brouilleries  plus  fortes.  Le  vicomte  de  Barrin,  d'abord 
satisfait  parce  que  la  cabale,  à  force  d'incidents,  eût  fait  traîner 
l'affaire  pendant  des  années,  regrette  ensuite  le  parti  que  le 
roi  a  pris,  et  craint  qu'il  ne  détruise  l'effet  surprenant  du 
Mémoire  de  Linguet.  De  Becdelièvre  adresse  au  duc  des  com- 
pliments de  condoléance  :  «  Je  ne  puis  pas  être  satisfait, 
»  écrit-il,  de  la  voie  que  le  roi  a  jugé  à  propos  de  prendre,  mais 
»  il  faut  respecter  sa  volonté  ».  Et  Tinténiac  remarque  que 
tout  s'est  passé  comme  si  l'aflaire  eût  été  conduite  par  les 
ennemis  du  duc  eux-mômes. 

Bien  des  historiens,  comme  on  sait,  se  sont  ralliés  à  cette 
hypothèse;  Maupeou,  d'après  eux,  aurait  tout  combiné  avec 
une  habileté  perfide  pour  faire  coup  double  contre  les  Par- 
lements et  contre  d'Aiguillon.  Il  aurait  engagé  le  procès 
dans  l'espérance  secrète  de  perdre  d'Aiguillon,  l'aurait  inter- 
rompu pour  le  laisser  sous  le  coup  d'une  inculpation  grave 
lorsqu'il  aurait  vu  que  la  balance  penchait  décidément  en 
faveur  de  l'accusé,  et  aurait,  par  cet  acte  arbitraire,  engagé 
si  à  fond  la  querelle  avec  le  Parlement  que  celui-ci  aurait  été 
amené  fatalement  à  dépasser  toutes  les  bornes  et  à  se  perdre... 
Il  faudrait,  pour  résoudre  pareille  question,  des  lumières 
capables  d'éclairer  jusqu'au  fond  les  replis  de  la  conscience 
humaine,  et  l'histoire,  pas  plus  que  les  contemporains,  n'en 
possède  pas.  Il  faudrait,  notamment,  d'autres  autorités  que 
celle  de  la  Correspondance,  ou  des  autres  libelles  publiés  contre 

l)"AlGUTLI.ON.  37 


578  L\    miETAGiNE    KT    LE    DLC    d'aIGUILLON 

le  chancelier  lorsque  celui-ci  fut  devenu  le  point  de  mire  de 
toutes  les  haines  parlementaires,  à  tel  point  qu'on  n'hésita 
plus  dans  ce  parti  môme  à  soutenir  l'innocence  du  duc  d'Ai- 
guillon, afin  de  pouvoir  imputer  à  IMaupeou  cette  trame  véri 
tahlement  infernale.  Notre  impression  (et  il  ne  peut  guère 
s'agir,  en  pareille  matière,  d'autre  chose  que  d'impressions), 
serait  plutôt  que  Maupcou,  moins  noir  qu'on  ne  l'a  repré- 
senté, n'eut  pas  dans  la  circonstance  une  politique  aussi  raffi- 
née. Maupeou,  comme  la  plupart  des  ministres  de  Louis  XV, 
n'avait  su  ou  n'avait  pu  rien  combiner  ni  rien  prévoir  ;  la  con- 
duite qu'il  avait  tenue  jusque-là  dans  les  affaires  de  Bretagne 
indique  clairement  qu'il  agissait  au  jour  le  jour;  il  avait  fait 
rappeler  le  Parlement  sans  exiger  aucune  précaution  en  vue 
du  lendemain,  il  avait  laissé  entamer  le  procès  de  d'Aiguillon 
à  contre-cœur  et  parce  qu'il  avait  eu  la  main  forcée,  il  l'étei- 
gnait  maintenant  parce  qu'il  était  impossible  de  le  laisser 
continuer  sans  livrer  à  des  adversaires  redoutables  et  tenaces 
le  secret  de  l'Etat,  sans  leur  rendre  compte  des  actes,  voire 
même  des  pensées  du  gouvernement.  La  personne  du  duc 
d'Aiguillon  n'entra  pour  rien  dans  cette  nouvelle  volte-face 
de  la  politique  ministérielle.  Ce  ne  fut  ni  pour  le  servir  ni 
pour  lui  nuire  qu'on  se  décida  à  ce  petit  coup  d'Etat.  La 
frayeur  des  grandes  luttes  parlementaires,  le  souci  exclusif 
d'une  tranquillité  que  d'ailleurs  on  ne  réussissait  pas  à  obte- 
nir, tel  avait  été  jusque-là  le  grand  ressort  de  la  politique  de 
Louis  XV;  les  lettres  patentes  du  27  juin  1770  ne  font  pas 
exception  à  cette  règle.  Et  si  Maupeou  avait  été  réellement 
inspiré  par  le  désir  de  perdre  son  futur  collègue,  il  resterait 
à  savoir  si  dans  ce  cas  il  eût  pris  le  meilleur  moyen  en  arrê- 
tant la  procédure  d'autorité.  D'Aiguillon  a  désiré  être  jugé; 
mais  le  sentiment  qu'il  avait  de  la  justice  de  sa  cause  a  pu  lui 
faire  illusion  sur  le  véritable  état  des  choses.  Les  charges 
produites  contre  lui  étaient  insignifiantes,  mais  la  partialité 
parlementaire  était  bien  grande.  Si  le  Parlement  de  Paris 
contenait  un  certain  nombre  de  magistrats  éclairés  et  intègres, 
si  d'Aiguillon  y  avait  quelques  parents  et  amis,  il  importe  de 
ne  pas  oublier  d'autre  part  à  quel  point  la  haine  de  la  magis- 
tralure  était  excitée  contre  lui.  L'exemple  de  Lally  avait 
démontré  combien  les  gens  d'épée  avaient  à  redouter  la  jus- 
tice des  robins.  Il  n'est  pas  impossible  que  pour  se  débar- 


ARRÊT    DU    '2    JUILLET    1770  579 

rasserde  ce  futur  rival,  Maupeou  eût  été  mieux  inspiré  en  lais- 
sant aller  jusqu'au  bout  la  cour  des  pairs.  Mais  c'eût  été  jouer 
gros  jeu,  car  c'eût  été  laisser  ébranler  le  trône  lui-même. 

Irrité  de  se  voir  enlever  un  tel  accusé  et  un  procès  si 
bien  fait  pour  servir  son  insatiable  ambition  politique,  le 
Parlement  ne  mit  plus  de  bornes  à  sa  hardiesse.  Il  resta 
rassemblé,  le  28  juin,  toute  la  journée  et  une  partie  de  la 
nuit  sans  savoir  encore  comment  exhaler  la  fureur  dont  il 
était  animé.  Réuni  de  nouveau  le  2  juillet,  sans  les  princes 
et  pairs  qu'un  ordre  du  roi  avait  empêchés  d'y  venir,  il  rédi- 
gea cette  fois  les  remontrances  et  l'arrêté  qui  allaient  porter 
au  dernier  degré  de  violence  la  lutte  séculaire  de  la  royauté 
et  de  la  magistrature.  Le  Parlement  s'y  élevait  avec  vigueur 
contre  le  coup  d'autorité  qui,  au  mépris  de  toutes  les  lois, 
interrompait  le  cours  de  la  justice,  violait  les  formes  les  plus 
précieuses  et  garantissait  désormais  aux  gouverneurs  de  pro- 
vince une  regrettable  et  dangereuse  impunité.  Il  reprenait 
pour  son  compte,  comme  vérités  démontrées,  les  deux  dépo- 
sitions les  plus  sensationnelles  qui  eussent  été  faites,  celle  de 
Hévin  et  celle  de  Cornulier  de  Lucinière,  retraçait  l'histoire 
du  fameux  voyage  de  Saint-Malo  et  des  prétendues  violences 
d'Audouard  contre  les  témoins,  et  voulait  voir  dans  les  diffé- 
rents témoignages  recueillis  des  indices  accablants  contre  les 
accusés.  En  conséquence,  sans  débats,  sans  que  l'accusé  eût 
été  admis  à  se  défendre,  sans  même  qu'il  y  eût,  à  propre- 
ment parler,  d'accusé,  puisqu'aucun  décret  n'avait  été  rendu, 
sans  que  la  cour  fût  garnie  de  pairs,  il  fulminait  l'arrêté 
célèbre  qui  entachait  d'Aiguillon  et  l'excluait  des  fonctions 
de  la  pairie.  «  La  cour,  considérant  que  les  lettres  patentes 
»  du  27  juin  sont  des  lettres  d'abolition,  sous  un  nom  déguisé, 
»  qu'elles  ne  sont  point  conformes  aux  charges,  puisqu'elles 
»  déclarent  que  les  accusés  n'ont  tenu  qu'une  conduite  irré- 
»  prochable,  tandis  qu'au  contraire  les  informations  contien- 
»  nent  des  commencements  de  preuves  graves  et  multipliées 
»  de  plusieurs  délits...  déclare  que  le  duc  d'Aiguillon  est,  et 
»  le  tiendra  ladite  cour,  pour  inculpé  de  tous  les  faits  conte- 
»  nus  en  la  plainte  du  procureur  général  du  roi...  En  consé- 
»  quence  a  ordonné  et  ordonne  que  ledit  duc  d'Aiguillon  soit 
»  averti  de  ne  point  venir  prendre  sa  séance  en  icelle  cour  et 
»  de  s'abstenir  de  faire  aucune  fonction  de  pairie  jusqu'à  ce 


o80  L.V    BRETAGNE    ET    LK    1)1  C    d'aIGLILLON 

»  que,  par  un  jugement  rendu  en  la  cour  des  pairs  dans  les 
»  formes  6t  avec  les  solennités  prescrites  par  les  lois  et  ordon- 
»  nances  du  royaume  que  rien  ne  peut  suppléer,  il  se  soit 
»  pleinement  purgé  des  soupçons  qui  entachent  son  hon- 
»  neur...  ». 

Le  plus  vigoureux  des  pamphlétaires  qui  aient  vilipendé 
d'Aiguillon,  l'auteur  des  Lettres  dn  gentilhomme  breton,  s'est 
chargé,  hien  involontairement,  de  qualifier  à  l'avance  ce 
monstreux  arrêt  du  Parlement  de  Paris.  Dans  un  passage 
de  sa  seconde  lettre,  il  raconte  plaisamment  comment  Gonen 
de  Saint-Luc  s'était  mis  en  tête  de  faire  condamner  comme 
auteurs  de  la  première  un  gentilhomme  et  quatre  avocats 
contre  lesquels,  par  malheur,  les  preuves  faisaient  défaut, 
«  Ou'à  cela  ne  tienne,  insinue  notre  pamphlétaire  :  dénoncez 
»  toujours  les  cinq  personnes  que  vous  voulez  atteindre;  le 
»  hruit  s'en  répandra  et  il  se  trouvera  des  témoins  qui  dépose- 
»  ront  avoir  ouï  dire  que  ces  cinq  hommes  sont  accusés  d'être 
»  les  auteurs  de  la  lettre  ;  il  n'en  faudra  pas  davantage  pour 
»  former  des  commencements  de  preuves  qui  suffiront  au  bail- 
»  liage  pour  prononcer  contre  eux  quelque  peine  flétrissante...» 
0  logique  de  l'esprit  de  parti!  Cette  procédure  grotesque  et 
odieuse  dont  le  lihelliste  prête  ironiquement  le  projet  à  des 
juges  détestés,  elle  ressemble  dune  façon  frappante  à  celle 
que  le  Parlement  de  Paris  se  permit  en  1770,  sans  qu'une 
seule  voix  s'élevât  dans  le  monde  judiciaire  pour  protester 
contre  cette  partialité  efïrénée.  Des  commencements  de  preu- 
ves ne  sont  pas  des  preuves;  condamner  sur  de  simples  indi- 
ces un  accusé  non  défendu  ni  môme  entendu  à  une  peine  des 
plus  graves  —  car  l'arrêt  du  2  juillet  était  un  véritahle  arrêt 
de  flétrissure  —  n'était  pas  le  fait  de  juges  dignes  de  ce  nom, 
mais  d'ennemis  tellement  emportés  par  la  passion  qu'ils  en 
perdaient  tout  sentiment  de  retenue  et  de  pudeur.  On  s'atten- 
dait à  Versailles  à  de  fortes  protestations  du  Parlement  au 
nom  de  ses  droits,  au  nom  des  droits  des  pairs,  mais  non  pas 
à  un  éclat  de  cette  sorte.  Il  semble  en  vérité  que  dans  cette 
singulière  atfaire  de  Bretagne,  destinée  à  présenter  jusqu'au 
bout  l'accumulation  de  toutes  les  irrégularités  imaginables, 
les  deux  partis  aux  prises  aient  tenu  à  rivaliser  d'inconsé- 
quence. Le  gouvernement  avait  d'abord  cherché,  puis  il  avait 
renoncé,  k  faire  mettre  en  jugement  MiM.  de  la  Ghalotais,  qu'il 


CONFLIT    ENTRE    LE    GOUVERNEMENT    ET    LA    MAGISTRATURK       581 

croyait  coupables;  il  les  avait  déclarés  innocents,  bien  qu'il 
fût  persuadé  du  contraire,  et  il  les  maintenait  en  exil,  bien 
qu'il  les  eût  déclarés  innocents;  puis  il  avait  laissé  juger 
d'Aiguillon,  qu'il  savait  innocent,  et  avait  arrêté  tout  d'un  coup 
la  procédure.  Quant  au  Parlement,  qui  s'élevait  avec  tant 
d'âpreté  contre  toute  atteinte  à  la  liberté  ou  à  l'honneur  non 
précédée  de  sentence  judiciaire,  il  frappait  sans  avoir,  de  son 
propre  aveu,  autre  chose  que  des  indices,  diffamait  publique- 
ment avant  d'avoir  été  à  même  de  juger,  ne  craignait  pas  de 
déceler  ainsi  la  haine  atroce  qui  l'animait  contre  un  homme 
dont  il  s'était  fait  maintes  fois  l'accusateur  et  dont  il  préten- 
dait cependant  rester  le  juge,  et  prétendait,  en  agissant  ainsi, 
protéger  l'empire  des  lois  «  contre  les  secousses  irrégulières 
du  pouvoir  absolu!  »  Gomme  si  le  dernier  degré  de  perver- 
sité —  c'est  M.  de  la  Chalotais  qui  l'a  dit  —  n'était  pas  de 
faire  servir  les  lois  elles-mêmes  à  l'injustice  et  à  la  vexation! 
Un  arrêt  du  conseil  cassa  immédiatement  l'arrêt  du  Parle- 
ment de  Paris,  qui  protesta  vigoureusement;  puis  les  cours  de 
province  entrèrent  à  leur  tour  dans  la  lice  et  multiplièrent  les 
arrêts  contre  d'Aiguillon,  par  la  seule  raison  que  celui  de  la 
capitale  leur  en  avait  donné  l'exemplQ.  A  cette  insurrection 
générale  de  la  magistrature,  à  ces  réclamations  hautaines  des 
lois  supérieures  à  la  volonté  royale,  le  gouvernement  répondit 
en  rappelant  les  principes  constitutifs  de  la  monarchie  :  le  roi  ne 
devant  compte  de  son  administration  qu'à  Dieu  seul,  exerçant 
souverainement  tous  les  droits,  dont  celui  de  grâce  et  d'aboli- 
tion était  le  plus  précieux  à  son  cœur,  les  magistrats  tenus,  plus 
que  tous  autres,  de  donner  aux  peuples  l'exemple  de  la  sou- 
mission à  ses  ordres  et  de  l'obéissance  à  ses  volontés.  On  sait 
à  quel  conflit  exaspéré  aboutit  fatalement  renonciation  de 
maximes  aussi  incompatibles.  La  personnalité  de  d'Aiguillon, 
celle  aussi  de  La  Chalotais,  sont  reléguées  maintenant  à  l'ar- 
rière-plan;  ce  sont  les  problèmes  les  plus  ardus  du  droit 
public  qui  sont  posés;  ce  dont  il  s'agit,  c'est  de  savoir  si  le 
roi  est  le  maitre  absolu  dans  son  royaume  ou  si  les  grandes 
compagnies  judiciaires  en  partagent  l'administration  avec  lui, 
s'il  leur  doit  des  comptes  ou  s'il  est  exempt  de  leur  contrôle, 
s'il  est  le  seul  législateur  dans  son  royaume,  sans  dépendance 
et  sans  partage,  ou  s'il  est  tenu  de  respecter  des  constitutions 
dont  ses  Parlements  seraient  les  interprètes  et  les  gardiens, 


•>82  LA    URKTAGNE    i: T    LE    DUC    DAIGUILLON 

si  les  représentants  de  son  autorité  dans  les  provinces  sont 
responsables  envers  lui  ou  envers  eux.  Il  s'agit  pour  le  roi 
de  maintenir  intacte  la  prérogative  monarchique,  pour  les 
Parlements  de  compléter,  par  une  conquête  décisive,  cette 
lougue  série  d'usurpations,  patiemment  poursuivie  depuis 
soixante-cinq  ans,  qui  leur  a  rendu  sous  le  règne  de  Louis  XV 
rinfluence  politique  si  complètement  anéantie  sous  le  règne 
précédent.  Question  redoutable,  que  les  persévérantes  fai- 
blesses du  gouvernement  de  Louis  XV,  et  particulièrement 
dans  les  affaires  de  Bretagne,  avaient  laissée  se  poser  avec 
une  acuité  menaçante.  Quand  il  fut  bien  convaincu  de  lim- 
minence  du  péril,  quand  il  eut  compris  qu'il  ne  pouvait  pas 
reculer  davantage  sans  livrer  aux  gens  de  justice  la  réalité 
de  son  pouvoir,  Louis  XV  retrouva  pour  un  instant  toute  la 
décision  et  l'énergie  de  son  aïeul  et  frappa  si  durement  les 
Parlements  étonnés  qu'il  remporta  sur  eux  une  victoire  com- 
plète, mais  éphémère.  11  n'est  pas  interdit  de  penser  que  s'il 
avait  arrêté  plus  tôt  les  progrès  du  mal,  imposé  le  respect 
de  l'édit  de  novembre  1765,  fait  taire  le  Parlement,  soutenu 
énergiquement  le  bailliage  d'Aiguillon  qui,  par  son  existence 
même,  avertissait  les  .autres  cours  souveraines  du  danger  des 
entreprises  trop  hardies,  il  se  fût  épargné  à  lui-même  et  eût 
épargné  à  son  successeur  de  terribles  embarras.  La  politique 
plus  modérée,  mais  ferme,  que  d'Aiguillon  avait  sans  cesse 
préconisée,  aurait  rendu  inutiles  les  violences  du  coup  d'Elat 
Maupeou,  et  la  monarchie  française  se  serait  peut-être  mieux 
trouvée  de  ne  pas  se  laisser  acculer  à  cette  lutte  acharnée  où 
la  défaite  était  désastreuse,  mais  où  la  victoire  elle-même 
était  fort  loin  d'être  sans  danger. 

Notre  intention  n'est  pas  d'aborder  l'histoire  de  ces  événe- 
ments mémorables.  La  tâche  que  nous  nous  sommes  proposée 
se  termine  naturellement  au  moment  où,  selon  la  forte  et  juste 
expression  de  ]\I.  de  Bastard,  l'incendie  qu'on  avait  laissé 
s'allumer  en  Bretagne  commençait  à  embraser  tout  le  royau- 
me (*).  Toutefois  il  nous  reste  encore  à  faire  mention  d'une 
dernière  épreuve  à  laquelle  devait  être  soumise  l'administra- 
tion de  l'ex-commandant  de  Bretagne.  Ses  ennemis  avaient 
fouillé,  scruté  jusque  dans  les  derniers  détails  sa  vie  publi- 

(')  Discours  de  M.  de  Bastard  au  Parlement  de  Rennes,  25  oct.  1771. 


LINGUET    ACCUSATEUR    DE    d'aIGUILLON  583 

que  sans  réussir  à  trouver  de  quoi  légitimer  la  flétrissure 
qu'ils  étaient,  malgré  tout,  décidés  à  lui  infliger.  Ses  amis  — 
ou  plutôt  ceux  qui  l'avaient  été  —  devaient  à  leur  tour  se 
livrer  à  un  examen  analogue,  et  celui-ci,  on  le  sait,  est  toujours 
plus  redoutable  que  le  premier.  Franchissons  quelques 
années,  et  nous  trouvons  encore  d'Aiguillon  cité,  pour  une 
affaire  dont  le  commandement  en  Bretagne  était  une  des  cir- 
constances essentielles,  devant  ce  même  Parlement  de  Paris. 
Son  accusateur  cette  fois  n'est  autre  que  Linguet  lui-même, 
Linguet  qui  l'a  si  vigoureusement  défendu  en  1770,  Linguet 
qui  ne  pouvant  gagner  sa  cause  devant  les  juges,  l'a  du  moins, 
malgré  la  prévention  générale,  en  grande  partie  gagnée  devant 
l'opinion  ;  Linguet  qui  a  fouillé  tous  ses  papiers,  reçu  toutes 
ses  confidences,  connu  ses  plus  secrètes  pensées.  Le  spectacle 
est  piquant  et  instructif .  L'histoire  tlu  commandement  de  d'Ai- 
guillon ne  serait  pas  complète,  si  l'on  ne  s'y  arrêtait  quel- 
ques instants. 


CllAl'lTRE  XVIII 

LE    SECOND    PROCÈS    DU    DUC    d'aIGUILLON 

Le  travail  auquel  s'était  livré  Liui^uet,  pour  la  rédaction  de 
son  grand  JNIémoire,  était  considérable.  Il  lui  avait  fallu 
dépouiller,  et  rapidement,  car  chaque  jour  avait  son  prix,  des 
dossiers  tellement  volumineux  qu'une  charrette  à  deux  che- 
vaux suffit  à  peine,  parait-il,  pour  les  transporter  à  son  domi- 
cile. Linguet  s'en  chargea  et  tint  parole.  Depuis  la  fin  de 
mars  1770,  époque  à  laquelle  ^M.  d'Abrieu  vint  frappera  sa 
porte  pour  lui  offrir  cette  cause  retentissante  —  et  non  pas 
depuis  le  commencement  de  février,  comme  Linguet  l'a  avancé 
plus  tard  pour  grossir  d'autant  la  note  de  ses  honoraires  (')  — 
jusqu'au  16  juin,  il  n'est  pas  douteux  que  la  rédaction  du 
fameux  Mémoire  ait  été  sa  principale  ou  même  son  unique 
occupation.  Son  activité,  son  zèle,  son  talent  et  l'incontesta- 
ble succès  de  sa  publication  lui  créèrent  certainement  des 
droits  à  la  reconnaissance  de  son  client. 

Malheureusement  pour  lui,  Linguet  en  aurait  eu  bien 
davantage  s'il  n'avait  pas  réussi,  par  son  humeur  revêche 
et  intraitable,  à  se  faire  bien  vite  autant  d'ennemis  presque 
que  l'hôtel  d'Aiguillon  contenait  d'habitants.  Il  y  trouva  déjà 
intallés,  lorsqu'il  y  entra,  une  dizaine  de  jurisconsultes,  gens 
honnêtes  et  dévoués,  mais  quelque  peu  bornés,  asservis  aux 
vieux  usages  du  barreau,  entendant  la  défense  du  duc  d'une 
tout  autre  façon  que  le  nouvel  arrivant,  et  passant  par  exem- 
ple des  heures  entières  à  établir,  avec  documents  à  l'appui,  la 

(')  On  se  rappelle  que  le  procès  ne  fut  décidé  que  le  24  mars  1770.  II  faut  extrê- 
mement se  défier  des  assertions  de  Linguet  dans  tout  ce  qui  concerne  son  procès 
avec  le  duc  d'Aiguillon.  Il  ne  s'est  fait  nul  scrupule  d'antidater,  interpoler,  ou 
même  fabriquer  des  documents  pour  les  besoins  de  sa  cause.  Ainsi  il  a  fait 
grand  bruit  d'une  lettre  qu'il  aurait  adressée  au  duc  d'Aiguillon  dès  le  7  mars  1770, 
et  où  il  était  question  «  du  Mémoire  auquel  il  travaillait  »  ;  mais  il  est  certain  que 
la  date,  tout  au  moins,  est  fausse  et  qu'il  faut  sans  doute  la  reporter  au  7  mai. 


RAPPORTS    DE    LINGUET    ET    DE    d'aIGUILLON  585 

place  exacte  qu'un  escalier  ou  un  paravent  avait  eue  à  Ihôtel 
de  Blossac,  afin  de  prendre  tel  ou  tel  témoin  en  flagrant  délit 
de  contradiction.  Ces  maladresses  exaspéraient  Linguet,  et  à 
juste  titre  :  mais  il  était  dans  la  destinée  de  l'atrabilaire  avo- 
cat d'avoir  souvent  raison  au  fond  et  de  se  donner  des  torts 
graves  dans  la  forme.  Il  ne  prit  pas  la  peine  de  dissimuler, 
il  étala  même  comme  à  plaisir  le  profond  mépris  dans  lequel 
il  tenait  ses  collègues,  qui  devinrent  naturellement  pour  lui 
autant  d'ennemis  irréconciables.  Le  duc  d'Aiguillon  lui-même 
ne  fut  pas  admis  à  prendre  la  parole.  Linguet  resta  obstiné- 
ment sourd  à  toutes  les  recommandations,  à  tous  les  conseils 
qu'il  essaya  de  lui  adresser,  et  il  considéra  la  défense  de  son 
client  comme  chose  sienne  désormais,  à  laquelle  personne,  y 
compris  le  principal  intéressé  lui-même,  ne  devait  plus  avoir 
droit  de  toucher.  Quand  d'Aiguillon  eut  pris  sur  lui  de  subs- 
tituer à  l'exorde  de  Linguet,  jugé  trop  fougueux  et  trop  com- 
promettant, un  morceau  dont  Marmontel  fut  l'auteur,  Linguet 
fit  au  duc  une  scène  terrible  et  il  s'en  fallut  de  peu  qu'une 
rupture  éclatante  entre  eux  ne  fût  dès  lors  un  fait  accompli. 
On  le  calma  cependant,  on  le  décida  à  refaire  un  autre  exorde('), 
et  tout  put  paraître  à  temps.  Quelques  jours  après  la  procé- 
dure fut  éteinte  par  autorité  du  roi.  11  ne  restait  plus  à  régler 
que  la  question  d'honoraires. 

Dans  une  note  de  frais  relatifs  à  l'affaire  de  Bretagne  qui 
se  trouve  dans  les  papiers  de  d'Aiguillon  (*) ,  on  peut  lire  ce 
qui  suit  : 

Payé  en  avril  1770  à  M.  Thévenot  d'Essaule,  avocat 1,200  1. 

en  mai  1770  à  MM.  Gillet,  Vouglans,  Paporet,  Babille,  Boucher 

d'Argis  et  Laget,  pour  conférences 288  1. 

en  juin  aux  mêmes  pour  consultation 120  1. 

en  août  à  M.  de  Laune,  avocat  (chargé  spécialement  de  la  défense 

d'Audouard) 1,200  1. 

—      à  M.  Marguet 1,200  1. 

en  novembre  à  M.  de  Laune 1,200  1. 

—              à  M.  Marguet,  pour  solde 1,200  1. 


6408  1. 


(•)  C'est  celui  que  Ton  peut  lire  en  tète  de  son  Mémoire.  Toutefois,  certaines  par- 
ties de  l'œuvre  de  Linguet  ont  subi  quelques  modifications,  et  notamment  le  récit 
de  la  tenue  des  Etats  de  1766-1767,  que  Linguet  avait  manqué  et  qui  a  été  refait 
par  M.  de  Saulsaye,  un  des  secrétaires  du  duc. 

(*)  H.  632. 


586  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

En  poursuivant  la  lecture  de  la  petite  note,  nous  y  trouvons 
les  mentions  suivantes  : 

à  M.  Liiiguct,  en  juin  1770 2,400  1. 

—  en  seplcmbre  1770 2,400  1. 

—  en  avril  1771 2,400  1. 

—  en  octobre  1771 2,400  1. 

—  14  juillet  1771 2,400  1. 

Ce  dernier  paiement  non  porté  sur  les  comptes  de  M.  Noël  (intendant  du  duc], 
ce  qui  prouve  qu'ils  ont  été  payés  de  la  poclie  de  M?'"  qui  les  a  remis  à  d'Abrieu,  et 
celui-ci  à  Linguet  ('). 

Soit  au  total  12,000  l,,  c'est-à-dire  pour  Linguet  seul  pres- 
que le  double  de  ce  que  reçurent  tous  les  autres  membres  du 
conseil  ensemble.  Aucun  de  ceux-ci  ne  songea  à  se  plaindre 
de  la  modicité  de  ses  honoraires  :  M.  de  Laune,  entre  autres, 
fut  si  loin  de  les  trouver  insuffisants,  qu'il  se  chargea  de  nou- 
veau, en  1786,  de  la  défense  du  duc  contre  un  adversaire  aussi 
redoutable  que  son  ancien  associé.  Linguet  seul  a  songé  à 
élever  des  réclamations  :  encore  n'y  a-t-il  pas  songé  de  suite. 

11  s'en  inquiéta  même  si  peu  qu'au  lendemain  du  lit  de  jus- 
tice du  27  juin  1770,  on  ne  le  voit  préoccupé  que  d'une  chose, 
achever  la  déroute  de  la  faction  ennemie.  Irrité  d'avoir  été 
pris  lui-même  à  partie  par  les  ennemis  de  d'Aiguillon,  d'être 
chansonné  par  eux  (^)  et  de  voir  son  mémoire  condamné  au 
feu  par  le  parlement  de  Bretagne,  il  se  piqua  au  jeu  et  con- 
tinua à  écrire.  C'est  à  cette  circonstance  que  l'on  doit  les  Pro- 
cédures faites  en  Bretagne  et  devant  la  cour  des  pairs,  ouvrage 
commencé  en  novembre  1770  et  publié  en  mai  1771  ;  et  lors- 
que les  Etats  de  Bretagne  réunis  en  septembre  1770  eurent 
fait  rédiger  par  une  commission  où  entrèrent  de  fougueux 
bastionnaires,  MM.  du  Sel  des  Monts,  de  Montmuran,  de 
Vauférier,  une  réfutation  du  mémoire  de  Linguet,  avec  cer- 
tains passages  peu  flatteurs  à  l'adresse  de  l'auteur,  il  reprit 
une  troisième  fois  la  plume,  et  rédigea,  sous  le  titre  d'Obser- 
vations sur  la  réponse  des  Etats  de  Bretagne,  une  réfutation 
chaleureuse,   paragraphe   par    paragraphe,   du    factum    des 

(')  Linguet,  prompt  à  diiïamer  les  gens,  a  soutenu  avec  obstination  que  ces  cent 
derniers  louis  étaient  restés  dans  la  poche  de  M.  d'Abrieu. 

(*)  Linguet  loua  jadis  et  Tibère  et  Néron, 

Calomnia  Trajan,  Titus  et  Marc  Aurèle  : 

Cet  infâme  aujourd'hui,  dans  un  affreux  libelle, 

Noircit  La  Chalolais  et  blanchit  d'Aiguillon. 


AMBITION    DE    LIN'GUET  587 

Etats.  D'Aiguillon  n'était  ni  l'inspirateur,  ni  même  l'objet  de 
ce  nouvel  opuscule  :  la  seule  part  qu'il  y  eut  fut  d'en  payer 
les  frais  d'impression.  «  Ce  n'est  plus,  déclarait  Linguet  dans 
»  un  passage  de  son  Avertissement,  qu'il  a  dû  amèrement 
»  regretter  par  la  suite,  ce  n'est  plus  l'ancien  commandant  de 
)>  Bretagne,  c'est  moi-même  que  je  défends...  L'ouvrage  que 
»  je  publie  ici  n'a  absolument  rien  de  juridique...  les  auteurs 
»  de  libelles  m'ont  fait  l'honneur  de  m'associer  aux  insultes 
»  que  le  dépit  de  se  voir  confondus  leur  a  fait  multiplier  con- 
»  tre  M.  le  duc  d'Aiguillon  :  j'ai  donc  aujourd'hui  un  intérêt 
»  personnel  à  achever  d'éclaircir  les  reproches  qu'ils  osent 
»  encore  faire  reparaître,  et  à  démontrer  combien  était  vrai 
»  le  premier  mémoire  où  je  les  ai  détruits  ». 

Il  n'y  songea  pas  davantage  lorsque  son  client  fut  parvenu, 
en  juin  1771,  au  ministère  des  aflaires  étrangères,  car  c'est 
tout  autre  chose  que  de  l'argent  qu'il  pensa  alors  à  deman- 
der. Esprit  supérieurement  doué  à  certains  égards,  orateur 
redoutable,  écrivain  incisif,  journaliste  accompli,  Linguet  joi- 
gnait malheureusement  aux  plus  brillantes  facultés  un  orgueil 
démesuré  et  une  absence  fâcheuse  de  jugement,  du  moins  en 
ce  qui  le  regardait  personnellement.  Il  crut,  et  il  le  montra 
trop,  que  l'élévation  du  duc  d'Aiguillon  au  pouvoir  devait 
entraîner  aussi  la  sienne.  11  s'imagina  voir  s'ouvrir  devant  lui 
la  carrière  de  la  gloire  et  des  honneurs,  et  il  voulut  prouver 
qu'il  y  avait  en  lui  l'étoffe  d'un  politique  en  rédigeant  un 
mémoire  où  il  révélait  au  duc  les  moyens  de  tirer  de  l'inévi- 
table partage  de  la  Pologne  le  meilleur  parti  pour  les  inté- 
rêts français.  Toute  la  carte  de  l'Europe  était  bouleversée 
dans  ce  singulier  projet.  Linguet  y  attribuait  au  roi  de  Prusse 
la  Prusse  occidentale,  à  l'Autriche  des  rectifications  de  fron- 
tières aux  dépens  de  la  Pologne  et  des  Turcs,  à  la  France  les 
Pays-Bas,  et  à  l'Angleterre...  il  enlevait  Gibraltar  et  Minorque 
pour  en  faire  cadeau  à  l'Espagne.  Il  considérait  comme  très 
facile  de  rendre  le  trône  de  Pologne  héréditaire  et  de  donner 
à  cette  monarchie  une  consistance  réelle  et  une  puissance 
redoutable,  traitait  la  Russie  comme  une  quantité  négligea- 
ble, et  affirmait  que  l'Angleterre  était  incapable  d'opposer  à 
ces  projets  le  moindre  obstacle.  Ces  divagations,  dont  Lin- 
guet n'a  cessé  de  parler  avec  fierté,  avec  amour,  et  qu'il  a 
considérées  comme  le  dernier  mot  de  la  politique,  eurent  pour 


588  LA  iini;TA(;M:  et  li:  duc  d'aiguillon 

résultai  immédiat  la  résolution  fermement  arrêtée  dans  l'es- 
prit du  duc  d'Aiguillon  de  ne  Jamais  lui  confier  dans  les 
allaires  étrangères  le  moindre  poste.  11  avait  d'ailleurs  assez 
fait  l'cxpérionce  de  son  caractère  pour  savoir  que  personne 
n'était  plus  impossible  dans  des  fonctions  administratives  ou 
politiques.  Aussi  Linguet  ne  franchit-il  jamais  le  seuil  du 
ministère  que  pour  se  rendre  aux  invitations  h  dîner  que  le 
duc  ne  lui  marchandait  point,  ou  pour  aller  ses  jours  d'au- 
dience présenter  des  sollicitations  obstinément  renouvelées 
et  persévéramment  éconduites.  11  demanda  la  concession  d'un 
nouveau  journal  politique,  et  il  eut  la  mortification  de  voir 
ce  privilège  réservé  au  libraire  Panckoucke  et  à  des  amis 
intimes  de  d'Aiguillon,  son  secrétaire  d'Abrieu,  son  médecin 
Busson,  et  Rousseau,  précepteur  du  comte  d'Agenais;  il  re- 
vendiqua la  Gazette  de  France,  et  elle  fut  donnée  à  Marin; 
le  poste  assez  lucratif  de  secrétaire  des  pairs,  et  ce  fut  Suard 
qui  l'obtint;  la  place  d'envoyé  de  l'évêque  de  Spire,  et  on  lui 
préféra  l'abbé  de  Voisenon.  Ce  qui  rendait  ses  blessures 
d'amour-propre  particulièrement  douloureuses,  c'est  qu'alors 
même  on  croyait  ou  on  affectait  de  croire  que  le  crédit  de 
Linguet  auprès  de  son  ancien  client  était  sans  bornes;  et  ses 
amis  et  connaissances  lui  savaient  mauvais  gré  de  ne  pas 
répandre  sur  eux  les  faveurs  qu'en  réalité  le  malheureux 
mendiait  en  vain  pour  lui-môme.  Tout  ce  qu'il  put  obtenir  fut 
la  place  purement  honorihque  de  secrétaire  du  conseil  des 
finances  du  comte  de  Provence,  une  sinécure  sans  importance, 
que  dlAiguillon  lui  fit  avoir  gratuitement  et  qu'il  revendit 
7,000  1.  ;  ce  qui  porta  à  19,000  I.  le  total  des  sommes  que  l'af- 
faire de  Bretagne  lui  rapporta. 

Tant  de  déceptions  jointes  aux  mésaventures  qui  signalèrent 
(ainsi d'ailleurs  que  d'éclatants  succès)  sa  carrière  au  barreau, 
aigrirent  son  caractère  et  lui  inspirèrent  la  monomanie  de  la 
persécution.  Le  11  février  1774  il  fut  rayé  du  barreau  par 
arrêt  du  Parlement  Maupeou;  il  se  convainquit  que  d'Aiguillon 
avait  dicté  cet  arrêt  pour  le  perdre  et  s'affranchir  du  lourd 
fardeau  de  la  reconnaissance.  Trois  mois  après,  la  mort  de 
Louis  XV  entraînait  une  Saint-Barthélémy  de  ministres,  et 
d'Aiguillon  était,  un  des  premiers,  sacrifié.  Dès  lors,  plus  rien 
à  ménager;  Linguet  va  se  déchaîner  contre  son  ancien  client 
avec  la  dernière  violence.  Dans  deux  lettres  qu'il  lui  écrivit 


LETTRE    MEiNAÇAINTE    DE    LLNGUET    A    d'aIGUILLON  589 

coup  sur  coup  les  2  et  3  septembre  1774,  il  lui  signifia  inso- 
lemment qu'il  ne  devait  pas  se  croire  quitte  envers  lui  pour 
4  ou  500  louis  et  que  des  services  de  la  nature  des  siens,  où 
la  fortune  de  l'obligé  peut  seule  être  la  mesure  des  marques 
de  sa  reconnaissance,  réclamaient  une  autre  rémunération. 
«  M.  le  duc,  lui  disait-il,  je  vous  ai  trouvé  entre  le  trône  et 
»  Téchafaud  ;  je  vous  ai  rapproché  de  l'un  et  éloigné  de  l'autre. 
»  Quoique  innocent  au  fond,  vous  aviez  un  tort  terrible,  celui 
»  de  paraître  universellement  haï  et  redouté;  il  fallait  arracher 
»  à  la  crédulité  son  bandeau,  à  la  fraude  son  masque,  à  la 
»  calomnie  ses  traits,  au  hasard  d'en  être  percé  soi-même, 
M  enfin  vous  couvrir  de  son  corps  et  risquer  son  existence 
»  pour  sauver  la  vôtre...  L'homme  imprudent  qui  s'attachait 
»  à  votre  fortune  devait  s'attendre  à  partager  des  revers  plu- 
»  tôt  que  des  succès...  Au  lieu  de  reconnaissance,  vous  m'avez 
»  voué  une  haine  implacable  dans  le  temps  même  où  j'ai 
»  commencé  à  vous  servir...  vous  vous  êtes  fait  dès  lors  un 
»  plan  médité  et  bien  réfléchi  de  m'anéantir...  C'est  sans  doute 
»  que  vous  vous  étiez  imaginé  que  je  serais  dans  votre  cause 
»  un  enlumineur  subalterne,  employé  uniquement  à  couvrir 
»  vos  pensées  d'un  vernis  plus  ou  moins  brillant...  On  m'ap- 
»  portait  tous  les  matins  quelques  lignes  de  votre  écriture,  et 
»  on  venait  le  soir  me  demander  avec  humeur  comment  je  les 
»  avais  translatées  en  français...  'V^ous  aviez  cru  que  la  gloire 
»  de  vous  être  défendu  vous-même  vous  serait  restée...  Les 
>)  applaudissements  donnés  au  premier  mémoire,  fait  malgré 
»  vous  et  vos  agents,  ne  vous  parurent  que  de  nouveaux 
»  outrages...  Pour  prouver  que  votre  innocence  éclatait  assez 
»  d'elle-même,  vous  vous  êtes  persuadé  qu'il  fallait  négliger, 
»  abaisser  sans  pitié,  perdre  enfin  celui  que  l'on  soupçonnait 
»  de  l'avoir  fait  briller.  »  Linguet  terminait  en  avertissant  le 
duc  qu'il  lui  importait  de  se  faire  oublier  et  qu'il  agirait  sage- 
ment en  évitant  de  paraître  de  nouveau  devant  la  justice. 

C'était,  pour  employer  le  terme  propre,  une  véritable  tenta- 
tive de  chantage  à  laquelle  d'Aiguillon  ne  fit  aucune  réponse. 
Les  événements  se  chargèrent  d'empêcher  l'efiet  des  menaces 
de  Linguet,  car  ils  se  succédaient  rapidement  dans  son  ora- 
geuse carrière.  Réintégré  dans  ses  fonctions  le  11  janvier  1775 
par  l'ancien  Parlement  ressuscité,  Linguet  en  est  de  nouveau 
exclu  après  des  scènes  de  pugilat  sans  précédent  dans  lliis- 


590  LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

toire  du  palais  par  un  vote  de  ses  confrères  rendu  à  la  formi- 
dable majorité  de  185  voix  sur  216  et  sanctionne  par  ce  même 
Parlement  :  puis,  après  des  écarts  scandaleux, la  rédaction  du 
Journal  de  politique  et  de  littérature  et  les  10.000  1.  (ju'elle 
lui  rapportait  annuellement  lui  sont  enlevées  en  1776;  il  est 
forcé  ensuite  de  fuir  à  Londres,  de  là  à  Genève  et  à  Bruxelles; 
ses  incartades  contre  le  maréchal  de  Duras  lui  procurent 
vingt  mois  de  séjour  à  la  Bastille;  aussitôt  délivré,  il  retourne 
à  l'étranger,  loin  de  la  formidable  forteresse.  De  ces  exils, 
de  ces  disgrâces,  de  ces  emprisonnements,  un  seul  homme, 
bien  entendu,  est  coupable;  c'est  la  haine  persévérante  du 
duc  d'Aiguillon  qui  l'a  poursuivi  partout,  c'est  elle  qui  a 
«  aiguillonné  »  contre  lui  magistrats,  avocats  et  ministres; 
c'est  elle  qu'on  retrouve  au  fond  de  toutes  les  persécutions 
qu'il  a  subies  :  car  il  importe  au  duc  de  perdre  à  tout  jamais 
un  homme  qui  est  pour  lui  comme  un  reproche  vivant  de  lési- 
iierie  et  d'ingratitude.  Mais  si  la  haine  du  duc  est  tenace.  Lin- 
guet  de  son  coté  n'oublie  pas,  et  dès  que  la  France  lui  sera 
ouverte,  dès  que  les  tribunaux  lui  redeviendront  accessibles, 
le  premier  usage  qu'il  fera  de  sa  liberté  sera  de  reprendre 
l'instance  annoncée  dès  1774  et  de  dévoiler  au  monde  entier 
les  atroces  procédés  de  son  client. 

Ce  fut  au  bout  de  douze  ans,  en  1786,  que  sonna  cette  heure 
de  la  vengeance.  L'empereur  Joseph  II  et  Kaunitz,  bien  dis- 
posés pour  Linguet  qui  venait  de  défendre,  avec  sa  fougue 
habituelle,  leurs  prétentions  dans  la  question  de  l'Escaut  et 
qui  l'ont  décoré  du  titre  de  baron,  ont  obtenu  pour  lui  —  avec 
d'autant  plus  de  facilité  que  la  reine  est  fort  aise  de  procurer 
à  d'Aiguillon,  qu'elle  exècre,  l'ennui  d'un  procès  scandaleux 
—  pleine  sauvegarde  pour  venir  en  France  suivre  devant  les 
tribunaux  ses  affaires  personnelles.  Il  franchit  la  frontière  et 
aussitôt  les  assignations  de  pleuvoir  dru  coinme  grêle  contre 
ses  anciens  amis  et  ses  anciens  clients,  car  il  fut  dans  la  des- 
tinée de  Linguet  de  se  brouiller  avec  tous  ceux  qu'il  avait 
servis.  A  Panckoucke,  coupable  de  lui  avoir  enlevé  la  rédac- 
tion du  Journal,  il  réclame  110,000  1.;  à  Lequesne,  son  agent 
en  France  pour  la  distribution  de  ses  Annales,  90,000;  à 
d'Aiguillon  cnlin,  un  supplément  d'honoraires  de  120,000  1., 
plus  les  intérêts  à  partir  du  1"'  janvier  1772.  Il  fonde  cette 
demande  sur  rimmensilé  des  travaux  qu'il  a  faits  pour  lui, 


PREMIÈRE    PLAIDOIRIE    DE    LINGUET  591 

«ur  l'insuffisance   du   salaire   reçu  et  sur  les  persécutions  et 
les  malheurs  que  cette  défense  a  attirés  sur  sa  tète. 

Telle  était  la  cause  singulière  qui,  même  en  cette  année 
1786,  particulièrement  féconde  en  débats  judiciaires  passion- 
nants, devait  exciter  au  plus  haut  degré  l'attention  publique, 
Il  n'en  pouvait  être  autrement.  Un  procès  entre  un  avocat  et 
son  client  oifre  toujours  quelque  chose  de  singulier;  mais 
avec  un  client  comme  d'Aiguillon  et  un  avocat  comme  Lin- 
guet,  le  spectacle  devenait  bien  plus  curieux  encore.  D'un 
côté,  un  ancien  ministre  impopulaire,  toujours  suspecté  pour 
sa  conduite  en  Bretagne,  qui  passe  pour  regretter  le  pouvoir 
et  n'avoir  pas  perdu  tout  espoir  d'y  remonter  :  un  pair  de 
France  dont  les  turpitudes,  les  ridicules,  peut-être  les  crimes, 
vont  être  dévoilés  au  grand  jour  de  l'audience;  de  l'autre,  un 
homme  dont  l'éloquence  canine  avait  autrefois  passionné  la 
capitale,  dont  les  Parisiens  étaient  privés  depuis  douze  ans,  à 
leur  grand  regret,  d'entendre  la  voix  fougueuse  et  la  parole  à 
l'emporte-pièce,  dont  la  réapparition  au  barreau  semblait  un 
gage  assuré  du  renouvellement  de  ces  événements  inouïs  et 
de  ces  scènes  incroyables  dont  presque  chacun  de  ses  plai- 
doyers avait  été  le  signal  ;  un  homme  dont  la  tête  et  la  plume, 
disait  Linguet  lui-même,  étaient  universellement  considérés 
comme  des  espèces  de  conducteurs  électriques  d'où  l'on  s'at- 
tendait à  chaque  instant  à  voir  jaillir  la  foudre.  Avec  ce  ter- 
rible avocat,  nul  doute  qu'on  n'assistât  à  un  grand  déballage 
de  scandales.  Une  revanche  éclatante  semblait  promise  à  ceux 
que  Linguet,  seize  ans  plus  tôt,  avait,  dans  l'affaire  de  d'Ai- 
guillon, si  cruellement  maltraités,  ils  allaient  donc  enfin  con- 
naître par  le  menu  les  agissements  ténébreux  de  l'ancien 
commandant;  ils  allaient  entendre  révéler  —  et  par  quelle 
voix!  — tous  les  secrets  d'une  confession  qu'ils  affirmaient 
avoir  été  très  longue  et  très  chargée. 

Aussi  pouvait-on  s'attendre  à  une  affluence  inaccoutumée 
le  jour  où  Linguet  —  tout  rayé  qu'il  fût,  il  avait  obtenu  ce 
privilège  —  reparaîtrait  à  cette  place  où  il  avait  jadis  défendu 
tant  d'illustres  clients,  plaidant  maintenant  pour  lui-même, 
sollicitant  la  justice  de  ces  mêmes  magistrats  dont  il  avait 
plus  que  personne  stigmatisé  maintes  fois  la  tyrannie  et  l'ini- 
quité, couvert  de  la  protection  de  ces  mêmes  ministres  qu'il 
criblait  depuis   des    années   de   sarcasmes   et  d'insultes.  En 


592  LX    BRETAGNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

prévision  d'une  séance  mouvementée,  le  président  d'Ormes- 
son  prit  des  précautions  spécicales  :  il  fixa  la  plaidoirie  de 
I. inguet  à  l'heure  la  plus  matinale,  k  sept  heures;  la  garde 
lut  quadruplée;  le  palais  se  hérissa  de  grilles  :  et  un  hasard 
heureux  fit  remettre  l'aflaire  au  26  août,  le  jour  même  où  le 
mariage  de  la  fille  Salmon,  cette  touchante  victime  de  la  crimi- 
nelle légèreté  du  Parlement  de  Rouen  ('),  devait  détourner 
sur  un  autre  point  de  la  capitale  une  partie  de  l'innombrable 
armée  des  badauds.  Rien  n'empêcha  cependant  une  foule  pro- 
digieuse de  se  presser  au  palais  le  jour  fixé.  Lorsque  Linguet 
força  l'entrée  de  la  Grand'Chambre,  à  la  tête  d'une  troupe 
sympathique  de  deux  ou  trois  cents  avocats  nouvellement 
inscrits  qu'attirait  à  sa  suite  la  douce  perspective  d'entendre 
déchirer  leurs  collègues  plus  anciens,  un  véritable  flot  humain 
s'élança  derrière  eux  et  la  foule  devint  en  moins  de  rien  si 
considérable  que  les  juges,  pâlissant  et  craignant  pour  leur 
vie,  cherchaient  déjà  par  quelle  issue  il  leur  serait  possible 
de  fuir.  L'ordre  néanmoins  se  rétablit  tant  bien  que  mal  et 
Linguet  put  prendre  la  parole  qu'il  garda  pendant  cinq  quarts 
d'heure,  tout  en  ayant  bien  soin  de  ne  pas  épuiser  le  sujet, 
car  il  tenait  à  prolonger  son  triomphe.  La  suite  de  son  plai- 
doyer fut  remise  au  2  septembre.  Il  fut  l'objet  d'une  ovation 
enthousiaste  à  sa  sortie  du  palais. 

Si,  comme  il  était  évident,  son  but  avait  été  surtout  de  faire 
du  bruit,  il  put  être  complètement  satisfait,  car  cette  pre- 
mière passe  d'armes  ne  fit  que  surexciter  la  curiosité  publi- 
que. Le  2  septembre,  une  foule  encore  plus  nombreuse  se 
rua  dans  l'enceinte  destinée  au  public  et  reflua  violemment 
sur  les  fenêtres,  les  cheminées,  les  corniches  et  jusque  sur 
les  toits.  La  chaleur  était  forte,  malgré  l'heure  matinale,  la 
transpiration  abondante  :  bientôt  murs  et  parquets  furent 
inondés  de  sueur.  Un  homme  périt  étoufle;  d'autres,  qui  pu- 
rent être  tirés  de  la  presse  respirant  encore,  en  sortirent  dans 
un  tel  état,  que  le  buvetier  dut  réquisitionner  h  la  hâte  tous 
les  lits  qu'il  fut  possible  de  trouver  dans  le  palais,  transformé 
instantanément  en  une  sorte  d'hôpital.  Il  fallut,  la  séance 
terminée,  brûler  des  flots  de  vinaigre  pour  désinfecter  la 
Grand'Chambre,  ce  qui,  de  mémoire  d'homme,  ne  s'était  en- 

(•   Cf.  Revue  bleue,  14  novembre  1896. 


PRÉTENDUE    TEMATIVE    d'aSSASSINAT    SUR    LIINGUET  593 

core  jamais  vu.  Quelques  privilégiés  hardis,  et  notamment 
des  dames  d'honneur  de  la  reine  attirées  par  l'espoir  d'en- 
tendre vilipender  d'Aiguillon,  s'étaient  glissés  jusque  sur  les 
sièges  réservés  à  la  cour  :  plusieurs  s'obstinèrent  à  y  rester, 
et  M™'  d'Aguesseau  et  la  duchesse  d'Ayen,  entre  autres,  sié- 
gèrent toute  la  matinée  au  milieu  des  magistrats. 

Si  singulier  que  fût  ce  spectacle,  il  n'approchait  pas  cepen- 
dant encore  des  scènes  extraordinaires  qui  signalèrent  la 
troisième  représentation,  le  6  septembre.  Des  précautions  mi- 
litaires plus  importantes  encore  avaient  été  prises  pour  ce 
,  jour-là.  Un  étroit  passage,  gardé  de  distance  en  distance  par 
trois  détachements  de  la  compagnie  de  robe  courte,  avait  été 
réservé  pour  les  juges  et  pour  l'honime  extraordinaire  qui 
faisait  ainsi  courir  tout  Paris  :  il  s'y  engageait,  lorsqu'une 
porte  latérale  s'ouvrant  tout  à  coup  livra  passage  à  un  flot 
d'envahisseurs  qui  se  précipitèrent  sur  les  pas  de  l'orateur  : 
sur  le  point  d'être  débordée,  la  troupe  croisa  la  baïonnette  et 
Linguet,  au  premier  rang,  reçut  sur  la  tète  un  coup  de  crosse 
de  fusil  qui  létendit  sans  connaissance.  La  foule,  heureuse- 
ment, put  s'arrêter,  et  Linguet  échappa  au  péril  imminent 
d'être  foulé  aux  pieds  de  ses  admirateurs.  Transporté  dans 
une  pièce  voisine,  il  y  reprit  ses  sens  et  put  paraître  devant 
la  cour  à  qui  il  demanda,  en  raison  de  cet  accident,  remise 
de  sa  plaidoirie  au  lendemain.  La  continuation  de  pareilles 
scènes  pouvait  ne  pas  être  sans  danger.  Les  juges  accédèrent 
à  sa  demande,  mais  en  y  mettant  obstinément  pour  condition 
que  l'audience  aurait -lieu  à  huis  clos.  Plutôt  que  de  se  rési- 
gner à  un  aussi  pénible  sacrifice,  Linguet  réunit  ce  qui  lui  restait 
de  forces  et  parla  pendant  une  heure  et  demie,  sans  conclure 
cette  fois  encore.  Le  lendemain  s'ouvraient  les  vacances,  et 
la  suite  du  procès  se  trouva  naturellement  remise  à  l'hiver 
suivant.  Linguet,  revenu  à  Bruxelles,  en  profita  pour  faire 
grand  bruit  des  incidents  surprenants  de  la  dernière  audience 
et  annonça  iirbi  et  orbi  que  d'Aiguillon  venait  de  se  rendre 
coupable  d'un  nouveau  crime.  Usant  plus  que  largement  de 
l'exagération  que  tolère  l'éloquence  judiciaire,  il  se  persuada 
et  voulut  persuader  au  public  qu'un  horrible  complot  avait 
tramé  contre  sa  vie.  L'ouverture  de  la  porte,  la  résistance  du 
poste,  le  coup  de  fusil,  rien  n'avait  été  fortuit  :  tout  avait  été 
combiné  d'avance  pour  perpétrer  un  de  ces  crimes  qui  ne 
d'Aiguillon.  38 


594  LA    IIRETAGNE    KT    LK    DUC    d'aIGUILLON 

laissent  pas  de  traces  :  et  la  main  de  d'Aig-uilIon  était  facile  à 
apercevoir  au  fond  de  cet  épouvantable  forfait.  La  circons- 
tance, bientôt  connue,  que  les  verrous  de  la  porte  fatale 
avaient  été  tirés  par  uii  jeune  maître  des  requêtes  de  famille 
bretonne,  unChàtcaubriand  (frère aîné  du  grand  écrivain),  qui 
avait  voulu  se  divertir  et  qui  n'hésita  pas  à  s'en  vanter  très 
haut,  devint  pour  Linguet  une  nouvelle  preuve  contre  son 
adversaire  :  n'était-il  pas  évident  que  lui  seul  avait  pu  faire 
venir  du  fond  de  la  Bretagne  le  misérable  satellite  qui  avait 
failli  être  l'instrument  du  crime?  Et  dans  un  mémoire  au  roi 
où  il  se  comparait  modestement  à  Cicéron  assassiné  par  un 
de  ses  clients,  Linguet  développait  tout  au  long  l'horrible 
trame.  «  Que  le  coup,  disait-il,  soit  parti  dans  une  confusion 
»  artificieusement  excitée,  d'une  des  mains  placées  pour 
»  maintenir  l'ordre  et  empêcher  la  confusion  :  que  ce  coup 
»  ait  été  unique  et  soit  tombé  précisément  sur  moi  :  que  la 
»  facilité  de  l'asséner  fructueusement  ait  tenu  à  l'ouverture 
»  d'une  porte  qui,  devant  être  fermée  avec  une  serrure  et  deux 
»  verrous,  s'est  trouvée  ne  l'être  qu'avec  deux  verrous  seule- 
»  ment:  que  ces  verrous  aient  été  tirés  dans  le  moment  précis 
»  où  il  fallait  qu'ils  le  fussent  pour  produire  une  irruption 
»  subite...  qu'ils  l'aient  été  par  un  homme  qui,  en  dernière 
»  analyse,  s'est  trouvé  avoir,  ainsi  que  sa  famille,  les  rapports 
»  les  plus  suivis,  les  relations  les  plus  intimes  avec  mon  ter- 
»  rible  adversaire  ('),  avec  celui  à  qui  le  coup  un  peu  mieux 
»  asséné  aurait  valu  une  quittance,  avec  celui  que  ce  secours 
»  militaire  aurait  délivré  du  besoin  pénible  d'en  exiger  sans 
»  cesse  du  chef  de  la  justice  de  plus  que  militaires  :  c'est 
»  vraiment  là  ce  qui  est  extraordinaire...  ».  Etrange  destinée 
que  celle  de  d'Aiguillon!  Accusé  d'abord  d'avoir  voulu  faire 
décapiter,  puis  d'avoir  voulu  faire  empoisonner  M.  de  laCha- 
lotais,  il  l'était  maintenant  d'une  tentative  criminelle  sur  la 
vie  de  son  propre  défenseur. 

Quatre  nouveaux  plaidoyers  (3  février-4  mars  1787)  suffi- 
rent h  peine  à  Linguet  pour  exhaler  la  fureur  dont  son  ûme 
était  remplie.  Son  succès  se  maintint  jusqu'au  bout  aussi  écla- 
tant, et  sa  parole  fut  constamment  couverte  par  les  applau- 

(*)  Celle  assertion  coiii'und  par  son  effronterie.  Linguet  ne  pouvait  pas  ignorer 
qu'au  contraire  la  mère  de  Ciiâteauhriand,  née  de  Bédée  de  la  Bonétardaye,  avait 
été  passionnément  attachée  au  parti  de  M.  de  la  Chalotais. 


DERNIERS    PLAIDOYERS    DE    LINGUET  595 

dissements  d'un  public  innombrable.  Peut-être  cependant  ses 
plaidoiries  n'avaient-elles  pas  tenu  tout  ce  qu'en  attendaient 
ses  auditeurs.  Linguet  s'était  à  peu  près  borné  aux  circons- 
tances de  la  cause,  sans  faire  sur  le  terrain  des  affaires  de 
Bretagne  les  quelques  incursions  que  la  plupart  d'entre  eux, 
sans  doute,  prévoyaient  et  désiraient.  «  Dans  six  longues 
»  audiences,  dit-il  dans  la  préface  de  l'édition  de  ses  plai- 
»  doyers,  où  plus  d'un  incident  aurait  rendu  excusables  de 
»  ma  part  des  écarts  et  une  chaleur  personnelle,  il  ne  m'est 
»  pas  échappé  un  mot  qui  ne  fût  de  la  cause,  pas  une  syllabe 
»  qui  tendit  à  compromettre  les  intérêts  réels  de  M.  le  duc 
»  d'Aiguillon  et  la  partie  de  sa  conduite  dont  la  justification 
»  m'a  été  autrefois  confiée.  Cette  réserve  n'a  pas  été  pour  le 
»  public  honnête  et  impartial  un  des  moindres  sujets  de  sa 
»  surprise  et  de  son  attendrissement  ».  Le  compliment  que 
s'adresse  ici  Linguet  est  en  somme  mérité,  encore  qu'on 
puisse  relever  dans  ses  plaidoyers  quelques  phrases  à  double 
entente  et  quelques  allusions  qui  ont  l'apparence  de  menaces. 
Mais  il  est  incontestable  que  ces  passages  sont  rares,  et  con- 
tredits par  une  infinité  d'autres  où  Linguet  proclame  au  con- 
traire très  haut  l'inanité  des  accusations  portées  contre  l'an- 
cien commandant  de  Bretagne  et  confirme  avec  éclat  ses 
précédents  ouvrages  en  sa  faveur.  Etait-ce  de  sa  part  respect 
du  devoir  professionnel?  Hélas!  Linguet  n'avait  guère  de  ces 
scrupules  et  il  prenait  grand  soin  d'ailleurs  de  faire  remar- 
quer que  sa  radiation  lui  rendait  tous  les  droits  dont  la  qua- 
lité d'avocat  aurait  pu  le  priver.  Etait-ce  générosité?  Aucun 
sentiment  ne  lui  était  plus  étranger  quand  il  plaidait;  déchi- 
rer ses  adversaires  était  pour  lui  une  satisfaction  cruelle  qu'il 
n'avait  jamais  négligé  de  sollrir,  pour  peu  que  les  circons- 
tances s'y  prêtassent.  Etait-ce  répugnance  à  se  contredire  lui- 
même?  Il  a  surabondamment  démontré,  dans  ses  écrits  et 
dans  ses  plaidoyers,  que  les  contradictions  ne  l'efl'rayaient 
guère  ;  et  on  venait  de  l'entendre,  dans  cette  cause  elle-même, 
accuser  d'assassinat  un  homme  dont  il  avait  fait  le  plus  vif 
éloge,  et  couvrir  de  fleurs  le  Parlement  de  Paris  qu'il  avait 
criblé  de  sarcasmes.  S'il  a  respecté  l'administration  de  Bre- 
tagne, lui  si  prompt  à  saisir  toutes  les  occasions  de  ridiculi- 
ser et  de  flétrir  la  partie  adverse,  c'est  qu'il  savait  à  merveille 
l'impossibilité  de  s'y  attaquer  sans  se  ravaler  au  rang  des 
libellistes  et  des  faux  témoins  de  1770.  Quel  argument  en 


.")00  i,\  niiKTAGNE  i:t  lk  duc  d'aiguillon 

faveur  de  d'Aiguillon  que  ce  silence!  A  vrai  dire,  il  y  a  quel- 
que chose  de  plus  probant  pour  lui  que  l'histoire  même  de 
son  commandement,  ou  que  les  mémoires  apologétiques  de 
1770;  il  y  a  ces  plaidoiries  de  1786  et  de  1787,  si  concluantes 
par  ce  que  Linguet  y  a  dit,  et  encore  plus  par  ce  qu'il  n'a 
pas  osé  y  dire;  il  y  a  ce  fait  d'être  sorti  intact  d'une  épreuve 
aussi  redoutable  qu'une  brouille  à  mort  avec  son  avocat 
quand  cet  avocat  était  Linguet  ! 

Autant  la  foule  avait  acclamé  Linguet,  autant  elle  se  mon- 
tra gouailleuse  et  ironique  envers  M.  de  Laune,  avocat  du  duc, 
quand  celui-ci  put  enfin  prendre  la  parole.  Son  plaidoyer, 
un  peu  terne,  dépourvu  de  la  verve  mordante  qui  caractéri- 
sait ceux  de  Linguet,  fut  scandé  à  chaque  phrase  par  les 
huées  ou  les  applaudissements  ironiques  de  la  foule.  11  était 
cependant  probant  :  il  rétablit  la  vérité  quant  aux  travaux 
faits  par  Linguet  pour  le  compte  du  duc  (^),  fit  justice  des 
prétendues  persécutions  dont  il  aurait  été  victime,  donna 
lecture  de  lettres  où  Linguet  proclamait  très  haut  l'indiscu- 
table honorabilité  du  chevalier  d'Abrieu,  accusé  maintenant 
par  lui  de  lui  avoir  escroqué  100  louis,  et  mit  Linguet  dans 
un  cruel  embarras  en  rétablissant  le  texte  véritable  de  cer- 
tains documents  dont  celui-ci  avait  eu  l'impudence  de  lire 
des  copies  falsifiées  pour  les  besoins  de  la  cause.  Aussi  aurait- 
il  vraisemblablement  gagné  son  procès  si  la  sentence  avait  été 
rendue  sur-le-champ  :  mais  le  président  d'Ormesson  venait 
d'être  appelé  à  l'assemblée  des  notables,  ouverte  le  22  février 
1787,  et  à  sa  place  siégeait  le  président  de  Gourgues,  mal  dis- 
posé pour  d'Aiguillon.  Il  renvoya  le  jugement  à  huitaine,  les 
dispositions  des  juges  furent  sondées  dans  l'intervalle,  et 
l'atlaire  prenant  une  mauvaise  tournure  pour  le  demandeur, 
on  prit  des  mesures  pour  déplacer  la  majorité.  Beaucoup  de 
parlementaires  avaient  conservé  de  l'allaire  de   Bretagne  et 

(')  Linguet  ayant  complaisamincnt  énnméré  les  199  pages  de  son  grand 
Mémoire,  les  418  des  Procédures,  les  263  des  Observalions  sur  la  réponse  des 
Etais,  en  tout  880  pages,  plus  de  prétendus  travaux  restés  manuscrits  et  une  im  • 
mense  correspondance  avec  d'Aiguillon,  de  Laune,  pour  le  suivre  sur  ce  terrain, 
établit  qu'en  déduisant  les  textes  des  dépositions  faites  à  Rennes  et  à  Paris,  que 
Linguet  n'avait  eu  qu'à  copier,  les  418  pages  des  Procédures  se  réduisaient  en 
réalité  à  186;  de  même,  des  263  pages  des  Observalions,  il  n'en  restait  à  l'actif  de 
Linguet  que  124;  en  tout,  509,  payées  presque  un  louis  la  page,  puisque  Linguet 
avait  reçu  500  louis.  Quant  à  sa  prétention  de  mettre  sur  sa  note  et  de  faire  payer 
les  lettres  insolentes  dont  il  avait  libéralement  graliCié  le  duc  et  toute  sa  maison, 
elle  était  sans  contredit  d'un  comique  achevé. 


SENTENCE    DU    PARLEMENT  o97 

des  événements  de  1770-1771  un  ressentiment  profond  contre 
d'Aiguillon.  Par  leurs  soins  on  fit  venir  in  extremis  deux 
honoraires  et  trois  maîtres  des  requêtes  dont  le  vote  était  sûr 
et  on  put  ainsi  infliger  au  flétri  de  17701e  désagrément  d'une 
condamnation  qui  paraissait  impossible.  La  cour  rendit  le 
10  mars,  à  une  voix  de  majorité,  un  arrêt  condamnant  d'Ai- 
guillon à  payer  24,000  1.  à  son  ancien  avocat  et  aux  dépens. 
La  foule  manifesta  une  joie  bruyante  de  ce  jugement  extraor- 
dinaire et  porta  Linguet  en  triomphe.  Il  n'y  eut  au  contraire 
qu'une  voix,  dans  la  partie  éclairée  de  la  population,  sur  cette 
sentence  manifestement  obtenue  par  l'intrigue  ('). 

D'Aiguillon,  heureux  d'en  finir,  avait  déjà  consigné  les 
24,000  1.,  lorsqu'un  arrêt  du  conseil  du  30  mars,  qu'il  n'avait 
ni  sollicité  ni  désiré,  cassa  l'arrêt  du  Parlement,  et  renvoya 
Linguet  devant  la  communauté  des  procureurs  pour  y  faire 
taxer,  si  bon  lui  semblait,  ses  honoraires. 

Cette  affaire  fut  la  dernière  des  nombreuses  tribulations 
que  valut  à  d'Aiguillon  son  fameux  commandement  de  Breta- 
gne. Mort  l'année  suivante,  le  1"''  sept.  1788,  à  68  ans,  d'Aiguil- 
lon n'a  pas  vécu  assez  longtemps  pour  reconquérir  l'opinion, 
persévéramment  travaillée  et  constamment  dominée  par  ses 
ennemis  :  et  rares  furent  les  hommes  qui  surent  lui  rendre 
justice.  Il  y  en  eut,  toutefois,  quelques-uns,  et  au  premier 
rang  de  ceux-ci  il  importe  de  mentionner  Linguet  lui-même, 
Linguet,  à  qui  la  clairvoyance  ne  manquait  plus  quand  son 
imagination  ardente  cessait  de  lui  forger  des  chimères  et 
quand  son  indomptable  orgueil  faisait  trêve  :  Linguet  qui 
jugeait  mal  de  lui-même,  mais  qui  parfois  jugeait  sainement 
d'autrui.  A  l'heure  de  la  mort  il  oublia  entièrement  les  crimes 
imaginaires  dont  il  venait  d'accuser  d'Aiguillon  :  et  il  s'honora 
en  consacrant  à  la  mémoire  de  cet  homme  qu'il  avait  tour  à 
tour  si  rigoureusement  défendu  et  si  cruellement  vilipendé, 
de  cet  ancien  client  devenu,  à  l'en  croire,  son  persécuteur  et 
son  assassin,  un  article  exclusivement  élogieux  (^),  où  pour- 

[})  Correspondance  secrète  et  inédite  sur  Louis  XVI  et  Marie- Antoinette ,  publiée 
par  de  Lescure,  1877.  —  Mémoires  secrets  pour  servir  à  l'histoire  de  la  républi- 
que des  lettres,  années  1786  et  1787.  —  Journal  de  Hardy,  Bibl.  nat.,  ins.  6685  et 
6686.  —  Plaidoyers  pour  M.  Linguet,  par  lui-même,  Londres  et  Bruxelles,  1787. — 
Mémoire  au  roi,  par  M.  Linguet,  concernant  ses  réclamations  pendantes  au  Parle- 
ment de  Paris,  Londres,  1787.  —  Aiguilloniana  ou  Anecdotes  utiles  pour  l'histoire 
de  France  depuis  1770,  par  Linguet  (1777). 

(')  Annales  politiques  civiles  et  littéraires  du  xvuie  siècle,  XV,  p,  256. 


1)98  LA  imr.TAdNK  et  m:  duc  d'aiguillon 

raient  au  bcscnu  clicrclicr  des  arguments  ceux  (jui  pensent, 
comme  nous,  que  l'iiistoire  du  commandement  du  duc  d'Ai- 
i^uillon  en  Bretagne  est  un  des  exemples  les  plus  frappants  de 
l'atroce  puissance  de  la  calomnie  quand  elle  s'attache  à  un 
homme  avec  celte  pci'sislance  et  cet  acharnement  dont  les 
parlementaires  semblent  avoir  eu,  au  xyiii*^  siècle,  le  secret. 

Que  de  choses,  en  ellet,  sur  lesquelles  ils  ont  réussi  à  don- 
ner le  change  !  D'Aiguillon  a  t'ait  ses  preuves  de  bravoure  et 
d'habileté  sur  maint  champ  de  bataille,  et  le  mauvais  jeu 
de  mots  attribué  au  procureur  général  est  tout  ce  que  bien 
des  gens  connaissent  de  sa  carrière  militaire  :  il  a  pris  vigou- 
reusement la  défense  de  la  Bretagne  contre  les  exigences  de 
la  fiscalité  royale,  et  il  a  endossé  la  responsabibité  de  mesu- 
res qu'il  n'appliquait  qu'à  contre-cœur,  ou  qu'il  blAmait 
ouvertement.  Son  administration  dans  cette  province  a  été 
active,  bienfaisante,  et,  s'il  est  encore  permis  d'employer  un 
mot  trop  usité  pour  n'être  pas  un  peu  usé,  progressiste  :  et 
il  passe  pour  en  avoir  été  le  tyran.  Attaqué  injustement  et 
avec  la  dernière  violence  par  le  Parlement  de  Bennes,  il  est 
regardé  lui-môme  comme  l'auteur  de  ces  tracasseiies,  qui  ont 
fait  vivement  souffrir  sa  sensibilité  et  si  cruellement  déçu  son 
ardent  désir  d'être  aimé.  Sa  haine  contre  M.  de  la  Chalotais, 
trop  facilement  explicable  par  l'attitude  suspecte,  puis  hostile, 
du  magistrat,  comme  par  la  violence  inouïe  des  invectives  du 
prisonnier,  n'est  attribuée  qu'à  l'exaspération  d'une  vanité 
blessée  et  à  une  basse  complaisance  pour  les  jésuites.  Es- 
pionnage odieux,  inquisition  perfide,  subornation  de  témoins, 
sont  les  crimes  qu'on  lui  impute  ;  et  il  se  trouve  en  définitive 
qu'il  a  été  hors  de  son  pouvoir  de  fournir  des  preuves  juri- 
diques des  menées  séditieuses,  certaines  cependant,  qui  ont 
été  pratiquées.  On  l'accuse  de  faire  trembler  tout  le  monde  en 
Bretagne  et  de  comprimer  les  esprits  et  les  cœurs  sous  le 
poids  d'un  despotisme  écrasant,  et  il  est  impuissant  à  protéger 
contre  le  débordement  des  passions  hostiles  ceux  qui  ont  le 
courage  de  le  servir.  On  lui  attribue  un  crédit  sans  bornes  à 
Versailles,  afin  de  pouvoir  faire  retomber  sur  lui  seul  la  res- 
ponsabilité de  tout  ce  qui  se  passe  :  et,  sans  cesse  contrecarré 
par  les  contradictions  ou  les  bévues  du  ministère,  incapable 
de  faire  récompenser  ceux  qui  le  servent  ou  de  faire  punir 
ceux  qui  le  combattent,  il  est  en  fin  de  compte  lâchement 
sacrifié  par  le  pouvoir  à  l'espérance  chimérique  d'une  pacifi- 


CONCLUSION  o99 

cation  impossible.  Ainsi  vilipendé  et  abandonné  de  toutes 
parts,  il  accepte  ou  il  sollicite,  parce  qu'il  n'entend  pas  sacri- 
fier le  reste  d'une  carrière  qui  peut  être  encore  brillante,  le 
seul  genre  de  protection  qui  soit  vraiment  eflicace  à  la  cour 
de  Louis  XV,  celui  auquel  tous  ses  ministres  ont  plus  ou 
moins  recouru  :  et  pour  lui  seul  on  crie  au  scandale,  on  lance 
l'anathème,  on  se  détourne  avec  horreur.  On  fait  si  bien 
qu'on  lui  aliène  à  tout  jamais  une  jeune  reine  dépourvue 
d'expérience,  et  entièrement  dominée  par  les  préventions  de 
parti  :  et  d'Aiguillon  passera  dans  une  longue  disgrâce  ce 
règne  de  Louis  XVI,  pendant  lequel  ses  incontestables  qualités 
de  ténacité,  de  décision  et  d'énergie  auraient  peut-être  pu 
rendre  service  à  cet  infortuné  monarque,  qui  en  fut  si  lamen- 
tablement dépourvu. 

Il  semble  aujourd'hui  qu'en  Bretagne  tout  au  moins  on  re- 
nonce à  voir  l'effet  des  menées  ténébreuses  des  jésuites  dans  les 
événements  dont  nous  avons  essayé  de  présenter  le  récit.  M.  de 
la  Ghalotais  et  les  siens  ne  sont  plus  les  victimes  des  vengeances 
de  cette  société.  On  laisse  assez  volontiers  dans  l'ombre  les  coups 
qu'ils  ont  portés  et  on  ne  les  glorifie  guère  que  pour  ceux  qu'ils 
ont  reçus.  Ils  sont  les  défenseurs  intrépides  des  privilèges  de 
la  province,  les  champions  du  droit  contre  la  force,  de  la 
liberté  contre  le  despotisme.   On  trouvera   dans  ce  livre   la 
réponse  à  cette  assertion  peu  exacte.  Non,  il  n'est  pas  vrai  que 
de  si  grands  intérêts  aient  été  en  jeu  dans  la  lutte  engagée 
par  le  Parlement  de  Bretagne  avec  une  si  coupable  légèreté 
et  soutenue  avec  une  si  incroyable  obstination.  Des  animosités 
personnelles  seules  furent  au  fond  de  ces  querelles.  On  prit 
le  premier  prétexte  venu  pour  battre  en  brèche  un  comman- 
dant dont  on  ne  voulait  plus;  on  sut  le  rendre  impopulaire 
en  le  faisant  passer  pour  l'agent  sans  scrupule  de  l'absolutisme 
religieux  et  politique  :  on  enflamma  ainsi  les  passions  et  on 
n'hésita   pas  à  déchaîner  une  sorte  de  guerre  civile,  dans 
laquelle   les  violences  inouïes  de  l'opposition  et  les   fautes 
multipliées  du  pouvoir  contribuèrent  également  à  discréditer 
la  monarchie,  si  vigoureuse  encore  en  1750,  si  décrépite  vingt 
ans  après.  Aux  unes  et  aux  autres  la  Bretagne  a  dû  d'être  le 
point  de  départ  de  la  grande  crise  de  1770-71  qui  ébranla 
l'ancien  régime;  de  même  qu'elle  allait  être  dix-huit  ans  plus 
tard  le  premier  foyer  de  l'incendie  bien  autrement  violent 
qui  devait  le  dévorer. 


api»eni)I(;k 


1 

LKTTRE  DE  d'aIGUILLO.N  AU   MARÉCHAL  DE  BELLK-ISLE 

8  août  1759  (A.  G.  vol.  3535). 

Les  commissaires  des  milices  garde-côtes  de  Bretagne 

doivent  être  Bretons,  résidents  en  Bretagne,  n'avoir  point 
d'emploi  étranger,  et  c'est  sur  l'assurance  de  ces  conditions 
que  les  Etats  ont  consenti,  non  seulement  à  leur  accorder  des 
appointements,  mais  encore  à  faire  les  fonds  nécessaires  pour 
l'entretien  des  milices  garde-côtes.  Si  on  y  manque,  ils  se 
tiendront  quittes  de  leurs  engagements  et  je  ne  connais  point 
le  moyen  de  les  forcer  à  les  remplir.  Je  dois  vous  représenter 
à  ce  sujet  qu'à  moins  de  changer  totalement  par  un  coup 
d'autorité  qui  aurait  des  suites  très-fàclieuses,  et  serait,  à  ce 
que  je  pense,  très  contraire  au  bien  du  service  du  roi,  l'ad- 
ministration de  cette  province,  il  est  impossible  de  l'assimiler 
complètement  aux  autres,  et  de  ne  pas  se  prêter  aux  préjugés 
qu'elle  a  sur  ses  privilèges,  droits  et  franchises.  Le  roi  ne  tire 
d'aucune  autre  des  secours  aussi  étendus  sur  tous  les  points, 
et  nommément  sur  la  partie  militaire  qui  lui  a  coûté  pendant 
les  deux  dernières  années,  suivant  les  comptes  que  j'en  ai 
arrêtés  l'hiver  dernier,  plus  de  trois  millions  d'extraordinaire 
en  casernement  de  troupes,  étapes,  fourrages  des  dragons  et 
des  officiers  généraux,  construction  de  corps  de  garde  sur  la 
côte,  armement  des  milices  garde-côtes,  etc.  Cette  dépense 
ailleurs  aurait  été  sur  le  compte  du  roi  et  la  moitié  serait 
restée  en  arrière.  Tout  a  été  payé  régulièrement  et  le  service 
a  été  fait  avec  une  exactitude  admirable.  Ces  avantages,  aux- 
quels j'en  pourrais  ajouter  de  beaucoup  plus  considérables 
en  d'autres  parties,  méritent  bien  qu'on  ait  égard  à  l'adminis- 


APPENDICE  601 

tration  qui  en  est  le  principe  et  sans  laquelle  ils  n'existeraient 
pas.  Les  impositions  une  fois  consenties  et  les  arrangements 
convenus  dans  l'assemblée  des  Etats,  les  premières  se  lèvent 
avec  une  facilité  et  une  promptitude  singulières  (/),  et  les 
autres  s'exécutent  avec  la  plus  grande  exactitude.  Trente 
commissaires  de  chaque  ordre  répartis  dans  les  neuf  évè- 
chés  conduisent  gratuitement  toute  la  machine,  les  peuples 
accoutumés  à  leur  gouvernement  paient  d'avance  et  sans  frais 
toutes  les  impositions,  il  n'y  a  ni  exécution  ni  arrérages.  La 
ferme  des  devoirs  qui  ya  à  près  de  sept  millions  se  perçoit  sans 
difficulté  et  sans  commis,  pendant  que  les  fermiers  généraux 
sont  obligés  d'avoir  plus  de  mille  employés  en  Bretagne  pour 
la  seule  ferme  du  tabac  et  qu'ils  n'y  suffisent  pas.  Les  Bre- 
tons ne  se  font  aucun  scrupule  de  frauder  les  droits  du  roi, 
mais  se  croiraient  déshonorés  s'ils  fraudaient  ceux  qu'ils  s'im- 
posent eux-mêmes  et  dont  le  produit  sert  à  acquitter  une 
partie  de  leurs  charges.  11  y  avait  en  1756  près  de  deux  mil- 
lions d'arrérages  sur  le  vingtième  des  années  précédentes, 
pendant  lesquelles  le  roi  en  avait  fait  faire  la  levée  par  l'in- 
tendant ;  depuis  qu'il  est  abonné  et  que  les  commissaires  des 
Etats  en  font  le  recouvrement,  il  est  payé  d'avance  tous  les 
quartiers.  La  capitation  régie  par  l'intendant  n'a  jamais  pu 
monter  à  1,100,000  1.,  elle  est  abonnée  à  présent  1,800,000, 
qui  sont  payées  d'avance  au  Trésor  royal  tous  les  mois...  Si 
l'administration  de  cette  province  a  quelques  inconvénients, 
si  elle  donne  des  embarras  continuels  et  souvent  des  désagré- 
ments à  celui  qui  y  commande,  elle  a  de  si  grands  avantages 
d'ailleurs  qu'elle  doit  être  protégée  et  maintenue,  et  la  Breta- 
gne qui  procure  au  roi  des  ressources  qu'il  ne  trouve  pas 
dans  les  autres  provinces  de  son  royaume  mérite  par  cette 
considération  que  le  ministère  veuille  bien  avoir  quelque 
condescendance  pour  ses  préjugés,  et  une  attention  particu- 
lière pour  ses  usages  et  ses  privilèges  renouvelés  et  confirmés 
tous  les  deux  ans   dans   la   forme  la  plus  authentique.  C'est 


(')  DWiguillon  est  ici  tout  à  fait  dans  le  faux.  Les  impositions  ne  rentraient 
qu'avec  des  retards  considérables:  en  ce  moment  même  le  trésorier  général  La 
Boissière  s'en  lamentait  et  ne  tarissait  pas  en  critiques  trop  fondées  sur  «  la 
monstrueuse  administration  de  la  commission  »  (H.  554).  Mais  il  est  d'autant  plus 
intéressant  de  voir  d'Aiguillon  prendre  fait  et  cause  pour  un  système  qui  laissait 
tant  à  désirer. 


602  LA    ltUKTA(4NE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

d'après  ce  principe  que  j'ai  cru  devoir  insister  auprès  de  vous 
pour  qu'elle  eût  une  ordonnance  particulière  pour  ses  milices 
garde-côtes,  et  que  je  prends  la  liberté  de  vous  représenter 
que  vous  devez  tenir  les  engagements  que  j'ai  pris  pour  les 
deux  commissaires  ('),  et  nommer  les  sujets  que  Le  Bret  vous 
a  proposés  pour  cet  emploi. 

Il 

LETTRE  DE  M""'  DE  POMPADOUR   AU    DUC  d'aIGUILLON,    APRÈS  SAINT-CAST 

C'est  avec  bien  des  regrets,  Monsieur,  que  je  ne  vous  ai 
pas  dit  tout  ce  que  je  pensais  avant-hier  sur  la  gloire  dont 
vous  venez  de  vous  couvrir,  mais  ma  tête  était  si  douloureuse 
que  je  n'eus  de  force  que  pour  vous  dire  un  mot.  Nous  avons 
chanté  aujourd'hui  votre  Te  Deum  et  je  vous  assure  que  c'a 
été  avec  la  plus  grande  satisfaction  :  j'avais  prédit  ces  succès, 
et  en  efïet  comment  était-il  possible  qu'avec  autant  de  zèle, 
d'intelligence,  une  tête  aussi  froide  et  des  troupes  qui  brû- 
laient, ainsi  que  leur  chef,  de  venger  le  roi,  vous  ne  fussiez 
pas  vainqueur?...  Dites-moi,  je  vous  prie,  actuellement,  si 
vous  êtes  bien  fâché  contre  moi  de  n'avoir  pas  cédé  à  vos 
instances  (")  et  aux  belles  raisons  que  vous  m'avez  contées  : 
elles  ne  valaient  rien  dans  le  temps  et  je  les  trouverais  encore 
plus  détestables  aujourd'hui.  Un  autre  n'aurait  pas  fait  aussi 
bien  que  vous  :  je  serais  dans  la  douleur  au  lieu  d'être  dans 
la  joie  :  vous  seriez  perdu  et  il  y  aurait  bien  de  quoi.  Osez 
dire  maintenant  que  ma  tête  ne  vaut  pas  mieux  que  la  vôtre  : 
je  vous  en  défie. 


(1)  Il  s'agissait  de  deux  nouvelles  places  de  commissaires  pour  les  garde-côtes 
créées  par  ordonnance  du  30  juin  1759. 

(')  D'Aiguillon  venait  encore  tout  récemment  (août  1758)  de  demander  à  être 
relevé  de  son  commandement  à  cause  d'un  violent  conllit  avec  la  marine  <i  et  à 
aller  réparer  dans  les  armées  d'Allemagne  les  torts  qu'il  avait  pu  avoir  en  Breta- 
gne ». 


APPENDICE 


603 


III 

PARODIE    DE    LA    LETTRE    DE    M.    DE    LAVERDY    AU    DUC    d'aIGUILLON 

du  3  décembre  1764 

Sur  l'air  noble  et  célèbre  :  Accompagné  de  plusieurs  autres. 


En  vérité,  M.  le  duc, 
Vos  Etats  ont  le  mal  caduc, 
Et  leurs  accès  sont  effroyables. 
Sur  mon  lionneur  ils  sont  si  fous 
Qu'il  nous  faudra  les  loger  tous, 
Sous  peu  de  jours,  aux  incural)les. 

Je  vais  faire  dans  le  conseil. 
Avec  le  plus  grand  appareil. 
Juger  l'affaire  des  trois  ordres  : 
Et  puis  après  ce  règlement. 
Pas  pour  un  diable  assurément. 
On  ne  pourra  plus  en  démordre. 

Votre  M.  de  Kerguézec 

Qu'on  donne  pour  un  si  grand  grec, 

Et  tout  l'ordre  de  la  noblesse 

Pensent-ils  nous  faire  la  loi, 

Et  que  tous  les  sujets  du  Roi 

Paieront  pour  les  tirer  de  presse? 

Je  vous  dirai,  premièrement, 
Que  les  Bretons,  certainement, 
Doivent  être  contribuables  : 
Et  tous  ceux  qui  refuseront 
Aux  yeux  du  conseil  paraitront 
Révoltés  et  déraisonnables. 

Je  vous  dirai,  secondement, 
Qu'ils  forcent  le  gouvernement 
A  prendre  un  ton  des  plus  sévères, 
A  se  montrer  à  la  rigueur, 
Et  quitter  le  ton  de  douceur 
Qu'on  avait  pris  dans  leurs  affaires. 

On  voit  souvent  sans  nul  danger 
Le  maître  à  ses  sujets  céder, 
Surtout  dans  le  temps  où  nous  sommes 
Quand  la  raison,  l'honnêteté, 
Vis-à-vis  de  l'autorité, 
Conduisent  les  esprits  des  hommes. 

Mais  aussi  lorsque  le  démon 
De  révolte  et  de  déraison 
S'emparera  de  la  noblesse, 


Pense-t-on  que  Sa  Majesté 

Laisse  avilir  l'autorité 

En  reculant  avec  faiblesse? 

Je  vous  dirai,  troisièmement. 
Que  les  mandés  du  Parlement 
Sont  quittes  de  reconnaissance 
Vers  les  gentilshommes  bretons. 
Qui  se  conduisant  comme  ils  font 
Ont  retardé  leur  audience. 

Si  l'ordre  s'était  comporté. 
Comme  il  devait,  en  vérité, 
Et  n'avait  pas  fait  résistance. 
Le  retour  de  tous  les  mandés 
Dès  longtemps  était  accordé, 
I\L  le  Duc,  à  vos  instances. 

Mais  je  ne  dois  pas  vous  celer, 
Ni  vous  laisser  ignorer 
Que  tous  les  jours  le  roi  s'irrite. 
Et  hier  il  disait  hautement 
A  quel  point  il  est  mécontent 
Des  Etats  et  de  leur  conduite. 

Pour  les  en  faire  reveuir 
Et  leur  tout  faire  consentir 
Mettez  donc  toute  votre  peine  : 
Si  vous  ne  pouvez  réussir, 
Je  vois  le  roi  prêt  à  partir, 
M.  le  duc,  avant  huitaine. 

Ceci,  de  l'un  à  l'autre  bout. 
Semble  un  conte  à  dormir  debout 
Mais  cependant  je  vous  assure 
Que  les  trois  articles  présens 
Et  le  dernier  très  nommément. 
Sont  la  vérité  toute  pure. 

Vous  connaissez  l'attachement 
Et  tous  les  autres  sentimens 
Avec  lesquels  j'ai  l'honneur  d'être 
Votre  très  humble  serviteur. 
De  l'Averdy  le  contrôleur. 
Publiez,  s'il  vous  plaît,  ma  lettre. 


604 


LA    BRKTAGNE    ET    lE    DUC    D  AIGUILLON 


Fait  en  sortant  de  chez  le  Roi 
Mercredi  5  du  présent  mois 
De  mil  sept  cent  soixante  (juatre; 
Et  le  tout  écrit  de  ma  main, 
Pour  que  vous  soyez  plus  certain 
Que  l"on  ne  peut  rien  en  rabattre. 


KÉPONSE    DE    ij'AlGUILLON    A    LaVERDY 

Vos  ordres  ont  été  suivis, 

Et  dès  diinanclie  avant  midi 

Rolian  publia  votre  ouvrage. 

A  l'instant  ils  crièrent  tous 

Que  tous  les  deux  nous  étions  fous. 

Mais  que  vous  l'étiez  davantage. 


IV 

VERS    SUR    M.    DE    LA    BÉDOYÈRE 
décembre  1764 


Bédoyère  toujours  opine 
Et  suivant  la  môme  routine 
Harangue  sans  rémission. 
De  son  éloquence  assassine 
Que  quelqu'un  appelle  divine. 
Je  vous  offre  un  échantillon. 
«  Messieurs,  je  dis  ce  que  je  pense 
En  mon  honneur  et  conscience. 
Ecoutez  et  vous  allez  voir 
Que  ce  qu'on  vous  dit  blanc  et  noir 
Par  un  principe  incontestable... 
Mais  vous  faites  un  bruit  du  diable 
Silence!  —  La  forme  et  le  fond 
Sont  deux  objets  que  l'on  confond. 
Mais  que  je  divise  et  pour  cause. 
Messieurs,  écoutez!  —  Je  dispose 
En  deux  parts  mon  raisonnement. 
Je  dis  donc,  et  très  simplement, 
Qu'ayant  établi  mon  dilemme 
Je  vous  ai  prouvé  mon  système. 


Ecoutez-moi  jusques  au  bout 
Car,  Messieurs,  je  n'ai  pas  dit  tout. 
Si  l'on  prétend  que  ce  problème 
Ne  peut  se  résoudre  de  même. 
J'ajoute  deux  réflexions 
Qui  formeront  six  sections. 
Conséquemment  je  vous  démontre 
Qu'on  ne  peut  rien  objecter  contre. 
Je  m'asseois.  Messieurs,  j'ai  tout  dit  : 
Puissiez- vous  en  faire  profit!  » 
Bédoyère,  avec  son  grimoire. 
Aux  deux  tiers  de  son  auditoire 
Paraît  un  homme  surprenant, 
Quoique  l'on  bâille  en  l'écoutant  : 
Si  c'est  bien  là  de  l'éloquence, 
Sur  mon  honneur  et  conscience. 
Dieu  me  garde  d'être  éloquent! 

(.\rsenal,  ms.  3609). 


MON  RÊVE  DE  LA  NUIT  DERNIÈRE,   PAR  UN  GENTILHOMME  BAS-BRETON 

17  janvier  1765. 

Gisant  entre  mes  draps. 
Mal  à  mon  aise  et  me  tournant  sans  cesse, 
J'imaginais  être  encore  aux  Etats. 
Je  me  croyais  au  milieu  du  fracas, 
Poussé,  poussant,  comme  vous  pouvez  croire. 
Tâchant  enfin  de  sortir  d'embarras. 
Quand,  tout-à-coup,  on  entend  la  trompette: 
De  vingt  flambeaux  Ion  voit  briller  l'éclat. 
Monsieur  le  duc,  dans  un  grand  apparat, 
A  nos  Bretons  venait  chanter  goguette 
Pour  en  avoir  quoique  bon  résultat. 


APPE\DICE  605 

A  son  aspect,  on  fit  faire  silence  : 

Vllléon  dit  :  «  Paix  là,  Messieurs,  paix  là  !  » 

Chacun  se  tut  et  d'Aiguillon  parla. 

Lors  se  tournant  du  côté  de  l'Eglise, 

«  Prélats,  dit-il,  on  voit  avec  surprise 

Comme  à  vos  fins  vous  savez  parvenir  ; 

Fort  peu  jaloux  que  l'on  vous  canonise, 

Honneurs  et  biens  sont  votre  unique  but. 

Vous  préférez  les  intérêts  du  prince 

A  ceux  du  peuple  et  de  votre  salut  : 

A  beaux  deniers  vous  vendez  la  province, 

Et  vous  livrez  votre  àme  à  Beizébuth. 

Peut-on  plus  loin  porter  l'excès  du  zèle? 

Du  tiers  aussi  l'on  n'est  pas  mécontent, 

Mais  si  cet  ordre  a  paru  moins  rebelle 

Il  en  faut  faire  honneur  au  président, 

Car  chacun  sait  qu'il  est  entreprenant. 

Ambitieux,  fourbe,  traître,  capable 

D'immoler  tout  à  son  avancement. 

Prisant  l'honneur  beaucoup  moins  que  l'argent, 

Et,  pour  tout  dire,  un  homme  abominable. 

Afin  qu'il  aille  encore  plus  vite  au  diable, 

Nous  en  ferons  bientôt  un  intendant. 

Mais  quant  à  vous,  Messieurs  de  la  noblesse. 

Qui  vous  plaisez  à  faire  les  mutins. 

Vous  aurez  tous  des  claques  sur  la  fesse 

Et  vous  paierez  les  impôts  sur  les  vins!  » 

A  ce  discours,  chacun  se  mit  à  rire. 

Le  duc  piqué  sur-le-champ  s'en  alla. 

Le  bruit  qu'il  fit  en  passant  m'éveilla  : 

Tout  disparut,  excepté  la  satire. 


(A.  N.,  H.  631). 


VI 


PARODIE  DE  LA  LETTRE  DE  M.  DE  SALNT-FLORENTLN  AU  PREMIER  PRESIDENT 

du  7  juin  1765 

I 
Le   Roi,   Monsieur,   commence    à  Le  roi  commence  à  s'occuper, 

s'occuper  des  affaires  du   Parlement  Quoiqu'on  l'ait  voulu  détourner 

de  Bretagne.  Par  m,ille  courses  de  campagne. 

Des  troubles  qui  depuis  un  an 
Ont  agité  le  Parlement 
De  sa  province  de  Bretagne. 

Il 

Sa  Majesté  a  remarqué,  avec  beau-  Le  roi  ne  se  possède  pas 

coupde  satisfaction, qu'au  milieud'une  Qu'il  reste  douze  magistrats 

défection  qui  devait  être  générale,  il  De  fidélité  sans  égale  : 

reste  douze  Magistrats  qui  refusent  Ah!  quelle  satisfaction 

de  donner  leurs  démissions  et  d'abdi-  Aux  jours  d'une  défection 

quer  les  fonctions  dont  ils  sont  tenus,  Qui  devait  être  générale. 


606 


I..V    BRETAGNE    ET    LE    DUC    D  AIGUILLON 


par  la  foi  du  serment,  envers  Sa  Ma- 
jesté et  ses  Peuples. 


Elle  m'a  expressément  chargé  de 
vous  écrire  que  vous  leur  témoigniez 
de  sa  part  qu'Elle  est  d'autant  plus 
contente  de  leur  zèle  et  de  leur  affec- 
tion pour  son  service  et  pour  le  bien 
public,  qu'Elle  n'ignore  pas  toutes  les 
voies  qu'on  emploie  pour  les  détour- 
ner du  plus  légitime  des  devoirs. 

Sa  Majesté  veut  que  vous  les  assu- 
riez qu'Elle  est  dans  la  ferme  résolu- 
lion  de  leur  donner  dans  toutes  cir- 
constances des  marques  distinguées 
de  sa  protection  etde  sa  bienveillance. 


Je  suis  persuadé  que  vous  ne  diffé- 
rerez pas  d'exécuter  les  intentions  de 
Sa  Majesté  à  ce  sujet  et  de  me  mettre 
en  état  de  lui  en  rendre  compte. 


Je  suis,  Monsieur,  etc. 
A  Versailles,  le  1  juin. 


m 

Sa  Majesté  fait  remarquer 
Ceux  qui  refusent  d'abdiquer 
Toutes  les  fonctions  publiques 
Dont  ils  sont  tenus,  par  la  foi 
De  leur  serment,  envers  le  roi 
Et  les  peuples  de  l'Armorique. 

IV 
Elle  me  charge  expressément 
De  vous  écrire  incessamment 
Que  vous  disiez  à  ces  lidèles 
Qu'Elle  a,  dans  le  moment  présent 
D'autant  plus  de  contentement 
De  leur  service  et  de  leur  zèle, 

V 

Qu'Elle  n'ignore  point,  hélas! 
Qu'auprès  des  douze  magistrats 
En  ce  jour  même  l'on  emploie, 
Afin  de  les  faire  déchoir 
Du  plus  légitime  devoir, 
Les  plus  illégitimes  voies. 

VI 
Dites-leur  que  Sa  Majesté 
Leur  veut,  mais  avec  fermeté, 
Donner,  en  toute  circonstance. 
Des  marques  de  distinction. 
De  toute  sa  protection 
Et  de  toute  sa  bienveillance. 

VII 
Vous  exécuterez,  je  crois. 
L'intention  du  Seigneur  Roi 
De  la  manière  la  plus  prompte, 
Et  vous  m'écrirez  Sonical 
Afin  de  me  mettre  en  état 
'De  lui  rendre  un  fidèle  compte. 

VIII 
Je  suis,  Monsieur,  et  cœtera, 
Car  même  aux  premiers  magistrats 
Je  ne  mets  \>oh\\.  J'ai l' honneur d'élre, 
Le  petit  comte  Florentin. 
Fait  à  Versailles  le  sept  juin 
L'an  mil  sept  cent  soixante-cinq. 
Transcrivez  douze  fois  ma  lettre. 

IX 

Vous  voyez  que  je  suis  instruit 

Tout  aussi  bien  que  Laverdi, 

Car  aux  premiers  mots  de  ma  lettre 


APPENDICE  607 

Je  donne  un  démenti  tout  net 
Aux  réponses  que  vous  a  fait, 
Le  20  de  mai,  le  Roi  mon  Maître. 

X 

Puis  il  est  écrit  sur  le  dos 
Et  contre-signe  Phelippeaux, 
Que  l'on  remette  cette  épître 
A  Monsieur,  Monsieur  d'Amilly, 
Auquel,  comme  juge  démis, 
Je  ne  puis  donner  aucun  titre. 

Note  du  traducteur  : 
Il  est  bien  honteux,  par  ma  foi, 
De  faire  parler  un  grand  Roi 
D'une  aussi  petite  manière. 
Jamais  style  ne  fut  si  plat. 
Et  nos  secrétaires  d'Etat 
Sont  de  bien  mauvais  secrétaires. 


VII 

LETTRE  DE  BOUQUEREL  A    M.  DE  SAINT-FLORENTIN 

Inutilement  louez-vous  la  conduite  de  douze  à  quinze  mem- 
bres du  Parlement  de  Bretagne  qui  ont  refusé  de  se  démettre 
de  leurs  charg"es,  sous  prétexte  d'obéissance  au  roi.  Ils  ne 
passeront  jamais  que  comme  des  traîtres  et  des  coquins,  et  les 
autres  seront  toujours  regardés  comme  de  vrais  protecteurs 
et  défenseurs  de  leur  patrie. 

Au  surplus,  Monsieur,  vous  m'avouerez  que  le  peuple  nour- 
rissant le  roi  et  sa  suite,  il  lui  est  permis  de  se  plaindre, 
voyant  qu'un  aussi  bon  prince  est  journellement  trompé  et 
séduit  par  une  troupe  de  scélérats  de  toute  espèce  qui  l'envi- 
ronne. 

Il  est  cependant  temps  de  rendre  justice,  ou  tout  irait  mal, 
au  grand  malheur  de  quelqu'un. 


008 


LA    BRlîTAGNt;    KT    LE    DUC    D  AIGUILLON 


VIII 

l'IÈCi:    SAISIE   sous    LES    SCELLÉS    DE    iM .    DE    LA    BELLANGERAIS 

Procès,  I,  308 

Sur  Fair  des  Feuillanlines 


Laverdy  prêche  aux  Etals 

Qu'on  est  las 
De  leurs  ennuyeux  débats 
Il  raisonne  dans  son  style 
Comme  un  c...,  comme  un  c... 
Comme  un  contrôleur  habile. 

Avez-vous  vu  son  édit 

Plein  d'esprit? 
En  deux  mots  il  a  tout  dit. 
En  moyens  il  est  fertile 
Comme  un  contrôleur  habile. 

Qui  l'aurait  dit!  Qui  l'eût  cru! 

Qu'un  fétu 
Tout  prêt  à  montrer  le  c, 
Aurait  appris  à  la  terre 
Ce  qu'un  contrôleur  peut  faire  ! 

La  finance  des  Gaulois. 

Aux  abois 
N'avait  plus  rien  que  sa  voix, 
Quand  le  roi,  dans  sa  détresse, 
Vite  au  contrôleur  s'adresse. 


Il  sait  faire  en  un  moment 

Sans  argent 
Dédire  le  Parlement, 
Au  Choiseul  faire  la  nique  : 
C'est  un  contrôleur  unique. 

La  finance  dans  ses  mains 

Va  un  train 
A  faire  bien  du  chemin. 
Les  effets  changent  de  gîte. 
Ah  !  qu'un  contrôleur  va  vite. 

Sans  ce  Sully  bien  placé 

L'an  passé 
Sur  un  cadre  vernissé. 
Notre  sort  était  sinistre. 
Sans  ce  vigoureux  ministre. 

Celui  qui  nous  l'a  donné 

Fut  loué 
Quoiqu'on  le  dise  en  risée  : 
Il  ruse  avec  connaissance 
Tous  les  contrôleurs  de  France. 


IX 


RETRACTATION    DE    M.   DE    TROGOFF 


Séduy  par  dé  discour  artificieux  angagé  en  sus  aller  soupe 
ché  monsieur  le  présidant  de  la  nobles  y  ayant  troué  le  pre- 
mier commicer  du  roy  cantité  de  person  considérable  de  la 
samblé  des  étad  j'ay  cru  quan  signant  la  protestation  qui  se 
fi  la  maisme  nuit  du  disept  février  1767  ché  monsieur  le  duc 
de  La  Trémoille  je  ne  fesé  quadopté  la  fason  de  pansé  de 
person  ilustre  que  jy  avé  trouvé  et  que  je  ne  compromette 
nullement  la  vérité  ny  lonnété  de  mes  sentiment,  javoue  au- 
jourduy  a  ma  honte  que  cet  signature  na  cessé  jusque  apré- 
sant  danpoisonné  tout  les  instant  de  ma  vy  mon  honneur  et 
ma  consiance  moblige  aujourduy  a  enfer  la  retractation  pro- 


APPENDICE 


609 


testant  contre  tout  ce  qui  auré  pu  et  pouré  en  résulte  recon- 
naisant  que  cept  signature  et  louvrage  de  lerreur  et  de  la 
séduction  en  foy  de  quoy  je  rédigé  et  signé  le  présant  de  mon 
plain  gré  sans  solicitation  ny  persuasion  de  person. 
Saint- Brieuc,  19  mars  1768. 

Jean  Marie  de  Trogoff. 

(Arch.  Ille-et-Vilaiiie,  G.  2711.) 

X 

PARODIE    DE    l'arrêt   DU    PARLEMENT 

du  5  mai  1768 


La  cour  condainno  l'innocence 
Malgré  Théinls  el  sa  balance 
EL  prend  sous  sa  protection 
L'empoisonneur  et  le  poison. 
Enjoint  de  lui  faire  en  huitaine 
Publique  réparation, 
Ou,  au  plus  tard,  dans  quinzaine. 
Pour  prix  de  son  intention 
Sera  dit  qu'il  est  fort  bon  homme. 
Hardi  prêtre,  adroit  citoyen. 
Et  le  plus  intrigant  chrétien 
Qui  soit  de  Paris  jusqu'à  lloinc. 
Pour  ce  qui  concerne  Ferrand  (Desfour- 
La  cour  déclare  simplement        [neani)] 
Qu'il  avait  grandement  la  fièvre 
Quand  il  prit  l'or  et  le  flacon  ;^ 
Qu'au  surplus  c'est  un  vrai  poltron, 
Un  véritable  cœur  de  lièvre, 
Qu'on  met  hors  d'accusation. 
Et  quant  à  maître  Jean  Canon 
Qui  déclare  tous  ces  mystères 
Les  rendez-vous  des  bénits  pères, 
Leurs  manœuvres  et  nos  complots, 
La  cour  l'avertit  en  deux  mots 
De  graisser  promplement  ses  bottes, 
De  prendre  vite  ses  culottes 
Et  de  faire  décampativos. 
Entend  qu'il  ferme  boutique 
Pour  avoir  été  véridique; 
Que  l'on  vendra  tous  ses  procès, 
Ensemble  ses  clientèles, 
Conjointement  tous  ses  effets, 
Sa  servante  et  ses  galicelles. 
Et  pour  ce  qui  touche  Annibal 
11  mérite  danser  le  bal 
Pour  avoir  causé  du  tapage 

d'Aiguillon. 


Et  fait  pâlir  tout  le  bailliage, 

En  déposant  la  vérité. 

Avec  vigueur  et  fermeté  ! 

Il  fut  trop  sincère  et  trop  preste  ; 

La  cour  prétend  qu'on  l'admoneste, 

Et  condamne  sa  bonne  foi 

En  trois  livres  d'amende  au  roi  ; 

Fait  défense  qu'il  récidive 

Sous  quelque  hémisphère  qu'il  vive  ; 

Veut  qu'il  dise  un  miserere 

Pour  Coëtivy  le  trépassé. 

Vous,  Angélique  de  Bedée, 

Qui,  le  matin  comme  le  soir. 

Avez  évidemment  fait  voir 

Que  la  cabale  était  formée 

Pour  perdre  maître  Chalotais, 

Il  fallait  garder  le  silence 

Et  laisser  agir  la  vengeance 

Sans  vous  opposer  au  succès. 

Vous  avez  par  trop  fait  la  sotte, 

Et  pour  votre  indiscrétion. 

Vous,  votre  fds  et  Jean  Canon 

Payerez  conjointement  la  marotte. 

Le  tout  se  vend  plus  cher  que  l'eau. 

Mille  livres  sont  peu  de  chose 

Pour  équivaloir  à  la  dose 

Qu'avait  préparée  Clemenceau. 

Finalement  vu  la  requête 

De  maître  Jean-François  Moreau, 

La  cour  dit  que  c'est  une  bête 

Et  qu'il  travaille  du  cerveau. 

Par  pitié  pour  sa  pauvre  tète, 

On  le  mettra  hors  du  procès  : 

Il  n'est  plus  propre  désormais 

Qu'à  compléter  quelque  bailliage. 

La  cour  n'en  dit  pas  davantage. 

39 


DOCUMENTS  ET  OUVRAGES  CONSULTES 


i°  Documents  inédits. 

1°  Archives  nationales  (A.  N.)  : 

H.  334  à  372,  fonds  des  Etats  de  Bretagne. 

H.  622  à  645,  papiers  du  duc  d'Aiguillon. 

H.  433  à  441,  afTaires  du  Parlement  de  Rennes. 

K.  712,  pièces  rassemblées  par  le  conseiller  d'Etat  Gilbert  de  Voisins,  relatives 

au  procès  de  la  Ghalotais. 
U.  44y  à  466,  correspondance  du  ministère  de  la  maison  du  roi. 
Et  de  nombreuses  autres  liasses  de  la  série  H. 
2"  xKrcuives  du  ministère  de  la  guerre  (A.  G.),  vol.  3492  à  3687,  passim  (Docu- 
ments relatifs  à  la  guerre  de  sept  ans). 
8°  Archives  du  ministère  de  la  marine  (.\.  M.),  B*  74  à  iOO. 
4°  Bibliothèque  de  l'Arsenal,  ms.   3609-3614,   recueil  de   pièces  relatives  aux 

alTaires  de  Bretagne.  —  Archives  de  la  Bastille,  ms.  12263,  12272,  etc. 
5»  Bibliothèque  nationale,  ms.  fr.  6680  et  suiv.  (Journal  de  Hardy)  :  8290  à  8293, 
Précis  alphabétique  des  délibérations  des  Etats  de  Bretagne,  de  1567  à  1762. 
11539,  Notes  de  Desnos  des  Fossés,  conseiller  au  Parlement  de  Rennes. 
Fonds  Joly  de  Fleury,  vol.  2080-2081,  2104-2106  (Procès  de  la  Ghalotais  et 
du  duc  d'Aiguillon). 
6»  Archives  départementales  d'ille-et-vil.\ine,  série  G.  passim,  et  plus  spécia- 
lement: * 
G.  1753-1789,  Gorrespondance  relative  aux  tenues  d'Etats. 
G.  2149-2156,  Documents  relatifs  au  vingtième. 

G.  2710-2711,  Registre  spécial  de  la  noblesse  pendant  les  Elats  de  1766-67. 
G.  3811  et  suiv..  Registre  de  la  commission  intermédiaire. 
Archives  du  Parlement  de  Rennes  :  registres  secrets,  registre  littéraire,  etc. 
Bibliothèque  de  Rennes,  ms.  411-412,  Dictionnaire  d'administration  de  la  pro- 
vince de  Bretagne.  —  Registre  desdélibérationsde  la  communauté  de  Rennes 
7»  Bibliothèque  de  Nantes,  ms.  divers  :  Archives  municipales  de  Nantes,  Regis- 
tre des  délibérations  de  la  communauté  de  Nantes,  etc. 
8<*  Bibliothèque  de  Rouen,  ms.  813  à  816,  Gorrespondance  de  M.  de  Laverdy  et 
M.  de  Miromesnil,  premier  président  du  Parleinent  de  Rouen. 

20  Documents  imprimés. 
A.  Ouvrages  du  wiii"  siècle. 

Alembert  (d').  —  De  la  destruction  des  jésuites,  1765. 

Almanach  royal. 

Argenson  (marquis  d').  —  Journal  et  Mémoires.  Paris,  1859-1867,  9  vol.  in-S". 

AuGEARD.  —  Mémoires  secrets,  1866,  i  vol.,  in-8". 


DOCUMENTS    ET    OUVTIAGES    CONSULTÉS  611 

Bachaumont.  —  Mémoires  secrets  pour  servir  à  l'histoire  de  la  république  des 

lettres,  années  1762  et  suivantes. 
Barbier.  (Journal  de  l'avocat).  Paris,  Gliarpentier,  1857,  8  vol.  in-S". 
Belleval  (de).  —  Souvenirs  d'un  chevau-léger,  Paris,  1865,  1  vol. 
Besenval.  —  Mémoires.  Paris,  1821,  2  vol.  in-S». 
Brissot.  —  Mémoires,  p.  p.  de  Lescure.  Paris,  1854,  1  vol.  in -8". 
Carra.  —  M.  de  Galonné  tout  entier,  1787. 
CoNDORCET.  —  Correspondance  de  Condorcet  et  deTurgol,  1770-1779,  p.p.  Henry. 

Paris,  1882,  1  vol. 
DuGLOS.  —  OEuvres,  p.  p.  Villenave.  Paris,  1820. 
Deffand  (M™o  du).  —  Correspondance,  p.  p.  Lescure.  Paris,  1865. 
Dictionnaire  de  l'administration  de  la  province  de  Bretagne,  et  manuscrit  de  la 

Commission  intermédiaire,  p.  p.  Caron.  Paris,  1872. 
L'espion  ANGLAIS,  oucorrespondance  secrète  entre  mylord  AU'eye  et  mylord  AU'ear. 

8  vol.  1777. 
E.xpiLLY.  —  Dictionnaire  historique,  géographique  et  politique,  1762-1770. 
Georgel  (abbé).  —  Mémoires.  Paris,  1817,  6  vol. 

Grimm.  —  Correspondance  littéraire,  philosophique  et  critique.  Paris,  1877,  16  vol. 
Journal  historique  de  la  révolution  opérée  dans  la  constitution  de  la  monarchie 

française,  par  M.  de  Maupeou,  6  vol. 
La  Chalotais.  —  Comptes-rendus  des  constitutions  des  jésuites,  1761-1762.  —  Essai 
sur  l'éducation  nationale,  1763.  —  Mémoires  (les  trois  mémoires  écrits  de  Saint- 
Malo,  1766  et  le  quatrième,  écrit  en  1767,  publié  en  1787  sous  ce  titre  :  «  Sixième 
développementde  la  requètequ'a  fait  imprimer  M.  de  Caionne,  ou  le  sieur  Calonne 
dénoncé  à  la  nation  française  et  à  la  postérité  et  pris  à  partie  par  l'ombre  de  feu 
M.  de  la  Chalotais). 
Lévis.  —  Souvenirs  et  portraits.  Paris,  1813,  1  vol. 
Lebrun  (duc  de  Plaisance).  —  Opinions,  rapports  et  choix  d'écrits  politiques.  Paris, 

1829. 
LiNGUET.  —  Mémoire  pour  le  duc  d'Aiguillon,  16  juin  1770.  —Procédures  faites  en 
Bretagne  et  devant  la  cour  des  pairs  en  1770,  avec  des  observations,  1770.  —  Obser- 
vations sur  limprimé  intitulé  :  Piéponse  des  Etats  de  Bretagne  au  Mémoire  du 
duc  d'Aiguillon,  1771.  — Annales  politiques,  civiles  et  littéraires  du  xviii^  siècle, 
19  vol. passi m.  —  Plaidoyer  pour  Lingue t  par  lui-même.  Londres  et  Bruxelles,  1787. 
LuYNES  (duc  de).  —  Mémoires,  17  vol.  1860-65. 
MoNTBARREY  (de).  —  Mémoircs. 

Mouffle  d'Angerville.  —  Vie  privée  de  Louis  XV,  4  vol.  Londres,  1788. 
PoMPADOUR  (M™e  de).  —  Correspondance,  p.  p.  Poulet  Malassis.  Paris,  1878. 
Procès  instruit  extraordinairement  contre  MM.  de  la  Chalotais  et  de  Caradeuc,  etc. 

4  vol',  in-12,  1768  et  1770. 
Recueil  de  pièces,  actes,  lettres  et  discours  de  félicitations  à  l'occasion  du  rappel 

de  l'universalité  des  membres  du  Parlement  de  Bretagne,  1770. 
Remontrances  du  Parlement  de  Paris,  p.  p.  Flammermont,  t.  II,  Paris,  1895. 
Sénac  de  Meilhan.  —  Portraits  et  caractères  du  xviiis  siècle  p.  p.  de  Lescure. 
SouLAViE.  —  Mémoires  historiques  et  politiques  du  règne  de  Louis  XVI,  6  vol. 
1801. 

»  Histoire  de  la  décadence  de  la  monarchie  française,  3  vol.  1803. 

»  Mémoires  du  ministère  du  duc  d'Aiguillon  et  de  son  commandement 

en  Bretagne,  par  le  comte  de  Mirabeau,  1  vol.  1790  et  1792. 
Voltaire.  —  OEuvres,  passim,  édit.  Beuchol. 

Il  faut  faire  une  place  à  part  aux  nombreux  libelles  et  mémoircs,  arrêts  du 
conseil,  relatifs  à  l'aiïaire  de  Bretagne,  dispersés  dans  de  nombreux  recueils  de 


612  L\    DRETACNE    ET    LE    DUC    d'aIGUILLON 

pièces,  de  remontrances,  entre  autres  dans  le  recueil  L^^^^  1566delaBibliotlièque 
nationale,  8  vol.  in-4°.  Nous  ne  pouvons  mentionner  ici  que  les  principales  de 
ces  pièces  fort  nombreuses  : 

Entretien  sur  les  Etats  de  1706  (pamphlet  aiguilloniste  fait  sur  les  ordres  du  duc 
d'Aiguillon. 

Mémoire  présenté  au  roi  par  M.  de  Galonné,  U'  sept.  1766. 

Cédule  évocatoire  que  présentent  au  roi  et  à  son  conseil  MM.  de  la  Chalolais  et 
de  Caradeuc,  juin  1766. 

Requête  au  roi  par  MM.  de  la  Chalotais  et  autres  magistrats  du  Parlement  de  Bre- 
tagne. 

Mémoires  justificatifs  des  magistrats  exilés  au  roi,  1767. 

Preuves  de  la  pleine  souveraineté  du  roi  sur  la  province  de  Bretagne,  établies 
dans  les  trois  lettres  du  contrôleur  général  au  premier  président  La  Briffe  d'Amilly, 
juillet,  août  et  septembre  1765. 

Lettre  d'un  patriote  à  une  personne  de  distinction,  sur  l'ancienneté  et  l'immuta- 
bilité des  droits  que  le  Parlement  et  les  Etats  ont  réclamés. 

T.\BLEAU  chronologique  des  lettres  de  cachet  distribuées  et  des  actes  violents  de 
pouvoir  absolu,  etc. 

Journal  des  événements  qui  ont  suivi  l'acte  des  démissions  du  22  mai  1765. 

TÉMOIGNAGE  des  différents  ordres  de  la  province  de  Bretagne  sur  la  nécessité  de 
rétablir  l'universalité. 

De  l'affaire  générale  de  Bretagne. 

Liste  de  NN.  SS.  du  Parlement  de  Bretagne,  commençant  à  la  Saint-Martin  1767 
jusqu'à  Pâques  1768,  et  Commentaire  de  la  liste. 

Tableau  des  assemblées  secrètes  et  fréquentes  des  jésuites  et  de  leurs  affiliés  à 
Rennes. 

Lettres  d'un  gentilhomme  breton  à  un  noble  espagnol  où  l'on  découvre  les  vrais 
auteurs  des  troubles  qui  affligent  la  Bretagne.  —  Ces  lettres  sont  au  nombre  de 
trois  :  mars  1768,  octobre  1768,  janvier  1769. 

Réponse  instructive  à  une  lettre  de  Rennes,  1768. 

Procédure  de  Bretagne.  (Il  s'agit  de  la  procédure  faite  dans  l'affaire  du  poison  et 
dans  celle  des  assemblées;  la  préface  et  les  notes  qui  y  sont  jointes  font  de  ce 
recueil  un  des  pamphlets  les  plus  violents  qui  aient  été  publiés  contre  d'Aiguil- 
lon.) Ce  faclum  a  été  imprimé  (probablement  à  Paris)  en  1769. 

MÉMOIRES  de  Clemenceau,  de  Desfourneau.x,  des  Moreau,  relatifs  à  l'affaire  ci-des- 
sus, etc.,  etc. 

B.  Ouvrages  du  xixe  siècle. 

Outre  les  histoires  générales  et  les  collections  des  périodiques  bretons  (Revue 
de  Bretagne,  de  Vendée  et  d'Anjou,  Revue  historique  de  l'Ouest,  Bulletin  de  la 
Société  des  bibliophiles  bretons.  Revue  des  provinces  de  l'Ouest,  Bulletin  de  la 
Société  archéologique  du  Finistère,  d'Ille-et-Vilaine,  .\nnales  de  Bretagne, 
Société  d'émulation  des  Côtes-du-Nord,  etc.)  : 

Armaillé  (d').  —  La  comtesse  d'Egmont.  Paris,  1890. 

Bonnet.  —  La  Chalotais,  son  caractère,  ses  idées,  Rennes,  1882. 

Bossard  (abbé).  —  Le  Parlement  de  Bretagne  et  la  royauté.  Paris,  1882. 

BoRDERiE  (de  la).  —  La  Bretagne  moderne.  Rennes,  1894. 

Carré.  —  La  Chalotais  et  le  duc  d'Aiguillon.  Paris,  189.3. 

Carné  (de;.  —  Les  Etats  de  Bretagne  et  l'administration  de  cette  province  jus- 
qu'en 1789,  2  vol.  Paris,  1868. 

Chabaud-Arnaud.  —  La  marine  française  au  xviiie  siècle.  (Revue  maritime  et 
coloniale,  1892.) 

Chénon.  —  Les  anciennes  facultés  de  droit  de  Rennes.  Rennes,  1890. 

Cruppi.  —  Linguet.  Paris,  1895. 


DOCUMENTS    ET    OUVRAGES    COiNSULTÉS  613 

DupUY.  —  L'administration  municipale  en  Bretagne  au  xviiio  siècle.  Rennes,  1891. 
DucREST  DE  Villeneuve.  —  Histoire  de  Rennes.  Reimes,  1845. 
Flammermont.  —  Le  chancelier  Maupcou  et  les  Parlements.  Paris,  1883. 

i>  Rapport  sur  les  correspondances  des  agents  diplomatiques  étran- 

gers en  France  avant  la  Révolution.  (Nouvelles  Archives  des 
missions  scientitiques  et  littéraires,  1896.) 
Foisset.  —  Le  président  de  Brosses.  Paris,  1842. 
FouRMONT.  —  Histoire  de  la  Chambre  des  comptes  de  Bretagne,  1854. 
Haucourt  (d').  —  Les  Etats  de  Bretagne  sous  l'ancien  régime,  1892. 
Kerviler.  —  Répertoire  général  de  Bio-bibliographie  bretonne.  Rennes,  1889. 
Lande-Calan  (de  la).  —  La  chute  du  duc  d'Aiguillon.  Vannes,  1895. 
Lescure  (de).  —  La  princesse  de  Lamballe.  Paris,  1864. 
Levot.  —  Biographie  bretonne,  2  vol.  Paris,  1857. 
Lucas.  —  La  Ghalotais.  (Revue  de  Bretagne,  1833.) 
Ogée.  —  Dictionnaire  historique  et  géographique  de  Bretagne,  revu  et  augmenté 

par  Marteville.  Rennes,  1843. 
PocQUET.  —  Les  débuts  du  duc  d'Aiguillon,  1890. 

»  L'opposition  aux  Etats  de  Bretagne,  1891. 

Recueil  complet  du  procès  intenté  par  les  héritiers  de  M.  de  la  Ghalotais  contre 

les  éditeurs  du  journal  l'Etoile.  Rennes,  1826. 
Saulnier  de  la  Plnelais.  —  Avocats  et  procureurs  au  Parlement  de  Bretagne. 

Rennes,  1897. 
Vatel.  —  Histoire  de  M°ie  du  Barry,  3  vol.,  1883. 
ViLLKRS  (de).  —  La  Ghalotais  agriculteur. 

»  Jacques  Hévin  et  le  duc  d'Aiguillon,  1896. 


lM)i:X  Dl^S  NOMS  DE  PERSONNES  (' 


D'Abrieu,  secrétaire  du  duc  dAif<uilion, 

413,  577,  584-88,  596. 
Abeille,  commensal  de  M.  de  la  Ciialo- 

tais,  173  n.,  238  n.,  3i4  n.,  375  n. 
Addenin,  agent  de    M.  de  la  Glialolais, 

237,  238. 
D'Agay,  intendant  do  Bretagne,  288,  342, 

499, 501, 514-15, 523,  527, 528,  539, 545. 
D'Aiguillon  (Anne-Charlotte  de  Grussol, 

duchesse  d' mère),  1  n.,  511  n. 

Aiguillon  (Louise-Félicité  de  Bréhan  de 

Plélo,   duchessse  d" ),   3,  189,    198, 

348,  361,  518  n. 
D"Aine,  maître  des  requêtes,  363. 
D'Alembert,  1  n.,  172,  115  n.,  220,  402  n. 
Anneix,  avocat,  382,  490,  516,  520,  54i  n., 

550. 
D'Argens,  391  n. 

D'Argenson  (marq'^),  2  n.,  8  n.,  32,  60  n. 
DWrgenson  (comte  d"),  41,  109  n.,  411. 
D'Aubigny,  88,  91. 

Audouard,  subdélégué  et  major  de  la  mi- 
lice bourgeoise  de  Rennes,  122,  274,317, 

348-54,  366,  371  n.,  418  n.,  477,  514-19, 

531,  544,  546  68,  570  76,  585. 
Bâillon,  maire  de  Hennés  puis  intendant 

de  Lyon,  26,  171  n.,  198-99,  413. 
De  Baileroy,  64,  88,  103  n.,  104-66,  416- 

17,  573. 
De  Barrin  (vicomte  de),  maréchal  de  camp, 

294,  407-9,  417  18,  428-29,  485  n.,  577. 
Barry  (comtesse  du),  2, 175,  560  66  n.,576. 
Bastard    (ex-premier  président  de  Tou- 
louse), 582. 
Baudouin,  maître  des  requêtes,  363. 
Baudouin,  notaire,  365. 
Baudot,  négociant  de  Rennes,  480. 
De  Becdelicvrc,  premier  président  de  la 
Chambre  des  Comptes  de  Nantes,  138, 

575. 


Becdelièvre  (M"»  de),  20. 
Decdelièvre  (M.  de),  leur  fils,   du   bail- 
liage d'Aiguillon,  473,  490. 
Bedée,  comte  de  la  Bouclardais,  50(3,528. 
Bellangerais  (de  la),  276,  314  n.,  316,339, 

340  n.,  373,  385. 
Bégasson  (de ,  seigneur  de  laLardais^, 

7,  53,  139, 140,  47,  160, 186,  199,  200  n., 

262,  305,  385,  437,  443,  447-51, 455, 502, 

504. 

Bégasson  (de du  Roz),  449,508. 

Belle-Isle  (maréchal  de),  39  n.,  41  n.,  8i 

n.,94-97,103  4,lll,112n.,164  n.,  165. 
Belleval  (de),  chevau-léger,  175  n.,  424 

n.,  562  n, 
Bergevin,  proc.  du  roi  àBrest,  24n.,  302. 
Berryer,  minisire  de  lu  marine,  94,  103- 

106,  111-12. 
Berthelot,  notaire,  211,  348,  365. 
Berlhou  (de),  145, 

Bertier,  procureur,  351,  371,  479,  499,571. 
Berlière  (de  la),  du  baill.  d'Aig.,  385,  490. 
Berlin,  contrôleur  général,  131-37,  140- 

48, 150-59, 161-63,  181-89,  201,  203,  207' 

210. 
Bienassis,  premier  huissier,  523,  547. 
Biochais  (de  la),  conseiller  au  Parlement, 

245n.,357,  369,  371. 
Blain  de  St-Aubin,  greflier,  4C8  9,  417. 
Blanchard  du  Bois  de  la  Muce,  du  baill. 

d'Aig.,  334-35,  356,  466,  477,  550. 
Blaveau,  ingénieur,  19. 
Bligh,  général  anglais,  85. 
Boctey,  libelliste,  366  n.,  492. 
Boisbaudry  (du),  du  baill.  d'Aig.,  385,  .395, 

403,  413  n.,  490. 
Boisbilly  (abbé  de),  339,  425. 
Boisgelin  (de)  de  Cucé,  président,  225, 275, 

369,  395. 
Boisgelin  (de)  de  Cucé,  présidente,  493  n. 


(')  On  n'a  pas  cru  devoir  y  faire  rentrer,  h  cause  de  leur  répétition  très  fréquente, 
les  noms  de  d'Aiguillon,  de  la  Chalotais  et  de  Saint-Florentin. 


LNDEX    DES    NOMS    DE    PERSOxNNES 


615 


Boisgeliii  (de)  de  Cucé,  leur  fils,  grand 

maître  de  la  garde-robe  du  roi,  320. 
Boispéan  (du),  du  baill.  d'Aig.,  385,  395, 

485. 
Boisrouvray  (de),  du  baill.  d'Aig.,  385,391. 
Boissière  (de  la),  trésorier  général,  12n., 

30,  52  n.,  159  n.,  162, 163  n.,  183,  195  n., 

199. 
Boitel,  expert,  341-42,  365. 
Bonamy,  procureur,  480,  544. 
Bonin  de  la  Villebouquay,  père,  du  baill. 

d'Aig.,  369,  370  n.,  394,408,412-13,  487. 
Bonin  de  la  Villebouquay,  fils,  du  baill. 

d'Aig.,  343  n.,  385,  540  42. 
Bordes,  expert,  417. 
Boudesseul,  secrétaire  de  M.  de  la  Chalo- 

tais,  355. 
Boujardicre  (de  lai,  médecin,  547. 
Boula  de    Montgodefroy,    conseiller    au 

Parlement  de  Paris,  568. 
Boullongne,  contrôl.  génér.,  114-15,  1-30. 
Bouquerel,  libelliste,  338,  340-42,  403-6, 

482-85. 
Bourdelière  (Richard  de  la),  avocat,  477, 

480,516,  519  n.,  520,  550. 
Bourgblanc  (du),  conseiller  au  P.  de  Ren- 

nes,3i3  n.,.356,.367,372,470n  ,520,564. 
Bourgeois,  traitant,  443,  534,  552  n. 
Boursoul,  prêtre,  335  n  ,  358,  474. 
Bouvard,  procureur,  480,  544. 
Boux  de  St-Mars,  conseiller  au  Parlement 

de  Rennes,  245,  564  n. 
Boux  de  Bougon,  du  baill.  d'Aig.,  395. 
Brilhac  (abbé  de),  199,  442,  526  n. 
Brilhac  (de),  membre  du  baill.  d'.\ig.,  33i, 

369,  465-66,  477,  513  n. 
Broc  (marquis  de),  maréchal  de  camp,  87, 

88,  352-53  n  ,  417. 
Bruc  (comte  de),  454  n.,  498. 
Brulaire  (de  la),  du  baill.  d'Aig.,  395  n. 
Bureau,  procureur,  351-52  n.,  371, 479, 571. 
Busson,  médecin,  536,  588. 
Cacault,  ingénieur,  20. 
Calan  (M.  de),  90  n.,  303,  500  n.,  509  n., 

510  n. 
Galonné,  293,  312-14,  341-42,  364-68,  872- 

74,  381-87,  403,  572. 
Cambout  (marquis  de  Coislin),  448,  449. 
Canon,  procureur,  480-490. 
Caradeuc  (M"^   de),   354-55,   375-83   n., 

394,  418  n. 
Cargouet,  greffier,  2rjO  n.,  201,  268,  455, 

477,  524-28. 


Caze  de  la  Bove,  intendant  de  Bretagne, 

67  n.,  71  n.,  80,  81  n.,  143  n.,  363. 
Geineray,  architecte,  18  n.,  20. 
Ghamballan  (MM.  de),  du  baill.  d'.\ig., 

412  n. 
Champeaux  (René  de),  id.,  473. 
Gharette   de  la  Golinière,  conseiller   au 

Parlement  de  Rennes,  .355,  369  n.,  373, 

376,-378,  401,  422,549,564. 
Gharette  de  la  Gascheric,  id.,  48  n.,  51, 

52  n.,  58,  66,  122,  139,  160  n  ,  213,  228 

n.,  232,  238-248,  274  n.,  279,  305,  320- 

328,  337  n.,  345,  355,  373-78,  383  n., 

401,  422,  454,  465,  549,  564,  571. 
Gharette  (dames  de),  375  n.,  377. 
Ghateloger  (de),  capit.  de  vaisseau,  110. 
Ghaulnes  (duc  de),  7-10,  236,  561. 
Ghauvelin  (abbé),  conseiller  au  Parlement 

de  Paris,  168,  231,  328-9  n. 
Ghocat  de  Grandmaison,  ingénieur,  70  n., 

71,  79,  81  n. 
Ghoiseul  (duc de),  3  n.,  4,93-97,  104,  115, 

165-66,  178-79,  181,  196-97,  209,  210-14, 

225,  232,  240,  273  n.,  352,  382,  .384  n., 

495-96,  5.33,  551,  562. 
Glémenceau  (abbé),  406,  477,  480-90,  54i. 
Glosneuf  (du)  de  Ilelloco,  71  n,  303. 
Goëtanscourt  (de  Kersauson  de),  139-147, 

155,  160,  186-195,  259,  260,  308-9,  426- 

27,  435,  449,  452-55,  499. 
Gonen  de  Saint-Luc,  du  baill.  d'Aig.  264, 

336,  356,  465  66,  477,  546  n.,  550,  580. 
Gonflans  (Hubert  de  Brienne,  maréchal 

de),  82,  93-104,  112. 
Goniac,  sénéchal  de  Rennes,  116  n.,  183- 

88,  194,  209  n.,  211,  252  n.,  258-61,  285, 

298,  337-42,345  n.,  352  n.,  361  n.,  366  n., 

375  n.,  380  n.,  391  n.,  402,  417,  420,  26, 

474-75,  491,  500,  522. 
Gormier,  procur'du  roi  au  présidial,  343. 
Gornulier  (de)  de  Boismaqueau,  membre 

du  baill.  d'Aig.,  369,  395. 
Gornulier,  fils,  id.,  385,  395. 
Gornulier  (abbé  de),  519  n.,  536. 
Gornulier  (de)  de  Lucinière,  conseiller  au 

Parlement  de  Rennes,  571,  572,  579. 
Grosne  (Thiroux  de),  288,  342. 
Grussol,  duc  d "Uzès,  3,  17. 
Guillé  (de  Farcy  de),  membre  du  b.  d'.\ig. 

334,  369,  413  n.,  477,  487,  542. 
Damiens,  55,  338. 

Danlonelle,  officier  de  dragons,  483-486. 
Danger,  expert,  421. 


61G 


LA    BRETAGNE    ET    LE    DUC    D  AIGUILLON 


Dautrcppe,  id.  Wi,  •409,  412. 

Deiïand  (M"»  du),  1  n.,  511  n.,  559,  5C)2 

n.,  575  n.,  579. 
Dcscogiiels,  du  Iiaill.  d'Aig.,  409  n.,  i75, 

491,  513  11.  546,  550,  576. 
Desfonlaines  (abbé),   141,  160,   19:{,  420, 

501-502. 
Desfourneaux,  ofTic.  de  dragons,  406,  480- 

92. 
Desnos,  cvèque  de  Rennes,  puis  de  Ver- 
dun, 62,  11  in.,  183  n.,  477,  526  n.,  539, 
Desnos,  procureur,  477,  490,  514,  551. 
Desnos  des  Fossés,  du  baill.  d'Aig.,  254  n., 

277,  286,  322  n.,  333,  334,  465, 466,513  n. 
Diderot,  402  n. 
Dimet,  menuisier,  569. 
Doré,  procureur,  520,  551,  570. 
Dorotte,  ingénieur,  242  n.,  307,  551. 
Douet  de  la  Boullaye,  maître  des  requêtes, 

342,  363. 
Dresnay  (du),  56,  444,  449. 
Duclos,91,164,188,238n.,329n.,367,556. 
Duiï,  Commodore  anglais,  106,  107. 
Dumesnil  (délégué  en  Dauphiné),  207,213. 

214,221. 
Dumesnil,  financier,  119,  120. 
Duparc  (de  Keryvon),    du   bail!.   d'Aig., 

334,  465,  490,  570. 
Duparc-Porée,  avocat  général,  209,  352, 

541  n. 
Duparc-Poullain,    jurisconsulte,   344   n., 

410,  544-45. 
Dupont  d'Eschuiily,  du  b.  dWig  ,  395  n. 
Dupont  des  Loges  (Louis),  père,  conseiller 

au  Parlement  de  Rennes,  397,  572. 
Dupont  des  Loges  (Luc-Anne),  fils,  id.,  264, 

397. 
Duportai,  maire  de  Tréguier,  237  n.  — 

Son  fils,  522. 
Duras    (Emmanuel-Félicité    de   Durfort, 

duc  de),  23  n.,  209,  490,  492  n.,  519-541, 

545,  546. 
Duverger,  capitaine  de  vaisseau,  108. 
Esmangars,  maître  des  requêtes,  342,  419. 
Estrées  (maréchal  d"),  179. 
Eveillard  de  Livois,  du  baill.  d'Aig.,  343 

n.,  357,  385,  466,  546  n. 
Even,  bâtonnier  des  avocats,  364,  392,  523, 

547. 
Even,  procureur,  35-52  n.,  .371,  478,  79, 

573. 
Fabroni  de  la  Prégenleric,  du  b.  d'.\ig. 

357,  385,  395,  409. 


Fargès,  maître  des  requêtes,  342,  363. 
Ferron-Ducliêne,  du  b.  d'Aig.,  335,  395. 
Fitz-.Iames  (duc  de),  213,  214,  215. 
Flesselles  (de),  intendant,  143  n,,  237  n., 

238  n. ,  336-339, 345,  354, 366,  369  n. ,  382, 

412-19,  426  n.,  29,  430,  445,  472-73,  496, 

569. 
Fontelte  (de),  maréchal  de  camp,  121, 161, 

109 n.,  173  n.,  366,  .376-80,  408  9,  413-19, 

433-37,  447-60,  487,  500,  504,  514. 
Foi'calijuier  (M™e  de),  566. 
Forest  (de  la)  d'Armaillé,  du  baill.  d'Aig., 

334,  356,  488. 
Foucher  père,  id.,  309,  .395,  466. 
Foucherde  Careii  son  fils,  id.,  .343,  3S5, 

466,  467  n. 
Fourché  de  Quéhillac,id.,  336  n.,  369,  395, 

404,  465,  491,  493  n.,  513,  550. 
Fournier  (abbé),  519  n. 
Francheville  (présidente  de),  477,  516. 
Fresne  (du)  de  Virel,  conseiller  au  P.  de 

Bretagne,  472. 
Fruglaye  (de  la),  gendre  de  M.  de  la  Cha- 

lotais,  173  n.,  324  n.,  378,  .383,  420,  502, 

512,  526  n. 
Fruglaye  (i\I'"e  de  la),  418  n.,  428. 
Garlaye  (de  la),  192,  195. 
Garnier  (femme),  569. 
Garville,  fermier,  108,  286,  308,  310,  391. 
Gascherie  (de  la).  V.  Charette. 
Gault  de  la  Gaimandière,  substitut,  478, 

485-491,  520,  551. 
Gazon,  négociant,  426,  523. 
Géry,  143,  160. 
Gilbert    de    Voisins,    conseiller    d'Etat, 

278  n.,  347  n.,  359,  360,  418  n. 
Girac(Bareaude),  évêque  de  Saint- Brieuc, 

495-99,  502-506,  532. 
Goislard,  conseiller  au  P.  de  Paris,  340  n., 

342,  393  n. 
Gouyon  de  Coespais,  du  baill.  d'Aig.,  475. 
Goyon    (différents    représentants    de   la 

famille  de),  25,  52  n.,  209,  335,  339  n., 

375. 
Gratien,  fermier,  534. 
Grées  (des)  du  Lou,  502,  519  n. 
Greslan,  21  n. 
Grimaudet  (de)  de  Gazon,  du  baill.  d'Aig., 

385,  395,  403,  486. 
Grimaudet  (de)  de  la  Marche,  conseiller 

au  P.  de  Rennes,  49,  264,  473  n, 
Groesquer  (.\ugusle  du),  52  n.,  171  n. 
Grossolles  (de),  84,  165  n.,  304. 


I>ÎDEX    DES    NOMS    DE    PERSONNES 


017 


Guer  (de  Marniore  de),   du  bail!.  d'Aig  , 

334,  395  n. 
Guère  (de  la),  578,  577. 
Guerry  (M.  de),  et  son  fils  Claude-Alexan- 
dre, conseillers  au  P.  de  Rennes,  52  n., 

59,  264,  356,  563,  564. 
Guerry  (chevalier  de)  fils  cadet  du  même, 

427,  439,449-54,  501-502,512,  525,  526, 

536,  552. 
Guichard,  procureur,  479,  523. 
Guillaume,  expert,  341,  .342,  .365. 
Guyomard  de  la  Ville-Hervé,  avocat,  570. 
Han  (chevalier  du),  445 
Hawkc,  amiral  anglais,  106,  107,  111  n. 
Hector  (comte  d'),  112. 
Héron,  238. 
Hé  vin,   maire  de    Rennes,   200  n.,  237, 

238  n.,  524,  569,  573,  579. 
Ilocquart,  directeur  des  fermes,  325. 
Huart  de  la  Bourbansais,  du  baill.  d'Aig., 

334,  513  n. 
Jarente,  évêq.  d'Orléans,  268  n.,  273  n., 

532. 
Jonviile  (de),  maître  des  req.,  .342,  363, 

385. 
Jouneaux   du    Rrcilhoussoux,     du   baill. 

d'Aig'.,  385,  465,  490,  540,  542. 
Jousselin,  secret,  de  M.  de  la  Ghalotais, 

348. 
Kéranroy   (de   Garadeuc   de) ,    du   baill. 

d^Aig.,  169,  .333,  34,  465,  513  n. 
Kératry  (comte  de),  7. 
Kergrée-Bernard  (de),  452. 
Kergu  (abbé  de),  476,  477. 
Kerguénech  (de),  551  n.,  552  n. 
Kerguézec  (de),  7,  26, 90  n.,  115, 121 ,  140, 

141,  157-160,  182-186,  191,  96,  250,  286, 

293-95,  347,  373,  425,  440  n. 
Kermartin  (de),  562  n. 
Keroullas  (de),  du  baill.  d'Aig.,  335,  .357, 

385,  395. 
Kersalaiiu  (Euzenou  de),  conseiller  au  P. 

de  Rennes,  57,  230,  241-47,  256,  274, 

320-28,  357,   373-76,  380  n.,  385,  401, 

422,  548,  564. 
Kersauson.  V.  Coëtanscourt. 
La  Bédoyère  (Huchet    de),    comte  de  la 

Besneraye,   7,  171   n.,  269,  298,   444, 

448,  5.36. 
La  Besneraye  (V.  La  Bédoyère). 
La  Boujardière,  médecin,  547,  570. 
La  Bourdonnaye  (de)  Boishulliu,  procu- 
reur général  syndic,  538. 


La  Bourdonnaye  (de)  de  la  Brelesclie,  du 

baill.  d'Aig.,  334,  513  n.,  546  n. 
La  Bourdonnaye  (de)  de  Montluc,  père, 

cons.  au  P.  de  Rennes,  334,  357,  545. 
La  Bourdonnaye  (de)  de  Montluc,  fils,  id., 

472. 
La  Briiïe  d'.Vmilly,  l>"-  président  au  P.  de 

Rennes,  57-59,  64  n  ,  1.33,  1.34,  1.32,  157, 

162,  69,  178  n.,  217  n.,  227,  259,  271, 

279,   297,  322   n.,  339,  395-96,  412  n., 

415  n.,  465,539,  560. 
La  Ghalotais  (Mi'e  de),  375,  4(k;),  417-18, 

432. 
La  Ghalotais  (chevalier  de),  375-79,  417- 

419  n.,  552. 
Lambert,  conseiller  au  P.  de  Paris,  231, 

248,  323  n  ,  329. 
La  Moussaye  (comte  de),  451,  454,  498. 
Langle    (de)    de    Beaumanoir,  du   baill. 

d'Aig.,  395. 
Langle  (de)  de  Gouluhan,  président,  du 

baill.  d'Aig.,  245  n  ,  334,  3-35,  375. 
Langle  (de)  de  Goëtuhan,  présidente,  477, 

479. 
Langle  (de)  de  Goëtuhan,Ieur  fils,  du  baill. 

d'Aig.,  473,  542,  546  n. 
Langourla  (M.  de),  7,  311  n. 
La  Noue  (comte  de),  inspecteur  général 

des  milices  garde-côtes,  109,  121,  161, 

306  n.,  347-48  n.,  360  61,  396,  408-417, 

4.36-37,  447-48,  454,  483,  488,  495-98, 

500,  533. 
Lantivy  (de),  conseiller  au  P.  de  Bennes, 

339,  357. 
La  Roche  (marquise  de),  339,  340  n.,  425. 
La  Trémoille  (duc  de),  426,  429  n.,  430- 

450,  455,  466. 
Laverdy,  contrôleur  général,  10  n.,  202, 

222,  238  n.,  240-273,  282,  292-93,  312, 

320-47,  364  n.,  371,  391  n.,  421,   457, 

503,  518. 
Laune  (de),  avocat,  585-86,  596. 
Laurent,  directeur  du  vingtième,  14, 15  n., 

37  n. 
Le  Borgne  de  Goëtivy,  du  baill.  d'Aig., 

334,  35  n.,  486. 
Le  Borgne  de  Goëtivy,  son  fils,  id.,  490. 
Le  Borgne  du  Boisriou,  son  fils,  id.  475. 
Le  Boucher,  nég.,  238,  2.39  n.,  255,  425. 
Le  Bret,  intendant,  8,  16,  34,  36,  46, 70-79, 

118-120, 129-131,  146-152, 182,  199,  201, 

227,  25.3-56,  267,  274,  287,317  n.,  .322  n. 
Le  Brigant,  304. 


G18 


L.V    BRETAGNE    ET    LE    DUC    D  AIGUILLON 


Lebrun,  secrétaire  ilc  Maupeou,  500  n. 

Le  Chapelier,  substitut  des  procureurs 
généraux  syndics,  42  n.,  101. 

Le  Guales,  445,  419,  536. 

Le  Guen,  écheviu  de  Brest,  24  n. 

Le  Loup  de  la  Biliais,  du  baiil.  d'Aig.,  385, 
490. 

Lem  (M"'p),  109  n.,  171  u. 

Lemasson,  procureur,  479,  54'». 

Lemassondes  Longrais.  id.,  479,523,  571. 

Le  Minihy,  id.,  348,  477,  500  n.,  516,523 
n.,551. 

Le  Noir,  maître  des  requêtes,  .363  64,  .385- 
87,  419-21,  467,  488,  572. 

Le  Pelletier  de  Beaupré,  conseiller  d'État, 
211,  363-64,  377  n. 

Le  Prestre  de  Châteaugiron,  président, 
1.36  n.,  225,  264,  334,  369,  .395,  490. 

Le  Prestre  de  Châteaugiron,  son  fils,  avo- 
cat général,  169,  209,  363,  388  n.,  393, 
469,  471-79,  489  93,  514,  528,  541,  551. 

Le  Vicomte,  seigneur  de  la  Iloussaye, 
448,  451-54,  498. 

Leziart  de  Leglée,  437-38. 

Linguet,  8,  16,  27  n.,  59  n.,  91  n  ,  165  n., 
171  n.,  174  n.,  178,  195  n.,  215  n.,  237, 
800,  306,  311,  352  n.,  358  n.,.385  n.,  442, 
450,  484  n.,  531  n.,  560-68,  571  77,  583- 
597. 

Loch  (du),  577. 

Loisel,  secrétaire  de  M""  do  Caradeuc, 
388,  394,  570. 

Lor  (de),  353-55,  551. 

Louis  XV,  2,  3  n.,  9,  45,  175-76,  203,  207, 
218,  248,  322,  389,  392,  411,  421-23,  4i7, 
456,  462. 

Luker  (de),  293-94,  444. 

Luynes  (duc  de),  2  n.,  3  n.,  32,  89  n. 

Machault,  8,  12,  30  n.,  45,  46,  411. 

Magin,  ingénieur,  19,  88  n.,  89  n.,  551. 

Mancelière  (M'io  de  la),  209  n.,  394. 

Maupeou  (René-Charles),  207,  246,  352. 

Maupeou  (René-Nicolas-Charles-.\ugus- 
tinj,  son  fils,  518,  553,  574-78. 

Maurepas,  3,  4,  19,  88  n.,  89  n.,  423  u. 

Menardeau  (les  2  frères)  du  baill.  d".\ig., 
475-76  n.,  546  n.,  550. 

Mesnard  de  Cornichard,  1<îi"  commis  du 
contrôle  général,  64  n.,  181-82,  206, 
210,  221  n.,  230  n.,  257  n.,  342  47  n., 
358  n.,  417,  421,  430,  509  n.,  516. 

Michau  de  Montblin,  conseiller  au  P.  de 
Paris,  26i,  366  n.,  567. 


Millet,  fermier,  310  n.,  534. 

Miromesnil,  l^r  présid'  du  P.  de  Bouen, 
366  68  n.,  391  n.,  423  n. 

Monclar,  proc.  général  du  P.  d'Aix,334n. 

Montaudouin,  négociant  de  Nantes, 39  n., 
310  u. 

Montbourcher  (de),  du  baill.  d'Aig.,  229, 
231,  271-75,  333-34,  369,  370  n.,  394  n  , 
403,  415  n.,  465,  478,  488,  490,  518,  542- 
44,  560. 

Monltnuran  (de),281, 5(J2,  512,  526  n.,  586. 

.Montreuil  (de),  conseiller  au  P.  de  Ben- 
nes, 213,  225,  2.38  n.,  241-47,274-77,  314- 
16,  320-28,  339, 355, 369  n., 373-74,  401, 
422,  549,  564. 

Moras,  contr.  gén.,  46,  47,  65,  131. 

Moreau  (Jean-François),  procureur,  489. 

Moreau  (M-^^),  480-83,  490-92,  528. 

Moreau  (Annibal),  480,  490,  519. 

Morogues  (Birotde),  102,  103. 

Nétumières  (des),  142,  147,  160,  199. 

Noue  (de  la),  conseiller  au  P.  de  Rennes, 
.343  n.,  564. 

Noyant  (de),  neveu  de  M.  de  la  Ghalotais, 
146,  154,  375. 

Ogier,  52  n.,  471,  497-98,  5(30,  514,  521, 
553. 

Orléans  (duc  d'),  448  n. 

Orry,  375. 

Orvault  (marquis  d'),  454. 

Paillasson,  expert,  404-,  409,  412. 

Pargo  (du),  conseiller  au  P.  de  Rennes, 
49,  51,  52  n.,  59,  62,  65  n.,  66,  356,  454. 

Penthièvre  (duc  de),  gouverneur  de  Bre- 
tagne, 8  n.,  143  n.,  210  n.,  217  n.,  288, 
295,458  n.,  515  n.,  541  n. 

Picot  de  Peccadcuc  (du  baill.  d'Aig.),  385, 
395,  540  n. 

Pinon,  lient. -col.  de  dragons,  482,  489  n. 

Pijé  (Guillaume -Marie -Joseph  de  Ros- 
nyvinen,  marquis  de),  7,  200,  347,  425. 

Pire  (Pierre-Marie  de  Rosnyvinen,  comte 
de),  son  fds,  200,  268,  273,  288,  427-28, 
439,  501,  512,  525-29,  535-36,  552,  570. 

Pitt  (William),  103,  366. 

Plessis  (du  Tiercent),  448,  519  n. 

Poiré,  expert,  421 . 

Pompadour  (marquise  de),  4,8,  51,  62,92- 
96,  115,  137,  152,  107,  174-79,  209,  214, 
560  61. 

Pontual  (Toussaint-Marie  de),  17. 

Pontual  (Nicolas  de),  17  n.,  90  n.,  115-16, 
121, 189, 193-99,426-27,445-49,451,526. 


INDEX    DES    NOMS    DE    PERSONNES 


619 


Ponlual  (Louis-Marie,  abbé   de^,   17   n., 

426,  446-47,  498. 
Poulpry  (marquis  de),  mestre  de  cainp, 

183  n.,  328  n.,  373-75,  385. 
Quélen  (Mii«  de),  394  n. 
Quélcn  (comte  de),  capitaine  de  vaisseau, 

4,44. 
Haudin,  subdélégué,  323  n  ,  326,  336  n., 

339  n.,  366,  470  n.,  516,  524,  540,  551. 
Rauléon  (de),  118,  156. 
Redmond    (chevalier  de),    maréclial   de 

camp,  85,  112  n.,  417. 
Reynes  (de),  lavaiidier  du  gobelet  du  roi, 

220  n.,  384-85. 
Richelieu  (maréchal  de),  3,  4,  84,  89  n., 

90,  566. 
Rioust  des  Villes  .\udreins,  86,  89  n. 
Robien  (président  de),  241-45-47,  334, 361, 

545-48,  553. 
Robien   (de),  procureur  général  syndic, 

90,  192  n.,  209  n.,  211,  238  n.,  260  64, 

341  n.,  345  n.,  348,  359,  361  66  n.,  375 

n.,  380  n.,  385  n.,  402,  420,  466-68,  474 

n.,  477  n.,  491,  512  n.,  549  n.,  566  n. 
Rocliechouart  (comte  de),  18  n. 
Rohan  (duc  de),  26,48, 118, 139n.,  145-46, 

154,  182,  258,282,  500,  506-7,  527,539. 
Roland  de  l'Isle  (dame),  482,  83  n.,  490. 
Rolland,  agent  de  M.  de  la   Gascherie, 

242,  278,  279,  319. 
Rolland   du   Roscouët,  du  baill.  d'.\ig., 

475,  491,  540  n  ,  546  n.,  550. 
Rosili  (de),  i/,  264,334,  371. 
Rosnyvinen  (chev.  de),  200,  454  n.,  536. 
Roussière  (abbé  do  la),  337  n. 
Royllet,  expert,  342,  403,  404,  409,  413  n. 
Rozy,  maire  de  Redon,  24  n.,  301. 
Saint -Aignan  'duchesse  de),  52  n. 
Saint-Aubin  (abbé  de),  268,348,  360,  361, 

445,  477,  526,  53i5,  537. 
Saint-Gilles  (chevalier  de),  449,  454  n. 
Saint-Luc  (abbé  de),  477,  536. 
Saint-Pern  (chevalier  de),  84,  88,  90,  294. 
Sainte-Croix  (chevalier  de),  84,  164,  166, 

167. 
Salliou  de  Chef  du  Bois,  président  au  P. 

de  Rennes,  344  n. 
Sartine,  lieutenant  de  police,  341,  346. 
Scoll,    lieulenant  du  roi   h   Saint-Malo, 

376n.,79n.,  380n. 


Séchellcs    (de;,  coiitiùleur   général    des 

finances,  25,  29,  304,  335-37,  346. 
Sel  des  Monts  (dû),  522,  536,  586. 
Sénac  de  Meilhan,  170  n.,  176  n.,  365  n. 
Sérant  (de),  conseiller  au  P.  de  Rennes, 

215  n.,  397,  456  n. 
Silguy  (de) ,   sénéchal  de  Quimper,  48, 

426,  473. 
Silhouette,  contr.  gén.,  123,  126-131. 
Silvestre  (le  frère),  211,  348,  365. 
Souallaye  (de  la),  573. 
Soubise  (maréchal  de),  93,  99. 
Ternay  (de),  112. 
Terrien,  143,  160. 
Tillot  (du),  17. 

Tinténiac  (marquis  de),  455  n.,  577. 
Tirel,  expert,  413,  417. 
Touchcprais   (Ménard  de),  conseiller  au 

P.  de  Rennes,  264,  278  n.,  357. 
Tournelle  (M^o  de  la),  duchesse  de  Chà- 

teauroux,  2,  3  n. 
Tourny  (de),  intend,  de  Guyenne,  5  n.,  22. 
Trévénégat  (.\uvril  de),  du  baill.  d'Aig., 

139  n  ,   395,  403,   413,  466,  477,  513, 

546  n. 
TrogofT  (Jean-Marie  de),  435. 
TronjoUy  (abbé  de),  du  baill.  d'Aig  ,  475, 

513,  550. 
Tuliaye  (delà),  139  n.,  540  n. 
Tuomelin,  557. 
Valais,  imprimeur,  492. 
Vallain,  expert,  410. 
Vatar,  imprimeur,  544. 
Vauférier  (du),  449,  519  n.,  526. 
Vauréal  (Louis-Guy  de  Guérapin  de),  é  vèq. 

de  Rennes,  26,  114,  170  n.,  198,  99. 
Védier,  subdélégué,  86,  201,  237. 
Viarme   (de  Ponlcarré  de),  intendant,  7. 
Vieux-Chàtel(Tanguy-Corentindu),4.36n. 
Vigny  (de),  architecte,  19,  20. 
Vilieblanche  (Geoffroy  de),  du  bail.  d'Aig. 

264,  333,  334,  369,  370  n.,  394-98,  403, 

404,  409,  413,  477,  517,  546  n.,  550. 
Villeneuve  (abbé  de),  141-43, 160,  193. 
Villeneuve-Geslin,  command.  du  bataill. 

de  milices  de  Dinan,  360,  361  n.,  455, 

551  n. 
Villevolette  (le  Vicomte  de  la),  du  baill. 

d'Aig.,  475,  550. 
Voltaire,  89  n.,  172,  220,  402. 


ERRATUM 

P.  52,  noie  1,  ligne  6.  Au  lien  de  :  jeune  demoiselle  de  quinze  ans,  lire  :  jeune 
demoiselle  de  dix-sept  ans. 

P.  82,  titre.  Au  lieu  de  :  en  1757-1758,  lire  :  1757-1759. 

P.  87.  La  dernière  ligne  de  la  note  1  appartient  à  la  note  2. 

P.  88,  ligne  20.  Au  lieu  de  :  Bourbonnais  et  Brie,  lire  :  Boulonnais  cl  Brie. 

P.  107,  note  1,  ligne  9,  Au  lieu  de  :  Cliaband  Armand,  lire  :  Gliabaud  Arnaud. 

P.  110,  note  1,  ligne  15.  Au  lieu  de  :  Fériquct,  lire  :  Ilériquet. 

P.  135,  passijn.  Au  lieu  de  :  sol  par  livre,  lire  :  sol  pour  livre. 

P  215,  note  1,  ligne  2  :  Au  lieu  de  :  environ  à  120  officiers,  lire  :  environ  de  110 
à  120  officiers. 

P.  215,  note  2,  ligne  4,  Au  lieu  de  :  l'empire  de  corps,  lire  :  l'empire  de  l'esprit  de 
corps. 

P.  233,  note  1,  ligne  8.  Au  lieu  de  :  déclarations,  lire  :  déclamations. 

P.  311,  ligne  3.  Au  lieu  de  :  discours  plus  emphatiques,  lire  :  discours  les  plus 
emphatiques. 

P.  345,  note  3.  Rajouter  :  M.  de  la  Colinière,  neveu  de  INI.  de  la  Gascherie,  se  dé- 
clara l'auteur  de  ce  manuscrit. 

P.  352,  ligne  21.  Au  lieu  de  :  comte  de  Broc,  lire  :  marquis  de  Broc. 

P.  356,  ligne  5.  Au  lieu  de  :  1767,  lire  :  1763. 

P.  373,  74,  75,  85,  passim.  Au  lieu  de  :  du  Poulpry,  lire  :  de  Poulpry. 

P.  379,  note  1,  ligne  10.  Au  lieu  de  :  donna,  lire  :  donne. 

P.  428,  ligne  22.  Au  lieu  de  :  marquis  de  Pire,  lire  :  comte  de  Pire. 

P.  449,  ligne  24.  Au  lieu  de  :  Le  Goales,  lire  :  Le  Guales. 

P.  481,  ligne  21.  Au  lieu  de  :  qui,  lire  :  quoi. 

P.  486,  ligne  15.  Au  lieu  de  :  genlhiUiomme,  lire  :  gentilhomme. 

P.  502,  ligne  3.  Au  lieu  de  :  aussitôt  commencés,  lire  :  aussitôt  que  commencés. 

P.  516,  note  1,  ligne  5.  Au  lieu  de  :  3,  lire  :  465. 

P.  519,  note  3,  ligne  3.  Au  lieu  de  :  du  Plessis  du  Tiercent,  lire  :  du  Plessis  Tier- 
cent. 

P.  519,  note  3,  ligne  4.  Au  lieu  de  :  de  Vauférier,  lire  :  du  Vauférier. 

P.  531,  note,  ligne  6.  Au  lieu  de  :  Bontouillic,  lire  :  Boutouillic. 

P.  553,  ligne  27.  Au  lieu  de  :  son  père,  lire  :  son  beau-père. 


TABLE   DES   MATIERES 


Introduction i 

Chapitre  lei'.  —  Le  duc  d'Aiguillon  :  ses  débuis  en  Bretagne 1 

Origine  et  histoire  du  duc  d'Aiguillon  (1-5).  —  Etat  de  la  Bretagne  quand 
il  en  reçut  le  commandement  (5-9).  —  Ses  premiers  actes  :  rappel  des  exilés  et 
ménagement  dans  la  perception  du  vingtième  (9-16). 

Chapitre  II.  —  Travaux  publics  :  Etals  de  1754 17 

Transformation  de  la  ville  de  Nantes  Q8-2.3).  —  Travaux  publics  dans  les 
autres  villes  de  Bretagne  (23-24).  —  Etals  de  1754  :  affaire  du  vingtième  : 
modération  de  d'Aiguillon  :  sa  popularité  (24-33). 

Chapitre  III.  —  Des  Etats  de  175'/  à  ceux  de  1756 34 

L'intendant  Le  Bret  (34-35).  —  Il  continue  à  percevoir  le  vingtième  avec 
douceur  (36-37).  —  Premiers  préparatifs  en  vue  de  la  guerre  de  sept  ans  (38- 
40),  —  Utile  réforme  de  la  milice  garde-côtes  (41-42). 

Chapitre  IV.  —  Etats  en  1756-1757 43 

Déclaration  du  7  juillet  1756  établissant  un  second  vingtième  (43).  —  Pre- 
miers symptômes  d'opposition  dans  le  Parlement  et  dans  les  Etats  (44-49).  — 
Alliance  de  ces  deux  corps,  malgré  les  efforts  de  d'Aiguillon  (50-52).  —  Refus 
obstiné  par  les  Etats  delà  capitation  et  des  vingtièmes  (53-57).  —  Arrestation 
de  MM.  de  la  Gascherie  et  du  Pargo  (57-62).  —  Les  Elats  consentent  alors  à 
abonner  les  deux  vingtièmes  :  le  Parlement  enregistre  la  déclaration  (6.3-66). 

Chapitre  V. — L'administration  des  grands  chemins  jusqu'en  1764  ....  67 
Fâcheux  état  des  voies  de  communication,  et  désir  de  d'Aiguillon  de  les  amé- 
liorer et  de  les  multiplier  (67-72).  —  Ordonnance  de  1757  (72-75).  —  Conflit 
entre  le  commandant  et  la  commission  intermédiaire  au  sujet  de  son  inter- 
prétation (75-78).  —  D'Aiguillon  pousse  activement  les  travaux  (79-81). 

Chapitre  VI.  —  Opérations  militaires  en  1757-1759 82 

Défense  des  côtes  (82-84).  —  Tentative  des  Anglais  contre  Saint-Malo  (85). 
Leur  nouveau  débarquement  et  combat  de  Saint-Cast  (86-89).  —  Appréciation 
du  rôle  de  d'.\iguillon  dans  celte  afi'aire  (89-9.3).  —  Projet  d'expédition  contre 
les  îles  anglo-normandes  (94-96).  —  Projet  de  débarquement  en  Ecosse  (97-100)  : 
préparatifs  :  conflits  violents  entre  l'armée  et  la  marine  (100-103).  —  Modifi- 
cation aux  plans  primitifs  (104-105).  — Désastreuse  bataille  de  M.  de  Conflans  : 
attitude  lamentable  de  cet  ofTlcier  (106-111).—  D'Aiguillon  contribue  à  sauver 
les  débris  de  la  flotte  (112-113). 

Chapitre  VII.  —  Etats  de  1758  et  de  1760 114 

Etats  de  1758  :  rachat  par  eux  des  domaine  et  contrôle  dans  la  province  (115- 
122).  —  Intervention  fâcheuse  du  Parlement  dans  l'affaire  du  rachat  :  lettre 
de  M.  de  la  Chalotais  à  Silhouette  et  réponse  de  celui-ci  (123-128).  —  Le  Par- 
lement se  résigne  à  la  cassation  de  ses  arrêts,  mais  repousse  le  don  gratuit 
des  villes  et  les  nouveaux  impôts  établis  en  février  1760  (120-133).  —  Il  soutient 
que  l'acceptation  par  les  Elats  doit  précéder  la  sienne  (133-135).  —  Etats  de 
Nantes  (1760)  :  mésintelligence  de  d'Aiguillon  et  du  contrôleur  général  Berlin 
qui  vient  le  forcer  à  obtenir  le  cinquième  sol  pour  livre  (135-137).  —  Affaire 


622  LA    TtRKTAGNK    KT    LK    DUC    d'aIGUILLON 

du  cérémonial  observé  envers  la  (_;iianiljre  des  comptes  de  Xaiiles  (138).  —  Le 
sci'iilin  secret  (lil-li4).  —  Longues  discussions  sur  le  troisième  vingtième  et 
les  suppléments  h  la  capitalion  (144-150;.  —  Opposition  des  Elals  plus  vive 
encore  sur  le  sol  pour  livre  des  droits  de  courtiers,  jaugeurs  (150-155).  — 
D'Aiguillon  finit  par  leur  arracher  leur  adhésion  (156-157).  —  Clôture  des  lOtats 
(158  159).  —  Uuse  du  gouvernement  pour  obtenir  du  Parlement  l'enregistre- 
ment des  emprunts  décidés  (1G0-I63j. 

Chapitre  VIII.  —  Des  Etats  de  1760  à  ceux  de  IT63 164 

Siège  et  prise  de  Belle-lie  par  les  Anglais  (164-167).  —  Procès  des  jésuites 
(168).  —  M.  de  la  Chalotais  :  son  caractère,  son  histoire,  son  ambition   168-171). 

—  Prodigieux  succès  des  comptes-rendus  (171-17.3).  —  Véiitables  sentiments 
de  d'Aiguillon  pour  les  jésuites  et  atfirmations  inexactes  de  M.  de  la  Chalotais 
à  cet  égard  (173-175).  —  Véritiibles  causes  de  la  brouille  de  d'Aiguillon  et  de 
la  Chalotais  (176-180j. 

Chapitke  IX.  —  Les  Elals  de  1162 181 

D'Aiguillon,  obligé  de  demander  aux  Etats  la  totalité  du  sol  pour  livre,  se 
heurte  à  une  résistance  invincible  de  la  part  de  la  noblesse  (181-184).  — Ordre 
du  12  octobre  1762  supprimant  la  règle  de  l'unanimité,  et  accord  du  sol  pour 
livre  sous  forme  de  secours  extraordinaire  (185-188;.  —  Tentatives  des  amis 
des  jésuites  pour  obtenir  des  Etats  un  vote  en  faveur  de  cette  société  :  neu- 
tralité de  d'Aiguillon  dans  cette  circons.tance  (188-198).  —  Réforme  dans  la 
commission  intermédiaire  (198-202). 

Chai'Itke  X.  —  Les  débuis  de  l'a/faire  de  Bi  élague 203 

Nouveaux  impôts  établis  par  les  édits  d'avril  1763  (203-206).  —  Le  gouver- 
nement est  forcé  d'y  renoncer  :  déclaration  du  21  nov.  1763,  nomination  de 
Laverdy  au  contrôle  général,  et  triomphe  universel  des  Parlements  (207-208). 

—  M.  de  la  Chalotais  en  profite  pour  obtenir  la  transmission  de  sa  chaige  à 
son  fils,  M.  de  Caradeuc,  avec  concurrence  et  survivance  (208-212).  —  Oppo- 
sition inutile  de  d'Aiguillon  à  cette  mesure  et  ressentiment  de  M.  de  la  Cha- 
lotais contre  lui  (212-214).  —  Remontrances  du  Parlement  de  Rennes  contre 
d'Aiguillon  (214-218).  —  Faiblesse  et  incapacité  de  1\I.  de  Laverdy  (218-222). 

—  Négociations  pour  l'enregistrement  par  le  Parlement  de  Rennes  de  la 
déclaration  du  21  nov.  1763  (223-233).  —  Le  Parlement  y  procède  (5  juin  1764) 
mais  avec  de  vigoureuses  représentations  contre  l'administration  de  d'Ai- 
guillon (233-235).  —  Fausseté  de  ces  accusalions  (235-241).  —  Députation  du 
Parlement  à  Versailles,  nouvelles  remontrances  (242-248).  —  Appel  de  d'Ai- 
guillon au  roi  et  au  Dauphin  (248  250). 

Chapitre  XI.  —  Étals  de  1764-6Ô;  démission  du  Parlement  ;  avresluiion  de  M.  de 

la  Chalotais 251 

En  vertu  de  l'enregistrement  du  Parlement,  Laverdy  l'ait  percevoir  les  sols 
pour  livre  des  droits  des  fermes  et  des  octrois  :  protestations  de  lu  conunis- 
sion  intermédiaire;  discussion  de  la  question  de  droit  (251-256).  —  Les  Etats 
l'ont  opposition  à  cette  levée  devant  la  Chambre  des  vacations;  célèbre  arrêt 
de  cette  Chambre  (l6oct.),  qui  ose  interdire  une  levée  que  le  Parlement  avait 
permise  (257-266).  —  Les  fausses  mesures  du  ministre  aggravent  le  conflit 
(266-267).  —  Inaction  tumultueuse  aux  Etats  ;  affaire  des  grands  chemins 
(268-271).  —  Rentrée  du  Parlement;  sa  conduite  agressive  ;  cessation  de  ser- 
vice; la  perception  des  devoirs  entravée;  impossibilité  d'obtenir  des  Etats  les 
sols  pour  livre  ou  secours  extraordinaire  (273-286).  —  Démonstrations  mena- 
çantes du  ministère  (287-288).  —  Le  secours  extraordinaire  n'est  cependant 
accordé  que  plus  d  un  mois  après  (23  fév.)  (289-296),  et  l'opposition  n'en  con- 
teste pas  moins  la  levée  des  sols  pour  livre  des  droits  des  fermes  (297-299).  — 
Résultats  très  favorables  à  d'.Aiguillon  de  l'enquête  sur  l'administration  des 


TABLE    DES    MATIÈRES  623 

grands  chemins  :  co  fonds  est  néanmoins  rerusé  (300-308).  —  Adjudication 
des  fermes  et  clôture  des  Etats  (309-312).  —  Les  propositions  d'accommode- 
ment faites  par  M.  de  Galonné  à  M.  de  la  Clialotais  et  mal  secondées  par  celui- 
ci  (312-317)  échouent  au  Parlement,  qui  accentue  sa  résistance  et  est  mandé 
tout  entier  à  Versailles  (318-321).  —  Il  ne  reprend  le  service  que  pour  inter- 
dire la  levée  des  sols  pour  livre  des  droits  des  fermes  (321-324).  —  Querelle 
à  celte  occasion  (325-327).  —  Duplicité  de  M.  de  la  Chalotais  :  il  est  accusé 
par  M.  de  Laverdy  d'être  l'agent  des  jésuites  (.328-332).  —  Démission  de  pres- 
que tous  les  membres  du  Parlement  (3.33)  et  outrages  adressés  au.\  douze  non 
démettants  (.334-335).  —  Fermentation  violente  en  Bretagne;  lettres  et  billets 
anonymes  adressés  à  M.  de  Saint-Florentin  (336-338).  —  Arrestations  multi- 
pliées (339-341).  —  L'écriture  de  M.  de  la  Chalotais  reconnue  dans  les  billets 
anonymes  (342).  —  Efforts  de  M.  de  Laverdy  pour  reconstituer  le  Parlement 
de  Rennes  (344-347).  —  Sollicitations  des  ennemis  de  MM.  de  la  Chalotais 
contre  ceux  ci  (347-348).  —  Leurs  instances,  l'affaire  d'Audouard  (349-352)  et 
l'espoir  d'intimider  les  esprits  décident  le  gouvernement  à  faire  arrêter  MM.  de 
la  Chalotais,  de  Caradeuc,  de  la  Gascherie,  de  la  Colinière  et  de  Montreuil 
(352  354).  —  Le  Parlement  n'en  persévère  pas  moins  dans  sa  résistance  et  est 
exilé  (355-.357). 
Chapitre  XII.  —  Le  procès  de  M.  de  la  Chalotais  et  le  bailliar/e  d'Aiguillon.  358 
D'Aiguillon  étranger  à  ces  derniers  événements  (358-362).  -  Installation 
d'une  commission  extraordinaire  à  Rennes  (363-365).  —  Négociations  pour  la 
reconstitution  d'un  Parlement,  ironiquement  surnommé  bailliage  d'Aiguillon, 
et  commencement  du  procès  des  cinq  magistrats  (.366-370).  —  Rétablissement 
du  Parlement  (370-371)  et  continuation  du  procès  devant  la  commission,  à 
Saint-Malo  (371-.374).  —  Détention  de  M.  de  la  Chalotais,  à  Saint-Malo  (375- 
378).  —  Didiculté  d'ajouter  foi  à  ce  qu'il  en  a  dit,  et  à  ce  qu'il  a  dit  de  la  rédac- 
tion de  ses  Mémoires  (379-380).  —  L'échafaud  a-t-il  été  dressé  pour  lui?  (381- 
884).  —  Rappel  de  la  commission  et  renvoi  du  procès  devant  le  bailliage 
d'Aiguillon  (385-386).  —  Intervention  des  autres  Parlements  et  séance  de  la 
Flagellation  (387-392).  —  Le  bailliage  d'Aiguillon  s'efforce  d'éviter  de  juger 
(393-396).  —  D'Aiguillon  imagine  de  disjoindre  l'affaire  des  billets  anonymes 
et  La  Chalotais  seul  reste  par  \k  en  question  (.397-398).  —  Irrégularité  de  cette 
mesure  (.399-403).  —  Nouvelle  procédure  contre  M.  de  la  Chalotais  (403-408). 

—  Les  conclusions  des  experts  sont  défavorables  à  M.  de  la  Chalotais,  et  ses 
partisans  nient  la  valeur  de  la  preuve  par  la  vérification  d'écritures  (409-412). 

—  Le  bailliage  d'Aiguillon  semble  incliner  dans  le  même  sens  (413-415).  — 
Le  procès  est  évoqué  au  conseil  d'Etat,  malgré  d'Aiguillon  (416-420;.  —Nou- 
velle procédure,  bientôt  éteinte  par  Louis  XV,  qui  déclare  ne  pas  vouloir 
trouver  de  coupables,  et  exile  néanmoins  les  magistrats  accusés  (420  423).. 

(Jhapitre  XIII.  —  Les  Etals  de  1766-67  et  le  nouveau  règlement 424 

La  noblesse  prend  pour  mot  d'ordre  le  rappel  de  l'universalité  (424-429).  Sa 
résistance  opiniâtre  aux  demandes  du  roi  (429-4.32).  —  Célèbre  protestation 
de  quatre-vingt-trois  gentilshommes  contre  une  lettre  de  leur  ordre  aux  prin- 
ces du  sang  (433-4.38).  —  Accord  de  la  capilation  et  des  vingtièmes,  mais 
refus  du  secours  extraordinaire  (439-444).  —  Sécession  du  clergé  et  du  tiers 
(445-448),  et  fureur  croissante  de  la  noblesse  :  séances  tumultueuses  des  13  et 
14  mai  (449-452).  —  Fin  laborieuse  de  la  session  (453-455).  —  Nouveau  règle- 
ment des  Etats  (456-464). 

GnAprrRE  XIV.  —  Le  bailliarje  d'Air/iiillon  :  a//'aire  du  poison   et  a/faire  des 

assemblées 464 

(Composition  du  bailliage  irAiguillon  :  injures  adressées  à  ses  membres:  sa 
supériorité  cependant  par  rapport  à  l'ancien  Parlement  (464-471).  —  Efforts 


624 


LA  I{Ui:tagne  et  le  iJi  c  d  aiguillon 


inutiles  de  d'Aiguillon  ponr  le  eonipléler  (472-476).  —  Procès  des  prétendues 
assemblées  des  jésuites  (477-479).  —  Uidicule  histoire  d'une  tentative  d'em- 
poisonnement contre  M.  de  la  Ghalotais,  iniaj,^inée  par  (^anon  et  les  Moreau 
(480-485).  —  Procédure  instruite  sur  ce  l'ait  et  sentence  équitable  du  bailliage 
d'Aiguillon  (486-492).  —  Affaire  l^oitey  (492-494). 
GiiAPiTKK  XV.  —  Les  Etals  eoLtraonlinaiies  de  1168  et  la  chute  du  duc  d'Aiguil- 
lon      495 

Etats  extraordinaires  tenus  par  le  président  Ogier  pour  l'enregistrement  du 
règlement  (495  498).  —  Habile  politique  du  bastion  (499-503).  —  Cette  session 
ne  sert  qu'à  compromettre  d'Aiguillon  et  à  mutiler  le  règlement  (504-511).  — 
Hardiesse  croissante  de  l'opposition  après  les  Etals  (512-514).  —  D'Aiguillon 
obligé  de  donner  sa  démission  (aoiit  1768)  (515-517). 
Chapitre  XVI.  —  Du  v^ois  d'août  1768  au  rappel  de  l'unicersalité 518 

Duras  nommé  commandant  de  Bretagne;  réception  enthousiaste  qui  lui  est 
faite  (518-525).  —  Etats  ordinaires  de  1768-69  ;  tactique  du  bastion  et  parti  pris 
d'optimisme  du  duc  de  Duras  i526-528).  —  li  rencontre  cependant  des  diffi- 
cultés (529-533).  —  Sa  faiblesse  envers  la  noblesse  (534-537).  —  Clôture  des 
Etals  (538-539).  —  Agonie  du  bailliage  d'Aiguillon  (540-546).  —  Le  gouverne- 
ment se  décide  il  rappeler  l'universalil('  (546*.  —  Fêtes  en  Bretagne  à  celte 
occasion  (547-549).  —  Vengeance  du  parti  vainqueur  (549-552). 
(vHAPiTHE  XVII.  — Le  procès  du  duc  d'Aiguillon  (1770) 553 

Instances  du  Parlement  de  Hennés  pour  le  retour  de  M.  de  la  Ghalotais 
(553-557).  —  Il  prend  à  partie  le  duc  d'Aiguillon  (558).  —  Désir  de  celui-ci 
d'être  jugé  (559-560).  —  M™"  du  Barry  et  son  rôle  dans  ces  événements  (560- 
562).  —  Le  procès  de  d'Aiguillon  est  décidé  (563-566).  —  Réunion  de  la  cour 
des  pairs  et  audition  des  témoins  (567-569).  —  Leurs  mensonges  et  leur  tacti- 
que (570-573).  —  Le  roi  se  décide  à  éteindre  la  procédure  (574-576).  —  Ouelle 
a  été  la  part  de  Maupeou  dans  cet  événement  (577-578).  —  Arrêt  du  Parle- 
ment contre  d'Aiguillon  et  conflit  violent  entre  le  gouvernement  et  la  magis- 
trature (579-583). 
Chapitrk  XVIII. — Le  second  procès  du  duc  d'Aiguillon 584 

Rôle  de  Linguel  dans  la  défense  du  duc  d'Aiguillon  (584-585).  —  Sa  rému- 
nération (586).  —  Ses  e.xigences  et  ses  menaces  au  duc  d'Aiguillon  (587-590). 
—  En  1786,  il  lui  intente  un  procès  en  supplément  d'honoraires  (590).  — 
Affluence  extraordinaire  au  Parlement  à  cette  occasion  (590  593).  —  D'Ai- 
guillon accusé  d'avoir  voulu  faire  tuer  son  adversaire  (594).  —  Linguet  ne 
peut  attaquer  l'administration  du  duc  en  Bretagne  (595).  —  Arrêt  du  Parle- 
ment contre  d'Aiguillon  (597). 
Conclusion'.  —  Injustice  de  l'opinion  des  contemporaine  sur  d'Aiguillon;  il  a  été 
la  victime  de  la  haine  el  des  calomnies  di>s  parlementaires  !597-rt99)i 


21,866.  —  Bordeaux,  Y.  Cadoret,  impr.,  17,  rue  Montinéjan. 


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A     000  665  642     5